‹ La Pologne captive et ses trois poètes, Mickiewicz, Krasiński, SłowackiChapitre 1 sur 8 · A PARIS, CHEZ TOUS LES LIBRAIRES · texte numérisé non relu

A PARIS, CHEZ TOUS LES LIBRAIRES

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MICKIEWICZ ~ KRASIl^SKI— SLOWACKI.

Trente trois ans se sont écoulés depuis les funestes événements qui ont dispersé sur la terre la partie de la nation polonaise qui courut ai^x armes pour défendre ses libertés. C'était justement la partie la plus virile, celle qui représentait à la fois la puissance morale et la force physique, celle qui élabora d'abord l'insurrection dans les esprits et la réalisa ensuite dans une lutte héroïque. Pendant quelque temps, la nation, dépouillée de ses deux principes d'action, attendit en suspens la majorité de la génération suivante, pour arriver du moins, après l'effusion du sang,

à l'équilibre matériel de ses forces intérieures. Toutefois, tandis. que, sur la terre étrangère, l'élément actif travaillait à assurer ses moyens d'existence, le parti intellectuel, libre de l'oppression, songeait à préparer la renaissance de la nation par l'esprit, avant qu'elle pût se produire au grand jour par un mouvement d'énergie matérielle. Le peuple écoutait de loin ces voix prophétiques qui, dans son enfance même, le berçaient des souvenirs de son ancienne gloire ou l'encourageaient, dans sa maturité, à sortir vainqueur de toutes ses épreuves en lui prédisant comme récompense un grand avenir. La France accueillit généreusement les exilés; mais ce n'est qu'au moment où elle ouvrit aussi la lice à leur pensée, où elle les aida à défendre leur cause devant les tribunaux de l'histoire et dans sa propre langue, qu'elle fit briller à leur égard toute sa sympathie, toute son hospitalité. Nul doute que si aujourd'hui la nationalité polonaise tressaille et s'agite sous la main qui l'opprime, l'influence des écrivains polonais établis sur le sol français n'ait beaucoup contribué à ce mouvement. La nation contemple avec orgueil ces œuvres d'une inspiration

sublime; elle y puise la lumière et la vie, en étudie les profondes vérités philosophiques cachées sous les formes enchanteresses de la poésie; elle comprend son passé et devine son avenir. Et en eflfet c'est sous la forme poétique, la plus en harmonie de toutes avec la nature de l'esprit slave, que ses plus grands écrivains lui révèlent les secrets de son génie et de sa destinée.

Schiller, cette gloire de la jeune Allemagne, pour caractériser l'idéal du poète de sa nation, a dit: «Ce qui doit revivre dans le chant doit périr dans la réalité.» La poésie polo- .naise, en ces derniers temps, a compris que son but unique n'était pas d'évoquer les mprts. Abandonnant presque tout à fait cette voie, elle a adopté une devise opposée à celle du poète germanique; elle a proclamé que ce qui doit vivre dans la réalité doit d'abord se révéler dans le chant; devise bien hardie, qui paraîtrait trop audacieuse si les œuvres n'y avaient dignement répondu.

C'est cette nouvelle et féconde évolution de la poésie polonaise que nous nous proposons d'étudier dans les admirables créations d'Adam Mickiewicz. Nous ne prétendons pas analy-

sertous les ouvrages du poète. Ils l'ont d'ailleurs été déjà dans la Revue Contemporaine et de manière à nous faciliter aujourd'hui même notre tâche*. Nous offrons seulement aux regards du public quelques majestueux arcs-boutants qui supportent des masses d'autres productions; mais, en contemplant la hauteur d'où rayonnent le caractère propre et la puissance intime de ces créations, saisis d'un respect religieux, nous né saurions, nous autres Slaves, en parler sans émotion et les lire sans enthousiasme. C'est une noble étude, en vérité, que celle de ces sons qui, vibrant sur des cordes diverses, suffisent pour entretenir, la vie chez tout un peuple.

Une opinion généralement admise en Pologne, c'est que le cercle de la poésie descriptive et narrative est à tout jamais fermé. Mickiewicz l'a clos par son Messire Thadée^ et, de même que la Grèce n'admettait pas qu'après Homère quelqu'un osât prendre en main la lyre de l'épopée, car l'Iliade et l'Odyssée avaient pour toujours réalisé tous les désirs et tous les rêves de la nation, de

ï Voir 2« série, t. XII, 15 novembre 1859; t. XIII, 29 février 1860.

même en Pologne, après Messire Thadée, on n'a plus rien à désirer dans le genre narratif. L'auteur seul semblait avoir le droit de parcourir la même carrière.

Pour bien faire comprendre ce poème, il ne nous suffirait pas d'en exposer le sujet Il nous faut, autant que possible, entrer dans ce que la philosophie appelle le procès de l'esprit, c'est-à-dire dans la voie progressive que l'auteur lui-même a suivie pour arriver à la conception de son ouvrage; il nous faut laisser de côté notre personnalité de critique et nous transporter pour quelques moments au for intérieur du poète. Les éléments dont se compose le génie de Mickiewicz sont divers, quelquefois difficiles à saisir; un des plus importants et des plus manifestes est l'influence du sol natal. La Lithuanie, sa patrie, est un pays bizarre, généralement peu connu.

C'est cependant celui qui, depuis sa réunion à la Pologne jusqu'aux derniers temps, a fourni le plus de noms glorieux aux pages de son histoire.

Peuple vraiment étrange, d'une race toute différente de celle de ses voisins, le Lithuanien forme une île au milieu de l'océan des nations

slaves. Quelle est sa signification dans Thumanité? d'où et quand vint-il aux lieux qu'il occupe aujourd'hui? ot doit-on chercher les sources de sa langue incompréhensible pour les autres Slaves? Voilà des questions auxquelles on ne peut répondre qu'en s'enfonçant dans les profondeurs des temps antérieurs au christianisme et en fouillant les restes des anciens tumulus, ces seules archives historiques des peuples septentrionaux. Il est vrai que la philologie comparée a découvert dans la langue lithuanienne des mots sanscrits et zunds, et que l'étude des mythologîes a constaté des analogies manifestes entre le culte des dieux lithuaniens et celui des divinités hindoues. Certaines mœurs et cérémonies religieuses des Lithuaniens rappellent la Grèce antique ou la vie intérieure de quelques peuples de l'Asie-Mineure. Mais ce ne sont là que de savants rapprochements. Au lieu de nous égarer dans le labyrinthe des conjectures, nous contemplons avec ravissement ce culte poétique, où l'adoration de la nature se reflète sous tant de formes d'une merveilleuse richesse.

Dans la religion des Lithuaniens, tout res-

,pirait une nature animée; les dieux armés de la foudre habitaient les forêts; chaque source était rempUe de nymphes et d'ondines; chaque rivière possédait son céleste protecteur; toute fleur presque avait sa place au Boungouss, l'Olympe des divinités lithuaniennes.

Il y avait bien encore un dieu terrible, l'impitoyable PerJcounas, qui déchaînait les orages, lançait les foudres, punissait les méchants et surtout les sacrilèges de la terre; mais la mythologie lithuanienne ignorait ces aflfreux dieux Scandinaves qui, pour toute jouissance, massacraient les géants et buvaient le sang dans les crânes des vaincus. La plus importante déité chez les Lithuaniens était Milda, la déesse de l'amour, de la concorde et du bonheur. Cette déesse aux cheveux d'or, aux yeux d'azur, embellissait les jours des hommes par le plaisir, leurs nuits par les rêves dont elle les berçait, et souvent, charmée par les attraits des mortels, elle tombait du ciel ellemême, éprise d'amour, dans les bras de quelque jeune Lithuanien. Au fond des forêts, sur des autels de granit, binilaient des feux éternels ; les chœurs des prêtres et des vierges vouées au culte entonnaient des hymnes mé-

lodieuses, et l'encens brûlé sous les chênes sacrés envoyait ses parfums jusqu'à la figure des dieux placés à leur cime séculaire. Quand un Lithuanien mourait, on lui élevait un haut bûcher, on parait le cadavre de ses habits de fête, de ses armes les plus précieuses, on mettait à ses côtés son cheval de bataille, ses faucons favoris, ses lévriers, et alors quelques serviteurs fidèles s'élançaient sur le bûcher pour se réunir à leur maître, dans le séjour de leurs aïeux, pays de printemps sans fin et de chasses étemelles. Les prêtres faisaient des libations de miel et de lait sur le bûcher; le chœur commençait ses chants, et le défunt s'envolait avec la fumée dans les airs. Les jeunes gens, luttant de vitesse, tournaient à cheval autour du bûcher, et, après la joute, on distribuait aux vainqueurs les armes du mort, et on tâchait, par des cris, d'éloigner les mauvais génies qui pouvaient le retarder dans sa route vers" le Doungouss. Le Lithuanien considérait l'hospitalité comme la première loi des dieux. Dans un coin de sa cabane, il plaçait ses divinités tutélaires, et nourrissait des serpents apprivoisés, qui souvent, à l'heure de ses repas,

rampaient tranquillement sur la table, et, enlaçant les coupes, s'abreuvaient de miel et de lait.

Cette religion des Lithuaniens, si intimement liée à tout ce qui les entourait et en si . parfaite harmonie avec leur propre caractère, avait en soi une puissante vitalité. Tandis que tous les autres peuples de l'Europe professaient la foi chrétienne, qui leur avait été transmise par des générations bien antérieures, et que les nations les plus reculées vers le nord, comme les Russes, étaient déjà depuis longtemps baptisées, la croix, à la fin du XIV® siècle, ne brillait pas encore en Lithuanie; ce fut seulement après la réunion de* ce pays à la Pologne (1387), que son grand-duc, en même temps premier roi de Pologne de sa race, fit abattre les bosquets sacrés et briser les idoles. Le peuple reçut alors le baptême, à l'exemple de son souverain; il éleva des églises; mais cette conversion n'empêcha pas le Lithuanien, après avoir religieusement écouté la messe le matin, de jeter secrètement le soir même des oflBrandes à ses dieux tutélairës, et, quand l'orage grondait au-dessus de sa tête, tout en .

se mettant sous la protection de la sainte Vierge, il implorait encore la miséricorde du terrible Terkounas, C'est ainsi qu'en dépit de sa croyance en un seul Dieu, il lui était impossible de dépeupler entièrement sa terre natale de cette multitude de divinités qui, pendant tant de siècles, l'avaient protégée avec une clémence et un amour sans bornes.

Le temps a effacé les marques les plus saillantes du paganisme; à chaque génération, la doctrine du Christ a pénétré plus profondément dans le peuple; l'Olympe lithuanien a disparu pour toujours dans les nuages du passé; mais les aspirations poétiques du vieux culte, l'admiration qui saisissait les populations à la vue de cette nature grandiose, l'attrait mystérieux et irrésistible du surnaturel planent encore au-dessus d'elles, sous forme de traditions, de croyances superstitieuses, de légendes et de chansons. Le croisement de leur race avec celle des Polonais a ajouté à ces traits principaux de leur caractère un amour intelligent et profond de leur patrie, non de leur ancienne patrie enclavée dans les vieilles forêts de la Lithuanie, mais bien de celle qui s'étendait depuis les monts

Carpathes jusqu'au Dnieper, et de la mer Baltique jusqu'à la mer Noire.

Si la religion des Lithuaniens nous présente tant d'éléments poétiques, leur histoire ne nous en offre pas moins. La Lithuanie, partagée en petites principautés, est sans cesse déchirée par des guerres intestines, qui ont pour cause tantôt l'ambition, tantôt les querelles de succession ou encore la suzeraineté sur tout le pays, ou bien enfin l'enlèvement réciproque des épouses et des amantes. Voilà quant à l'intérieur. A l'extérieur, la guerre ne donne pas un seul instant de répit. Les Liekhs, les Tartares, les Roussines, se précipitent à l'envi sur la Lithuanie. Les chrétiens de l'Occident se joignent à tant d'ennemis. Frémissant d'avoir à côté d'eux une nation idolâtre, ils convoquent contre elle une croisade. Les chevaliers de l'ordre teutonique furent les chefs de cette guerre religieuse. Après avoir soumis la Marche de Brandebourg, les environs de Marienbourg, les côtes de la Baltique et la Prusse jusqu'à Thorn, ils donnèrent à choisir à la Lithuanie entre la croix et des combats à mort. L'historien Vigand a écrit une grande chronique en vers

latins sur une de ces expéditions des chevaliers contre le prince Keïstouth. Une autre chronique donne les détails d'une croisade contre Vilna, entreprise du temps de Henri VIII et de Charles-Quint, et à laquelle participa un Français, le chevalier de Boucicault. Il n'est pas étonnant qu'au milieu de ces luttes incessantes la Lithuanie ait vu surgir tant de héros qui, fiers de leurs succès, ne s'informaient jamais du nombre des ennemis et couraient au combat avec une confiance aveugle.

Ce fut surtout pendant sa lutte contre des chevaliers croisés que la Lithuanie eut à subir d'étranges vicissitudes. Les grands maîtres, sous prétexte de propager la foi, mais au fond dans le dessein d'agrandir leur puissance, s'alliaient à quelques-uns des princes lithuaniens et les entraînaient à des guerres intestines; ils tombaient ensuite sur les deux partis, tout épuisés par des luttes réciproques. De cette politique perfide il résultait des trahisons continuelles, des traités toujours rompus, des festins où l'on mêlait souvent le poison au vin, et toujours la guerre, la guerre qui ne consistait point à s'entrechoquer sur les

champs de bataille, mais à brûler les villes, à dévaster les bourgs, à anéantir les villages et à emmener comme prisonniers de guerre tous les habitants d'un pays, sans en excepter ni femmes, ni enfants, ni vieillards.

Parfois dans le cours de cette interminable croisade, l'horizon politique de la Lithuanie semble vouloir s'éclaircir pour longtemps.

Ainsi, par exemple, le grand-maître aide le prince païen Minndové à soumettre tous les princes Uthuaniens du même sang révoltés contre lui ; mais, s'il l'aide, c'est à la condition que le souverain idolâtre acceptera la foi chrétienne et lui cédera une partie de ses États. Minndové accepte le traité; il reçoit le baptême: alors le grand-maître lui apporte une couronne envoyée par le Pape et le proclame roi de Lithuanie. Bientôt cependant le charme du nouveau titre est rompu; indignée contre Minndové de ce qu'il a abandonné l'antique croyance de ses pères et fraternisé avec les ennemis de sa patrie, toute la Lithuanie se révolte et l'accable de malédictions et de mépris. Minndové, bourrelé de femords et maudissant sa trahison envers son pays, foule aux pieds la croix et la couronne

et' revient à la religion de ses aïeux. Ses sujets lui rendent alors leur amour. Tout lui sourit, quand soudain un petit prince du pays, mommé Dowmound, pour se venger de l'enlèvement de sa femme, envahit le bourg de Minndové et massacre le ravisseur avec l'épouse adultère. Cette vengeance privée replonge la Lithuanie dans la guerre civile jusqu'à l'apparition de Guédymine, ancêtre de l'illustre famille lithuanienne des Jagellons.

Guédymine, au retour d'une chasse, s'endormit, dit- on, au milieu des forêts, sur les bords fleuris de la Vilia; il rêva d'un loup de fer et consulta les augures, qui lui ordonnèrent de bâtir en cet endroit un bourg fortifié et une ville. Ainsi s'éleva Vilna.

Cependant les guerres contre les croisés ne cessent pas; c'est en vain que la Lithuanie est victorieuse, de nouveaux chevaliers succèdent à ceux qu'elle a détruits. A ces combats se mêlent continuellement des histoires dramatiques: ici, de belles prisonnières lithuaniennes enlevées pleurent dans les châteaux des croisés; là, des bandes de Lithuaniens exercent d'épouvantables vengeances; plus loin' les moines armés mêlent leurs sombres intri-

gués à ces scènes de violences et de meurtres.

Après la mort de Guédymine, ses deux fils, Keïstouth et Olguerd, partagèrent entre eux le pays. Le premier alla s'étabir à Troki, en Samogitie. De là, le hardi guerrier qui avait enlevé des rives prussiennes de la Baltique la belle" Birouta, s'abattait sur les possessions des chevaliers et pénétrait au cœur de la contrée, ravageant les villes, saccageant les forteresses et brûlant un jour Marienbourg, tandis que son frère Olguerd défendait la Lithuanie contre d'autres voisins, surtout contre les Roussines.

- En 1332, Dmitri, prince moscovite, après avoir remporté sur le khan tartare Mamaï une victoire si éclatante qu'il joncha de cadavres vingt-cinq lieues de pays, et dans l'ivresse du succès, envoya dire par ses ambassadeurs à Olguerd que s'il ne lui restituait pas les terres russiennes et ne lui rendait pas hommage-lige, Dmitri, viendrait avec son armée porter, le jour même de Pâques, la dévastation à Vilna. Olguerd écoutar patiemment les ambassadeurs, les retint avec toutes sortes de démonstrations amicales, fit avertir en secret

son frère Keïsthouth, et à la mi-carême, avec une incroyable rapidité, rassembla à Vitebsk une nombreuse armée de Lithuaniens, de Roussines et de Samogitiens. Par son ordre, une masse de peuple, armée de haches, ouvrit une route directe sur Moscou, à travers d'immenses forêts vierges. 2000 cavaliers couvraient les bûcherons contre toute attaque.

Par cette route, Olguerd arriva secrètement à Mozaïsk (Borodino), traînant toujours à sa suite les ambassadeurs moscovites, qu'il tenait enfermés pour qu'ils ne pussent pas reconnaître le lieu où ils se trouvaient. Ce n'est qu'à Mozaïsk qu'il leur rendit la liberté, en leur donnant une torche allumée, avec l'ordre d'alter dire au tzar qu'avant que la torche ne s'éteignît son étendard flotterait sur les murs du Kremlin.

Les ambassadeurs se hâtèrent d'aveilir leur maître; mais Olguerd exécuta une marche si rapide que, quelques instants après l'arrivée des ambassadeurs, il établissait déjà son camp sur la montagne des Salutations (Poklonnaïa), qui domine Moscou, justement la nuit du Samedi saint, tandis que Dmitri, avec tous ses boyards, frappait du front les dalles de l'église

métropolitaine. Lorsque, à l'heure même de la Résurrection, les ambassadeurs apportèrent la funeste nouvelle, il s'éleva un cri général d'alarme parmi les habitants, tenifiés par la crainte de l'assaut. Dmitri alla au-devant du guerrier lithuanien, tomba à ses genoux et lui demanda grâce. Olguerd, se laissant fléchir, présenta au tzar l'œuf sacré, que les Russes ont l'habitude de manger entre eux le premier jour de Pâques, brisa, en souvenir de l'événement, sa lance contre la porte du Kremlin, exigea un tribut et recommanda au prince moscovite de ne jamais tenter de l'effrayer, et d'être à l'avenir, avec ses ennemis, plus prompt en actions qu'en paroles.

A la mort d'Olguerd et de Keïstouth, de ces frères héroïques qui avaient toujours vécu entre eux dans la plus parfaite intelligence, la Lithuanie échut en partage à Jagellon, fils du premier. Après avoir eu quelque temps la guerre avec son cousin germain Vitold, il épousa Hedwige, reine de Pologne, reçut, ainsi que tous les siens, le baptême, et réunit ses États à ceux de sa femme; dès lors, les annales de la Lithuanie se confondent avec celles de la Pologne. Les chevaliers

croisés tentèrent encore une invasion dans ce royaume; mais Ladislas Jagellon, à la sanglante bataille de Grunwald et Tannenberg, tua le grand-maître, dispersa son armée et porta un coup décisif à l'influence de Tordre sur les peuples slaves.

Les manifestations de Tesprit lithuanien dans la religion et dans l'histoire sont en parfaite harmonie avec la nature du pays.

Les croyances païennes ont disparu devant la foi du Christ; les hauts faits des héros ne sont plus que des souvenirs poétiques; seule, cette nature renaît à chaque printemps avec une beauté et une fraîcheur toujours les mêmes et toujours nouvelles.

La Lithuanie possède un aspect unique en Europe.^ Enfoncée dans de sombres forêts séculaires, elle présente un caractère mystérieux, impénétrable. Le voyageur qui s'y aventure éprouve un sentiment de vague terreur, une émotion qu'il ne saurait s'expliquer; il lui semble qu'à chaque pas fait en avant, quelque chose de surnaturel doive surgir devant lui. Au fond de ces forêts, où les jeunes chênes croissent sur les squelettes des arbres renversés, il entrevoit des îlots entou-

rés de marais stagnants et hérissés de plantes aquatiques. Là, jamais le pied de Thomme n'a pénétré; la bête même craint de s'y hasarder,- le paysan en parle avec terreur et le peuple de mille monstres créés par son imagination. Plus loin se déroule un lac immense, bordé de roseaux, de nénufars et de lis aquatiques, et dont la surface, au milieu, est unie comme un miroir; mais le pêcheur n'ose pas y jeter ses filets, car des tourbillons cachés engloutissent aussitôt sa nacelle; le vent ou l'hirondelle ont seuls le droit de rider ces eaux perfides. . Parfois aussi le bison, roi de ces forêts, les seules qu'il habite en Europe, en rompt le silence solennel et écoute étonné l'écho qui répète ses mugissements. Tout ce qui entoure l'homme paraît sous le charme d'un sortilège, tout nage dans une atmosphère de vague tristesse et d'inquiétante rêverie. Le voyageur qui traverse ce pays penche involontairement la tête sur sa poitrine et s'abandonne à une profonde méditation.

Si, au sortir de ces forêts, il se trouve sur les bords de quelque rivière, par exemple, sur ceux de la Vilia, qui, mariant l'azur de

ses flots aux couleurs variées des fleurs que le vent fait ondoyer sur ses rives, semble de loin former avec elles, au milieu de la plaine, un long ruban tricolore, alors il voit s'élever les maisons blanches des seigneurs lithuaniens ; du milieu de vieux tilleuls, s'élance le clocher de l'église, autour de laquelle, de tous côtés, et comme pour chercher un abri sous le pallium de la sainte Vierge, se pressent les cabanes de paysans. Au-dessus de cette étrange contrée, se déploie la voûte céleste, aussi variée que la terre qu'elle recouvre; si jamais elle n'a la couleur bleu foncé du midi, elle semble, du moins, être animée par le jeu continuel des nuages, auxquels les vents impriment mille formes fantastiques et que le soleil diapré de toutes les couleurs du prisme.

C'est dans ce pays, au sein de cette natui'e magique, au milieu des souvenirs des vieux âges héroïques et religieux, qu'Adam Mickiewicz est né et a passé sa première jeunesse. On comprend quelle impression ineffaçable en reçut l'âme du poète; on reconnaît quels éléments ont concouru à former son être moral et ont produit, en

se combinant, son puissant et splendide génie.

Voilà, d'après nous, le seul genre de biographie qui convienne aux grands poètes.

Leur mission sur la terre n'est point accidentelle; chacun d'eux a devant soi un but à atteindre, une vérité à dévoiler à l'humanité; il est le prophète d'un avenir que les hommes, à de rares instants de leur vie, pressentent d'une manière vague et indécise.

Il résume tout un passé et donne une forme éclatante à ce qui n'était avant lui que d'incertaines aspirations. S'il en était autrement, il faudrait nier la véritable essence du génie, et nous devrions, ainsi que cela arrive souvent aujourd'hui, considérer les poètes comme des artistes capables seulement d'amuser l'humanité. La poésie ne serait alors qu'un des remèdes contre l'ennui, un stimulant agissant sur la circulation du sang pour la rendre plus rapide, comme le font les narcotiques ou les breuvages qui portent au cerveau. Non, ce n'est pas là le rôle de la poésie, diront quelques-uns de ses défenseurs; son véritable but, c'est d'exciter l'enthousiasme dans le- cœur de l'homme. L'enthou-

siasme, c'est-à-dire l'entier oubli de soi, oubli qui, à la voix du poète, précipite, les yeux fermés, vers une grande action ! De sorte que la poésie, selon les uns, amuse le genre humain, et, selon les autres, prive l'homme de l'action libre de sa volonté; c'est, nous dirat-on, dans un but, soit. Mais toujours est-il qu'elle le prive de ce qui, justement, constitue sa valeur et sa dignité d'homme.

Pour nous, au contraire, la poésie n'est autre chose que la révélation du beau et du vrai. Mais quelle influence doit avoir cette révélation? Qu'il nous soit permis de répondre par une comparaison. Qu'on s'imagine un homme auquel se découvre tout-à-coup un spectacle merveilleux, qui saisit toute soa âme, un spectacle qu'il n'a jamais rêvé jusque-là, mais qu'il a parfois pressenti: cet homme s'amusera-t-il de cette vue? se laisserat-il emporter à un enthousiasme sans frein?

Non, il subira l'influence d'une calme et puissante exaltation, et c'est cette exaltation qui, dans le domaine du beau, produit les grands artistes, et dans celui du vrai les sublimes martyrs. Cette manière de concevoir la poésie peut être discutée, mais il nous serait diffi-

cile de la comprendre autrement, car c'est ainsi que nos grands maîtres nous l'ont révélée; c'est certainement ainsi que Fa sentie Adam Mickièwicz^ alors qu'il passait sa jeunesse sur les botds de son Niémen chéri, à Kowno, ville située aux confins d'une contrée qu'on pourrait appeler à juste titre le jardin de la Lithuanie.

Après avoir étudié les origines du génie de Mickiewicz, nous savons pourquoi et comment il a écrit ses premières ballades, tirées des traditions populaires du pays; comment il a conçu son Vallenrod, poème dont il a emprunté le sujet aux croisades contre la Lithuanie. Le héros, Lithuanien de naissance, après avoir gagné la confiance des chevaliers, qui le regardent comme un croisé d'origine teutonique, est proclamé même grand-maître; il finit par employer son pouvoir à tirer vengeance des ennemis de sa patrie et à perdre rOrdre. C'est aussi à la source du génie lithuanien que Mickiewicz a puisé l'idée de son poème des Aïeux, basé, au début, sur les traditions superstitieuses du peuple, mais où l'auteur, atteignant au sublime du lyrisme, a fait vibrer des sons jusque-là inouïs avec une

puissance dont lui-même ne saisissait pas toute la portée. La sainte terreur que cette poésie inspirait à la Pologne est comparable aux sentiments que devaient éprouver les anciens Hébreux quand leurs prophètes leur prédisaient les terribles catastrophes qui éclateraient un jour sur le monde.

Lorsque Mickiewicz évoquait ainsi le passé et l'appliquait aux circonstances et aux besoins pressants de sa nation, ou que, d'une voix inspirée, il s'efforçait de dévoiler aux siens l'avenir, il ne quittait pas non plus des yeux la vie de son époque, il en approfondissait par le cœur toutes les manifestations, il en étudiait les moindres détails. C'^st en Lithuanie que s'est le plus longtemps conservé le mode de l'ancienne existence des nobles Polonais. On y rencontre encore aujourdhui les traces de ce mode patriarcal biblique de la vie de campagne, qui jadis faisait la gloire de la Pologne et que reflétaient la grave tranquillité des hommes et les tendres et silencieuses vertus des femmes. C'est aux mœurs lithuaniennes qu'Adam Mickiewicz a emprunté les plus fraîches et les plus riches couleurs de son Messire Thddée^

épopée nationale et domestique qui est l'expression la plus complète de son génie.

Sans contredit, l'apparition de Mickiewiez a commencé une ère nouvelle dans le monde intellectuel de la Pologne. Mais le caractère, le but, la portée de ses œuvres sont encore sujets à discussion, d'autant plus que le poète lui-même ne s'en est jamais expliqué au public. Pendant quatre ans qu'il a professé au Collège de France, il n'a pas dit un seul mot de lui-même. Sa patrie s'inquiétait de la lacune que devait nécessairement laisser l'omission de sa personnalité dans un cours sur la littérature slave; elle ne concevait point les raisons de ce silence, qu'elle n'attribuait cependant pas à sa modestie, car la Pologne s'est habituée à regarder son maître comme au-dessus de toute modestie. Parmi les millions de compatriotes qui saisissaient avec avidité chacune de ses paroles, pas une seule voix n'eût osé contredire; l'amour et le respect s'y opposaient également. On espérait que le maître consentirait enfin à dire ouvertement ce qu'il cachait au fond de sa pensée, et il semble même qu'il y avait de sa part plus d'amour-propre à se taire qu'à parler,

l'î ''TRSITY

en supposant qu'il se rencontrât un seul Polonais capable de penser qu'après une carrière aussi glorieuse, l'alnour-propre de Mickiewicz pouvait n'être pas encore satisfait. Du reste, il est permis de croire que si le poète n'avait parlé qu'à ses compatriotes et dans sa patrie même, il ne se serait pas arrêté à certaines considérations dont il lui pai-ut indispensable de tenir compte en présence d'un public étranger. Quelle que soit la raison de cette omission, elle ne nous a laissé qu'un champ plus vaste à parcourir, et nous pouvons parler, d'autant plus librement d'Adam Mickiewicz et de ses œuvres.

Le caractère principal de Messire Thadée, c'est son indicible simplicité, charme inhérent à la langue de l'auteur qui doit nécessairement disparaître dans une traduction. Nul doute que nous, lecteurs du XIX® siècle, nous ne comprenions Homère autrement que ne le comprenaient les Grecs. Nous n'apercevons pas une foule de beautés qui tenaient à l'art avec lequel le grand poète faisait vibrer les icordes les plus populaires et les plus sympathiques de sa langue natale. Beaucoup d'expressions que nous trouvons dans Ylliade

circulaient parmi le peuple grec; Homère les recuillit, les inséra dans la trame éclatante de ses chants, et les présenta à ses compatriotes, qui accueillirent avec enthousiasme ces antiques et chères connaissances, rajeunies par un art merveilleux. Cet enthousiasme, hélas! ne saurait renaître, et les beautés qui enchantaient les Grecs sont perdues pour nous; mais il reste aux épopées homériques des beautés que tous les siècles peuvent apprécier: leurs proportions gigantesques; leurs héros humains, aussi grands que des dieux; leurs dieux, qui revêtent des formes humaines en gardant leurs attributs immortels.

Il n'en est pas ainsi de l'œuvre de Mickiewicz. Le poète n'a / appelé à son secours aucun moyen surnaturel; il n'a pas écrit son poème en contemplant l'Olympe, mais, promenaut autour de lui un regard tranquille, il a fait jaillir tout de lui-même, il n'a dit que des vérités toutes simples, vérités auxquelles sa nation s'est tellement accoutumée dès son enfance, qu'elle a fini par les confondre dansle sentiment de son existence. Les personnages du poème n'ont rien du merveilleux

homérique: pour un étranger, ils sont tout nouveaux; pour un Polonais, ils représentent des types avec lesquels il est familier depuis sa naissance et qui ne peuvent vivre que sur sa terre natale. Ces personnages ne sont déjà plus de notre temps: ils avaient une manière de parler propre à eux seuls et qui différait du langage polonais actuel par des nuances très légères; ils se distinguaient par une gravité sereine, qu'il est impossible de découvrir dans la génération irritée et désespérée d'aujourd'hui; leurs traits respiraient un calme que les contemporains du poète sont bien loin d'avoir, mais qu'ils se rappellent cependant avec mélancolie. Ces marques distinctives du caractère lithuanien se reproduisaient dans leurs mouvements, dans leurs gestes, dans la tournure de leurs phrases:

formes fugitives que le maître a saisies au vol et qu'il a fixées dans des figures impérissables. Les Polonais qui ne sont jamais sortis des villes ne peuvent .déjà plus sentir les beautés de Messire Thadée aussi profondé- *ment que ceux qui ont passé leur jeunesse à la campagne. La génération qui nous suivra les sentira encore moins; elle- ne pourra pas

comparer les peintures du poète avec les hommes qui lui ont servi de modèles; mais qu'importe 1 L'œuvre de Mickîewicz est assez puissante pour défier le temps. Quelques-unes des circonstances qui ont contribué à son succès peuvent disparaître sans qu'elle en souflfre sérieusement; déjà il est remarquable qu'elle agit le plus fortement sur les Polonais qui se dérobent aux réminiscences sentimentales du passé, et qui, dans leur amour clairvoyant de la patrie, soupirent le moins après elle, mais croient le plus à son avenir.

Le sujet de Messire Thadée -est fort simple. Deux familles nobles poursuivent depuis longtemps ua procès pour la possession d'un château en ruines. La première a pour chef le seigneur Soplitza, juge du district, oncle du héros du roman et type de l'ancien gentilhomme polonais, à la fois sage, hospitalier et économe; à la tête de la seconde est le Comte, jeune seigneur tout fraîchement arrivé d'un long voyage et affichant en Pologne les mœurs étrangères. Les deux familles ne peuvent s'accorder; le comte, stimulé par un ancien serviteur de sa famille, rassemble à

la fin la petite noblesse des environs, décidé, d'après l'ancien usage, à s'empaier à main armée du vieux château, et se précipite avec les siens sur la maison du seigneur Soplitza Heureusement, ce n'est pas le sang qui coule à flots: c'est le vin, que les agresseurs ont fait monter des caves. Tout à coup, pendant la nuit, survient un détachement de soldats russes qui bivouaquaient aux environs. Les nouveaux venus trouvent les combattants endormis et profitent de leur sommeil pour leur lier les pieds et les mains. Cette manière de rétablir Tordre n'est pas du goût des deux partis, qui se réconcilient, et, d'un commun accord, tombent sur les Russes. Un nouveau combat s'engage, mais, cette fois, c'est le sang et non le vin qui coule: les cadavres jonchent la terre: les nobles lithuaniens exterminent les soldats étrangers; mais bientôt, effrayés eux-mêmes des suites de leur victoire, ils fuient devant la vengeance du tsar et se rendent en Pologne, où déjà, pour commencer la mémorable campagne de 1812, ont pénétré les armées de Napoléon. Quelques mois après, on voit entrer en Lithuanie les troupes polonaises formant l'avant-garde

des Français. Leur arrivée provoque une -explosion de joie universelle dans la contrée; tous, les larmes aux yeux, saluent les aigles victorieuses de Napoléon, qui, dans leur espérance, hélas! cruellement déçue, devaient rendre à leur patrie sa liberté et son ancienne grandeur.

La peinture de la Lithuanie calme à la surface, mais sourdement remuée par l'approche de grands événements, poursuivant, sous le regard soupçonneux de ses maîtres, sa vie féodale et rustique, mais prêtant l'oreille aux liruits lointains des victoires françaises et répétant avec espoir lé nonj de Napoléon, cette peinture est d'un eifet saisissant.

«Tels étaient, dit le poète, les divertissements et les discussions au milieu d'une paisible campagne lithuanienne, alors que le reste du globe se noyait dans le sang et les armes, alors que ce héros, ce dieu de la guerre, entouré d'une nuée de cohortes, armé de mille canons, attelant à son char Taigle d'or à côté de l'aigle d'argent ^ , volait depuis les déserts de la Libye

* Aigle d'argent, armes de la Pologne.

jusqu'aux Alpes au front perdu dans les cieux, foudroyant coup sur coup les Pyramides, le Thabor, Marengo, Ulm, Austerlitz. Devant lui, après lui, couraient la victoire et la conquête.

))La renommée de tant de hauts faits, portant dans son sein mille noms de héros, allait grondant du Nil vers le Septentrion jusqu'aux rives du Niémen, pour y résonner contre les rangs moscovites, murailles de fer qui défendaient à la Lithuanie l'abord de cette renommée plus formidable pour la Russie que la peste.

» Cependant, parfois une nouvelle tombait comme un météore dans cette Lithuanie. Parfois un vieillard sans jambe ou sans bras, mendiant son pain, après avoir reçu l'aumône, 's'arrêtait et jetait autour de lui un regard défiant; puis, quand il n'apercevait au château ni soldats russes, ni bonnets juifs, ni collets rouges, il avouait qui il était.

«Ancien soldat des légions, il rapportait ses vieux os dans sa terre natale, qu'il ne pouvait plus défendre.

))0h! comme alors toute la famille du seigneur, comme tous les serviteurs s'embrassaient, étouffant de sanglots; et lui, s'attablant, il ra-

contait des histoires plus merveilleuses que des contes de fée.

))I1 disait comment le général Dpmbrowski marchait au milieu des entraves, d'Italie en Pologne, comment il avait rassemblé ses compatriotes dans les champs de la Lombardie, comment Kniaziewicz donnait des ordres du haut du Capitole, et comment, après ses victoires, il avait jeté aux pieds des Français cent étendards sanglants arrachés aux descendants des Césars; comment Jablonowski s'était aventuré dans un pays où le soleil ne se couche pas, où croit la canne à sucre, où des forêts odorantes fleurissent au milieu d'un printemps éternel: c'était là que le chef combattait les nègres en soupirant après sa patrie.

«Ces récits du vieillard circulaient mystérieusement dans la campagne.

))Le jeune homme qui les avait entendus disparaissait subitement de la maison, et s'enfuyait en secret à travers les bois et les marais; poursuivi par les Moscovites, il sautait dans le Niémen pour s'y cacher, et atteignait à la nage la rive du duché de Varsovie où il entendait ces douces paroles : « Salut , camarade I»

))Mais avant d'aller plus loin, il s'élançait

sur une colline et criait aux Moscovites à travers le fleuve: «Au revoir!»

»C^est ainsi que beaucoup de braves, difficiles à dénombrer tons, quittèrent leurs parents, leur terre chérie et leurs biens, que le tsar confisqua à son profit.

» Parfois aussi arrivait en Lithuanie un frère quêteur d'un couvent étranger; et quand il avait fait plus ample connaissance avec la famille seigneuriale, il lui montrait un journal qu'il avait cousu dans son scapulaire. Là étaient énumérés et le nombre des soldats et le nom de tous les chefs des légions, avec la description de la victoire ou de la mort de chacun.

))Pour la première fois depuis de longues années, la famille avait des nouvelles de son fils, ou vivant ou mort, mais toujours couvert de gloire.

» On prenait le deuil, mais on n'osait dire de qui: seulement cela se devinait dans la contrée, et le seul journal des campagnes, c'était la joie silencieuse ou la tristesse des seigneurs. ))

Cette poésie si émouvante dans sa mâle simplicité donnerait lieu à plusieurs remarques; il en est une surtout qui se présente

à Fesprit en lisant ces dernières lignes, c'est que la vie nationale de la Lithuanie semble concentrée dans la classe des seigneurs; ce sont eux qui traversent le Niémen pour aller rejoindre leurs frères de Pologne; ce sont eux qui meurent au loin, les yeux tournés vers la patrie; en même temps, rien n'atteste entre eux et le reste d,e la population une rivalité de classe. Tout le pays s'associe à leurs exploits et à leur deuil; tout le pays est joyeux de leur joie ou triste de leur tristesse. Ce fait remarquable d'une noblesse toute patriotique, et en parfaite harmonie avec les autres classes des habitants, s'explique par la constitution sociale de ce peuple. La féodalité telle qu'elle existait au moyen âge, dans l'Europe occidentale, n'avait jamais été connue en Pologne. Là, depuis les derniers échelons du tiers état, composé de petite noblesse, jusqu'aux phis hautes dignités du pays, tous les nobles étaient égaux et jouissaient des mêmes droits et des mêmes privilèges. La loi ne reconnaissait pas l'hérédité des titres; le fils du premier dignitaire de l'État naissait simple gentilhomme comme le plus pauvre propriétaire, et il risquait de

rester obscur jusqu'à sa mort, si son propre mérite ne relevait pas aux honneurs. Deux ordonnances de la Diète nationale, Tune du XVIP siècle, l'autre du commencement du XVin% vouaient à l'infamie quiconque osait prendre dans le pays des titres héréditaires. Ce ne fut qu'après le premier partage de la Pologne que parurent les princes, les comtes et les barons nouvellement créés par la Prusse, l'Autriche ou la Russie. Il est vrai que la noblesse la plus ancienne et la plus riche portait des titres; mais ces marques honoriiiques provenaient des fonctions qu'elle remplissait, car la noblesse administrait tout le ' pays par des fonctionnaires non rétribués, tirés de son sein et élus dans ses diétines.

Le même système fut longtemps appliqué à la force armée. Quand l'ennemi envahissait le pays ou qu'il fallait soi-même porter la guerre dans les pays étrangers, les plus riches propriétaires, habituellement les vaïvodes, c'est-à-dire les chefs du palatinat, rassemblaient la petite noblesse sous leurs étendards, se rendaient sur un point fixé d'avance, et entreprenaient la guerre à leurs frais.

Les mêmes seigneurs, pendant la paix, sou-

tenaient une foule de petits nobles, dont le bien souvent n'équivalait pas à l'avoir du simple paysan, leur donnaient de l'éducation, et les préparaient à servir dignement la république. Les riches magnats étaient entourés de nobles, qui les servaient à la vérité, mais auxquels ils n'adressaient jamais la parole qu'en les appelant: «Monsieur mon frère». Entre ces deux classes, il n'y avait que la distance de la fortune, distance variable, que le hasard comblait souvent. Les mots de gentilhomme et de seigneur n'avaient donc pas les mêmes idées de distinctions blessantes et de privilèges iniques. Le passage de la classe plébéienne à la classe noble était extrêmement facile: dans certains cas, les magnats octroyaient d'un seul coup leur blason et des titres de noblesse à toute une commune. C'est ainsi qu'au XVIP siècle, l'hetman des cosaques polonais, Wychowski, après la bataille de Konotopy, accorda à plusieurs centaines de guerriers ses aimes et son nom ; c'est encore ainsi qu'en Lithuanie les colons tartares, qui jusqu'à nos jours ont gardé leur foi religieuse, appartiennent depuis longtemps à l'ordre équestre, et l'histoire fait une men-

tion honorable des services qu'ils ont rendus à* leur patrie adoptive. L'existence d'une classe seigneuriale plutôt honorée que privilégiée, l'absence de titres héréditaires, la faculté pour les petits nobles de s'élever aux premières charges de l'Etat, la faculté pour les plébéiens d'entrer dans l'ordre de la noblesse, établissaient dans les rapports des différentes classes, ou des divers degrés d'une même classe une cordialité familière et digne, inconnue dans les autres pays, et donnaient à la vie des seigneurs polonais un caractère tout patriarcal. Ces mœurs simples et fortes de la noblesse s'étaient maintenues presque dans leur intégrité jusqu'à la fin du XVIII' siècle; il en reste encore des vestiges; quand ils auront disparu à leur tour, c'est dans le poème de Mickiewicz seulement que l'on retrouvera l'image de cette société qui gardait, au milieu de la civilisation, tant de traits des âges primitifs et héroïques. Que de tableaux nous offre cette épopée; tableaux minutieux et larges, .fidèles et poétiques! Nous voudrions en citer plusieurs; mais ces puissantes peintures ne sont pas faciles à détacher de leur cadre; il en est une pourtant que

nous nous hasardons à donner. C'est le récit d'une chasse. Toute la Lithuanie, avec sa sauvage nature et sa vaillante population, revit dans ce tableau aussi remarquable par l'animation des personnages que par la sombre et étrange grandeur du paysage.

ccQul a sondé les profondeurs des forêts lithuaniennes jusqu'à leur centre même, jusqu^au cœur?

))Le pêcheur visite à peine le fond de la mer sur les rivages; le chasseur lithuanien circule sur la lisière de ses forêts; à peine connait-il leur extérieur, leur forme, leur physionomie; les mystères intimes de leur cœur sent pour lui impénétrables, et il ne sait ce qui s'y passe que par des contes populaires.

»Car si Ton pénétrait dans ces forêts immenses, dans leur taillis épais, on trouverait dans leurs profondeurs des remparts de troncs, de branches, de racines, défendus par des marais, par mille ruisseaux, par un réseau d'herbages entrelacés, par des fourmilières, par des nids de guêpes et de taons et par des monceaux de serpents se dressant en spirales.

»Et quand, par un courage surhumain, on sortirait vainqueur de ces épreuves, on devrait

plus loin faire face à de plus grands dangers encore.

))Plus loin, en effet, et à chaque pas, comme les fosses à loups, de petits lacs guettent leur proie, à moitié cachés par la verdure, si profonds qu'on n'en trouvera jamais le fond (il y a grande apparence que des diables s'y cachent), ces puits, dont l'eau est tachée d'une rouille couleur de sang, fument en exhalant sans cesse une odeur fétide, qui dépouille de leurs feuilles et de leur écorce les arbres d'alentour.

» Chauves , rabougris , vermoulus , maladifs, s'affaissant vers la terre sous leurs branches couvertes de mousses entortillées, et courbant leurs troncs hérissés d'affreux champignons, ces arbres sont accroupis autour de ces marais comme une bande de sorcières se chauffant autour de la chaudière où elles font bouillir un cadavre humain.

» Au-delà de ces lacs, il serait vain nonseulement de porter ses pas, mais même ses regards, car tout y est couvert d'une brume épaisse, qui s'élève éternellement de ces marais mouvants.

» Enfin, derrière ce brouillard, une tradition populaire le raconte, s'étend une contrée riante et fertile, la cité du règne végétal et animal.

))Là sont déposées les semences de toutes les plantes, de tous les arbres; c'est de là que leurs rejetons s'étendent sous terre dans le monde entier.

»Là, comme dans Tarche de Noé, se conserve pour la reproduction de l'espèce, une paire au moins de tous les animaux.

))Au milieu, dit-on, s'élèvent les châteaux du vieil auroch, 'du bison et de l'ours, ces monarques des forêts. Autour d'eux, comme des ministres vigilants, se nichent sur les arbres l'once agile et le glouton vorace.

))Plus loin, pareils à de nobles vassaux tout respectueux, demeurent les sangliers, les loups et les élans aux larges cors.

»Au-dessus d'eux perchent les faucons et les aigles, qui, confidents et courtisans de leur maître, vivent de sa table.

«Toutes ces espèces principales -d'animaux, patriarches cachés au centre des forêts et invisibles au monde, envoient leurs petits, comme des colons, au-delà des frontières, tandis qu'ils passent leurs loisirs dans la métropole de, leur empire.

«Ils ne périssent jamais ni par l'arme blanche ni par l'arme à feu; mais vieux, ils meurent de leur mort naturelle.

»Ils ont aussi leur cimetière, où, à l'ap-

proche du trépas, les oiseaux, déposent leurs plumes et les quadrupèdes leur poil.

))A ce cimetière vont: Tours, quand, les dents usées , il. ne peut plus mâcher ; le cerf, quand, tout décrépit, il peut à peine traîner ses pieds; le lièvre, quand, vieillard vénérable, le sang se fige dans ses veines; le corbeau, lorsqu'il grisonne; le faucon, quand il devient aveugle; Taigle, quand son vieux bec se recourbe au point que ,* pour toujours fermé, il ne laisse plus passer la nourriture. Oui, tous vont à ce cimetière; et même le gibier b]essé ou malade court mourir dans son pays natal.

» Voilà pourquoi, dans les endroits accessibles à rhomme, on ne trouve jamais des ossements d'animaux.

))0n dit que, dans cette capitale, régnent les bonnes mœurs, car les habitants se gouvernent eux-mêmes. Non corrompus encore par la civilisation humaine, ils ignorent le droit de propriété, source de tant de querelles parmi nous; ils ne connaissent ni le deuil, ni Tart de la guerre.

))Les fils mènent dans ce paradis le même genre de vie que leurs pères; privés ou sauvages, ils vivent s'aimant tous et en bonne harmonie.

)) Jamais Tun ne donne à l'autre ni coups de dents, ni coups de cornes ; et même si un homme pénétrait dans leur empire, ne fût-il pas armé, il pourrait passer tranquillement au milieu d'eux.

»Tous ces animaux le regarderaient de cet

œil étonné qu'au sixième jour de la création

leurs premiers pères, au Paradis, durent fixer

^sur Adam avant que de se prendre de querelle

avec lui.

))Mais, heureusement, jamais personne ne s'aventurera dans cette enceinte, car la fatigue, l'effroi et la mort en défendent l'approche.

» Quelquefois seulement, des chiens courants tombent inopinément au milieu de ces marais, de ces herbages et de ces ravins.

«Epouvantés à l'aspect de leurs profondes horreurs, ils s'enfuient en hurlant, les yeux égarés, Mi longtemps après, quoique protégés par la main du maître, ils tremblent à ses pieds , comme possédés du démon de la crainte.

» Cette mystérieuse capitale des forêts, inconnue aux hommes, les chasseurs l'appellent dans leur langage: Le fourré maternel des animaux.

»0 ours stupide! si tu étais resté dans ton

fourré, jamais le voïsski^ n'aurait eu vent de toi. Mais, soit que tu eusses été alléché par Todeur des ruches, soit que tu te fusses senti du penchant pour Tavoine déjà mûre, tu as paru sur la lisière de la forêt, là où le taillis est moins épais , et aussitôt le garde-chasse a découvert ta présence; et aussitôt il a envoyé les traqueurs, en espions astucieux, reconnaître les lieux où tu changes, où tu couches, et voilà^ que le voïsski avec les traqueurs, échelonnés sur la lisière du fourré, te coupent la rétraite.

»Thadée avait appris * que depuis longtemps les chiens avaient été lancés dans le gouifre des forêts.

»Le silence règne. En vain les chasseurs tendent l'oreille, en vain ils écoutent le silence comme le discours le plus intéressant, et, immobiles à leurs places, attendent le signal: la musique de la forêt seule leur revient de loin.

* Le voïsski (tribunus) était jadis un citoyen âgé et respectable, qu'on choisissait pour être le lecteur des femmes et des enfants quand la noblesse se mettait en campagne. A l'époque (1812) que peint Mickiewicz, cette dignité était depuis longtemps un simple titre honorifique. Le voïsski dont il s'agit ici, parent éloigné et intendant du seigneur juge Soplitza, avait été choisi pour diriger la chasse.

))Les chiens plongent en furetant dans la forêt, comme des plongeurs dans la mer, et les chasseurs , leurs fusils dirigés vers le bois , fixent les yeux sur le voïsski.

»I1 est à genoux, Toreille collée à terre.

))Tels des amis tâchent de lire sur la figure

du médecin l'arrêt de vie ou de mort d'une

personne qui leur est chère, tels les chasseurs,

^se fiant à l'habileté du^ voïsski, attachent sur

lui des regards pleins d'espoir et de crainte.

«Il est là! il est là!» dit-il à demi voix, et il se relève soudain.

))I1 a déjà tout entendu, les autres en sont encore à écouter. Enfin, ils entendent un chien pousser un cri, puis deux l'imitent, puis vingt; alors tous, dispersés en bandes, se rejoignent, aboient: ils sont sur la piste et hurlent en chœur. Ce ne sont pas là les cris cadencés de chiens qui poursuivent un lièvre , un renard . ou une biche, mais des aboiements brefs, saccadés, continus, acharnés; ce n'est plus à la piste qu'ils poursuivent , c'est à la vue.

))Tout à coup, la meute se tait. Elle a atteint l'animal. Nouveaux cris, nouveaux hurlements. L'animal se défend, et sans doute il blesse, car on entend de plus en plus souvent gémir les chiens à l'agonie.

))Le chasseurs sont à l'affût; chacun tient

ton fusil prêt et se courbe en avant, comme nn arc, la tête tendue vers la forêt. Us ne supportent plus Tattente: ils quittent leur poste Fun après l'autre et s'enfoncent dans le bois. Gbacnn veut le premier rencontrer l'animal, en dépit des exhortations du voîsski, qui parcourt les postes à cheval, menaçant -de coups de laisse quiconque abandonnera sa place, noble ou manant.

»Yainés menaces: tous, malgré la défense, sont déjà dans la forêt. Trois coups partent à la fois, puis la fusillade continue jusqu'à ce que l'ours la couvre de ses rugissements, dont l'écho remplit toute la forêt; rugissements terribles de douleur, de rage et de désespoir!

» A ce cri succèdent ceux des chiens ; les appels des chasseurs, les sons du cor des piqueurs grondent comme un tonnerre au milieu du taillis. Les uns courent dans la forêt, les autres arment leurs fusils et tous se réjouissent. Le voîsski seul est triste; «tout est manqué!» s'écrie-t-il. Chasseurs et traqueurs courent à la rencontre de l'animal entre le fourré et le reste du bois.

» L'ours, effrayé du tumulte, rebrousse chemin sur les points moins gardés, c'est-à-dire vers les postes que les chasseurs avaient quittés et où, de leurs rangs nombreux, n'étaient

restés que le voïsski, Tbadée et le comte, avec quelques traqueurs.

))Ici, la foi:êt devient moins épaisse. De ses profondeurs "on entend sortir les rugissements de la bête et le fracas des branches brisées, quand tout à coup Tours s'élance du taillis comme la foudre d'un nuage. Les chiens, autour de lui, le harcèlent, le mordent. Il se dresse sur ses pattes de derrière, effraye ses ennemis de ses cris, arrache, avec ses pattes de devant, tantôt des racines, tantôt des tronçons d'arbres brûlés, tantôt des pierres incrustées dans le sol, et en frappe les hommes et les chiens. Il déracine enfin un arbre, qu'il brandit comme une massue à droite et à gauche, et se précipite tout droit sur les derniers gardiens de leur poste, le comte et Thadée.

)) Intrépides, ils restent sur place, dirigent sur lui leurs fusils, comme deux paratonnerres contre un sombre nuage, et ils arment à la fois. (Jeunes inexpérimentés!) Les coups partent; ils ont manqué. L'ours bondit; ils saisissent une pique fichée en terre auprès d'eux, se la disputent; ils regardent, et voilà que d'une immense gueule rouge brillent contre eux deux rangées de dents, et d'énormes griffes descendent déjà sur leur tête. Ils pâlissent, sautent en arrière et se sauvent dans la clai-

rière. L'animal s'élance après eux, se dresse, les accroche du bout des griffes, les manque, court, se redresse, et déjà de sa patte noire il effleure la blonde chevelure dû comte. Il allait lui enlever le crâne comme on enlève un chapeau de la tête, quand Vassesseur et le notaire parurent de chaque côté, et Gervais avec Robak, ce dernier sans fusil. Les trois font feu à la fois.

» L'ours bondit tel qu'un lièvre devant les lévriers, tombe sur la tête, tournoie sur son dos, les quatre pattes en l'air, et roule, le corps tout ensanglanté, aux pieds du comte, qu'il renverse. Il rugissait encore, il s'efforçait encore de se relever , quand sur lui s'élancent la féroce Straptchina et le Spravnick acharné *.

» Alors le voïsski saisit la corne de buffle suspendue à son cou par une ceinture. C'était un cor long, tacheté, recourbé comme un boa.

Des deux mains il l'appuie contre ses lèvres, enfle ses joues, ferme à demi ses paupières sur ses yeux rouges de sang, comprime son ventre et, chassant de ses poumons toute sa provision d'air, il sonne!

* Straptchi et spravnick , titres de fonctionnaires russes , donnés ici ironiquement à deux chiens.

))Le cor, comme un ouragan déchaîné, lance dans la forêt des sons que double Técho.

))Les chasseurs se taisent, les traqueurs restent immobiles, étonnés qu'ils sont de la force, de la pureté et de Tétrangeté de cette harmonie. Le vieillard déploie encore une fois devant eux tout' le talent qui l'avait jadis rendu célèbre dans les forêts. 11 remplit, il anime la clairière et le fourré de sa mélodie. On dirait qu'il y a lâché toute une meute et recommencé la chasse, car, dans cet air, il y a toute une histoire abrégée de la chasse.

)>Et d'abord des tons doux et joyeux; c'est le réveil qu'il jouait.

))Puis des gémissements perçants et plaintifs; c'est le cri des chiens. Et de temps à autre un son dur comme le bruit du tonnerre; ce sont les coups de feu!

))I1 s'arrêta; mais toujours à la bouche il tenait son cor: et tous de croire que le voïsski en sonnait encore; mais c'étaient les spns passés que l'écho répétait.

))I1 souffle de nouveau.

))0n dirait que le cor change de forme, et, qu'aux lèvres du voïsski, tantôt il grossit et tantôt il s'effile pour imiter la voix des animaux. Comme allongé en cou de loup, le voilà qui pousse des hurlements longs et stridents;

ensuite, s'ouvrant en gosier d'ours, il rugit et rugit encore; et enfin les mugissements du bison éclatent dans les airs.

))I1 s'arrêta;' mais toujours à la bouche il tenait son cor, et tous de croire que le voïsski en sonnait encore; mais c'étaient les sons passés que l'écho répétait.

))Ces sons magiques, les chênes les répétaient aux chênes, les hêtres les redisaient aux hêtres,

))I1 souffle de nouveau.

»0n dirait qu'il y a cent cors dans son cor:

on entend l'hallali confus des piqueurs, les cris de colère et d'effroi des chasseurs, des chiens et des animaux. Enfin le voïsski leva son cor et entonna vers les cieux l'hymne du triomphe.

»I1 s'arrêta; mais toujours à la bouche il tefnait son cor: et tous de croire que le voïsski en sonnait encore; mais c'étaient les sons passés que l'écho répétait.

«Autant d'arbres, autant de cors dans la forêt; l'un renvoyait l'air à l'autre, comme de chœur en chœur.

))Et la musique, allait toujours s'étendant et toujours plus parfaite jusqu'à ce qu'elle se perdit loin, bien loin, à la porte des cieux.

«Le voïsski lâcha son cor et étendit les

bras. Le cor tomba en se balançant sur sa ceinture de cuir. Le vieillard, la face gonflée, radieuse, les yeux levés an ciel, était là comme inspiré , saisissant les derniers accords qui fuyaient.

wEt alors retentit un torrent d'applaudissements, de félicitations et de vivats.»

Malheureusement les violentes émotions et les périls de la chasse ne suffisaient pas à l'énergie des Lithuaniens. Depuis que les événements ne leur permettaient plus de satisfaire^ dans la guerre leur besoin d'action, ils se rejetaient sur des querelles privées.

Dans un pays où il n'existait ni force armée régulière, ni police, les contestations avaient de tout temps abouti à des prises d'armes.

Le plaideur qui gagnait son procès s'adressait à la noblesse pour obtenir l'exécution de l'arrêt. Cet arrêt en main et assisté de l'huissier du tribunal, il se mettait en campagne avec une troupe recrutée sur ses terres et sur celles de ses amis et alliés et s'emparait des propriétés en litige. Cette exécution militaire s'appelait l'occupation à main armée (zalazd). Assez souvent le perdant

résistait, et il en résultait de sanglants conflits. C'est, on le sait, une occupation de ce genre qui fait le sujet de Messire Thadée, Nous avons dit qu'elle eut pour conséquence inattendue la réunion des deux partis contre les Russes, leur victoire, leur fuite dans le grand-duché de Varsovie et leur retour avec les légions, polonaises, avant-garde de l'armée de Napoléon.

La même noblesse qu'on a vue, au milieu du roman, se battre entre elle et contre les Russes, apparaît maintenant sous des uniformes nationaux et sous les étendards polonais. Dans ses rangs, on aperçoit messire Thadée, héros du- roman, et le comte. L'étatm'ajor, composé de chefs qui portèrent au loin l'illustration des armes polonaises, et dont leurs compatriotes voient aujourd'hui avec orgueil briller les noms sur l'arc de triomphe de Paris, s'établit en quartier dans la maison du seigneur juge Spolitza. Un mariage entré le neveu de Soplitza et l'héritière de l'autre famille termine le procès.

Pour célébrer cet heureux événement et la glorieuse présence du général en chef de l'armée polonaise, le seigneur-juge donne un

grand dîner. Le vieux voïsski a la haute main sur tous les préparatifs de' la fête. Il comprend l'importance de sa mission et met tout son amour-propre à répondre dignement à la confiance qu'on a mise en lui. A la suite de longs et laborieux apprêts, arrive enfin le jour tant désiré qui fait briller dans toute sa splendeur la magnifique hospitalité de la maison des Soplitza. Le chant du banquet termine l'œuvre du poète; il porte pour titre un vieux toast national qui revient infailliblement dans toutes les solennités polonaises et qui s'appelle Aimons-nous!

« Enfin les deux battants de la porte s'ouvrent avec fracas. Messire voïsski entré en bonnet, la tête haute ; il ne salue ni ne s^asseoit à la table, car il se présente avec le Caractère de majordome. Il tient une canne, signe de sa nouvelle dignité et s'en sert, comme maître des cérémonies, pour indiquer à chacun sa place.

« Premier magistrat du Palatinat; le podkomor maréchal occupe la place d'honneur dans un fauteuil de velours , à bras d'ivoire. A sa droite siège le général Dombrowski, à sa gauche Kniaziewicz, Paç et Malachowski. Entre eux, M™^ la maréchale; plus loin, les autres dames, les

officiers, les demoiselles, les gentilshommes et les voisins. Hommes et femmes sont entremêlés dans Tordre désigné par le voïsski. Le seigneurjuge s'incline, quitte le festin et va dans la cour traiter les villageois rassemblés à une table longue de deux stades. Il se place à Tun des bouts, le curé à l'autre. Son neveu Thadée et sa future nièce Sophie ne s'asseoient pas; mais, occupés à faire les honneurs aux paysans, ils mangent en marchant. C'était une ancienne coutume que les nouveaux héritiers, au premier repas, servissent eux-mêmes le peuple.

«Cependant les convives de la salle, en attendant les plats, s'amusent à regarder un magnifique service de table, dont le travail précieux égalait la valeur du métal. Une tradition rapportait que le premier Radziwill Vorphelin l'avait commandé à Venise et l'avait fait ouvrager dans le goût polonais et d'après ses propres idées. Ce service, enlevé pendant les guerres contre les Suédois, avait passé, on ne sait comment, dans la famille d'un simple gentilhomme. Tiré ce jour-là du trésor, il occupait le milieu de la table, en cerclQ aussi gran<) que la roue d'un carrosse. Du fond jusqu'aux bords rempli de crèmes fouettées et de sucreries blanches comme la neige, il imitait parfaitement un pay-

sage d'hiver. Au milieu s'élevait une noire forêt de confitures;. sur les côtés, des châteaux, des bourgades, des villages couverts de sucreries en guise de frimas. Sur les bords de ce service se tenaient comme ornement de petites figurines soufflées de porcelaine, dans le costume polonais. On eût dit des acteurs sur la scène représentant quelque événement; les gestes étaient habilement rendus, les couleurs éclatantes. Il ne leur manquait que la parole; du reste ils étaient vivants.

«Qu'est-ce que cela représente?» demandèrent les convives avec curiosité. Aussitôt le voïsski leva la canne, et, pendant qu'on servait Teaude-vie avant le dîner, il prit ainsi la parole:

«Avec la permission de mes illustres seigneurs, »les nombreux personnages que voue voyez ici «représentent l'histoire d'une diétine polonaise, ))les débats, les votes, le triomphe et les que- )) relies des partis. C'est moi qui ai deviné » cette scène et je vais vous l'expliquer.

))A droite, voilà une nombreuse assemblée ))de nobles, probablement invités au banquet »qui précède la diétine. Une table servie les «attend. Personne ne place les convives: ils «forment des groupes, et chaque groupe dé- » libère; et remarquez qu'au milieu de chacun «d'eux est un homme que l'on reconnaît pour

«un orateur à ses lèvres entr'ottvertes , à ses «paupières relevées, à ses gestes inquiets. Il ))éclaircit, il explique, avec son doigt sur la » paume de sa main. Les orateurs recomman- »dent leurs candidats avec un succès différent, »à en juger par là mine des frères gentils- )> hommes.

» Voyez, en effet, là-bas, cet autre groupe:

»la noblesse écoute attentivement; celui-ci, les » mains dans sa ceinture, penche Toreille; ce- )>lui-là y porte la main comme un cornet et se )) retrousse silencieusement la moustache : il sai- » sit sans doute au vol les paroles et les coor- » donne dans sa mémoire. L'orateur paraît très wravi de les voir endoctrinés. Il frappe avec »joie. sur sa poche, dans laquelle il sent déjà Dies votes «favorables.

))En revanche, les choses se passent autre- ))ment dans le troisième groupe. Là, l'orateur » est forcé d'accrocher ses auditeurs par la cein- »ture. Voyez! ils s'écartent de lui et détour- ))nent la tête. Voyez celui-là, tout gonflé de «colère! il lève le bras, menace l'orateur, lui «ferme la bouche: on lui a sans doute débité «l'éloge de son adversaire. Cet autre, le front «baissé comme un taureau, semble vouloir l'en- « lever sur ses cornes. Les uns dégainent; mais «les autres sont déjà loin.

))Au milieu de ce groupe, un gentilhomme )) reste silencieux et à Técart : on voit que c'est »un homme impartial. Il hésite, il craint de » voter, il balance et, en lutte avec lui-même, »il consulte le sort, lève les mains, étend les «pouces, ferme les yeux et approche coup sur »coup les ongles l'un de l'autre. Si ses doigts ))se rencontrent, il votera jpowr, et contre s'ils »se manquent.

»A gauche se passe encore une autre scène:

» c'est le réfectoire d'un couvent changé en salle » de diétine. Les plus âgés sont rangés sur des » bancs, les jeunes restent debout et, curieux, «ils plongent par-dessus les têtes au centre de «l'assemblée. Là est placé le maréchal -prési- « dent. Il tient une urne, il compte les boules. «Les gentilhommes les dévorent des yeux; la «dernière vient de sortir et les huissiers, le- «vant la main, proclament le nom du digni- » taire élu.

» Un gentilhomme proteste. Voyez-le ! la tête «à la fenêtre de'' la cuisine du réfectoire; voyez » comme les yeux lui sortent de l'orbite, comme »il regarde avec audace, la bouche béante, comme «s'il voulait avaler toute l'assemblée. Il est «facile de deviner qu'il a crié: Veto! Voyez » comme, à ce brandon de discorde, la foule se «précipite vers la porte! Certes, ils veulent

» envahir la cuisine ; ils ont dégainé, un combat «sanglant va s'engager!

))Mais vous voyez, messeigneurs, là, au bout ))du corridor, ce vieux prêtre en chasuble qui «s'avance; c'est le prieur du couvent. Il a «l'ostensoir en main. Un enfant de chœur » sonne la clochette et demande place. Aussitôt ))la noblesse remet ses armes au fourreau, se «signe, s'agenouille, et le prêtre se tourne du » côté où résonne encore le cliquetis des armes. «Dès qu'il paraîtra, tout rentrera dans la paix «et dans le silence.

«Ah! mes jeunes seigneurs, vous ne vous «souvenez plus de ces temps où, au milieu de « notre noblesse si bouillante, si indépendante et «toujours armée, il ne fallait aucune police. » Tant que la foi a fleuri, on a respecté les lois « et l'on a vu chçz nous liberté et ordre, gloire «et richesses. Dans d'autres pays, à ce que «j'entends dire, le gouvernement tient des gar- «des, des agents de police, des gendarmes, des ») constables; mais que là où le glaive seul ré- «pond de la sûreté publique il y ait la liberté, «je ne le crois pas! »

« A ces mots , le podkomor fit raisonner sa tabatière. «Seigneur voïsski, dit-il, que Votre Grâce remette à plus tard ces histoires. La

diétine est curieuse, c'est vrai, mais nous avons faim, faites donc apporter les plats»

« A cela, le voïski, abaissant sa canne, répondit: «Que votre Illustrissime Seigneurie me fasse la grâce d'écouter; dans un instant, j'aurai fini de raconter la dernière scène des diétines. »

«Voilà le nouveau maréchal emporté du ré- ))fectoire sur les bras de ses partisans; voyez » comme les frères gentilshommes jettent en l'air » leurs bonnets, en~ ouvrant la bouche. Que de » vivats! Et là-bas, du côté opposé, est le » vaincu; tout seul, pensif, son bonnet enfoncé » sur les yeux. Sa femme l'attend devant la )) maison; elle devine ce qui a eu lieu! Infor- «tunée! la voilà qui s'évanouit entre les bras » de sa suivante. Infortunée ! elle s'attendait au «titre d' illustrissime; elle reste, hélas! illustre ))tout court, et pour trois ans encore!»

« Ici enfin parurent les mets. Les convives se mirent à les manger avec un vrai appétit de soldat, en les arrosant de vieux vins de Hongrie. Cependant le grand service avait changé de couleur; dépouillé de sa neige, il avait verdi, car la légère écume du sucre glacé, échauffée lentement par la chaleur de l'été, s'était fondue et avait mis le fond à découvert. Le paysage représentait une nouvelle saison de l'année; il resplendissait des teintes vertes et diaprées du

printemps. Là apparaissent et poussent, comme sur du levain, des blés différents ; ici se balance répi doré d'un froment de safran; plus loin le seigle se couvre de feuilles d'argent; le sarrasin, travaillé artistiquement en chocolat, croît , à vue, et les vergers se chargent de pommes et de poires.

«A peine- les convives ont-ils le temps de jouir des dons de Tété; en vain demandent -ils au voïsski de retarder l'automne: déjà le service, semblable à une planète, opérant sa révolution, change de saison; déjà les blés dorés se fondent à la chaleur de la salle, déjà la verdure jaunit, déjà les feuilles rougissent, tombent comme empoHées par un vent d'automne. Enfin, ces arbres, si bien parés un instant auparavant, sont déjà dépouillés par le vent et les frimas et restent à nu: c'étaient des bâtons de canellc ou des branches de laurier, imitant des pins dont les vertes aiguilles étaient de cumin.

« Tout en buvant, les convives se mirent à arracher les rameaux, les troncs et les racines pour les grignoter. Le voïsski tournait autour du service et, rempli de joie, jetait sur eux des regards triomphants

« Dans la cour, les officiers et les dames, les soldats et les villageois avaient pris place deux à deux pour danser. «Une polonaise!» s'écrient-

ils tous de concert. Les officiers amènent la musique militaire; mais le seigneur-juge dit à l'oreille du général: «Ordonnez que la musiwque attende encore: vous savez qu'aujourd'hui » ce sont les fiançailles de mon neveu, et il y a une » ancienne coutume dans notre famille de se » marier au son de la musique du village ; voici »le joueur de tympan, le violon et les cornex> muses; déjà le violon s'impatiente et la corwnemuse, en s'inclinant, nous implore du regard. » Si je les renvoie, pauvres gens ! ils vont pleurer ! )>Les paysans aussi ne sauraient danser à une » autre musique; laissons-les commencer. Que ))le peuple se mette en train, puis nous écouterons » votre excellent orchestre. » Cela dit, il fait un signe.

« Le violon retrousse sa manche, serre vigoureusement le poignet, appuie son menton sur la caisse et lance l'archet comme un cheval fougueux.

« A ce signal, les deux cornemuses, agitant les épaules comme s'ils battaient des ailes, soufflent dans leurs instruments et remplissent leurs joues d'air. Pareils aux enfants joufflus de Borée, ils semblent vouloir s'envoler.

« Mais manquait le tympanon. Il y avait cependant plusieurs joueurs, mais aucun n'osait jouer en présence du juif Yankiell. Pendant tout l'hiver, Yankiell avait été on ne savait où; mais ce jour même il avait soudain apparu à la

suite de Tétat-major. Tous savent que nul, sur cet instrument, ne l'égale en talent, en habileté et en goût. On le prie donc de jouer, on lui présente l'instrument; il s'en défend, sous prétexte que ses doigts se sont engourdis, qu'il s'est déshabitué de jouer, qu'il n'oserait s'y risquer en présence d'une aussi noble compagnie. Puis il salue et s'esquive.

«Sophie, la jeune fiancée, voyant cela, court à lui et lui présente sur la blanche paume de sa main, les baguettes dont l'artiste frappe les cordes; de son autre petite main, elle lui caresse la barbe et lui dit avec une révérence:

« Yankiell, je vous en prie, ce sont mes fiançailles, jouez, mon bon Yankiell. Ne m'avez vous pas maintes fois promis de jouer à mes noces?»

« Yankiell aimait beaucoup Sophie. Il s'incline en signe de consentement.

«On le mène donc au milieu de l'assemblée, une chaise lui est présentée. Il s'assied.

« On apporte le tympanon, on le lui place sur les genoux; il le regarde, plein de joie et d'orgueil, comme un vétéran rappelé sous les drapeaux, quand ses petits-fils décrochent de la muraille son glaive pesant.

« Le vieillard sourit, quoique depuis longtemps il n'ait plus manié son sabre; mais il sent que son bïas ne le trahira pas.

((Cependant, deux de ses élèves s'agenouillent auprès du tympanôn, accordent Tinstrument, qui bourdonne sous leurs doigts.

«Yankiell, les yeux à demi fermés se tait et tient ses baguettes immobiles.

« Il les abaisse. Il fait d'abord entendre quelques gammes triomphales, puis frappe coup sur coup les cordes, qui résonnent comme sous une pluie battante. Tous sont ébahis; mais ce n'était qu'un prélude, car bientôt il s'interrompt et relève ses baguettes.

((Il recommence.

((Les cordes, frémissant sous ses coups légers, comme si elles avaient été effleurées par les ailes d'un insecte, rendent des sons voilés et presque imperceptibles.

«Yankiell, les yeux levés au ciel, appelle l'inspiration. Il mesure l'instrument d'un doux regard, lève les mains, les laisse retomber; les baguettes frappent les cordes et les auditeurs émerveillés.

a Soudain , de plusieurs cordes à la fois éclate un bruit pareil à celui d'une musique turque qui lancerait tous les sons de ses clochettes et de ses tambours de basque. Et de là s'échappe la Polonaise du 3 mai^.

^ Le 3 mai 1791. — Jour mémorable dans l'histoire de la Pologne, où son dernier roi signa et jura, eu

« Les accents vifs respirent la gaieté et réjouissent l'oreille.

«Les jeunes filles brûlent de danser, les garçons ne peuvent tenir en place; mais les vieillards, à ces sons, reportent leur souvenir vers le temps passé, vers le temps heureux où le sénat et les nonces, après la journée du 3 mai, fêtaient, dans la salle de l'hôtel-de-ville, le souverain réconcilié avec la nation, vers ce temps où, au milieu des danses, on chantait:

«Vive notre roi chéri!.... vive la diète!

vive la nation! vivent tous les Etats!»

«L'artiste presse de plus en plus ses cadences. — Il tend ses tons, puis, tout d'un coup, il laisse échapper un accord faux comme le sifflement du serpent, comme le grincement de l'acier sur le verre; un frisson glacial saisit tout le monde; il trouble la joie par un pressentiment de mauvais augure. Attristés, consternés, les auditeurs ne savent si l'instrument est faux ou si le musicien se trompe. Un maître si habile pourrait-il se tromper? C'est à dessein qu'il fait résonner cette corde perfide; c'est à dessein qu'il trouble la mélodie en saccadant

présence de la grande diète, la fameuse constitution qui devait assurer l'indépendance au pays et la plus large liberté à chacun de ses habitants. La Polonaise dont parle l'auteur est un air national généralement connu.

toujours plus bruyamment cet accord frénétique, cet accord aux notes conjurées contre toute harmonie. Enfin, le vieux Gervais comprit la pensée de l'artiste. Il se cacha le visage dans les mains, en.s'écriant: «Je le connais, ce ton! je le connais! c'est la Targovit^al^y) Aussitôt la corde fatale se rompit en sifflant. Le virtuose passe aux petites cordes, interrompt la mesure, l'embrouille, quitte de nouveau les chanterelles pour ramener ses baguettes sur les basses. On entend des milliers de sons de plus en plus bruyants; on entend: marche militaire, cris de guerre, d'attaque, d'assaut, coups de feu, vagissements d'enfants, sanglots de mères et ces horreurs du combat, le maître les rend avec tant de perfection, que les paysannes tremblent en se rappelant, avec des larmes de douleur, le massacre de Praga, qu'elles connaissent par les chants et la tradition. Aussi sont-elles contentes quand l'artiste, faisant gronder toutes les cordes ensemble, en étouffe ensuite les sons, comme s'il les enfonçait au sein de la terre.

« A peine les auditeurs avaient-ils eu le temps de se remettre de leur surprise, que déjà résonnait un nouveau chant. Ce sont d'abord des

^ La confédération de la Targovitza, tramée, en 1792, par Catherine de Russie et les renégats polonais, contre l'indépendance de la Pologne. .

murmures légers et timides; dé nouveau quelques cordes aiguës bourdonnent comme des mouches échappées à la toile d'une araignée; mais le nombre des cordes augmente, les sons épars se rassemblent, forment des légions d'accords et déjà s'avancent en mesure à travers la triste mélodie de cette chanson célèbre:

Le soldat exilé va par monts et par vaux, Marche, mourant parfois de misère et de faim; Il tombe enfin aux pieds de son cheval fidèle, Et le petit cheval lui creuse son tombeau.

«Vieille chanson, chère à l'armée polonaise, les soldats la reconnaissent, entourent le musicien, prêtent une oreille attentive et se rappellent ce temps affreux, où, après l'avoir entonnée sur la tombe de la patrie, ils s'en allèrent par le monde. Ils se souviennent des longues années de leurs pèlerinages à travers les continents, les mers, les sables brûlants, les frimas, au milieu des peuples étrangers, où souvent, au bivouac, ce chant national les a attendris et consolés; absorbés dans ces tristes pensées, ils inclinent la tête.

«Mais bientôt ils la relèvent, car l'artiste, lui, relève ses accords; il les tend; il en change la mesure; il annonce du nouveau. Et le voilà encore qui, regardant de haut, mesure les cordes de l'œil, rapproche les mains et frappe à la

fois des deux baguettes. Le coup était si habile, si vigoureux, que les cordes retentissent comme des trompes d'airain, et de ces trompes vole vers les cieux Tair si connu, la marche triomphale :

Non, la Pologne n'est pas encore perdue!

Dombrowski! marche vers la Pologne!

«Et tous d'applaudir, tous de crier en chœur: «Marche, Dombrowski, vers la Pologne!!»

«L'artiste, comme épouvanté lui-même de son inspiration, laisse tomber ses baguettes, lève les mains ; son bonnet de renard glisse sur ses épaules ; sa barbe, soulevée par le vent, s'agite avec dignité; ses joues se colorent en cercle d'une étrange rougeur; ses yeux, pleins d'enthousiasme, brillent d'un feu viril. Enfin, ses regards se portent sur Dombrowski ; il cache sa tête dans ses maiiis et éclate en sanglots : « Général, dit-il, » longtemps notre Lithuanie t'a attendu , oui, ))très longtemps, comme nos juifs ont attendu «leur Messie. — Longtemps les chanteurs ont «prophétisé ton arrivée parmi le peuple; le ciel »t'a annoncé par un miracle ^ Vis et com- »bats, ô toi!.... notre....» Les sanglots lui coupent la parole, l'honnête vieillard juif aimait sa patrie comme un vrai Polonais. Dombrowski

*) Allusion à la comète de 1812.

lai serra la main et le remercia; le juif ôta son bonnet et baisa la main du héros.

«Il était temps de danser la polonaise.

«Fièrement s'avance le podkomor; il rejette légèrement en arrière les manches de son konntouch ^, retrouse sa moustache, présente la main à Sophie, et, avec un salut respectueux, l'invite à ouvrir avec lui le bal. Derrière eux, couple par couple, le rang se forme, on donne le signal, la danse est commencée, et c'est le pod- Jcomor qui la mène.

«Ses bottes rouges tranchent sur le gazon; son sabre lance des éclairs; sa large ceinture resplendit; — superbe, il marche à pas lents, comme au hasard; mais dans chacun de ses pas, dans chacun de ses mouvements, on peut deviner les sentiments et les pensées du danseur.

« Il s'arrête, comme pour questionner sa danseuse; il penche la tête vers elle, veut lui glisser un mot à l'oreille. La dame se détourne, rougit, n'écoute pas. Il ôte son kolback de zibeline, salue humblement. La dame daigne le regarder, mais s'obstine à se taire.. 11 ralentit son pas, cherche à lire dans les yeux de la danseuse, et sourit, heureux de sa réponse muette.

1) Konntouch, habit à manches coupées et pendant le long des bras.

« Toujours fier, il marche plus vite, regarde de haut ses rivaux, soulève son bonnet à plumes de héron, le balance au-dessus de sa tête et le met enfin sur Toreille, en se retroussant la moustache.

«Il s'avance; tous lui portent envie, marchent sur ses traces. Il voudrait s'esquiver avec sa dame; il s'arrête, lève poliment le bras avec elle, et prie les danseurs de passer au-dessous.

«Parfois aussi, pour tromper ses compagnons, il fait iin écart à droite, change de direction; mais, d'un pas agile, les importuns le poursuivent et s'enlacent de tous côtés par des nœuds multipliés. Alors il se fâche, porte la main à la poignée de son sabre, comme pour dire: Je vous brave, malheur aux jaloux ! Il se retourne, l'orgueil sur le front, le défi dans le regard, fend droit la foule qui, n'osant lui résister, lui cède le pas et, par une évolution rapide, se remet à sa suite.

«Et tous de s'écrier avec admiration: «Ah!

«regardez, jeunes gens, regardez-le! peut-être « est-ce le dernier de nos pères qui saura ainsi « conduire une polonaise ! » Et les . couples de se suivre avec bruit et gaieté. Le cercle se reploie et se déploie, comme un immense serpent qui se roule et se déroule en mille anneaux. Les couleurs des différents costumes des dames, des

seigneurs, des soldats, bigarrées et brillantes comme les écailles du reptile, jouent aux rayons du soleil couchant et tranchent sur le sombre tapis de gazon. La danse tourbillonne, la musique gronde, les hourras et les toasts retentissent î....»

Les deux grands tableaux que nous venons de citer, la chasse à Fours et le banquet, ne sauraient, surtout dans une traduction, donner une idée complète de Messire Thadée, mais ils sont d'excellents exemples des deux formes, des deux modes d'inspiration qui, alternativement ou à la fois, dominent dans ce poème; le firemier est oriental, et on ne peut mieux l'appeler que le mode hindou.

Dans les chants indiens, en effet, les fleurs, les feuilles, les arbres, les nuages font entendre des paroles humaines; le poète décrit ces objets inanimés et ces phénomènes passagers comme s'ils avaient le sentiment de leur existence; là toute la nature se met en rapport direct avec l'homme; tout parle, vit et sent. C'est une sorte de panthéisme non pas rationnel, mais vivant, spontané, qui émane de l'être moral du poète. C'est seulement

chez les Hindous que nous trouvons cette conception vivace de la nature; chez eux, l'homme ne se sépare pas de la création pour la contempler en spectateur froid et impassible; il s'incarne en elle, il s'absorbe dans sa vie mystérieuse, il l'élève jusqu'à lui, et, de concert avec elle, il contemple l'univers. Union sympathique, indissoluble, qui retient toutes choses dans un ensemble harmonieux, attribuant à toutes, même aux plus humbles et aux plus inertes en apparence, même au moindre atome, uû rôle actif et \ivant dans le développement mystérieux de la nature et de l'humanité.

Le second mode de l'inspiration de Mickiewicz est purement homérique. C'est la même ampleur dans les descriptions et les récits que nous admirons chez le barde grec. Souvent, quand la jeunesse impétueuse ne peut pas maîtriser la fougue de ses passions, un vieillard grave prend la parole à la manière de Nestor, et, remémorant le bon vieux temps, d'une voix douce et prudente, il conjure l'orage et ramène la sérénité sur tous les fronts. Le poète reproduit-il une amitié virile, née d'une estime mutuelle et des vertus éprouvées des

deux côtés, aussitôt le lecteur se rappelle involontairement que c'est ainsi qu'Achille aimait Patrocle. Dans quelques endroits, il semble que Fauteur lui-même se soit souvenu d'Homère, notamment lorsqu'il décrit le service de table et .le concert. Mais, en général, c'est plutôt la même inspiration chez les deux poètes qu'une imitation directe de l'un par l'autre; si toutefois Mickiewicz avait dû faire de poétiques emprunts, Homère eût seul mérité de lui servir de modèle.

Le sentiment de la vie universelle de la nature, ce panthéisme poétique digne des Védas^ la simplicité et l'ampleur du récit dignes d'Homère, ne sont pas les seuls modes d'inspiration de Mickiewicz: il a introduit dans son poème un élément plus moderne et plus émouvant, l'élément romanesque,' qui se personnifie dans Robak. C'est un moine de l'ordre de Saint -Bernard, qui, jadis gentilhomme célèbre par son courage et l'influence qu'il exerçait sur ses compatriotes, a tué par vengeance un haut dignitaire dont il n'a pu obtenir la fille en mariage. Les remords lui ont fait endosser le froc, et il espère expier son crime par de longs et périlleux services

rendus à sa patrie. Ce moine est le père de messire Thadée, mais ce n'est que blessé dans le combat de la noblesse* polonaise contre les Russes, où il a couvert de son corps le comte, descendant du haut dignitaire assassiné, sur son lit de mort, enfin, qu'il dévoile le secret de la naissance de Thadée. La confession du moîne mourant est une des scènes les plus belles et les plus touchantes qu'ait conçues le poète polonais. Mickiewicz avait autrefois traduit le Giaour de Byron. Là aussi, il y a une confession de moine. Il suffit de rapprocher les deux épisodes, de comparer la douleur du giaour avec celle du patriote polonais, pour comprendre la différence d'individualité des deux grands poètes. Nous ne reprochons pas à Mickiewicz d'avoir introduit au milieu des beautés antiques de son Thadée une inspiration nioins pure peut-être, mais plus vive, plus élevée, plus appropriée aux sentiments actuels; nous lui reprocherions plutôt d'avoir été trop peu prodigue de ce genre de beautés: nous touchons ici à ce qui constitue non pas un défaut du poème, mais, selon nous, une dissonance dans l'œuvre générale du poète. #

Dans Messire Thadée^ partout où le poète apparaît lui-même, il est toujours plein de verve et d'inspiration; il reste tel que nous l'avons connu depuis le commencement de sa carrière; mais le caractère de tous les personnages de son f oême est peut-être un peu superficiel et commun. Mickiewicz n'a élevé aucun d'eux à la hauteur de sa propre dignité; ils sont tous, si l'on excepte Robak et le comte, jetés dans un moule si matériel, que nous ne voyons dans aucun d'eux une étincelle de vraie spiritualité; quelles que fussent les circonstances qui influeraient sur leur vie, quelques vérités qu'on leur révélât, tout passerait au-dessus d'eux, sans les modifier, tant ils sont pour ainsi dire faits d'une seule pièce et fermés aux hautes aspirations morales. Le poète a mis sur toute sa création le cachet du bon sens prosaïque et ironique de Cervantes. Or, si nous admirons avec les siècles, dans l'auteur de Don Quichotte, un très grand écrivain, nous ne pouvons regarder comme salutaires le but et la portée de son œuvre.

Quand la chevalerie, infiltrée dans les veines de l'Espigne, eut dégénéré jusqu'au forma-

lisme le plus puéril; quand elle fut devenue une idée fixe, une maladie morale de la nation, alors don Miguel Cervantes de Saavedra résolut de guérir ses compatriotes de leur folie. Il aurait atteint son but d'une manière plus digne de son- génie en élevant l'esprit de l'Espagne, en dirigeant son activité vers des actions plus saintes, plus en harmonie avec le caractère primitif de la chevalerie; mais l'écrivain espagnol choisit une route plus courte et plus facile; il attaqua cette institution avec les armes du ridicule. Don Quichotte chassa des Castilles tous les chevaliers errants; mais il tua l'exaltation en prouvant que la vie pratique seule convenait à une nation qui comprenait sa mission sur la terre. Et cependant, c'est ce même élément chevaleresque qui a orné des plus beaux souvenirs lés pages de l'histoire; c'est lui qui, enflammant des nations entières, les a excitées à reconquérir, par un pèlerinage armé, le saint sépulcre; c'est lui qui a découvert le nouveau monde; c'est encore lui qui a suscité les martyrs qui sont morts dans les prisons de l'inquisition ou sur les bûchers pour avoir défendu la liberté de la pensée.

Tous ces faits ne lui avaient-ils donc pas mérité le droit de vivre? Oui, il fallait ne pas laisser s'éteindre ce feu sacré, mais le purifier de l'alliage qui le dénaturait. Le détruire, c'était un sacrilège. Et, en effet, jetons un regard autour de nous et demandonsnous si, après être parvenus à cette vie pratique personnifiée dans le type de Sancho, après avoir acquis ces conditions sociales tant désirées par les ennemis de l'exaltation, nous avons lieu de nous en féliciter?

De même que la chevalerie avait conquis l'Europe au moyen âge, le byronistne, et à sa suite un certain sentimentalisme hypocrite, l'ennemi le plus terrible de la vraie exaltation, ont régné de nos jours. L'excentrique poète anglais, que le nature avait doué comme il aurait pu le désirer lui-même, jetait pourtant un regard de dédain, sinon de mépris, sur tout ce qui l'entourait; tout en jouissant des dons de la vie, en chantant, en combattant pour la liberté, il répandait le sarcasme sur les objets du respect et de l'adoration des hommes. Son génie fascinateur exerça sur son époque une influence funeste. On se drapa dans son manteau, on prétendit, comme

lui, errer dans les solitudes; on déclama contre le genre humain; on affecta de mépriser ce qu'on avait jusque-là regardé comme sacré; on dédaigna le réel sous prétexte de poursuivre un idéal que l'on croyait sublime et qui n'était qu'indéfinissable. C'est ainsi que se produisirent au grand jour une multitude de petits Byrons, entendons-nous: des Byrons moins la position dans le monde, et surtout moins le génie. Ces caricatures des deux sexes se rencontraient à chaque pas et mettaient à l'épreuve la patience humaine. On usa contre ce nouveau genre de folie du procédé de Cervantes, du ridicule. Eh bien!

quel rôle convenait à l'homme de génie, en présence de ce curieux phénomène moral?

Fallait-il élever une digue contre cette exaltation et en resseiTer le torrent, de manière à le rendre plus profond et plus fort? ou bien valait-il mieux la détruire par l'ironie? Nous croyons superflu de répondre à cette question.

Dans Messire Thadée, tous les personnages sont entourés de respect par le poète, car tous, ils sont des types de la vie pratique. Le comte seul est Tobjet d'une ironie, déli-

cate il est vrai, mais d'autant plus caustique et mortefle, d'abord parce qu'il s'efforce d'introduire en Pologne l'imitation des mœurs étrangères, et sur ce point nous sommes d'accord avec le poète, ensuite à cause de son exaltation, qui lui fait raconter avec trop de complaisance plus d'un exploit romanesque. Une fois, entre autres, en Italie, le vaillant Polonais, pour délivrer une princesse des . mains des brigands, se précipita sur leur bande et la dispersa. Chaque fois que le comte rappelle le Birbante Bocca, endroit où eut lieu l'aventure, le rire s'empare du lecteur. Quant à nous, nous avons été bien aise d'apprendre que le brave Slave risquait volontiers ses jours pour la défense des dames, -et jamais nous n'avons voulu envisager cet événement sous l'aspect ridicule et sentimental que lui donne le poète.

Nos remarques s'appliquent ici plutôt à l'auteur qu'à son ouvrage qui, nous le répétons, a clos en Pologne l'ère de la poésie narrative. La noblesse polonaise, au sein de son existence matérielle, vivra sur Messire Thadée, comme la Grèce a vécu sur Homère. Cependant l'œuvre du poète fut accueillie avec éton-

nefflent. Dans la seconde partie des Aïeux, Mickiewicz s'était tout autrement dessiné devant la patrie. La Pologne avait présente à l'esprit l'heure où le poète, emporté par une inspiration toute sibyline, voulait arracher à l'avenir ses secrets, et où, s'élevant presque jusqu'au ton d'une sublime fureur de visionnaire, il livrait par la pensée un assaut au ciel, provoquait Dieu au combat avec une puissance d'inspiration jusque-là inconnue et une force d'esprit qu'il lui fallait bien diriger vers le ciel, car elle n'aurait pas trouvé son emploi sur la terre. Après cet enthousiaste défi qui plaçait le barde slave sur le trépied prophétique, à une hauteur qu'aucun de ses devanciers n'avait même rêvé d'atteindre, on fut surpris de le voir transporter son génie dans une sphère purement matérielle, et consacrer au bon sens ironique de Cervantes la plus splendide inspiration lyrique qui ait illuminé la Pologne.

Si ce pays eût été alors ce qu'il sera un jour, c'est-à-dire libre, puissant et calme, nul doute qu'il n'eût salué avec une joie pure la venue de ce poème où le maître, par la magie de son imagination, a évoqué toute la vie

privée de ses pères, leurs habitudes journalières, leur hospitalité, la sagesse de leurs paroles, la vive et honnête gaieté qui coulait de source du sein de leurs plaisirs. Mais la nation était rivée à un rude labeur; elle succombait parfois sôus ses souffrances; elle ne voyait plus, à travers ses douleurs, le chemin qu'elle devait parcourir; elle avait donc besoin qu'un homme, occupant la plus haute place dans l'existence morale de la patrie, portât sans cess:e devant elle le flambeau de son génie et éclairât les détours et les obstacles d'un pénible pèlerinage. Il ne suffisait pas de lui dévoiler le côté matériel de son passé ; il fallait qu'une voix prophétique, en exaltant le peuple, lui donnât des forces pour une lutte incessante.

Le poète par excellence du peuple polonais finit toutefois par comprendre les besoins moraux de son pays. La nation lui demandait des jalons pour son avenir; il répondit par ces cours d'histoire et de littérature slave au Collège de France. Mais en vain entrevoyait-il un avenir rayonnant pour sa patrie et pour l'humanité; les malheurs du présent accablaient de plus en plus son âme aimante

et passionnée. Il essaya d'échapper àla navrante actualité en se réfugiant dans le domaine d'une exaltation mystique. Cependant 1848 approchait.

« L'Esprit soufflée où il veut,» dit l'Ecriture; mais il n'y a que des hommes élus qui soient sensibles aux premiers frémissements de son haleine. Peu après la mort de Grégoire XVI, il se produisit en Italie un mouvement qui semblait donner le signal d'une rénovation politique et religieuse dans le monde entier. Attiré par la perspective d'une grande expansion de vérité et de justice réparatrice, le poète partit pour Rome. Homme de bien, rê* veur sublime, il entrevoyait une dernière et sainte croisade de la liberté contre l'oppression; il découvrait dans un prochain avenir, le bon grain séparé de l'ivraie, l'esprit dégagé de la matière, le divin affranchi du terrestre, es peuples émancipés du joug de la tyrannie étrangère, l'équité présidant aux rapports entre les Etats et entre les citoyens. Sa vision lui inspira des paroles qu'il n'hésita pas à faire entendre lors d'une audience que lui avait accordée le Saint-Père. Bientôt les événements lui démontrèrent la vanité de

ses illusions; l'initiative d'une action générale avait évidemment cessé d'appartenir à la ville aux sept collines. Au reste, il devait en être convaincu depuis longtemps, lui qui, dans ses écrits, dans ses poésies, dans ses cours au Collège de France, s'était toujours appliqué à démontrer que le droit de porter devant l'humanité le drapeau de l'aflFranchissement et de la civilisation appartenait exclusivement à la nation française, a Rome n'était plus dans Rome.» Mickiewicz reprit le chemin de la France. Cette fois, ses pressentiments s'accusèrent dans sa pensée avec un singulier caractère de précision. Il serait aujourd'hui inopportun et téméraire de vouloir les reproduire, tellement ils annonçaient la série de grands faits pohtiques qui allaient éclater.

Les événements justifièrent ses prévisions, mais ne produisirent pas immédiatement les conséquences qu'il avait espérées. L'histoire mesure le temps autrement que ne le fait l'homme; elle ne précipite pas toujours son cours au gré des impatiences humaines. A demi déçu, mais toujours plein de foi, il attendit. Etait-ce l'Occident? était-ce le Nord qui allait donner le signal d'une action générale ame-

nant à sa suite le redressement des toits sous le poids desquels s'affaissait une des grandes nationalités de FEuiope?

L'étoile qui jusque-là avait guidé le poète lui apparut au fond des nuages lointains qui s'amoncelaient lentement au-dessus du Bosphore. Pèlerin grave et recueilli sur le chemin de l'avenir, il reprit sa marche; il se dirigea vers l'Orient, et mit le pied sur cette terre où il croyait que devaient se décider les destinées de l'Europe. Le choléra, à cette époque, commençait à sévir à Constantinople.

Une de ses premières victimes, et sans contredit la plus illustre, fut Adam Mickiewicz.

Dans les contrées soumises encore à la foi de rislam, les croyants meurent leur dernier regard tourné vers la Mecque. La sainte ville du prophète, avec les traditions qui s'y rattachent, avec les principes qu'elle représente, appartient tout entière au passé, à un passé épuisé, infécond, et qui depuis longtemps déjà a livré à l'histoire son dernier mot. Le poète polonais mourut les yeux tournés vers le Nord, la pensée dirigée vers ce pays dont la résurrection doit ouvrir à l'Europe et à l'humanité un nouvel avenir. Son dernier soupir s'en-

vola du côté de cette terre promise vers laquelle, pendant le cours d'une glorieuse existence, il n'avait cessé de guider son peuple.

Mais qu'il nous soit permis d'ajouter ici encore un mot qui complétera peut-être l'esquisse beaucoup trop imparfaite que nous avons tracée du grand poète polonais.

A l'époque de sa plus radieuse activité, Adam Mickiewicz sentait que la conservation et le développemient du caractère de la poésie actuelle ne lui suffisait pas. Il fallait concevoir autrement qu'on ne l'a souvent fait cet idéal qui déjà dans des temps reculés, brillait radieusement devant l'humanité, mais dont la forme matérielle surtout resta entre les mains des générations suivantes.

L'antique Grèce à l'époque florissante de son art et de sa poésie, fut le dernier séjour de cet idéal. L'élément divin constituant l'unité dans les créations des grands maîtres, voilà quel était cet idéal. Leur inspiration émanait directement de la divinité, et sa flamme sacrée jaillissait sur les hommes sans chercher à agiter leurs passions terrestres ou à éveiller leurs instincts individuels. Le peuple grec demandait-il une épopée, Homère phi-

losophe, moraliste, poète, sous l'influence d'une divinité suprême gouvernant les dieux et les hommes du haut des deux, faisait descendre l'Olympe sur la terre, embrasait les poitrines humaines d'un esprit immortel, et, dans un calme majesteux, déroulait devant la Grèce enthousiasmée, les péripéties de son histoire passée. Lors des fêtes où l'on immolait le bouc sacré, quand le peuple avide d'émotions poétiques se pressait dans l'enceinte, d'un théâtre, Eschyle lui représentait son Prométhée. Ce n'était pas un sentiment terrestre qui était le principal ressort du drame. Après avoir ravi à l'Olympe une étincelle divine et créatrice, le héros voulait remplacer Dieu lui-même sur la teire et s'élever d'une condition subalterne au rang du créateur. Et en eifet, par la puissance de ce feu, de cette étincelle, de cette vérité fondamentale, selon qu'on voudra désigner la nature de son larcin, il aurait pu détrôner le souverain éternel. C'était là un sacrilège énorme qui devait être suivi d'une expiation proportionnée au crime. Le vieux Zeus irrité l'enchaîna à un rocher, lui donna un vautour pour bourreau, et finit par foudroyer le té-

méraire. C'est ainsi que le poète dévoilait à ses auditeurs les plus sublimes mystères de leur foi. Soutenu exclusivement par l'élément divin, il les frappait d'une sainte terreur qui atteignait parfois au délire. Un autre jour il leur faisait voir Oreste poursuivi par les furies, en puisant son inspiration toujours à la même source. Selon les historiens du temps, les hommes étaient agités de transports frénétiques, les mères avortaient, la nature stupéfaite semblait suspendre son travail. La scène était depuis longtemps vide que les cœurs tressaillaient encore, les impressions reçues agitaient violemment les spectateurs jusqu'à ce qu'elles se fussent fixées dans leur mémoire, en un tableau solennel et calme.

Telles sont les causes de la puissance de cette poésie qui agit si fortement encore sur nous, aujourd'hui que la direction de notre esprit, notre religion, nos mœurs, nos penchants invincibles à l'analyse matérielle nous rendent si différents des auditeurs des tragédiens et des poètes de la Grèce.

Après la disparition des grands maîtres hellènes, après la chute politique de leur glorieuse patrie, la forme que l'idéal avait si complète-

ment , dominée usurpa de nouveau le premier rang dans la poésie. Malgré l'invocation sacramentelle des Dieux, malgré l'intervention convenue des puissances surnaturelles dans ses créations, la poésie, esclave de la forme et ne remontant plus à une inspiration supérieure, cessa d'exercer son influence divinement lumineuse ou foudroyante. Dans ses meilleurs jours, elle s'emparait des cœurs par des moyens terrestres; c'était par des artifices matériels qu'elle enflammait les esprits. L'idéal grec se voila et plana au-dessus de la terre jusqu'à l'époque du moyen âge en Italie. Alors il se révéla avec un nouvel éclat, comme pour prouver à l'humanité que sa longue éclipse était plutôt une léthargie qu'une mort. Le Dante le ressuscita de son souffle puissant; son poème entre dans la triple région de l'élément religieux, l'inspiration le détache de nouveau de la terre, pour l'introduire non dans un pays d'illusions, mais bien dans le domaine de la réalité divine, dans la sphère des idées immortelles, dont' chacune, prise séparément, est en quelque sorte le héros du poème et dépasse la grandeur éphémère d'un individu. Cependant le chantre de la

comédie divine, sentait que rhumanité s'élançait déjà dans les voies du matérialisme et que son esprit avait en quelque sorte Tappétit des éléments terrestres. Aussi ne manqua-til pas d'ajouter à sa harpe une corde montée au diapason de ses auditeurs — la. corde de l'amour-^ il introduisit Béatrix dans son œuvre. La figure de sa bien aimée n'y est cependant qu'un accessoire; ce n'est guère autour d'elle que se meut l'intérêt principal. Peut-être même le maître italien l'aurait-il complètement supprimée s'il avait pu prévoir que ses successeurs s'attacheraient justement à cette seule corde en la faisant prédominer au lieu de la subalterniser.

Le barde divin oublia que cette corde était plus facile à faire vibrer, et que le cœur humain s'abandonnait à de telles impressions d'autant plus volontiers qu'il n'avait pas d'effort à faire pour les goûter. La voix de la terre trouvait toujours l'oreille ouverte. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qiie ses successeurs, comme l'Arioste et le Tasse, aient assigné dans leurs œuvres un rôle de plus en plus important à l'amour terrestre, jusqu'à ce qu'ils en fissent le premier mobile; témoin

Pétrarque, dernière expression de l'idéal matérialisé.

Depuis , la poésie privée de l'idéal ne vit rien de plus puissant pour émouvoir l'humanité, que l'amour. La chevalerie romantique du moyen âge en fit en grande partie le but de son existence; les poèmes ne suffisant plus à fournir assez d'amour pour la nourriture de tant de cœurs, aussitôt l'Espagne, comme réponse à la demande générale, se mit à publier de volumineux romans, où régnait exclusivement l'amour. L'amour fut la condition de succès de toutes les œuvres d'imagination. Ce n'est que dans les deniiers temps que survint la satiété. La poésie abandonna au roman le mobile jusque là commun de leurs travaux et s'apprêta à répondre à d'autres aspirations de l'humanité.

En effet, à la place de ce sentiment de l'amour surgit peu à peu l'égoïsme du poète.

L'écrivain inspiré se complut à représenter sa propre figure isolée du monde, placée en dehors de toute action ordinaire; il dévoila les mystères de son âme, ses souffrances, ses rêves, mit le public dans la confidence de l'impression que produisaient sur lui la gran-

(leur du principe qu'il appelait Dieu, la beauté de la nature, les passions humaines. Il s'appliqua à chanter l'univers réfléchi dans sa personnalité. En un mot, l'ambition du poète fut de devenir l'idole de ses auditeurs. De là cette recherche coquette de la forme la plus enivrante, des accords les plus enchanteurs, et ce goût de l'eflfet au préjudice de l'impression durable et salutaire.

Si le but de l'art était uniquement la révélation du beau, le poète par ce moyen, aussi bien que par un autre eût rempli sa mission. Dès que la poésie, partie du sentiment abstrait et traversant les sentiments humains, est arrivée à n'être plus que l'expression des sentiments individuels, il y a lieu de signaler chez les génies les plus élevés de cette époque de décadence, une protestation éclatante contre cette mission en quelque sorte mesquine de la poésie. Aux yeux des uns l'amour de la femme comparé à la destinée de l'humanité est un sentiment trop peu important, la mission de l'homme leur parait trop sérieuse pour tourner autour de ce seul axe, comprenant leur propre dignité, ils sont comme effrayés de voir que

cette manière de capter le public en flattant ses penchants matériels, les abaisse vis à vis d'eux-mêmes, et il leur arrive souvent dans un âge plus avancé d'avoir honte de leurs propres œuvres; ils se sentent survivre et, pour échapper à eux-mêmes,* ils se réfugient dans les régions tempérées de la politique ou de l'histoire. Les autres prennent en dédain cette coquetterie de la poésie attachée à plaire et, trop forts pour être des courtisans du public, ils aspirent à en être les monarques en faisant planer au-dessus de toutes choses leurs figures inspirées, revêtues d'une majesté Olympienne.

Cependant le moment approchait où la poésie devait faire un effort pour s'arracher à cette sphère d'individuaUsme. Comment devait-elle en sortir? par l'expression énergique des toutes les misères de l'individu, dépouillé de toute croyance, de toute sympathie et ne croyant pas même à lui? Cette poésie fut celle deByron, et le barde anglais en niant tout idéal divin avec une audace désespérée, atteignit au subhme de la poésie individuelle. Ce fut la poésie d'un Titan. Le symbole le plus grand de la poésie religieuse

de l'antiquité était ce Prométhée, puni par les dieux pour avoir ravi au ciel une étincelle du feu sacré. Le. symbole le plus glorieux de la poésie moderne c'est Byron, qui osa porter jusque dans le ciel et contre le ciel la flamme de son propre génie.

Quel devait être le résultat de l'apparition de cette comète lumineuse traînant après elle tout un cortège de petites étoiles qui lui ressemblaient par la forme? Etait-ce la mort de la poésie? Non — ce n'était qu'une crise.

Une crise au fond de laquelle commença à poindre cette vérité, que, pour émouvoir et diriger le monde, il faut un plus puissant mobile que l'amour de la femme, ou qu'un individualisme si sublime qu'il soit; et enfin qu'il faut revenir à puiser la force créatrice dans la grande source de la vie, à rechercher ce genre d'inspiration jadis ambitionné par la poésie primitive. Et, si la poésie grecque, épanouissement de conceptions mythologiques incomplètes a cependant acquis une puissance aussi durable, de combien sera plus grande la puissance d'une poésie basée sur des principes d'une vérité grande, simple, immortelle?

Cette vérité sublime, comme pour compenser les sanglantes adversités du sort, s'est choisi pour patrie une nation au sein de laquelle toutes les vérités morales ont été martyrisées.

La Pologne, vivant continuellement d'une double souffrance, indignement mutilée dans son existence matérielle, opprimée dans l'activité de son esprit, contrainte par ses douleurs et par le besoin de l'espérance à chercher un refuge dans les régions abstraites, rapporta d'en haut le pressentiment de grandes vérités spirituelles et fondamentales qui se manifestèrent d'abord par les chants prophétiques de ses poètes. Ecrasée depuis quatrevingts ans sous trois jougs divers, sans pourtant jamais perdre une seule parcelle de ses forces vitales; toujours prête au combat, forçant ses oppresseurs à tenir sans cesse la main sur la hache du bourreau, et se rappelant chaque jour par ses tressaillements convulsifs à la mémoire de l'Europe, la Pologne a dû nécessairement se convaincre de la supériorité incomparable de la force morale sur la force physique. Elle a dû prendre en mépris le matérialisme dont elle avait si dou-

loureusement et . par elle-même éprouvé Timpuissance. De là cette tendance nécessaire du génie de la nation polonaise à se placer le premier au-dessus de la forme dans la poésie et à la considérer comme un élément subalterne ) complètement subordonné à l'influence de l'esprit.

C'est à l'auteur de Y Aube du jour qu'il fut donné d'ouvrir cette voie nouvelle, à lui, un des maîtres les plus puissants de sa langue en Pologne, à lui qui la créait toujours belle et inespérée, qui l'assouplissait de la manière la plus brillante aux contours de ses rêves.

Le poète n'avait besoin que d'envoyer son idée dans cette région éthérée, pour qu'elle lui en revînt parée des toutes les couleurs du prisme, et digne de fasciner les âmes de ses compatriotes.

Il n'avait pas à poursuivre une forme nouvelle, son idée était neuve et se créa sa forme.

C'est une tâche difficile que de rendre compte d'une création purement lyrique, aérienne pour ainsi dire, où la forme joue nécessairement un rôle très important, où la langue nouvelle, même pour les nationaux, éblouit

tout d'abord et dont l'idée ne se trouve en quelque sorte qu'au fond d'une coupe d'or, pleine d'un breuvage enivrant.

Avant que de poursuivre l'analyse de cette poésie, qu'il nous soit permis d'en donner quelques extraits, pour mieux initier nos lecteurs à la connaissance de l'œuvre. En voilà d'abord le prologue.

« Chassé par l'ennemi de la terre de mes » aïeux, je me vis obligé de fouler les champs ))de peuples étrangers, et d'écouter de loin les )) hurlements de ces satans qui rivèrent leurs » chaînes au corps de mon pays natal.

»De mon vivant, comme le Dante, j'ai passé ))par l'enfer.

»Je crus d'abord, que Dieu miséricordieux )) était fier pour les superbes, mais fidèle aux «croyants; j'espérais que bientôt s'abattraient ))les anges vengeurs et que ce tombeau qui » s'élève au milieu du monde, et sur lequel ))pèse la main d'un bourreau géant, viendrait )) crouler. Mais les jours passaient, les années «fuyaient et en vain, la lumière luttait avec la » force aveugle de la nuit; le soleil ne venait ))par briller sur le mausolée sacré, et la terre » se dégradait de plus en plus. C'est alors que

»mon âme tomba dans ce vide du doute, où » toute lumière se change en une nuit éternelle, »où pourrissent comme des cadavres les chefs- -d'œuvre du courage, où les victoires sécu- ))laires gisent en ruines, et où tous ces jours » infortunés se résument en une inscription: « ici, ))il n'y a plus d'espoir!»

» Hélas j'ai vécu, oui longtemps vécu dans «cet abîme, tourmenté par un désespoir sans «bornes et sans répit, et la mort ne sera pour «moi qu'un second trépas. Oui, comme le «Dante, de mon vivant, j'ai passé par l'enfer! «Mais aussi à mon secours accourut ma dame, «dont le regard effraie les esprits infernaux, «un ange ami m'a sauvé de l'abîme, et moi «aussi j'ai eu ma Béatrice.

«Oh toi, belle également, tu n'as pas voulu «élever tes ailes au-dessus des ténèbres de «notre planète, pour t'asseoir dans les cieux, «loin de moi, loin de mes douleurs, toi, éga- «lement belle mais plus chrétienne encore.

«Là, où la souffrance croît, où brille une «larme éternelle, tu as mieux aimé rester avec «ton frère sur la terre. La même couronne «d'épines ceignait nos deux fronts, le sang de «mes mains rougissait les tiennes; nous pui- » sions ensemble à la même source des poi- »sons infernaux, ô ma Béatrice! Et cependant

» mes plaintes confondues avec tes soupirs, éclia- ))tèrent en chants de triomphe. De deux dou- » leurs cimentées par une union spirituelle, «s'éleva une seule voix — cette voix, ce fut le )) bonheur!

))Ah! par ton regard, comme dans mon cœur «revinrent le bonheur de la foi et la force de «l'espérance! C'est ainsi que de sombres nuages «gros de larmes célestes, alors qu'ils s'entre- « choquent en un moment suprême au sein des «sphères aériennes, font aussitôt de ces lar- «mes jaillir comme une foudre la lumière et «changent le brouillard en temple d'or du « Seigneur.

» C'est donc par ton nom que je commencerai «mon chant, ô ma sœur! Sois à tout jamais «unie à moi par la même chaîne de souvenirs «et de sentiments. Nous mourrons ici, mais le «chant immortel, fidèle à tous deux, reviendra «un jour pour veiller comme un ange gardien «sur nos tombeaux! Et peut-être sonnera l'heure «où ressuscites tous deux, non plus dans l'âge « du corps mais dans le grand cycle des esprits, «nous surgirons unis par la chaîne de ses ac- « cords , pareils à deux esprits bienheureux, «tous deux purs, saints et radieux «.

Dans ce prologue, ainsi qu'on le voit, le

poète aperçoit au lointain Télément qui manque à l'humanité. L'amour profond du génie de sa patrie Tamène à connaître les sources de la vérité absolue et à puiser en elle cet élément qui sera un jour, ainsi que nous l'avons dit, le mobile essentiel des œuvres de l'imagination. L'auteur, sur cette voie, se souvient involontairement du maître italien, mais il procède autrement! La Béatrix du Dante est une figure subalterne, la Béatrice de VAtfhe du jour, paraît être le personnage principal. Ici, nous voyons combien il est difficile, même pour les génies les plus sublimes, de s'arracher à ce matérialisme qui, depuis tant de siècles, règne souverainement dans la poésie. Le poète entrevoit l'avenir le plus éloigné, sa poitrine se gonfle d'une inspiration sublime, et cependant il croit que l'idée par elle-même n'est pas encore assez forte pour enlever ses auditeurs. Dès lors, au lieu de se maintenir dans les hautes régions, cédant à l'influence d'un sentimentalisme suranné, il se rattajDhe de toutes ses forces à la femme, il s'abîme dans sa nébuleuse individualité. De nouveau il tâche de revêtir sa personnalité des couleurs les plus

séduisantes, de se poser lui-même avant tout en idole et, bien qu'il soit le premier à jeter pour ainsi dire la planche de l'ancien monde au nouveau, pourtant trop élevé pour le premier, trop personnel pour Je second, il se tient suspendu entre les deux.

Il n'en serait pa,^ de même, si l'auteur en présence du grand but prophétique qui constitue la mission de la poésie, avait pu s'oublier lui-même, contrairement à l'usage de ses plus dignes rivaux. Il est vrai que cet amour que les poètes jusqu'à présent se sont efforcés d'éveiller à leur profit, est indispensable pour les hommes qui parlent à leur nation. Sans cet amour, point de confiance, point d'autorité pour la parole du poète, mais cet amour doit naître sans provocation laborieuse de la part de l'auteur, s'il est un puissant auxiliaire de la mission poétique.

Le canevas de Y Aube du jour^ ainsi que de chaque création purement lyrique, peut être indiqué seulement en contours généraux.

La scène se passe en Italie. Par l'une de ces nuits limpides et transparentes du midi, dans le cadre d'un paysage pittoresque, le poète se berce avec sa nacelle sur les eaux

unies d'un lac. A travers les cordes de la harpe que sa dame tient encore entre ses mains, il voit la future Pologne. Il s'arrache donc à la réalité et s'élance dans la région des rêves, vois-tu ce ciel étoile, dit-il à sa compagne: •

))0h ma sœur, agenouilte-toi avec humilité, »prie, prie ici avec moi! Elève hardiment ton » regard, car hardiment toujours Torphelin peut «regarder les cieux. Coûtemple cette harpe «infinie où la lune, le soleil, les étoiles, sont «fixés comme des vis éternelles; là, des pro- » fondeurs de l'abîme jusqu'au Zénith, vibrent «des cordes d'azur et de lumière, tendues dans «l'immensité. Sur ces cordes vole l'esprit; » c'est l'esprit qui les fait résonner et se repose «lui-même dans cette hymne. Cette hymne «c'est l'harmonie, c'est le calme silencieux du «monde! Mais écoute — un nom ne retentit plus «aujourd'hui dans la grande harmonie de ces «accords! Vois, un rayon manque à la splefi- «deur complète de ces lumières! Prie avec « moi — prononce le nom qui s'est échappé de «la lyre de la vie. Indique cette étoile qui «sommeille mais ne s'est pas éteinte au jour «du naufrage. Oh, prononce, prononce le nom » de la Pologne ! il se peut que l'esprit de Dieu

»nous écoute, qu'il accueille de nouveau cet «accord perdu, qu'il en complète le chant do «rUnivers».

Et en eflfet, de quel enthousiasme n'a-telle pas dû être transportée, cette Béatrix moderne, quand le poète, après avoir largement déployé les ailes de son inspiration, lui révèle de sa voix prophétique comment la mort n'a qu'un temps sur la terre, comment elle n'atteint jamais l'idée qui s'épure de plus en plus par la souffrance. A cette compagne enivrée du nectar de sa fantaisie, il raconte sa vision; et cette vision, la voici: Là bas, dans le lointain, au milieu des neiges de sa terre natale, ce grand cimetière de sa nation, il a osé une fois évoquer les ombres de ses aïeux, et dans le délire du désespoir il leur a reproché de ne lui avoir laissé qu'un tombeau pour patrie. Un chœur de spectres héroïques lui répond par un rire d'une fatale ironie; un seul d'entre eux, un vieux connétable qui naguère, aux heures du péril, défendait son pays contre l'ennemi, s'approche et, élevant sa voix au-dessus de la tête du poète agenouillé, l'avertit que sa vue terrestre l'induit

en erreur; il lui dit que déjà de son temps l'infortune de la Pologne existait en germe, qu'un pareil pays a dû tomber pour renaître par la souffrance; autrement, ajoute-t-il, si la Pologne avait suivi l'ornière de ses voisins, au lieu de briller un jour à la tète des peuples du Nord, d'accomplir sa sainte mission, elle serait une boutique et non une nation, une boutique remplie d'armes endormies. «La destinée de ta nation, dit le fan- «tome du guerrier, est plus élevée et sa «puissance sera par là même un jour plus » solide. »

Ici, l'inspiration du poète pénètre de plus en plus dans l'avenir; la vue de son esprit s'éclairdt.

En attendant, l'obscurité envahit la terre; une harmonie céleste vient de loin frapper son oreille, l'horizon s'illumine d'une clarté fantastique, le barde entrevoit la vague apparition des anciens guerriers du pays. «Mes yeux ))ne peuvent pas les distiguer, dit-il à sa » compagne, fais vibrer les cordes de ta harpe, «entonne notre vieille chanson «La Pologne yi n'est pas encore perdue ;f> c'est une appa- «rition de nos compatriotes; ils ne pourront

» résister à ces accords chéris, ils s'approche- ))ront de nous.» Aussitôt les nuages se dissipent, le poète inspiré voit planer au milieu de l'azur, Marie et derrière elle l'ancienne noblesse polonaise avec son glorieux étendard, avec ses cuirasses, ses casques empanachés, ses glaives qu'elle presse contre ses poitrines ; tout ce cortège fidèle de Marie se balance silencieusement dans la nue, en se dirigeant vers le Nord. C'est la mère du plus grand des révolutionnaires, la reine de la Pologne qui reconduit les vieux héros dans leur patrie; elle leur rend cette terre bien-aimée pour laquelle ils ont combattu et souffert, pour laquelle ils sont morts. Alors l'âme du poète, transportée d'un sentiment de joie ineflfable, aspire à embrasser l'univers entier dans une seule étreinte; l'amour, la foi, l'espérance kii ceignent le front d'une triple auréole. «Oh ma sœur, la Pologne existera, s'écrie-t-il, et il entonne une hymne de reconnaisance pour la justice providentielle, d'amour pour l'humanité. A la dernière strophe de ce chant, déjà l'horizon de l'avenir resplendit à ses yeux dans toute sa clarté; il voit l'apothéose de la Pologne ressuscitée; le principe du dé-

voûment et de l'égalité, qui pour la seconde fois a été crucifié en elle, et apparaît dans toute sa gloire. L'histoire pousse dans les voies de l'infini sa fille chérie, sanctifiée par la douleur.

La vision s'est évanouie, le poète découvre le but suprême de la marche de l'humanité, et il la définit en ces termes:

» Dépose ta tristesse; dépose ta terreur!

)) Donne-moi ta main pour nous élancer ensemble )) dans la vie commune. Je connais toutes les J » peines, toutes les douleurs, toutes les souffrances ^ »qui nous y attendent encore, mais, ma sœur, «aie foi dans mon pressentiment prophétique; «pour nous a déjà brillé l'aurore victorieuse! » Dans cette patrie immortelle, indivisible en dépit ))du partage, sur cette terre chérie, sur cette » terre qui est à nous seulement , surgira une » nouvelle génération, une génération jusqu'alors » inconnue.

«Pour mettre d'accord l'histoire du monde » avec la volonté du maître suprême, l'esprit de »la vérité, /don ineffable du ciel, se mêlera à ))leur vieux sang guerrier. Là où jusqu'ici nous «avons rêvé la multiplicité, la division ou la «destruction des éléments sociaux, là pour ces

» générations il n'y aura qu'un seul amour, qu'une )) grande existence commune.

«Elles auront horreur du sang, fût-il même » coupable ; l'esprit ne pourra créer que par elles, ))et la terre ainsi transformée, ne sera plus » foulée par le pied d'un criminel!

))0n ne connaîtra pas non plus de sexe sub- » ordonné, car le cœur de la femme, fleur toute «mystérieuse, après avoir été si longtemps mé- » connu, s'épanouira enfin de son bouton.

«Les anciens maîtres prendront eux-mêmes «leurs esclaves par la main et, comme des esprits «égaux, tous ils monteront ensemble à la ter- » restre Sion. L'habitant de cette planète régé- «nérée a déjà oublié ce qu'est la femme; pour « lui il n'y a plus que des frères et des sœurs.

» Vois-tu, ma compagne, ce monde nouveau, «comme il s'élève joyeusement en temple du «Seigneur. Notre terre de Pologne n'est plus «un champ de malheurs séculaires; c'est un «paradis, le nôtre pour toujours, d'où ont fui «le vide et la tristesse.

«Plus.de ténèbres, ni dans notre passé, ni «dans notre averiir! Partout brillent la justice «et la clarté. Tout est compris, et notre passé » sacré, et les tourments de notre purgatoire, et «le calice présenté par la main du bourreau, » et les chaînes de notre esclavage, et la tyran-

))Die de nos oppresseurs, et cet esprit du mal » qui maintes fois poussait à la lâcheté des cœurs » nobles et généreux, et enfin ce cœur lui-même ))qui ressuscitera immortel de sa lutte.

))0 ma Pologne régénérée, ton esprit ne doit «plus mourir, tu t'es élevée dans la région de » l'idée, au-dessus du bruit des tourbillons ter- » rostres! D'autres, dans un abime ou dans leurs » vallées, mourront sans espoir, tandis que toi, »tu planeras au sommet du monde. Que les » vagues écumées du temps roulent à tes pieds, ))tout ce que l'œil peut seulement apercevoir » passera en torrents rapides on disparaîtra dans »les profondeurs de l'espace; seule, l'idée ne » passera jamais.

»Tu n'es plus pour moi un pays seulement, » un endroit, une maison, une habitude, l'agonie »d'un empire on son réveil; tu es la Foi, tu es la »Loi. Quiconque te trahira, quiconque voudra »te briser, mentira désormais à la vérité car, » en ton sein, l'idée de la Liberté et le sort de ))tes pareils reposent dans ta loi».

D'après la peinture 4e ces derniers résultats nous voyons que plusieurs conceptions des hardis penseurs en France ne sont pas restées sans influence sur l'auteur polonais. Son œuvre touche à sa fin; alors pour la dernière

fois, le poète fait vibrer sa voix calme et solennelle, il chante une hymne à la gloire de ridée immortelle qui doit un jour dominer sur la terre, et il termine sa création par ces paroles:

» C'est ainsi, qu'à Taube d'un meilleur jour, » rêvaient un proscrit et sa triste compagne. » Ce qu'ils sentaient dans leurs cœurs, ils le je- »tèrent au monde par la parole. Mais la pa- » rôle, ce n'est qu'une moitié éphémère des chefs- ))d'œuvre de la vie. La seule pièce digne du «Créateur commence par une hymne, mais elle »ne sépare point la pensée de l'action. Ce » qu'elle chante de la voix, elle l'incarne peu à ))peu dans une forme visible, jusqu'à ce que, «pareille à l'esprit divin, elle se crée autour » d'elle un monde réel, égal en beauté au monde » de l'idéal. C'est par une telle prière que nous » devons désormais prier, car, aussi longtemps ))que notre nacelle se balance sur un lac de » rêves, et que les vagues de l'inspiration rou- ))lent dans la solitude, la pensée seule, mais »non l'homme, est entrée dans le ciel. Quoi- » qu'il arrive, quelque avenir qui nous soit ré- » serve, de quelque manière que les railleurs né «comprennent pas notre chant, pour l'entonner «nous avons épuisé toutes les forces de notre

))cœur et, ici à tout jamais, nous prenons congé ))de la parole. Laissons à l'avenir chanter les «enfants innocents, quant à moi, c'en est fait, ))je n'accorderai plus ma lyre; d'autres voies » s'ouvrent devant nous. Périssez, mes chants, et y) vous, mes actions, surgissez r>.

Le poète, comme on le voit, annonce en dernier lieu qu'il brise les cordes de sa Ijtc et que dorénavant il veut échanger la gloire du chant contre celle de l'action. Heureusement son pays n'a pas à craindre l'accomplissement de la première moitié de son dernier vers. Cette forme d'adieu est propre à tous les maîtres. Les grands poètes italiens terminaient aussi leurs œuvres de la sorte. C'est que chez l'homme élu, l'inspiration descend toujours inopinément, elle l'enivre, et dès que le chantre a dit le dernier mot de son enthousiasme, elle s'envole sans lui laisser jamais soupçonner le moment de son retour; de sorte qu'une fois refroidi, il n'ose pas espérer la faveur de se retrouver un jour avec la poitrine animée d'un souffle aussi puissant.. Il en est autrement chez les poètes qui n'ont jamais franchi les barrières

de la médiocrité; pour ceux-là, Tinspiration n'est autre chose qu'une certaine verve de travail, dont il leur est facile de prévoir le le retour et de faire sonner l'heure.

La seconde partie du dernier vers, celle où l'auteur repousse le chant pour l'action, s'explique par l'état politique actuel en Pologne, ainsi que par la position qu'occupent chez elle ses révélateurs. L'auteur de YAuhe du Jour s'est convaincu que le temps est passé où, pour remplir dignement sa mission, il suffisait d'être poète, et de communiquer à son pays ses inspirations sous une forme enchanteresse. L'humanité, surtout l'humanité assujétie à d'aussi rudes épreuves qu'elle l'est en Pologne, demande quelque chose de plus à ses grands hommes que des chants. Les artistes divins du moyen âge ne se contentaient pas seulement ' de briller par leur génie; Michel- Ange maniait aussi bien l'épée que le ciseau ou la palette. En Pologne, aujourd'hui ce n'est plus assez de laisser après soi un certain nombre d'œuvres littéraires, toute l'existence du poète doit être la plus haute manifestation de sa force créatrice; elle doit être un poème en action beaucoup

plus sublime que ceux qui sont restés sur le papier. L'auteur de Y Aube du Jour^ en terminant ainsi son poème, était un des premiers parmi ses rivaux qui tentât de se dépouiller d'un individualisme sentimental, et d'une voix prophétique fît appel à l'action. Et, en effet, quel pays, autant que la Pologne, offre une place au sacrifice, au courage du martyr, à l'abnégation, en un mot à ce dévoûment qui résume les douleurs, les luttes et les espérances de la patrie. Cet appel à l'action, dont le poète couronne son 'œuvre, est le point culminant de son inspiration, et cette inspiration pénètre l'esprit de la nation succombant sous le poids de ses souffrances, d'une nouvelle vigueur, d'une force vitale inextinguible.

Et puisque nous voilà sur ce déplorable sujet de l'état actuel de la Pologne, il nous est impossible de ne pas dire que l'auteur de Y Aube du jour^ emporté par le vol rapide de sa pensée, a tracé de sa patrie une image hasardée peut-être. Certes, c'est une comparaison touchante et sentimentale que celle de la Pologne et du Christ crucifié pour le bonheur de l'humanité, mais nous ne la croyons

pas tout à fait juste. Celui-là seulement serait Christ, qui, dans la plénitude de la force morale et physique se sacrifierait pour l'humanité. La position de la Pologne est tant soit peu différente. Dès le moyen âge, la Pologne, par la puissance de son génie, s'était élaboré une forme de gouvernement qui ne pouvait convenir qu'à une société idéale; des influences étrangères, un concours fatal de circonstances qu'elle ne sut pas dominer, et sourtout l'influence délétère du catholicisme, l'empêchèrent de s'élever à la hauteur de l'idée que l'histoire lui avait envoyée. Ne pouvant pas la réaliser par la voie d'un progrès calme et inattaquable à ses voisins, qui redoutaient ce foyer de liberté, elle a dû se racheter dans l'avenir par de longues années d'un martyr surhumain, proportionné à la récompense qui l'attend un jour. Par conséquent les souffrances actuelles de la Pologne peuvent être plutôt considérées comme une expiation que comme un sacrifice volontaire, expiation qui est le partage de tout ce qui porte en soi le germe de l'immortalité.

Il n'est pas à croire qu'un poète doué d'un regard aussi pénétrant, qu'un chantre de Vaction,

eût voulu donner à son pays cette opinion de lui-même; c'eût été l'induire à un faux orgueil, d'autant plus inutile que la mission des grands maîtres en Pologne consiste principalement à l'amener, à reconnaître ses fautes, à les avouer et par là à les racheter.

Autre est la conception de cette essence chrétienne de la Pologne que nous trouvons dans les aïeux de Mickiewicz. L'auteur y voit le Christ dans l'innocence traînée chaque jour à la croix, pour expier les fautes d'un passé matérialiste. C'est là une conception sublime et pure. Une sainte terreur vous saisit à la vue de ce spectre sanglant et crucifié, dont le Mongole perce le côté et que le Brandebourgeois de concert avec la race de Habsbourg abreuve de vinaigre et de fiel. Ce n'est guère là le triomphe du Christ mourant pour l'humanité, mais la terrible et religieuse immolation d'une victime innocemment torturée, pour des causes non divines, par des bourreaux qui représentent les tendances rétrogrades et le culte aveugle de la force.

En revenant pour la dernière fois à la haute création du poète polonais, reconnaissons qu'il a eu principalement le mérite de

pressentie qu'il fallait introduire de nouveaux éléments dans la poésie, cesser de puiser l'inspiration aux sources, terrestres et que la clef de voûte de tout poème ' doit être aujourd'hui comme dans les temps primitifs, l'élément essentiellement humanitaire. La seule indication de cette voie est déjà un titre d'honneur pour l'écrivain; s'il n'a pas continué à marcher dans cette voie, c'est que le génie même éprouve des difficultés à opérer d'un seul coup un changement radical, et à se débarrasser en un' seul moment des influences que des siècles entiers, ont exercées sur l'humanité. Il suit de là que nous pouvons apercevoir deux directions différentes dans l'œuvre dont nous venons de parler: la première, où régnent la forme, l'image de la femme, soi-disant indispensable pour animer toute création d'un ordre supérieur, et surtout l'individuaUsme du poète; la seconde, où point une pure et puissante inspiration de la vérité, où rayonne de mille couleurs poétiques l'aurore de ce jour dont l'auteur a révélé Y Aube à sa nation.

Dans la première partie de notre travail, en parlant de Mickiewicz, nous avons signalé

— iules productions de ce genre de poésie, où le maître fit pénétrer le rayon de son génie créateur au sein même de la matière, l'animant d'une vitalité puissante et l'élevant jusqu'à l'idéal. L'objectivité, ce fut là le caractère de cette poésie, mais une objectivité telle que les esprits supérieurs peuvent seuls la concevoir. Ensuite nous avons passé au second poète polonais chez lequel le côté matériel s'éclipse; un monde purement spirituel s'ouvrit devant nous; le chantre s'efforce de s'inspirer d'en haut, et nousmême, nous aurions risqué de perdre la terre de vue si Tindividualisme du poète, si l'introduction d'un sentimentalisme terrestre, ne nous avait retenu dans notre essor.

Jusqu'ici par conséquent, le poète ne dissimulait pas s'uflSsamment son personnage dans les coulisses de la scène où nous avons vu descendre, soît les hommes, soit'les rêves fantastiques de l'imagination. Il est vrai que la figure du premier brillait, comme brille au milieu des ténèbres une statue en airain rougi; le second flottait comme un mirage diapré par l'aurore et balancé par les vents, mais c'est justement la raison pour laquelle

il nous était impossible de donner à l'oeuvre notre attention exclusive; car son créateur, par un charme irrésistible, en absorbait la plus grande partie.

Il en est autrement avec la troisième œuvre dont nous allons nous occuper.

Ici, malgré tous nos efforts de pénétration, il nous est impossible de découvrir la figure du poète. Son individualité s'évanouit complètement; son œuvre nous apparait comme un résultat immédiat de son inspiration ardente, en dehors presque de la personnalité de l'auteur.

Notre trilogie est complète sous tous les rapports, bien que nous n'ayons eu aucune prétention d'appliquer à notre travail la fameuse formule de la Triade. C'est le troisième genre de poésie. En partageant la Pologne en trois parties, le i^ord, le centre, et le midi, nous trouvons qu'à chacune d'elles correspond, dans l'ordre que nous avons suivi, l'un des trois poètes dont nous soumettons les créations au jugement du public. Cette division nous parait d'autant plus naturelle, que chacun d'eux a parfaitement réfléchi eij lui le caractère propre à sa contrée natale.

Au surplus, chez le troisième qui, dans son dernier ouvrage, ne se contente plus de refléter le caractère de sa province, mais réalise en lui le génie de sa nation, nous apercevons trois phases principales par lesquelles il a graduellement passé avant de s'élever à la hauteur d'où il a pu embrasser sa patrie entière et circonscrire son horizon, non plus au sentiment de sa propre nationalité, mais bien au grand principe de l'humanité. £n outre, ce triumvirat poétique se partage le pouvoir moral sur sa nation, ainsi que le sceptre dans le domaine le plus élevé de Tesprit national.

En vérité si nous étions mystagogue nous dirions que le nombre trois si mystérieusement puissant dans les rêves des anciens et des nouveaux utopistes, ne l'a pas été moins en Pologne quand il s'est agi d'éclairer le génie de la nation et de le diriger vers la pénible conquête de son indépendance.

Dan nos études sur Mickiewicz, nous avons tâché de montrer que les poètes, en dépit de leur originalité, reproduisent néanmoins l'empreinte des traditions de leur patrie, des premières impressions locales, et de la grande

mission que leur confèrent certaines péripéties politiques. En posant la question dans ces termes, il nous a été facile de résoudre le problème de la personnalité de Mickiewicz. Nous avons retrouvé en lui et le climat nébuleux de sa patrie septentrionale et le caractère mystérieux de cette nature sombre et couverte de forêts séculaires, et les échos lointains de la mythologie poétique qui y régna, et les souvenirs des sanglantes luttes avec les chevaliers teutons et enfin ce fait solennel de la réunion de la Lithuanie à la Pologne, non par droit de conquête, mais par l'impulsion réciproque d'un amour fraternel.

L'apparition de Slowacki^ dans la littérature polonaise et la nature de son génie s'expliqueront à nous sous un certain point de vue, dès que nous procéderons de la même manière à* la redherche des éléments intellectuels de son être. Pour cela, il nous faut aussi jeter un coup d'œil sur sa patrie, la Pologne méridionale, connue plus généralement sous les noms de Volhynie, de Podolie et d'Oukraïne.

' Mort en 1849 à Paris.

Si nous voulions à présent appliquer nos investigations esthétiques non à une seule nation, mais à toute l'humanité, il serait facile de nous convaincre que le cachet principal de la poésie du nord est: l'expression plastique des aspects choisis de la matière, une aptitude toute paticulière à saisir sur le fait toutes les manifestations de la vie matérielle, tandis que les peuples méridionaux, comme si les rayons vivifiants de leur soleil les avaient pénétrés jusqu'au fond du cœur, déposent volontiers le réel, pour idéaliser la matière, s'inquiètent beaucoup plus de l'idée que de la forme. On dirait que la transparence de leur ciel a ajouté à la subtilité de leurs sens. Le cadre de notre travail ne comporte par ces réflexions et nous nous bornons à prouver notre assertion par l'analyse, du premier et du troisième de nos poètes. Cette fois-ci, nous entreprenons une étude du genre le plus important de la poésie, du genre par lequel la Grèce s'assura l'immortalité dans le monde.

n est hors de doute que le poème de Slowacki, constitue le premier chant d'une grande épopée, dans laquelle l'auteur passera en re-

vue Fhistoire de l'idée de sa nation, la fera sortir du néant et l'offrira à sa patrie dans un tout hannonieux. L'élévation de ce monument immense n'est pas et ne peut pas être dans notre temps une création soudaine.

L'auteur, avant d'être arrivé à la conception parfaite de son idée, a dû passer par une série d'essais, de tentatives, d'inspirations plus ou moins heureuses. En conséquence l'analyse de ces efforts variés et laborieux, ne peut qu'être intéressante.

En effet, quelque fût le génie de la poésie polonaise que nous voudrions étudier, partout nous rencontrerions le nom de Slowackî, le plus souvent dans le genre dramatique, car le drame comme, nous le savons, c'est le dernier degré que l'on doit franchir quand on vent monter sur le trépied de l'épopée.

Dans ses premières œuvres, le poète en question s'abandonna complètement au génie de sa contrée natale. La recherche des modes par lesquels cet esprit se révèle, est curieuse, à cause du contraste qu'elle offre avec les principaux éléments de l'esprit de la Pologne septentrionale; et quoique dans le poème de Slowacki nous ne rencontrions pas

les traces palpables de son influence mais seulement le cachet principal, c'est-à-dire l'assujétissement complet de la forme à l'idée, cependant il nous est impossible de ne pas présenter une image de l'esprit du midi de la Pologne, image arrachée du passé de cette nation, et, nous osons nous en flatter, nouvelle peut-être aux yeux d'un public étranger.

La nature, l'histoire et le caractère du peuple de ces provinces, bien qu'ils soient diamétralement opposés à ceux de la Pologne septentrionale , ofirent néanmoins à l'esprit une mine toute aussi riche et ravissante.

Le midi de la Pologne est occupé depuis un temps immémorial par une race de pur sang slave. La mythologie n'y laissa presque pas de traditions, la conversion du pays à la foi du Christ est antérieure à toute époque historique; l'ordre des Chevaliers teutons n'y porta jamais son glaive pour exterminer les païens au nom du Rédempteur, quoique des torrents de sang y aient coulé sous le poignard fanatique des sectaires.

Entre la nature de cette partie de la Po-

logne et celle de la Lithuanie, la différence n'est pas moins grande.

A l'opposé de la sombre patrie de Mickiewiez, toute remplie de forêts mystérieuses, de lacs enchantés, faisant entendre continuellement à l'homme le chœur de ses mille voix, la Pologne méridionale donne le spectacle de vastes plaines aux horizons infinis. Le voyageur, qui au printemps s'égare dans ces contrées, ne voit autour de lui, aussi loin que son regard peut s'étendre, qu'une savane émaillée de fleurs, comme un tapis aux mille couleurs; il hume avec volupté cet air embaumé que la terre semble exhaler à pleine poitrine vers le ciel. Cette étendue de vue, libre de tout obstacle, l'aspect de ces richesses horizontales de la nature, ce calme solennel dont l'homme est enveloppé, lui font oublier la solitude au milieu de ces landes, solitude dont la steppe donne le sentiment le plus idéal. En effet, sur cette mer de verdure, dont le vent seul fait ondoyer les vagues fleuries, souvent, pendant toute une journée de voyage, la vue d'aucun arbre, d'aucun chaume, d'aucune trace humaine ne vient distraire l'attention. Parfois, seulement un

aigle effarouché s'élance du milieu des herbes touffues, et, après avoir regardé le soleil face à face, il plane majestueusement, jusqu'à ce que prompt comme l'éclair, il fonde sur une proie que son œil a visée d'en haut.

Quelques mois plus tard, vers la fin de l'été, la steppe n'est plus reconnaissable; les ardeurs du soleil en ont brûlé les fleurs; les tombeaux de guerriers inconnus, morts en défendant leur patrie, et, souvenirs glorieux des combats sanglants livrés du temps des invasions des hordes mongoles, des tumulus cachés par la verdure, surgissent à nu. L'herbe même a disparu, et la brise, qui au printemps caressait si gracieusement une végétation luxuriante, chasse maintenant devant elle des tourbillons des feuilles desséchées, poursuit sa course rapide sur des plaines rases et fuit dans le lointain avec de sinistres gémissements. Parfois, au milieu d'une journée paisible et sereine, tout à coup retentit un roulement sourd; le voyageur tâche de deviner la cause de ce bruit étrange dans les steppes, mais plus prompte que la pensée, la vraie cause apparaît. C'est une troupe de chevaux sauvages qui se précipite à travers les steppes.

Les crinières au vent, les narines gonflées,, ils s'élancent sur les traces de leur conducteur. Perdus dans un épais nuage de poussière; ils s'élancent en hennissant, ils bondissent avec allégresse comme les chevaux francs du commandement de Fhomme, vierges de son humiliant esclavage.

Le caractère de la steppe, se peint parfaitement dans le peuple disséminé sur sa surface. Le peuple de la Pologne méridionale, étranger à toute dissimulation, reproduit la physionomie de son sol découvert. S'il lui arrive de combattre, habitué au champ Ubre, il ne comprend la défense qu'en se précipitant la poitrine en avant; son seul moyen de salut, c'est de chercher la mort.

Impétueux dans ses passions, ne connaissant pas d'entraves en face du but, son jeu favori est de jouei* avec sa vie. La même fantaisie à laquelle il s'abandonne dans les moments d'émotions violentes, domine dans le calme de son existence journalière. Le merveilleux, vers lequel un penchant irrésistible l'entraîne, n'a pour lui qu'un seul côté chevaleresque.

Les légendes qui circulent parmi ce peuple, ne l'amusent plus par des récits féeriques.

par des apparitions nébuleuses, mais elles lui retracent les faits, héroïques de ses aïeux, ou lui révèlent les mystères ensevelis dans les profondeurs des nombreux tombeaux de sa steppe.

La diversité des deux faces de la Pologne méridionale, que nous venons de peindre, explique les deux principales nuances du caractère de sa population; une fantaisie échevelée, et sur ce fond du caractère national, une vague mélancolie. Ce dernier sentiment surtout ressort dans les mélodies de ce peuple, si célèbres parmi les Slaves.

La topographie de chaque pays a dû sans contredit exercer une influence décisive sur le caractère de ses chants. L'habitant des montagnes, en élevant sa voix, entend aussitôt ses derniers sons que les échos de sa contrée lui renvoient, et de là vient ce cachet tout particulier aux mélodies de la Suisse et du Tyrol. Dans ce duo de la nature avec l'homme il y a une certaine gaîté, une certaine harmonie d'imitation moqueuse qui imprime son caractère au chant de ces peuples. Ici, au contraire, la note de l'habitant des steppes, ne rencontrant aucun obstacle, glisse doucement

sur la rosée de la plaine, se propage au loin, s'effile à l'infini, se fond dans l'espace sans laisser de trace après elle. De là, dans le chant des steppes, ce rappel plaintif des sons perdus, cette mélancolie qui dans la solitude se plait au ressouvenir des douloureux instants de la vie, et enfin ces amères voluptés de la souffrance s'enivrant d'elle-même.

Supposez^ l'un des habitants de cette contrée, assez richement doué de l'imagination des steppes pour évoquer le passé, racontée par lui, depuis le prologue merveilleux des légendes jusqu'à l'époque plus certaine des chroniques, l'histoire du pays enrichirait la littérature de l'une des plus ravissantes rapsodies chevaleresques.

La Pologne méridionale, connue actuellement sous le nom de la Petite Russie, est la patrie de ces célèbres cosaques Zaporogues qui, pendant de longues années, défendirent leur patrie contre les invasions des Turcs et des Tartares. Cette population belliqueuse, dont l'histoire est peu connue en Europe, a été organisée à l'instar des principaux ordres de chevalerie du moyen âge. De même que le grand maître des Chevaliers teutons, le het-

man des Zaporogues était éligible. Les membres de ces institutions en Europe, se vouaient au célibat, et il était également défendu à la femme d'entrer dans l'enceinte de la Sitch, c'est ainsi que se nommait le pays situé au-delà des cataractes du Dnieper habité par les Zaporogues. La différence la plus importante que nous aurions à signaler entre ces deux genres de communauté^ guerrières, c'est que, tandis que les Chevaliers teutons, sous le masque de la religion, mettaient le glaive au service de l'ambition, de la cupidité, ou d'un but politique, les Zaporogues entreprenaient leurs expéditions pour défendre la Pologne, leur patrie mère, ou pour tirer une vengeance éclatante des ravages des barbares. Les traditions et les légendes poétiques du peuple cosaque, caractérisent fidèlement ces deux directions de leur activité. Tantôt la légende chante la nuée des barbares fondant sur la Pologne: voici l'horizon qui s'embrase de l'incendie des villages, les Tartares chassent devant eux des milliers de prisonniers polonais, les mains liées derrière le dos; l'air retentit des lamentations des femmes, des enfants et des vieillards; enfin les gémissements

des victimes parviennent aux Zaporogues.

Soudain, la communauté s'élance sur ses coursiers, se précipite comme un ouragan à travers les steppes, délivre ses compatriotes et jonche le champ de cadavres ennemis. Tantôt la légende se plaint de la durée de la paix. Les Zaporogues ne peuvent pas s'eiféminer dans une lâche inaction; ils se rassemblent, s'embarquent sur leurs pirogues et se laissent emporter par le Dnieper jusqu'à la mer Noire. Quel est lé but de l'expédition?

demandent les compagnons à leur hetman.

Le chef garde le silence, mais les vagues de la mer répondent pour lui. L'onde écume, le vent souflle vers l'orient, et pousse la bande guerrière sous les murs de Constantinople ou de Trébisonde.

L'imagination des poètes, s'emparait avec bonheur de tant de riches matériaux. L'acte le plus difficile de la poésie, l'invention, était, accompli; il restait au poète à donner la forme, à façonner la langue, pour que son harmonie répondît à la nature du sujet. Plusieurs auteurs polonais, entre autres Slowacki, ont puisé à cette source leurs inspirations. Ce dernier a placé la scène de quelques unes de

ses créations poétiques; Venceslas, Bielecki Prêtre-Marc, dans ces contrées. Le côté romantique de l'élément chevaleresque, qui nulle part ne ressort en un reflet aussi pur que chez les Zaporogues, fournit à la poésie un nouveau point de vue. L'amour de la femme y jouait un rôle subalterne, parfois presque nul. Slowacki a su mettre à profit cette fraîche couleur des traditions nationales, ainsi que le prouve son poème intitulé Zmiia, où se trouvent un récit de l'expédition des Cosaques sur la mer Noire, leurs chants sur les pirogues, un duel sur les steppes et une cérémonie funèbre, telle qu'on la célébrait dans la Sitch,

Pour faire apprécier plus' dignement les manifestations principales du caractère des guerriers cosaques, il nous suffira de signaler un épisode du poème, où- l'auteur a le plus heureusement réussi à les saisir sur le fait. L'hetman cosaque, avec son cortège, s'embarque sur ses pirogues, pousse jusque sous les murs de Trébisonde, incendie les faubourgs et remplit le pays de terreur. Le Sultan effrayé, lui expédie un ambassadeur en lui offrant la paix. L'hetman l'accepte sous trois conditions.

Écoutons -les attentivement, le génie Zaporogue s'y retrouve tout entier.

Pour première condition, Fhetman exige que le Sultan lui fasse délivrer une image miraculeuse de la Sainte-Vierge, que sans doute Constantinople a léguée à Stamboul, et à laquelle la tradition populaire de son pays attribue, si elle est trempée dans la mer, la puissance de susciter la tempête, et de faire périr les vaisseaux des infidèles. Pour là seconde, Zmiia exige que chacun de ses compagnons soit récompensé de l'une de ces* armures complètes que l'orient fabriquait alors avec la plus haute perfection, et d'une bourse d'or.

Il est temps que l'intrépide guerrier pense à lui-même, et tandis que l'envoyé du Sultan prévoit avec terreur la demande des trésors les plus précieux de son maître, et songe en tremblant aux beautés du harem, l'hetman exige que le Grand -Seigneur fasse démolir une aile de son palais, de façon que chacun de ses compagnons puisse en emporter avec lui une pierre dans la patrie. Là, quand viendra l'heure suprême de la lutte avec la mort, ennemi plus invincible que les infidèles, chaque guerrier jettera sa pierre sur la tombe

où il sera descendu, et de toutes ces pierres, s'élèvera un immense mausolée qui racontera aux générations futures la gloire de l'illustre chef.

Ces rapports continuels des Zaporogues avec l'Orient, ajoutèrent encore à la fantaisie indigène le pittoresque du génie oriental qui éclata ensuite dans tous les produits de leur imagination. Population belliqueuse, qui pour vivre avait besoin de liberté comme de l'air, et devait nécessairement s'unir par ses plus ardentes sympathies à la Pologne, à un pays qui, répugnant par son génie à la conquête absorbante des autres nationalités, ne cherchait à étendre ses frontières que par la voie d'un amour réciproque. Cette race énergique pressentait que la Pologne élaborait en elle le double sentiment de la liberté et de la dignité individuelle, base principale du caractère des Zaporogues. Plus la Pologne négligea le développement de l'idée que son ange tutélaire lui avait révélée, plus ses rapports avec les provinces méridionales devinrent discordants. Enfin, quand des tendances fatales se prononcèrent dans l'empire des Jagellons, quand l'influence funeste de la com-

pagnie de Jésus en étouffa l'idée sacrée sous l'oppression de la forme, quand les disciples de Loyola, non contents d'étendre sur la Pologne leur linceul d'obscurantisme, s'abattirent encore avec des hurlements fanatiques sur les Zaporogues, en leur apportant les persécutions religieuses et le mépris de leur culte schismatique, les Cosaques exaspérés levèrent l'étendard de la révolte contre leur sœur souillée par les menées de la horde noire. De là date une suite de guerres terribles entre là Pologne et ses alliés méridionaux.

Il est clair que ces événements ont dû engendrer dans le caractère Zaporogue une rage aveugle contre tout ce qui n'était que formalisme, contre tout ce qui, sous le masque du salut de l'idée, cachait sa profonde corruption. Les Cosaques prirent en haine les seigneurs polonais, car ils voyaient en eux l'incarnation du privilège non sanctifié par le mérite personnel; il méprisèrent le clergé, car celuici, au lieu de l'esprit, leur donnait la lettre inerte de la foi; ils réprouvèrent les juifs du pays, car ceux-là ne rêvant que le gain pécuniaire, ayant abandonné leurs anciennes inspirations bibliques pour les théo-

ries absurdes du Talmud, devaient être antipathiques aux champions de la liberté politique et religieuse des Zaporogues.

Il s'ensuit qu'à la fin du siècle passé il ne fut pas difficile à Catherine la Grande, qui voulait d'un seul coup se défaire de la noblesse méridionale de la Pologne, d'envoyer des fourgons remplis de couteaux bénis, et d'exciter le peuple de l'Oukraïne à cet affreux carnage de Houmagne, où tant d'innocentes victimes payèrent de lem- sang les anciennes intrigues jésuitiques dans ces contrées. Cette haine à laquelle le peuple se laisse instinctivement emporter et qu'il appartient ensuite à l'historien de motiver, ne constituait pas toutefois le sentiment exclusif de l'Oukraïne pour la Pologne. Si les descendants des anciens guerriers des bords du Dnieper se détournaient de la Pologne dévoyée, quelques fois aussi, cédant 'à une inclination dont ils ne se rendaient pas compte, ils couraient lui offrir dans ses dernières luttes leur vie, pour l'aider à s'arrêter au bord du précipice.. Ils sentaient que c'était là une nation à laquelle l'histoire avait réservé un calice d'une souffrance surhumaine et une décadence momentanée, afin qu'elle réalisât

plus dignement un jour son idéal sur la terre. C'est ainsi qu'à là fin du XVIII siècle, quand la Pologne engagea contre la Russie ce combat à mort dont le résultat fut son partage, nous voyons à la tête d'un des plus braves détachements des confédérés de Bar, le cosaque Sava qui paya d'une mort héroïque son dévouement à sa mère-patrie, dans les moments les plus cruels de son agonie.

Dans la question de l'organisation future des États slaves, qui pourrait être nécessitée par la révolution à laquelle les empires basés sur la force brutale sont exposés, les partisans de la funeste aberration connue sous le nom de panslavisme, se demandent à qui appartiendra la Petite-Russie, qui, n'ayant jamais eu ni centralisation distincte, ni histoire indépendante, était toujours l'appendice de l'une de ses races collatérales. Dans le génie de la Pologne, ainsi que l'attestent ses annales, nous ne rencontrons nulle part l'élément de conquête. La Pologne, en établissant sa puissance sur des contrées étrangères, ne les absorbait jamais en soi; au contraire, elle leur conservait religieusement leurs lois, leur langue et leurs coutumes. Nous signalerons à l'appui

de notre assertion les villes prussiennes, qui se gouvernaient toujours par leurs propres lois, différentes de celles que les Piast donnèrent à leur patrie. Une telle union n'en était pourtant pas moins forte, car elle se fondait sur la sympathie et les intérêts réciproques des Etats. De même à notre sens, pour résoudre cette question de la Petite-Russie, nous devons nous laisser guider par ce seul principe.

L'identité de la religion, une analogie plus ou moins grande de la langue, les mille transactions de cabinet que les deux partis pourraient exhiber, ne constituent pas encore des motifs assez puissants pour l'emporter sur la volonté des peuples. Dans la voie diplomatique, notre partialité nous voilera toujours la vérité, c'est donc la direction opposée seule qui peut nous conduire au but désiré. En conséquence, il s'agit de rechercher les plus hautes manifestations de l'esprit de la Petite- Russie, et d'en constater la direction.

Dans un pays annihilé politiquement, c'est dans le domaine des productions intellectuelles qu'il nous faut poursuivre ces manifestations. Encore ne faut -il pas les rechercher au prix d'une investigation laborieuse, mais

bien les saisir dans l'œuvre où domine l'inspiration sublime, spontanée, libre* de toute considération matériellie. Comme la Pologne, comme toute autre grande nation, la Russie a eu ses poètes. Les chantres russes qui exprimèrent le plus visiblement en eux le génie de leur pays, étaient tous natifs du cœur même de la Grande-Russie; les provinces méridionales de l'empire ne lui léguèrent aucun poète remarquable. Quant à la Pologne, la Petite-Russie, son ancienne alliée, comme pour lui prouver son inaltérable sympathie, a suivi l'exemple des autres provinces arrachées à la couronne des Jagellons lors du premier partage, qui chacune lui envoyèrent un digne représentant. La proportion de ce concours de poètes est étrange; tandis qu'aujourd'hui la Uttérature polonaise, son maître suprême, le Lithuanien à part, ne compte qu'un représentant dans le royaume du congrès de Vienne, le reste de la pléiade, Malczewski, Goszczynski, Zaleski le grand harmoniste de la langue, le romancier Czajkowski, l'auteur dont nous nous occupons, et plusieurs autres que nous ne voulons pas nommer pour ne pas abuser des noms étrangers, tous ont reçu le jour dans

les contrées méridionales de leur patrie. C'est le premier fait qui démontre la tendance du génie petit-russien.

Toutefois, il faut reconnaître en faveur de la Russie, que dans les derniers temps, son principal romancier et auteur de comédies est un Petit -Russien. Nous voulons parler de Gogol. Mais quelles sont donc les cordes qui vibrent dans les œuvres de cet éminent écrivain? Est-ce l'amour pour le pays dans la littérature duquel il occupe une si brillante position? Point du tout. Avec une persévérance et une perspicacité inouies, Gogol fouille dans les plus sombres recoins de l'âme de la Russie; il suit avec acharnement à la piste les crimes, les vices et les défauts qui rongent l'emî^ire. La vénalité, la corruption, la fourberie, l'obscurantisme, la passion d'opprimer, trouvèrent en lui le plus implacable persécuteur. Souvent, la censure épouvantée a voulu mettre le haro sur ce génie pamphlétaire, et ce n'est qu'avec la haute autorisation de l'autocrate, qui connaît bien la dégradation de ses sujets, que ses comédies ont pu être jouées, que ses romans out paru au grand jour. Il semble que Gogol ne respire que

pour étaler au soleil toutes les sombres horreurs de sa patrie. Certes, ses ouvrages ne manquent pas d'exercer une salutaire influence sur son public, mais aussi il nous serait impossible de soutenir que c'est à la source de l'amour qu'il puise son inspiration.

Voici le second fait.

Faisons pour terminer notre analyse un tour en Russie, contemplons de près ceux des fonctionnaires russes qui représentent de la manière la plus frappante l'élément d'exactions et d'abus, et nous nous convaincrons que presque tous leurs noms portent des terminaisons petites-russiennes, terminaisons que nous rencontrons dans la majeure partie des décrets qui condamnent les prévaricateurs à l'exportation ou aux peines infamantes. Et ce n'est guère étonnant. Ces gens ne servent que pour satisfaire leurs propres intérêts, ils n'ont d'autre but que leur profit, et ils lie se soucient pas du pays vers lequel aucune profonde sympathie ne les attire.

Nous nous* abstenons de tirer nous-mêmes la conséquence, le lecteur concluera, d'après les faits exposés, quel est des deux courants de haine' et d'amour qui se partagent le génie

de la Petite-Russie, celui qui se dirige vers la Pologne, celui qui gronde souterraînement en Russie.

On pourrait compléter cette physionomie des provinces méridionales, dont nous avons esquissé quelques traits, en rassemblant dans un ordre chronologique les doumes, c'est-àdire les chants historiques qui circulent parmi le peuple. La poésie dans ces contrées possède une étonnante vitalité. Ses légendes, loin de s'attacher de prédilection aux anciens monuments et aux ruines des manoirs, parcourent sans cesse le pays, colportées par de vieux rapsodes qui, en s'accompagnant du théorbe, groupent autour d'eux le^ peuplé des campagnes, et lui chantent les hauts faits de ses ancêtres. Ces vieillards, dont pour la plupart le grand âge et le soleil des steppes ont voilé les yeux, jouissent d'un profond respect parmi le peuple. Convaincu de leur science divinatrice et de leurs mystérieux rapports avec le monde surnaturel, le peuple va chercher auprès d'eux le conseil ou la consolation, et conserve dans sa mémoire avec une vénération religieuse, les paroles par lesquelles ils lui prédisent l'avenir aux heures de

leur inspiration. Une figure historique dans ce genre, lors du démembrement de la Pologne, fut un vieillard du peuple, nommé Vernyhora, qui excitait les populations à combattre contre la Russie. A son lit de mort, il laissa une prophétie des calamités qui devaient retomber sur sa patrie et de la résurrection qui en résulterait, marquée par quatre éclatantes victoires dont il a désigné tous les détails topographiques. Cette prophétie est aujourd'hui dans la bouche de tout le peuple, et personne n'oserait en douter.

La figure poétique de Vernyhora, n'a pas échappé au regard de Slowacki qui, dans un de ses drames intitulé le songe de Sàlomée, a mis le vieillard en scène au moment le plus sublime de sa carrière. Le vieux chantre, avant sa mort, favorisé d'une révélation divine, dépose entre les mains des assistants sa célèbre prophétie. Cet épisode est le point culminant de l'œuvre de Slowacki, et son chant sur Vernyhora sera répété par la nation, tandis que le drame, point de transition dans la carrière de l'auteur, sera relégué dans les archives de la bibliographie polonaise.

Ces vieux chantres errants dont nous par-

*v , • OF ^

Ions, et qui offrent beaucoup d'analogie avec les rapsodes grecs, ont une manière toute particulière de s'exprimer, tantôt biblique, tantôt orientale, qui frappe toujours fortement l'imagination. C'est ainsi que vers la fin du siècle passé, quand les persécutions du gouvernement et l'oppression des nobles se firent vivement sentir, le peuple peu avant les terribles massacres de rOukraïne, entoura une fois un de ces vieillards en l'invitant à prédire la fin de ses souffrances et la venue d'une meilleure époque. Après s'être recueilli, le vieillard se leva, alla dans le coin de la chaumière et puisa de ses deux mains dans une mesure de blé. Ensuite, il se pencha au-dessus de la table, et en fit au milieu un petit tas qu'il entoura de trois cercles de grains, de plus en plus grands. Le peuple le contemplait en silence, sans pouvoir deviner.

» Cette poignée du milieu, dit le vieillard, «c'est le haut souverain qui nous gouverne; le «premier cercle c'est le conseil qui l'entoure; ))lé second, ce sont les fonctionnaires et seigwneurs; et le troisième, le plus grand, comme » vous le voyez, c'est nous autres, pauvres

» Oukraïniens. Voulez -vous savoir quand vien- »dra un meilleur temps?»

Une exclamation de curiosité lui répondit.

Le vieillard* sans proférer un mot, brouilla tout le blé disposé sur la table, et disparut de la foule qui longtemps encore resta ébahie devant tous ces grains de blé, mêlés et confondus.

Nous pourrions citer plusieurs exemples semblables, qui prouveraient jusqu'à quel point l'imagination joue un rôle puissant dans la vie du peuple de la Pologne méridionale, et quelle en doit être la portée, quand, passant du terrain populaire dans l'âme supérieure du poète, elle jaillit au grand jour.

On voit par tout ce que nous avons dit, combien d'éléments riches pour la poésie, recelait le génie des contrées méridionales de la Pologne; il n'y a donc pas à s'étonner de ce que notre poète ait en premier lieu suivi cette voie qui était le plus à sa portée; oui, il a dû longtemps traverser son pays natal, avant d'arriver au foyer même de la Pologne, où se concentraient les rayons de tant de nationalités distinctes.

L'exil et le séjour sur un sol étranger où chaque membre de la malheureuse nation devait déjà représenter l'idée générale de sa patrie, acheminèrent Slowacki vers la seconde phase de sa carrière de poète, celle d'une inspiration moitié philosophique, moitié biblique. Le martyre de la Pologne d'une part, et ses combats continuels livrés sur le champ des sacrifices moraux et physiques, et d'autre part de merveilleux symptômes de vitalité difficiles à rencontrer chez d'autres peuples opprimés, comme par exemple un sentiment philosophique profond, une tendance prononcée au spiritualisme, et un progrès rapide de la langue, devaient nécessairement inspirer au penseur la conviction qu'un peuple marqué d'un tel sceau, avait devant lui un but plus élevé, un but immortel, vefs lequel la logique des faits le conduisait par ses voies mystérieuses.

Si les idées du patriotisme, et des hypothèses vraisemblables sur, le but suprême de l'humanité, pouvaient expliquer d'une manière assez positive la destinée et la mission de la Pologne, en revanche il était plus difficile de déterminer l'essence des premiers germes

d'une nation ballotée depuis une dixaine de siècles par des événements aussi inattendus et pour ainsi dire aussi substantiels pour la pensée du philosophe.

Le poète plongea donc son regard dans le^ temps primitifs de sa patrie et, après avoir retrouvé la source où les tragédiens grecs puisaient leurs inspirations, après avoir retrouvé l'écho lointain des cordes que Shakspeare faisait vibrer entre ses mains puissantes, il écrivit deux drames, Balladina et Lilla Vénéda^ dont il tira le sujet de l'époque antichrétienne de la Pologne.

Le poète ne pouvait cependant pas toujours rester dans le monde fantastique du passé, pour se dérober aux réalités du présent; du fond de sa patrie parvenaient à son oreille de de sourds grincements de chaînes et le râle de mille innocentes victhnes. D aurait fallu ne pas être Polonais, ni même homme, pour résister à cet appel plein à la fois d'émotion et d'horreur.

Entre ces deux sentiments c'est la douleur qui prit le dessus dans le cœur de l'illustre écrivain qui, comme pour adoucir au pays le fiel de son calice, lui envoya sa belle création

sur les exilés en Sibérie, coupe elle-même d'amertume que Fauteur déposa au pied de la croix, toute remplie des larmes dje ses infortunés compatriotes. Alors disparut de plus en plus de ses œuvres l'élément indigène de sa contrée natale; le poète semblait l'avoir abandonné à tout jamais et en quelque sorte absorbé dans l'idée générale de la Pologne, quand soudain, comme provoqué par un douloureux souvenir de ses premières impressions au milieu du foyer paternel, il le reprit encore une fois pour écrire son Beniowski, œuvre qui par la forme rappelle le Don Juan de Byron, et par son esprit les créations de l'Arioste. L'élément du maître italien est eu effet facile à découvrir pour quiconque jette un regard sur l'époque où se passe l'action du poème. Ce sont les dernières années du siècle passé, pendant les sanglants combats où la Pologne manifestait son patriotisme par des tendances diverses. C'est ainsi que, tandis que le royaume en votant le droit de propriété pour les paysans, les appelait aux armes et que la Lithuanie s'honorait par de grands sacrifices individuels, qui rappelaient les plus sublimes temps de Kome et de la

Grèce, les provinces méridionales se laissaient emporter à un certain esprit chevaleresque et fantastique dont les incarnations font involontairement reporter notre pensée sur les héros du chantre de Roland.

Dans Beniowski, outre le développement spirituel du million d'électeurs nobles de la Pologne, le poète slave, à l'instar du barde anglais, a fait fortement ressortir sa propre individualité. Parmi les diflférentes directions entre lesquelles se partageait la vie morale de sa nation, il en aperçut plusieurs qui lui parurent fatales, un désir impérieux de destruction le saisit aussitôt, il s'arma sans pitié du fouet d'une ironie où perçait Un dépit haineux mais plein de verve et de calcul.

A côté de strophes empreintes d'un sentiment moral profond, qu'a colorées l'imagination la plus pittoresque, le lecteur est '•comme stupéfait de trouver des strophes où il n'aperçoit qu'une puissance de langue extraordinaire dans la forme et une expansion démesurée de fiel dans l'esprit. Le poème ainsi écrit, a tour à tour attendri, étonné, amusé son public ou agité ses passions, en somme il a éveillé dps impressions pour lesquelles il suffisait d'un

talent distingué de versificateur, ou de la verve saillante de pamphlétaire, mais complètement étrangère à une révélation comme celle que la Pologne exigeait de ses maîtres.

Soit que le poète ait compris lui-même qu'il avait gravement forfait à sa mission, soit qu'une nouvelle lumière ait éclairé soudain l'horizon du poète, toujours est-il qu'après la publication de son œuvre, nous voyons une lacune de quelques années dans sa carrière.

Son dernier sarcasme contre l'humanité retentissait encore dans son oreille, il se tut et tomba dans ce calme qui accompagne habituellement tout travail intérieur profond, et cette élaboration psychique détermina la troisième et dernière phase de l'inspiration de Slowacki, dont le premier pas dans cette voie nouvelle fut marqué par l'apparition d'un poème que nous soumettons au public.

Le Eoi-esprit^ nous croyons pouvoir hardiment l'aflSnner, est le premier chant d'une grande épopée nationale, où par la suite l'auteur n'aurait pas manqué de développer toute la pensée philosophique de l'histoire de sa patrie. Pour embrasser une pareille idée, le poète. a dû oublier les éléments primitifs qui

l'inspiraient jadis, s'élever à un point de vue d'où il aurait pu de son regard étreindre sa nation dans son union harmonieuse avec l'idée suprême de l'humanité. Si parfois il nous revient quelques accords qui nous rappellent ses travaux antérieurs, et que nous voulions absolument retrouver quelques vestiges de ses premières impressions natales, nous pourrions à peine en découvrir l'ombre, car cette œuvre dont, ni l'individualisme de l'auteur, ni l'amour de la femme ne constituent le caractère principal, est écrite de manière à ce que le seul mérite du poète, c'est d'en avoir recueilli la donnée sur le papier, car cette donnée depuis longtemps déjà a pu exister dans la mémoire des vieux bardes voyageurs de sa contrée. On aurait donc tort de rechercher une allégorie quelconque dans cette œuvre. Elle ne cache aucune allusion, aucune autre idée que celle qui s'y trouve exprimée. Le fond du poème, c'est une vérité vivante, philosophique, telle que nous en voyons une dans Hamlet, dans Macbeth, avec cette différence toutefois que le Roi-esprit, au lieu de se borner à une. vérité partielle comme celle qui ressort de ces deux drames, exprime une vélo*

rite générale qui embrasse le globe entier.

Pour pouvoir la formuler, Fauteur a dû concevoir les souffrances séculaires de sa patrie, comprendre son passé, sa mission future, et résoudre le problème de son existence nationale.

Le sujet est tiré de Tépoque antérieure au christianisme de la Pologne.

Les premières antiquités de la nation polonaise, auxquelles la chronique, ni même les traditions n'ont touché, remontent à l'histoire des peuples primitifs du Caucase, ce berceau commun de toutes les populations slaves.

Voilà pourquoi au début du poème, nous voyons un peuple de ces contrées , briser le cours de son existence au Caucase, transporter son âme et son génie, et ressusciter avec une nouvelle vigueur au milieu des plaines de l'Europe septentrionale.

Nous avons dit que cette création nous semblait être le premier chant d'une grande épopée nationale; il n'est par conséquent pas étonnant que plusieurs passages en soient obscurs, même pour la masse des compatriotes de l'auteur; mais aussi ne saurait-on douter que ces obscurités ne fussent disparues si toutes

les conceptions du poète, que nous voyons poindre aujourd'hui en boutons, avaient eu le temps de s'épanouir en fleurs dans l'œuvre complète. Maintenant, ce chant unique, isolé, ne peut que nous étonner par l'immensité de sa base et par ses contours monumentaux.

En effet, si à l'instar de ces critiques, qui s'eflforçant de prouver leur profonde perspicacité, recherchent et souvent créent euxmêmes des analogies et des allégories auxquelles le poète n'a jamais songé, si, disonsnous, nous devions déterminer quelle idée du jour, quelle position nationale, actuelle, ou quels personnages types fictifs ou réels fixant aujourd'hui l'attention générale, l'auteur a voulu retracer, nou$ serions obligé de procéder comme le sculpteur romain du gladiateur mourant. On sait que pendant l'exposition de sa statue, forcé de répondre à ces questions: «lequel des gladiateurs du cirque avez-vous voulu représenter?» — est-ce Cajus, ou Sporus, ou PoUion le Syrien, l'artiste dut nécessairement répliquer que ce n'était ni le premier, ni le second, ni le troisième, ni même aucun autre de leurs compagnons, mais bien l'idéal du gladiateur mourant, créé

en vue non du présent, mais du jugement des siècles futurs, offrande déposée sur l'autel de Fart, pour rhumanité et non pour l'intérêt actuel d'une génération passagère.

Le Roi-Esprit que le poète fait passer par toute l'échelle du crime, est cependant un tyran d'une nature toute différente de celle que l'histoire nous a transmise dans les portraits des plus grands persécuteurs de l'humanité, n est censé avoir conquis le monde à la tête de ses Germains, il s'asseoit alors sur son trône et, voyant dans sa personne la réalisation de la puissance terrestre, il se croit destiné à remplir une mission surhumaine; il considère l'essence de sa nature comme supérieure à celle du commun des hommes, et ne voit en eux que des chififres dont il a le droit de se servir pour résoudre son problème.

C'est ainsi qu'Alexandre le Macédonien, une fois qu'il eut promené sur la surface du globe ses aigles victorieuses, crut sentir en lui une transformation, une élévation de son être, et se proclama fils de Dieu.

Mais quelle est donc cette idée dont le poète a embrasé la poitrine de son héros? —

C'est la seule idée sublime qui, dans ces temps anterchrétiens, ait pu 'naître dans la tête d'un sauvage, homme de génie. Le farouche conquérant, après avoir soumis sous son sceptre de fer toutes les forces terrestres, se sent rempli d'un sentiment indicible d'immortalité qui l'amène à cette conjecture qu'il existe en dehors de ce monde une puissance suprême, aux volontés de laquelle les hommes et ceux qui les gouvernent, sont subordonnés. Il s'agit donc ici de résoudre la question de l'immortalité de l'âme, de reconnaître le grand principe de la sagesse et de la miséricorde, et le superbe autocrate ne voit aucun moyen de s'en convaincre, si ce n'est en jetant un défi à ce principe suprême, par une violation absolue de tous les droits qui s'éveillent spontanément au cœur de l'homme.

Si, après avoir épuisé tous les moyens possibles, aucun signe ne vient à paraître dans les deux pour prouver qu'il y a une puissance surnaturelle qui s'intéresse au sort des mortels, alors se dit l'exterminateur, l'humanité n'est que poussière, la terre que poussière aussi, et moi rien d'autre qu'un glaive forgé pour un moment par le hasard.

Aussitôt cet homme, sentant que cette idée qui vit sur le Sol slave s'est incarnée en lui, emploie pour la réaliser la philosophie de l'action, saisit la hache du bourreau et se met à l'œuvre. Il étouflfe dans son cœur tous les sentiments humains auxquels l'entraîne parfois sa grande nature; tout pénétré ^ son idée gigantesque, c'est à travers des torrents de sang qu'il marche droit à son but, et sa pensée s'épuise à inventer mille tortures.

Plus profond dans sa conception, plus terrible dans le développement de son caractère que Macbeth, il est presque disculpé par l'idée philosophique qui l'anime, et par le génie de son époque. Aussi toute sa narration n'estelle pas une forfanterie comme celle de la plupart des héros des épopées classiques, mais plutôt une confession douloureuse, avec la consciefase de la valeur des moyens dont il se sert pour arriver à son but. Il se plaint, il s'accuse du profond de son cœur et pénétré du sentiment général de l'immortalité, et, bien qu'il soit obligé de racheter au prix de la perte de son âme la future existence éternelle du génie de son peuple, il reste animé de la conviction qu'il a, d'avoir fait

jaillir cette immortalité du sein même de sa patrie.

Ce sentiment à la fois douloureux et inspirateur se reflète fortement dans les dernières strophes du poème.

Le Boi' Esprit extermine, mais il ne dissout pas les parties vitales de son peuple; il les cimiente au contraire par le sang, il habitue sa patrie à la souffrance, il la retrempe pour les adversités qui l'attendent dans l'avenir, il élève son génie au-dessus des douleurs matérielles et par là, rachète son immortalité dans l'histoire. Son plan, comme nous le voyons, embrasse un avenir séculaire, l'histoire le confirme, le présent de la Pologne l'atteste chaque jour, et son avenir en prouvera toute la vérité.

Qu'il nous soit maintenant permis de placer sous les yeux du lecteur l'œuvre entière de Slowacki; il ne serait pas possible d'en donner de simples extraits, car tous les anneaux de cette chaîne poétique sont tellement rivés les uns aux autres, qu'en les détachant, au lieu d'offrir au public un tableau vivant, on ne lui présenterait que cette nature morte qu'Horace appelle .«de^î/eda mernbra poetae^y.

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