‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 4 sur 180 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

À l'intérieur, les ducs régnants étaient en proie aux horreurs de la guerre civile: ces guerres obéraient les finances et minaient leur autorité. Croyant remédier au mal, ils accordaient des immunités, des prérogatives, des priviléges ; ce qui n’avait d’autres résultats que de donner de l'extension à l'aristocratie, et si cette caste est funeste au peuple, elle l’est pourle moins autant aux rois.

Cependant, quelles que soient les calamités qui marquèrent cette époque, il faut peut-être moins en accuser la nation, les hommes, les choses, que le temps. Le reste de l'Europe eut à souffrir aussi de semblables partages, de semblables invasions.

Au xive siècle, époque où régnaient Wiadislas et son fils Kasimir, les idées gouvernementales dans plusieurs royaumes de l’est et du nord de l’Europe se liaient étroitement à l’action des Etats, et surtout avec l'ordre équestre ou la noblesse. Les trônes, en perdant des familles qui se succédaient depuis des siècles, devenaient électifs, soit par extinction, soit par cession, comme on le vit dans les familles des Abmuses ou Arpades, en Hongrie (1301); des Przémyslas, en Bohême (1306) ; des Haralds-Haarfragues, en Norwége (1519) ; des Skioldungs, descendant des Epritsenes, en Danemark (1375).

La famille des Folckungers, de Suède, qui devait hériter de toute la Skandinavie, s’éteignit ; celle des Piasts eut la même destinée (1370).

Gr

Les successeurs de Rurik abandonnèrent leurs droits sur différents points. Les margraves d’Autriche et de Brandebourg moururent sans postérité.Ainsi devait surgir un autre ordre de choses.

La maison d'Anjou, non contente de ses possessions en France, non contente de sa couronne des Deux-Siciles et d’avoir acquis celle de Hongrie, convoitait encore le sceptre de Pologne, se basant sur les liens de parenté qui l'unissaient à Wladislas-le-Bref.

La maison de Luxembourg, riche de ses

comtés d'Outre-Rhin, mais plus insatiable que riche, cherchait le moment de ressaisir la couronne d'Allemagne ; en attendant, comme elle était héritière de la couronne de Bohême et qu'elle possédait la Silésie, son chef usurpait le titre de roi des Polonais.

Kasimir, en succédant à Wladislas, se trouva entre la perfide amitié du roi Jean de Luxembourg et l'amitié intéressée de la maison d'Anjou.

C’est sous de pareils auspices que Kasimir se présenta sur la scène du monde.

KASIMIR I", LE GRAND (1553-1370).

Kasimir fit célébrer avec pompe et magnificence les funérailles de Wladislas, et il lui fit élever un tombeau dans l’église cathédrale de Krakovie. Ce monument, le plus ancien de ceux qui ornent cette basilique, existe encore; il a échappé aux révolutions, et le temps semble l'avoir respecté.

Après les derniers devoirs rendus au feu roi, on procéda à l'élection de son successeur. Le testament de Wladislas ne désignait pas un héritier à la couronne ; mais, comme le testateur ne Jaissait qu’un fils, il avait sans doute regardé ses droits comme incontestables. Cependant de grands obstacles barraient le chemin du trône : d’une part, il fallait écarter Jean de Bohême, qui avait usurpé le titre de roi de Pologne ; de l’autre, les ducs de Glogau, qui se prétendaient héritiers polonais. La noblesse trancha ces difficultés en se prononçant en faveur de Kasimir.

Aussitôt les Etats se réunirent en assemblée à Krakovie. Il fallait remédier aux affaires intérieures du pays, il fallait surtout fixer les clauses de l'incertain traité conclu avec les Teutoniques.

Le roi de Hongrie, beau-frère et ami de Kasimir, lui envoya une députation pour lui offrir des secours en hommes et en armes; mais la noblesse avait parlé, et Kasimir avait été proclamé roi des Polonais, et fut couronné avec sa jeune épouse Anna Aldona, fille de Gedymin, grandduc de Litvanie. Cette solennité eut lieu le dimanche 25 avril 1335, jour de saint Marc l’évangéliste. Les fêtes, les tournois, les revues militaires, se succédèrent après la cérémonie ; toute la Pologne y prit part, car c'était vraiment un événement national.

Kasimir, né en 1310, n'avait alors que vingttrois ans. Son développement physique avait été

précoce, et bien jeune encore, il avait pris part aux expéditions de son père, qui lui avait donné, outre cette marque de confiance, la direction des affaires civiles. Cependant, quand il monta sur le trône, le sénat jugea à propos de l'assister d'un conseil, et le choix tomba sur Jasko ou Jean de Mielsztyn, homme de talent et de probité à toute épreuve.Cet habile ministre contribua puissamment à l'illustration du règne de Kasimir.

Kasimir, en acceptant la couronne, s’imposait une grande et pénible tâche ; le dehors et le dedans méritaient une attention sérieuse. Jean, roi de Bohême, affichait toujours des prétentions au trône de Pologne, et, en attendant le fait, il prenait le titre de roi des Polonais, et engageait les ducs de Silésie à se déclarer ses tributaires.

Les chevaliers Teutoniques, dont l'ambition et l’avidité étaient insatiables, et qui aimaient mieux prendre que recevoir, S'emparèrent consécutivement de la Poméranie, de la terre de Michalow, de celle de Dobrzyn, et enfin de la Kuiavie, La terre de Culm, que la Pologne leur avait donnée, était trop peu de chose pour des moines soldats ; ils augmentèrent donc leurs possessions par la force, par la ruse ou par des marchés illicites, disant que leur qualité d’Allemands ne leur permettait pas d’appartenir au roi de Pologne, et acceptant des secours de l’empereur Louis, des Bohémiens et des princes germains.

Les ducs de Mazovie, alliés des Teutoniques, firent par crainte une ligue avec les Allemands, et Wanko ou Wenceslas, duc de Plock, cousin et beau-frère de Kasimir, se rendit tributaire de la Bohême; ce prince parjure s’unit enfin aux Silésiens pour se placer hors la dépendance de ses maîtres légitimes.

Il faut ajouter à ses embarras, la licence inté-

rieure, la tyrannie des seigneurs favorisés par le partage du pays, le petit nombre de villes et de châteaux fortifiés, le brigandage des grandes routes et les invasions continuelles des voisins. Le commencement de ce règne, comme on le voit, était hérissé de difficultés, et il fallut une énorme capacité pour en triompher.

. Le trésor royal, géré avec économie par Wladislas, était dans un état assez florissant, mais pour subvenir à tant de besoins urgents, l’ordre, la bonne administration de Kasimir étaient indispensables; il trouva le moyen d'augmenter le trésor et d'améliorer la situation du pays; les traces de ce qu'il a fait, tout empreintes d’une imposante grandeur, sont encore répandues aujourd’hui sur la surface de la Pologne.

Kasimir immola ses justes ressentiments; il sentait le besoin de la paix ou au moins d’une trève avec ses voisins les plus dangereux. Les chevaliers Teutoniques, malgré l'échec de Plowcé ( 27 septembre 1551 ), étaient encore assez redoutables : il était donc important de les maintenir pour quelque temps.

Le roi des Polonais envoya une députation à Thorn (avril 1835), et les rois de Bohême et de Hongrie furent appelés à être médiateurs dans le traité de paix. Kasimir avait senti que cette manifestation conciliante était le seul moyen de relever le commerce, l'industrie, et d'arrêter les abus et les malversations de l’intérieur. La position du roi était dangereuse : il avait deux extrêmes à éviter, ou le trop de clémence ou le trop de sévérité ; sa conscience, un profond sentiment de justice, furent ses guides; mais dans toutes ses déterminations il prenait conseil de Jasko Mielsztynski. Il sévit contre les coupables. Ce rigoureux exempleétait nécessaire, et, en éloignant les causes de troubles et de désordres, il se fit respecter de toute la nation.

Parmi les coupables on comptait beaucoup de nobles et de barons. Sans égard pour leur rang, il en fit mutiler, pendre, noyer, rouer et écarteler un grand nombre, suivant l’usage de la justice du temps.

L'intervention des souverains qui se portaient médiateurs entre la Pologne et les chevaliers Teutoniques ne fut pas sans effet ; le roi Kasimir et le grand-maître Luder de Brunswick signèrent une convention à Malborg (30 avril 1354), par laquelle convention on s'engageait à prolonger Jjusqu'au.24 juin 1535 le traité conclu avec les Teuoniques, et sous la clause que lesdits chevaliers

Teutoniques rendraient à Ziemowit, duc de Mazovie, le château de Brzesc-Kuiïiawski et ses dépendances.

La Pologne, rassurée par cette paix et favorisée par une récolte abondante, commença à croitre en population et en richesses. Kasimir sut satisfaire aux besoins de cette difficile époque, et, tout en favorisant les regnicoles, il ne négligeait pas les intérêts des étrangers, sentant bien que chaque condition peut être utile à l'Etat, quand elle est placée sous des lois dont la force et la justice pèsent indistinctement sur tous. Parmi les étrangers fixés au sol de la Pologne, les enfants de Moïse l’occupaient particulièrement.

Les Juifs, de temps immémorial, avaient pris racine en Pologne; ils s'étaient répandus dans les provinces méridionales et dans les terres russiennes. Les rabbins font mention dans leurs écrits d’un royaume juif qui devait exister non loin de la mer Caspienne. Le moine Nestor, écrivain russien, natif de Kiiow, rapporte que les Juifs du royaume de Koasar envoyèrent des ambassadeurs à Wladimir-le-Grand (980-1015), avec des présens considérables, pour proposer à ce roi d'embrasser la religion juive, proposition qui fut vigoureusement rejetée, comme on le pense.

Lorsdes expéditions de Boleslas-le-Grand (1018) et de Boleslas-le-Hardi (1074), il y avait à Kiiow un grand nombre de Juifs; mais ils ne se répandirent dans toute l'étendue de la Pologne, qu’en l'année 1096, sous le règne de Wladislas Ier, Herman. En butte aux plus cruelles persécutions en Espagne, ils s'enfuirent et vinrent chercher un asile sur les bords du Rhin; lefanatisme des Croisés les chassa, et ils furent contraints de se réfugier en Bohême; persécutés en Bohême, ils cherchèrent à éviter les lieux où ils pouvaient. rencontrer les Croisés. La Pologne, toujours hospitalière, leur ouvrit ses portes ; repoussés de partout, ils s’attachèrent ou plutôt ils se fixèrent dans ce généreux pays. Le costume des Juifs est moitié oriental, moitié espagnol, mais plus allemand qu'autre chose, et c’est ainsi qu'il s'est maintenu jusqu’à nos jours.

Sous le gouvernement de Boleslas-le-Pieux, duc de la Grande-Pologne (Kalisz, 1264), on.

permit aux Juifs de jouir dans le commerce des mêmes avantages que les autres négociants, et il fut défendu de convertir par la force leurs enfants à la religion chrétienne ; leur personne de-

vint inviolable comme celle de tout autre citoyen, et leurs tombeaux furent respectés.

Kasimir renouvela ces institutions dictées par Thumanité et la justice. Ce fait est beau par luimême, et il ne perd rien de son prix, en disant que Kasimir avait pour maîtresse Esther, juive d'Opoczno; c’est au nom de cette femme qu'il aimait, qu'il rendit les décrets en faveur des Juifs; par la suite ils furent insérés dans le statut d'Alexandre. L'histoire a montré s'ils étaient reconnaissants de ces bienfaits. 2

Après avoir conclu le traité avec les Teutoniques et apporté une grande amélioration dans les affaires intérieures, Kasimir tourna son attention sur la Bohême. Charles Ier, roi de Horgrie, beau-frère de Kasimir, et que celui-ci avait choisi comme médiateur dans la cause des chevaliers Teutoniques, Charles se chargea de réconcilier les rois de Pologne et de Bohême. Le roi de Hongrie convoitait trois grandes couronnes pour ses trois fils : pour l'un il voulait Vienne, pour l'autre il voulait Naples, et pour Louis, le plus jeune de ses fils, il voulait Krakovie, dans le cas, c'est-à-dire, où Kasimir mourrait sans enfant nâle. En attendant, il cherchait à évincer les Bohémiens, redoutant leurs prétentions, et à l’occasion du traité conclu par sa médiation avec les Teutoniques, il demanda à Kasimir ia succession à la couronne pour son fils Louis; mais le roi de Bohème avait aussi la main ouverte pour s’emparer de cette survivance ; et lui, il faisait valoir des droits qu'il avait acquis par le faux testament de Griffine, femme de Leszek. Toutes ces choses, toutes ces ambitions plus où moins mal fondées, embarrassaient le trône. Puis, venait encore à la traverse Jean de Luxembourg, successeur des deux Wenceslas, qui persista à ne point recon-

… naître Wladislas-le-Bref, pour se ménager la Silésie, dont il avait poussé la conquête avec une opiniâtreté sans égale, et en vertu de ce prétendu droit titulaire, il détacha la Poméranie de la Pologne pour la donner aux chevaliers Teutoniques, en se réservant de leur vendre la terre de Dobrzyn; mais ce trafic ne l’empêcha pas de forcer Wenceslas, duc de Posen, à lui faire hommage de vassalité, comme on l’a vu plus haut.

Jean voulait régner sur plusieurs pays en Eu-

rope, etil voulait aussi conserver la Silésie, dont il

— m'eût jamais fait la conquête, sans la désunion qui

régnait entre les ducs; ces rejetons dégénérés de

la race illustre des Piasts étaient peu soucieux de l'intérêt du pays.

La Pologne avait des droits imprescriptibiès sur la Silésie; son possesseur ou usurpateur ne pouvait la garder sans l’assentiment de son souverain légitime ; mais, comme l’un ne devait pas donner son assentiment et que l’autre ne voulait pas abandonner sa proie, Kasimir, sur la demande du roi de Hongrie, convoqua une assemblée préliminaire à Trenczyn ou Trentschin sur le Vag (24 août 1535). Il envoya cinq négociateurs dépositaires de sa confiance; mais les deux premiers, Spytek, castellan de Krakovie, et l'abbé, Zbigniew, chancelier de Krakovie, favorisèrent ! le parti de la Hongrie, et obtinrent du roi Jean de Bohême la renonciation au trône de Pologne pour lui et ses successeurs, sous peine d'excommunication en cas d'infraction. L'intérêt de la cause nationale défendait autant de protéger la Hongrie que la Bohême; mais les largesses et les promesses du roi de Hongrie firent taire la conscience des négociateurs.

En vertu de ces négociations, Kasimir s'engagea à payer aux Bohémiens 20,000 gros de Prague (16,000,000 florins de Pologne, c’est-àdire 10,000,000 de francs ); il renonça à ses droits sur la Silésie, qui se soumit, avec ses ducs, à la Bohême. Il renonça aussi aux droits qu'il avait sur les terres de Breslau, de Glogau et de Ploçk en Mazovie. Il paya aux Bohémiens la moitié de la somme, et l’autre moitié tut répartie en deux termes.

Mais, comme ces conventions n'étaient pas définitives, les parties intéressées voulurent se réunir en un congrès général. À cet effet, Kasimir, assisté du duc de Lenczyça, de Dobrzyn, et d’une suite nombreuse composée des dignitaires de la Pologne, se rendit à la cour du roi Charles de Hongrie, à Wyszogrod ou Wissegrad , sur le Da nube (entre Gran et Waatzen). Le roi Jean de Bohême, son fils Charles, marquis de Moravie, et les plénipotentiaires des chevaliers Teutoniques, s’y rendirent aussi. Les délibérations du congrès (22 novembre 1555) eurent le résultat suivant : que les Teutoniques rendraient la terre de Kuïavie et celle de Dobrzyn, en échange de la Poméranie que leur céderait le roi Kasimir.

Certes, le sacrifice était grand, mais c'était le seul moyen d'assurer le repos de la Pologne.

Le roi de Hongrie traita ses illustres hôtes avec une rare magnificence tout le temps que dura le congrès. Les tables, toujours dressées, étaient servies avec luxe et profusion, et dans l'espace d'une quinzaine de jours les têtes eou-

POLOGNE

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