‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 61 sur 180 · TRADUIT DE MICKIEWICZ · texte numérisé non relu

TRADUIT DE MICKIEWICZ

Vois ce vieillard aux vêtements étranges, Sa barbe et ses beaux cheveux blancs; Deux beaux garçons, roses comme deux anges, Guident vers nous ses pas tremblants.

Il suit la route en jouant de la !yre Les gars jouant du chalumeau:

Sur son passage on se presse, on admire, On veut l’amener au hameau.

« Viens égayer la fête du village, Les fruits ne nous manqueront pas :

Les dons du ciel, gaiment on les partage, Et notre gîte est à deux pas.»

Ea inclinant son front couvert de neigr, Sous un tilleul il vient s'asseoir:

A ses côlés s'établit son cortége, Admirant la fête du soir.

Ici l’on danse, un bûcher fume et brille, À l’entour filles et garçons,

Formant la ronde où le plaisir pétille, Célèbrent les jours des moissons.

À son aspect on s'arrête : --- Silence!

On n’entend plus le tambourin,

Le feu pâlit, et la foule s’élance Vers le siége du pélerin.

« Digne étranger, salut ! le ciel l’amène, La joie habite nos séjours,

Tes pieds sont las d’une course lointaine, Chez nous viens passer de beaux jours »

Is l’entraînaient vers les riches corbeilles, Et vers le siége de gazon:

« Veux-tu goûter ce vin de nos abeilles, Ou bien les fruits de la saison ?

» Voici ta lyre et voilà nos offrandes, Que ces enfants suivent ta voix:

Chargés par nous de présents, de guirlandes, Chantez-nous un air tous les trois.

— C’est bien, dit-il, écoutez, je commence:

(L'essaim à l’entour se serra);

Que voulez-vous, chansonnette ou romance ?

Un sonnet? — Ce qu’il vous plaira.»

I! prit son luth, et vidant une coupe Où pétillait le plus doux miel,

Il fit un signe aux enfants, à sa troupe, Ét chanta les yeux vers le ciel :

(f) Dudarz, L'idée en est prise d’un chant populaire.

« Amis, je vais de village en village, Longeant le rapide Niémen,

Chantant toujours en mon pèlerinage Les joyeux refrains de l’hymen.

» À m’écouter aucuns trouvent des charmes, Pourtant ils ne comprennent pas

Je vais plus loin en essuyaut mes larmes, Et le Niémen guide mes pas.

» Si dans ces lieux quelqu'un pouvait m'entendre Il viendrait me presser la main;

Méler aux miens les pleurs d’une âme tendre : Ici finirait mon chemin. »

Le vieiïlard cesse, et d’un regard humide Parcourt les bosquets et les champs.

Quelle est au loin cette vierge timide, Debout, attentive à ses chants ?

Sa main commence une écharpe de roses, Faisant, défaisant tour à tour ;

Et ce berger, contant de douces choses, Recevant ce gage d'amour ?

Comme un blanc lis sa figure est baissee, De cheveux d’or, les yeux voilés ;

Son front est calme ; hélas! mais sa pensée S’enfuit vers les jours écoulés.

Comme la feuille au rosier se dérobe Dans le silence des zéphirs,

Sur sa poitrine ainsi frémit la robe, Et l’on n’entend pas de soupirs!

Bientôt sa main cherche une feuille morte Qu'elle gardait près de son cœur,

Elle la jette, et la brise l'emporte :

Le nouvel amant est vainqueur !

Elle la jette, elle lui parle encore, Levant ses regards vers les cieux ; Son teint si pur d’incarnat se colore, Et des pleurs roulent dans ses yeux.

Le barde alors avec un œil de flamme Observe les traits de l’enfant:

, En préludant, il pénètre son âme

D'un regard vengeur, triomphant.

Ei de sa lèvre il approche l’'amphore, Le luth s’anime sous ses doigts,

I! fail un signe, et d’un accent sonore Ainsi commencent tous les trois

« Pour qui fais-tu si belle tresse

De lilas, de rose et de thym ?

O quel trausport et quelle ivresse A celui qui prend cette tresse,

De son bonheur gage cerlain!

Mais pourquoi pleurer, ô maîtresse!

Quand ta main achève une tresse De lilas, de rose et de thym?

» À celui-ci donne la tresse

De lilas, de rose et de thym; L'autre L’adore avec ivresse

Et son jour pâlit au matin :

Garde les pleurs et la détresse Pour celui qui meurt, maîtresse!

Puisque l’heureux obtient la tresse De lilas, de rose et de thym (1). »

Le chant finit : et partout sur la plage S’étend un bruit multiplié :

«On l’a connu, chez nous, dans le village, L'auteur, nous l’avons oublié. »

Le barde alors soulève un front austère, Les doigts sur les cordes d’airain.

« Je vais, dit-il, démêler ce mystère Et nommer l’auteur du refrain.

» Lorsqu’autrefois, guidé par mon étoile, Je vis le château des croisés (2),

Un beau jeune homme arriva sous la voile, Des bords par Niémen arrosés.

» Il souffrait tant! le secret de ses larmes Aux siens fut toujours étranger ;

Dieu seul connut ses soupirs, ses alarmes, EL Dieu seul pourra les venger.

» Soit que la mer à l’orient s’enflamme, Que la lune brille au zénith,

Je l’ai vu fuir la tristesse dans l’âme Parmi les brisants de granit.

» Sur les écueils battus par la tempête Il bravait les vents et les flots :

Des noirs récifs il gravissait la crète, Aux mers confiant ses sanglots.

» Je m'approchai du jeune homme en délire; Ilne semblait pas m’éviter!

Sans dire un mot, je fis parler ma lyre, Et puis je me pris à chanter.

» Il s’attendrit, de loin me fit un signe Que mon luth calmait ses douleurs:

À m'approcher bientôt il se résigne, Alors nous mélâmes nos pleurs.

» Depuis ce jour il chercha ma présence, Il partagea mon amitié,

Comme autrefois, il gardait le silence, Et je me laisais par pitié.

(1) Ces deux triolets sont de Thomas Zan.

(2} Kœnigsberg,

» Lorsque bientôl sa peine trop amère L’eut brisé, mourant, il pâlit;

Je lui donnai tous les soins d’une mère, Sans cesse au chevet de son lit.

» Quand tous les jours il s'éteint, il succombe, Un jour, il m'attire vers lui :

« Je sens, dit-il, le frisson de la tombe, Ami, Dieu m'appelle aujourd'hui.

» Faut-il encor que mes jeunes années

Dans l'exil se passent en vain? Un seul amour les a toutes fanées ; Mais le rêve, ami, fut divin!

» Tu sais ! depuis que ce roc solitaire Ensevelit tous mes remords,

Je n'avais plus de désir sur la terre :

Mon âme était parmi les morts.

» Jusqu'au tombeau tu me restes fidèle.»

Mélant ses pleurs avec les miens,

« Dieu, disait-il, reconnaîtra ton zèle :

Mais prends les derniers de mes biens.

» Te souviens-tu, barde qui me consoles, Du chant que j'aimais autrefois ?

Tu te souviens des plaintives paroles, Tu connais le rhythme et la voix.

» Regarde encor ceite boucle si blonde Voici le rameau de cyprès,

Ce sont pour moi les seuls biens dans ce monde,

Les seuls digues de mes regrets.

» Prends-les, peut-être, en remontant le fleuve,

Tu verras l’objet de mes vœux ; Dis-lui ce jour qui la fait libre et veuve:

Rends-lui ce refrain, ces cheveux.

» Comblé de soins par ma Vierge chérie, Dis-lui...» Mais son œil s’est terni;

Il commençait le saint nom de Marie, Les anges aux cieux l'ont fini.

» Dans les douleurs d’une lente agonie Il voulait me parler encor;

Montrait son cœur, et la plage bénie Vers où son âme a pris l'essor.»

Le barde achève, et d’un regard oblique Semble chercher autour de lui :

De sa cemnture il tire la relique, Déjà la bergère avait fui.

| Au loin, pourtant, il voit un blanc fantôme.

D'un voile étouffant ses sanglots :

Il aperçoit à son bras le jeune homme, L’entrainant parmi les bouleaux.

Et du vieillard on envahit le siége :

Quels sont ces secrets étonnants?

Il les ignore, ou les connaît, que sais-je!

Mais il ne dit rien aux manants.

J. CHRISTEIN OGTRO ws&t.

INTERRÉGNE (14%).

Le testament de Kasimir IV garantissait à son fils Jean-Albert la succession au trône ; mais la noblesse, jalouse des droits qu'elle s'était créés, se récria contre la décision du monarque défunt, et elle se réunit à Piotrkow (15 août 1492) pour procéder à l'élection; alors plusieurs coteries se formèrent, et chacune voulait dominer. |

Dans ces discussions confuses, les uns soutenaient que l'élection devait absolument avoir lieu, parce que Wladislas, fils aîné de Kasimir, possédant déjà deux couronnes, ne pouvait gouverner un pays qui nécessitait incessamment la présence de son roi. Quant à l'élection du fils puiné, elle était impossible, car elle eût compromis les liens qui unissaient la couronne à la Litvanie; et le troisième fils, Alexandre, qui avait été agréé comme grand-duc de cette province, sans le concours de la noblesse polonaise, ne pouvait plus entrer en concurrence avec ses frères,

Wladislas et Alexandre se trouvant donc écartés, trois autres candidats se présentèrent sur la scène politique, et les partis se divisèrent encore. Les uns prônaient Jean-Albert ou OIbracht, vantant la renommée qu'il s'était acquise contre les Tatars, et les preuves de son courage personnel dans une bataille contre les Hongrois; mais d’autres lui objectaient précisément son peu de succès en Hongrie, et l’orgueil qu'il avait montré à différentes occasions.

Le second candidat était le jeune Sigismond, quatrième fils de Kasimir IV, et qui gouvernait déjà dans plusieurs duchés de Silésie. Les Tenczynski le recommandaient comme le plus digne de la couronne. L'archevêque de Gnèzne, Zbigniew-Olesniçcki, homonyme du cardinal, l'appuyait de son crédit. Mais on répondait à cela que Sigismond ayant l'espoir fondé de succéder

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