JEAN 1”, ALBERT
Pour prévenir de nouveaux troubles, Jean- Albert fit surveiller le parti mazovien, et il conclut avec son frère Wladislas, roi de Bohême et de Hongrie, une alliance offensive et défensive ; mais cette précaution parut bientôt superflue, car la mort de Jaroslawski et d’Olesniçki, arrivée sur ces entrefaites, délivra le roi de ses craintes.
Pour observer de plus près la Mazovie et la Poméranie, le roi partit, après la cérémonie du conronnement, dans la Grande-Pologne. Son élection, et l'idée qu'on avait dans les pays étrangers de la valeur de Jean Ier, Jui attira une ambassade de la part des Vénitiens; sous prétexte de le complimenter sur son avénement au trône, les ambassadeurs voulaient l'engager dans une ligue contre les Turks, qui venaient tout nouvellement inquiéter l’Albanie et leur enlever la ville et le port de Durazzo. Presqu'en même temps, le successeur de Mohammed [, Bayazid, son fils, qui avait pressenti le dessein de ces envoyés, et qui, se proposant d'attaquer la Hongrie, craignait qu’elle ne fût défendue par les Polonais, faisait offrir des présents à Jean- Albert et lui demandait une alliance et la confirmation de l’ancienne paix. Ne pouvant concilier des vœux et des propositions si opposés, le roi retint les ambassadeurs chez lui, et ne les laissa partir que l’année suivante (1493), après avoir préalablement arrêté et juré la paix avec les Turks pour la durée de trois ans ; car il ne pouvait s'occuper d'une guerre extérieure, ayant besoin de pacifier l’intérieur de la Pologne. D'ailleurs un nouvel orage, éclatant à l’est et au nord des possessions polono-litvaniennes, imposait l'obligation de veiller aux intérêts nationaux.
Malgré sa volonté bien connue d’envahir tous les apanages, le tzar de Moskovie, Yvan Vassilévitsch, par respect pour sa mère, n’osa encore se déclarer contre ses trois frères, Boris, André et Youri ou Georges. Mais à la mort de cette princesse, ses fils, se voyant menacés, s'entourèrent de tous les mécontents du système autocratique ; Yvan les rassura par un traité qui, en garantissant leurs domaines, leur interdisait toutes relations avec les ennemis intérieurs et extérieurs. Peu de temps après, André, le plus remuant, fut dupe d’un piége que le tzar lui tendit ; il l’attira au Kremlin, le fit arrêter et emprisonner (14953), et son apanage fut réuni au tzarat. Boris, mandé au palais, y arriva en tremblant ; cependant il revint à Volok, mais il mourut peu de temps après des suites de cette frayeur.
Cependant les relations diplomatiques embrassaient tous les États voisins. Les ambassades se succédèrent rapidement entre la Moskovie, d'une part, et de l'autre, l'Autriche, le Danemark et la Krimée, L'empereur, offrant une ligue contre le roi Kasimir IV, demanda une duchesse moskovite pour son fils Maximilieu, roi des Ro-
mains. Yvan, de son côté, pria ce monarque de lui envoyer des artistes et des mineurs pour exploiter les mines de son pays. Mais les négociations trainèrent; la duplicité autrichienne redoutant Fa fourberie kremlinoise, traita avec Kasimir; Maximilien se fiança à Anne de Bretagne; le Danemark se lia avec Moskou. Rebutés par d’intolérables avanies, et peut-être retenus par le tzar, les marchands du pays avaient cessé de fréquenter Azof et Kaffa, soumises aux Turks. Le pacha en accusa la mauvaise influence du tzar sur Mengli-Giérey. Mengli pria Yvan de le justifier devant le sultan. A cette occasion, Yvan écrivit à Bayazid Il, rejeta toute là faute sur les rapines et le despotisme du pacha, et ouvrit entre les deux États les voies aux négociations. Le sultan voulut répondre par une ambassade, mais les Litvaniens ne lui PERTE point de passer Kiiow.
Les relations diplomatiques n'étaient point tout à fait interrompues entre Yvan et Kasimir ; leurs négociations allaient souvent de l’un à l’autre ; maïs les hostilités, réduites à des courses de brigands, continuaient toujours ; et le tzar se gardait bien d’étouffer les intrigues qui suffisaient pour inquiéter Kasimir. La désunion qui existait entre Jean - Albert, roi de Pologne, et Alexandre, grand-duc de Litvanie, servait merveilleusement les intérêts du tzar. Yvan dirigea à la fois contre la Litvanie ses troupes et celles de ses alliés, Étienne de Moldavie et Mengli- Giérey. Le grand-duc Alexandre se sentait trop faible, et le roi Jean-Albert était trop circonspect pour pousser cette guerre ; après de longues négociations, interrompues et reprises, on fit un traité (14953) qui confirma la possession du duché de Novogrod-Siewiersky, envahi par le tzar. Ainsi se démembraient les provinces du
| grand-duché-Litvano-russien; mais comme pour
consoler Alexandre, Yvan promit de lui donner en mariage sa fille Hélène.
A peine ces affaires furert-elles terminées, que Jcan-Albert s'occupa tout entier de la Turquie. Il partit pour Lewoza, eu Hongrie, où Wladislas, Sigismond, Frédéric,nouvellement créé cardinal, et Frédéric, marquis de Brandebourg, s'étaient formés en congrès (17 avril 1494). A la suite d’un accord préalable avec ses frères, Jean Ier, pour venger la mort de son oncle Wladislas-le-Varnenien, et pour réprimer la puissance redoutable des Outomasns, résolut de leur déclarer la guerre, et, sous ce prétexte, d'enlever la Walaquie à l'hos-
podar Étienne et d'y placer Sigismond, frère cadet du roi des Polonais: Mais on jura que ces arrangements demeureraient secrets. Dès que le roi revint à Krakovie, le nouvel ambassadeur turk y arriva, pour confirmer le traité de paix de l'an dernier (3 juin).
A la fin de septembre, les Tatars de Pérékop envahirent la Podolie et la Wolhynie ; quelques troupes envoyées à leur poursuite les rencontrèrent à Wisniowieç, mais les Polonais furent battus, leurs chefs Kamiéniecki et Glowinski furent tués, et les Tatars se retirèrent impunément avec un butin.
Le tzar Yvan, jaloux de toutes sortes d'in-
fluences dans les affaires de Pologne, envoya enfin sa fille Hélène à Wilna, en 1495. Le père entendait qu’elle restât fidèle à la religion schismatique, qu'elle eût un temple dans son palais, ct aussi qu'elle lui servit d’espion et d'instrument auprès de son mari, rôle odieux qu'elle sut décliner avec une noble adresse. Sans réconcilier entièrement les deux princes, qui contiauèrent à s'envoyer des réclamations et des
plaintes réciproques, cette union les désarma au moins.
La trève avec les Turks étant expirée, Jean- Albert, voulant venger leur excursion. dans les Etats de son frère Wladislas, et brûlant d'étendre les frontières de la république et d'abattre la puissance ottomane, se prépara à une expédition, Il'obligea les Litvaniens, les Mazoviens et le grand-maître des chevaliers Teutoniques, Jean de Tiefen, à lui fournir des troupes qu'ils devaient à l’État pour leur contingent. Mais avant que ces secours arrivassent, le roi réunit jusqu'à quatre-vingt mille hommes avec d’immenses bagages et d'innombrables chariots, et cette troupe arriva à Léopol (mai 1497). Il envoya une députation à Étienne, pour l’engager à prendre une part active dans cette expédition. Étienne ne demandait pas mieux, et promit des secours contre l'ennemi de la chrétienté; mais averti à temps de ce qui se passait, Étienne, de son côté, envoya demander à Jean-Albert s’il entrait sur son territoire en ami ou en ennemi; il ajoutait que, dans le premier cas, il était disposé à lui fournir les secours promis ; mais que, dans le second cas, il le ferait repentir de son procédé.
L'ambassade valaque trouva le roi en marche, parce qu'il avait quitté Léopol dès le 26 juin; et au lieu d’aller par Kamiénec-Podolski vers la
mer Noire, comme cela devait être, il prit la route de Pokucie. Jean- Albert, irrité au vif de ces menaces, fit arrêter les ambassadeurs et ordonna de les transporter à Léopol. Sans attendre d’autres renforts, et s’imaginant que les populations viendraient se soumettre de bonne grâce, il mit le siége devant Soczawa qui était alors la capitale de la Moldavie.
Le feu continuel des canons polonais n'intimida ni les assiégés ni Étienne. Ce dernier ouvrit la campagne avec toutes ses forces. Il les avait augmentées de tout ce qu'il avait pu ramasser de soldats dans la Transylvanie, dans la Bessarabie, chez les Cicules ou Szekhely et les chez Turks. Le roi, ne pouvant pas prendre la ville, était constamment inquiété sur ses derrières par Étienne, qui faisait de fréquentes sorties des forêts, sans vouloir s'aventurer en bataille rangée. Trompé dans ses prévisions, et manquant de vivres, le roi accepta l'armistice; le roi de Hongrie s’en mêla comme médiateur, et les Polonais levèrent le siége de Soczawa (octobre 1497).
La conduite du roi était suffisamment punie par cette irréussite. Étienne en fut satisfait, et il conseillait sincèrement à Jean-Albert de revenir par un chemin plus sûr; car celui qu'il avait l'intention de suivre offrait des dangers par l'insubordination des habitants. Le roi s'obs'ina. Son armée outrageait les populations de la Bukovine ; aussi à peine entra-t-elle dans la forêt, dont le chemin n’offrait qu’un passage étroit entre deux rochers, que le roi fit marcher l’artillerie et la suivit dans sa voiture, car il était affecté d’une indisposition assez grave. L'artillerie et les bagages étaient déjà parvenus jusqu’à la moitié de la forêt, lorsque les Valaques s’'ébranlent de toutes parts, emportent lartillerie et encombrent le chemin d'arbres sciés dans ce dessein. Après eux arrive Étienne à la tête d’une troupe nombreuse, il charge les Polonais ; le roi fut lui-même enveloppé. Ses gardes lui sauvèrent la vie. La perte fut grande tant en hommes qu’en chevaux. Les plus malheureux furent ceux qui tombèrent au pouvoir d'Étienne : ils furent tous inhumainement massacrés sous ses yeux, ou pendus sur les arbres par les cheveux que les Polonais portaient fort longs, et qu’ils commencèrent depuis à couper court et même à raser, en ne laissant qu'une touffe au sommet de la tête. Cette triste défaite eut lieu le 26 octobre 1497.
Dégagés de ce mauvais pas, les Polonais ne ‘continuèrent leur route qu'avec crainte. Pressés par la faim et en butte à toute espèce de privations, ils furent encore harcelés les jours suivants. Étienne devança les Polonais, et se campa près de Czarnowiçé (Tschernovitz) sur les bords du Pruth, pour en défendre le passage. Une bataille sanglante fut livrée (2 novembre), les Polonais forcèrent le passage de la rivière, ils reprirent leurs avantages en rase campagne, et firent fuir devant eux ces mêmes ennemis dont ils ne pouvaient auparavant soutenir les approches. Les Valaques n'étaient point accoutumés à combattre dès qu'ils ne pouvaient plus triompher sans danger. Dès ce moment, l'armée polonaise arriva à Sniatyn et passa tranquillement le Dniester.
Rentré à Krakovie, Jean-Albert, indifférent à la honte de cette malheureuse expédition, insensible à l'affliction de la nation, y employa son temps en festins ou danses, jeux et galanteries, ne redoutant même pas de se compromettre avec quelques débauchés sur la place publique, Dans une de ces nuits d'orgies, il fut blessé,
Étienne, qui ne respirait que vengeance, enhardi par l’inconduite du roi, se joint aux Tatars et aux Turks pour envahir la Pologne. Bayezid, dont toutes les pensées étaient consacrées, autant que la dignité de son empire le permettait, ou à renouveler les anciennes trèves, ou à vivre en paix avec les puissances voisines, entretenait, depuis sept ans, des relations d'amitié avec la Pologne ; mais cette fois, il chargea Malkoutsch- Oglou-Balibey, gouverneur de Silistrie, de rompre brusquement l'harmonie qui avait régné jusque-là entre les deux nations.
Au commencement du mois de mai 4498, les Ottomans, au nombre de quarante mille, après avoir franchi le Danube, s’unirent aux Valaques, et, passant le Dniester, envahirent la Podolie. Leur première conquête fut le fort de Czarnkow. Le même sort rencontra Gologury et Glemiany.
La terreur les précéda quand ils s'emparèrent de Léopol, qu'ils mirent à contribution. De Léopol, ils marchèrent à Sandomir : la garnison du fort fut forcée, et l'ennemi marcha à Radom. Il s'aperçut qu'il ne pourrait s'en emparer sans perdre beaucoup de monde. Le chef s'arrêta donc, et envoya ses lieutenants, qui ravagèrent les contrées voisines. Brzeziny fut détruite et Warsovie entamée. Regorgant de butin et de
ques pensèrent à la retraite. Arrivant sur les bords de la Wistule aux environs de Sandomir, les Polonais se retranchèrent derrière des ravins qui se trouvaient sur la rive droite, pour se défendre ; mais les Turks les forcèrent et marchèrent en avant. Une autre opposition leur fut faite du côté de Lezaysk, mais ils battirent les Polonais et arrivèrent à Przémysl, après avoir franchi le San. De là ils prirent la route de la mer Noire, et allèrent se reposer à Ackerman, le Moncastrum des anciens, et le Bialygrod des Polonais (juillet 1498).
Durant ce terrible envahissement, les Ottomans enlevèrent près de cent mille jeunes gens et jeunes filles, car ils massacraient les vieillards et les vieilles femmes; les harems de la Turquie d'Europe, d'Asie, et de l'Égypte, furent peuplés de ces innocentes victimes. Le roi Jean-Albert se contenta, en attendant, de fortifier Krakovie : et il crut qu’en soutenant le siége, il né ferait que prolonger les malheurs. Ébranlé par les cris d'indignation, il se mit en campagne, mais ce fut lorsque l’ennemi commençait à se retirer dans ses foyers.
Encouragés par l'impunité de l'expédition du printemps dernier, les Ottomans, à la tête d’une armée plus formidable encore que la première, firent une nouvelle invasion au mois de novembre. Ils pénétrèrent cette fois du côté des sources du Dniester, et ravagèrent les contrées de Halicz, Zydaczew, Sambor, Drohobycez et autres, et y exerçaient d'autant plus de cruautés, que le pays étant dénué de soldats, ils pouvaient tout oser sans rien craindre.
Ils auraient porté le ravage plus loin, mais il survint tout à coup une neige si abondante, et presque aussitôt un froid si violent, que cette armée, qui n'était point faite à un si rude climat, se fondit presque entière. On trouvait les Turks dans le ventre des chevaux, et ils croyaient pouvoir y ranimer un reste de chaleur qu'ils sentaient prêt à s’éteindre. Le pays, couvert de caduvres et d'ossements de chevaux et de chameaux, offrait l'aspect le plus hideux. On comptait quarante mille Turks morts, et dix mille à peine purent repasser le Danube. Ce désastre resta dans la mémoire des Ottomans, qui n’osèrent depuis attaquer la Pologne, ils la regardaient comme protégée du ciel d'une manière spéciale.
Les historiens turks ne parlent pas de ce désastre, ce qui doune lieu à quelques critiques de
populations emprisonnées, les Ottomans -Vala- | le révoquer en doute; mais les historiens polo-
Eh
,‘ mais en parlent, comme nous venons de le rap-
porter. Quoi qu’il en soit, il est certain qu'en l'année suivante, 14499, Jean-Albert conclut une alliance intime (19 avril) avec ses frères, Wladislas de Hongrie et Alexandre de Litvanie, qui devaient agir contre les Turks. Le 23 (lu même mois, un pareil traité fut signé entre Jean [er et le tzar Yvan pour les affaires polono -moskovites. Eflfrayé de ces alliances, l’hospodar Étienne demanda la paix à Albert et l'obtint. Étienne promit d'assister le roi dans toutes ces expéditions et de prendre même les armes contre les Turks, si la Pologne jugeait à propos de leur faire la guerre. Bayezid lui-même envoya à Krakovie des ambassadeurs pour offrir une trève ou pour signer un traité de paix. Le sultan cherchait cette amitié, car les conquêtes qu'il avait faites de Venise, d'Istrie, de Frioul et de la Morée lui faisaient croire que tous les monarques de la chrétienté étaient déjà ligués contre lui. En effet, le sultan redoutait les armements de terre et de mer que Louis XIE, roi de France, et Ferdinand V, roi d'Espagne, faisaient chacun dans leurs États, et qu'ils disaient n'être destinés que pour aider ies Vénitiens à reconquérir tout ce qui venait de leur être enlevé par les Ottomans. Le dessein des deux rois était de s'emparer du royaume de Naples ; mais le prétexte dont ils avaient coloré leurs préparatifs de guerre fut très-utile aux Polonais, qui hésitèrent néanmoins à recevoir les propositions de Bayezid, et qui les auraient peutêtre rejetées, si la nouvelle invasion des Tatars
et celle des Moskovites ne les eussent obligés à
les accepter.
En effet, les Tatars envahirent deux fois dans cette année (1499) les possessions polonaises, la première fois vers la fin de juillet; c'est alors qu'ils ravagèrent la Wolhynie, Belz, Krasnystaw, Turobin, Krasnik, Lublin. Le roi quitta Krakovie avec ses troupes, et les envahisseurs se sauvèrent. Au mois de septembre, ils revinrent de nouveau, et pillèrent Lancut, Lezaysk, Zawichost, Opatow et Brzesc-Litewski, et ils s'enfuirent en emportant richesses et esclaves. Pierre Myszkowski, staroste de Léopol, les poursuivit saus grands résultats.
De son côté, le tzar Yvan-Vassilévitsch, comme s'il n'avait pas assez d'air pour respirer dans ses États, d’une étendue déjà bien respectable, convoitait toujours les possessions litvaniennes. En s'appuyant sur des motifs frivoles, il accusait le grand-duc Alexandre d'avoir négligé de bâtir
une chapelle dans son palais pour Hélène ; il se plaignait aussi qu’Alexandre, en lui écrivant, avait omis quelquefois de lui donner les titres qui lui étaient dus. Ensuite, disant que la rivière de l'Ougra était la véritable frontière de ses États, il s’en empara ; plus tard, il soutenait que le Dniéper devait servir de frontières pour mettre terme à toutes les incertitudes; mais cette fois, il disait que la Bérézina lui était indispensable, et, prenant par avance le titre de monarque de toutes les Russies, il affirmait qu'ayant complété ses États, ni lui ni ses descendants ne pourraient jamais rien exiger de plus. Eh bien, plus tard, les tzars diront que le Niémen et le Bug sont des fleuves moskovites ; ils déclareront que la Wistule, la Prosna et la Warta leur appartiennent frès-légitimement. Il viendra un jour où ils diront que la Saala et l’Elbe, qui parcourent les anciens pays slaves, leur appartiennent aussi. Cette conséquence est logique : déjà les historiographes du pays et les écrivains étrangers salariés s'efforcent de prouver, dans leurs ouvrages allemands et français, que tout ce que les tzars possèdent est une reconquéte !
Alexandre de Litvanie mit vainement en usage tous les moyens propres à apaiser Yvan; mais celui-ci voulait la discorde à tout prix, et il envahit le reste de la Sévérie, Starodub et Czernichow. Alexandre marcha jusqu'à Boryssow ; mais le duc Constantin d'Ostrog, s'étant uni à Stanislas Kiszka, marcha à la tête de trois mille cinq cents hommes et rencontra les Moskovites sur la Wiedrosza. L’ennemi avait quarante
. mille hommes : les Polono-Litvaniens furent bat-
tus, et Ostrogski, Oscik, Chreptowicz, Chlebowicz, Zenowicz, furent faits prisonniers (octobre 1499). Après cette victoire, les Moskovites assiégèrent Smolensk ; mais George Paç et Nicolas Sollohub se défendirent si bien, que lorsque Alexandre marcha à son secours, précédé par Bialy, palatin de Samosgitie, les Moskovites se retirèrent chez eux (1500).
Avec tout cela le tzar faisait la conquête du nord-ouest de la Sibérie, au delà des monts Ourals, et ne se reposait point de ses intrigues ; le séjour de sa fille en Litvanie l’autorisait à y envoyer autant d'espions et d'émissaires qu'il le voulait ; de son côté, Alexandre n'épargnait rien pour détacher entièrement de la Moskovie les provinces litvano-russiennes, et leur conversion au catholicisme lui semblant le plus sûr moyen d'y parvenir, il la pressa de toutes ses forces ; les
moines et les évêques, pour se faire bien venir du pape, y mettaient encore plus d'ardeur qu’A-
lexandre, et its finirent par recourir à la persécution ; le confesseur d'Hélène fut même chassé:
de Wilna. Alors plusieurs seigneurs et boïars se donnèrent à Yvan. Le beau-père et le gendre s'accusèrent réciproquement de perfidie; tous deux avaient raison.
Au milieu de ces événements, Alexandre sollicitait à la fois Méngli-Giérey, Étienne de Moldavie, Wladislas de Hongrie, Albert de Pologne et Walter de Plettenberg, grand-maître de Litvanie, qui se'ligua avec la Suède et les villes anséatiques pour embrasser sa cause. Mais parmi tous ces alliés, le princé de la grande horde joua un rôle important.
Schah-Akhmet, khan des Tatars établis au delà du Volga, manda au roi qu'il s’approchait du Dniéper à la tête de cent mille hommes, en lui déclarant que, s’il lui envoyait des secours, il se faisait fort d’exterminer les agresseurs de la Pologne. Jean-Albert et Alexandre le lui promirent, et remercièrent pour tant de dévouement. Le schah s’avança et occupa le pays situé entre Kiiow et Czerniéchow, où les princes polonais étaient convenus de le joindre avec toutes les forces polono-litvaniennes, Cette promesse solennelle avait été faite en pleine diète à Piotrkow avec les députés du khan (41 janvier 1501). Les Polonais l'avaient confirmée par des serments aussi solennels que s'ils n'avaient pas prévu la difficulté d'en remplir tous les articles; et les Tatars avaient juré de l’observer, en buvant de l’eau où ïüls avaient plongé la pointe de leurs sabres. C'était leur manière de constater la bonne foi de leurs engagements; et même, contre leur usage, ils maudirent à l'avance celle des deux nations qui oserait manquer à ses promesses.
Les députés s’en étaient allés chargés de présents pour Schah-Akhmet, et persuadés du zèle de la Pologne et de la Litvanie à concourir au dessein qu'elles lui avaient fait prendre. Ils savaient que la république devait seule recueillir les fruits d’une entreprise dont le succès était en quelque sorte assuré. Ce que les députés avaient vu durant leur séjour à Piotrkow, leur faisait croire que les Polonais ne trahiraient jamais leurs alliés. Étienne, hospodar de Walaquie,avait envoyé réclamer à la diète Pierre, fils d'Élie, son prédécesseur, qu’il soupçonnait de vouloir lui disputer le droit de gouverner son peuple. Pierre s'était mis sous la protection de la répu-
blique. Il paraissait que c'était de son intérêt d'accorder cet asile, car, en cas de rupture avec Étienne, il lui importait de pouvoir opposér un ennemi capable de faire une diversion en Walaquie. Cependant le traité que Jean-Albert avait conclu avec Étienne semblait ne pas permettre à la Pologne de servir de refuge au concurrent de son allié; et dans le temps qu’elle était exposée aux envabissements des Moskovites et des Tatars de Krimée, elle devait craindre d'attirer chez elle les Valaques.
Dans cette alternative, l'équité et la loyauté ne permettaient pas à Albert de livrer un prince qui s'était mis sous sa protection. Pour trancher la question, le roi se servit d’un moyen odieux. Il ne livra pas Élie, mais il le fit décapiter en sa présence et devant les ambassadeurs d'Étienne.
Cette étrange action étonna beaucoup les envoyés du schah, et ils augurèrent mal pour le compte de leur maître. En éffet, ni Jean ni Alexandre ne se pressaient d’aller au-devant du schah, qui, surpris de se trouver sans aide et sans conseil dans un pays inconnu, ne cessait d'envoyer des émissaires pour hâter kà marche des troupes qu'il attendait.
Sur ces entrefaites, le khan de Krimée, sollicité par les Moskovites, vint tout à coup fondre sur lui. On se battit à outrance, mais la victoire se déclara pour le schah, et cet événement, qui devait obliger les Polonaiset les Litvaniens à presser leur armement pour achever la défaite de l’ennemi, leur servit au contraire d’un nouveau pré-
texte pour tromper leur allié, malgré les preuves
qu'il venait de leur donner de la franchise de ses promesses. Ils feignirent de croire inutile d'assister un vainqueur. Mais en voulant lui persuader qu'il n'avait plus besoin, pour faire des conquêtes, que de sa fortune et de la terreur qu’il venait de répandre dans les États voisins, ils ne parvinrent qu'à éclaircir ses doutes. Le schah reconnut que ses timides et mauvais alliés n'auraient pas été plus’ disposés à le sauver d'une défaite qu'ils ne létaient actuellement à tirer parti de ses exploits. C'était précisément ce que voulait Jean- Albert, il lui convenait mieux que Mengli-Giérey se défendit du joug du schah Akhmet, et que chacün d’eux, se confiant toujours en ses forces et n’en profitant jamais, l'un et l’autre ne fussent occupés qu’à se détruire.
Mais tandis que roi manquait ainsi à ses engagements, Frédéric, fils de George, duc de Saxe, crut qu'autorisé par son exemple, il pouvait man-
quer à la reconnaissance et à la fidélité qu'il lui devait. Investi du titre de grand-maître de l’ordre Teutonique, par les intrigues de la mère d'Albert et par les soins d'Albert lui-même, il refusa de prêter hommage à la Pologne, selon les conditions du dernier traité de paix.
Le roi, moins surpris qu'irrité, se rendit à Thorn, d’où: il envoya des députés au grandmaitre, ou pour le rappeler à son devoir, ou pour le menacer de lui faire la guerre. rite
attendait des secours de l’empereur Maximilieiret
de plusieurs princes d'Allemagne qui, l'ayant éxcité à la révolte, voulaient lui fournirles moyens de la soutenir. Il cherchait par des promesses équivoques à gagner du temps, et le roi à se préparer à lui faire la guerre, lorsqu'il vint à mourir subitement d’apoplexie, le 50 avril 4501, à l'âge de quarante et un ans'et la neuvième année du son règne. Son corps fut transporté à Krakovie, et le 26 juillet enterré dans la cathédrale sous un-beau mausolée, |
Sous son règne, le duché de Zator, à l’ouest de Krakovie, et le duché de Plock, en Mazovie, furent réunis à la république : le premier au prix de 80,000 ducats ; le second à la suite de la mort de Janus, duc de Mazovie.
Les abus et l’insolence de l'aristocratie, augmentant toujours, replongeaient les pauvres paysans dans le malheur. Au commencement du règne, ces derniers jouissaient encore de certaines libertés, mais depuis la diète de Piotrkow {29 mai 1496) la noblesse et le haut clergé rendirent une loi somptuaire défendant aux paysans de porter des habits trop riches et d'afficher du luxe, et il leur fut interdit de devenir propriétaires de terres, Une autre loi fut rendue, qui, pour arrêter la diminution du nombre de bras nécessaires à l’agriculture, ordonna qu’un paysan ne mettrait qu'un de ses fils à l’école ou en apprentissage. La noblesse se réserva les hautes dignités ecclésiastiques, qui étaient interdites aux plébéiens et bourgeois. Le statut de Jean-Albert ratifia les lois de Kasimir IV, rédigées à Opoczno et à Nieszawa, en modiliant quelques articles. Ceux qui y furent substitués portaient qu'il n’était loisible au roi de faire aucune constitution, aucun appel à la guerre, sans avoir préalablement convoqué les diétines et les diètes. On suspendait les arrêts de la justice, on rendait inabordable l'accès des tribunaux. Les atteintes continuellement portées au statut de Kasimir-le- Grand, réduisirent les cultivateurs à l’état de
servage et d'esclavage ; enfin, la noblesse se déchargea de la rétribution de toutes les tailles en général. Callimaque, disait-on, était cause de cette révolte de la noblesse, car il avait formé le projet de relever la souveraineté royale et nationale aux dépens de l'aristocratie ; mais celleci, jalouse de ses droits exclusifs, mit tout en œuvre pour prévenir ce prétendu danger.
Ce Callimaque joua un grand rôle sous le règne de Jean-Albert. Natif de San Geminiano, en Toscane (2 mai 1457), il s'appelait Philippe Bonaccorsi; une grande connaissance des affaires lui donna le sobriquet d’'Esperiente. Il s'était donné, dans sa jeunesse, le nom de Gallimaque. Il avait d'abord été au service du pape Pie If; il était ami de Pomponius-Laetus, de Platina, et de quelques savants qui, appliqués àramener dans leur siècle la connaissance et l'amour des lettres, s’attachaient à découvrir les précieux ouvrages des Grecs et des Latins. Mais en voulant se former au goût d'Athènes et de Rome, ils furent accusés d’en avoir pris les mœurs et l’irréligion. Le pape Paul Il, successeur de Pie, fit emprisonner plusieurs de ces savants, qu'il traitait de novateurs. Bonaccorsi passait pour le plus dangereux. Forcé de s'enfuir de Rome (1467), il voyagea en Grèce, en Égypte, en Macédoine, et se retira en Pologne (1470). Le roi Kasimir EV lui confia l'éducation de ses-enfants (1480).Jean -Albert, devenu souverain, ne sut que le consulter et lui obéir. [1 est assez naturel que Callimaque, en profitant de
son influence, s’attira la jalousie des envieux, mais ilne pouvait pas voir sans peine les abus del'aristocratie. 11 disait qu'avec cet état des choses, il n’y avait pas possibilité d'existence politique pour un vaste empire; il parlait en faveur des
| masses, mais sa voix fut étouffée. On l'accusait des désastres de la Boukovine. On s’imagina que le roi, guidé par les intrigues de son confident italien, avait mené un grand nombre de nobles polonais à une mort certaine, pour diminuer le nombre des opposants.
Mais Callimaque tint tête à Forage ; il eriait, mais on était sourd à sa voix. Les imprécations de l'aristocratie redoublaient, mais Callimaque, jusqu'à la fin de ses jours (4€r novembre 1496), répétait : « Avec votre prétendue. liberté de caste, vous n'échapperez jamais aux griffes de vos ennemis. Le roi sera votre esclave, parce que vous lui Ôtez tous les moyens de faire le bien, mais à votre tour vous deviendrez les esclaves de vos ennemis ! ».
INTERRÉGNE ( 1501).
Trois mois s'étaient écoulés depuis la mort de Jean- Albert, et la noblesse paraissait être encore dans l'irrésolution ; mais les coteries de cette caste se préparaient en secret pour exploiter l'interrègne. Le 26 juillet eurent lieu les obsèques du roi, et aussitôt le cardinal Frédéric, archevêque de Gnèzne, convoqua la diète à Piotrkow (1er août 1501).
L'assemblée fut tumultueuse ; mais cette fois la noblesse n'osa pas se prononcer en faveur des étrangers; ses votes se partagèrent entre les frères de Jean-Albert. Une partie de la Peite- Pologne proposa Wladislas, roi de Hongrie ét de Bohême, et envoya même Kmita, Myszkowski et Wroblewski en députation pour lui offrir le trône, Mais les partis d'Alexandre, grand-duc de Litvanie, et de Sigismond, duc de Glogau, et d'Oppeln en Silésie, s’élevèrent contre Wladislas, en objectant son indolence, qui le rendait le jouet des Hongrois et des Bohémiens, et lui ayait attiré le sobriquet latin Rex bene, c'est-àdire le roi bien, car en souscrivant à la légère à toutes les pétitions, il avait coutume d’acquiescer à tout en disant bene, lors même qu'il donnait des ordres contraires ou accordait des priviléges contradictoires. On objectait de plus que tant de couronnes sur la même tête seraient désavantageuses à la Pologne, où le roi, comme en Hongrie, avait beaucoup d'ennemis. On hésitait donc entre Alexandre et Sigismond. Ce dernier possédait les plus brillantes qualités; mais en écartant Alexandre, on avait à craindre que la Litvanie ne se détachât de la couronne, car ce prince, comme on l’a vu, en était grand-duc.
Albert Tabor, évêque de Wilna, Jean Zabrzezinski, maréchal, et Nicolas Radziwill, échanson d'Alexandre, appuyèrent cet avis. Ils assuraient positivement que l'union des deux nations, telle qu’elle a été établie en 1499, ne souffrirait aucune atteinte ; que désormais les Polonais et les Litvaniens ne feraient plus qu’un seul peuple soumis à un même roi; que ce roi serait toujours élu en Pologne; que les grands et l’ordre équestre de Litvanie concourraient à le choisir; que les deux nations n'auraient plus que les mêmes conseils, le même esprit, les mêmes prérogatives, les mêmes intérêts, les mêmes espèces de monnaies ; que tout serait commun
entre elles : les pertes, les avantages, les biens et les revers; à cela près, qu'elles conserveraient chacune dans leurs tribunaux leurs anciennes lois et leur administration judiciaire.
Pour donner plus de poids à ces assurances, les députés litvaniens firent courir le bruit qu'Alexandre S'étant mis à la têted’unearmée, marchait sur Krakovie pour y faire valoir ses incontestables droits au trône. A cette nouvelle, la peur saisit l'assemblée, et Alexandre fut élu presque à l'unanimité. Dans l’espace de temps qui s’écoula entre l'élection d'Alexandre et son couronnement, le sénat polonais, réuni à Krakovie, gérait les affaires de l’État. Le schah Akhmet, apprenant l'élection d'Alexandre, crut devoir lui rappeler ses anciens engagements. À cet effet, il envoya une ambassade à Krakovie; celle-ci, reçue par le sénat, entendit les représentations du schah, mais sans rien obtenir de consolant. Le schah se plaignit par l'organe de ses envoyés; il reprochait aux Polonais de l'avoir fait venir si loin pour l’abandonner dans de vastes déserts où il manquait de subsistances pour faire vivre son armée. Il faisait dire que ses soldats, sans discipline, pressés par la faim et par la misère, pouvaient se répandre dans toute la Pologne ; qu'il ne se soutenait qu’à force de ruses et de combats partiels ; mais que si les Polonais se joignaient à lui, il se promettait de soumettre la Krimée.
Le sénat faisait des réponses évasives, et disait qu'il fallait attendre l'arrivée, à Krakovie, du nouveau roi pour prendre une détermination.
Ce coupable abandon ne tarda pas à produire un effet fâcheux ; et pendant que l'ambassade du schah se débattait inutilement, sa femme et la plus grande partie de son armée, ne pouvant plus supporter la disette et le froid, s’enfuirent en Krimée ; et cette armée se mit à la disposition du khan de la Krimée, et aussitôt elle fut employée contre les troupes qui étaient restées fidèles au schah.
Une bataille sanglante fut livrée danñs une plaine près de Kiiow. Le schah Akhmet fut battu. Il se retira à Bialygrod (Ackerman), n'ayant avec lui que trois cents chevaux. Contraint de sortir de cet asile, où les Turks, alliés du khan des Tatars, commençaient à lui dresser des embûches, il erra en Podolie. Il ne la quitta que lorsqu'il eut appris que les environs de Küow n'étaient plus occupés par l'ennemi. Il trouva dans cette ville le palatin ou gouverneur polona
pr.
nd (l (ll ( ue