‹ La Pologne martyr. Russie - Danube (volume 2)Chapitre 16 sur 28 · BU SERVAGE · texte numérisé non relu

BU SERVAGE

Un libre penseur de la Frise, officier sorti de la garde russe, qui nous a donné un livre piquant sur la tyrannie militaire qu'il avait vue et subie, M. Harrollarring, a pris celte épigraphe :Ausi (je l'ai osè),i 832 .

Peu d'années auparavant, un Allemand, le lieutenant Mœrtens, sorti aussi du service russe, auteur d'un petit volume sur les affaires étrangères de la Russie, s'était retiré à Dresde. Qui ne l'eût cru en sûrelé au milieu de cette capitale, sous les yeux de l'Allemagne? Il a disparu, cependant, sans laisser trace, et personne n'a pu dire ce qu'il était devenu (4829).

On accuse le gouvernement russe, et il n'en est pas fâché : il spécule sur la terreur.

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Au moment où l'on apprit la Révolution de juillet, deux ingénieurs français, très-connus, très-distingués, MM. L... et Cl..., étaient dans un salon de Moscou. Le premier se tut; le second parla, loua la révolution. Arrêté le môme soir, il partait pour la Sibérie, si notre ambassadeur n'eût été averti à temps et ne l'eût vivement réclamé.

Nul passe-port ne doit rassurer l'étranger. Kotzebue avait un passe-port prussien fort en règle lorsqu'il fut enlevé à Saint-Pétersbourg et mené d'une traite tout droit à Tobolsk. On avait voulu lui faire peur, et l'événement prouva qu'on avait parfaitement réussi. Il se convertit sans réserve, devint sincèrement bon Russe; si bien que l'empereur, charmé de lui au retour, le fit directeur des théâtres de la capitale. On sait que depuis cette époque sa plume, vendue à la Russie, trahit, calomnia l'Allemagne.

Notre ami, M. Pernet, directeur de la Revue indépendante, avait aussi un passe-port lorsqu'il fut traîtreusement arrêté. On le laissa librement voyager jusqu'à Moscou. Là, loin des yeux de l'Europe, loin de l'ambassade française, on le saisit sans prétexte. Aucun des Russes qu'il connaît n'ose réclamer pour lui. On le jette dans un bas cachot, au niveau du fond des fossés, de sorte qu'à travers ses grilles il eût toute la journée la vue et le bruit désolant des barbares exécutions que l'on y faisait. On lui amenait là, sous les yeux, des serfs que l'obligeante police impériale se

charge de bàtonner pour leurs maîtres. Ces cris, ces plaintes douloureuses, ces coups de bâton sonnant sur les os, les furieuses clameurs des bourreaux enragés à leur office, tout cela lui composait un spectacle d'enfer qui lui brisait le cœur, absorbait horriblement ses yeux, ses oreilles, et peu à peu son cerveau. Attaché à celte grille sans pouvoir s'en séparer, en deux joursilse sentait déjà devenir comme hébété; sapensée lui échappait...Mais que fut-ce donc encore quand on amena, demi-nues, deux jeunes filles de vingt ans, que leur maîtresse, une mégère, faisait cruellement flageller? C'étaient deux pauvres ouvrières en modes qui, ne se ci'oyant pas serves, avaient reçu leurs amants en l'absence de la maîtresse. Elle les fit déchirer de verges. Elles criaient grâce et se tordaient... A voir ces corps de femmes en sang et les nerfs à nu, notre compatriote était près de défaillir. Enfin, on ne s'arrêta que quand une des jeunes filles tomba et qu'on vit qu'elle allait mourir... Pernet se mourait lui-même.

Tout ceci, était-ce un hasard? Il faut ne pas connaître la Russie pour le croire. On voulait briser le Français, lui donner une forte et durable impression de terreur. L'étranger, en effet, a sujet de réfléchir quand il voit que du libre au serf la distance est si petite, que le moindre homme de police arrête le libre et le fait battre. Ces modistes n'étaient point serves; elles étaient probablement Françaises; les modistes le sont toutes.

Deux Allemands, sortant de Russie et mettant lepied

sur un bâtiment anglais, se jettent dans les bras l'un de l'autre : « Ah I mon ami ! s'écrie l'un d'eux, nous pouvons donc respirer ! »

Je ne sais si tous ceux qui partent de Russie peuvent ainsi se féliciter. La plupart y laissent une partie considérable d'eux-mêmes. Ceux qui y ont vécu quelque temps n'en parlent guère qu'avec beaucoup de prudence, soit qu'ils gardent un restede terreur qui ne les quitte jamais, soit qu'ils se soient assimilés à cet étrange pays, russifiés, pour ainsi dire. Ils ne nitmt point ce quil y a en Russie d'odieux ou de dénaturé; ils l'avouent, mais sans le blâmer. Ainsi, leur sens moral, affaibli et énervé, n'est plus celui des autres hommes. Ils sont devenus incapables d'un jugement ferme et sérieux.

La Russie, outre ses terreurs, a une puissance d'énervation considérable. Cette vie d'étuves et de bains chauds, ces maisons chauffées nuit et jour, les molles habitudes des pays d'esclaves, tout relâche la fibre morale. Le cœur, blessé d'abord des côtés barbares de l'esclavage, apprend à se taire ; les côtés sensuels prévalent. Tel qui fut révolté d'abord excuse ensuite, et finit en lui-même par trouver cela très-doux.

Un écrivain qui a passé vingt ans en Russie décrit le saisissement qu'il eut au premier jour où il entendit baltredes femmes. Leurs voix navrantes et déchirantes arrivaient à son oreille avec toute espèce de plaintes enfantines, d'une naïveté douloureuse, tous les mots

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caressanls par lesquels la victime espère adoucir le bourreau. La fille : « Grâce! pitié! pas aujourd'hui! je suis malade! épargnez-moi! » — La femme : « Grâce! je suis enceinte!... Ah! mon ami! doucement!... Vous allez tuer deux personnes 1 » Enfin, tout ce que la douleur et la peur peuvent inspirer de touchant. Il fondit en larmes. La princesse, maîtresse de la maison, qui le surprit dans cet état et qui ne pouvait le comprendre, lui dit ; « Ce qui vous trouble tant, c'est vous qui en êtes cause. Vous avez dit aimer les fraises; j'ai envoyé ces filles au bois, et elles se sont oubliées à danser dans le village. » C'était par bonté, par suite d'une attention pouiH'étranger, qu'elle faisait fustiger ses quatre-vingts domestiques.

Les femmes sont, en Russie, beaucoup plus nombreuses que les hommes ; l'armée fait une horrible consommation de ceux-ci. Elles travaillent peu aux champs, peu à la maison. Une domesticité oisive, avilie, est le lotd'une infinité des femmes. Une damerusse me disait : « Sur une petite terre de cent cinquante paysans, que je ne visite jamais, j'ai quarante /"i^mmes de chambre qui ne font exactement rien. » Elles sont comptées pour si peu, que les banques n'avancent d'argent que pour des serfs mâles; les femelles sont par-dessus le marché.

L'avilissement des femmes, toujours à discrétion, est une des choses qui mettent très-bas la Russie. La famille russe est moins garantie que celle du nègre.

Du maître aux serves, la couleur est la même, et les mélanges se font sans qu'une nuance accusatrice révèle la vraie paternité. De là, des effets hideux qu'on voit beaucoup moins dans nos colonies. Le maître fait servir ses frères, abuse de ses sœurs, souvent de ses filles. Et quand nous disons le maître, il faut entendre par là moins le seigneur que le vrai maître, l'intendant, l'agent brutal qui, dans une terre éloignée, sans contrôle ni surveillance, sans respect humain, violente à son plaisir celte population infortunée.

Quoi qu'on se plaise à dire sur l'insensibilité des serfs, nous n'en croyons pas moins que cette profanation continuelle de la famille est l'un des martyres de l'âme russe. Nul homme n'est si dégradé qu'il ne souffre de doute amer, ne sachant pas si les enfants qu'il embrasse sont à lui. Il n'y a nulle race, nul pays, d'ailleurs, où la paternité soit plus tendre. Sous l'outrage, ils baissent la tête. Mais comment s'en étonner? les révoltes sont isolées, sans espoir d'affranchissement; ils n'en viennent là qu'en acceptant la certitude de mourir sous le bâton. L'homme naîtprisonnier en Russie, captif par la nature même avant de l'être par l'homme. Les villages, à grandes distances, communiquent peu, séparés par les forêts, les marais, et la plus grande partie de l'année, par d'infranchissables fondrières. Là ils sont nés, là ils meurent, sous la main de fer du destin. Mais ils n'en ont pas moins un cœur, et ce cœur est d'autant plus attendri pour la famille,

DE LA RUSSIE. f»

que tout le reste est si dur 1 et le pouvoir, et le ciel.

On frémit de songer avec quelle facilité barbare on brise ces chers liens. Ce qui nous semble révolter le plus la nature, les enlèvements d'enfants , sont ordinaires en Russie. Personne ne s'en étonne. L'empereur en donne l'exemple. Il a pratiqué et pratique d'épouvantables razzias d'enfants. Après la révolution, c'étaient des enfants polonais qu'on enlevait sous le prétexte de les élever dans le rite grec. Les mères poursuivaient les voitures et se faisaient écraser aux pieds des chevaux. Plus tard, et aujourd'hui encore, il enlève les enfants des juifs à six ans, pour les préparer, dit-on, à la vie militaire. Les pauvres petits, durement menés, qui pour bonnes et nourrices n'ont que les Cosaques, meurent tout le long du chemin. N'importe, les conducteurs n'en amènent pas moins le nombre indiqué ; ils suppléent les morts en volant les enfants des paysans russes.

Les seigneurs prennent les enfants, non-seulement pour le plaisir, mais parfois par spéculation. Citons celui qui, dans ses terres, formait des petits danseurs qu'il exposait aux théâtres de Moscou et qu'il vendait 0 grand prix aux seigneurs qui font jouer l'opéra dans leurs châteaux.

Ces enfants, transportés ainsi dans un autre monde» recevant une éducation distinguée, meilleure parfois que celle de leurs maîtres, sont les plus malheureux de tous. Ils restent serfs; un caprice brutal peut à cha-

que instant les faire retomber dans la plus dure abjection du servage. Un jeune serf, que son maître avait envoyé en Italie et qui était devenu un excellent violon, souffrit tant à son retour, que, de désespoir, il maudit son art et se coupa un doigt pour se rendre incapable de tenir son instrument. Une scène encore plus tragique fut donnée par la barbarie de la maitresse du cruel Arascheieff, le favori d'Alexandre. Cette femme, non moins barbare, avait élevé, comme demoiselle de compagnie, une fille distinguée et charmante. Un jour, dans je ne sais quel accès de fureur, elle la fait saisir et fouetter. La sœur de la victime (qu'on dise encore que les serfs sont insensibles) poignarda la grande dame. Toute la maison passa par des tortures etfroyables et fut envoyée en Sibérie.

Un petit nombre de faits tragiques éclatent ainsi et saisissent l'attention. La plupart sont étouffés. Il est impossible de savoir tout ce que cette sombre Russie, ce vaste empire du silence, contient de douleurs. Nous savons quelques catastrophes. Nous ignorons ce qui serait plus important, plus instructif : la série des souffrances par lesquelles passe le serf, l'ensemble d'une destinée.

J'ai eu le rare avantage de connaître la vie complète d'une serve très-intéressante et très-vertueuse, qui, enlevée cruellement à sa famille par le caprice d'une grande dame, puis abandonnée par elle, a été ici domestique de dames respectables qui m'honorent de

leur amitié. Cette pure et sainte personne ne lit guère, je crois; si pourtant le hasard voulait que ces lignes tombassent sous ses yeux, qu'elle m'excuse de révéler, avec la barbarie de son pays, le mystère de son âme infiniment douce, sans fiel ni souvenir du mal, tendre et respectueuse pour ceux qui l'ont fait souffrir.

HSTOIRE DE CATÏA, SERVE RUSSE

Je n'ai pas besoin de dire que, dans cette histoire, très-simple en elle-même, j'ai soigneusement évité le moindre ornement d'imagination. Il n'est aucune circonstance que je n'aie connue par moi-même ou par des personnes très-sûres; leur nom seul, que je donnerai, sera pour le public la meilleure des garanties.

Tout le monde a vu Catya, sans la connaître, dans les tableaux où elle a servi de modèle. M. Paulin Guérin a placé sa belle tête dans plusieurs tableaux d'histoire. Le charmant peintre de femmes, M. Belloc, l'a peinte en sainte Cécile pour un curé de Paris, et a saisi parfaitement la douceur de son regard.

Sa précoce beauté la perdit. Elle était dans sa

famille, au fond de laRussie, fort au delà de Moscou. C'était une famille serve, mais de gens aisés : son grand-pùre, qui l'aimait infiniment , faisait le commerce de fourrures. L'enfant, âgée de quatre ans, jouait sur le bord d'un lac, tout près de la route, lorsque des voitures passèrent, les voitures d'une grande dame, la femme du gouverneur de..., qui voyageait avec ses enfants et toute sa maison. Elle remarqua la gentillesse de Catya, et, comme ses enfants étaient à peu près du môme âge, elle eut la fantaisie de l'avoir et de la leur donner pour jouet. Sans autre cérémonie, sans consulter la famille ni le maître auquel elle appartenait, elle la prit comme un chat qu'on trouverait sur la route; elle la mit dans sa voiture et poursuivit son chemin.

La famille, fort inquiète, apprit enfin l'événement. La dame s'était arrêtée dans une ville voisine. Le pauvre grand-père en larmes y court, offre une rançon, sa fortune entière, si l'on veut, pour qu'on lui rende son enfant. Il fut rudement repoussé, et battu peut-être. La dame lui rit au nez et partit, emmenant sa proie.

On sait quel est le sort des enfants des classes inférieures qu'on élève avec ceux des grands. Ceux-ci, gâtés et flattés dans leurs caprices égoïstes, font, de ces jouets vivants, de pauvres souffre-douleurs. Si les parents, d'autre part, ont quelque exemple à faire, une leçon sévère à donner, ils la donnent de préfé-

ICO LES MARTYRS

rence sur le dos du petit étranger. On sait l'histoire du jeune prince auquel on avait donné un page pour camarade; il était de règle que, si le prince manquait, le page serait fouetté.

A mesure qu'elle grandit, sa maîtresse l'employa à son service personnel comme une petite femme de chambre. Son sort semblait devoir s'améliorer. Ce fut le contraire. Ces dames, maîtresses d'esclaves, sont elles-mêmes de grands enfants, aussi fantasques que les petits, plus violents et plus tyranniques. Catya, déjà grandelelte, jolie fille d'environ dix ans, commençait à être remarquée des hommes, qui ne manquaient pas sans doute d'en faire compliment à sa maîtresse. Celle-ci l'aimait d'autant moins. Elle ne perdait pas une occasion de la traiter durement. Si, par exemple, elle était un peu lente à chausser madame, celle-ci, d'un coup de pied, la jetait face contre terre.

Elle couchait, comme un chien, sur une natte à la porte. Malheur à elle quand, la nuit, on l'y entendait pleurer. Quoique enlevée de si bonne heure, elle avait emporté une trop vive image de la maison paternelle, du village, des forêts, du lac, de ses petits camarades, de ce bon temps de douceur et de liberté, des caresses du pauvre grand-père, dans les bras duquel elle s'était si souvent endormie! Ce souvenir l'a suivie toujours aussi présent que jamais au bout de quarante années. Passé lointain et obscur, mais si doux ! Il a été pour

elle toute la réalité de ce monde, et le reste de la vie un songe qu'elle a tristement traversé.

Elle avait à peu près douze ans lorsque sa maîtresse vint en Franceetryamena,en 1815. La dame, venue avec son mari, le laissa retourner avec l'armée russe et resta ici. Retenue par quelque caprice de passion ou de religion, dominée peut-être par quelque convertisseur (comme plus d'une dame russe au temps d'Alexandre), elle s'obstina à rester à Paris et ne voulut plus entendre parler de la Russie. Son mari, las d'écrire en vain, de prier, d'ordonner, cessa de lui rien envoyer, imaginant sans doute la ramener par la famine. Mais elle persévéra, s'établit dans un couvent de Paris pour une pension minime, renvoya tous ses domestiques. La petite Catya n'en fui point exceptée. Sa maîtresse la chassa durement et brusquement tout comme elle l'avait prise. Elle l'envoya perdre, à la lettre. Des environs du Panthéon, où la maîtresse demeurait, elle fut conduite au Marais, rue du Chaume, à la nuit tombante, et laissée sous une porte.

Il faisait déjà obscur, il pleuvait. Une dame qui passe entend pleurer un enfant, approche. Grande est sa surprise de voir cette fille, déjà grande et belle comme un ange, qui ne sait que pleurer et ne parle pas. A peine savait-elle deux mots de français. Dieu avait eu pitié d'elle. La dame était madame Leroy, sœur de M. Belloc. La voilà, fort attendrie, qui prend

Catya avec elle, s'indigne de la dureté, de la barbare indélicatesse qui peut abandonner aux hasards de la nuit, d'une grande ville, une infortunée de cet âge, qu'expose encore plus sa beauté. Elle la prend chez elle, en a soin, l'élève, lui apprend notre langue, la gouverne avec une douceur qu'elle n'avait janiais rencontrée depuis la maison paternelle.

Madame Leroy, quittant Paris plus tard, la remit aux mains les plus chères, à celles de deux dames entre toutes aimées, honorées, vénérées. Pourquoi ne 1ns nommcrais-je pas et ne rappellerais-je pas ici un de mes meilleurs souvenirs, celui d'une si aimable et sainte maison? Ces dames étaient l'énergique, la spirituelle madame de Montgolfier, alors octogénaire, femme de l'inventeur des ballons, et sa très-digne iille, grand écrivain, qui n'a écrit que pour le bien, non pour le bruit, et n'a signé presque jamais. Qu'on I)cnso si celle-ci, d'un cœur si chaleureux, si tendre, fut bonne pour Catya. La jeune fille avait grand besoin de ménagement, et aurait eu besoin d'être servie elle-même. Elle avait beaucoup grandi et était trèsfaible. Le moindre poids à soulever, un escalier à monterla mettait hors d'haleine. On supposait qu'elle pouvait avoir un anévrisme au cœur.

Tombée en si bonnes mains, et comme l'enfant de ces dames, leur bijou, il n'était pourtant pas difficile de voir que ses souvenirs de famille la suivaient toujours, que rien ne les lui ôterait, qu'elle était toujours

en Russie, toujours au bord du lac natal où on l'avait enlevée. A peine, en réalité, était-elle sortie de sa patrie. Son esprit s'était médiocrement étendu (quoiqu'elle parlât le français avec une remarquable élégance) ; son cœur s'étaildéveloppé, et trop, sans doute, mais uniquement au profit des souvenirs d'enfance. Ils ne lui revenaient point qu'elle ne se mît à pleurer.

Ces dames, la bonté môme, de concert avec leur amie, madame Belloc, résolurent de faire toutes les démarches pour lui faire retrouver sa famille. Elles trouvèrent de l'obligeance dans l'ambassade russe, mais on ne put rien découvrir. Les indications que Catya pouvait donner étaient vagues et confuses.

C'était vers 1823, je la vis alors une fois chez ces dames. C'est la seule fois que je l'aie vue. Je me rappelle très-bien l'impression qu'éprouvèrent les étrangers qui étaient au salon quand elle y entra. 11 y eut d'abord un mouvement d'admiration bientôt contenu, puis une sorte d'attendrissement. Elle était fort grande, visiblement faible ; de ses jeunes bras, élégants, mais un peu grêles pour une fille de vingt ans, elle portait, un peu penchée en avant, un plateau chargé de tasses de thé. Elle semblait plier sous ce léger poids, comme un peuplier au souffle du vent. Elle souriait de sa faiblesse et semblait s'en excuser.

On était tenté de s'excuser d'être servi par elle. Son

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élégance, son langage, sa beauté, plus remarquable parles lignes que par la fraîcheur, donnait justement l'idée d'une princesse russe qui se serait déguisée. Mais la pureté de ses yeux, avec leur caractère de bonté et de tendresse, était d'un charme tout autre et qu'on ne rencontre guère dans les classes aristocratiques.

Celte expression de bonté, de douceur, de docilité, n'encourageait que trop les hardiesses impertinentes, et c'était pour la pauvre fille un embarras continuel. Les hommes jeunes et légers, les heureux du monde, contristaient de leurs poursuites indiscrètes ce cœur si brisé. Elle était tendre, mais d'âme, pure (sans en avoir le mérite), froide comme les glaces du pôle. Sous ce rapport, il semblait qu'elle fût restée à l'âge où on l'avait enlevée.

Elle aimait à être seule. D'elle-même, et sans influence ecclésiastique, elle allait beaucoup à l'église. Elle serait devenue très-mystique si elle eût eu un peu plus de culture. Ce fut très-probablement pour avoir plus de solitude, de Ubre rêverie, et la prière à ses heures, qu'elle quitta le service, voulut avoir sa chambre et se mit à coudre. Situation difficile à Paris, où les femmes gagnent si peu. De temps à autre, manquant d'ouvrage, elle rentrait en service. Mais, dès qu'elle le pouvait, elle retournait à son désert, qui, sur les toits de Paris, lui permettait de rêver toujours au désert natal et à sa famille.

Ses protectrices, qui ne l'ont jamais perdue de vue, lui ont conseillé souvent de se marier. Les prétendants ne manquaient pas. Elle a ajourné toujours, soit que, comme les cœurs mélancoliques, elle craigne de se consoler, soit que les hommes honnêtes et bons, mais un peu rudes peut-être, qui auraient recherché sa main, aient efl'arouché sa délicatesse et peu répondu à ses vagues instincts de poésie. Bien ou mal mise, elle a toujours l'air d'une dame et d'une grande dame, pleine de noblesse et de douceur. Rien de fier, rien de servile. Une seule chose rappelle son passé, c'est qu'en visitant ces dames, qu'elle aime beaucoup, elle leur baise humblement les mains, à l'orientale.

L'âge vient. La belle Catya doit avoir environ quarante-sept ans. Elle s'est mise en dernier lieu dans la société d'une vénérable personne qui, à quatre-vingts ans, vit encore de son travail. Madame Paul, pauvre ouvrière, qui de plus a le malheur d'être contrefaite et naine, partage son logement avec elle. Je ne sais comment elles t'ont, mais dans leur grande pauvreté elles trouvent encore moyen de faire du bien à leurs pauvres voisines.

Le cœur de Catya fut mis, il y a peu d'années, à une remarquable épreuve. Elle rencontra dans la rue une dame âgée qu'elle crut reconnaître, mais mal mise, traînant un vieux châle, un vieux chapeau. Étrange renversement des choses! c'était son ancienne maîtresse, devenue plus pauvre qu'elle. Catya

approche, la salue, lui baise la main; l'autre, étonnée et confuse, laisse échapper d'une âme trop pleine quelques mots de son malheur, de son extrême misère. « Ah! madame, s'écria-t-elle, se refaisant serve par l'excès de son bon cœur, vous êtes toujours ma maîtresse, et ce que j'ai est à vous. » Ce jour môme, elle sortait de service et se trouvait en argent. Elle courut à son grenier, qui était tout proche, et, revenant vite, remit ses épargnes entre les mains de la dame, qui ne sut que fondre en larmes.

Nos lecteurs s'étonneront que, dans un ouvrage si court, où nous n'énumérons les souffrances de la Russie que pour arriver aux martyres qui en sont le couronnement, nous nous soyons arrêté si longtemps sur la vie de cette fille.

Nous répondons quela connaissance complète d'une seule destinée nous a plus initié au mystère de l'âme russe qu'aucun récit, aucun livre, aucune communication.

La Russie est un supplice, cela n'est que trop visible. Maintenant, jusqu'où l'âme russe en est-elle atteinte? c'est là la vraie question. Ces infortunés opposent aux coups, aux outrages, une apparente insensibilité. On sait très-rarement leur langue. Et, la sûton, dans leur défiance si légitime pour les classes qui les tyrannisent, ils se garderaient bien de livrer leur

cœur. Leur existence est si incertaine, leurs plus chers liens si peu garantis, qu'ils craignent horriblement de déplaire, et quiconque les visite leur trouve le sourire sur les lèvres. Ils ont peur de paraître malheureux, et demandent presque pardon du mal qu'on leur fait. Comment saisirai-je le vrai sens, l'idée secrète d'un monde sans voix? A peine en devinerai-je quelque chose dans les mélodies profondément tristes que cet homme , qui semblait gai, fait entendre quand il est seul, quand il laboure, quand, le matin, il s'enfonce aux grandes forêts.

Catya fut pour moi lintuilion d'un monde. Sa simple vue et son histoire m'expliquèrent mille choses que j'avais lues sans les comprendre.

En l'apercevant une fois, et cette fois fut la seule, un mot m'échappa : Cœur brisé.

C'est le vrai nom de l'ûme russe.

Nous ne généralisons pas ici à la légère. Nous avons bien des fois étudié la question.

Il n'est guère d'années où nous n'y ayons donné une attention nouvelle. Et depuis plus de vingt-cinq ans qu'elle nous apparut ainsi, cette solution, qui a subi en nous bien des épreuves variées, elle nous apparaît la môme.

Nous sentîmes, ce jour, la Russie, le vrai fond moral de ce peuple, un tel brisement du cœur, que nul ne peut s'y comparer.

L'âme polonaise est malheureuse, et elle n'est pas

brisée ; au contraire, elle est ravivée du sentimeul de son martyre.

Les servitudes orientales ne donnent non plus aucune idée de ce brisement. Rien de plus absurde que de rapprocher, comme on fait, la Russie de l'Orient. Les pays d'Asie, même les plus tyranniquement gouvernés, y participent bien plus des libertés de la nature.

L'Asie est généralement détendue et vague, même en ce qu'elle a de barbare; la Russie, tendue jusqu'à rompre, est savamment, cruellement, organisée pour la douleur.

Ce qu'elle a d'atroce est ceci que la seule chose à quoi tienne le Russe, l'unique idée qu'il ait en tête, l'unique amour qu'il ait au cœur. — tout semble combiné pour le briser à chaque instant.

Chose unique, nous le répétons, hors laquelle l'âme russe est un vide, un blanc absolu où les meilleurs yeux ne sauraient rien lire.

Quelle chose? est-ce l'idée politique, l'État? Nullement.

L'État n'est pas pour le Russe; il ne connaît que la commune, ou, s'il entrevoit l'État, c'est comme un rêve lointain, poétique.

La religion est tout extérieure pour lui ; il est dévot à telle image, en y rattachant peu d'idées, nul dogme précis. Rien de plus bizarre que les sens divers qu'il donne au christianisme; il l'ignore parfaitement.

La propriété, celle idée si chère aux Occidentaux et qui les occupe tant, est nulle dans l'idée du Russe. Faites-le propriétaire, il retourne immédiatement à son communisme.

L'idée russe, la seule idée russe et le seul sentiment russe, c'est la famille, rien de plus.

Tout le reste, la commune même, vaut pour lui, comme famille. Ce que la cruelle politique a surajouté à sa primitive existence, le maitre et le maître des maîtres, il ne les a compris qu'au point de vue de la famille, traduisant ces mots par d'autres si doux, le petit père, le père des pères, etc.

Le paradis de l'âme russe, c'est cette étuve, où, huit mois durant, tissant un habit grossier, s'amusant à charpenter pour le besoin de la famille, il vit sous son énorme poêle, pendant que l'aigre vent du nord, soufflant d'Archangel, passe sur la petite maison, sans trouver le moindre jour entre les arbres serrés, étoupés de mousse, qui ferment si bien le nid.

Et l'enfer de l'âme russe, c'est le brisement de la famille. Le seigneur peut le faire d'un mot. Voilà pourquoi le pauvre homme a l'âme basse devant lui. Il appartient jusqu'aux entrailles. Qu'on lui prenne sa femme ou sa tille, rien à dire; qu'on enlève son petit enfant, il faut qu'il le trouve bon.

Enfin qu'on l'enlève lui-même, qu'un matin, saisi, tondu et mis à la chaîne, on le fasse marcher aux mines, aux fabriques, à l'armée, rien à dire encore. Sa

femme éplorée est obligée d'entrer au lit d'un aulic homme. Elle aussi, elle est une propriété, et il ne faut pas que cette propriété chôme ; il faut que, comme la terre, elle produise chaque année, qu'elle donne de nouveaux serfs et conçoive dans le désespoir.

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