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La population, les causes de ses progrès et les obstacles qui en arrêtent l'essor

Vue générale sur la question de la population. Son importance. Son double aspect. Sa solution hanuonii^ue. — Mouvement de la population dans le temps : la famille ; dans l'espace : les migrations. — Causes d'essor ou de ralentissement des mouvements démographiques. — Division de l'ouvrage : Nécessité d'une vue historique sur le mouvement de la population. Malthus, son enseignemont. Les causes qui agissent sur la population à notre époque.

« La question de la population touche à tout, a dit Rossi, à la morale et à la politique, à 1 économie nationale et à l'économie domestique. » Elle constitue le problème fondamental de l'économie politique, puisque lliomme et sa subsistance sont les fins mêmes de l'activité économique. Du développement normal de la population dépendent les destinées des nations : à bien poser le problème, à le bien résoudi'e, il j va pour elles de leur richesse, de leur moralité, de lem' indépendance et de lem^ existence même. Ce haut intérêt a guidé TAcadémie des sciences morales et politiques de France, dans le choix qu'elle a fait de ce grave et vaste sujet poiu le concours Rossi (1891). C'a été une coïncidence piquante de

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voir le prix fondé par rillustre économiste, disciple sincère et fervent de Maltlius, destiné à récompenser la reclierclie et l'étude des mesures prises depuis l'antiquité en vue d'encourager la population. Nous croyons que le rapprocliement a été intentionnel, car une pareille étude est la justification expérimentale des théories sainement libérales en cette matière. Maltlius leur était fidèle au point de repousser non seulement Tintervention impérative ou prohibitive de l'État, mais encore les simples conseils dans chaque cas particulier. Il n'admettait que les conseils généraux. « Nous pensons, dit-il, que le mieux est de ne point nous mêler de diriger les consciences à cet égard, mais plutôt de laisser chaque homme suivre librement son choix, en le rendant responsable devant Dieu du bien et du mal qu'il aura fait ; je serais fâché d'obtenir plus. »

S'il ne jugeait pas utile que l'État intervînt pouraiTeter Taccroissement de la population, Malthusne s'efîi'ayait pas d une action gouvernementale favorisant cet accroissement, parce qu'il la jugeait absolument inefficace. " Montesquieu, dit-il, désapprouvait un édit de Louis XIV qui accordait quelques bienfaits à ceux qui auraient dix ou douze enfants,, parce qu'il lui paraît que de telles lois ne servent pas à encourager la population . La raison pour laquelle il blâme cette loi est précisément celle qui me fait croire qu'on pourrait l'adopter sans danger. »

Nous croyons, avec Montesquieu, qu'il est des cir-

constances où la population doit être encouragée ; mais pas plus que lui nous n'avons confiance en l'efficacité de l'action législative directe. Faut-il en essayer? En est-il des mesures de ce genre, comme de ces remèdes anodins qui, s'ils ne le guérissent, ne sauraient du moins faire de mal au patient ? A tout le moins, il faut proscrire les mesures attentatoires à la liberté, comme serait le mariage obligatoire. Ceux qui se décident à garder le célibat sont le plus souvent ceux à qui manquent les aptitudes pliysicpies ou le ressort moral nécessaires pour l'éducation d'une famille : il serait socialement dangereux de les contraindre au mariage. Les mesures indirectes, au contraire, peuvent exercer une influence très réelle.

Les craintes de dépopulation aujoiu'd'hui reconnues chimériques qui inspirèrent les écrits du xvm^ siècle relatifs à notre sujet, ont valu à leurs auteurs bien des railleries. Si les réflexions qu'inspire la situation de la France n'étaient trop graves, nous ririons volontiers à notre tour des auteurs qui calculent autrement Cju'en guise de passe-temps innocent, l'époque prochaine à les entendre, où l'excès de la population prendi-a les développements les plus effrayants. Pourtant le père de la science qu'ils chérissent les avait prévenus conti-e de tels écarts.

Ce ne sont pas toujours ses adversaires qui prêtent à ]Malthus le plus de singularités. En signalant l'accroissement, selon lui dangereux pour l'ordre social, de la population de son temps, ]Malthus ne

prétendait point que ce mouvement ne s'arrêterait pas : la plus gi^ande partie de son volumineux ouvrage est même consacrée à l'exposé des obstacles qui ont toujours arrêté l'augmentation de la population. Ami de la population comme il s'appelle luimême, il a voulu prémunir les liommes imprévoyants contre les calamités qu'entraîne h principe âe population.

L'erreur capitale de Maltlius, c'est de n'avoir pas ^Ti l'harmonie des lois naturelles de l'économie politique, de navoir pas saisi que la question des subsistances se résolvait par l'accroissement de la population même. Cette vérité a été ingénieusement mise en lumière par Bastiat, dans les lignes trop rares qu'il a consacrées à notre sujet dans l'introduction aux Harmonies économiques^ et dans le cliapitre de VEcliange du même ouvrage \

Celui qui a émis cette consolante pensée : « Je crois que l'invincible tendance sociale est une approximation constante des hommes vers un commun niveau physique, intellectuel et moral, en même temps qu'une élévation progressive et indéfinie de ce niveau » , ne pouvait que repousser d'instinct les

1 Le chapitre xvi des Harmonies qui traite da la population est resté inachevé. La partie que nous connaissons est consacrée à l'exposition du système de Malthus. Bastiat, selon sa propre expression, n'est là que rapporteur. II faut donc se garder d'y voir la pensée de l'auteur.

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conséquences logiques de la théorie de Malthus, qui condamnent l'humanité au paupérisme inévitable.

« Disciples de Malthus, philanthropes sincères et calomniés, s'écrie-t-il, dont le seul tort est de prémunir l'humanité contre ime loi fatale, la croyant fatale, j'aurai à vous soumettre une auti^e loi plus consolante : Toutes choses égales d'ailleurs, la densité croissante de la population équivaut à une facilité croissante de production. — Et s'il en est ainsi, certes, ce ne sera pas vous qui vous affligerez de voir tomber du front de votre science chérie sa couronne d'épines \ n

Au chapitre de l'échange, Bastiat développe cette idée fondamentale : « Le rapprochement matériel des hommes équivaut à un ]ierfectionnement dans l'appareil de l'Échange. — Et ceci est très important. C'est là qu'est la solution du problème de la population ; c'est là dans ce grand problème, l'élément négligé par ^lalthus. Là où ]\Ialthus avait vu discordance, cet élément nous fera voir harmonie.

" Quand les hommes échangent, c'est qu'ils arrivent par ce moyen à une satisfaction égale avec moins d efforts, et la raison en est que, de part et d'autre, ils se rendent des services, qui servent de véhicule à une plus grande proportion d'utilité gratuite. Or, ils échangent d'autant plus que l'échange

1 Harmonies économiques, intro:luction.

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même rencontre de moindres obstacles, exige do moindres efforts.

« Et rechange rencontre des obstacles, exige des efforts d'autant moindres, (jue les hommes sont plus rapprochés. La plus grande densité de la population est donc accompagnée d une plus grande proportion d'utilité gi'atuite.

« Elle donne plus de puissance à l'appareil de l'échange, elle met en disponibilité une portion d'efforts humains ; elle est une cause de progrès, v

Après ces citations, on croira volontiers que Bastiat n'a été qu'un disciple très circonspect de Malthus, ainsi qu'on Ta appelé.

Telle est la vérité économique, encore qu'elle ait été souvent méconnue. Adam Smith la proclamait dans ces termes formels : '• La marque la plus décisive de la prospérité d'un peuple, est l'augmentation du nombre de ses habitants \ «

Comment explique-t-on dès lors les famines qui ont si souvent, au cours de Thistoire, désolé l'humanité, et les migrations qu'ont dû opérer les peuples afin de pourvoir à leur subsistance ? L'étude même de ce double fait nous montrera comment la question d'un excédent passager et local de population a pu se poser.

Les hommes primitifs vivant de la cueillette, delà

' Richesse (fes nations. Guillaumin 1843, t. P"", p. 94.

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chasse, de la pêclie, durent souffi-ir souvent de la faim. On ne sam^ait attribuer leur misère à l'excès de population.

Les tribus nomades des pasteurs furent sans doute décimées cliaque fois que quelque mal contagieux s'attaqua à leurs troupeaux. Elles durent pratiquer l'essaimage au fur et à mesure qu'elles se développèrent : le caractère trop exclusif de leur mode d'alimentation suffit à rendre parfaitement compte de ce fait.

^Y>anmoins chasseurs et pasteurs ont pu, ont dû se croire trop nombreux. L'expérience a prouvé qu'ils se trompaient. M. P. Leroy-Baulieu rencontrant la théorie de jMalthus dans l'introduction de son traité de la répartition des richesses^ a mis cette vérité en relief par un apologue qui eut confondu le philanthrope anglais. Le savant professeur au Collège de France suppose que, parmi ces pasteurs, dont nous venons de parler, « un berger occupant ses vastes loisirs, gratte un coin de terre et j sème négligemment quelques gi^ains d'une graminée vulgaire : l'été suivant il y trouve une moisson, il recommence l'expérience, il rétend, et il a un champ de blé. Un petit espace lui donne de la nourriture pour toute une année. Suivant la belle expression d'un économiste, ajoute ^L Leroy-Beaulieu, la civilisation paraît un épi à la main. ;,

Avec ragi'icultiu*e. en effet, une ère nouvelle s'ouvre : l'homme désormais s'attache à la terre, comme

li INTRODUCTION

l'époux à réponse, et la féconde de ses sueurs. Depuis qu'il est fixé au sol, « la terre lui semble vaste, ses inquiétudes sur l'avenir disparaissent, il se sent maître de la natm^e et confiant en ses propres destinées. La division du travail, le commerce s'établissent, les arts naissent \ j?

Mais comment expliquer que les peuples fondent des colonies et subissent tant de fois et presque périodiquement les horreurs de la famine, au cours des siècles, si vraiment l'accroissement de la population n'excède pas normalement celui des subsistances ?

Dans sa magistrale histoire des Grecs, M. Duruy a montré, pour la Grèce et les autres contrées maritimes, les causes physiques et psychiques qui déterminèrent leurs populations à tenter la mer. Signalons seulement ici une cause politique de la fondation des colonies grecques. Les constitutions des cités helléniques tendaient à assurer l'égalité du petit nombre de leurs habitants qui jouissaient des prérogatives du citoyen. Par une fausse conception de la vie et de la justice sociales, cette chimère leur semblait désirable et réalisable. Ni les législateurs comme Lycurgue, ni les philosophes comme Platon, ne voyaient qu'un pareil régime est incompatible avec la liberté. Ils le voyaient si peu, qu'ils ne concevaient pas la cité sans cette égalité. Pour l'établir, il fallut donner

^ P. Leroy-Beaulieu, Introduction de V Essai sur la répartition des richesses, p. 18 de l'édition de 1888.

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à chaque famille un égal lot de terre ; il fallut aussi fixer d'une manière invariable le nombre des familles, afin d'échapper à des lotissements sans cesse renouvelés. Pour en assurer le maintien, le nombre des individus par famille dut être limité : la fondation des colonies fut lun des moyens d écarter ceux des citoyens dont la constitution politique ne permettait pas de tolérer la présence.

La famine a souvent désolé Thumanité, mais faut-il s'en étonner? Quel spectacle nous présente l'Europe pendant la plus g;i'ande partie du moyen âge ? Le commerce est inconnu ou négligé, du njoins jusqu'aux croisades ; l'agriculture est dédaignée et abandonnée aux vilains, les campagnes sont pillées et non par les ennemis seulement. Les deux conditions capitales pour que l'agiiculture progresse font défaut : la liberté de la terre et la sécurité du laboureur ! Est-ce tout ? Qu'on lise le premier volume des orifjincs de la France contemporaine^ oîi M. Taine a tracé si éloquemment et si documentairement le portrait de Y ancien régime. On y verra que, lors des famines qui désolèrent au xvm® siècle certaines provinces de l'ancienne France, d'autres regorgeaient de blé. C'est que les communications n'étaient pas suffisamment organisées et que les douanes intérieures rendaient la circulation des céréales impossible : à quelques lieues de distance, l'abondance ; sur place, la hideuse disette. L'action du principe de population ne s'est point fait sentir

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ici, et il ne saurait être rendu responsable des famines.

D'ailleurs à partir du xyi^ siècle le commerce transocéanique s'établit, les colonies se fondent. Est-ce parce qu'il y a en Europe pléthore d'habitants? Non : Colomb. Yasco de Gama, quand ils s'embarquent, ne vont jDoint à la recherche de terres nouvelles ; une route vers les Indes, voilà l'objet de leurs investigations. Après que le hasard eut fait découvrir l'Australie aux Hollandais, ce continent attendit plus d'un siècle ses premiers colons qui furent des déportés anglais ' !

Tel est le passé de la question de la population, envisagée au point de vue d'un excédent.

Les accroissements vraiment inouïs de la population en ce siècle, ne doivent-ils pas inspirer des craintes pour le présent, et sm^tout pour l'avenir? Déjà l'on voit les États-Unis d'Amérique mettre obstacle à rimmigTation chinoise. Voici qu'ils arrêtent dans leurs poi'ts les travailleurs européens. Que sera-ce quand la population du globe aura décuplé ? Et l'on calcule l'échéance assez prochaine ou cet événement redouté se produira !

Jamais, en effet, la population n'a pris de si rapides

1 L'Australie fut découverte en 1605. Les premiers établissements ourent lieu à partir de 1788. Entre ces deux dates de nombreux navigateurs et explorateurs avaient reconnu ses côtes. L'Australie ;l une superficie de 7,650,000 kilomc:res carrés (les 4/5 de l'Europe).

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développements qu'à notre époque, mais on n'a eu jamais moins à craindre les suites fâcheuses de cet accroissement ; et c'est précisément la confirmation de la thèse de Bastiat.

Jamais le sort des classes pauvres n'aurait dû être plus misérable, si les théories de Malthus étaient vraies, et il se fait au contraire que jamais le sort des travailleurs ne s'est plus rapidement et plus sensiblement amélioré.

On nous dira : " Vous constatez que la population s'augmente rapidement, et même le fait vous fi'appe plus vivement qu'il ne vous plaît de l'avouer ; car vous dites que l'accroissement tlont ce siècle est témoin, est inusité. En vérité, la tendance du principe de population est telle que tout observateur attentif a dû en tout temps tenir le même langage. » Kli bien, non : cela n'est pas.

Il s'agit vraiment d'un fait exceptionnel, si exceptionnel que déjà il est près de prendre fin, parce que l'effet produit cesse avec la cause qui l'a produit. Notre siècle a vu les relations commerciales s'étendre d'une façon presque infinie : Tliumanité a dépensé en soixante ou soixante- dix ans plus d'activité qu'en quarante siècles. Trouvera-t-on, non un siècle, mais dix siècles réunis qui puissent s'enorgueillir de travaux analogues à l'établissement des voies ferrées, à la construction des machines qui mettent en mouvement nos trains de chemins de fer, nos steamers, nos gi-andes usines ? Et cet immense matériel

qu'un demi siècle a vu créer, il ne faudra plus que l'entretenir et le développer, mais à coup sûr le plus fort est fait. La véritable cause de la crise que ilous traversons est dans le ralentissement nécessaire de la production industrielle.

L'émigration aussi se ralentit : le fait est certain et il est instructif. L'émigration se ralentit et l'Amérique du Nord compte quatre habitants par kilomètre carré, l'Amérique du Sud deux habitants seulement sur le même espace, et l'Australie un habitant pour trois kilomètres cannés. Il est donc permis d'affirmer que pendant de longs siècles la terre féconde pourvoira à l'alimentation de ses habitants. On pourrait, dès lors, dédaigner de s'an^êter à des craintes purement spéculatives. Au surplus on peut considérer comme presque infinies les ressources de la nature : à cause des immenses espaces susceptibles, dans lancien comme dans le nouveau monde, de recevoir et de nourrir une population dense ; à cause de la possibilité de fertiliser la majeure partie des terres incultes du globe, par le drainage pour les terrains marécageux, par l'irrigation pour les sols arides ; à cause de la grande loi physique de la circulation de la matière enfin. Les deux premiers points de vue peuvent être appelés le coefficient de la fertilité naturelle ou produite, le troisième l'exposant de la fertilité.

Après avoir considéré la zone des pessimistes par crainte de pléthore, considérons la zone des pessimistes par crainte d'insuffisance de population. Ce

sont encore des calculateurs fantaisistes et qui déshonorent \Taiment la démographie. Ils partent de ce fait constaté que l'aisance progressant, le nombre proportionnel des naissances à la population totale (ou à la population féminine nubile) diminue. Il y a donc diminution de la fécondité. S'imaginant qu'elle progi-essera indéfiniment, que le mal — si mal il y a, ce que nous n'examinons point ici — ira toujours croissant et croissant toujours davantage, ces esprits qui se croient positifs, ont calculé, par exemple, au bout de combien de siècles la l'rance et certains états de l'Union américaine seraient déserts ! Il y a bien longtemps déjà qu'on avait fait de semblables calculs pour prouver que la misère dépeuplerait l'Irlande. Ceux qui se livrent à ces amusements peu scientifiques abusent de la lo^que, et se croient clairvoyants quand ils ne sont que puérils.

Le bien-être en s'accroissant étend la sphère des besoins, et par le fait même on apporte dans la conclusion du mariage et dans l'acte propi-ement dit de la procréation plus de circonspection. C'est dans ce sens qu'on peut dire que la cause psycliologique — comme l'appelle M. ïallquist ^ — agira de plus en plus sur la population. Il y a toujours eu des gens prudents en ceci, comme en toute chose, et aussi des imprudents. Il n'en sera pas autrement dans l'avenir.

^ Recherches statistiques sur la tendance à une moindre fccondité des mariages. Helaingfors, 1883.

Mais les mêmes conditions d'existence, qui paraissaient jadis suffisantes pour fonder une famille, ne sont plus jugées telles à présent. Somme toute, c'est encore la cause économique qui agit sur la population, bien qu'indirectement : ce qu'il y a de changé, c'est l'idée que la masse se fait de ce qui est nécessaire à la vie.

11 faut renoncer, par conséquent, à une solution mathématique du problème de la population ; l'on ne peut qu'indiquer les tendances qui agissent dans l'un et l'autre sens. Mais il est déjà permis d'affirmer que la dépopulation, là où elle se produit à notre époque, est attribuable aux mœurs, ou d'une façon plus générale à l'état social, et non à l'insuffisance des subsistances, ni à Tinfériorité physiologique de la race. Aussi ne croyons-nous pas à l'infécondité nécessaire de la race française, — etlexpansiondesfi-ancocanadiens justifie ce sentiment. Sans doute, la fécondité est moindre en France, qu'en Angleterre ou en Allemagne ; mais déjà la fécondité diminue chez les nations de race anglo-saxonne que la prospérité a amollies en les comblant, et même en Allemagne. Dans la dépopulation, une part prépondérante est attribuable à la stérilité volontaire. L'histoire proclame d'ailleurs que les races conservent leurs caractères, tandis que les mœurs se modifient : Les Français d'aujourd'hui ne sont-ils pas encore tels au physique et au moral que les Celtes dont César nous a laissé le portrait ?

La vie deriiomine, comme celle des animaux, est limitée en durée. C'est donc par la reproduction que la permanence de Tespèce est assurée. Mais tandis que les animaux procréent au hasard, et que l'instinct seul les réunit, tant au moment du coït, que dans la vie en commimauté qui est le fait de certaines espèces, Thomme reclierclie une compagne à la fois sous l'empire de la raison et de l'instinct. La société est une conséquence des conditions où s'exercent pour l'espèce humaine, les facultés génératrices. L'exercice de ces facultés dans la famille est le fait caractéristique de la société humaine. Il suffit d'ailleurs de l'énoncer, pour qu'apparaisse à toute évidence la nécessité et la permanence de la famille naturelle. Cette autre association qui s'appelle la cité, a bien moindre importance. Tandis que la société civile revêt toutes les formes, la famille dans son sens le plus large, demeure. ^^ L'homme en général a toujours été ce qu'il est, dit Voltaire : il a toujours eu le même instinct qui le porte à s'aimer dans soi-même, dans la compagne de son plaisir, dans ses enfants, dans ses petits-fils, dans les œuvres de ses mains \ »

Il est vrai que la famille elle-même est susceptible de revêtu* des formes diverses appropriées au climat et à l'état social même. Mais celle qui réalise le mieux les fins providentielles relatives à la propagation de

^ Essai sur hs mœurs, introduction.

Tespèce et à la conservation des sociétés, c'est la famille fondée sur l'union permanente d'un seul homme avec une seule femme, unis dès leur jeunesse en des liens qu'a noués une affection mutuelle et que fortifie chaque jour davantage l'œuvre commune de la procréation et de l'éducation des enfants. Citons encore Voltaire : " Par quelle loi, par quels liens secrets, par quel instinct, l'homme aura-t-il toujours vécu en famille sans le secours des arts et sans encore avoir formé un langage ? C'est par sa propre nature, par le goût qui le porte à s'unir avec une femme : c'est par l'attachement qu'un Morlaque, un Islandais, un Lapon, un Hottentot sent pour sa compagne, lorsque son ventre grossissant lui donne l'espoir de voir naître de son sang un être semblable à lui : c'est par le besoin que cet homme et cette femme ont l'un de l'autre ; par l'amour que la nature leur inspire pour leur petit, dès qu'il est né ; par l'autorité que la nature leur donne sur ce petit ; par l'habitude de l'aimer ; par l'habitude que le petit prend d'obéir nécessairement au père et à la mère ; par les secours qu'il en reçoit dès qu'il a cinq ou six ans ; par les nouveaux enfants que font cet homme et cette femme : c'est enfin parce que dans un âge avancé, ils voient avec plaisir leurs fils et leurs filles faire d'autres enfants qui ont le même instinct que leur père et leur mère \ »

^ Loc. cit.

Il est bon de le remarquer ici, nulle institution, plus que la famille, n'est capable d'exciter l'activité même purement économique. Grâce à l'impulsion que donne l'amour réciproque h la puissance de travail qui est en cliacun de nous, grâce aux devoirs positifs, quotidiens, qu'elle impose aux époux et surtout à l'homme, la famille réalise au sein des sociétés l'organisme le plus utile, le plus favorable au développement de toutes les facultés de Tliomme, le mieux fait pour élever et ennoblir ses penchants. Elle réalise ainsi par le travail individuel la prospérité générale, et en même temps qu'elle assure l'existence de l'iiumanité, elle pourvoit aux nécessités de cette existence. « Marie-toi dans ta jeunesse, lit-on dîins\e Zcnd-Aresta , ce monde n'est qu'un passage : il faut que ton fils te suive et que la chaîne des êtres ne soit pas inten'ompue. «

Tandis que la famille nous apparaît toujours semblable à elle-même dans ses traits essentiels, la société subit, au contraire, les transformations les plus variées. Quelle différence entre la tribu errante isolée dans l'espace comme dans le domaine des relations intellectuelles, et la cité organisée dont les villes grecques nous fournissent des modèles raffinés ! Quelle différence plus grande encore peut être entre la cité antique enfermée dans le cercle social le plus étroit, ne connaissant en dehors de ses rares citoyens et de ses esclaves que des ennemis, et la société internationale de notre époque, si profondément pa-

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cinque dans ses tendances intimes, malgi'é les armements et les guerres de tarifs !

A ces changements se rattachent les modifications que subissent les mouvements locaux de la population .

Des chasses pei'pétuelles à la recherche du gibier occupent les premiers hommes. Puis vient la tribu nomade menant paître ses troupeaux et se déplaçant avec eux chaque fois que l'herbe est tondue. Plus tard les barbares, déjà presque sédentaires, mais non pas fixés, se déplacent en masses, et leurs invasions ébranlent l'ancien monde. Plus tard encore ce n'est plus tout le peuple qui marche, mais une partie seulement de la nation : la partie la plus jeune et la plus propre aux migrations cède la place aux anciens et va chercher au dehors la subsistance et la richesse. Telles les invasions normandes, telle aussi, bien que chronologiquement antérieure aux invasions barbares, la fondation des colonies de l'antiquité, notamment celles de la Grèce. Elles sont l'œuvre de peuples plus avancés en civilisation que les barbares dont les invasions ^durent changer la face du vieux monde. Après les invasions normandes, Tère des migi^ations n'est pas fermée, mais celles-ci subissent une transformation complète. Avecles croisades ^, commence

1 Abstraction faite de leur caractère religieux qui est évidemment essentiel, l'économiste peut considérer les Croisades comme des migrations d'un caractère particulier suscitées elles njènies par l'ex-

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rémigration commerciale. Sans doute le moyen âge est en ceci, comme en toutes choses, une époque de transition. Le servage, c'est avant tout la fixité de la résidence : le serf est lié au sol. Ce n"cst qu'à partir des derniers temps de lepoqne médiévale que les hommes libres des villes, artisans et trafiquants, pratiquent les déplacements. Quant aux gouvernements, on les voit hésiter pendant tout le cours des derniers siècles de l'ancien régime, et prodiguer tour à tour les mesures de prohibition ou les faveurs presque coercitives.

C'est en ce siècle seulement que la liberté de l'émigration est entrée dans les mœurs juridiques. L'émigration d'aujourd'hui est individuelle ou collective, mais a lieu sans ébranlements sociaux. Bien plus, on pratique rémigration temporaire \ La facilité des communications a permis de résoudre ce problème de quitter la patrie en y restant attaché. Il y a certes des ombres à ce tableau : la liberté, ici comme en toutes choses, a produit des abus. On tend à l'heure présente à réaliser l'émigration organisée, réglée et volontaire à la fois. On voit donc qu'en même temps que la population s'est accrue an cours des siècles, s'est acci-ue parallèlement la facilité de la circulation

pansion et les conquêtes des Sarrazins. Cest surtout en occident d'ailleurs, et au point de vue social, qu'elles produisirent des résultats.

1 Celle-ci était connue au moyen Age : les compagnons de cortains métiers faisaient, avant de s'établir, leur tour de France ou d'Allemagne.

de la population même et des subsistances par conséquent.

Est-il besoin d'insister sur la raison de ce fait des migrations, universellement constaté et constaté dans tous les temps ? Car les temps d'arrêt même, causés par les proliibitions émanées des pouvoirs publics, ne sont que la constatation des tendances instinctives des populations, puisqu'on légifère pour les entraver.

Selon M. P. Leroy-Beaulieu, " de tous les phénomènes sociaux, l'émigTation est l'un des plus conformes à l'ordre de la nature, l'un des plus permanents à toutes les époques de l'histoire. « Il est aussi '' naturel aux hommes, dit Burke, d'affluer vers les " contrées riches et propres à l'industrie, quand •' pour une cause quelconque l'émigration y est fai- " ble, qu'il est naturel à l'air comprimé de se préci- « piter dans les couches d'air raréfié, n Que ce soit là un instinct inhérent aux sociétés humaines, ajoute M. Leroy-Beaulieu, c'est ce qu'il est superflu de démontrer ^ «

Souvent les hommes se déplacent pour chercher leur subsistance. Ce fait ne signifie point que le globe produit les subsistances en quantité insuffisante, mais bien au contraire que les peuples ont, inné, le sentiment de la fécondité de la nature, sentiment qui

' De la colonisation chez les peuples modernes, 2"^^ édition, p. 605.

les pousse à clierclier au loin la nourritui-e qui fait défaut sur place.

L'écliange naquit aussi des besoins de l'iiomme. C'est la circulation des choses, l'homme ou du moins la masse du peuple ne se déplaçant point. Avec l'échange augmentèrent les besoins de l'homme, mais il fut la cause véritable de tous les progrès sociaux.

Dans l'état primitif de l'humanité, que de fois des objets utiles à la vie se trouvèrent inemployés à raison de leur nuiltiplicité, tandis que d'autres faisaient défaut. L'échange permettant une meilleure répartition de toutes choses, dut favoriser l'accroissement de la population. Parmi les causes qui agissent sui' le mouvement numérique de la population, les causes économiques exercèrent une action presque exclusive dans les sociétés en formation.

Au contraire, plus les sociétés se développent, plus les causes sociales acquièrent d'importance \ Dans les sociétés contemporaines, on voit très clairement que la prévoyance agit sur le mouvement de la population. L'éducation des enfants est considérée comme ime dépense et on lui préfère d'autres emplois du capital ou du revenu, l'épargne ou l'élévation du niveau des jouissances. A la vérité, toute cause qui agit sur la population peut donc être ramenée à une autre, la cause économique.

^ Nous entendons ici par causes sociales toutes les causes rjui ne sont pas exclusivement économiques.

Quant aux causes législatives en particulier, l'iiistoire permet d'affirmer que les lois portées en vue d accélérer le mouvement de la population sont sans influence. Par contre, les lois peuvent agir efficacement en sens contraire. Il est possible d'empêcher le mariage et d'arrêter par le fait le mouvement de la population. I^es naissances illégitimes pourront en être augmentées, la natalité générale en sera diminuée. Notons enfin que l'action indirecte de la législation est considérable. C'est le cas pour les lois qui agissent sur la ricliesse générale et sur les mœurs, et influent ainsi sur l'action des causes économiques et sociales.

C'est bien évidemment une préoccupation nationale qui a fait choisir, comme sujet de concours, par l'Académie des sciences morales et politiques de f*aris, la question de " la population, les causes de ses progi'ès et les obstacles qui en arrêtent l'essor » . L'ouvrage que ce corps savant a couronné a donc été écrit à un point de vue plutôt français que belge.

Pour nous conformer au programme tracé par l'Académie, nous avons consacré un livre à l'examen du développement historique delà population. Mais nous avons restreint cet examen à ce qui nous a paru utile pour la compréhension des causes qui ont influé sur la population au cours des âges.

Des raisons intrinsèques justifient d'ailleurs un aperçu historique. A n'étudier le })roblt'me qu'à une

époque restreinte, on risquerait de ne pas le comprendre. D'autre part, il faut en négliger les côtés surannés. Les peuples qui se mangent entre eux sont peu intéressants à étudier. On ne peut que signaler cette manière originale de résoudre la question des subsistances par la population même. L'antiquité et l'ancien régime présentent des milieux économiques absolument différents des circonstances oîi se développent les populations de ce siècle. Nous insisterons seulement sur ce qui nous paraîtra instructif dans les institutions d'âges déjà très éloignés de nous, par la diversité des institutions et des mœurs, malgré la proximité chronologique.

Les divisions de l'étude historique sont tout indi- (juées. L'esclavage caractérise l'antiquité. La période médiévale prend fin à la réforme (jui amène les législations de V Eheconsens en Allemagne et la loi des pauvres en Angleterre. Les trois derniers siècles forment une dernière étape historique.

A la fin du xviir siècle, paraît la première édition du livre fameux de ]\Lihhus. L'examen critique des lois (le Malthus formera une transition toute naturelle entre l'étude du passé et celle du présent. Nous aborderons ensuite l'examen de l'influence des causes de nature variée qui agissent diversement sur la population à l'époque contemporaine : causes économiques, causes sociales, causes législatives.

Sm* un point seulement, notre plan semblera secarter de cehii qu'avait esquissé l'Académie.

Abandonnant un moment — du moins en apparence — l'examen des causes qui agissent sur la population, nous consacrerons un chapitre du livre troisième à l'influence de l'accroissement de la population sur le sort des salariés. L'importance capitale de la question justifierait, à défaut d'autre raison, une digression sur cet objet, mais il nous sera aisé d'établir qu'il se rattache intimement à l'ensemble de l'ouvrage.

L'Académie avait recommandé aux concurrents de faire connaître l'opinion des principaux économistes sur le problème de la population qui est le problème fondamental de l'économie politique. C'est Texplication des nombreuses citations que le lecteur trouvera sous notre plume. Au cours de l'examen des causes multiples qui ont agi dans le passé sur le mouvement de la population, qui agissent dans le présent et qui pourront agir dans l'avenir sur son développement, nous avons voulu nous appuyer sur des autorités reconnues. Puisse la vérité se dégager éclatante de cette juxtaposition des opinions raisonnées et vérifiées des meilleurs esprits.

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