‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 104 sur 146 · Dimanche. — Messe à 8 heures avec Jeanne et Elisabeth · texte numérisé non relu

Dimanche. — Messe à 8 heures avec Jeanne et Elisabeth

Dégel certain, première journée douce.

Une seule visite aujourd'hui, mais fort l gréable : Josef Muls vient après 3 heures. I C'est un homme vers qui galope instantanélent la sympathie. C'est un doux dont la igure exprime la bonté la plus certaine. Il

connaît mes livres depuis peu, mais, comme tant d'autres, il pense que je suis le seul écrivain à lire. Il est Flamand, presque Hollandais, et a été heureux de trouver dans mon Journal l'introduction du livre de Pierre qu'il avait pu lire dans l'édition hollandaise et qu'il admirait. Catholique de cœur, il est avec moi sur tous les points.

12. — Les journaux annoncent la prise de Bagdad par les Anglais. Guerre inouïe s'étendant du golfe persique à la mer du Nord !

Après-midi, visite de Martineau et d'Elisabeth Joly. Le pauvre René a l'aspect soucieux. Il ne reçoit de son fils que des nouvelles rares. On parle de plusieurs choses, entre autres de cette Claire Ferchaud dont il paraît que beaucoup de gens s'occupent et que le clergé, dit-on, accueille sans malveillance, ce qui pourrait être un fort mauvais signe. Martineau m'a donné un très bon portrait de moi par Dornac. Celui-là manquait à ma collection.

15. — Mme de Groux vient déjeuner avec Marie-Thérèse, et dans l'après-midi elles travaillent avec Jeanne à l'ensemencement de notre potager.

A 6 heures, arrivée d'Auric, puis de Pierre et enfin de Muls amenant de Groux qu'il a été chercher. Onze convives. Dîner très gai. On a parlé de Claire Ferchaud dont s'occupe la presse, paraît-il.

On se sépare après 10 heures.

Les journaux, ce matin, étaient remplis de la démission du général Lyautey, forcé de quitter le ministère de la Guerre pour n'avoir pas voulu se prêter aux manigances du Parlement. Ce guerrier s'est retiré très gentiment. Ainsi va notre histoire. J'ai rêvé d'un Danton à la place de Lyautey, s'en allant lui aussi, mais sur un adieu terrible et flétrissant à jamais cette Chambre infâme. Il n'y a plus d'hommes.

16. — Journée sans aucun autre intérêt que celui-ci : Nicolas II a abdiqué.

Est-ce le premier coup de cloche du grand tocsin?

17. — Après-midi. Visite d'un dominicain belge, missionnaire, et sympathique dans le genre de ce père Gilliard que me présenta Cornuau l'an dernier.

Il a lu mes livres, et particulièrement la

Femme Pauvre, dans le désert, parmi les nègres et les léopards et il ne voit pas autre chose à lire à l'exception d'Hello. Il est admirablement d'accord avec moi et me dit avoir exulté en lisant ce que j'ai écrit de la juste punition de la Belgique pour avoir été « la métropole du pharisaïsme catholique ». Il voit comme moi l'indignité générale du monde ecclésiastique et surtout son effrayante médiocrité.

Je l'ai encouragé à revenir et il me l'a promis.

On se quitte content l'un de l'autre après une séance assez longue.

18. Dimanche. — Après-midi, vers 4 heures, visite promise de Termier, accompagné de sa fille Jeanne et de Quarré.

On cause deux heures de ce qui paraît intéressant, de l'effrayant état des choses publiques. Termier est, comme toujours, très réservé et respectueux de mes sentiments ou de mes pensées qui se formulent décidément ainsi : « La grande tribulation n'a pas encore commencé. » Mais Quarré n'accepte pas cette vision d'avenir.

Le Tsar Michel proclame la pleine souveraineté du peuple.

La souveraineté du peuple en Russie ! En

LA PORTE DES HUMBLES 'Ml

1789, la Terreur s'est fait attendre trois ans. Les Russes iront plus vite.

22. — Boutet est venu vers 6 heures. Il m'apprend que notre ami Hénault est menacé de mort, certainement condamné. Il le visite quelquefois et m'affirme qu'il n'y a rien à faire pour l'amener à des sentiments religieux. Fin horrible d'un homme estimable à certains égards, mais qui a vécu sans Dieu.

23. — Très mauvaise nuit. J'ai toussé plusieurs heures et je suis brisé. Je reste donc à la maison.

24. — L'hiver recommence. 4 degrés de froid à ma fenêtre, 6 au moins dans la campagne.

Lecture au coin du feu toute la journée sans lettres ni visites.

La guerre devient chaque jour plus abominable. Les progrès étonnants des armées française et anglaise ont délivré Noyon et sont sur le point de délivrer Saint-Quentin. Recul énorme des Allemands qu'ils veulent faire croire l'effet d'une fort savante stratégie. Mais ils ne pourraient guère continuer sans désastre. Après Saint-Quentin, ils seraient forcés de

courir jusqu'à la Meuse. Il y a donc lieu de prévoir une grande bataille prochaine.

En attendant ils font, par ordre, de tous les pays abandonnés un horrible désert. Destruction systématique des maisons, des arbres, des habitants qu'ils emmènent en captivité; les femmes surtout, avec une brutalité épouvantable.

On dirait que ces réprouvés, sentant venir le châtiment, veulent mettre le comble à l'exaspération de leurs vainqueurs par le spectacle d'une dévastation inouïe depuis les époques les plus barbares.

Que restera-t-il des villes et des villages de nos pauvres départements occupés? Que restera-t-il de la Belgique et que seront les représailles et les vengeances?

Les officiers sont unanimes à dire qu'il leur sera impossible de contenir leurs hommes, après la victoire.

Renouvellement aujourd'hui de la farce imbécile de l'année dernière. Toutes les horloges sont avancées d'une heure.

25. Dimanche de la Passion. — Après une nuit affreuse, je suis forcé de renoncer à la messe.

On attendait Jacques et Raïssa à déjeuner.

Jacques seul vient dans l'après-midi.

Bientôt après, visite de Muls, puis arrivent les deux Raugel, Félix et Léon.

Conversation générale. La matière ne manque pas. On commence tellement à sentir partout l'approche du cataclysme !

Après le départ de Jacques et de Muls, nous décidons les Raugel à dîner ici. Félix parcourt les épreuves de mes Méditations que je suis heureux de lui mettre sous les yeux.

Dîner très gai, avec ces deux aimables convives. Félix nous amuse du récit de ses démêlés avec un officier grotesque, directeur de son hôpital, qu'il fait parler avec un talent remarquable d'imitation.

Pour finir la soirée il fait un peu de musique avec Madeleine.

Tout cela pour écarter l'horrible souci que donne à ces jeunes gens la situation dangereuse de leur vieux père et de leur plus jeune frère, captifs à Saint-Quentin, que les barbares vont peut-être détruire, et dont ils n'ont aucune nouvelle.

J'ai donné ma Jeanne d'Arc à Léon Raugel.

Ils s'en vont par le dernier tramway.

27. — ■ La nuit ayant été pire, je crois, que les précédentes, je suis encore privé de la messe.

Lettre à Grolleau pour être communiquée à Grès. Je propose l'Épopée Byzantine en envoyant la préface.

A cela près, rien de nouveau. Pour écarter l'ennui, je relis le Pèlerin de i Absolu comme j'avais relu hier le Vieux de la Montagne.

Ces livres sont extraordinaires.

28. — Toujours même privation. La nuit a été moins mauvaise, mais mon épuisement est complet.

Après-midi, visite de Martineau et de son fils en permission de huit jours. André paraît avoir encore grandi et il est maintenant tout à fait un homme, très disposé à combattre et à souffrir. Il va repartir samedi. Je l'embrasse en me disant que je ne le reverrai peut-être plus.

29. — Nuit meilleure. Je peux enfin reparaître à l'église où j'arrive au milieu de la messe de 8 heures (9 heures nouveau style).

Réponse très satisfaisante de Grolleau qui n'hésite pas à accepter de la part de Crès absent pour quinze jours ou trois semaines.

Dernier mot de sa réponse : « Quelle admirable page, votre Préface ! et cette fin ! »

A 6 heures, arrivent successivement Pierre, Auric et Valentine.

Échecs avec Pierre. Dîner.

Appris avec joie que le livre de Pierre va enfin paraître.

Valentine promet de revenir mardi, après avoir fait de nouvelles démarches pour m'obtenir un secours du ministère.

On se sépare à l'heure ordinaire. Je suis complètement accablé.

30. — Mon terrible rhume semble diminuer. Je peux avoir la messe de la Transfixion.

Pas de lettres. Pas de visites. Lecture toute la journée.

31. — Je suis seul avec Véronique toute la journée, Jeanne ayant été déjeuner chez les de Groux, puis à la salle Gaveau où Vincent d'Indy donnait la Passion selon saint Jean, de Bach, Madeleine jouant à l'orchestre. Elle devait même ramener ce soir de Groux, ce qui n'a pas réussi.

Avril.

1. Dimanche des Rameaux. — Vers 11 heures, apparition de de Groux, venant passer la journée avec nous. Depuis longtemps, il parlait de son désir d'un entretien avec moi, tête à tête. On nous laisse seuls et j'en profite pour lui dire les choses les plus graves. J'insiste particulièrement sur ceci que la plus dangereuse atteinte pour l'âme, c'est le péché d'omission. Le péché d'action, quelque coupable qu'il nous fasse, peut être pardonné, puisque Jésus-Christ a payé. Mais il n'a pas payé pour le péché d'omission qui regarde le Saint-Esprit et dont les conséquences sont épouvantables.

Après-midi, nous lui faisons lire les Pères du Désert : saint Paul, saint Paphnuce et surtout sainte Marie-1' Egyptienne qui semble l'impressionner.

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