Vers 5 heures, arrive Pierre. L'excel
lente Mme Pradines était encore dans notre jardin où nous l'avions reçue avec plaisir deux heures auparavant. C'est une joie pour nous de voir, trop rarement, cette admirable chrétienne. Je lui donne mon livre et aussi Au seuil de l'Apocalypse qu'elle n'avait pas lu.
Échecs avec Pierre en attendant le dîner et en attendant de Groux qui a promis de venir, mais qui ne vient pas. C'est Valentine qui vient, m 'apportant sa bonne volonté, son désir violent de propager mon livre. Elle me lit un article qu'elle a fait pour l'Intransigeant, je crois, et qui me paraît très vivant. On parle toujours de la guerre et j'apprends avec horreur que la dernière et malheureuse offensive en Champagne a coûté à la France cent vingt mille hommes. La moitié seulement, ce serait épouvantable.
On se sépare après 10 heures.
9. — Lettre de l'abbé Robion mobilisé à Chartres. Il est heureux d'avoir reçu les Méditations et me donne absolument raison en ce qui concerne mon chapitre sur les prêtres-soldats. Je pense que la plupart des ecclésiastiques m'approuveraient de même, s'ils pouvaient connaître mon livre.
A la dernière heure, petite lettre de Pouthier. On lui a montré une lettre de moi à Rollinat du 2 novembre 1885. Il y a trouvé cette phrase :
J'ai l'irrémédiable infortune de manquer absolument de cette force à déraciner les montagnes qui s'appelle la Médiocrité. Il est juste, par conséquent, que je vive en réprouvé.
Pouthier ajoute :
Voilà qui remonte à plus de trente ans et c'est toujours la même chose, n'est-ce pas? ou peu s'en faut. Mais je suis certain et vous aussi, sans doute, que vous avez tout de même encore la meilleure part, puisqu'elle n'est le lot que de la grandeur et vous êtes unique.
10. Dimanche. — Aucune lettre, mais premières épreuves de Constantinople el Byzance.
Après-midi, arrivée de Termier, de Jeanne Boussac, de Jacques, Raïssa et Véra, de Barthélémy accompagné de sa femme et de sa fille, tous arrivés simultanément.
Les Rouault ne viennent qu'un peu plus tard.
Tout ce monde est installé confortablement sous nos marronniers.
Un moment je m'isole dans le bureau avec Termier, Jeanne Boussac et Jacques pour leur
faire lire les admirables lettres de Ouarré et de Raclot. Celle-ci, surtout, les impressionne et Termier prend un vif désir de connaître un collègue si intéressant. Redescendus au jardin, la conversation devient générale. Toujours la guerre et la fin toujours impossible à prévoir de cette guerre maudite qui bouleverse le inonde.
L'excellent Barthélémy, qui plaît beaucoup à Termier, dit des choses de très bon sens. Il me parle en particulier de son livre qui lui donne un mal infini et dont il ne voit pas la fin. Que sera cette œuvre?
Termier, les Maritain et Rouault dînent avec nous en plein air. Rouault nous intéresse par quelques appréciations sur les cubistes et les futuristes.
Le dîner s'achève par une délicieuse bouteille de Gortot mousseux apportée par Termier de la part de Quarré qui a regretté de ne pouvoir venir, déclarant une extrême tendresse pour moi.
Vers 8 heures, départ de tous nos convives.
12. — Après-midi, deux lettres : du frère Dacien dont l'admiration pour moi ne fait que croître. Cet homme simple voit clairement que
tout ce qu'on peut faire pour obtenir le secours divin, les prières à Jeanne d'Arc ou les pèlerinages au Sacré-Cœur sont en vain tant que Celle qui pleure n'aura pas obtenu réparation. Et de Baumann qui dit ceci :
... Plus vous avancez vers le porche de l'Église triomphante, plus ses clartés affluent en vous. Cet examen de conscience que vous faites devant l'éternité pour vous-même et pour votre temps, est une chose poignante et prodigieuse.
Ma misère physique est telle que je relis la Jolie fille de Perth pour ne pas périr d'ennui.
14. — Lecture avec Jeanne des épreuves de Conslantinople et Byzance.
Au moment du dîner, lettre délicieuse de René Grange, m'envoyant 100 francs. Mais sa | lettre est plus précieuse que l'argent. Ce jeune homme est tout à fait remarquable. Personne, jusqu'ici, ne m'a autant ou plus remué le cœur. Il a enfin reçu mon livre dont la lecture le transporte, les pages sur la prière surtout.
15. — Vers 4 heures de l'après-midi, visite de Raclot qui a tenu à me voir, ne fût-ce que peu de temps. Il est comme moi, sans espérance cju côté des gommes. Notre conversation est
assez douloureuse. Mais c'est un chrétien et il est soutenu par ce qui me soutient.
Jeanne, sortie dans le voisinage, revient assez tôt pour le voir et, tout de suite, elle sent la sympathie vraiment irrésistible qui se dégage de cet homme aimable, malheureusement forcé de repartir ce soir, mais qui promet de revenir.
A la dernière heure, lettre de l'abbé Carreau en réponse à l'envoi de mon livre. Il m'en remercie et me parle aussitôt de lui-même d'une manière vraiment originale. Il est prêtre démissionnaire, presque réduit à la misère et se réjouit beaucoup de cette situation nouvelle qui le met du moins à l'abri de l'autorité des « Princes des prêtres ». « Je pourrai penser à Dieu tout mon saoul », me dit-il.
16. — Reçu de van Haastert quatre exemplaires du livre dont il avait le projet en 1914 et pour lequel j'ai écrit une préface publiée dans Au seuil de l'Apocalypse, page 130.
Cette préface est fac-similée en tête du volume. Il y a une introduction de van Haastert et une autre préface de Pierre. Mais tout cela est en hollandais, hélas !
Lettre de Levaux qui ne paraît pas trop malheureux malgré son dur métier de bran-
cardier auquel il s'habitue. Il est, d'ailleurs, entouré de prêtres auxquels il parle de moi.