LA MAISON OUI CHANTE
Il y avait une fois un petit garçon tout blond aux yeux bleus. Il avait un sourire si doux que les bonnes vieilles femmes s'arrêtaient pour le regarder en disant : Oh ! le petit Jésus, venu tout droit du Paradis. Car en ces temps-là, les bonnes vieilles se souvenaient encore du Paradis. Depuis qu'on en a perdu le chemin, on ne sait plus où il se trouve, mais cela ne fait rien à notre histoire.
Je dis donc qu'il y avait une fois un petil garçon, venu tout d:oit du Paradis. Il y est retourné depuis, mais cela non plus, cela ne fait rien à notre histoire
qui s'est passée sur la terre, puisque les bonnes vieilles femmes s'en souviennent.
Une fois donc, quand ce joli petit garçon était allé se promener dans les champs, probablement avec sa mère, — mais c'était tout comme s'il était seul, d'après ce qu'on m'a dit, — il se mettait à courir après un papillon, comme le font les petits garçons : Un papillon tout bleu, d'un bleu de la Sainte Vierge et qui semblait lui montrer le chemin. Je ne sais comment cela s'est fait, mais ce petit papillon semblait avoir une intelligence cachée, car il savait si bien tirer après lui l'enfant que celui-ci oubliait sa mère, le champ, les fleurs et soi-même pour suivre le petit chiffon bleu qui voltigeait, devant lui comme un bout du voile de la Sainte Vierge.
Il était 11 heures du matin. André avait pris son lait et son pain avant de partir. Il n'avait pas faim. Mais cependant, il faut croire qu'il lui manquait quoique chose, car pourquoi aurait-il tant aimé à suivre ce petit papillon qui ne chantait même pas, qui n'avait que sa robe bleue, et c'était tout?
Le petit savait dire sa prière. Tous les matins et tous les soirs, puis au milieu de la journée, quand les cloches sonnaient V Angélus, il se mettait à genoux, ses petites mains devant les yeux pour mieux voir le Bon Dieu et, avec une voix toute claire, il disait qu'il aimait le Bon Dieu et sa Mère de tout son cœur. C'était ainsi qu'il sonnait ï Angélus. Ses parents, qui étaient pieux comme on l'était autrefois, lui avaient appris tout cela et aussi qu'il était venu au monde pendant que /' Angélus sonnait. D'ailleurs, le petit André h voit l'air de savoir tout cela, car il
disail toujours : Oui, je sais. Et puis, il faisait de si bon cœur tout ce qu'on lui apprenait, qu'on aurait dit qu'il obéissait uniquement pour faire plaisir à ses parents.
Maintenant, comme il était déjà 11 heures passées et que vers midi il avait l'habitude de voir la table mise, il regardait un moment autour de lui, comme s'il s'attendait a quelque chose, et voyant un champ de blé, bien plein, bien jaune, il se disait que c'était la table du Bon Dieu; et puis il n'y pensait plus. On aurait dit qu'il avait déjà eu ce qu'il lui fallait rien qu'en regardant le pain du Bon Dieu.
Je ne sais si le petit André avait eu un moment de distraction, s'il s'était endormi sans le savoir, — car vous pensez bien qu'il pouvait être fatigué, — mais, en ouvrant les yeux tout grands pour ne pas perdre de vue son guide, il voyait seulement une petite fille, toute bleue, elle aussi, portant une robe d'étoiles de la même étoffe que le ciel. Elle se tenait sur le seuil d'une maison, et comme c'était justement l'heure de /' Angélus, on ne se disait pas bonjour, mais toute la maison se mettait à chanter d'une façon si ravissante qu'on ne pouvait s'empêcher d'y entrer.
A peine était-on entré qu'un grand silence tombait sur tout. Il n'y avait plus de champ, plus de ciel, plus de soleil, mais une lumière douce et pénétrante qui avait l'air de caresser les enfants, de les rendre, eux aussi, gais et doux tout à la fois. André se rappelait alors d'avoir oublié, avant de partir, de rapporter son râteau et sa bêche dans la maison comme sa mère le lui avait demandé. C'était la seule
désobéissance dont il se souvenait, et encore n'étaitce qu'un oubli. Mais cette douce clarté qui l'entourait semblait lui rendre la mémoire plus claire, et il se tournait vers sa compagne pour lui parler. Mais, avant même qu'il eût prononcé un mot, elle le prit par la main, le fit traverser la maison et, s'envolant de nouveau devant lui comme un petit papillon, elle l'amenait en une seconde à l'endroit où il avait oublié ses outils et il put les prendre et les remettre à leur place. Ayant réparé cet oubli, il se sentit tout d'un coup si léger qu'il lui était facile de s'envoler à son tour et en quelques secondes ils étaient revenus à la maison qu'ils venaient de quitter.
Pendant leur courte absence on avait l'air d'avoir préparé une fête. Une procession de petits garçons d'un côté, tous en blanc et, de l'autre côté, une longue file de petites filles, toutes en bleu, venaient au-devant d'eux. André entrait en rang avec les autres, et sa compagne se joignit aux petites filles.
Au même instant la Maison se mit à chanter.
— C'est curieux, dit la mère d'André à son mari, comme je me sens contente aujourd'hui. Il y a juste un an, que le Bon Dieu nous a pris notre petit garçon pour en faire un Saint du Paradis, et je devrais me sentir triste et seule. Mais on dirait que quelque chose chante en moi et je ne serais pas étonnée que le petit fût près de nous aujourd'hui.
— ■ J'ai justement eu la même pensée, répondait le père. Si on allait voir un peu au cimetière comment ça va. Le rosier doit avoir besoin d'être taillé, je
m'en vais emporter le râteau et la bêche du petit. Chaque fois que je me sers de ces outils, il m'arrive quelque bonne pensée ou une idée heureuse. On dirait qu'il les a bénis de là où il est, car je ne puis les toucher sans chanter.
Et les voilà qui se mettaient en route et qui arrivaient bientôt au cimetière, ce lieu de paix et de repos où les chrétiens d'autrefois aimaient à prier en se souvenant des morts. D'une voix profondément émue et heureuse, le père se mit à chanter le Magnificat, et la mère faisait le signe de la Croix sur le berceau de celui qu'elle avait donné librement pour acheter pour lui et pour elle la vie éternelle.
« La Maison qui chante » était en fête. Elle était toute illuminée. La lumière venait des enfants, et de chaque enfant partait un rayon jusque dans le cœur des pères et des mères sur la terre. Et une douce harmonie sortait des murs de la demeure sainte. Le toit se soulevait, les murs s'ouvraient et les enfants entraient de tous les côtés, en volant et en jouant.
Mais de loin venait le Magnificat, et tous se tinrent debout, car il n'y a pas d'harmonie comparable à celle qui sort de la poitrine de l'homme, et un père et une mère qui chantent sur la tombe de leur enfant régnent sur les Anges.
Et la Maison hospitalière baissait son toit, fermait ses murs et se taisait.
L' Angélus du soir venait de sonner.
Fête de Sainte Thérèse, 1904.