A de la Laurencie
Le nouveau septuagénaire a reçu hier matin ce que vous lui avez envoyé. Il vous prie de vous rassurer complètement. L'inquiétude est tout à fait dissipée maintenant. Je suis bien heureux de savoir que vous avez emporté de Bourg-la- Reine « une impression douce ». Peut-être me supposez-vous un pouvoir bienfaisant, une influence heureuse, que je n'ai pas, en dehors de mes livres
Mais je pense, comme vous, que j'ai encore beaucoup à faire ici-bas, c'est-à-dire qu'il me reste à écrire quelques livres, qu'aucun autre certainement ne pourrait écrire. Pour le moment, je suis immobilisé, semblable à un crapaud sur lequel on aurait mis avec précaution une lourde pierre. Je ne suis pas écrasé, mais incapable de mouvement, ce qui est au moins ennuyeux. Quand ce pavé me sera ôté, je redeviendrai agile, plus fort peut-être, ayant eu l'occasion de cuver toute ma bave. Je ne trouve pas mieux que cette image gracieuse pour vous décrire mon état actuel et je vous embrasse comme je vous aime, de tout mon cœur.
Ce soir, pendant le dîner, lettre de Roblot. Si la République ne s'y oppose pas, il viendra demain.
15. — Du Père Marchai, qui a reçu mon livre et qui ne sait comment exprimer sa joie : « Je sais maintenant, non pas ce que pensent ou disent les alliés ou leurs ennemis, mais ce que pense et dit le Saint-Esprit. Si j'avais un million à vous donner, je ne serais pas quitte avec vous. »
Dédicaces pour Auric :
Le Sang du Pauvre. — Ce livre est trop beau pour les contemporains, décidément. Je crains qu'il ne me soit demandé compte, un jour, de ce gaspillage ante porcos.
Exégèse des lieux communs (lre série). — Arracher la langue du bourgeois n'est pas facile. Elle a ses racines jusqu'à la plante des pieds, et cela repousse toujours. Il faudrait l'extermination de la Bête. L'Esprit-Saint y pourvoira.
Celle qui pleure. — Je suis né exactement soixantedix jours avant l'Apparition. Quelqu'un a fait remarquer qu'il y avait, en effet, de quoi pleurer. Idée qui n'est pas pour déplaire à nos cardinaux et à nos évêques très précieux.
16. Dimanche. — Après-midi, 4 heures, apparition, enfin, de Roblot, en costume militaire. Mais il n'a pas changé. C'est toujours le même ami affectueux, timide et intelligent. Quelqu'un, je ne sais qui, lui a fait croire que j'étais irrité contre lui et que je le recevrais fort mal. C'est toute l'explication de son absurde absence de plusieurs années. Il semble avoir gagné depuis la guerre. Ses illusions démocratiques ont disparu et il est bien complètement avec moi, spectateur très clairvoyant de la haine toujours grandissante à ses yeux et n'espérant plus rien que de Dieu.
Il dîne avec nous et s'en va à 7 heures et demie, très satisfait, promettant de reveni r bientôt.
19. — Journée d'impuissance parfaite et de langueur. Pas de lettres, ni de visite.
Commencé un petit cours de littérature française à mes filles, Madeleine m'en ayant prié, ne voulant pas être ignorante de ce que son père passe pour savoir si bien.
20. — Vers 5 heures, arrivée d'Auric, puis de Pierre. Auric, sur le point de partir pour l'Auvergne où il passera un ou deux mois, m'apporte les Dernières Colonnes à signer.
Dédicace de cet exemplaire.
Je ne suis pas une Colonne. Je ne suis qu'un tronc pour les pauvres.
Au dîner, lettre fort agréable de Vallette.
Il m'apprend que les choses vont mieux qu'il ne pensait. Il est sorti de deux cents à trois cents exemplaires de plus qu'il ne croyait. Il ajoute ceci, qui vaut d'être mentionné ici :
En outre, nous sommes officiellement informés qu'Au seuil de V Apocalypse, soumis à la Commission fédérale du contrôle de la Presse ( !) vient d'être déclaré contraire à la neutralité; comme tel, ne peut être importé en Suisse. Ainsi, non seulement les pays ennemis nous sont interdits, mais encore un pays neutre. Et pourtant, ça va mieux que d'habitude.
Je suis donc dangereux pour la neutralité de la Suisse ! On ne sait ce qu'il faut le plus admirer
de la sottise ou de la vilenie d'une telle déclaration. Plût à Dieu que j'inquiétasse de même toutes les neutralités !
Parties d'échecs et musique. Nos convives s'en vont à l'heure ordinaire.
Trouvé dans l'histoire de sainte Chantai, médiocrement écrite par l'abbé Bougaud, le fait de la guérison miraculeuse de la sainte par les reliques de saint Biaise. Je me souviens alors de la trouvaille que je fis, en 1880, d'une relique de cet Auxiliateur dans l'église paroissiale de Paray-le-Monial, ville fameuse par le triomphe de l'Ordre des Visitandines, et je crois voir là une sorte de lien surnaturel. Saint Biaise a pris une telle place dans ma vie !