‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 92 sur 146 · Après-midi, lettre de Mme X... qui · texte numérisé non relu

Après-midi, lettre de Mme X... qui

écrit :

... Ici aussi nous avons un froid très vif. L'autre matin, vers 6 heures et demie, nous avons eu un phénomène atmosphérique très curieux et très beau. Il faisait encore nuit quand une gerbe de feu multicolore a illuminé le ciel. Un instant la terre a paru éclairée comme avec un puissant réflecteur, puis, tout a soudain disparu. Serait-ce le commencement des signes dans le ciel?

23. — Le froid a redoublé. Impossible de sortir sans grave imprudence.

Lettre de la Laurencie, qui a appris, je ne sais comment, mon accident, et qui craint que je ne manque de combustible.

A de la Laurencie :

Très cher ami, Nous avons reçu votre combustible avec joie. C'est certain que Dieu a pour nous des égards extraordinaires, et que sa sollicitude, en ce qui nous concerne, ressemble à un miracle permanent. Avons-nous besoin de quelque chose? Aussitôt il fait intervenir un de ses amis, ayant l'air de nous préférer, nous faisant passer avant beaucoup d'autres. J'en vois ici une nouvelle preuve. Tout le monde manque de charbon. Les riches même n'en trouvent pas. Jusqu'ici nous avons pu nous chauffer un peu, très peu sans doute, mais assez pour être dignes d'envie. Et voici que cela continue. Ainsi de toutes choses. Que nous sera-t-il demandé pour tant de bienfaits?

Mon accident dont vous avez entendu parler, je ne sais comment, a pu paraître effrayant d'abord, mais n'a rien été vraiment, et il n'en reste que le souvenir avec une grande faiblesse que je connaissais déjà et qui n'est pas sensiblement aggravée. Une explication très simple vous suffira. Vous savez, ma thèse sur la solidarité. J'en ai parlé à peu près partout. Je ne cesse de dire qu'il faut tout payer de manière ou d'autre et que toute douleur est une échéance à l'avantage de quelqu'un. Or voici...

Récit de l'abjuration et de mon accident.

... Voilà donc, cher ami, la vraie vie, c'est-à-dire la vision réelle de la vie, telle que Dieu la propose à l'attention de nos esprits et de nos cœurs. Nécessité absolue de savoir que toutes les fois qu'on est

heureux, il y a quelqu'un qui paie, et que toutes les fois qu'on souffre, on paie pour quelqu'un. Si on manque de cette notion rudimentaire, on est, à l'égard de Dieu, au niveau des bêtes ou des gens du monde. Je finis en vous priant de me pardonner ma prolixité sentencieuse qui vous montrera du moins que je suis vivant encore pour vous aimer et pour vous bénir.

24. — Froid de plus en plus intense. Jeanne a vu le vieux missionnaire qui fait les fonctions de vicaire et il a promis de m'apporter la communion demain.

Après-midi, visite d'Anne-Marie Martineau. Elle est seule. René est à Tours. Son fils André est toujours à Boulogne, menacé d'être envoyé sur le front.

25. — La communion m'est apportée par le vieux missionnaire, à 7 heures et demie.

Le froid est terrible, mais nous avons enfin du charbon horriblement cher, il est vrai. 100 francs pour dix sacs !

Après 6 heures, Pierre. Dîner, échecs. Je suis secouru par cette visite. Je suis soulïrant, et mon ennui est immense. On ne peut guère parler que du froid qui est un tourment universel ajouté à tant d'autres peines.

26. — Même température. Ni messe, ni communion. Une sortie me serait dangereuse.

Il a gelé toute la journée sous un soleil brillant. Cette température implacable m'exténue.

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