‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 94 sur 146 · Dimanche sans messe · texte numérisé non relu

Dimanche sans messe

Vers 3 ou 4 heures, j'ai entendu le bruit lointain d'une explosion. Il paraît que c'est une importante usine d'explosifs qui a sauté à Palaiseau.

30. — Le froid a encore augmenté. Menace terrible pour tout le monde.

Pour ma part, je suis enrhumé gravement.

Je tousse toute la journée, et même auprès du feu je ne parviens pas à me réchauffer.

Aucune consolation d'ailleurs. Aucune lettre réconfortante et bientôt la misère.

Lettre de Vallette. La censure a fonctionné. « Il n'y a pas beaucoup de suppressions », me dit-il. Soit, mais quelles sont-elles? Je tremble d'y penser.

31. — Mon rhume est à son paroxysme. Il semble se transformer en une grippe méchante et j'arrive à la fin du jour n'ayant pas cessé de souffrir. Pour comble d'ennui, il nous faut attendre les vidangeurs qui devaient venir aujourd'hui et qui ne viennent pas. Leur intervention est pourtant singulièrement urgente.

Vers 6 heures et demie, visite du vieux missionnaire, vicaire à notre paroisse. Il est venu tout exprès, ne me voyant plus à l'église, m'offrir la communion pour demain matin.

Février.

1. — Après une nuit très mauvaise, je me lève à 6 heures pour recevoir la communion en compagnie de Véronique.

Je reprends ce pauvre journal interrompu depuis deux jours; puis, après déjeuner, je dors longtemps d'un profond sommeil. C'est la guérison ou à peu près. D'ailleurs le froid très rude encore a un peu diminué.

A 6 heures et demie, arrive Pierre. Échecs avant dîner, dominos après. Pierre me prête un volume d'Henri Barbusse, Le Feu, dont il est beaucoup parlé.

2. Purification. — Triste Chandeleur. C'est à peine si on peut, dans notre maison, s'apercevoir de cette fête.

Il fait à peine moins froid, bien qu'on puisse croire à un commencement de dégel. Il est vrai qu'on s'habitue.

Mais la tristesse ne s'éloigne pas, et la misère cogne furieusement à notre porte.

Elisabeth part pour Paris avant déjeuner, espérant trouver quelque chose d'heureux chez ses parents.

Dégoûté de tout effort, je commence la lecture du livre de Barbusse.

Après-midi je reçois 40 francs envoyés par le Père Marchai.

3. Saint Biaise et sainte Véronique. — Nuit très pénible. Tousserie presque continuelle et

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insomnie. Le froid a encore augmenté, 9 degrés à 8 heures, à l'extérieur de ma fenêtre, ce qui donne à supposer une douzaine à la campagne. Si cela continue le danger deviendra énorme.

Je m'occupe comme je peux, en lisant le terrible livre de Barbusse, dont je veux rendre compte ici.

Le soir, lettre d'un docteur Lamoureux, médecin-chef sur le front, qui s'adresse à moi pour savoir où trouver Je m'accuse...

De quoi allons-nous vivre demain, quand la femme de ménage aura été payée? Des 30 frs que Madeleine nous apporte ce soir, prix de trois séances d'accompagnement. La chère petite est heureuse de nous venir en aide.

Nous sommes heureusement délivrés des vidangeurs. Ces artistes ont enfin vidé notre fosse.

4. Dimanche. — Encore un dimanche sans messe, et ce dimanche si important : Circumdederunl me gemiius mortis. A 8 heures, 12 degrés à ma fenêtre, 15 au moins en pleine campagne. Nous allons aux plus grands frpids.

Après-midi, Termier et ses deux filles, Marie et Geneviève, et l'aîné de Marie, le petit Régis.

Je reçois d'abord Termier dans le bureau où il y a un peu de feu. Excellente douceur d'un moment de tête-à-tête avec cet ami qui est de plus en plus avec moi, qui entre de plus en plus dans mes sentiments et mes pensées et qui a préparé pour moi un billet dont le besoin était si pressant. On descend ensuite. On prend le thé avec les autres.

Arrivée du jeune Souberbielle, et bientôt départ des Termier. Musique de Souberbielle et de Madeleine. A 8 heures, dîner. Il est visible que ce jeune homme est content de venir chez nous et je m'en réjouis. Il part à 9 heures.

5. — Lettre d'un inconnu, Pineau Chaillou conservateur du musée des Beaux-Arts à Nantes.

Lettre simple et touchante d'un homme qui m'admire avec candeur, pour qui je suis le plus noble exemple de foi et de courage et qui pense que je peux avoir besoin de quelque secours en ce moment. Il m'envoie donc 50 francs, ce qu'il peut, n'étant pas riche.

Achevé Le Feu, de Barbusse, livre épouvantable et certainement trop chargé dans le sens de l'horreur; l'auteur, étranger à tout sentiment religieux, n'ayant pu voir l'envers de la

souffrance, obstrué d'ailleurs des plus sottes rêveries du socialisme. J'y reviendrai.

A G heures, retour d'Elisabeth.

6. — Sommeil jusqu'à 4 heures, puis toux furieuse, déchirante, qui m'épuise.

Même froid qu'hier et neige très abondante. Dédicaces pour Elisabeth :

Femme pauvre. — Oui, ma chère filleule, il y a des créatures humaines à qui Dieu a demandé de tant souffrir. Il faut comprendre que c'est un privilège. Quand on a passé par là, il suffit de fermer les yeux pour voir Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Dernières colonnes. — De ces colonnes il y en aura toujours. Elles poussent comme l'herbe au lendemain de l'orage. Mais cela ne vaut rien pour les vaches, même comme litière ou comme fumier. Quand il pleuvra du sang, ce qui n'est plus bien loin, cette moisson de mauvaises colonnes sera d'une abondance extraordinaire. Seulement il n'y aura plus d'Église du tout et les âmes agoniseront de désespoir dans la forêt rouge de Gain.

9. — La fin de la nuit a été extrêmement pénible. Pendant deux ou trois heures je n'ai cessé de tousser.

Par force, je me décide à écrire quelques lignes. Ayant découpé des morceaux de papiercarton je vais m'en servir pour ma correspon-

dance. J'apprendrai ainsi à faire des lettres courtes.

10. — Même état, même gelée à 10 ou 12 degrés. Notre charbon diminue et nous manquons d'eau.

A Pineau-Chaillou :

Cher monsieur, Vous serez, sans doute, heureux d'apprendre que votre secours est arrivé très opportunément chez un vieil écrivain à moitié gelé. Je suis malade depuis un an et demi, et tout dernièrement il m'a fallu subir une attaque, heureusement bénigne et passagère, de paralysie.

Ma faiblesse est extrême, sans espoir — après 70 ans — d'aucun renouveau et j'ai dû renoncer à écrire de longues lettres.

Le ton si noble de la vôtre me dispense d'ailleurs de tout protocole. Je ne me suis jamais caché d'être miséreux. Tout le monde sait ou peut savoir que je subsiste à peu près uniquement de ce qu'on me donne, puisque mes trente volumes ne me nourissent pas. Dieu me préserve de me plaindre ! Je sais que les pauvres sont ses amis et quand je pense à la mort, c'est avec une joie vive que je considère le peu que les hommes ont fait pour moi.

Que Dieu et sa Mère en larmes vous bénissent.

11. Dimanche. — Nulle amélioration. Je tousse furieusement une partie de la nuit.

Privé de la messe, je pense une fois de plus à

ce dimanche de Sexagésimc, impasse Cœiir de Vey en 1895. Quel souvenir douloureux !

Après la mort de notre André, Véronique était dangereusement malade. On souffrait autant qu'on pouvait souffrir.

Ce matin-là la chère petite dit à sa mère, en lui montrant le crucifix : « Il faut le réveiller, dis-lui de ne plus dormir », et aussitôt nous nous souvînmes de l'introït du jour : Exsurge, quare obdonnis, circonstance liturgique bien ignorée de notre enfant.

Aucune visite. Avec tristesse je regarde notre charbon diminuer, en lisant la vieille chronique de Ramon Muntancr.

Le froid semble augmenter chaque jour.

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