Messe à 7 heures et demie. A René Grange
Cher monsieur, J'ai reçu hier soir, à la dernière heure votre lettre et votre mandat.
L'événement a été considérable et je veux vous le dire très simplement. Ce mois de février a été terrible pour nous, c'est-à-dire pour ma femme, pour nos deux filles et pour moi. Misère complète. Les derniers jours on avait subsisté difficilement de quelques emprunts faits à des pauvres, se demandant chaque fois qu'on se mettait à table, si on était en présence du dernier repas. Irréprochable entrée en carême. Vous savez d'ailleurs, m'ayant lu, que telle a été ma vie, un très grand nombre d'années, mais j'ai passé 70 ans, je suis malade assez gravement depuis vingt mois, et je n'ai plus mon ancienne force.
Lorsque votre lettre est arrivée, j'en étais à craindre, tant l'épreuve m'avait déprimé, que le miracle qui m'empêche ordinairement de mourir ne fût enfin décommandé. Là-dessus, il vous est facile de deviner mes sentiments à la réception de cette lettre. Il faut avoir souffert beaucoup pour savoir ce que c'est que l'interruption de la torture, ne fût-ce que pour peu de temps. On sait ou on croit savoir qu'elle recommencera bientôt, mais quel délice que le répit, si court qu'il soit !
Vous m'écrivez que les libraires vous ont vendu mes livres à des prix dérisoires, voulant exprimer ainsi l'énorme valeur que vous leur supposez. D'autres pensent de même dans le monde prétendu intellectuel, mais se garderaient bien de le dire. Au contraire, étouffons l'infâme qui ose proclamer 1 la vérité. Que sa voix ne soit entendue par personne et que ses livres soient ignorés. Voilà trente ans qu'elle dure, cette conspiration du silence. Il y a des hommes affamés du pain que je pourrais leur donner et qui ne savent même pas que j'existe. On me découvre peu à peu, très difficilement.
Dieu a voulu que j'endurasse beaucoup sans mourir. Il m'a même donné d'écrire un nouveau livre que le Mercure va publier avec les mutilations inévitables de la censure. Méditations d'un solitaire en igi6, tel est le titre. J'ai cru vraiment que quelques âmes douloureuses attendaient de moi cet effort, et quoique malade, j'ai pu l'accomplir. Il sera certainement continué, si Dieu me laisse en ce monde, puisque je suis fait pour cela. J'ai pensé souvent, non sans amertume, qu'il y a dans notre France châtiée si
terriblement déjà, des hommes qui savent ce que je vaux, pour qui la vie est facile et que cela ne gênerait pas de m'aider matériellement à accomplir ma tâche. Ils ne le veulent pas et c'est effrayant de penser au compte qu'ils auront à rendre.
Je ne sais si cette lettre pourra vous atteindre. Si vous la recevez, dites-moi le moyen de vous faire parvenir mon nouveau livre quand il paraîtra. Vous êtes certainement de ceux pour lesquels il fut écrit. Sur l'exemplaire envoyé par moi, je remplirais de mon écriture les blancs exigés par la censure. Que Ma Dame de Compassion vous bénisse et vous protège.
Mars.