SCÈNE VI
LE COMTE DE RHIMBERG, LE PRÉVÔT, puis LA MÈRE TAUPIER.
le comte. — Le prévôt ! (H se retourne et voit au dehors quelques hommes se promenant. — A part.) Oh!... oh !... serait-il plus habile que je ne le pensais... (Haut.) M. le comte... Quel titre me donnez-vous-là, monsieur?
le prévôt. — Le vôtre !
le comte. — Le mien!... Comment! n est-co pas vous qui avez signé uia nomination?... Et n’est-ellc pas au nom...
le prévôt. — De Toussaint Gardener... un faux nom...
LA PORTE SAINT DENIS
le coûte. — Faux!... pas tout à fait. C'êst le nom de ma mère, et vous avouerez sans j>cine que j’ai bien le droit de le perler...
le prévôt. — Parce que celui de votre père ferait reconnaître en vous un exile en rupture de ban... un ennemi de la France, sa patrie adoptive... un conspirateur enfin!
le coûte. — Puisque vous ôtes si bien informé, toute dénégation serait superflue. Eli bien ! oui, j'ai rompu mon ban... oui, je suis un ennemi de celle France qui ne m’a adopté qu’à demi pour me repousser ensuite... Oui, je conspire... Après?
le prévôt, froidement. — Connaissez vous le chemin de la Dasl^lu?
le comte. — Il y en a plusieurs. le prévôt. — Vous choisirez celui qui vous conviendra.
le comte. — Eh bien! alors, nous prendrons par rÜAtel de Ville.
LE PRÉVÔT. — Par...
le comte. — C’est le plus long, sans doute... mais outre qu'on n’est jamais bien pressé d’arriver à la Bastille, je serai charmé de savoir si l’influence qui m’a si bien servi auprès de votre femme est trop oubliée pour me servir encore.
le prévôt. — Trompée sans doute par la recommandation qui vous accréditait Auprès d’elle, madame Le Peleticr vous a couvert d’une protection qui vous manquerai! aujourd'hui.
le comte. — Je ne le crois pas. Vous êtes si bon mari, monsieur le prévôt, que vous n'avez rien trouvé de surprenant dans la façon dout votre femme m’a protégé.
le prévôt. — Monsieur! le comte. — Oh! rassurez-vous, je ne fais pas montre d'une fatuité puérile... Madame Le Poletier me voyait ce r-là pour la première fois. le prévôt. — Eh bien?
le COMTE. — il y a tin proverbe, peu connu encore puisque c'est moi qui l'édite, et le voici... il fera fortune : Mieux vaut posséder le secret d’une femme que la femme elle-même.
le prévôt. — Le secret. Il y a un secret entre Louise et vous!
le comte. — Ce n’est pas sa faute s’il y est... mais enfin, il y est.
le prévôt. — Vous meniez, monsieur!
le comte. — ■ Vous êtes peu généreux... Un démenti à moi, qui possède encore mon épée, mais à qui ces hommes que je vois là-bas et qui sont vôtres sans doute, peuvent venir la prendre.
le prévôt. — Vous avez raison, monsieur, c'est un moment d’erreur!... Mais quand il s’agit de l’honneur de ma femme, du mien, je suis capable de tout oublier, de lotit sacrifier.
i.e coûte. — Je le sais bien.
le prévôt.— Voyous! vous prétendez posséder un secret.
le coûte. — Que vous payeriez bien citer !
le prévôt. — Parlez!
le comte. — Êtes-vous bien sûrque votre femme vous aime?
le prévôt. — Monsieur!
le coûte. — Vous n’en êtes pas bien sûr!... Pas plus que vous n’êles certain qu’elle n’en aime pas un autre.
le prévôt. — Un autre. Des preuves ?...
le coûte. — Des preuves?.. . Est-ce que je l’accuse? Je parle de vos doutes, je ne dis rien de moi.
le prévôt. — Oh ! vous jetez le soupçon dans une ftme déjà troublée... vous tournez le* couteau dans une plaie vive et saignante : vous eu avez
dit trop, ou pas afsczl... Achevez, achevés donc ! ou vous n’êles qu'un calomniateur, et je vous fais jeter à la Bastille.
le comte. — Sera-ce pour venger votre injure personnelle ou pour sauvegarder votre roi? Qui fermera sur mui les portes du cachot? L'intègre magistrat ou le mari défiant?
le prévôt. — Qu'importe! pourvu que les murs épais de la vieille forteresse étouffent votre voix.
le comte. — Mais ils n’étoufferont pas les voix de ceux qui seront restés dehors. Que je disparaisse ce soir, demain les virtuoses du Pont-Neuf célébreront sur leurs chanterelles criardes les amours de la femme du prévôt des marchands, et de...
le prévôt. — Et de...
le comte. — Ah! certainement, voilà le nom que vous voudriez savoir?
le pnÉvôT. — Oh ! oui!...
i.e comte. — Voilà le nom que je vous dirai dans trois jours, si d’ici là vous me laissez libre.
le prévôt. — Libre!... vous!... un ennemi du roi!...
le coûte. — Et qui l’a franchement avoué.
Faites-moi épier, faites-moi suivre, je ne vous en empêche pas. Sauvegardez l’honneur du prévôt, je vous dirai dans trois jours si l’honneur du mari est en péril.
le prévôt. — Oh! comme vous connaissez bien ma faiblesse! Eh bien! oui, je faillis à mon devoir, ill se nu l à la table cl écrit. Je vous laisse libre, vous, le chef d’une conjuration sans conjurés; car en sortant d’ici, vos amis, que vous venez de quitter, ont été écroués au Châtelet.
l-E COMTE. — , Ah !
le prévôt. — Mais rien n’est fait tant qu'il r<£te à faire... L’honneur me commande de m’assurer de votre personne, une voix plus forte m’enjoint de vous laisser libre... Je lui obéis... le remords au cœur... la rougeur au front. .Se levant. Voici un sauf-cpnduU valable pendant trois jours, à dater de cette heure. Il remet le papier au comte.; Mais, sachez- le bien, toutefois, autant uu’il sera en mon pouvoir, j’atténuerai ma faute... des yeux resteront ouverts sur toutes vos démarches... Vos projets, quels qu’ils soient, échoueront, monsieur le comte, et je n’aurai plus devant moi que le menteur infâme, le lâche calomniateur.
le comte. — Calomniateur I... Pour la seconde fois vous me jetez ce mol au visage, et vous y croyez moins encore que la première, je le parierais.
i.e prévôt, à part. — C'est vrai!
rts coûte. — 11 se peut, toutefois, qu’il soit juste! Voire femme est restée digne de vous... cela se peut encore. A l'heure convenue, je vous donnerai la preuve de su trahison ou je vous dirai sincèrement : Faites de moi ce que vous voudrez* j’ai menti !
le prévôt. — Vous avez m...
le coûte. — Oh ! je ne le dis pas aujourd’hui; je le dirai peut-être dans trois jours.
le prévôt, sortant. Oh! démon! démon!...
Dans trois jours; j’attendrai.