VICTORIA, BÉATRIX
BÉATRIX
Votre parrain , Mademoiselle , oe vous a pas rendu un fameux service en vous amenant ici... et pourtant, il vous croit son obligée... c’est plulAt vous qui avez des droits à sa reconnaissance.
VICTOMA.
J’ai des droits à sa reconnaissance ?
BÉATRIX
Certainement!., il était tont seul dans ce sombre château , n’ayant d'autre société qu'un chapelain , pas mal laid... qui lui chantait la messe le jour, et beaucoup de hiboux et de chouettes qui lui chantaient vêpres le soir, sur les toits , avec accompagnement de girouettes... Le vieux gentilhomme s’est dit une fois : Cette musique n'est pas précisément à pouffer de rire... je préférerais quelque chose de plus gai qu’un chapelain , des hiboux , des girouettes... J’ai par làbas, à Landriano, une filleule qui vient de perdre sa tante, son unique appui ; son père, le capitaine Salvatori, guerroie au loin et ne peut veiller sur sa tille... je veillerai pour lui... Alors il vous a fait venir au château de Torreni... M. le Comte ne s'ennuie plus maintenant... mais vous vous ennuyez, vous... votre vie est maussade... c'est un long téte-à-téle avec un vieillard fort respectable, que Je ne peux pas souffrir, un .
•<té vieux capon qui a toujours peur de se compromettre.
VICTORIA
Béatrix, vous oubliez le respect..
BÉATRIX
Ah ! ma foi , tant pire ! pourquoi M. le Comte ne cherche-t-il pas à vous distraire . à vous faire voir le monde?.. Il n’y a que le monde qui puisse vous guérir de cet air sombre qui me donne envie de pleurer, car je vous aime, moi...
VICTORIA
Soyez tranquille, ma bonne Béatrix... il y aura ce soir, an château , nombreuse et brillante compagnie... le Vice-Roi doit y passer la nuit
BÉATBIX.
Le Vice-Roi? Belle compagnie, en vérité!.. Le Vice-Roi ?.. nommez-le plutôt le vice-bourreau !.. Je le hais, cet Espagnol atroce, qui voyage dans ses états pour voir couper des têtes.
VICTORIA
Imprudente ! si M. le Comte vous entendait...
Ah bah! c’est pins fort que moi... j'ai besoin de dire que le Vice-Roi est un vilain gueux.
VICTORIA
Béatrii , je vous ordonne de vous taire !
BÉATRIX
Vous prenez sa défense. Mademoiselle; c’est sans doute parce qu’hier, quand il s'est arrêté ici en se rendant à Landriano , il vous a promis •®. une surprise pour son retour... Vous avez lu
g LA PORTE
dans scs regards uu amour naissant... je ne con- •< rois pas que cet amour-là vous flatte.
viCTonii.
lin amour? Vous croyez que le Duc m’aime?..
BÉATRtX.
J'en suis sûre ; ses yeux brillaient comme deux braises... on y aurait allumé une chandelle.
VICTORIA , avec terreur.
Je ne m’étais pas trompée... il m’aime !.. Oh ! non , c’est impossible ; qu’aurais-je fait à Dieu pour mériter une telle réprobation?..
BKATR1X.
Comme vous êtes pûle... je ne conçois pas...
Mon effroi vous étonne? vous ne connaissez donc pas l'histoire de Luigina Mongolfi?.. Pauvre femme ! le Vice-Roi la trouva belle et voulut la séduire ; mais tous ses efforts furent inutiles... Un jour la jeune fille disparut, et sa famille n’apprit qu’au bout de trois mois le mystère de cette disparition. Luigina vint le révéler clle-mèine. Sou père et son frère ne la reconnurent pas , tant elle était changée ; son visage pâle et décharné , scs veux éteints , ses cheveux en désordre , lui donnaient plutôt l’air d’un spectre que d’un être vivant. Elle fit quelques pas en chancelant et dit d’une voix défaillante : Je suis parvenue à m'échapper; j’ai été enlevée, retenue prisonnière et déshonorée par le Vice-Roi. Puis, comme si Dieu n’avait voulu prolonger son existence que pour lui permettre de nommer son bourreau , elle tomba morte devant son père et son frère.
RéATRIX.
Oh ! c’est horrible !
VICTORIA
Le comte de Mongolfi et son fils coururent au palais . se précipitèrent sur le Duc cl le frappèrent avec leurs poignards ; mais le misérable avait prévu leur vengeance et s’était cuirassé sous son pourpoinL On s’empara du père et du fils , et, sans les écouter, on les décapita comme meurtriers. Ils avaient un ami qui jura, sur leur sang, de les venger, le marquis Orlando de Fontaleonc.
Bf.ATRIX.
C'est pour cela que ce valeureux gentilhomme s'est révolté il y a trois jours?
Victoria.
Oui; il ne voulait pas d’abord se faire justice lui-même. Après de nombreuses recherches, il parvint à rassembler les preuves du crime commis par le Vice-Roi. Le marquis de Fonlaleone écrivit à l'empereur Charles Quint , notre souverain seigneur, une lettre tlans laquelle il exposa toutes ces preuves, dans laquelle il peignit le déplorable état où la tyrannie du Duc avait réduit le pays et demanda une enquête en disant qu’il était prêt à soutenir son accusation. Sa lettre resta sans réponse , il en écrivit une seconde qui eut le même sort que la première; il allait en écrire une troisième , quand une tentative d’assassinat sur sa personne lui fit comprendre qu on voulait se débarrasser de scs plaintes. Alors, il souleva Naples et Landriano ; mais les révoltés, trahis, abandonnés par des lâches, furent vaincus... et, depuis deux jours, leur sang inonde <
SECRÈTE
h l’échafaud... C’est le commandant Tancredi qui a décidé leur défaite ; il s’était engagé à prendre part à l'insurrection , mais il a tourné ses armes contre ceux qu'il avait promis de servir.
(On entend plusieurs coups de feu.)
BflATRIX.
Qu’est-co que cela ?
VICTORIA
On fusille sans doute un pauvre fugitif.
BèATRIX , faisant le signe de la croix.
Que Dieu ait pitié de son âme !.. On dit que le marquis de Fontalconc u’a pas été arrêté et qu’il est parvenu à se sauver en France.
VICTORIA
On le dit... mais je voudrais être certaine...
Moi aussi... Il est si bon , si intéressant sous tous les rapports, que tout le monde l’aime et l’admire.
VICTORIA
Cette nuit, j'ai rêvé qu'il errait au milieu d’une forêt , épuisé par la fatigue et la faim , cherchant vainement un refuge ; il s’est arrêté un instant auprès d’une source , afin d'étancher la soif qui le dévorait; mais il est reparti bien vite... des cavaliers le poursuivaient au grand galop.,. Moi, je l’appelais de toutes mes forces, je lui disais: Venez, Monseigneur, je vous cacherai, je vous protégerai... Tout-à-roup, la porte de ma chambre s’est ouverte avec fracas , et il est entré en s'écriant :
(Au moment où elle prononce le dernier mot , ta
porte du fond s’ouvre et Orlando de Fontaleone
parait ; ses cheveux et sesvêiemens sont en désordre.)
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