SCÈNE V
Les Mêmes, Madame Ratinois, Alexandrine
Madame Malingear (d Emmeline), — Assez, mon enfant, voici une visite. {Elle se lève.) 2$
Madame Ratinois. — Je vous demande mille pardons ; j'arrive bien mal à propos . . . Est-ce à mon-
sieur le docteur Malingear que j'ai Thonneur de parler? . . .
Malingear. — Oui, madame.
Madame Ratinois. — Je viens de visiter Tapparte- 5 ment du troisième.
Madame Malingear. — Veuillez donc prendre la peine de vous asseoir.
Madame Ratinois {s^ asseyant, ainsi que madame
Malingear), — Trop bonne, madame ... Je crains
lo d'être importune . . . J'ai interrompu mademoiselle.
Emmeline. — Oh! madame'. . .
Madame Ratinois {à madame Malingear), — C'est mademoiselle votre fille ? . . .
Madame Malingear. — Oui, madame.
15 Madame Ratinois {à part). — Frédéric a raison . . . elle est très bien. {Haut.) Je vois que mademoiselle est musicienne.
Madame Malingear. — Elève de Duprez.
Malingear {à part, étonné), — Hein ! . . .
20 Madame Ratinois. — Ah !.. . Duprez est son professeur? . . .
Madame Malingear. — Nous l'attendons.
Malingear {à sa femme). — Qu'est-ce que tu chantes là? . . .
25 Madame Malingear {vivement). — Un morceau de la Juive ! {A madame Ratinois.) Mon mari demande à sa fille ce qu'elle chante . . . C'est un morceau de la Juive, {Elle fait des signes à Malingear, qui s'assied à droite.) 30 Madame Ratinois {à part). — La maison est sur un grand pied. C'est bien mieux que chez nous.
Madame Malingear. — Moi, d'abord, j'ai pour principe de m'adresser aux premiers maîtres . . . Ainsi, quand Emmeline a commencé la peinture . . .
Madame Ratinois {à Malingear). — Ah ! mademoiselle peint aussi ? s
Malingear {embarrassé), — Oui ... il paraît . . . demandez à ma femme.
Madame Malingear (montrant un tableau accroché au mur), — Comment trouvez- vous ce petit paysage? 10
Madame Ratinois (se levant). — Une peinture à rhuile !
Madame Malingear (se levant), — Elle s'est amusée à barbouiller ça.
Malingear (à part). — Oh ! par exemple, celle-là is est trop forte !
Emmeline (à part). — Quelle idée a donc maman ? . . .
Madame Ratinois (examinant le tableau). — C'est d'une vérité . . . d'une fraîcheur ! . . . On dirait que c'est d'un peintre. 20
Malingear (à part). — Je crois bien . . . c'est un Lambinet ... Ça me coûte deux mille francs !
Madame Ratinois (à part). — Très belle, très belle éducation ! (Haut.) Et cet appartement . . . est-il libre? . . . (Elles se rasseyent.) 25
Madame Malingear. — Il le sera pour le terme . . . Monsieur Malingear doit le faire décorer ... (A son mari.) N'est-ce pas votre intention, mon ami?
Malingear. — Tu sais bien . . . (Se reprenant.) Vous savez bien que j'ai rendez- vous aujourd'hui avec 30 l'architecte.
i6 La Poudre Aux Yeux.
Madame Malingear. — Je vous recommande le petit salon ; il n'est pas présentable.
Malingear. — Vous choisirez les tentures vousmême, s Emmeline {étonnée y à part). — Vous! . . . Est-ce que papa et maman sont fâchés? . . .
Madame Ratinois. — Et quel serait le prix? . . . Malingear. — Quatre mille francs.
Alexandrine (entrant j très étonnée). — Monsieur, on lo vous demande ; c'est un client !
Malingear, Madame Malingear, Emmeline {à part). — Le père ! (On se lève.)
Madame Malingear. — Un client ! Qu'y a-t-il d'extraordinaire? . . .
15 Alexandrine. — Dame ! c'est la première fois . . . Madame Malingear (vivement). — Que ce monsieur vient ici? . . . C'est bien. Qu'il prenne son tour . . . . On ne peut le faire passer avant les personnes qui, attendent . . . (Ecrivant sur un papier, au bureau.) 20 Donnez-lui ce numéro ... le numéro 16. (Alexattdrine sort.)
Malingear (à part). — A-t-elle de l'aplomb, ma ■ femme !
Madame Ratinois (à part). — Numéro 16! quelle 25 clientèle !,
Madame Malingear. — Mon mari n'a pas une
minute à lui . . . Le matin, il a son service à l'Hôtel-
Dieu; il rentre à midi; il déjeune, presque toujours
debout . . . Les consultations commencent, en voilà
30 pour jusqu'à trois heures.
Malingear. — Mais, ma chère amie . . .
Madame Malingear. — Je vous dis que vous vous tuerez ! . . . Après, viennent les visites aux quatre coins de Paris . . . Enfin, il rentre, le soir, brisé, harassé . , . Vous croyez qu'il se repose? . . . Du tout ! Il travaille à son grand ouvrage, qui sera lu en s
Donnez-lui
séance publique à TAcadémie de médecine. On l'attend.
Malingear (^o(eï/a«(). — Mais, ma femme! . . .
Madame Malingeak {vivement). — Qu'on attende! Que diable I vous n'êtes pas aux ordres de ces messieurs ! n {Confidentiellement à madame Ratinois.) C'est un mémoire sur les aÉEections thoraciques . . . Magnifique question ! . , ,
i8 La Poudre Aux Yeux.
Malingear {à part). — Elle aurait dû épouser un dentiste.
Madame Ratinois. — Quelle existence ! . . . (A Malingear.) Et vous ne prenez jamais de distrac- 5tions? . . .
Malingear. — Oh ! ma femme exagère ...
Madame Malingear (lui coupant la parole). — Deux fois par semaine . . . Thiver . . . nous offrons une tasse de thé à nos amis ...
lo Malingear {à part). — Bon ! des soirées à présent !
Madame Malingear. — Le mardi et le samedi . . . On fait de la musique . . . Nous recevons les principaux artistes de Paris . . . Mon mari leur donne des soins . . . gracieusement . . . vous comprenez?. . . 15 Madame Ratinois. — Comment! pour rien? . . .
Madame Malingear. — Oh !.. . des artistes . . . mais ces messieurs se font un plaisir ... je dirai même •un devoir ... de fréquenter mon salon . . . Pour ça, ils sont très gentils ! très gentils !
20 Malingear (à part). — Et patati ! et patata !
Madame Ratinois (à part). — Quel intérieur charmant!
Madame Malingear. — J'espère bien, madame, si vous devenez notre locataire, que vous nous ferez 25 l'honneur d'assister à nos petites soirées ?
Malingear {à part). — Elle l'invite !
Madame Ratinois. — Comment donc, madame . . . vous êtes mille fois trop bonne. (^4 part.) C'est du très grand monde.
30 Madame Malingear. — Vous partez, madame ?
Madame Ratinois. — Oui. Mais j'emporte l'espoir de
revenir bientôt ... Je serais bien heureuse, croyez-le, de nouer des relations plus suivies . . . plus intimes . . . avec une famille aussi distinguée . . . que respectable.
Madame Malingear {saluant). — Madame . . .
{Appelant.) Baptiste ! Baptiste ! . . . 5
Malingear {à part). — Baptiste! . . . Où prendelle Baptiste ?
Madame Malingear {à son mari) . — Est-ce que vous avez envoyé le valet de chambre en course ? . . .
Malingear {ahuri). — Le valet de chambre . . . 10 moi? . . . Non! {A part.) Nous n'avons jamais eu de domestique mâle.
Madame Malingear. — Ces gens ne sont jamais là quand on a besoin d'eux ! {Appelant.) Alexandrine ! Alexandrine! {A madame Ratinois.) Je vous de- is mande mille pardons, madame . . . {Alexandrine paraît.) Reconduisez madame . . .
Madame Ratinois {à part). — Quelle tenue de maison! . . . Mais voudront-ils de mon Frédéric? . . . {Haut.) Madame . . . monsieur . . . made- 20 moiselle ! . . . {Sortie cérémonieuse.)