‹ La poudre aux yeux (volume 3)Chapitre 2 sur 89 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Madame Malingear, Malingear

Malingear {entrant par le fond), — C'est moi . . . Bonjour, ma femme.

Madame Malingear. — Tiens ... tu étais sorti ? . . . D'où viens-tu? ...

5 Malingear. — Je viens de voir ma clientèle.

Madame Malingear. — Ta clientèle ! Je te conseille d 'en parler . . . Tu ne soignes que les accidents de la rue, les gens qu'on écrase ou qui tombent par les fenêtres, lo Malingear {s^ asseyant), — Eh bien, ce matin, on est venu me chercher à six heures . . . chez moi . . . J'ai un malade.

Madame Malingear. — C'est un étranger, alors?

Malingear. — Non ... un Français.

15 Madame Malingear. — C'est la première fois, depuis deux ans. qu'on songe à te déranger.

Malingear {gaiement), — Je me lance.

Madame Malingear. — A cinquante-quatre ans, il est temps ! Veux-tu que je te dise : c'est le savoir- 20 faire qui te manque, tu as une manière si ridicule d'entendre la médecine.

Malingear. — Comment? . . .

Madame Malingear. — Quand, par hasard, le ciel t'envoie un client, tu commences par le rassurer . . . 25 Tu lui dis : ''Ce n'est rien; c'est l'affaire de quelques jours."

Malingear. — Pourquoi effrayer?

Madame Malingear. — Avec ce système-là, tu as toujours Tair d'avoir guéri un bobo, une engelure ! . . . Je connais plusieurs de tes confrères ... de vrais médecins, ceux-là ! quand ils approchent un malade, ce n'est pas pour deux jours ! Ils disent tout de suite : ^^ Ce sera 5 long, très long !" Et ils appellent un de leurs collègues en consultation.

Malingear. — A quoi bon ? . . .

Madame Malingear. — C'est une politesse que celui-ci s'empresse de rendre la semaine suivante ... 10 Voilà comment on se fait une clientèle !

Malingear {se levant). — Quant à moi, jamais !

Madame Malingear. — Toi, avec ta bonhomie, tu as perdu peu à peu tous tes clients ... Il t'en restait un ... le dernier ... un brave homme ... 15

Malingear. — M. Dubourg . \ . notre voisin?

Madame Malingear. — Il avait avalé une aiguille, sans s'en douter . . . Tu le traites quinze jours . . . très bien ! ... ça marchait . . . Mais voilà qu'un beau matin tu as la bêtise de lui dire: ^^Mon cher 20 monsieur Dubourg, je ne comprends rien du tout à votre maladie." «.

Malingear. — Dame ! . . . quand on ne comprend pas ! . . .

Madame Malingear. — Quand on ne comprend pas 25 ... on dit : ''C'est nerveux! . . ." Ah! si j'étais médecin! . . .

Malingear. — Quel charlatan tu ferais ! . . .

Madame Malingear. — Heureusement que la Providence nous a donné vingt-deux bonnes mille livres de 30 rente, et que nous n'attendons pas après ta clientèle. -

Qu'est-ce que c'est que cette personne qui est venue te demander ce matin ? . . . {Elle se rassied.)

Malingear {un peu embarrasse), — C'est . . . c'est un jeune homme . . .

5 Madame Malingear. — De famille ?

Malingear {prenant des billets de banque dans un tiroir du bureau). — Oui ... il a de la famille . . . Tiens, prends ces quatre mille francs.

Madame Malingear. — Pour quoi faire ?

lo Malingear. — Nous avons fait renouveler notre meuble de salon, et c'est aujourd'hui que le tapissier doit venir toucher sa note.

Madame Malingear {prenant les billets de banque). —

Ah ! c'est juste . . . Eh bien, ce client? {Elle se lève.)

15 Malingear. — Ah! que tu es curieuse ! . . . C'est

un cocher de la maison qui a reçu un coup de pied de

cheval . . .là !

Madame Malingear. — Un cocher ! . . . Mon compliment ! . . . Demain, on viendra te chercher 20 pour le cheval.

Malingear. — Plaisante tant que tu voudras, mais je suis enchanté d'avoir donné mes soins à ce brave garçon . . . En causant avec lui, j'ai appris des choses . . .

25 Madame Malingear. — Quoi donc? . . .

Malingear. — On jase sur notre maison.

Madame Malingear. — Sur nous? . . , Que peut-on dire ?

Malingear. — Pas sur nous ; mais sur ce jeune 30 homme qui vient tous les jours faire de la musique avec ta fille.

Madame Malingear. — M. Frédéric? dont nous avons fait la connaissance Tété dernier aux bains de mer de Pornic ? . . .

Malingear. — On dit que c'est le prétendu d'Emmeline. Hier soir, chez le concierge, on a rrxême fixé 5 le jour du mariage.

Madame Malingear. — Ah ! mon Dieu !

Malingear. — Tu vois qu'il est quelquefois bon de soigner les cochers.

Madame Malingear. — Que faire ! . . . 10

Malingear. — Il faut trancher dans le vîf . . . Certainement M. Frédéric est très gentil, très distingué . . .

Madame Malingear. — Ah ! charmant !

Malingear. — Et c'est fort aimable à lui de venir 15 tapoter notre piano sept fois par semaine ; mais il faut qu'il s'explique ... Il est temps, grand temps ! . . .

Madame Malingear. — Comment? . . .

Malingear. — Emmeline est triste . . . elle ne mange plus. 20

Madame Malingear. — Si je faisais venir le médecin?

Malingear. — Le médecin? . . . Eh bien, et moi?

Madame Malingear. — Ah ! oui, c'est juste ! . . . {A part,) C'est plus fort que moi ... je n'ai aucune 25 confiance en lui !

Malingear. — Hier, pendant que M. Frédéric chantait un duo avec ta fille, j'ai surpris des regards ... très lyriques ! . . .

Madame Malingear. — Je t'avoue que j'avais 30 songé à lui pour Emmeline.

Malingear. — Parbleu ! moi aussi. Il me plaît beaucoup ce garçon ... et s'il est d'une bonne famille ...

Madame Malingear. — Mais il ne se prononce 5 pas . . .

Malingear. — Sois tranquille . . . voici son heure ... tu vas le voir apparaître avec son petit cahier de musique. {Apercevant Frédéric.) Voilà !

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