‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 15 sur 55 · LA HALTE · texte numérisé non relu

LA HALTE

Nous nous sentons parfois si Jas, si las en route,

que, mettant pied à terre à la porte d'un gîte,

nous crions : — Ici vivre,

dormir au creux de la même couche,

manger d'un pain accoutumé,

enfin délivrés

du dégoût de ces quotidiennes auberges

où tous les passants s'hébergent ! —

Et, résolus à ne nous point mentir,

nous entrons, heureux d'être au terme.

Mais à peine avons -nous porté jusqu'à nos lèvres les mets dont notre faim rêvait de s'assouvir, nous écoutons piaffer sur le pas de la porte

l'impatient coursier dont le galop emporte nos désirs au hasard.

Troublés, nous nous levons et quittons le repas puis, bondissant en selle, nous fuyons sans oser regarder en arrière, et la course reprend vers là-bas.

OUxVND PLEURE LA ROSEE

Sitôt que sur la couche de l'aimée

le sommeil a jeté son linceul,

je quitte la demeure au rêve abandonnée

et, dans le parc mélancolique, seul,

je vais m'asseoir sur un vieux banc parmi les buis,

car il m'est doux de vivre au calme de la nuit.

Dans la volière aux treillages dorés

tête sous l'aile dorment les oiseaux ;

dans les vasques de pierre l'eau

s'égoutte et ce bruit clair sans trêve répété

est l'unique voix des jardins.

L'âme des grand iris, des roses, des jasmins,

voluptueusement s'exhale ;

par le prestige de la lune pâle sur leurs socles verdis de mousse les statues semblent des Ombres, du pays des Ombres venues assister en silence au repos de la vie.

Or, quand ma pensée alanguie

s'est prise à la magie charmante du décor,

quand je suis devenu enfin l'homme du songe,

j'entends venir vers moi des pas, des pas encore,

dont le piétinement étouffé se prolonge;

et bientôt du fond des allées

s'avancent enlacées

des formes qui n'ont rien d'humain que la tristesse.

Foulant sans les briser les tiges des parterres, des couples devant moi passent, fantômes vains, arrivant du passé et marchant vers demain ; ils se tiennent unis du lien de leurs mains et lèvres aux lèvres se baisent.

Ce sont les amantes très blondes et très lasses

qui passent

dans leurs robes aux teintes fanées,

et ce sont les adolescents

amants

courbés déjà sous le poids de si peu d'années.

AUX ÉCOUTES 3q

Leurs yeux sont fermés aux choses du monde,

mais de leurs yeux clos

coulent les ruisseaux

de la plus amère des ondes.

Et toujours et toujours ils passent,

amants las et amantes lasses,

lèvre à lèvre et main dans la main ;

et toujours et toujours ils pleurent

en route vers le lendemain

cependant que sonnent les heures.

Sur les parterres qu'ils effleurent

leurs larmes tombent en rosée,

et les fleurs de pleurs arrosées

exhalent leur âme en parfums plus doux.

Mais alors que l'aube aux portes du jour

éteint les torches des étoiles,

que les oiseaux renaissent à la joie,

et que peu à peu les statues

redeviennent des marbres froids,

les couples au loin des avenues

s'évanouissent à la fois,

laissant sur le gazon fleuri

le clair scintillement des larmes de leur nuit.

Et je coupe jasmins, roses, œillets, iris.

dont je fais une gerbe embaumée

pour la porter à la demeure de l'aimée.

Puis je l'éveille ; elle sourit

à me voir les bras pleins de ma fraîche récolte ;

le lit en est jonché, et, comme elle couronne

sa chevelure éparse des fleurs que je cueillis,

son visage est baigné de rosée.

Enfant inconsciente elle rit, amusée

de sentir ruisseler sur son cou

les pleurs de l'éternel et lamentable amour.

\r\ ÉCOUTES /jl

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