LA HALTE
Nous nous sentons parfois si Jas, si las en route,
que, mettant pied à terre à la porte d'un gîte,
nous crions : — Ici vivre,
dormir au creux de la même couche,
manger d'un pain accoutumé,
enfin délivrés
du dégoût de ces quotidiennes auberges
où tous les passants s'hébergent ! —
Et, résolus à ne nous point mentir,
nous entrons, heureux d'être au terme.
Mais à peine avons -nous porté jusqu'à nos lèvres les mets dont notre faim rêvait de s'assouvir, nous écoutons piaffer sur le pas de la porte
l'impatient coursier dont le galop emporte nos désirs au hasard.
Troublés, nous nous levons et quittons le repas puis, bondissant en selle, nous fuyons sans oser regarder en arrière, et la course reprend vers là-bas.
OUxVND PLEURE LA ROSEE
Sitôt que sur la couche de l'aimée
le sommeil a jeté son linceul,
je quitte la demeure au rêve abandonnée
et, dans le parc mélancolique, seul,
je vais m'asseoir sur un vieux banc parmi les buis,
car il m'est doux de vivre au calme de la nuit.
Dans la volière aux treillages dorés
tête sous l'aile dorment les oiseaux ;
dans les vasques de pierre l'eau
s'égoutte et ce bruit clair sans trêve répété
est l'unique voix des jardins.
L'âme des grand iris, des roses, des jasmins,
voluptueusement s'exhale ;
par le prestige de la lune pâle sur leurs socles verdis de mousse les statues semblent des Ombres, du pays des Ombres venues assister en silence au repos de la vie.
Or, quand ma pensée alanguie
s'est prise à la magie charmante du décor,
quand je suis devenu enfin l'homme du songe,
j'entends venir vers moi des pas, des pas encore,
dont le piétinement étouffé se prolonge;
et bientôt du fond des allées
s'avancent enlacées
des formes qui n'ont rien d'humain que la tristesse.
Foulant sans les briser les tiges des parterres, des couples devant moi passent, fantômes vains, arrivant du passé et marchant vers demain ; ils se tiennent unis du lien de leurs mains et lèvres aux lèvres se baisent.
Ce sont les amantes très blondes et très lasses
qui passent
dans leurs robes aux teintes fanées,
et ce sont les adolescents
amants
courbés déjà sous le poids de si peu d'années.
AUX ÉCOUTES 3q
Leurs yeux sont fermés aux choses du monde,
mais de leurs yeux clos
coulent les ruisseaux
de la plus amère des ondes.
Et toujours et toujours ils passent,
amants las et amantes lasses,
lèvre à lèvre et main dans la main ;
et toujours et toujours ils pleurent
en route vers le lendemain
cependant que sonnent les heures.
Sur les parterres qu'ils effleurent
leurs larmes tombent en rosée,
et les fleurs de pleurs arrosées
exhalent leur âme en parfums plus doux.
Mais alors que l'aube aux portes du jour
éteint les torches des étoiles,
que les oiseaux renaissent à la joie,
et que peu à peu les statues
redeviennent des marbres froids,
les couples au loin des avenues
s'évanouissent à la fois,
laissant sur le gazon fleuri
le clair scintillement des larmes de leur nuit.
Et je coupe jasmins, roses, œillets, iris.
dont je fais une gerbe embaumée
pour la porter à la demeure de l'aimée.
Puis je l'éveille ; elle sourit
à me voir les bras pleins de ma fraîche récolte ;
le lit en est jonché, et, comme elle couronne
sa chevelure éparse des fleurs que je cueillis,
son visage est baigné de rosée.
Enfant inconsciente elle rit, amusée
de sentir ruisseler sur son cou
les pleurs de l'éternel et lamentable amour.
\r\ ÉCOUTES /jl