‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 55 sur 55 · SUR UNE TOMBE SANS NOM · texte numérisé non relu

SUR UNE TOMBE SANS NOM

Passant, incline-toi et pose sur ces pierres

un rameau de cytise arraché de la haie.

Tu ne sais qui je fus, et mes cendres légères

se sont depuis long-temps confondues dans la terre.

Ne me plains pas ; j'ai seulement le nom d'un mort ; je vis mieux qu'autrefois, mêlé à mille vies, car mon âme est éparse en l'air que tu respires, et le sol que tu foules se souvient de mon corps.

Toi-même, n'es-tu pas fait d'un peu de moi-même, et n'habité-je aussi dans celle que tu aimes? Sois-moi reconnaissant, souris à mon tombeau ; je ne te suis pas plus étranger que ton père ; la fosse où j'ai dormi a été ton berceau.

XUTHOS

Pour la laideur qui te précède et qui t'escorte, ô Mort, je t'exécrais, bien que sans peur. Ton œuvre souterraine, maladies et douleurs, déforme le visage et ravage le corps jusqu'à l'heure où tu t'établis sur le silence des ruines.

Je t'exécrais, ô Mort, dont la laideur confirme la beauté merveilleuse et tout aimable de la vie.

Amis, tournez la tête ; jetez avec pudeur

sur ma dépouille un gai manteau de fleurs.

Ne troublez pas vos yeux par un hideux spectacle ;

ne souillez pas vos joues avec des larmes.

Le deuil grimace ; restez calmes.

Plus de cris discordants, des soupirs.

Vous m'avez entendu. Merci.

TLEPOLÈME

Tous les g-rains sont pareils qu'un semeur distribue

à l'appétit vorace des sillons ;

tous dans leurs flancs gonflés portent la volonté

d'enrichir les moissons futures,

mais beaucoup sont déçus quand arrive l'été.

Des germes ont été féconds

et d'autres sont restés stériles.

Ici de maigres herbes et là de hautes tig-es ;

ici en plein soleil des épis d'or mûrissent,

plus loin d'autres pâlissent au revers du fossé ;

il en fut d'étouffés dans l'ardente mêlée,

il en est de vainqueurs dont la tête domine.

Parmi l'humanité j étais un de ces grains; qu'importe quel je fus s'il y a eu du pain.

MINDON

0 vieil Homère, aïeul des poètes,

du profond de ce tertre je t'adresse un salut !

Les chanteurs d'aujourd'hui se raillent des ancêtres

ils fuient ton ombre large comme celle d'un chêne

et vont se brûler au soleil .

— Laissons derrière nous le passé révolu,

disent-ils, et créons une beauté nouvelle. —

Et leur sottise les rend pareils à l'architecte

qui rêverait un temple sans assises .

Le culte change, mais la beauté est éternelle.

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Salut, ô vieil Homère, le maître à tous;

sans toi, j'aurais balbutié toujours ;

reçois donc en ma voix le paiement d'une dette.

Que mon front était lourd, ce soir-là,

entre mes mains sèches de fièvre !

Je mâchais mon ennui comme une écorce amère,

et j'entendais vibrer contre ma tempe un glas

dont les coups répétaient : A quoi bon ? A quoi bon ?

0 soir de doute, pareil à tant de soirs

où l'ombre de la mort près de moi vint s'asseoir !

Combien je me posais de vaines questions!

A quoi bon cet effort pour animer le marbre

dur et glacé de ma pensée?

Terrasserai-je l'archange blanc

qu'un Dieu m'a dépêché pour éprouver ma force ?

Dompterai-je le coursier sauvage

qui s'élance, écumant, et se cabre?

Atteindrai-je le feu fuyant

qui se dérobe à mon approche?

A'quoi bon ? A quoi bon ? L'heure sonne ;

les jours sans joie tombent dans le néant,

et, tandis que je me consume

et peu à peu tourne à la cendre,

inutile foyer qui ne chauffe aucun hôte,

sur les jardins peuplés un astre brille et brûle.

Et dans la rêverie malsaine j'enfonçais

comme dans un étang

dont les vapeurs empoisonnées et l'eau épaisse

suffoquent les infortunés

que la nuit traîtresse a menés

sur un incertain tapis d'herbes.

Mon âtre était sans lueur et sans voix ;

la chanson du bois s'était tue,

et lassée la danse des flammes ;

la chambre élargissait ses murs autour de moi ;

j'étais assis devant ma table

comme devant un gouffre obscur,

et, tout devenant imprécis,

je me fondais aussi, tel un fantôme,

et je m'évadais hors d'ici

comme une onde filtrant à travers de l'argile.

Or c'était monde nouveau, formé selon les apparences

de l'autre monde, et pourtant différent

au point de figer d'épouvante

le voyageur conduit par le hasard,

quand même il eût été vaillant

à ne point reculer sur le pas d'un Ténare.

J'étais seul au milieu d'une lande uniforme,

terreuse et morne,

comme sont les plaines d'automne,

quand, dépouillées, les flancs arides,

elles s'endorment, insensibles

aux noirs corbeaux qui les écorchent.

Aucune route n'y traçait

son droit ruban ou ses lacets ;

aucun fleuve n'y creusait ses berges ;

ni haies, ni murs ne morcelaient sa platitude;

aucune herbe ne la colorait ;

nul tronc dressé n'y tendait de ramure,

et, pas un toit, pas un clocher

n'y trahissaient la présence de l'homme,

habitant du désert sans bornes

où je me trouvais égaré.

Au-dessus de cette étendue, le ciel était bas, et si bas

qu"il me semblait que de mon bras

lancé en un défi farouche

j'en aurais pu trouer la voûte.

Le ciel était un couvercle de plomb

posant exactement au bord de l'horizon ;

il était vide et terne,

sans même un vol d'oiseaux funèbres

pour parapher de deuil ses confuses ténèbres,

sans même un haillon de nuées

accroché sur sa nudité.

Ah ! de quels vœux j'eusse appelé

le sombre passade d'une aile

qui du moins aurait témoigné

que la vie n'était plus un rêve.

Combien je souhaitais un nuaçe là-haut

dont la fuite ou la lente errance

eût peut-être celé la lueur bienfaisante

d'un soleil naçeant dans l'azur.

Mais il fallait ici laisser toute espérance

comme à la porte d'un tombeau ;

jamais du sommet de ce mur

ni la douce chaleur ni la douce clarté

coulant en nappes printanières

ne ressusciteraient les "Termes desséchés.

À travers une vitre d'aube

trouble comme un matin d'hiver,

les deux royaumes,

plaine du ciel, plaine terrestre,

s'opposaient une face blême,

roidie par le silence et crispée par le froid .

Tandis que je restais livré à cette angoisse

du voyageur privé du secours des étoiles

qui se sent condamné à tourner sur ses pas,

je vis au loin surgir une confuse masse,

précipitée de mon côté

comme le tourbillon soulevé par l'orage

ou comme le troupeau harcelé par les chiens.

C'était — il grandissait — un étrange convoi,

invasion sauvage ou fuyant désarroi,

armée en marche ou retraite en déroute;

c'était un long* cortège humain

qui roulait au travers de la lande sans routes.

Ils allaient pêle-mêle, tête basse, en silence,

exténués et cependant rapides ;

leur marche n'éveillait ni poussière ni bruit.

Ah ! c'étaient des vaincus à ne s'y point méprendre

Et bientôt, de plus en plus près,

j'en reconnus plus d'un

qui fut mon compagnon dans la mêlée terrestre,

Alain, Jude, Prosper, Octave et l'autre Alain,

et d'autres dont le nom avait fui ma mémoire,

et d'autres, et d'autres — combien? —

de tous les cieux, de tous les temps, de tous les lieux.

J'en reconnus plus d'un, rien qu'à le voir

semblable à son image

perpétuée d'âges en âges ;

mais innombrables

comme les feuilles au cœur d'une forêt

étaient les têtes anonymes

marquées du signe de l'oubli.

Ils allaient, ils allaient ;

maintenant devant moi leur bande défilait

en rangs pressés, en rangs flottants,

comme les vagues d'un océan

qu'aucune grève n'arrêterait.

Indifférents à ma présence

la plupart conservaient les yeux fixés au sol,

leurs yeux inexpressifs comme de froids cristaux

entre des paupières flétries.

Et ceux-là qui levaient la tête

me jetaient un regard tout mouillé de tristesse

qui semblait dire : Toi aussi !

Certains dissimulaient une atroce grimace,

et je lisais dans leur prunelle oblique

l.E SONGE D'UNE NUIT DE DOUTE 2G7

une joie mélangée de rage.

Toi aussi ! semblaient-ils me dire.

Quelle pitié me tenait à la gorge !

égoïste pitié comme elles le sont toutes,

car nous vivons nos maux dans nos frères qui souffrent.

Le miroir du prochain présente cent facettes

où notre image se multiplie ;

telle douleur que l'on croit morte,

devant son sosie se ranime ;

telle crainte abattue se redresse ;

nous pensons plaindre autrui et nous plaignons nous-mêmes

et pleurons le bonheur fragile

qu'un vent de désespoir soufflant de l'étranger

suffit à réduire en miettes.

Chacun de ces errants portait en sa poitrine

une parcelle de mon âme;

eu mille atomes dispersé

j'appartenais à la cohue comme un cadavre

appartient à l'humus où il s'est mélangé.

Qu'eussé-je demandé à ces bouches exsangues?

Je devinais leurs confidences;

mais la nécessité m'obligeait à entendre

le concert des aveux que je n'osais me faire.

« Redoutables passants vous parlerez pour moi ;

vous du moins vous serez sincères.

vous ne redoutez plus le son de votre voix. »

Et je les appelais et les interrogeais,

nommant l'un par son nom. touchant l'autre au manteau,

et, pour conserver leur niveau,

j'allais, exténué comme eux, comme eux rapide,

emporté par l'élan de leur course inutile.

Et le premier de qui je m'approchai,

— c'était Octave —

laissa tomber d'entre sa barbe d'ardentes et sourdes paroles :

— Là-bas, lorsque la belle vie

plus féconde en promesses qu'une éternelle aurore

m'offrait le choix de ses délices.

où étais-je, hélas, oùétais-je?

Quels fruits ma main tendue hors des fenêtres

aurait cueillis !

Quelles juteuses srrappes

j'aurais pressées entre mes lèvres!

Toutes les branches étaient lourdes.

Que de soifs étanchées, que de faims assouvies,

que d'amours !

Mais, rêvant de vergers plus rares,

j'ai cultivé un sol avare

sans me distraire aux alentours.

Sacrifice inégal! Quand mon œuvre mûrie,

je l'ai portée aux rayons du soleil,

que ce fruit était pâle! qu'il était desséché !

Il n'attirait à lui le vol d'aucune abeille,

et je l'aurais donné, mais il était trop tard,

pour une baie sauvage

humide et rouge comme un baiser,

furtivement volée au bord d'une clôture.

J'étais courbé comme un vieillard

et n'avais pas vécu. —

Je le laissai me dépasser ; quel baume eût soulagé son incurable plaie? A mes côtés le fleuve humain coulait, nombreux comme les jours perdus.

— Alain ! — Je le nommais et m'attachais à lui, mais lui, le front livide,

feignait d'être plongé dans un songe lointain.

— Ah! ne simule pas, Alain; tu m'entendis, ami perfide.

Ne crains pas de reproches; ne suis-je point ici?

Qui donc de nos pareils se prétendrait certain

que ton crime jamais ne deviendrait le sien?

Tu ne fus pas coupable ;

nous partagions cette môme folie

qui devait entraîner l'un de nous à l'abîme.

Le hasard seul voulut que tu prisses ma place. —

Il se tut,

mais sa joue que le sang" ne colorerait plus

perdit un peu de sa dure pâleur

et s'adoucit comme la neige qui va fondre.

Et je repris : — Te souviens-tu?

Nous étions deux amis à la face du monde,

et nous tendions en un défi moqueur

nos mains unies à la discorde.

Les hommes s'étonnaient, eux que l'envie dévore,

de nous voir engendrant des pensées différentes

sans armer contre nous la main de nos enfants.

Nous formions un faisceau de nos communes forces ;

chacun était l'acier tantôt, tantôt l'aimant.

Mais, cruel, tu rompis le pacte

dans une heure d'égarement,

tu ne respectas pas la frontière sacrée ;

ton orgueil a renversé l'arche,

et, le cœur déchiré,

tu piétinas sur moi pour monter d'un degré.

Tu as réalisé ta tâche tout entière.

Je sais, infortuné, que, de la cime solitaire,

tu contemplais avec douleur

la foule répandue au travers de la plaine,

la foule où des amis

LE SONGE DUNE NUIT DlC DOUTE 27 I

iendaient à la discorde en un défi moqueur

eurs mains unies,

iinsi que nous fîmes jadis. —

Adain courba la tête davantage ;

m pleur brillait au bord de sa paupière ,

et cette goutte d'eau amère

qui contenait notre passé s'évapora.

Celui que jamais plus je ne devais revoir

était déjà noyé parmi la multitude,

tandis que je restais converti en statue

par le marteau du désespoir.

Tourment du doute! Tourment du doute! — Au bruit connu de cette voix qui rythmait la funèbre course d'un gémissement répété, ma stupeur se rompit comme la dalle éclate de la tombe où renaît Lazare délivré.

Mais que ne ressemblais-je à ce frère de Marthe ! Lui quittait l'ombre pour le jour, et je fuyais la nuit pour rentrer dans la nuit.

— Tourment du doute ! — Prosper parlait ; je le suivis.

— Ah ! qui me soutiendra ? Que mon orgueil est faible !

Bâton flexible où je m'appuie, il cède,

et je chancelle. Ah ! qui me soutiendra?

Toi qui me vois passer, la taille droite et fière,

à l'allure d'un conquérant,

je mens, ne t'y prends pas;

mon attitude est d'apparat,

mon sourire de comédie.

Rentré chez moi, la porte close,

je laisse pendre mes épaules

comme un esclave que je suis.

Souvent je m'abusais à ce jeu de la rue ;

on disait : « Il est fort », et j'écoutais mes dupes.

Orgueil, orgueil ! as-tu raison?

n'es-tu qu'un nom?

Maintenant encore je l'ignore. —

Alors,

comme un écho,

l'autre Alain qui était son voisin dans le rang

gémit : — Tourment du doute !

Heureux qui se soutient sur l'orgueil fléchissant;

il a du moins, l'espace d'un instant,

l'illusion réconfortante.

Mais moi, désemparé, livré aux vents qui soufflent

selon des caprices changeants,

où placerai-je ma confiance?

LE SONGE D'UNE NUIT DE DOUTE 2y3

J'étais cet apôtre incertain

si l'évangile qu'il annonce

n'est point mensonge,

et qui pourtant, intimement contraint,

est occupé à le prêcher

avec l'accent de la sincérité. —

Je m'écriai : — Tous deux comme je vous comprends,

moi qui éprouvai tour à tour

et cette vanité et cette humilité.

Au bout d'une nuit de torture

où ces maux opposés me rongeaient à la fois,

je suis descendu parmi vous.

0 divan de la certitude !

qui s'y endormira jamais, sinon le fou?

Qui fera le serment devant sa conscience

que ses mains n'ont jamais hésité dans un choix? —

La rafale emporta mes compagnons de peine,

mais, comme un anneau suit l'autre anneau de la chaîne,

Jude était là qui reprenait :

— Poison mortel, ambition !

La coupe aux bords de miel est pleine de vinaigre.

Toute l'eau qui jaillit des sources

ne purifierait pas ma bouche

de l'amertume qu'elle en a conservée.

Pour une ivresse aussitôt dissipée,

j'ai enduit de dégoût chaque instant de ma vie,

et, comme un débauché à la fin de l'orgie,

j'ai vu sur les carreaux blanchir la vérité

à l'heure où mes paupières appesanties

se fermaient devant l'avenir.

Combien de bateleurs de la place publique

obtiennent à vil prix cette gloire enviée ;

quand j'offrais tout mon sang pour gagner une palme,

eux l'obtenaient sans peine avec une grimace.

Ironie !

D'un stupide mécène

qui ne distingue pas de l'or d'avec du cuivre,

nous attendons notre richesse ;

ses mains aveugles puisent

dans le coffre aux monnaies mélangées,

et au hasard jettent le cuivre et l'or.

Nous le savons et nous luttons encore. —

Il passa, comme passe au ciel intérieur

le noir nuage d'une pensée.

Que n'avait-il pas dit que je n'eusse éprouvé,

moi qui, la lèvre empoisonnée,

ignorais cependant l'ivresse des bateleurs.

Pareils aux passagers qui se sont réunis

LE SONGE D'UNE NUÎT DE DOUTE 27b

dans le coin d'un vaisseau menacé de naufrage,

ceux qui avaient été des ennemis jadis

se serraient maintenant, épaule contre épaule,

affirmant le regret de tant de vains combats

où ils furent des chiens en lutte autour d'un os.

Ils brisèrent leurs dents sur la proie creuse et dure,

et la colère fut leur seule nourriture.

J'étais comme un traînard sur le flanc d'une armée,

et les plaintes tombaient dans mes oreilles

l'une après l'autre.

Mais ces plaintes, d'où sortaient-elles?

d'entre les rangs ou de mon cœur ?

— 0 serviteur des serviteurs !

gémissait l'un ; quelle bassesse ! —

Et celui-là disait : — Malheur à qui est seul !

Et l'autre : — Appartenir à la minute

et commander au lendemain ! —

Et l'autre : — Se choisir un père,

et devenir son assassin ! —

Et cet autre : — Parler un langage inconnu

qui provoque partout le rire ou le dédain !

Parler et en souffrir, se taire et en gémir !

O contradictoire destin ! —

Edme était là qui soupirait :

— Le silence me tue. Ah ! plutôt des injures! Gomme le sol est mou, tout cède sous mes pas; il semble que j'enfonce aux bourbes d'un marais. Ne semez point les fleurs dont vous êtes avares, et que sans doute je ne mérite pas ;

du moins couvrez la terre d'un tapis de cailloux. Meurtri je crisperai ma volonté pour vaincre; et qui sait si les fleurs ne croîtront malgré vous... Mais les muets impitoyables, meurtriers aux doigts purs de crimes, se détournent de mon chemin avec une mine candide, et je m'enlise dans la vase et j'y étouffe lentement.

— Qu'avais-tu besoin de louanges, répondis-je fielleusement ?

Par hasard ne saurais-tu point

que nous sommes fils d'une race

qui ne se nourrit pas de pain ?

Qu'importe donc à la victime

la forme du couteau que ses bourreaux aiguisent?

Hubert nous écoutait et prolongea ma phrase :

— Ils m'ont couvert de flatteries,

et c'était un manteau doux comme le velours;

mais que cette charge était lourde !

J'en détestais le poids, j'en aimais la caresse,

et pour m'en affranchir

je devais m'arracher mon plaisir et ma chair. —

Alix venait qui me fut cher; il m'aperçut et s'écria :

— Toi aussi, toi aussi, te voilà.

N'est-ce pas le tourment qui m'a conduit un jour

et sans retour dans ce désert,

qui t'y fit descendre à ton tour ?

Quand je pressais mon front comme une éponge sèche,

quand je questionnais la bouche de granit,

quand je voulais fermer le vent dans une cage,

quand je voulais bâtir des cathédrales

avec un tas de boue liquide,

quand je voulais peindre des flammes

avec l'ombre arrachée à l'écharpe des nuits,

réponds, n'était-ce ton partage?

— Tu as bien deviné, lui dis-je.

Et toi, tu fus aussi pareil à une mère qui ne reconnaît pas son fils dans cet enfant conçu avec amour, longtemps porté avec fierté, dont elle accouche avec martyre.

Repoussant l'être informe d'un geste de dégoût, elle invoque à grands cris la faux libératrice ; mais déjà, malgré soi, elle songe à d'autres fils, à d'autres monstres.

— Il est vrai, dit Alix, il est vrai ; tu t'es connu, tu me connais. —

Plus tard, Didier me regarda en éclatant d'un rire lamentable, et il m'entraîna sur sa trace.

— Deux démons ennemis me soufflent leurs conseils, deux démons éloquents comme la vérité.

Écoute-les, écoute-les.

Car voici le premier penché sur mon oreille ;

il dit : « Toi qui reçus avec l'eau du baptême

le don sacré de commuer

le fugitif instant en matière éternelle

selon les lois de l'harmonie,

ne te confine pas dans la tour d'égoïsme

dont les murailles hermétiques

indéfiniment te renvoient

le musical écho de tes douleurs et de tes joies.

Donne tes pleurs à boire aux altérés de larmes

ou répands ton bonheur comme un vin confortant.

Tu ne dois point frustrer de l'impôt de ton âme,

ceux qui, les mains chargées d'un beau feuillage,

attachent sur ta lèvre des regards suppliants. »

Je lui donne raison et je m'offre en pâture,

mais aussitôt l'autre démon se lève :

« Bouffon, n'as-tu pas honte d'être nu?

Aurais-tu dépouillé toute pudeur secrète?

Tu vends ton sang- sur le bord de la rue

au prix d'un laurier que l'hiver séchera.

Le signe qu'à ton front le doigt d'un dieu grava,

tu oses l'exposer aux crachats des passants.

Que tu dois mépriser chacun de tes soupirs ! »

Et je l'entends et ne sais pas désobéir.

Ah ! qui me résoudra cette poignante énigme !

Quel des démons qui me déchirent

convertirai-je en ange bienveillant

en le suivant, lui seul, et sans remords?

Quand me reposerai-je aux délices d'un port? —

Il attendait le mot qui rompt l'enchantement; mais j'étais impuissant à le lui formuler, et je gardai les dents serrées.

Alors pourquoi tardais-je à entrer dans la ronde de ceux qui sans repos cherchent une réponse aux doutes soulevés en un chœur gémissant. Tout espoir s'effaçait, tout était consommé. J'irais, roulé comme une épave,

à travers la plaine funeste,

et je m'engloutirais dans la foule innombrable

où chacun garde en lui un aspect de moi-même.

Mais voici que soudain Celle qui est ma vie

perça comme un flambeau l'épaisseur de la nuit,

et, sa douce main forte s'emparant de la mienne,

elle me ramena loin du songe cruel

à la lumière des vivants.

L'aube touchait ma vitre, et dans la chambre claire

les objets familiers reprenaient leur couleur.

Les voiles imprégnés d'une sueur de sang

dont mon âme naguère était enveloppée,

se déchiraient et se fondaient

comme ces humides vapeurs

traînant le matin sur les prés.

Et je tournai mes yeux reconnaissants

vers l'amie vigilante dont la présence

m'apportait le bienfait de cette renaissance.

Elle était souriante, mais au pli du sourire

un reproche attendri était dissimulé.

— Gompté-je pour si peu, dit-elle,

qu'il faille t'arrêter sur le bord de l'oubli?

Tu remues des pensées dont chacune me blesse,

et trop~souvent pécher contre moi par faiblesse

n'est-ce enfin verser dans le crime?

Mon seul nom invoqué devient-il sans vertu

pour disperser l'armée de tes fantômes?

Au souvenir des joies que je te donne

comment tes ennemis ne sont-ils pas vaincus?

Mais je suis indulgente et bonne,

je connais ton cœur tourmenté ;

il suffit bien de ses regrets

sans l'affliger encore de ma rancune.

Je suis ton univers, ta louange, ta foi.

Est-il deuil que le feu de l'amour ne consume?

Lorsque l'obscurité s'appesantit sur toi

quel secours attends-tu sinon de mon sourire?

Laisse aux déshérités que hante l'avenir

la lande aux fuyants horizons,

et puisque le bonheur habite ta maison

l'instant qui t'appartient contient l'éternité.

Vis et remplis ta destinée

et ne t'occupe point si le monde s'agite.

Quels coups crains-tu, revêtu d'une égide?

L'arbre robuste, insoucieux

des lois obscures de la nature,

porte joyeusement ses fruits. Imite-le.

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