SUR UNE TOMBE SANS NOM
Passant, incline-toi et pose sur ces pierres
un rameau de cytise arraché de la haie.
Tu ne sais qui je fus, et mes cendres légères
se sont depuis long-temps confondues dans la terre.
Ne me plains pas ; j'ai seulement le nom d'un mort ; je vis mieux qu'autrefois, mêlé à mille vies, car mon âme est éparse en l'air que tu respires, et le sol que tu foules se souvient de mon corps.
Toi-même, n'es-tu pas fait d'un peu de moi-même, et n'habité-je aussi dans celle que tu aimes? Sois-moi reconnaissant, souris à mon tombeau ; je ne te suis pas plus étranger que ton père ; la fosse où j'ai dormi a été ton berceau.
XUTHOS
Pour la laideur qui te précède et qui t'escorte, ô Mort, je t'exécrais, bien que sans peur. Ton œuvre souterraine, maladies et douleurs, déforme le visage et ravage le corps jusqu'à l'heure où tu t'établis sur le silence des ruines.
Je t'exécrais, ô Mort, dont la laideur confirme la beauté merveilleuse et tout aimable de la vie.
Amis, tournez la tête ; jetez avec pudeur
sur ma dépouille un gai manteau de fleurs.
Ne troublez pas vos yeux par un hideux spectacle ;
ne souillez pas vos joues avec des larmes.
Le deuil grimace ; restez calmes.
Plus de cris discordants, des soupirs.
Vous m'avez entendu. Merci.
TLEPOLÈME
Tous les g-rains sont pareils qu'un semeur distribue
à l'appétit vorace des sillons ;
tous dans leurs flancs gonflés portent la volonté
d'enrichir les moissons futures,
mais beaucoup sont déçus quand arrive l'été.
Des germes ont été féconds
et d'autres sont restés stériles.
Ici de maigres herbes et là de hautes tig-es ;
ici en plein soleil des épis d'or mûrissent,
plus loin d'autres pâlissent au revers du fossé ;
il en fut d'étouffés dans l'ardente mêlée,
il en est de vainqueurs dont la tête domine.
Parmi l'humanité j étais un de ces grains; qu'importe quel je fus s'il y a eu du pain.
MINDON
0 vieil Homère, aïeul des poètes,
du profond de ce tertre je t'adresse un salut !
Les chanteurs d'aujourd'hui se raillent des ancêtres
ils fuient ton ombre large comme celle d'un chêne
et vont se brûler au soleil .
— Laissons derrière nous le passé révolu,
disent-ils, et créons une beauté nouvelle. —
Et leur sottise les rend pareils à l'architecte
qui rêverait un temple sans assises .
Le culte change, mais la beauté est éternelle.
lr>~>
Salut, ô vieil Homère, le maître à tous;
sans toi, j'aurais balbutié toujours ;
reçois donc en ma voix le paiement d'une dette.
Que mon front était lourd, ce soir-là,
entre mes mains sèches de fièvre !
Je mâchais mon ennui comme une écorce amère,
et j'entendais vibrer contre ma tempe un glas
dont les coups répétaient : A quoi bon ? A quoi bon ?
0 soir de doute, pareil à tant de soirs
où l'ombre de la mort près de moi vint s'asseoir !
Combien je me posais de vaines questions!
A quoi bon cet effort pour animer le marbre
dur et glacé de ma pensée?
Terrasserai-je l'archange blanc
qu'un Dieu m'a dépêché pour éprouver ma force ?
Dompterai-je le coursier sauvage
qui s'élance, écumant, et se cabre?
Atteindrai-je le feu fuyant
qui se dérobe à mon approche?
A'quoi bon ? A quoi bon ? L'heure sonne ;
les jours sans joie tombent dans le néant,
et, tandis que je me consume
et peu à peu tourne à la cendre,
inutile foyer qui ne chauffe aucun hôte,
sur les jardins peuplés un astre brille et brûle.
Et dans la rêverie malsaine j'enfonçais
comme dans un étang
dont les vapeurs empoisonnées et l'eau épaisse
suffoquent les infortunés
que la nuit traîtresse a menés
sur un incertain tapis d'herbes.
Mon âtre était sans lueur et sans voix ;
la chanson du bois s'était tue,
et lassée la danse des flammes ;
la chambre élargissait ses murs autour de moi ;
j'étais assis devant ma table
comme devant un gouffre obscur,
et, tout devenant imprécis,
je me fondais aussi, tel un fantôme,
et je m'évadais hors d'ici
comme une onde filtrant à travers de l'argile.
Or c'était monde nouveau, formé selon les apparences
de l'autre monde, et pourtant différent
au point de figer d'épouvante
le voyageur conduit par le hasard,
quand même il eût été vaillant
à ne point reculer sur le pas d'un Ténare.
J'étais seul au milieu d'une lande uniforme,
terreuse et morne,
comme sont les plaines d'automne,
quand, dépouillées, les flancs arides,
elles s'endorment, insensibles
aux noirs corbeaux qui les écorchent.
Aucune route n'y traçait
son droit ruban ou ses lacets ;
aucun fleuve n'y creusait ses berges ;
ni haies, ni murs ne morcelaient sa platitude;
aucune herbe ne la colorait ;
nul tronc dressé n'y tendait de ramure,
et, pas un toit, pas un clocher
n'y trahissaient la présence de l'homme,
habitant du désert sans bornes
où je me trouvais égaré.
Au-dessus de cette étendue, le ciel était bas, et si bas
qu"il me semblait que de mon bras
lancé en un défi farouche
j'en aurais pu trouer la voûte.
Le ciel était un couvercle de plomb
posant exactement au bord de l'horizon ;
il était vide et terne,
sans même un vol d'oiseaux funèbres
pour parapher de deuil ses confuses ténèbres,
sans même un haillon de nuées
accroché sur sa nudité.
Ah ! de quels vœux j'eusse appelé
le sombre passade d'une aile
qui du moins aurait témoigné
que la vie n'était plus un rêve.
Combien je souhaitais un nuaçe là-haut
dont la fuite ou la lente errance
eût peut-être celé la lueur bienfaisante
d'un soleil naçeant dans l'azur.
Mais il fallait ici laisser toute espérance
comme à la porte d'un tombeau ;
jamais du sommet de ce mur
ni la douce chaleur ni la douce clarté
coulant en nappes printanières
ne ressusciteraient les "Termes desséchés.
À travers une vitre d'aube
trouble comme un matin d'hiver,
les deux royaumes,
plaine du ciel, plaine terrestre,
s'opposaient une face blême,
roidie par le silence et crispée par le froid .
Tandis que je restais livré à cette angoisse
du voyageur privé du secours des étoiles
qui se sent condamné à tourner sur ses pas,
je vis au loin surgir une confuse masse,
précipitée de mon côté
comme le tourbillon soulevé par l'orage
ou comme le troupeau harcelé par les chiens.
C'était — il grandissait — un étrange convoi,
invasion sauvage ou fuyant désarroi,
armée en marche ou retraite en déroute;
c'était un long* cortège humain
qui roulait au travers de la lande sans routes.
Ils allaient pêle-mêle, tête basse, en silence,
exténués et cependant rapides ;
leur marche n'éveillait ni poussière ni bruit.
Ah ! c'étaient des vaincus à ne s'y point méprendre
Et bientôt, de plus en plus près,
j'en reconnus plus d'un
qui fut mon compagnon dans la mêlée terrestre,
Alain, Jude, Prosper, Octave et l'autre Alain,
et d'autres dont le nom avait fui ma mémoire,
et d'autres, et d'autres — combien? —
de tous les cieux, de tous les temps, de tous les lieux.
J'en reconnus plus d'un, rien qu'à le voir
semblable à son image
perpétuée d'âges en âges ;
mais innombrables
comme les feuilles au cœur d'une forêt
étaient les têtes anonymes
marquées du signe de l'oubli.
Ils allaient, ils allaient ;
maintenant devant moi leur bande défilait
en rangs pressés, en rangs flottants,
comme les vagues d'un océan
qu'aucune grève n'arrêterait.
Indifférents à ma présence
la plupart conservaient les yeux fixés au sol,
leurs yeux inexpressifs comme de froids cristaux
entre des paupières flétries.
Et ceux-là qui levaient la tête
me jetaient un regard tout mouillé de tristesse
qui semblait dire : Toi aussi !
Certains dissimulaient une atroce grimace,
et je lisais dans leur prunelle oblique
l.E SONGE D'UNE NUIT DE DOUTE 2G7
une joie mélangée de rage.
Toi aussi ! semblaient-ils me dire.
Quelle pitié me tenait à la gorge !
égoïste pitié comme elles le sont toutes,
car nous vivons nos maux dans nos frères qui souffrent.
Le miroir du prochain présente cent facettes
où notre image se multiplie ;
telle douleur que l'on croit morte,
devant son sosie se ranime ;
telle crainte abattue se redresse ;
nous pensons plaindre autrui et nous plaignons nous-mêmes
et pleurons le bonheur fragile
qu'un vent de désespoir soufflant de l'étranger
suffit à réduire en miettes.
Chacun de ces errants portait en sa poitrine
une parcelle de mon âme;
eu mille atomes dispersé
j'appartenais à la cohue comme un cadavre
appartient à l'humus où il s'est mélangé.
Qu'eussé-je demandé à ces bouches exsangues?
Je devinais leurs confidences;
mais la nécessité m'obligeait à entendre
le concert des aveux que je n'osais me faire.
« Redoutables passants vous parlerez pour moi ;
vous du moins vous serez sincères.
vous ne redoutez plus le son de votre voix. »
Et je les appelais et les interrogeais,
nommant l'un par son nom. touchant l'autre au manteau,
et, pour conserver leur niveau,
j'allais, exténué comme eux, comme eux rapide,
emporté par l'élan de leur course inutile.
Et le premier de qui je m'approchai,
— c'était Octave —
laissa tomber d'entre sa barbe d'ardentes et sourdes paroles :
— Là-bas, lorsque la belle vie
plus féconde en promesses qu'une éternelle aurore
m'offrait le choix de ses délices.
où étais-je, hélas, oùétais-je?
Quels fruits ma main tendue hors des fenêtres
aurait cueillis !
Quelles juteuses srrappes
j'aurais pressées entre mes lèvres!
Toutes les branches étaient lourdes.
Que de soifs étanchées, que de faims assouvies,
que d'amours !
Mais, rêvant de vergers plus rares,
j'ai cultivé un sol avare
sans me distraire aux alentours.
Sacrifice inégal! Quand mon œuvre mûrie,
je l'ai portée aux rayons du soleil,
que ce fruit était pâle! qu'il était desséché !
Il n'attirait à lui le vol d'aucune abeille,
et je l'aurais donné, mais il était trop tard,
pour une baie sauvage
humide et rouge comme un baiser,
furtivement volée au bord d'une clôture.
J'étais courbé comme un vieillard
et n'avais pas vécu. —
Je le laissai me dépasser ; quel baume eût soulagé son incurable plaie? A mes côtés le fleuve humain coulait, nombreux comme les jours perdus.
— Alain ! — Je le nommais et m'attachais à lui, mais lui, le front livide,
feignait d'être plongé dans un songe lointain.
— Ah! ne simule pas, Alain; tu m'entendis, ami perfide.
Ne crains pas de reproches; ne suis-je point ici?
Qui donc de nos pareils se prétendrait certain
que ton crime jamais ne deviendrait le sien?
Tu ne fus pas coupable ;
nous partagions cette môme folie
qui devait entraîner l'un de nous à l'abîme.
Le hasard seul voulut que tu prisses ma place. —
Il se tut,
mais sa joue que le sang" ne colorerait plus
perdit un peu de sa dure pâleur
et s'adoucit comme la neige qui va fondre.
Et je repris : — Te souviens-tu?
Nous étions deux amis à la face du monde,
et nous tendions en un défi moqueur
nos mains unies à la discorde.
Les hommes s'étonnaient, eux que l'envie dévore,
de nous voir engendrant des pensées différentes
sans armer contre nous la main de nos enfants.
Nous formions un faisceau de nos communes forces ;
chacun était l'acier tantôt, tantôt l'aimant.
Mais, cruel, tu rompis le pacte
dans une heure d'égarement,
tu ne respectas pas la frontière sacrée ;
ton orgueil a renversé l'arche,
et, le cœur déchiré,
tu piétinas sur moi pour monter d'un degré.
Tu as réalisé ta tâche tout entière.
Je sais, infortuné, que, de la cime solitaire,
tu contemplais avec douleur
la foule répandue au travers de la plaine,
la foule où des amis
LE SONGE DUNE NUIT DlC DOUTE 27 I
iendaient à la discorde en un défi moqueur
eurs mains unies,
iinsi que nous fîmes jadis. —
Adain courba la tête davantage ;
m pleur brillait au bord de sa paupière ,
et cette goutte d'eau amère
qui contenait notre passé s'évapora.
Celui que jamais plus je ne devais revoir
était déjà noyé parmi la multitude,
tandis que je restais converti en statue
par le marteau du désespoir.
Tourment du doute! Tourment du doute! — Au bruit connu de cette voix qui rythmait la funèbre course d'un gémissement répété, ma stupeur se rompit comme la dalle éclate de la tombe où renaît Lazare délivré.
Mais que ne ressemblais-je à ce frère de Marthe ! Lui quittait l'ombre pour le jour, et je fuyais la nuit pour rentrer dans la nuit.
— Tourment du doute ! — Prosper parlait ; je le suivis.
— Ah ! qui me soutiendra ? Que mon orgueil est faible !
Bâton flexible où je m'appuie, il cède,
et je chancelle. Ah ! qui me soutiendra?
Toi qui me vois passer, la taille droite et fière,
à l'allure d'un conquérant,
je mens, ne t'y prends pas;
mon attitude est d'apparat,
mon sourire de comédie.
Rentré chez moi, la porte close,
je laisse pendre mes épaules
comme un esclave que je suis.
Souvent je m'abusais à ce jeu de la rue ;
on disait : « Il est fort », et j'écoutais mes dupes.
Orgueil, orgueil ! as-tu raison?
n'es-tu qu'un nom?
Maintenant encore je l'ignore. —
Alors,
comme un écho,
l'autre Alain qui était son voisin dans le rang
gémit : — Tourment du doute !
Heureux qui se soutient sur l'orgueil fléchissant;
il a du moins, l'espace d'un instant,
l'illusion réconfortante.
Mais moi, désemparé, livré aux vents qui soufflent
selon des caprices changeants,
où placerai-je ma confiance?
LE SONGE D'UNE NUIT DE DOUTE 2y3
J'étais cet apôtre incertain
si l'évangile qu'il annonce
n'est point mensonge,
et qui pourtant, intimement contraint,
est occupé à le prêcher
avec l'accent de la sincérité. —
Je m'écriai : — Tous deux comme je vous comprends,
moi qui éprouvai tour à tour
et cette vanité et cette humilité.
Au bout d'une nuit de torture
où ces maux opposés me rongeaient à la fois,
je suis descendu parmi vous.
0 divan de la certitude !
qui s'y endormira jamais, sinon le fou?
Qui fera le serment devant sa conscience
que ses mains n'ont jamais hésité dans un choix? —
La rafale emporta mes compagnons de peine,
mais, comme un anneau suit l'autre anneau de la chaîne,
Jude était là qui reprenait :
— Poison mortel, ambition !
La coupe aux bords de miel est pleine de vinaigre.
Toute l'eau qui jaillit des sources
ne purifierait pas ma bouche
de l'amertume qu'elle en a conservée.
Pour une ivresse aussitôt dissipée,
j'ai enduit de dégoût chaque instant de ma vie,
et, comme un débauché à la fin de l'orgie,
j'ai vu sur les carreaux blanchir la vérité
à l'heure où mes paupières appesanties
se fermaient devant l'avenir.
Combien de bateleurs de la place publique
obtiennent à vil prix cette gloire enviée ;
quand j'offrais tout mon sang pour gagner une palme,
eux l'obtenaient sans peine avec une grimace.
Ironie !
D'un stupide mécène
qui ne distingue pas de l'or d'avec du cuivre,
nous attendons notre richesse ;
ses mains aveugles puisent
dans le coffre aux monnaies mélangées,
et au hasard jettent le cuivre et l'or.
Nous le savons et nous luttons encore. —
Il passa, comme passe au ciel intérieur
le noir nuage d'une pensée.
Que n'avait-il pas dit que je n'eusse éprouvé,
moi qui, la lèvre empoisonnée,
ignorais cependant l'ivresse des bateleurs.
Pareils aux passagers qui se sont réunis
LE SONGE D'UNE NUÎT DE DOUTE 27b
dans le coin d'un vaisseau menacé de naufrage,
ceux qui avaient été des ennemis jadis
se serraient maintenant, épaule contre épaule,
affirmant le regret de tant de vains combats
où ils furent des chiens en lutte autour d'un os.
Ils brisèrent leurs dents sur la proie creuse et dure,
et la colère fut leur seule nourriture.
J'étais comme un traînard sur le flanc d'une armée,
et les plaintes tombaient dans mes oreilles
l'une après l'autre.
Mais ces plaintes, d'où sortaient-elles?
d'entre les rangs ou de mon cœur ?
— 0 serviteur des serviteurs !
gémissait l'un ; quelle bassesse ! —
Et celui-là disait : — Malheur à qui est seul !
Et l'autre : — Appartenir à la minute
et commander au lendemain ! —
Et l'autre : — Se choisir un père,
et devenir son assassin ! —
Et cet autre : — Parler un langage inconnu
qui provoque partout le rire ou le dédain !
Parler et en souffrir, se taire et en gémir !
O contradictoire destin ! —
Edme était là qui soupirait :
— Le silence me tue. Ah ! plutôt des injures! Gomme le sol est mou, tout cède sous mes pas; il semble que j'enfonce aux bourbes d'un marais. Ne semez point les fleurs dont vous êtes avares, et que sans doute je ne mérite pas ;
du moins couvrez la terre d'un tapis de cailloux. Meurtri je crisperai ma volonté pour vaincre; et qui sait si les fleurs ne croîtront malgré vous... Mais les muets impitoyables, meurtriers aux doigts purs de crimes, se détournent de mon chemin avec une mine candide, et je m'enlise dans la vase et j'y étouffe lentement.
— Qu'avais-tu besoin de louanges, répondis-je fielleusement ?
Par hasard ne saurais-tu point
que nous sommes fils d'une race
qui ne se nourrit pas de pain ?
Qu'importe donc à la victime
la forme du couteau que ses bourreaux aiguisent?
Hubert nous écoutait et prolongea ma phrase :
— Ils m'ont couvert de flatteries,
et c'était un manteau doux comme le velours;
mais que cette charge était lourde !
J'en détestais le poids, j'en aimais la caresse,
et pour m'en affranchir
je devais m'arracher mon plaisir et ma chair. —
Alix venait qui me fut cher; il m'aperçut et s'écria :
— Toi aussi, toi aussi, te voilà.
N'est-ce pas le tourment qui m'a conduit un jour
et sans retour dans ce désert,
qui t'y fit descendre à ton tour ?
Quand je pressais mon front comme une éponge sèche,
quand je questionnais la bouche de granit,
quand je voulais fermer le vent dans une cage,
quand je voulais bâtir des cathédrales
avec un tas de boue liquide,
quand je voulais peindre des flammes
avec l'ombre arrachée à l'écharpe des nuits,
réponds, n'était-ce ton partage?
— Tu as bien deviné, lui dis-je.
Et toi, tu fus aussi pareil à une mère qui ne reconnaît pas son fils dans cet enfant conçu avec amour, longtemps porté avec fierté, dont elle accouche avec martyre.
Repoussant l'être informe d'un geste de dégoût, elle invoque à grands cris la faux libératrice ; mais déjà, malgré soi, elle songe à d'autres fils, à d'autres monstres.
— Il est vrai, dit Alix, il est vrai ; tu t'es connu, tu me connais. —
Plus tard, Didier me regarda en éclatant d'un rire lamentable, et il m'entraîna sur sa trace.
— Deux démons ennemis me soufflent leurs conseils, deux démons éloquents comme la vérité.
Écoute-les, écoute-les.
Car voici le premier penché sur mon oreille ;
il dit : « Toi qui reçus avec l'eau du baptême
le don sacré de commuer
le fugitif instant en matière éternelle
selon les lois de l'harmonie,
ne te confine pas dans la tour d'égoïsme
dont les murailles hermétiques
indéfiniment te renvoient
le musical écho de tes douleurs et de tes joies.
Donne tes pleurs à boire aux altérés de larmes
ou répands ton bonheur comme un vin confortant.
Tu ne dois point frustrer de l'impôt de ton âme,
ceux qui, les mains chargées d'un beau feuillage,
attachent sur ta lèvre des regards suppliants. »
Je lui donne raison et je m'offre en pâture,
mais aussitôt l'autre démon se lève :
« Bouffon, n'as-tu pas honte d'être nu?
Aurais-tu dépouillé toute pudeur secrète?
Tu vends ton sang- sur le bord de la rue
au prix d'un laurier que l'hiver séchera.
Le signe qu'à ton front le doigt d'un dieu grava,
tu oses l'exposer aux crachats des passants.
Que tu dois mépriser chacun de tes soupirs ! »
Et je l'entends et ne sais pas désobéir.
Ah ! qui me résoudra cette poignante énigme !
Quel des démons qui me déchirent
convertirai-je en ange bienveillant
en le suivant, lui seul, et sans remords?
Quand me reposerai-je aux délices d'un port? —
Il attendait le mot qui rompt l'enchantement; mais j'étais impuissant à le lui formuler, et je gardai les dents serrées.
Alors pourquoi tardais-je à entrer dans la ronde de ceux qui sans repos cherchent une réponse aux doutes soulevés en un chœur gémissant. Tout espoir s'effaçait, tout était consommé. J'irais, roulé comme une épave,
à travers la plaine funeste,
et je m'engloutirais dans la foule innombrable
où chacun garde en lui un aspect de moi-même.
Mais voici que soudain Celle qui est ma vie
perça comme un flambeau l'épaisseur de la nuit,
et, sa douce main forte s'emparant de la mienne,
elle me ramena loin du songe cruel
à la lumière des vivants.
L'aube touchait ma vitre, et dans la chambre claire
les objets familiers reprenaient leur couleur.
Les voiles imprégnés d'une sueur de sang
dont mon âme naguère était enveloppée,
se déchiraient et se fondaient
comme ces humides vapeurs
traînant le matin sur les prés.
Et je tournai mes yeux reconnaissants
vers l'amie vigilante dont la présence
m'apportait le bienfait de cette renaissance.
Elle était souriante, mais au pli du sourire
un reproche attendri était dissimulé.
— Gompté-je pour si peu, dit-elle,
qu'il faille t'arrêter sur le bord de l'oubli?
Tu remues des pensées dont chacune me blesse,
et trop~souvent pécher contre moi par faiblesse
n'est-ce enfin verser dans le crime?
Mon seul nom invoqué devient-il sans vertu
pour disperser l'armée de tes fantômes?
Au souvenir des joies que je te donne
comment tes ennemis ne sont-ils pas vaincus?
Mais je suis indulgente et bonne,
je connais ton cœur tourmenté ;
il suffit bien de ses regrets
sans l'affliger encore de ma rancune.
Je suis ton univers, ta louange, ta foi.
Est-il deuil que le feu de l'amour ne consume?
Lorsque l'obscurité s'appesantit sur toi
quel secours attends-tu sinon de mon sourire?
Laisse aux déshérités que hante l'avenir
la lande aux fuyants horizons,
et puisque le bonheur habite ta maison
l'instant qui t'appartient contient l'éternité.
Vis et remplis ta destinée
et ne t'occupe point si le monde s'agite.
Quels coups crains-tu, revêtu d'une égide?
L'arbre robuste, insoucieux
des lois obscures de la nature,
porte joyeusement ses fruits. Imite-le.