‹ La préhistoire antiquité de l'hommeChapitre 28 sur 105 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

os LNXISÉS ET EXTAILLÉS.

§ 1. Faluns de Pouaucé. — Pendant que Tabbé Bourgeois recueillait des silex taillés dans certaines assises de la formation des calcaires de Beauce, son collègue au collèife de Pontlevoy, l'abbé Delaunay, découvrait, dans les faluns de la carrière de laBarrière, commune de Cliazé- Henri, près Pouancé (Maine-et-Loire), les débris d'un Halilherium^ fossile de la famille des lamentins. Quelle ne fut pas sa surprise quand il reconnut, sur des fragments de côtes et d'humérus extraits devant lui, des coupures et de profondes incisions! [Musée préhistorique, Çi^. 17, 18.)

Les coupures et l'intérieur des incisions présentent le même état de décomposition que le reste de la surface de l'os, état qui tranche très nettement avec les cassures fraîches. Coupures et incisions sont donc anciennes. Les os gisaient à la base d'une assise parfaitement en place et non remaniée ; coupures et incisions sont donc de l'époque du dépôt de cette assise. Ce qui confirme encore d'avantage <-ette conclusion, c'est que les os, au lieu d'avoir conservé leur nature première, sont pétrifiés, ce qui arrive souvent aux os de cétacés fossiles. Coupures et incisions ont dû être faites avant la pétrification; elles sont trop profondes, trop nettes, trop franches pour qu'il en puisse être autrement.

Parmi les incisions, il en est de coudées, par conséquent faites en deux reprises. Ce ne sont donc pas là des produits de frottement et de pression. C'est l'œuvre d'un animal, qui s'y est pris cà deux fois pour opérer son action. Cet animal, quel est-il?

Tout d'abord ces impressions furent attribuées à l'homme, et, moi-même, je partageai cette opinion. La présentation

ARCHEOLOGIE PREHISTORIQUE,

des os d'halithérium de Pouancé au Congrès international

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d'archéologie et anthropologie préhistoriques de Paris, en 4867, produisit une profonde sensation (1).

Les faluns de l'Anjou, peut-être un peu plus récents que

(1) Bourgeois, Compte rendu du Congrès de Pans, 1867, p. 74, avec fig.

les faluns de Toiiraine, font, comme ces derniers, partie de l'étage mayencien ou miocène inférieur. C'était terriblement \ieillir l'homme. Mais^ après les recherches de Delfortrie sur les os incisés des faluns de Léognan (I), on reconnut que les incisions des os d'halithérium de Pouancé devaient être attribuées aux dents de grands carnassiers marins de la famille des requins. Et. de fait, les faluns de l'Anjou contiennent en abondance de fortes dents très acérées et très tranchantes de lamnas, d'oxyrhinus, de carcharodons et autres poissons de cette famille. Ces poissons, enchantés de rencontrer des halithériums échoués sur la côte, ont dû s'en repaître, en laissant sur les os de nombreuses marques de leur voracité et de la puissance de leurs dents. [Musée préhistorique, fig. 19.)

Dans la séance du 5 mai 1879 de la Société géologique de France, Tournouër (2) a présenté un os d'halithérium portant des entailles et incisions remarquables. Cet os provenait également des faluns de Chazé-Henri. Le présentateur a reconnu que ce n'étaient point des entailles et incisions produites par l'homme. Il les a attribuées aux dents solidement implantées des squalodons. En effet, le dépôt en renferme en certaine abondance.

§ 2. Faluns de Chavagnes-Ies-Eaux. — Le 7 septembre 1871, M. Farge (3) a présenté à la Société géologique de France un fragment de radius et iin cubitus d'halithérium portant aussi de nombreuses incisions. Il provient également des faluns de l'Anjou, mais de Chavagnes-les- Eaux, localité de Maine-et-Loire, distante de 80 kilomètres de la précédente. L'auteur de la présentation lui-même reconnaît que, suivant tontes les probabilités, cet os a été

(1) Delfortrie, Osseynents entaillés et striés du miocène aquitanien, 1869, dans Actes Soc. linnéenne de Bordeaux.

(2) TouRNOUER, Bull. Soc. géoL, 1879, séance du 5 mai.

(3) Farge, Bull. Soc. géoL, 7 septembre 1871, p. 265, pi. II.

50 AKCdÉOLOGlE PRÉHISTORIQUE.

incisé par les dents du Carcharodon megalodon, al)ondantes dans le gisement.

§ 3. Assises de Monte-Aperto. — Le professeur de géologie de rUniversité de Bologne, M. G. Capellini, ayant récolté à Poggiorone, près Monte-Aperto, province de Sienne, des ossements de cétacé du genre Balœnolus, y a reconnudesincisions et des entailles. [Musée préhistorique, fig. 20-23.) Voici le résumé de la communication qu'il a faite à ce sujet dans la séance du 25 novembre 1875 de l'Institut de Bologne :

(( A peine avais-je commencé à laver les os, que j'avais moi-même extraits de l'argile bleue pliocénique, synchronique du crag gris d'Anvers (étage astien), que je fus grandement surpris devoir sur une apophyse dorsale une entaille et une incision. Cette dernière, surtout, était tellement nette et profonde qu'on doit adniettre qu'elle a été faite avec un instrument très tranchant.

(( Je dois dire que les os recueillis sont tellement pétrifiés qu'ils conservent jusqu'aux détails les plus délicats de leur structure microscopique, et qu'ils ont acquis une telle dureté qu'on ne peut les rayer avec une pointe d'acier. Cette circonstance doit faire rejeter toute supposition qui tendrait à attribuer les entailles à des actions modernes.

(( En poursuivant le lavage, j'ai découvert d'autres très belles incisions sur la face externe de l'extrémité inférieure des côtes. Des incisions et entailles, parfois se croisant, ont aussi été trouvées sur des apophyses de vertèbres, toujours vers l'extrémité supérieure et d'un seul côté (1).»

M. Capellini a successivement signalé sa découverte à l'Académie des Lincei de Rome (2), au Congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistorique de Bu-

(l) Capellini, l'Uomo pLiocenico îji Toscana, 1875, in -8; Bull. Islituto Boloff., -lo novembre 1875.

(2J Capelllm, l'Uomo plia cenico in Tosca7ia, in-.'iO tiré à part, et

(lapest en 1870 (1), de Paris en 1878 et de Lisbonne en 1880. En montrant ces principaux échantillons au Congrès de Budapest, il s'exprimait ainsi :

« J'ai l'honneur de présenter quelques pièces bien remarquables, car elles portent des entailles qui, par leur forme et par la place à laquelle elles se trouvent, témoignent d'une manière irréfutable /'ac^?b?z d'un être qui maillait un instrument. Tel a été l'avis de tous les naturalistes et des anatomistes les plus expérimentés, non seulement d'Italie, mais des différentes parties de l'Europe, qui ont examiné les échantillons et les ont jugés' sans idées préconçues (2). »

Les passages en italiques ont été soulignés par l'auteur lui-même, qui insiste beaucoup sur le fait que les entailles ne se trouvent que sur un côté. « Ayant surveillé, dit-il, les fouilles des débris du squelette du Balœnotus de Monte-Aperto, j'ai pu aisément me rendre compte de l'existence des entailles d'un seul côté, et toujours du même côté. En effet, il est évident que, pour l'individu en question, les entailles ont été faites par l'homme, qui s'est emparé de l'animal échoué dans des eaux peu profondes, et au moyen de couteaux en silex ou d'autres instruments a essayé d'en détacher des morceaux (3). »

Depuis sa première découverte, M. Capellini a retrouvé un certain nombre d'os de cétacés portant des incisions et des entailles analogues à celles remarquées sur les os du balEEnotus de Monte-Aperto. Ce sont des ossements provenant

dans Atti R. Accademia deiLincei, séance da 7 mai 1876, vol. III, sér. II, planches.

(1) Capellini, Traces de l'hoimne pliocène eji Toscane, dans Compte rendu du Congrès de Budapest, vol. I, p. 46. — Congrès de Paris, p. 224.

(2) Capellini, Compte rendu de Budapest, 1876, vol. I, p. 47.

(3) Capellini, Compte rendu de Budapest, 1876, vol. I, p. 49.

de divers localités de la Vallée de la Fine, en partie donnés par M. Lawley au musée de Florence, en partie conservés par lui. Ces ossements proviennent à peu près du même niveau géologique que les premiers.

Parmi les os du musée de Florence trouvés à la CoUinella,près Castelnuovo délia Misericordia, vallée de la Fine, bon nombre sont recouverts d'incrustations gypseuses. En dégageant partiellement ces os, on reconnaît parfois des incisions très nettes et très profondes, qui con-

Fig. 3. — Incisions sur côle de balaenotus de la CoUinella, en partie recouverte9 d'incrustations. Musée de Florence. 1/2 gr.

tinuent sous l'incrustation. C'est une preuve que les incisions sont bien anciennes. Personne, du reste, ne met le fait en doute.

Quelques os de la vallée de la Fine ont été brisés aux points où se trouvent les entailles. Cela est tout simple et ne prouve rien. Un certain nombre de- ces os sont brisés d'ancienne date ; il est très naturel que ceux qui se trouvaient incisés se soient rompus de préférence au point de l'incision, point qui offrait moins de résistance.

Au Congrès de Budapest, M. John Evans (1) a soulevé deux objections. Les entailles et incisions sont anciennes, c'est certain ; mais sont-elles dues à l'intervention de riiomme? Ne sont-elles pas plutôt l'œuvre de poissons

(1) J. Evans, Compte rendu du CoJigrès de Budapest, 1S76, vol. I, p. 56.

carnassiers qui auraient dévorés les cétacés ; de carcharodons^ par exemple, dont les dents tranchantes et aiguës se rencontrent en abondance dans les mêmes couches que les os incisés?

La seconde objection porte sur le gisement, a Les preuves, dit-il, que les couches étaient littorales et non profondes, semblent manquer, et il est impossible de croire que l'homme pliocène, en admettant qu'un homme pliocène ait existé, allât chercher ses aliments au fond de la mer. »

Un naturaliste italien, M. Pélégrino Strobel (1), avait déjà émis l'idée que les couches contenant le balsenotus à os incisés n'étaient pas littorales, mais bien de mer assez profonde. Ce fait fut démontré par un géologue toscan, M. de Stefani. Etudiant le mode d'habitat des coquilles de Monte-Aperto, associées au balœnotus, coquilles déterminées par M. Pantanelli, il a reconnu que « leur ensemble prouve qu'elles n'ont pas vécu sur un littoral émergé même à marée basse, mais bien dans un fond toujours couvert au moins d'une dizaine de mètres d'eau (2). » Que devient alors le cétacé échoué sur la côte?

Une autre objection s'est produite au Congrès de Budapest. M. de Porto-Seguro (3) a demandé à M. Gapellini s'il existait des espadons à l'époque oii les entailles ont du être faites et si l'on ne pouvait pas les attribuer à ce poisson.

M. Gapellini a répondu qu'en effet, pendant l'astien, il existait dans les mers italiennes des poissons de la famille

(1) P. Strobel, Bulleltino cU paletnologia italiana , mai et juin 1876, p. lOS.

(2) De Stefani, Rassegna semestrale délie scienze, 1876, vol. II, p. 163. — Bull, di palet, itat., août et sept. 1877, p. 152.

(3) De Porto-Seguro, Compte rendu du Cong^-ès de Budapest, 1876, vq]. I, p. 62.

(les espadons. On a retrouvé des rostres leur appartenant ; mais il ne pense pas que ces rostres aient pu produire les incisions observées. A son retour du Congrès, M. Magitot voulut s'en assurer (1). Il prit des os frais de cétacés et les attaqua avec des rostres d'espadons actuels. Il obtint ainsi sur les os des incisions assez profondes, et fut porté à admettre que les cétacés fossiles à os incisés avaient succombé dans des combats singuliers avec des espadons. Attaqués et harcelés sur le même côté par l'ennemi, naturellement les blessures et, par suite, les incisions, doivent toutes être du même côté.

Ayant examiné avec soin les incisions produites par M. Magitot avec des rostres d'espadons, et les ayant comparées avec celles des ossements fossiles de la Toscane, j'ai reconnu qu'elles étaient très différentes. Le rostre d'espadon produit des éraillures plutôt que des coupures nettes. Le bord de l'incision, la lèvre, n'est jamais plan et net, et le fond n'est pas à angle vif. Ce ne sont donc pas des espadons qui ont produit les incisions fossiles de la Toscane.

Quoi qu'en dise mon savant collègue de Bologne, les incisions qu'il a signalées n'ont pas de rapport non plus avec celles que l'on aperçoit quelquefois sur les squelettes actuels de nos musées. Il est bien facile de s'en assurer. Ces incisions actuelles sont bien moins profondes, et l'une des lèvres est bien moins nette que dans les incisions fossiles. Ayant essayé de faire des incisions volontaires sur des os de cétacés actuels avec de bonnes lames d'acier, je n'ai pas pu arriver à en faire d'aussi profondes que les incisions fossiles. Ces incisions n'ont donc pas été faites avec des lames de silex, qui coupent moins encore et qui sont bien plus difficiles à manier.

(l) Magitot, Bull. Soc. anthrop, 16 novembre 1876, p. 523.

Elles auraient pu être produites par un coup de hache. Mais, dans toutes les haches, le tranchant étant plus ou moins arqué, l'entaille produite est plus profonde au centre que sur les bords. C'est le contraire qui existe dans les empreintes des cétacés fossiles de Toscane, comme dans celles des cétacés des faluns. Si Ton applique le tranchant d'une lame rectiligne au centre de Fincision, on reconnaît tout de suite que ce centre est plus élevé que les extrémités de droite et de gauche de ladite incision. Elle ne peut donc pas plus être le produit d'un coup de hache que d'une coupure au couteau.

Quels sont les animaux sur les os desquels nous observons des incisions? En Italie, comme en France, ce sont toujours des cétacés, des animaux marins. 11 est donc tout naturel de penser que ce sont d'autres animaux marins qui ont fait ces incisions, plus naturel que de les attribuer à l'homme, qui vit et ne peut vivre qu'à la surface de la terre.

Existe-t-il des animaux marins armés de manière à pouvoir faire de pareilles incisions? Certainement. Qui n'a entendu raconter des histoires de marins mutilés et dévorés par des requins? Toute la famille des squaloïdes, excessivement nombreuse en genres et en espèces, est armée de puissantes dents, très aiguës et très tranchantes, qui font des incisions que ne pourraient faire les meilleurs couteaux. Nous avons vu de ces incisions actuelles tout à fait analogues aux incisions fossiles.

Mais, dit-on, un animal qui mord un os le saisit avec ses dents comme dans un étau ; les dents doivent donc marquer des deux côtés, laisser des empreintes sur les deux faces. Oui, pour les animaux terrestres, non pour les squaloïdes. Les dents des squaloïdes forment plusieurs rangées dans le haut et le bas de la bouche. Une des mâchoires est beaucoup plus courte que l'autre, de sorte que

les dents ne sont pas opposées, et, par conséquent, ne peuvent laisser des empreintes en face Tune de l'autre, comme les dents des carnassiers terrestres. Elles ne sont donc pas placées pour former étau. De fait, dans la pratique, elles ne saisissent pas les corps durs. Une des mâchoires est garnie de plusieurs rangées de dents minces et allongées, l'autre, de dents larges et coupantes. Ces mâchoires fonctionnent comme les peignes à carder, dont l'un, immobile, retient la laine avec ses dents, tandis que l'autre, en mouvement,-la sépare et la divise. Quand le squaloïde saisit sa proie, il enfonce sa série de dents minces et pointues dans les chairs pour la retenir, pendant qu'avec la série de dents tranchantes il coupe et taille cette chair en lambeaux. Il n'y a que ces dents tranchantes qui atteignent et entaillent les os, accidentellement et irrégulièrement, mais à peu près toujours du même côté, parfois avec des reprises et même doubles incisions en croix pour détacher la chair. C'est exactement ce que nous observons dans les ossements découverts et signalés par M. Capellini.

Si les coupures étaient dues à l'homme, au lieu d'être distribuées au hasard, elles seraient intentionnellement groupées surtout aux points d'attache des chairs à l'os. Il n'en est point ainsi.

En outre, dans les mêmes couches qui contiennent les os incisés, on trouve en abondance des dents de squaloïdes bien capables de faire les incisions, tandis qu'il n'y a pas trace de lames de silex. M. Capellini a bien parlé timidement de quelques silex, mais ce sont des échantillons venant de la surface et qui appartiennent à l'époque actuelle.

Enfin, l'argument le plus fort, la preuve la plus positive, parce que c'est une preuve directe, c'est que l'outil a laissé, si je puis m'exprimer ainsi, son cachet^ sa signature, dans les incisions. Les dents de squaloïdes, du moins de

certaines espèces, sont iinement dentelées tout le long de leur tranchant. Quand elles coupent en long, ces fines dentelures produisent des séries de stries longitudinales. Quand elles tranchent verticalement, les stries sont en travers, et le fond de l'incision se trouve pointillé. Eh Lien, en examinant à la loupe, et même parfois à l'œil nu, les incisions des os de cétacés de l'astien toscan, on reconnaît stries et dentelures. [Musée préhist., fig. 19.)

Il n'y a donc plus de doute, toutes les incisions d'os de cétacés fossiles signalées jusqu'à présent sont de simples produits des dents tranchantes de grands squaloïdes.

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