CHAPITRE X
DÉBRIS LE l'industrie HUMAINE.
§ I . Ailiivions de Californie. — Faute de renseignements suffisants, en 4867, la découverte du Camp-des- Anges ne s'était produite que dans des conversations particulières, en dehors des séances officielles du Congrès. On aurait dit qu'elle tàtait son terrain. Pourtant la question de l'homme tertiaire américain avait été posée dans le Congrès même par M. William-P. Blake {{], professeur de minéralogie et de géologie au Collège de Californie.
« On trouve souvent, dit-il, dans les dépôts aurifères de la Californie des instruments de pierre travaillés par riiomme, associés à des restes de mammouth et de mastodonte. Ce sont des mortiers et des pilons, des vases de stéalite en forme de grandes cuillers avec manche grossier, des pointes de lance et de flèche, des anneaux de pierre et autres objets dont l'usage est incertain. C'est dans le comté de Tuolumne, près du village de Sonora, que ces débris de l'industrie humaine sont le plus abondants. Le docteur Snell, de cette localité, en possède une grande et ricbe collection.
« Quelques-uns de ces objets, qui peut-être ne proviennent pas des assises les plus anciennes, sont travaillés avec beaucoup de soin et peuvent être considérés comme étant polis. J'ai vu des têtes de lance longues de 25 centimètres,
(1) P. Blake, Compte rendu du Congrès de Paris, 1S67, p. lOl,
parfaitement lisses, ainsi qu'une aiguille en pierre à peu près de la même longueur, et d'un diamètre moindre de 2 centimètres, nettement perforée à l'un des bouts. Cet objet indique un développement industriel bien supérieur à celui des aborigènes actuels de la même région.
Desor, dans sa nouvelle brochure, cite aussi a un certain nombre d'ustensiles qui ont été recueillis dans les mêmes graviers aurifères. Ce sont des espèces de lances, des bâches en pierre, et surtout des mortiers » (1).
Ce qui, d'après MM. Blake et Whitney, prouve que ces ustensiles sont pliocènes, c'est non seulement leur mélange avec des ossements d'éléphants et de mastodontes, mais encore, et surtout, leur intercalation dans les alluvions recouvertes par des couches ou assises volcaniques.
Reste pourtant une grande difficulté. Ces ustensiles dénotent une civilisation très avancée. M. Blake avoue que l'un d'entre eux, au moins, u indique un développement industriel bien supérieur à celui des aborigènes actuels de la même région ». J'ai vu une série de ces instruments apportés à Paris par M. Blake; en effet, il sont plus perfectionnés, plus avancés que nos instruments et ustensiles robenhausiens. Cela seul suffit pour nous tenir en garde contre la détermination de leur âge. Il y a plus, dans le grand continent de l'Amérique du Nord, sur l'autre versant des montagnes Rocheuses, on a trouvé des pierres taillées dans les grands dépôts quaternaires, et ces pierres, d'une facture tout k fait primitive, se rapportent aux types chelléens. Comment concevoir un développement très avancé de la civilisation du côté californien des montagnes Rocheuses, tandis que le côté opposé se trouvait on ne peut plus arriéré? Nous devons donc suspendre notre jugement et attendre des données plus exactes, plus positives.
(I) Desor, Homme pliocène en Californie, 1877, p. 12.
Suivant toutes les probabilités, il y a eu fausses indications sur les couches et les niveaux d'où proviennent les objets, ou bien ces couches et ces niveaux ont été mal déterminés au point de vue géologique.
§ 2. Lignite de .Uontaign. — Près du village de Montaigu, canton de Sissonne, arrondissement de Laon, on exploite des lignites appartenant au tertiaire tout à fait inférieur, soissonnien. Dans le courant d'août 1861, au fond d'une profonde galerie, surmontée d'argile, de sables avec [Hts coquilliers et de calcaire grossier, les ouvriers découvrirent, à la jonction du lignite et des argiles supérieures, une boule en craie blanche de 6 centimètres de diamètre. Cette boule, parfaitement en place, date bien de l'époque du dépôt. Melleville (I) crut y reconnaître une œuvre de l'homme, ce qui le vieillirait énormément. J'ai vu cette boule et la crois fort naturelle. Le lignite est un dépôt d'eau douce formé à l'air libre. Les argiles supérieures contiennent des coquilles marines, ou tout au moins sau mâtres : Cyrena cu7îeifoi'mis, Ostrea bellovacina. Il y a donc eu changement de régime entre les deux dépôts ? Quoi de plus simple, qu'un fragment de la craie blanche du voisinage, remanié et roulé par le mouvement des eaux, ait été arrondi en boule et entraîné au point où l'on a trouvé la boule en question?
L'opinion de Melleville est d'autant plus douteuse, que ce géologue n'a jamais brillé par son esprit critique. Dans le même article il cite une hache en silex trouvée vers i82l, quarante ans auparavant, à 8™, 33 sous terre, au milieu des lignites exploités près de Liez, canton de la Fère, arrondissement de Laon.
§ 3. Assises de San-Valentino. — En 1876, M. A. Fer-
(1) Melleville, 'Soie sur un ohjet travaillé de main d'homme trouvé dans les lignites du Laonnois, dans Revue arch., mars 1862, p. 181, pi. IV.
retti a signalé au Comité géologique d'Italie un os, « très irrégulier et très intéressant par les traces d'un travail de main d'homme, assez évidentes pour exclure tout doute contraire (I) » . Cet os d'éléphant ou de rhinocéros était au milieu des coquilles de grands pleurotomes et de cônes qui caractérisent le pliocène moyen ou astien, de San- Valentino, province de Heggio d'Emilie. Il est long de 70 millimètres et large de 40. Outre qu'il a une forme bien déterminée, il porte un trou très arrondi au milieu de sa largeur vers le sommet. D'après M. Ferretti, ce trou ne peut être l'œuvre de coquilles perforantes^ et l'os gisait bien dans un terrain en place.
L'année suivante, 1877, M. A. Ferretti a signalé au Comité géologique d'Italie (2) un autre os, portant des traces de travail humain. Cet os proviendrait des argiles bleues, également astiennes, de San-Ruffino, mais il n'a pas été recueilli en place. On l'a ramassé dans le lit du Riazzone. Cet os a été en majeure partie scié à l'une de ses extrémités^ puis cassé. Je n'ai pas vu ces deux os, qui n'ont soulevé aucune discussion, ce qui montre qu'ils ne sont pas pris très au sérieux. Je ne puis donc que signaler le fait d'après l'auteur des deux notes.
§ 4. Bois siliciGé cl'Autpy-Issard. — Le 6 mars 1873, à la Société d'anthropologie de Paris, M. Charnaux (3) a montré un gros morceau de bois silicifié qui présente une entaille assez profonde. Il pense que cette entaille a été produite par un instrument tranchant et qu'elle est antérieure à la silicification. Ce bois fossile vient d'Autry-Issard, sur le plateau de Bourbon-l'Archambault (Allier).
(1) Ferretti, Bollettino R. Comitato geologico cVItalia, mai et juin 1876, p. 216.
(2) Ferretti, BoU. Corn. geol. cTItalia, septembre et octobre 1877, p. 375.
(3) Charnaux et Leguay, Bull. Soc. d'anthropologie, mars 1873, p. 227 et 228.
A la base de dépôts de sables et de galets reposant sur les terrains les plus anciens, on rencontre en abondance des blocs énormes de bois silicifiés. C'est parmi ces blocs, provenant probablement de terrains tertiaires dénudés et remaniés, qu'était le morceau montré par M. Gharnaux.
Leguay, séance tenante, a démontré, par l'examen attentif et critique de ientaille, qu'elle n'a pas pu être faite par un instrument en pierre.
Les bois silicifiés sont généralement des débris de bois, plus ou moins altérés, dont les molécules ligneuses, à mesure qu'elles se décomposaient, ont été successivement remplacées par des molécules siliceuses. Par suite de ces altérations, ces bois affectent souvent des formes très bizarres, qui dans certains cas pourraient les faire prendre pour des bois travaillés. En outre, les molécules siliceuses qui se substituent aux molécules ligneuses étant fort hydratées, en se consolidant et en séchant, éprouvent des actions de retrait qui occasionnent des fissures, des ruptures perpendiculaires aux fibres, ressemblant fort à des entailles ou coupures. C'est justement le cas de la pièce produite par M. Charnaux.
§ 5. Forêt siliciGée de l'Inde. — C'est un fait parfaitement analogue que M. Marchesetti (I) a signalé en juillet 1876, à la Société adriatique des sciences de Trieste. 11 prétend avoir découvert, dans l'Inde, une forêt d'arbres silicifiés avec traces de travail humain. Forêt et traces de travail seraient de l'époque crétacée, étant recouverts par des basaltes dont l'épanchement a eu lieu à la fin de cette époque.
{\) Bull, di paletnolorjia Italiane, août 1876, p. 161.