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HIATUS

§ 1. DéGnitiou et différences. — Les temps actuels sout faciles à définir, mais fort difficiles à bien limiter.

Sous le nom de temps actuels on comprend tous ceux qui se sont trouvés dans des conditions de géographie physique, d'hydrographie, de cHmatologie, de flore et de faune à peu près semblables à celles de nos jours. Cette définition est facile à donner et à comprendre.

Mais depuis quand date cette similitude? A quel moment ont cessé les dernières différences caractérisant les temps quaternaires? Quels ont été les caractères de transition, de passage entre les temps géologiques et les temps actuels ? Il est très difficile de le dire ; cela est même impossible dans l'état actuel de nos connaissances. Il existe là une grande lacune dans les données de la science. C'est ce qu'on a appelé un hiatus entre le quaternaire et l'actuel.

Jusqu'ici nous avons vu les époques passer régulièrement de l'une à l'autre par voie de développement progressif. Il n'en est plus ainsi entre le magdalénien^ la dernière des époques géologiques, et le robenhausien, la

ARCHEOLOGIE PREHISTORIQUE.

I -1 première des temps actuels. Entre ces deux époques, il y a des différences du tout au tout: il existe une véritable révolution.

MAGDALENIEN.

1° Climat froid et sec avec des températures extrêmes ;

2° Existence de la dernière grande espèce fossile, le mammouth ;

3° Chamois, marmotte, bouquetin dans nos plaines ;

4° Renne, saïga, wapiti, glouton, ours gris, etc., dans le centre de l'Europe ;

5° Hyène et grands félins;

60 Pas d'animaux domestiques;

70 Type humain uniforme;

8° Populations nomades ;

90 Chasseurs et pêcheurs, sans agriculture ;

10° Instruments en pierre simplement taillés;

110 Pas de poterie ;

12» Pas de monuments ;

130 Pas de sépultures, aucun respect pour les morts;

14° Aucune idée religieuse;

150 Sentiment artistique très vrai et très profond.

ROBENHAUSIEN.

1° Climat tempéré, beaucoup plus uniforme;

2° Le mammouth n'existe plus;

30 Chamois, marmotte et bouquetin retirés sur les sommets de nos montagnes ;

4° Ces animaux ont émigré d'une manière permanente dans les régions du nord ;

50 Plus d'hyène et de grands félms ;

6^ Animaux domestiques très abondants ;

7» Type hu.Tiain fort varié ;

8» Populations sédentaires;

90 Agriculture bien développée ;

10» Instruments en pierre en partie polis;

11° Existence de la poterie;

12° Monuments : les dolmens et les menhirs;

13° Ensevelissementdes morts, qui sont relativement mieux traités que les vivants;

140 Religiosité très développée ;

130 Aucun sentiment artistique.

§ 2. Discussion de l'iiiaîns. — La révolution qui sépare le magdalénien du robenhaiisien, et d'une manière plus

générale encore le quaternaire de Tactuel, est tout à la fois physique et industrielle, naturelle et sociale.

Sous le rapport physique ou naturel, il y a eu de grands changements dans la climatologie , ce qui incontesta- Llement provient de changements d'une égale importance dans l'orographie et la géographie, et ce qui a entraîné de profondes modifications zoologiques. Tout cela n'a pu s'effectuer que lentement, très lentement. Il a donc dû exister un temps fort long entre les deux époques.

Une des actions les plus immédiates de ces changements, la température s'élevant, a été de faire émigrer vers le nord les animaux des régions froides. Le renne, entre autres, qui de nos jours ne peut plus se reproduire à Stockholm et à Pétersbourg, le renne a quitté nos contrées. C'était l'animal le plus recherché par les populations magdaléniennes, comme le prouvent les énormes accumulations de ses débris dans les stations de cette époque. Il est tout naturel de penser que la population en majeure partie a dû suivre son gibier favori. De là, grande diminution d'habitants dans le centre de l'Europe et, par suite, dans les traces d'habitations humaines.

Ces traces ont même disparu pendant un long espace de temps sur de nombreux points. Pour s'en assurer on n'a qu'à jeter un coup d'œil sur la coupe du Placard (p. 370, fig. 39). On voit qu'entre l'assise supérieure du magdalénien et celle du robenhausien, il existe un dépôt d'éboulis, complètement stérile en fait d'archéologie, de 70 centimètres de puissance. La coupe de Laugerie-Haute, citée page 372, fournit une donnée analogue et plus concluante encore; entre le magdalénien et le robenhausien, il existe une assise stérile de l°^,oO. Je pourrais multiplier ces exemples. Je me contenterai d'en citer un dernier, d'un autre genre. A la grotte de la Tache (Ariège), entre le magdalénien et le robenhausien, existe une épaisse couche de

stalagmite , atteignant par places jusqu'à 45 centimètres de puissance.

Cette séparation des deux époques, cet hiatus, n'existe pas seulement en France. M. John Evans, dans les Ages de la pierre de la Grande-Bretagne (I), l'a aussi constaté en Angleterre. « Quoiqu'il en soit, dit-il, dans la Grande- Bretagne tout au moins, il paraît y avoir un abîme entre l'époque du diluvium (quaternaire) et l'époque néolithique (robenhausienne), en tant, tout au moins, qu'il s'agit des formes intermédiaires d'instruments. Il en résulte que la race d'hommes qui a fabriqué les instruments paléolithiques les plus récents avait, selon toute probabilité, disparu depuis un temps très reculé alors que le pays a été peuplé de nouveau par une autre race qui ne se contentait plus d'éclater les instruments en silex dont elle se servait, mais qui polissait ces instruments et qui, en outre, était contemporaine d'une faune ressemblant beaucoup plus à la faune actuelle qu'à celle de l'époque quaternaire. »

Examinons maintenant la question sous le rapport industriel ou social. La comparaison que je viens d'établir, § 1 , entre le magdalénien et le robenhausien suffit pour démontrer de la manière la plus évidente que les industries et les mœurs de ces deux époques sont tout à fait spéciales, sans liens communs. Il y a donc ici substitution complète des unes aux autres. Les plus avancées ont entièrement remplacé les plus primitives. Il s'est produit un phénomène analogue à celui qui a eu lieu en Amérique ou dans les îles de l'Océanie après l'arrivée des Européens. L'industrie et les mœurs nouvelles, les plus progressives, se sont impatronisées dans nos contrées sans qu'il soit resté trace de l'industrie et des mœurs précédentes qu'elles rem-

(1) Traduction Barbier, 1878, p. 685,

plaçaient. C'est que dans ce cas il n'y a pas développement progressif et local, mais envahissement par une civilisation nouvelle bien supérieure, par une civilisation importée de toute pièce et s'installant en maîtresse non seulement parce qu'elle est supérieure, mais encore et surtout par droit de conquête, parce qu'elle est la civilisation des plus forts qui deviennent les maîtres. On comprend dès lors qu'il reste peu, très peu de traces du contact des deux civilisations.

L'anthropologie vient pleinement confirmer les données tirées de l'industrie. Pendant tout le quaternaire nous voyons un type humain, autochtone, évoluer dans nos contrées. Il se développe progressivement, parallèlement au développement de son industrie. Il y a progrès lent, régulier et constant. Le quaternaire forme donc un grand tout, une grande unité, sans perturbation au point de vue de l'homme européen.

Mais au commencement des temps actuels, avec l'introduction de la civilisation robenhausienne, nous voyons apparaître dans l'Europe centrale et occidentale des races toutes nouvelles. La race autochtone, si simple et si uniforme, se mêle à un très grand nombre de types divers. Il y a eu un flot d'envahisseurs , mais un flot composé d'éléments déjà très variés.

Seulement au milieu de ces éléments on retrouve encore le type autochtone, le type magdalénien, et parfois, par atavisme, se reproduit le type chelléen. Cela suffit pour établir solidement le contact des deux populations, magdalénienne et robenhausienne, et pour montrer que l'hiatus qui existe entre les deux époques n'est pas un hiatus réel, mais bien une lacune dans nos connaissances, dans nos observations.

§ 3. Gisements intermédiaires. — La faune des gisements magdaléniens peut nous fournir de précieux ren-

scignements pour arriver à reconnaître ceux qui sont de la lin de cette époque et servent ainsi à combler une partie de riiiatus comme temps.

Dans la vallée de la Byrse, en aval de Delémont, Jura bernois, M. Quiqucrez a signalé deux gisements magdaléniens, bien caractérisés par leurs instruments en silex et en jaspe, ne renfermant aucun fragment de poterie. Le plus éloigné, celui du moulin de Liesberg, contenait des débris de renne et de bouquetin. Il est donc antérieur à l'émigration du bouquetin sur les hautes montagnes et du renne vers le nord.

L'autre gisement, celui de Bellerive, plus voisin de Delémont, avait une faune toute différente. Le renne manque. Il est remplacé par le cerf ordinaire, Cervuselaphus, très abondant. Le chevreuil, cervidé des climats tempérés, prend la place du bouquetin, qui recherche les milieux froids. Au cerf et au chevreuil sont associés le bœuf, le cheval, le sanglier, le castor et l'ours brun, faune actuelle de nos régions. Une seule indication tranche avec les précédentes. M. Quiquerez ajoute qu'il y avait aussi un débris de mammouth. Mais il était tellement altéré, qu'il est tombé en poussière et que l'auteur ne peut pas préciser si c'était un morceau de dent ou de défense. L'état de ce fragment montre qu'il est de date bien plus ancienne et que, s'il se trouvait dans le même gisement, c'était par suite d'un remaniement. Il est donc plus que probable que Bellerive présente une station de transition.

Un foyer isolé, au Long-Rocher, forêt de Fontainebleau, autour duquel M. Doigneau a recueilli des lames et grattoirs en silex, ainsi que de très nombreux éclats d'os, pourrait bien aussi appartenir à la transition du magdalénien au robenhausien. C'est dans cette direction qu'il faut chercher pour arriver à combler Thiatus existant entre le quaternaire et l'actuel.

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