OUVRAGES PARUS DEPUIS LA GUERRE
Impressions, AoiH 1914.
Plaquette avec couverture illustrée. A'e fut pas mise en vente. Saisie sur l'ordre du Conseil fédéral et des colonels. Genève.
La Suisse allemande au début de 1914.
In-12o. Libr. acad. Perrln et Ci»;, Paris, 1915. Saisi en
Suisse sur l'ordre du Conseil fédéral et des colonels. . 2 «
Pamphlets parisiens :
A propos du moins Romain des Rollands furieux.
Brochure. Paris, février 1916 1 ^'
Bismarck, bronze imposteur
Cinq fascicules à 1 franc 5 »
Pour î)araUre demain, si lecteur le veut : SUR LE QUAI DE LA FERRAILLE
Un volume format Charpentier, 3 fr. 50.
Pamphlets parisiens. — N" 2*
Journal de Calvinopolis
Les lettres d'injure pleuvent chez moi, à la suite de mon article sur le protestantisme. Cela ne m'étonne pas, je m'attendais même à ce déluge, car les protestants, malgré leur fameuse liberté d'examen, endurent très mal la discussion et en arrivent tout de suite aux gentillesses bibliques. Pour un rien, vous êtes traité de chien, de cadavre et de vomissement.
Emile ZoLA, Réponse aux protestants.
La réputation mondiale du Journal de Calvinopolis, organe aujourd'hui d'une caste qui s'en va s'éclaircissant de jour en jour, prit naissance dans les dernières années du second empire. A cette époque, lointaine déjà, le directeur de cet organe, calviniste et conservateur, se trouvait être un protestant français du nom d'Ader qui avait eu l'heureuse fortune de s'attacher, en qualité de correspondant de Paris, un collaborateur, homme de cour, jouissant des grandes et petites entrées aux Tuileries. Au courant des cabales et des brigues, ce journaliste, in partibus, émaillait ses articles d'indiscrétions, croustillantes parfois, qui n'eussent point été tolérées dans feuille française et qui faisaient la joie des Anglais, des Allemands, des Russes, voire des Français.
Survint la guerre de 1870. Pour cause de religion, par animosité envers l'impératrice Eugénie, le Journal de Calvinopolis se rangea, véhémentement, passionnément, du côté de la Prusse.
Après la mort de M. Ader, succéda à la direction M. Marc Debrit, personnification du prussolâtre calviniste. Pour ce
* Pamphlets parisiens, N° I : W. Vogt, Le moins Romain des Rollands furieux. Prix : i franc. Dans toutes les librairies sérieuses.
républicain suisse, de mœurs austères et de vie privée irréprochable, la maison des HohenzoUern, aux rois et empereurs usuriers, avares, ivrognes, cruels, sodomistes, voleurs et démens, était devenue l'objet d'un culte. Aussi, chaque matin, le leading chantait-il la gloire du vieux « Lehmann » et de Bismarck, le « poivrot ». Ce fut de la frénésie quand monta sur le trône le fou latent, Guillaume II, paralytique infantile dont l'oreille coule, qui changeait de costume sept fois par jour et qui, dans son manque de perspicacité, comprit parmi ses intimes le pornographe Krupp, d'Essen et de Capri, ainsi que le comte d'Eulenbourg, digne continuateur des traditions de Frédéric-Ie-Grand que Voltaire, se vengeant à l'aide d'une anagramme, surnommait Luc. Tous les matins donc, dans le Journal de Calvt'nopolt's, les hosannas succédaient aux platitudes et, à propos de Guillaume II, les « prince chevaleresque » s'entremêlaient aux « magnanime jeune homme » et aux <k Noble Majesté, ouverte à tout ce qui est grand, généreux et beau ».
Je n'invente rien, je dis l'humble vérité. Du reste, pour vous en convaincre, consultez la collection du journal de cette époque. Vous serez édifiés, tout en restant stupéfaits.
Et nous étions obligés d'ingurgiter, avec notre tasse de thé, ce dévergondage dithyrambique. Ces dévotions devinrent à tel point ridicules que nombre de lecteurs, pas seulement français, se désabonnèrent et qu'à Paris, certaines feuilles accusèrent la duègne de la presse helvétique de toucher au fonds des reptiles. Calomnie, mensonge effronté ! Les admirateurs calvinistes de la Prusse féodale peuvent être des aveugles, des maniaques, des obtus, des sots fort prétentieux et fort zélés, se croyant tous sortis de la cuisse de Jupin ; pête-sec insupportables, ils peuvent se montrer hargneux et vindicatifs à l'excès dès que la plus anodine des plaisanteries les effleure, mais leur honnêteté dès qu'il s'agit d'affaires et leur incorruptibilité restent proverbiales. Ce sont des êtres congelés, à l'abord froid comme glaçon, mais des pithécanthropes pitoyables, à la bourse largement ouverte, sans tapage, dès qu'une calamité frappe une agglomération, une ville. Les souscriptions en font foi. J'ajouterai même, à l'adresse de certains journalistes parisiens qui, de temps à autre, lancent la calomnie, celle-là reptilienne, que l'on ne connaît point, à Calvinopolis, les déconve-
nues des souscriptions en faveur des sinistrés de Murcie et de la Martinique.
Non! Le calvino-talon rouge, prussolàtre au sang bleu et celui qui endosse sa livrée, sont des particuliers d'une honnêteté parfaite. On pourrait, sans trop d'outrance, leur appliquer le mot de la future belle-mère présentant sa fille au gendre :
« — Monsieur, elle est bête, mais elle est pure !
Certain beau jour, comme les actions du journal continuaient à baisser sous le déluge des protestations, le conseil des vieilles perruques remercia brusquement M. Debrit, un peu à la manière du valeureux, chevaleresque, magnanime, juvénile Guillaume II flanquant à la porte Bismarck, alcoolique hargneux.
11 urgeait de faire peau neuve au journal. Après un intermède — pneu Michelin — on alla chercher, du côté de Milan, un préposé au portefeuille étranger d'une maison de banque suisse. Hélas ! M. G. W., alias Gédéon Wagnières, n'était pas un Caprivi. Le navire continua, de plus belle, à tanguer et à prendre l'eau, plus fort que jamais. Dans ce désarroi et en face de cette pénurie de journalistes, dans les rangs conservateurs génevois, le Journal de Calvinopolis n'hésita plus à faire appel à deux Vaudois, antiprussiens pourtant : M. Bonnard auquel échut la direction des Affaires étrangères et M. le colonel Feyler, écrivain militaire, fort apprécié également au dehors.
Du coup, le soleil reparut.
La première manifestation, due à l'heureuse initiative, devait être la campagne, belle entre toutes, contre la reddition du Saint-Gothard, par les Suisses allemands, aux trip;itouilleurs pangermanistes d'Outre-Rhin, aspirant à la domination. Première grande trahison prussophile du Conseil fédéral.
Kn assistant à cette joute, en constatant que l'air dans la maison du journal s'était purifié, Génevois, Suisses français respirèrent et Paris revint sur sa justifiée condamnation d'antan.
Toutefois, malgré le nettoyage vaudois, la grande ombre casquée de Marc Debrit se profilait sur les murs du salon directorial ainsi que sur ceux de la rédaction générale, helvétique et locale, réduit où l'on avait déposé M. Gédéon Wagnières, ne sachant pas trop qu'en faire.
La chambre de débarras n'allait pas tarder pourtant à devenir antichambre de la direction.
Eclate la guerre. Survient ce crime abominable de l'irruption en Luxembourg et en Belgique, odieux attentat, stigmate de la kultur à double face et de la crapuleuse mentalité de l'Allemand prussianisé d'aujourd'hui.
MM. Bonnard et Feyler écrivent des articles superbes d'indignation et, fort perplexe, M. Wagnières ne sait trop à quel saint se vouer dans la poussière des vieilles perruques, terriblement grattées et secouées. Une idée, que l'on trouva géniale d'abord, traversa le liquide rachidien en tempête. Pour réaliser le contre-poids, nos calvinistes hohenzoUériens tombèrent dans les bras de M. Romain Rolland, le surhomme du ichegomoitisme neu neu, resté pacifiste inébranlable en face du crime austro-prussien (i). Mais, quoique renforcé par M. Seippel, M. Romain, tel un feu de paille, se consuma vite et, derechef, M. Wagnières resta seul ou presque seul à se promener dans les escaliers et les salles du journal avec une grosse pancarte sur le dos : « Dans la maison, nous sommes neutres ! »
Ouais ! Comment l'entendez-vous, Monsieur ? Quand le Murat- Franconi, de Genève, le colonel divisionnaire de Loys, flagorne les majors qui prêchent, à Soleure, l'attaque brusquée contre l'armée française, vous, Wagnières, le neutre des neutres, vous vous répandez en phrases lénifiantes, laudatives même. Mais lorsqu'un psychologue averti, tel que M. Dumur, s'émeut en lisant les ordres du jour du général Wille-Bismarck célébrant la prise de Bruxelles, ville ouverte, par les Teutoboques et que ce même M. Dumur pousse l'audace jusqu'à se récrier devant le va-et-vient des colonels fédéraux dans les corridors de l'ambassade allemande, allègrement, vous absolvez le général Wille-Bismarck, à la lourde paupière bienveillante, tandis qu'aveuglé par la fureur, vous traitez Louis Dumur de mauvais Suisse, vivant à l'étranger. Vous clignez l'œil quand le Conseil Fédéral envoie en France des pasteurs et des délégués suisses allemands, pangermanistes avérés, et vous n'avez pas le moindre mot d'indignation, lorsque, sur l'ordre d'un conseil de guerre suisse allemand, Froidevaux est jeté en
(i) Voir : William Vogt, Le moins Romain des Rolands furieux. Une brochure chez tout libraire correspondant avec Paris. Prix : Un franc.
prison, parmi les forçats, pour avoir signalé que les fusils n'étaient pas chargés le jour où des avions allemands laissèrent tomber des bombes sur Porrentruy.
Imaginez, lecteur, l'impossible : un colonel divisionnaire suisse, francophile, qui préconiserait chaleureusement l'attaque brusquée des troupes fédérales, courant sus à l'arrière-garde du kronprinz. Représentez-vous, après la publication d'une lettre pareille, les anathèmes de la caste du Journal de CalvinopoUsy mise hors des gonds ombrés, écumante d'indignation. Quel tumulte ! Quels cris ! Quelles vociférations au Petit Saconnex où poméranisent MM. von und zu Georgibus, directeurs neutres de la maison Haasenstein und Vogler quand ils ne font pas partie de la Chambre de Commerce.
Vous allez me répondre que je me montre injuste et que, dernièrement encore, le Journal de Calvïnopoli's, neutre et impartial, a blâmé un pasteur zurichois qui, par ses agissemens, avait estomaqué jusqu'à l'entourage du Conseil fédéral.
Hum ! Permettez-moi de vous répondre que s'il arrive à M. Gédéon d'ouïr le branle-bas des pangermanistes, déclanchés en Suisse allemande, sa plume se trempe aussitôt dans une autre encre, dans une mixture de guimauve, de cirage et de camomille, additionnée de quelques gouttes seulement d'écorce d'orange amère. Tandis que, hors de lui, le momier n'hésitera pas à traiter de sans -patrie le welsche qui ne se tait pas devant la violation de la Belgique, ses phrases décèleront une certaine complaisance ne demandant qu'à pardonner, pour les défis et la trahison d'un Suisse demandant l'annexion à l'Allemagne. Et, régulièrement, s'il est obligé d'intervenir, le scandale ayant fait trop de bruit, vous verrez le Journal de Calvinopolis terminer son entrefilet en insinuant qu'il y a aussi des Bolliger de l'autre côté de la barricade, et que les énergumènes francophiles sont également fort dangereux, ce qui n'est, du reste, pas vrai — Es-ist nicht ivahr ! — car je vous mets au défi de nous citer un colonel ententophile ayant porté des documens concernant la défense nationale, à l'ambassade de France.
Non, Monsieur 1 Vous aurez beau aller vous faire appréhender sur le front français, vous n'êtes point neutre ! Pas plus vous que vos seigneurs et amis ne donnerez le change.
Celui qui n'est pas secoué d'indignation en pensant à la Bel-
gique violée ; celui qui n'a pas été assailli par le soupçon et l'inquiétude en voyant que tous les ouvrages de défense sur territoire suisse, ordonnés par le général Wille-Bismarck et sa bande, étaient face à la France et que l'Allemagne pouvait entrer chez nous comme dans un moulin ; celui qui n'a pas senti la colère gronder en lui à la vue de la fourberie et de l'indignité du Conseil Fédéral dans certaines occasions; celui qui trouve une excuse à l'appel aux armes contre la France du colonel divisionnaire de Loys ; celui qui s'obstine à croire que les Egli, les Wattenwyl et tant d'autres officiers ne trahissaient point, celui-là, Monsieur, n'est pas un neutre. C'est simplement un prussolàtre qui n'ose pas trop mettre à nu la tare dont il est fier et qui la dissimulera, de plus en plus, à mesure que le déjeuner de Guillaume II, à Paris, tardera à venir.
Laissez-moi vous prémunir, Gédéon.
Nous autres, nous ne sommes ni Français, ni Anglais, pas plus que Belges ou Serbes, mais nous sommes des Suisses, des républicains, qui nous rangeons du côté des droits de l'homme civilisé, tandis que nos adversaires se prosternent devant le Dieu des HohenzoUern et singent les Hochwohlgeboren flanquant des coups de pied à leurs soldats dans les casernes ovi tant de Suisses allemands aspirent d'entrer.
Attention, Monsieur, car vous et les vôtres ne tarderez pas à subir la grave responsabilité de vos compromissions et de vos accusations. Le jour viendra où Guillaume II endossera un nouveau costume, celui de la camisole de force, et où son abject rejeton sera pendu haut et court par les Anglais. Alors, vous et les vôtres aurez à rendre compte de votre neutralité tartufe. Et ce jour-là, ce seront eux, peut-être, les Suisses romands, forts et mis au bénéfice de leur révolte contre l'indignité austro-prussienne, qui obtiendront des belligérans vainqueurs que vous échappiez au juste châtiment que la justice immanente réserve aux zélateurs, avérés ou cachés, de» HohenzoUern.
Il est, dans le langage populaire génevois, une expression plus ironique que blessante et qui correspondrait, par certains
côtés, à celle de jésuite, usitée en France. Je veux parler de lepithète < momier ».
I. Il y a des attitudes momières, des gestes momiers, des réti-
cences et des exclamations momières, un style momier, un parler momier.
Ces Messieurs exercent une surveillance momière.
' C'est ainsi qu'à l'aide d'un patelinage artificieux, on écrira
aux Débats^ au Temps, par exemple, qu'il est déplorable de voir des organes aussi répandus, aussi sérieux, signaler un
^ livre d'un auteur sur lequel le silence doit tomber. Evidem-
ment, l'écrivain, venu de Suisse, la rédaction fut induite en erreur ; mais la voilà avertie, charitablement. Qu'elle n'y revienne pas, de grâce,
^ Et voilà pourquoi ce journal parisien ne parlera plus d'un
certain travail historique intitulé : Bismarck, bronze imposteur.
^ Le momier est, par conséquent, un dévot, oublieux des
offenses, qui peut se transformer, à l'occasion, en un intrigant nuisible dont l'action tortueuse peut vous porter préjudice.
Or, depuis des mois, dans le Journal de Calvinopolis , pleuvaient, sur la tête de M. Louis Dumur, insinuations et attaques momières. En termes durs souvent, on lui reprochait d'avoir donné libre cours à sa réprobation, une fois qu'il eut constaté
^ de visu et à la simple lecture des journaux de la Suisse alle-
mande exubérante de joie, de quel bois se chauffait le Conseil Fédéral, aplati sous la botte de l'état-major qui nous préparait la tasse de café à la turque.
^ Agacé à la longue par ces malpropretés momières, l'auteur
de V Ecole du Dimanche riposta par un coup droit et dévoila les mystères des hauts-fourneaux de l'usine calvinopolitaine.
Ils sont là, en effet, une quinzaine, une vingtaine, au plus — mettons les Quinze-Vingts ! — d'aristocrates pur-sang, demisang et < grimpions t — encore un joli mot du terroir ! — qui se blottissent, les jours de Marne, sous l'ombre de Marc de Camembert, projetée sur les parois du salon, mais qui n'en savent pas moins, usant d'astuce, à certains momens propices, faire éclater, dans le corps du journal, leurs préférences barbaresques, leur fétichisme pour le drill prussien et leur culte pour Guillaume II qui présentement branle dans sa manche gauche.
— lO —
Entre tant d'exemples de l'étrange attitude, M. Dumur constata que, dans l'affaire du colonel de Loys, élève de Sauraur, le seul journal de la Suisse française qui eût trouvé excuse à la conduite honteuse, criminelle, de ce capitaine Fracasse, était justement le Journal de Calvinopolts. Tandis que, résignés, MM. Bonnard et Feyler se voyaient contraints de faire éclater leur indignation dans la Semaine littéraire et dans la Revue militaire, tranquilles comme Baptiste, les Quinze- Vingts trouvaient fort naturel qu'un général commandant écrivît au pangermaniste major suisse Bircher que lui, de Loys, et ses hommes — des Suisses romands, s. v. p. — étaient prêts, du plus haut gradé jusqu'à la plus récente recrue, de marcher au son du fifre allemand et de foncer sur les Français à l'improviste, en les attaquant par derrière — ce qui est on ne peut plus prussien, nul ne saurait le contester.
Concevez, lecteur, la noirceur du crime de Louis Dumur. Par mesure de représailles, ce Génevois, demeurant à Paris, tout comme M. William Martin, a divulgué, aux yeux distraits, le c passez muscade » de la caste sarrazine. Aussi l'effarement des Quinze-Vingts fut-il grand et l'exaspération de MM.Gédéon Wagnières, Barde — globules demi-bleu — et Adam, fils du restaurateur — leucocytes incolores — se crispa-t-elle.
Jusque-là personne n'avait donné l'éveil. Jusque-là, grâces en soient rendues aux deux collaborateurs vaudois, le Journal de Calvinopolis se targuait de francophilie et, sans trop se blottir, le momier, à loisir, avait, à la barbe du Gaulois confiant, pu donner de solides gages d'inébranlable fidélité aux principes de Isideutsche Dressur.
Et voilà le Mercure qui dénonce le double jeu momier ! Infâme Dumur, du coup qualifié de traître à la patrie.
Là-bas, dans le salon, sous l'ombre tutélaire, la direction sait fort bien que, dans les cercles politiques, dans les ministères de France et d'Angleterre, — oh I si celle-ci venait à s'apercevoir de quelque chose, c'est qu'elle ne badine pas, Albion ! — les articles de Bonnard et de Feyler lus, on jette le Jourtial de Calvinopolis au panier, si on ne le conserve pas. M. Wagnières est, jusqu'à présent, totalement ignoré, aussi bien rue Saint-Dominique qu'aux Affaires Etrangères, rue du Croissant que sur les boulevards Et pourtant les Quinze-Vingts l'avaient envoyé, juché sur
un ballot de recommandations, dans les lignes françaises, après la Marne, histoire de se refaire une virginité. Pas de chance! Pas de chance ! A peine arrivé, le bon apôtre se voyait empoigné comme suspect. Niez encore, après cela, le flair d'artilleur français !
La mordante indiscrétion — combien justifiée ! — mit donc dans une rage folle les thuriféraires calvinistes de la race élue au chiffon de papier. Appuyant sur la corde patriotarde helvétique, leur porte-fanion, M. Wagnières, accusa véhémentement le « Suisse établi à l'étranger de calomnier ses concitoyens et son armée et de provoquer, à l'égard de sa patrie, les soupçons de l'Europe. »
Un instant, s. v. p.
Tout citoyen de bon sens estimera que M. Gédéon doit, plus que nous, compromettre la Suisse. Plus que nous, certes, ce neutre doit provoquer les soupçons des Alliés, avec ses promenades cahotées sur le front français, suivies aussitôt de ses courbettes devant Monsieur von Loys, le Bourmont de Saumur.
Remarquez, en passant, que, jadis, ces Quinze-Vingts furent des plus fanatiques à répandre la lettre J'accuse, de Zola, écrivain dont ils avaient, antécédemment, accablé l'œuvre de mépris et d'insolences. Alors que, depuis fondation du régime prussien, il ne se passait pas de mois qu'il n'y eût, en Allemagne, une affaire Dreyfus, soigneusement ignorée par eux, indignés, ils proclamaient, dans des pages entières, la honte et la barbarie de l'état-major français, la chute du pays dans l'ignominie. Il n'y avait alors, au Journal de Calvinopolis , pas d'expressions assez admiratives à l'adresse du maître écrivain de la Lettre aux protestants .
Hum! Le pamphet J'accuse n'a-t-il pas failli mettre la douce France à feu et à sang, car plus que tout autre il provoquait, à l'égard de la patrie, les soupçons de l'Europe ?
Gédéon, prenez garde ! La rage vous aveugle.
Vous saurez aussi que, chez le momier furibond, le grotesque ne perd jamais ses droits.
Non, mais voyez-vous ce grimpion, parce qu'il porte plume dans une feuille, sauvée de la déconfiture par deux Vaudois, se permettant de morigéner l'auteur de : Les Enfants et la Religion} Cet ex-portefeuillard de la maison Marquard, sans
bagage littéraire, défenseur de toutes les louches brigues d'un état-major de parade-marsch, vilipendant Louis Duraur, le traitant de Turc à More, au nom d'une neutralité empestant le servilisme prussolàtre, n'est-ce pas d'un ridicule achevé?
Allez à Florence, allez à Copenhague, à Madrid, à Pétrograd, au diable vau-vert, vous trouverez, dans la bibliothèque des lettrés, les livres exquis d'observation et d'ironie de Louis Dumur. L'écrivain du Centenaire de Jean Jacques Rousseau compte parmi les auteurs les plus recherchés de la riche collection du Mercure de France.
Qui connaît le nom de Gédéon Wagnières de Bigorne? En thérapeutique sulfureuse, je ne dis pas, mais point dans les Lettres.
Et maintenant, vous vous demanderez quelle mouche me pique de me mêler à cette querelle, d'autant plus que M. Dumur n'a nullement besoin d'aide puisqu'il a le bon droit, la vérité et le talent de son côté.
Ah ! voilà.
Avant tout, je m'excuserai, auprès du lecteur, d'encombrer ainsi la fin de cet écrit de ma personnalité. Mais, en vérité, les (Juinze-Vingts me font une position difficilement tenable. Il faut bien que je proteste.
Cet animal est fort méchant ; Quand on l'attaque, il se défend.
Au fond, je puis dire que je juge l'événement qui m'oblige à romain roUandiser, comme s'il m'était étranger. Je ne recherche pas l'approbation du Journal de Calvinopolis et, s'il lui est arrivé de sourire, en signalant mes écrits contre la Franc- Maçonnerie suisse et l'enlaidissement de la magnifique campagne génevoise par l'ignoble architecture allemande, je lui en ai su grand gré, mais je n'ai jamais fait un pas pour m'attirer cette précieuse faveur. Je suis un isolé, manquant de capitaux, disant ce qu'il pense, et point un coureur de rédactions. Je les évite même autant que faire se peut dans le métier. Par contre, tout comme Auguste Comte, m'est avis qu'une aide digne, qui n'implique nullement l'approbation louangeuse, est due par la presse à chacun de ceux qui consacrent sérieusement leur vie à l'étude des questions intéressant l'esprit humain quand
leur aptitude réellea été assez constatée. Partant de ce principe, un journal qui a la prétention d'informer ses lecteurs de ce qui se passe dans la ville où l'organe s'imprime, est tenu moralement de signaler tout au moins l'arrestation arbitraire d'un concitoyen. De même, la conjuration du silence autour d'un livre, dû à la plume d'un écrivain du terroir, constitue une vilenie, notamment lorsqu'il s'agit d'un travail historique qui tend à détruire le premier grand bluff prusso allemand. Ceci dit, expliquons-nous :
Dans les trois premières semaines d'août 1914, j'avais été témoin de la défection suisse allemande. Dans la rue, à la brasserie, au restaurant, dans les conversations, l'infâme mentalité prussienne s'épanouissait chez les bourgeois et les militaires, à Berne comme à Lucerne, à Bàle comme à Olten. Exceptions, les Alémaniques exécrant le casque à pointe et ce qui grouille dessous. La vue de ces hôteliers, de ces notaires et de ces pharmaciens singeant us et coutumes du yunkeVy me fut odieuse. Le parade-marsch sur la Tellsplatte m'écœura jusqu'au vomissement.
Révolté, je revins à Calvinopolis, une brochure en poche. A la suite de lectures, souvent orageuses, car d'aucuns se refusaient à croire aux officiers félons, aux pasteurs pangermanistes et aux pâtres teutoboques, je fus arrêté sur ordre de Berne.
Tandis que des éditions spéciales de journaux francophiles annonçaient, avec commentaires aimables à mon égard, cette violation prussienne, le Journal de Calvinopolis n'eut pas une ligne de blâme, pas un geste d'étonnement. QueTartempion ou le sommelier Brandweinhausen, de Zurich, viennent à être arrêtés pour avoir pris par trop de vues photographiques d'un fort, sur terre de France, les entrefilets se presseront en rangs serrés dans la feuille, le prenant de haut. Mais qu'un citoyen génevois soit appréhendé, en plein Calvinopolis, sur l'ordre d'un Bismarck, pour avoir convié des amis à une lecture, dans des salles privées, ceci le journal se disant le mieux informé, veut l'ignorer totalement.
Réfugié en France, je publiai, à la librairie académique Perrin, un livre de vérité que les événemens qui suivirent confirmèrent pleinement : La Stcisse allemande en 1914.
Ce livre fut aussitôt saisi, sur ordre de Berne. Comme bien
on pense, les Quinze-Vingts, approuvant, se turent. Mais comme il leur fallut bien brandir le bouquin parfois, ils ne le désignèrent plus que sous le nom de « pamphlet odieux >. Les initiés comprenaient et se voilaient la face.
Mais alors, demanderai-je, pourquoi deux poids et deux mesures ? Pourquoi ne pas traiter de presse odieuse la Gazette de Lausanne, la Suisse Libérale de Neuchàtel et moult autres feuilles conservatrices de la Suisse romande qui, depuis deux ans, ne cachent nullement ce qu'ils pensent des machinations interlopes, pratiquées par nos dirigeaas civils ou militaires, fréquentant l'hôtel Bellevue quand ils ne portent pas des papiers à l'ambassade d'Allemagne !
Pour ce cadavre récalcitrant qu'est le petit groupe, diminuant chaque jour, du Journal de Calvinopolis , je suis un homme mort que l'on ne désigne plus que sous le vocable de « pamphlet odieux ». « Pamphlet odieux » est un traître à la patrie et mérite les cinq ans de prison que le grand-père de l'enfant aspergé par Guillaume II, le général suisse Wille-Bismarck, lui réserve.
Or voilà que, dans son exaspération, M. Gédéon Wagnières accuse, pour la dixième fois, M. Dumur d'avoir publié «dans une grande revue parisienne une accusation odieuse, ramassée dans un pamphlet, que des milliers de Suisses étaient prêts à coiffer le casque prussien. î
Notez que M. Dumur n'a jamais écrit, lui-même, des « milliers, j 11 citait mon texte, corroboré par le colonel divisionnaire de Loys qui jurait avoir, sous ses ordres, tout un corps d'armée, brûlant d'envie de marcher sur Belfort ou Lyon.
Mais retenez surtout l'effronterie de M. Gédéon Wagnières nous inculpant de porter accusation odieuse contre ses idoles. Alors qu'il ne se passe pas un jour, depuis deux ans, qu'une manifestation prussophile n'éclate dans un coin de la Suisse ; alors que les ordres du jour de Wille-Bismarck sont présens à toutes les mémoires ; alors que les collections du Bund, du Berner- Tagblatt, de la Ziircher-Zeitîing, des organes ' du canton de Thurgovie, de Saint-Gall, etc., peuvent être consultées ; alors que le Conseil Fédéral subordonne le pouvoir civil au pouvoir militaire ; alors que les espions et agitateurs pangermanistes de tout poil s'agitent impunément dans nos
villes et nos campagnes, M. Wagnières a l'impudence, toute poméranienne, de nous traiter d'odieux calomniateurs !
En France, on resta baba, l'autre jour, devant le c toupet > de Gustave Hervé qui, pour sauver ses mains des menottes, avouaqu'il avait délivré, en août 1914, des livrets militaires à Rochette, à des bagnards, à des Allemands et à des Autrichiens. Mais qu'est-ce que, je vous le demande, le « toupet » de Gustave Hervé, comparé à l'incommensurable outrecuidance des Quinze-Vingts et de leur porte-parole qui nient le soleil en plein midi ?
Mus par la colère, les aveugles par persuasion répondent que nous sommes d'odieux imposteurs, lorsque, dernièrement encore, la WeHkronik de Berne, hebdomadaire très répandu, organe des éducateurs de l'enfance et de la jeunesse helvétiques, publiait ces lignes plus que suggestives, empreintes d'éternel regret :
« De même que la Grèce, de par sa situation géographique, n'a pu prendre paî t à la guerre, de même la Suisse, à cause de la sympathie de nos confédérés welsches pour l'Entente, n'a pu faire la guerre aux côtés des empires centraux. . . »
Et c'est bien là le fond du très fond de la pensée des neutres suisses à la façon de M. Gédéon Wagnières de Bigorne et la cause de la désespérance de l'immense majorité des officiers alémaniques et du colonel de Loys.
Guillaume II leur en avait tant imposé, lors de sa visite en Suisse.
Tiens ! A propos, pendant que j'y pense, ô lumineux Quinze- Vingts. Pourriez-vous me dire si Sa Majesté a fini par payer sa cotisation de trente mille pfennigs à l'horrible monument des Réformateurs, dégradation, dans une belle promenade, d'un mur superbe du XVllP siècle?