‹ La première cause, ou, Le jeune avocat (volume 2)Chapitre 7 sur 27 · DUCLOS, ALPHONSE · texte numérisé non relu

DUCLOS, ALPHONSE

DUCLOS

Ah ça I mon ami , avant de te quitter, de te laisser à tes affaires.,, car tu vas en avoir des affaires... toi aussi, mon fils , te voilà avocat... que je te donne un dernier conseil... Sans doute, il est bon d'avoir du feu, de l'enthousiasme dans la plaidoierie... c'est comme ça qu'on e'claire les juges, ou qu'on les embrouille, ce qui revient au même. Mais dans la consultation, il faut du calme, du sang - froid... le point de droit avant tout... te sens-tu bien ferme sur le point de droit?

'Quoi, mon père!... est-ce que la manière dont j'ai passé mes examens. . . dont j'ai soutenu ma thèse...

DUCLOS

Je sais , je sais... je t'ai vu au milieu des in-folio, et de leur docte poussière... je n'ai eu qu'à me louer de toi jusqu'à la thèse inclusivement... mais depuis trois mois , j'ai bien peur que tu n'aies oublie...

ALPHONSE

Comment?...

DUCLOS

Oui , chaque jour, c'est un juge, un avocat , un avoue' qui m'aborde avec ces mots : « J'ai rencontré ce matin votre fils •aux Tuileries. »

ALPHONSE

Ca prouve qu'ils y vont comme moi.

DUCLOS

Il ne faut pas y aller comme eux... leur état est fait , et le tien est à faire.

Air du Pot de Fleurs.

Jeune, on doit vivre sédentaire.

Prendre un ton grave, avoir de la raison.

Cela devient moins néc-.isaire Quand on a fait sa réputation.

Est-elle acquise? on peut tout se permettr-e. Mais , mon ami , c'est le premier devoir De commencer par en avoir.

Avant d'aller la compromettre.

ALPHONSE

Âu fait, mou père, pourquoi aurais-je un secret pour vous.

dont je connais la bonté, l'indulgence... et'puis, qui vous souvenez d'avoir été jeune ?

DUCLOS

Parbleu!... je me surprends bien encore à l'être quelquefois... mais, à mon âge, ça n'a plus d'inconvénient. .. Allons, voyons, mets-moi dans ta confidence... quelque folie , quelque futilité... un vaudeville, peut-être même une tragédie... espiègle I...

ALPHONSE

Du tout , mon père... ce n'est pas cela... Figurez-vous une jeune personne cLarmante I . . . '

DUCL03.

Heml... plaît-il, monsieur?

ALPHONSE

Oh! rassurez-vous... si vous voyez cet air de candeur, ces manières distinguées... im ange!...

DUCLOS

Oui , tombé du ciel aux Tuileries, tout exprès pour vous. .. Et quel nom prend-elle , cette princesse?

ALPHONSE

Je l'ignore... nous ne nous sommes jamais parlé.

DUCLOS

Jamais... en trois moisi... { A part.) Oh! a\oY^.,. {Haut,) Est-ce que tu la rencontrais souvent , cette dame ?

ALPHONSE

Presque tous les matins... mais je me contentais de la suivre, de l'observer de loin... de chercher à surprendre des regards qu'elle détournait toujours.

DUCLOS , à part.

C'est ça... un stage dans toutes les règles. {Haut.) Et d'ailleurs, tu n'as pas tenté de te rapprocher d'elle?

ALPHONSE

Oh! non... elle m'impose trop... avec ça, moi, qui suis timide... et puis, quand on n'a pas l'habitude... elle m'aurait parlé , je crois , que je n'aurais pas même pu trouver un mot à lui répondre.

DUCLOS, à part.

Joli début pour un avocat!... Qu'on accuse donc la génération actuelle... a-t-elle des mœurs !...De inon temps, on était moins maladroit... quand j'étais clerc de procureur...

ALPHONSE

Est-ce que cet aveu vous a fâché , mon père ?

DUCLOS

Fâché? non... je suis content de ta franchise... je ne te ferai même aucun reproche... {A part.) Il n'y a vraiment pas de quoi... {Haut.) Mais tu sens bien toi-même que tout cela aune teinte romanesque, et que je ne t'ai pas donné l'éducation d'un jurisconsulte pour que tu me fasses des romans... ainsi, mon bon ami...

LAunENT, rentrant.

Monsieur, cet Anglais est un client... il dit que vous avez plaitlé autrefois pour son cousin, etqu'il faut que vous plaidiez aujourd'hui pour lui.

[Il s' assied auprès de la table a droite^ DUCLOS, ai>ec volubilité jusqu'à sa sortie. Comment, comment, aujourd'hui?... Ah! ça, mais c'est donc le jour dos affaires impromptu... J'y vais... Alphonse , je te laisse... Ah! ça, j'espère que l'image de la belle inconnue ne t'empêchera pas de bien recevoir la cliente que tu attends... surtout ne vas pas te figurer à l'avance une jeune personne charmante... parce que les plaideuses, vois-tu, ce n'est plus ça du tout... adieu le roman... c'est del'histoire, et souvent bien ancienne. Et il n'en faut pas moins avoir pour elle les égards, l'empressement, les attentions qu'elle ap-

{)re'cie d'autant plus dans son avocat, qu'elle commence à es chercher vainement ailleurs... C'est entendu, du courage, de la résignation ; et mets à profit les conseils que je viens de te donner succinctement.

(// sort par la porte a droite.)

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