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CHAPITRE VIII

I. 'Rôte éé% ériiig>r4s. -^ Pla?c« qpie leur Msignenit Loais XVI et tes coali«é9« ** Plaintes des princes. — II. L'armée du Centre.— Son indiseipdine. — Ses espérances. — III. L'émigration à Coblenz. — Comment la jngent les Prussiens. — Ordre de Brunswick. — Orgueil des émigrés. -^ Leurb (fépenses. — Letir ignorance de la situation. — Soif de reprét«ill«t. — Patri-otisme. — IV. Marche de l'armée des princes. — Greve»lMEikeT. — Roussy. — Entrée en France. — V. Calonne^ gouverneurgénéral civil. — Ses mesures d'administration. — Manifestation de Lôtfgwy. — Entrée à Verdxin. — Réaction. — Indnlgence des PrustléBFS. ** VI. Renvei de Calenne. — Régence de Monsienr. — Projets de Bireteirii. -> lartrigiies du baron et cre Fersen. — Âcioque. — Bats.

— Damouriez. — La baronne d'Angel et Rrvarol. — Sainte-Foix. —

— VII. Mot de Bertrand de Molleville. — Désillusions.

Pendaiit que le& Austro- Prussiens pénétraient en Franee et s'emparaient de Longwy et de Verdun, rémlgration qni les suivait, essayait d'organiser le gouvernement du pays conquis. Mais il faut, avant de retracer «e qu'elle fil en Lorraine à la fin d'août et dans les premtères sjemainesde septembre 1792, exposer brièvement \9 rôle que lui réservaient les alliés, les sentiments qu'elle leur inspirait, les forces qu'elle avait réunies, la part qu'elle prit aux commencements de la campagne.

On sait assez les fautes et les folies des émigrés jusqu'au début de l'invasion. On connaît leur haine contre les modérés de leur propre parti qu'ils détestaient autant que les jacobins, l'influence funeste de Galonné sur

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• l'Wsni, II, 3:r; Vivenot, Qucll^n, 1, 443, 447. ' Mi^ion t]t' i\()'j\u-\nl, Vivenot, Quellen, I, 432.

• lM»yt'.llu, Mém., 111, 300.

LES ÉMiaRÉS 269

ils avaient tous deux soigneusement recommandé au loaron de Breteuil d'éloigner les émigrés. Lorsque je passai à Bruxelles le 29 mai 1792, il m'y encouragea, m'assurant très positivement qu'ils ne seraient de rien. Les gens instruits qui avaient vu les deux côtés ne doutaient pas qu'ils ne marchassent en seconde ligne et ne fussent simplement destinés à garder les places et les provinces conquises. A peine fus-je arrivé à Paris que je fus confirmé dans cette idée, non seulement par les personnes qui approchaient le plus familièrement de Leurs Majestés, mais encore par la bouche même de la reine*. »

Les princes s'indignèrent du rôle que leur imposaient les coalisés. Ils protestèrent de leur courage et de leur belliqueuse ardeur. C'étaient eux qui devaient occuper les postes les plus avancés, qui devaient s'interposer entre leurs concitoyens égarés et les armées étrangères. On ne pouvait les mettre à l'arrière-garde avec les bagages. Ne rendraient- ils à la plus belle des causes d'autres services que ceux de gardes-magasins? Mais Kaunitz déclara brutalement au duc de Polignac, leur envoyé, que les émigrés devaient attendre avec une confiance sans bornes la décision des deux souverains alliés *.

Brunswick et Hohenlohe-Kirchberg avaient décidé, dans la conférence militaire de Sans-Souci, que l'armée des princes se rassemblerait à Philippsbourg afin de s'étendre sur le Rhin, de passer le fleuve à Bâle, et, avec Taide des Suisses qu'on croyait entraîner, de /aire en Franche-Comté une diversion utile. Le ministre autrichien combattit vivement cette combinaison. Laisser les princes agir seuls 1 Leur permettre d'entrer en France à la tête de quinze à vingt mille hommes ! Mais ils n'en feraient qu'à leur tète ; ils ne suivraient que les plans dictés par l'égoïsme et la rancune de leurs conseillers ; ils causeraient aux deux cours les plus graves embarras; ils compromettraient de gaieté de cœur la vie du roi, de la

« Clermont-Gallerande, M(ftn., 1826, III, 485. Cp. les lettres de Montmorin à La Marck : c on ne saurait trop les mettre à l'écart > , m, 313 et 300-301.

* Yivenot, Quellen^ II, 56.

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reine et de la famille royale 1 Seuls et livrés à euxmiMnes, ils gaspilleraient follement toiia l'argent qu'oa leur donnerait 1 II fallait, au contraire, les éloigner eftr tièremeut du théâtre de la guerre et, ooiume djiâ^it Kauuitz, les laisser hors du >eu *.

Mais Nassau-Siegen protesta vivoment au noBH de li tsarine. Breteuil et Caraman représentèrent au roi ôa Prusse et à BischolTswerder quUl serait à la fois utiUeiet géni'reux d'assigner à la noblesse française une pl.ac« digne de son dévouemeat et des saeri^es qu'elle ay^ faits. Bouille montra dans les conférences de Maigddbourg que les émigrés Joints aux alliés, pourraient aUir rer les déserteurs et rallier les troupes de ligiie-doDjLja défection semblait certaine V

Les diplomates et les généraux austro-prussiens ^ glérent à Mayence dans les conférences du ao et (iu ^•l juillet remploi des troupes que leur offiraiei^t lies princes français. Il fut coûvectu q:ue les émigrés {oifindraient trois corps. Ceux qui se trouyaieujt aiLofS ««x environs de Mayence, sous les ordnes imjsQédiats de Monsieur et du comte d'Artois, suivraienjt Tarmée iptmsienne ; ils devaient être au nombre de 8,0ft0 et ron j» pouvait dépasser ce chiffre sous aucun prétexte. i),000 autres émigrés se joindraient aux Autrichiens qu'Esterhazy commandait dans le Brisgau ; ce fut le corps du prince de Condé; on y remarqua deux gentilshommes de la chambre du roi, le duc de Richelieu et le marquis de Duras, le lils du duc de ia Vauguyon, les jeunes dues de Crussol et de la Trémoille, le marquis de Bouille ; le roi de Prusse, écrit ce dernier, ne rn'avait pas dit de le suivre et les princes me traiitaient assez iroidement '. 4,000 autres émigrés « et non au delà », devaient être attachés au corps d'armée autrichien des Pays-Bas ; il fut dirigé par le duc de Bourbon. Tous ces émigrés recevaieiat des alliés le pain et le fourrage; mais il-s deviaÂent s'armer et s'équiper à leurs frais. Le due de Brunswàcik noœwiterait le gouverneur des provinces conquises. L'empereur

» Vivcnot, Quellen, II, 52-54.

2 Bouille, 2fém., 326 et 420.

3 Bouille, Mem., 339.

LES ÉMieRÉS 271

Loriitikait aux princes une somme de 200,000 florins, mais f estait le dernier subside qu'il leur accordait, et on les prévint que les coUiTs d'Autriche et de Prusse avaient résolu de ne plus les secourir de leur argent. S'ils refusaient ces candilions et voulaient agir pour leur propre [compte, Je généra Ussi me des troupes alliées annoncerait dap$ une proclamation qu'il abandonnait les émigrés à leur sort *.

l,es pr,inces s'emportèrent. Ils vinrent trouver ScbulûDbouisg et réclamèrent un subside de deux millions de livres. La scène fut vive, et, comme disait Schulenbourg, des plus agitées ; « cette réclamation, écrivait-il à ses collègues de Berlin, fut énoncée de la manière la plus urgente et la plus opiUiiâtre, mais je n'ai rien ménagé de mon cOté, et à force de remontrances, de réfutations et de duretés, je suis parvenu enfin à l'emporter; voilà une pr,emière pointe de gagnée * ».

Les comtes de Provence et d'Artois se résignèrent. Ils prirent les 200,000 florins que leur donnaient les alliés, et consentirent à former l'arrière-garde de l'armée d'invasion. « Ges.messieuis, (écrivait Gobenzl le 17 septembre, connaissent bien peu la situation; les deux cours les introduisent de nouveau dans le pays sous la protection de leurs troupes, mais elles doivent guider leurs pas, leur donner de sages conseils et de meilleures vues ; on ne peut les livrer, môme dans leur propre intérêt, à leurs imprévoyants conseillers et à leur imagination exaltée qui éterniserait les désordres actuels ou en causerait d'autres encore* .»

II. Le corps d'émigrés qui suivait l'armée prussienne s'intitulait pompeusement l'armée du centre, comme l'armée nationale qui campait sous les murs de Metz. Il était sous les ordres de deux maréchaux de France, Broglie, le vainqueur de Bergen, et Castries, l'ancien ministre de la marine. Il se composait de troupes de ligne, de la mai-

* Vivenot, Quellen, II, 145.

* Ranke, Ursprung, appendice, 365.

* Vivenot, Quellen, II, 203 ; voir ci-dessus, chap. m, les arrièrepensées deç deux cours au sujet de rémigration.

%7l LA PREMIÈRE INVASION PRUSSIENNE

SOU du roi, des coalitions de province et de brigades. Les troupes de ligne comptaient trois régiments : Berwid infanterie, Royal-Allemand et les hussards de Saxe ; ce dernier régiment qu*on regardait comme un modèle d'iostruction et de discipline, était commandé par le baron de Gottesheim, le comte de Fresnel et le baron de Wardner. La maison du roi avait été réorganisée sur le sol étranger. Ses quatre corps, mousquetaires, •chevau-légers, grenadiers à cheval et gendarmes, avaient pour chefs le marquis du llallay, le comte de Montboissier, le vicomte deVirieu et le marquis d'Autichamp. On y joignit les chevaliers de la Couronne, sous le comte de Bussy, la compagnie de Saint-Louis des gardes de la porte, sous le marquis de Vergenues, la maison militaire de Monsieur, sous les comtes d'Avaray et de Damas, et celle du comte d'Artois, sous le bailli de Crussol et le comte François d'Escars. Le reste de l'armée était formé des coalitions de la noblesse divisée par provinces : celle de Languedoc, celle de Bretagne, où servait Chateaubriand, celle d'Auvergne composée de 450 gentilshommes et commandée par le marquis de Laqueuille. Mais il y avait encore des brigades d'ofliciers émigrés qui servaient comme simples soldats , aiusi, la brigade des officiers de Navarre, conduite par son colonel, le marquis de Mortemart. La brigade la plus brillante et la plus nombreuse était celle de Monsieur, ainsi nommée parce que la plus ancienne compagnie était composée d'officiers de Monsieur-Dragons ; on y remarquait l'escadron de Chartres-Dragons et de Périgord-province sous les ordres du marquis de Verteillac, et Tescadron de Franche-Gomté-chasseurs et de Picardie-chasseurs que dirigeaient le marquis de Coigny et le comte Erasme de Contades. Les officiers de marine, dont un ancien colonel de dragons-Lorraine, le marquis de Treson, s'était fait l'instructeur, formaient deux compagnies d'infanterie sous MM. d'Hector et Albert de Rioms et un escadron de cavalerie sous M. de Laporte- Vezin. Ils venaient tous de Brest, de Rochefort, de Toulon et avaient pour étendard le pavillon déchiré de la Belle Poulet « sainte relique du drapeau blanc* ».

*■ Marcillac, Métn,^ lOC; Chateaubriand, Mém. d* outre-tombe^ II, 23;

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Mais celte armée manquait de tout. Elle ne traînait avec elle que douze pièces de campagne du plus faible calibre, et des officiers d'artillerie faisaient lé service de simples canonniers. Les fusils de llnfanterie étaient des armes de rebut extrêmement pesantes ; ils nous cassaient répaole, dit Chateaubriand, et souvent n'étaient pas en état de tirer, j'avais un mousquet dont le chien ne s'abattait pas. Quoiqu'on eût falsifié les assignats*, on ne put ^ payer la solde des troupes de ligne. Erasme de Gontades demanda vingt-cinq louis au comte de Provence pour vivre pendant la campagne et il assure que la plupart de ses compagnons n'avaient pas de quoi acheter un peu de fromage et d*eau-de-vie.

L'indiscipline régnait dans cette armée où figuraient les plus beaux noms de France. Elle formait, dit Las Cases, une cohue désordonnée, et un seul bataillon de la garde impériale de nos derniers temps l'aurait mise en déroute sans difficulté *. Les uns étaient trop jeunes et les autres trop âgés ; on trouvait dans les rangs des enfants et des vieillards incapables de supporter les fatigues ou les privations d'une campagne. J'ai vu, racontait plus tard Chateaubriand, de vieux gentilshommes à mine sévère, à poil gris, habit déchiré, sac sur le dos, fusil en bandoulière, se traînant sur un bâton et soutenus sous le bras par un de leurs fils ; j'ai vu M. de Boishue marcher seul et triste, pieds nus dans la boue, portant ses souliers à la pointe de sa baïonnette, de peur de les user *.

Aussi les émigrés avaient-ils interdit aux Prussiens

Fomeron, Eist. des émigrés ^ I, 261 ; Dampmartin, Mém,, 277 et 297 ; Gontades, Souvenirs^ 1885, p. 53-54.

* Sur le conseil de Galonné. Gœthe vit près d'Arlon les deux voitures, de forme singulière, qui renfermaient la fabrique de faux assignats (Camp, de France, 172 ; cp. d'Allonville, Mém, secrets, III, 114). Après Calunne, Breteuil recourut sans scrupule à la contrefaçon et

f)roposa de distribuer aux alliés, sous cette forme, 150 millions de ivres ; n'était-ce pas Texercice d'un droit royal V François II répondit qu'il ne pouvait t accepter un projet aussi infâme » (Vivenot, Quellen, n, 437-^44).

* Chateaubriand, Mém. d* outre-tombe,

* Las Cases, Mém., 1819, p. 20 (il servait dans le corps de la marine), et Mémorial de Sainte- Hélène, V, 213,

l'entrée de leur camp. Ils ne veulent laisser entrer personne, écrivait Lombard, sous prétexte qu'ils ne sont pas «ncore prêts , mais évidemment ils rougissent de la difîérence entre eux et nous. Un officier allemand les vit 9'exercer aux environs de Bingen; illui sembla que chacun (ie ces orgueilleux gentilshommes était son propre maître; ils prétendent, s'écriait-il, que l'anarchie désole 1b France, mais elle règne dans leur propre camp ! En huit mois, on dut enfermer plus de deux cents turbu-* lents dans la citadelle de Goblenz^

Il eût fallu punir tout le monde. Le moindre hobereau n'obéissait qu'avec impatience. Hélas ! disait M. de Durfort, les plus petits d'entre nous sont aussi tristes d'avoir perdu leur castel ou leur sous-lieulenance que je le suis d'avoir perdu mon rane^ de lieutenant-général et mon appartement au Palais-Royal. Que d'émigrés au cœur de roxpédition regrettèrent leurs aises et se plaignirent des corvées 1 Vainement le marquis de Toulouse-Lautrec assemble ses cavaliers autour do lui, se fait la barbe devant eux, se verse une rasade d'eau-de-vie, jette son verre en l'air, et crie Vire le roi I eu ajoutant : « Voilà, mes camaraiiotï, los véritables gestes des gens de guerre « ; ses cavaliers ne goûtent pas la leçon et raccueilleut par des railleries et des murmures. Une autre fois, le niarquisde Monlazet orduune que trois cavaliers aillent chercher une vache dans une ferme, à quelque distance du campement ; mais ou se moque de lui. Moutazet assemble la conipiignie : u Messieurs, dit-il doucement, au nom de l'honneur, allez prendre celle vache, nous manquons du nécessaire et bientôt nous souflVirous de la faim. » Personne ne bougea ; ce furent trois ofticiers supérieurs qui ramenèrent la vache. Kxcepté le jour de bataille, écrit Contades, un corps de gentilshommes est diffici.e à conduire et embarrassant a employer ; ils avaient eu général bonne volonté, mais quand il s'agissait d'aller en vedette parla pluie, celui qui devait marcher ne se hâtait jamais

I Lombard, Lettres, 247 ; Témoin oculaire, I, 62 et 100 ; Montrol. Hù^t. f/V i'tnnj.rat.on, l«o ; Las Cases, Mémorial. V, 213 : • c'était Tanarciiie s'a^ituut au dehors pour établir Tordre au dedans; use Véritable demucratic combaltaut pour rétablir son aristocraiie >.

LES éMiaRés 275

de se présenter, et quelquefois il n'arrivait pas du tout*.

Des distinctions à la fois puériles et odieuses subsistaient encore. Les sept compagnies d'infanterie de la noblesse bretonne portaient un uniforme couleur bleu de roi avec retroussis d'hermine; la huitième compagnie, formée de jeunes gens du tiers-état, était vêtue d'un habit gris de fer. Des hommes attachés à la môme cause et exposés aux mômes périls, dit Chateaubriand, perpétuaient ainsi des inégalités politiques'.

Les princes avaient prodigué sans choix les grades et les décorations. Ils donnaient tous les jours des cordons, des croix, des épauleltes. Un officier se plaignit de n'avoir rien reçu ; ils lui confièrent le commandement d'un corps d'Illyriens, et le maréchal de Broglie eut soin, en l'informant de cette faveur singulière, de lui glisser quelques sages conseils sur la façon de manier des étrangers d'humeur irritable ; mais pas un Illyrien ne se présenta *.

Tout ce monde exaltait les princes et les rabaissait tour à tour. Tantôt on leur reprochait de se montrer trop souvent, tantôt on les blâmait de n'être pas abordables. On accueillait leurs discours avec enthousiasme, pour les tourner en ridicule Tinstant d'après. On détestait leur état-major. On criblait de brocards les nombreux aides de camp dont ils s'entouraient, et lorsqu'on les vit entrer en campagne avec un train considérable de tartares et de cuisiniers, les plaintes et les huées éclatèrent de toutes parts. On souffrait de la faim, et ces beaux messieurs se faisaient suivre d'innombrables fourgons chargés de comestibles 1 En avant les aides de camp ! criait-on devant Thionville, lorsque s'engageait la fusillade *.

On n'était d'accord que sur un seul point : le retour en France était proche, et cette bizarre comédie de la Révolution touchait à sa fin. Galonné assurait que Texpédi-

1 Dampmartin, Mém,, 299-300 ; ConUdes, Souvenirs, 58 et 65. On punissait à tort et à travers ; Chateaubriand raconte qu'il subit une motion correctionnelle pour avoir pris, sans j penser, deux poires dans le jardin d'un château.

s Chateaubriand, Mém. di'outre^tombe. II, 23.

^ Dampmartin, Mém., 281.

^ ConUdes, 12 ; Neuilly, Duo émnéès d^émgraHon^ p. p. de Bar* berey, 1865, p. 51 ; ClmtMubriand, II, 31,

276 LA PRBMIÂRB INVASION PRUSSIBNNK

lion ne serait qu'une promenade, qu'il avait partout des intelligences et que les deux tiers de la nation étaient favorables aux princes, c Assis nonchalamment entre Madame de PoulpryNet Madame de Lage, il entrait en France et envoyait un trompette sommer les villes de se rendre, les portes s'ouvraient et les murailles tombaient, on arrivait à Paris au milieu des acclamations et on courait à Versailles, on rétablissait Madame de Polignac dans son salon, M. le comte d'Artois au quinze, tous les freluquets au pied de ces dames, et M. de Galonné à la tête des affaires. » Les émigrés étaient persuadés que trois semaines après avoir franchi la frontière, ils camperaient sur la place des Victoires. Quelques-uns prétendaient qu'il suffirait d'envoyer quelques bataillons ou même de déployer un mouchoir blanc sur la frontière pour recevoir la soumission de la France. Je croyais, raconte Las Cases, que nous n'aurions qu'à nous montrer et que tout serait à nos pieds. La cavalerie déserterait, l'artillerie môme passerait en masse. J'apporte dans ma poche, disait Heymann, les clés des forteresses*. Des officiers se disputaient le droit de profiter du congé de semestre au lor octobre 1792*.

III. Il est curieux de connaître l'impression que firent les émigrés sur l'armée prussienne. Ils l'accueillirent avec allégresse lorsqu'elle arriva dans les électorals ecclésiastiques. Le nom de Prussien, disait un secrétaire de Frédéric-Guillaume, est aux yeux des émigrés un si beau titre qu'ils nous poursuivent partout. Ils abandonnèrent les modes anglaises et ne s'habillèrent plus qu'à la prussienne. Ils avaient remplacé les petites bottes collantes par de grosses bottes très larges ; leurs cheveux étaient coupés court ; ils portaient un grand chapeau retapé à la suisse, chiffonnaient leur cocarde et fumaient de longues pipes. Ils firent une ovation au

* Vous trouverez peut-être les serrures changées, lui répondit le chevalier de Borghese.

« Archenholz, Minerva, 1792, novembre, 119; Conlades, 26-27 ; Dampmarlin, Mém., 289-292 ; Meiternich, Mém.^ I, 15 ; Lettre sur la vie de Dumowiez (Massenbach, I, 321] ; Minutoli, Erinnerungen, 14 ; Las Cases, Mémorial, V, 219 ; Chateaubriand, II, 22.

LB.S BMIGRéS %77

premier officier prussien qui vint à Goblenz pourvoir au logement des troupes. C'était Minutoli; ils l'invitèrent à diûer, burent à sa santé, portèrent des toasts à Frédéric-Guillaume, au duc de Brunswick, à Tarmée prussienne. Ils. saluèrent le roi par les acclamations les plus vives, ils l'entourèrent d'hommages, ils lui donnèrent des fêtes somptueuses, ils l'appelèrent Achille et Agamemnon. Une noble dame raconte qu'elle prit, pour lui faire honneur, quatre jours de suite, quatre robes différentes, dont l'une de taffetas, couleur de rose, garnie de primevère, en blonde et en gaze d'argent. Tous les émigrés admiraient la haute taille du monarque et sa prestance. Les femmes ne tarissaient pas en louanges sur sa beauté virile; il était leur idole; voilà un roi, disaientelles, et l'on ne prétendra pas, après l'avoir vu, que tous les hommes sont égaux \

Le roi fut affdble à tout le monde et les émigrés portèrent aux nues sa courtoisie. Mais l'armée prussienne, du général en chef au simple soldat, apprit bientôt à les détester. Le duc de Brunswick ne voyait en eux que des indiscrets et des fanfarons. Il faisait bonne mine aux comtes de Provence et d'Artois, leur rendait compliment pour compliment, et s'inclinait jusqu'à terre devant eux. Mais, rapporte Massenbach, son teint s'allumait et ses regards étincelaient comme ceux d'un tigre ; on sentait que les émigrés l'obsédaient dans le vrai sens du mot et ne lui laissaient pas ses coudées franches*. Vainement ils l'accablaient d'éloges et de flatteries, et le nommaient le héros du Rhin, le libérateur de la France et le bras des rois. Ils ne réussiront pas, s'écriait-il, à m'enfariner. Dès son arrivée à Goblenz, il défendit à ses troupes de les fréquenter ; il y avait dans la ville, disait-il, des espions jacobins. Cette mesure irrita les émigrés qui virent les officiers prussiens repousser froidement leurs avances ; j'aimais quelques-uns d'entre eux, raconte un lieutenant de fusiliers, et plus d'une fois je dus les écarter

> Lombard, Lettres, 242 et 247 ; Contadfts, 47 ; Monit, du 18 juillet, lettre de Bonn; Minutoli, Ennnerungen, 13; Las Cases, Mémorial, Y, 221 : « le ciel s'ouvrait devant nous >.

' Massenbach, Mém,^ I, 33.

t78 LA PRBMIÈRB INVASION PRUSSIENNE

brusquement, à contre-cœur, et non sans embarras*.

Ce qui blessa surtout les Prussiens, ce fut Torgueil de rémigration. Tout Goblenz et les trois électorals de Cologne, de Trêves et de Mayence fourmillaient de Français aux grandes prétentions et au langage arrogant Beaucoup d'entre eux n'étaient cependant que des bourgeois qui venaient sur le Rhin suivre la mode, respirer le môme air que les princes et obtenir par leur présence un certificat de noblesse. D'Argens, s'inscrivant sur un registre d'auberge, remarquait avec surprise que ses compagnons, roturiers et simples gentillâtres, se donnaient le titre de comte ou de marquis. Mais tous ces nobles, vrais ou faux, tranchaient du grand seigneur. Ils traitaient Taristocratie prussienne d'aristocratie bâtarde et de roture; à les entendre, un colonel prussien n'était pas digne de servir comme mousquetaire dans la maison du roi, et le duc de Brunswick, ce pauvre diable de prince allemand, ne méritait pas de commander l'élite de la noblesse française *.

Les Allemands frémissaient de les voir jeter l'argent à pleines poignées, payer tout sans marchander et en disant qu'un Français ne rabat point, dépenser quinze écus par repas, mépriser le pain noir, ue manger que la croûte du paiu blanc et faire avec la raie des boulettes qu'ils s'amusaient à se lancer au visagt». Ou prétendait qu'ils se lavaient les pieds dans du vin. On racontait que l'un d'eux avait acheté vingt louis d'or la nuit d'uae courtisane, qu'ils avaient séduit toutes les femmes des électorals et tait de Goblenz la Sodome de rAllemagne. Tout renchérissait depuis leur arrivée ; les denrées les plus nécessaires se vendaient à un prix exorbitant; un vêtement se payait le quadruple de ce qu'il coûtait ailleurs ^

Leur ignorance, leur frivolité, leur rage de vengeance indignaient les officiers prussiens. Ils ne daignaient pas

* Minuloli, En'nneninoen, 15 ; lettre de Goblenz, du 2 août [Monit. du 15); Fer.^cn. Il, 22.

* DAr^rens. 47; Laukhard, III, 40, IV, 76.

' Laukhard, III, 36-37 ; Goethe, Camp, de France (novembre^ ; Dampinartin, 283 : Lombard, Lettres, 244 ; Gust. Freytag, Bilder aus neuer Zeit^ 353-354,

LBS éMIQRéS 370

apprendre rallemand qu'ils nommaient la langue des chevaux et des porcs. Ils ne cachaient pas leur surprise lorsqu'un simple fourrier parlait couramment leur langue. Gomme ces marquis de 4768 qui s'étonnaient qu'on pût être Allemand et s'imaginaient que Hambourg était tou^ proche de la Nouvelle-Zemble, ils regardaient/les soldats venus de Saxe et de Breslau comme des habitants des régions hyperboréennes. « Ils ne causent, dit Lombard* que des affaires de France, et même sur ce chapitre leur Ignorance nous stupéfie ; lorsqu'on leur fait l'honneur d'une conversation raisonnable, ils ne répondent que par de grands mots et de sots rires ; plus je les connais, plus j'admire la politesse et la grâce de leurs manières, mais quelle nuUiié dans tout le reste * 1 »

Ils n'avaient pas en effet Tintelligence politique de la situation. Selon eux, Mirabeau était un fripon; les chefs du parti populaire, des hommes perdus de dettes et de vices qui ne cherchaient qu'à s'enrichir aux dépens de Isk nation ; les membres de la Législative, des imbéciles qui ne cessaient de se quereller et tiraient Tépée en pleine assemblée ; la France, un pays livré à la plus affreuse anarchie où l'on violait les lois à tout instant, où personne n'était sûr de sa vie, où pas un jour ne se paswtit sans meurtre et sans pillage. lis disaient de Louis XVI qu'il était bon, mais faible, et que la faiblesse de sou caracuère avait causé la Révolution ; ils le traitaient de a béat », de a pauvre homme » et de « soliveau ». Ils reconnaissaient que Marie-Antoinette avait montré plus d'énergie que le roi et un courage digne de la fille de Marie-Thérèse ; mais ils lui reprochaient sa prodigalité, ils Taccusaient de dominer Louis XVI, et même d'être un peu démocrate. Necker et Lafayette étaient l'objet de leur haine la plus vigoureuse ; ils ne prononçaient le nom de ces deux hommes qu'avec horreur et les accablaient des épithètes les plus outrageantes ; tous deux avaient causé le mal, tous deux avaient eu la fatuité de croire qu'ils sauraient diriger la Révolution et la « pousser comme une balle où il leur plairait ; mais la balle était trop pesante

* Laukhard, 111, 35 ; Lombard, Lettrés^ 242 ; Minutoli, Erinneruih' gen, .14 ; sur les marquis de 1768, voir Sturz, W^rke^ 1819, 1, 207.

280 LA PREMIÈRE I1<VASI0N PRUSSIB14NB

et ils avaient dû la laisser rouler au gré du hasard^».

Lorsque ces émigrés parlaient de la campagne qiii s'ouvrait, ils n'avaient à la bouche que menaces et cris de fureur. Ils juraient de tout détruire par le fer et par les flammes. Ils promettaient de châtier la nation, ou, comme ils disaient, cette populace réfractaire. Leur exagération est extrême, mandait Lombard à ses amis de Berlin; ils ne tiennent que d'horribles discours, et, si la France était abandonnée à leur vengeance, elle ne serait bientôt qu'un immense tombeau. Le secrétaire royal s'entretint à Trêves avec une comtesse de Bourmont ; il croyait que la conversation serait légère et amusante; on causa politique, et la dame, prenant les traits d'une furie, déclara qu'on n'épargnerait pas un seul révolutionnaire*.

Ce monde de l'émigration, superbe, insolent, étourdi, avide de cruelles représailles, n'inspira donc à l'armée prussienne qu'un sentiment d'aversion et de dégoût. Nous combattons pour eux, disait un officier supérieur dans une lettre que publia la Minerta d'Archenholz, mais nous les méprisons et voulons, pour les humilier, conquérir la France sans leur secours. « C'est le rebut de la nation, écrit encore Lombard, et je comprends le dédain profond qu'on montre partout à ces gentilshommes. J'espère que la fleur de la noblesse est restée en France, et que ceux-là seuls ont émigré qui n'ont rien à perdre, ou qui veulent faire fortune, ou qui suivent aveuglément l'impulsion de quelques chefs ; la plupart sont des vauriens. » Il se promenait un soir dans une rue de Coblenz ; des émigrés, échauffés par la boisson, vinrent à passer ; parbleu, dit l'un d'eux, en le toisant avec hau-

» Témoin oculaire, I, 30-31, 46-47, 51-53 ; Goguelat, Mém. (Mém. sur l'émigr., 1877), 239 ; Forsler, VllI, 218 (lettre du 2 septembre). Voir le supplice raffiné que Senac de Meilhan veut infliger à Necker (Meillian, Le gouvernement y etc.^ portraits^ p. p. de Lescure, 276). La marquise de Lage, rentrant en France au mois de juillet, dit que Lafayette eût été charmé de lui faire un afirout et de laisser massacrer par des soldats une femme de bonne compagnie, attachée à ceux qu'il avait offensés. Sa domestique lui montrait de loin les tentes des Français qu'elle prenait pour des troupeaux de moutons ; des tigres I répondit la marquise (^'owr. d'émigration, 1869, p. 5 et 10).

* Lombard, Lettres^ 246; Las Cases, Mém,^ 18. ^

LES ÉMIQRéS 284

leur, je parie que c'est un démocrate. Messieurs, répondit Lombard, je le serai bientôt, si tous les aristocrates vous ressemblent. Ils se turent, ajoute le secrétaire royal, et c'est beaucoup pour un Français *.

Mais pourquoi insister sur des fautes qui furent si chèrement expiées ? Souvenons-nous qu'il y avait parmi les émigrés des gens de cœur, venus du fond de leur province pour servir leur roi sans espoir de récompense. Souvenons-nous que pour beaucoup d'entre eux la place n'était plus tenable en France et que des officiers furent chassés de leurs régiments par les soldats. Souvenonsnous enfin que tous ou presque tous restaient et se disaient Français. Je marchais contre la révolte, écrit Garaman, mais j'étais Français de cœur. Aux fêtes que donna l'électeur deMayence, les émigrés s'abstinrent de figurer dans les danses ; le jeune Villeneuve Laroche-Barnaud voulait entrer dans une colonne anglaise que menait le prince royal de Prusse ; le duc de Guiche vint lui dire à l'oreille : « Songez que notre roi est prisonnier et que dans quelques jours nous allons combattre des Français. » Comme M.^^ de Genlis passant près de Mayence et entendant avec douleur les coups de canon dirigés contre la garnison française , comme le régent et le prince de Gondé détestant cette Autriche dont ils recevaient les subsides, comme Ghateaubriand et M™« de Staël apprenant avec larmes le désastre de Waterloo, la plupart des émigrés aimèrent toujours la patrie. Leur sentiment national fut indestructible. Par une généreuse inconséquence, il leur arriva souvent de s'attrister sur les défaites de la France républicaine et d'applaudir à ses victoires. Après la déroute de Mons, on vit à Goblenz de vieux gentilhommes pleurer l'échec de leurs compatriotes et Monsieur s'écria qu'il avait le cœur déchiré ;

* Minerva, 1792, p. 503 ; Lombard, Lettres, 242. A Verdun, le prince royal de Prusse, invité à souper par Nassau-Siegen et tombant en pleine réunion d^émigrés, se trouvait f très déplacé > en semblable compagnie ; Sombreuil le présentait à son bôtesse, mais le jeune homme, reçu vieille congé IBémin,, 155].

282 hK PRBMiéRB INTASION PRUSSIENNE

a Ce sont, disait-il, des Français qui sont battus, des Français qui s'eufuient! » Un général prussien assurait devant le comte de Provence que les Français avaient besoin d'une telle leçon qu'elle ne pût s'effacer de leur mémoire ; prenez garde, répondit le prince, on ne les a pas toujours battus, et ils sauront disputer le terrain *.

Les émigrés s'alliaient à la Prusse et à TAutriche; mais ils s'opposaient avec autant d'énergie que les jacobins au démembrement du territoire. S'il faut céder une province, pensait Fersen, pour le rétablissement éê la monarchie et de son autorité, il n'y a pas à balancer. Mais Fersen était Suédois. Les émigrés refusaient de faire une seule concession aux dépens de la France. Ils affectaient de croire au désintéressement des coalisés, lis vantaient adroitement la générosité de leurs alliés qui n'avaient pas, disaient-ils, d'arrière-pensée de conquête. Ils répétaient, comme le marquis de Lambert aux habitants de Longwy, que l'Autriche et la Prusse employaient leurs armes pour porter Tordre et la paix chez une nation rivale, et non pour la gloire passagère et funeste d'enlever quelques provinces. Ils demandaient instamment les secours de Catherine II, afin de sauvegarder la frontière nationale après la guerre lorsque se réglerait la question des indemnités. Ils comptaient, non sans raison, que la Russie réprimerait les exigences de ses alliés et garantirait les limites de la France *.

* Los plus nobles tvpes de rémip:ralion sont peut-être d'Argens (voir ses Méjnoires)^ ce comte de Bridge dont nous parle Montlosier, Chai eau hriund, etc. ; les vrais héros, dit ce derûier, étaient les soldats plébéiens, puisqu'aucun intérêt personnel ne se mêlait à leur sacrifice. Cp. JJétn. de Caraman, 13; M"« de Staël, Consid, sur la Mévol. />.,!, 7 ; Montrol, [list, de lémigr., 110 ; Las Cases, Mémorial, V, 222 (Jeunesse insensée, disait Cazalès, malheur à qui appelle rétranirer dans son pays !) ; Villeneuve Laroche-Barnaud, Mém. sur Quiberon, 1819, p. 80; Souv, de la duchesse de Gontaud, p. 17; Malmesbury, Dianj, II, 41 3 ; lord Auckland, Corr,, III, 60. Cp. encore le mot d'un émigré à François II : t Voilà de quoi battre vos sans- eu lottes I — C'est ce qu'il faudra voir » (M"* Campan, Mém., p. 3î)8).

* Fersen, II, 274-275 fet la corresp. de Bombelles et de Breteuii) ; réponse du marquis de Lambert aux habitants de Longwy [arch. nat., procès de Lavergne).

LBS éMI0RéS ^83

IV. La petite armée des émigrés avait quitté Goblenz à rapproche des troupes prussiennes. Elle se rendit à Bingen, puis à Trêves et défila (14 août) devant le roi de Prusse qui, malgré la chaleur, tint constamment son chapeau à la main. Le jour où Ton devait franchir la ' frontière était proche ; on voulut io^plorer solennellement la protection du dieu des armées. L'archevêque de Narhonne, assisté de plusieurs évêques et entouré d'un nombreux clergé, dit la messe dans la cathédrale de Trêves. La foule des émigrés, silencieuse, recueillie, emplissait le chœur et la nef. Mais lorsque Tarchevêque entonna le Domine salvum fac regem, l'enthousiasme éclata bruyamment, et toutes les voix s'unirent à celle du prélat*.

On se porta de Trêves sur Grevenmaker, dans le Luxembourg. Ce fut là que Gœlhe vit ce campement de gentilshommes qui menaient eux-mêmes leurs chevaux à l'abreuvoir ou chez le maréchal-ferrant. Mais, dit-il, par un contraste singulier, ces futurs combattants qui n'avaient ni domestiques, ni brosseurs, emmenaient avec eux leurs maîtresses, leurs enfants, toute leur parenté ; la prairie où ils campaient était remplie de voitures et de chariots de toute sorte. On avait permis aux femmes de suivre l'armée, et l'empressement, écrit la duchesse de Gonlaud, fut général ; « des équipages encore nombreux couvraient les routes, et ce reste d'élégance parisienne, la confiance que chacun témoignait, rendaient ce voyage joyeux ; chacun se séparait gaiement, se donnant presque rendez- vous à Paris* ».

De Grevenmaker on se rendit à Stadtbredimus par de mauvais chemins et sous une pluie abondante. On y resta dix jours. Les princes avaient établi leur quartier général dans le château, à un quart de lieue du camp, sans prendre les plus simples précautions pour leur sûreté ; une poignée d'hommes déterminés aurait pu les enlever aisément *.

Enfin, le 29 août, les émigrés entrèrent en France par

1 Neuilly, 49; Dampmartin, 284-295 ; Strantz, 25.

> Gœlhe, Camp, ds France, 12 ; Duchesse de Gontaud, MéaL, 18.

^ Marcillac, 107 ; d'Argens, 53.

284 LA PREMIÈRE INVASION PRUSSUtNNK

Rodemack et Roussy. Le comte d*Artois avait annoncé la prise de Longwy , en ajoutant que les patriotes n'étaient pas si terribles et qu'on les mettrait facilemenl à la raison. Tout le monde était plein d'ardeur. Les visages ne respiraient que la joie et Tespérance ; on se disait les i.ns aux ^tres que la campagne serait de couVte' durée; en comptait sur un soulèvement des royalistes de Normandie et de Bretagne; on calculait les jours de souffrance que Louis XVI avait encore à supporter; on marchait en chantant : Richard, ô mon roi! et Pawcn Jacques, Il n'était pas un de nous, raconte Las Cases, qui ne se vit à quinze jours de là chez lui, triomphant, au milieu de ses vassaux humiliés et soumis. La pensée d'un prochain succès adoucissait les désirs de vengeance; une lettre des princes recommandait Tindulgence, et le 28 août, Monsieur avait dit à son entourage que la noblesse française devait prouver à l'Europe qu'elle savait à la fois vaincre ses ennemis et pardonner les erreurs de ses compatriotes *.

V. Monsieur établit son quartier général à Hettangela-Grande (30 août), et pendant que son armée, jointe aux Aulrichiens de IIoheulohe-Kirchberg, investissait Thionville, Galonné prit ses mesures pour percevoir les contributions.

L'ancien contrôleur des finances s'était fait le gouverneur général civil du pa^^s reconquis. Il se qualifiait « ministre d'État, chargé par les princes français, frères du roi, de faire vérifier l'état des recettes et recouvrements des droits ». Il confiait la perception des contributions aux employés émigrés; il rétablissait les anciens impôts ; il faisait main basse sur l'argent qui restait dans les caisses des districts. Un M. Ostome, receveur principal des douanes à Sierck et émigré de France au mois de juillet, était chargé de contrôler les registres de recettes dans les districts de Thionville et de Longwy. Un M. Goulard, « administrateur dés droits du roi », devait établir dans les pays occupés une régie exacte et suivie

» Minutoli, der Feldzug, 120; d'Argens, 54; Conlades. 55-56; Beaulieu, IV, 78 ; Neuilly, 49 ; Las Cases, Mémorial, Y, 224.

LES ÉMiaRÉS 285

pour le compte des princes. Il avait sous ses ordres un inspecteur général, M. Laires, des inspecteurs particuliers et tout un personnel de préposés munis de passeports et de leurs anciennes commissions, autorisés à se servir de Tépée et à porter une plaque aux armes de France. Goulard reconnaissait dans ses instructions que la guerre rendait le service de la nouvelle administration à peu près nul, puisque les denrées qui circulaient étaient pour la plupart destinées aux armées. Mais tous les marchands et détaillants devaient se pourvoir d'acquits à caution visés par les commissaires des guerres ; s'ils entraient en France avec du sucre ou du café, ils étaient tenus de payer les droits ordinaires ; on ne leur remboursait la somme perçue que s'ils présentaient un certificat signé par les officiers auxquels ils avaient vendu leur marchandise*.

Les princes avaient demandé aux alliés qu'on leur remit la place de Longwy. On leur répondit que la forteresse appartenait au roi de France et non au parti de rémigration". Mais ils avaient encore assez d'influence pour essayer sur-le-champ dans la petite ville et les environs le rétablissement de l'ancien régime. Le curé constitutionnel avait pris la fuite; on le remplaça par son prédécesseur, Folbeker, qui avait refusé de prêter le serment. On expulsa du district tous les ecclésiastiques intrus^. On interdit les clubs. On édicta les peines les plus sévères contre quiconque tiendrait des propos séditieux. Deux officiers municipaux de Longwy, Jacqueminot et Béguinet, suspectés de jacobinisme, durent donner leur démission, et, sur l'ordre de Lucchesini, le curé insermenté et deux'avocats qu'on croyait royalistes, Thibessard et Gourselle, assistèrent aux séances du conseil

1 Correspondance originale des émigrés, 209 et suiv. ; cp. Ternaux, IV, 148-149, 530-532.

* Hausser, I, 369.

5 Voir dans la Gazette de France^ du 2 octobre, le modèle des cirsulaires : « 11 est enjoint aux ofûciers municipaux de... de rétablir ians l'exercice public des fonctions ecclésiastiques.. . et aussi d'expulser sur-le-champ tous les prêtres intrus, résidant à..., les(][uels leiont tenus de se conformer au présent ordre, sous peine de punition Mrporelle* >

génùral de la commune. Le maire ne put sortir de la Tilte sous peine d'être arrêté partout où il serait rencontré. Ln {gendarmes que le commandant Lavergne avait envoyés à Luckner, furent retenus à Villers-la-Chèvre par les hussards impi*riaux et remis en liberté sous la condition expresse de porter les ordres du nouveau gouvemear. Un commissaire autrichien, accompagné de deux grenadiers honp:rois, vint examiner les registres du receveur du district Nicolas et vérifier sa caisse. Deux émigrés, dont Tun, M. de Villy, se disait « receveur général des princes », ordonnèrent à Nicolas de continuer sesfonotions et d'envoyer à toutes les communes du district une circulaire imprimée qui prévenait la population que tous les impôts seraient désormais perçus au nom des frères de Louis XVI *. Deux anciens commissaires des guerres de Sedan et de Lougwy. Ruville et Moreau, firent effacer le moinationale au-dessus de la porte de la douane, mirent les registres sous les scellés et déchirèrent de leurs propres muius les placards de TAssemblée législative iffichés à rhôiel de ville ».

Mais il importait surtout de provoquer à Longwy une manifestation éclatante en faveur des princes. Déjà les notables d'Audun-le-Tiche avaient, dans une adresse publique, demandé à Monsieur et au comte d'Artois, ces a héros magnanimes », le pardon de leurs erreurs passées. M. de Lambert, commissaire des princes près du duc de Brunswick, fit venir au camp de Praucourtie procureur du district, Bernard, et le secrétaire de la mairie, Collin. Il leur dit qu'on sévirait contre les partisans de la Révolution si Ion n'envoyait pas à Monsieur une adresse de soumission et de repentir signée par les personnes les plus considérables de la ville. Il ajouta que les bouii([uiers et les petits marchands devaient c désigner leur qualité au superlatif» et s'intituler négociants. L'adresse, rédigée par l'administrateur du district Lhotte, signée par ses deux collègues Hugot et Jeanjean, par

* Nicolas toucha près de 400 francs qu'il avait encore dans sa caisse lorsque les Français rentrèrent a Longwy.

* Arch. nat., dossier de la capitul. de Lonfrwy ; Relation dusièee, 23-25.

LES éMIQRÉS - 287

Semard et GoIUd, fut portée de maison en maison. Tous ceux auxquels on la présenta n'osèrent refuser leur sig;nature, excepté le juge de paix Claude, ancien membre deTAssembiée constiiuanie, qui fui aussilôt arrêté et envoyé à la citadelle de Verdun. Les habitants de Longwy, disait l'adresse, étaient convaincus que la France ne pouvait subsister sans le pouvoir royal ; ils regardaient Louis XVI comme leur seul et unique souverain; ils priaient Monsieur d'accepter la régence du royaume, de se faire reconnaître en cette qualité par le peuple et les armées et de former lui-môme son conseil de gens instruits, éclairés, vertueux, propres au rétablissement du bon ordre. Monsieur félicita les habitants de Longwy; je ne doute pas, leur écrivait-il, que tous les Français n'imitent le grand exemple que vous venez de donner, et je m'estimerai toujours heureux d'avoir été le premier dépositaire de vos véritables sentiments. Il ignorait que la plupart des signataires avaient, dès le lendemain, protesté secrètement contre l'adresse qui leur avait été a suggérée et extorquée » par les agents des princes ^

Il put se convaincre, le 26 août, lorsqu'il traversa la ville, que la population de Longwy n'avait cédé qu'à la crainte. On a dit qu'il fit une entrée ridicule, qu'il était monté sur un cheval blanc du nom de Commode et tenait ii la main une branche d'olivier, symbole de la paix. Ce qu'on sait, c'est que la municipalité se rendit au devant de lui, sur l'ordre du commandant autrichieu, et le salua sans prononcer de compliment. Aussi ne fit-il que

* Id. .Arch. nat., dossier de la capilul. de Longwy; Corresp, originale des émigrés, 1, 254-264 ; Relation du siège de Longwy, 30-33. La protestation, réàirrée le 30 août et enregistrée le 22 septembre, était ainsi conçue : « Les soussignés déclarent qu'en signant l'adresse ils n'ont cédé qu'à la force, qu'ils en désavouent et en exècrent le contenu. > Les seuls qui ne la signèrent pas furent Lhotte, Hu<<rot et Jeanjean ; aussi prirent-ils la fuite lorsque les Français rentrèrent dans Longwy. Mais Bernard et Collin qui avaient colporté l'adresse, le maire Guillemard, le receveur Nicolas et l'avocat Courselle qui Pavaient signée, furent transférés dans les prisons de Metz. On réussit à faire évader les quatre premiers. CoursellCi que les Prussiens avaient imposé au conseil de la commune, fut traduit devant le tribanal révolutionnaire et acquitté.

passer ; il entra par une porte et sortit par l'autre, sa s'arrêter*. |ïv

Quelques jours plus tard (7 sept.) Monsieur et le comt^tt d*Artois quittaient le camp de Hettange-la-Grande arrivaient à Verdun. On les reçut aussi froidement qjM^s Longwy. Le prince royal de Prusse les vit de la fenôt»!^^ des dames Morland; il y avait, dit-il sur un ton indif-lie férent, quelques voilures, mais l'événement ne produisUL pas une graniie sensation. Les frères de Louis XVI lo- ^j gèrent à Tévôché. Verdun devint le rendez-vous de rémigration. C'était là qu'accouraient les couples séparés par la guerre, et durant quelques jours, raconte^un contemporain, la ville fut un autre Paphos*.

Breteuil entrait à Verdun presque en même temps que les princes. Il représentait le roi ; il s'efforça de rétablir l'ancien ordre de choses. Les Prussiens n'avaient pas changé l'administration; ils avaient gardé le maire, le conseil général de la commune, le directoire du district. Mais le 42 septembre, le gouverneur Gourbière, à l'instigation de Breteuil, imposa deux nouveaux membres à la municipalité *. Les corps administratifs durent prêter serment de fidélité au roi de France et de Navarre entre jj les mains d'un officier qu'on nommait le grand juge. La formule du serment était ainsi conçue : « Je jure fidélité à mon roi Louis XVI de France et de Navarre, de lui obéir en tout ce qui concernera le service du roi, de même de ne rien entreprendre contre Sa Majesté prussienne, mais en tout cas, de vivre et de mourir fidèlement à mon roi *. » On hissa le drapeau blanc sur une

* Eeîat, du siège, 27 ; Rémin,^ 155.

> Rémin., 155; Mérat, Verdun en i792, 127; lettre de M. Jussy au Franc-farleiir de la Meuse, citée par Mérat.

* Lamèle, ancieu procureur au bailliage et greffier de la maréchaussée, en dernier lieu avoué et receveur principal à la vente aux sels, et Barthe, avocat en parlement au bailliage et secrétaire de la subdélégation, puis receveur de la commune et juge de paix. Tous deux furent condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire et exécutés le 5 floréal an II. Un arrêté du comité de sûreté générale, rendu le 15 vendémiaire an lll en faveur de plusieurs habitants de Verdun émigrés ou suspects, reconnut Tinnocence de Barthe et ordonna sa mise en liberté.

* Biblioth. de Verdun, Verdun-RévoL, II, p. 46 ; lettre de Ternaux

LBS ÉMIGRÉS 2^9

dès tours de la cathédrale. L'évoque constitutionnel Aubry avait quitté Verdun pour se rendre à l'assemblée électorale de Gondrecourt et s'était bien gardé de revenir. On réiûstalla dans le palais épiscopal son prédéces- JBeuF révèque insermenté Desnos ^ On réintégra dans ^eurs bénéfices les chanoines et les curés dits réfractairèS;. On chassa de la ville les prêtres assermentés et les plus chauds partisans de la Révolution, entre autres le médecin Lespine, membre de la municipalité, le même qui avait constaté le décès de Beaurepaire. Jean-Baptiste Georgia, président du tribunal du'district et Périn, directeur de la poste aux lettres, furent jetés en prison « comme patriotes ». Dom Etienne Ybert, ancien procureur général du couvent des Bénédictins de Saint- Vanne, vicaire épiscopal de la Meuse et plus tard bibliothécaire de Verdun, fut enfermé pendant vingt-deux jours dans la citadelle. A Etain et dans les environs, le prévôt général de Tarmée des princes fit arrêter par les cavaliers de la gendarmerie nationale ou, comme on disait, de la maréchaussée, tous les citoyens coupables d' « avoir tenu des mauvais propos et des menaces propres à échauffer la tête du peuple 3>. En une seule journée, on amena d'Etain à la citadelle de Verdun onze prisonniers. Des sauvegardes furent envoyées aux plus énergiques adhérents de la royauté, par exemple à l'émigré Fournier de Dugny, ancien sous-lieutenant au 2» dragons et à son beau-frère de la Bessière, seigneur d'Ancemont. a J'ai ordre, écrivait Fournier au maire d'Ancemont, de vous prévenir de la part du prince de Hohenlohe de ne faire contribuer en rien M. de la Bessière, l'intention des princes étant que ses propriétés soient respectées, comme les miennes le sont à Dugny ; sinon, vous en répondrez personnellement et votre village serait mis au pillage *. »

et de Gossin au directoire de la Meuse, billet signé Nordmann, jugeauditeur.

* Son premier soin fut de purifier la cathédrale ; il s'y promena

§ravement — dit le conventionnel Cavaignac dans un curieux passage e son rapport — à la tôte de son clergé, pour la purifier de l'intrusion, avec des gestes et des contorsions magiques.

* Témoin ocul., I, 141 ; Roussel, Eût, ecclés, de Verdun^ II, 96 ; lettre d'André, Sutières et Fréron, Èévol, de Paris, XIII, 487 ; pé-

2d0 LA PRJEMIÈRK INVASION PRUSSIENNE

liais Breteuil ne trouyait dans les Prussiens, ses alliés, que d'indociles instruments, plus portés à Tindulgenoe qu*à la rigueur, t Rien de ce qui nous regarde, écrivait-il à Ferseo, ne se fait en règle ; il n*y a pas un objet sur lequel il ne faille aller doucement quand tout requerrait promptitude, et vous ne saunez vous faire d*idée à quel point la généralité et les sous-ordres sont contraires aux mesures qui peuvent rétablir notre antique administration. • Gourbière avait fini par déclarer qu'il n'enfermerait plus à la citadelle que les Français qui seraient pris les armes à la main ou dont il ordonnerait l'arrestation. Breteuil pria Luccbesini, qui venait d'arriver à Verdun, d'être plus dur envers une population récalcitrante ; mais, disait-il avec dépit, a Luccbesini n'a pas l'autorité ministérielle, et c'est de plus un étranger, un Italien : jugez d'après cela le cbapitre des ménagements. Aujourd'hui seulement, 12 septembre, quelques factieux seront arrêtés et mis en prison pour servir d'exemple ; jusqu'ici les plus méchants se montraient encore avec le front de l'assurance ; ils y célébraient comme si les jacobins dominaient dans la ville *. »

Il supplia Frédéric-Guillaume de châtier Va rennes. C'était, aux yeux de l'émigration, la ville la plus coupable de France après Paris, et celle qu'il fallait traiter le plus rigoureusement. Si les émigrés entrent, s'écriait dès 4791 devant Marie-Antoinette une dame de la cour, je compte qu'ils foudroieront Varennes. Fersen écrivait que puisque Verdun était pris, on devait punir Varennes. Il me parait, mandait au maréchal de Gastries Mallet du Pan, qu'on a totalement abjuré les mesures de sévérité, et nous n'avons pas appris qu'on ait fait encore aucun exemple sur Varennes. Tous les émigrés voulaient livrer cette ville au pillage et à l'incendie. Mais, disait tristement Breteuil, le duc de Brunswick ne veut pas qu'on lui reproche des sévérités comme en Hollande, et le roi de Prusse est le meilleur des hommes ; je ne croirai à

tition de dom Ybert, 3 ; arch. muuicip. de Verdun, n°« 7 et 8 ; arch. nat., W, 352, doss. 718, III, p. 7 et Ibis,

* Fersen, II, 367-368 et 373. Arch. municip. de Verdun, 1792, n^S, méin. de Brunelly a M. de Bressac. Ce ne fut que le 16 septembre que Breteuil réussit à rétablir solennellement Pévêque et les chanoines.

rexécution de Varennes qu'autant qu^elle sera faite*. L'exécution n'eut jamais lieu.

YI. Breteuil avait, il est vrai, de plus graves soucis -que le sac de Varennes : il combattait rinûuence de plus en plus prépondérante des comtes de Provence et d'Artois.

Il réussit à se débarrasser de Galonné, son rival. Le favori des princes faisait à Frédéric-Gruillaume les honneurs du château de la Malgrange qui appartenait à son neveu, le marquis de Fouquet, lorsqu'il reçut Tordre de qnitter l'armée. Breteuil avait exigé son renvoi, et les frères de Louis XVI, un peu revenus de leurs illusions, avouaient que Galonné avait gaspillé leur argent ".

Mais une affaire plus Importante que la disgrâce d'un favori se débattait au quartier général des alliés. Monsieur voulait se faire reconnaître régent du royaume de France par la Prusse et l'Autriche. Déjà, au camp de Montfort, à la nouvelle du 40 août, Nassau-Siegen avait proposé de donner ce titre au comte de Provence ; ce serait, disait-il, un avantage incalculable si l'on savait on tirer parti. Brunswick, Bischoffswerder, le roi de Prusse avaient accueilli sa proposition sans répugnance. Mais Caraman et le prince de Reuss eurent vent de la démarche de Nassau ; ils accoururent de Luxembourg. ïleuss déclara qu'on ne pouvait prendre une si grave résolution sans Tassentiment de l'empereur. Garaman ajouta qu'il fallait entendre auparavant le baron de Breteuil, véritable représentant de Louis XVI. On résolut d^attendre la réponse du ministère autrichien et l'arrivée de Breteuil.

La question fut tranchée le 9 septembre à Verdun dans une conférence à laquelle assistaient SchulenbouTg, Reuss, Nassau-Siegen, Breteuil. Le comte de Provence était représenté par M. de Moustier, le marquis de Lambert et l'abbé Marie. Moustier lut un mémoire

* Corresp. entre Mirabeau et La Marck, III, 286; Fersen, II, 3B1 et 367 ; Malle t du Pan au maréchal de Castries, Moult, du 5 novembre (lettre du 17 septembre) ; Lombard, Lettres, 247 (mot du comte de jBourmont).

> Fersen, II, 34; Dampmartiu, jlf^w., 203.

i9i LA PRBMiÉRIfi INVASION PRUSSIBNNB

des princes, qui démontrait la nécessité d'an centre d'autorité ; Monsieur devait prendre, non pas le litre de lieutenant-général du royaume qu'avaient porté Antoine de Navarre et Gaston d'Orléans, mais, à l'exemple de Marie de Médicis et d'Anne d'Autriche, le titre de régent qui donnait seul la plénitude du pouvoir royal. Mais Schulenbourg n'avait jamais aimé les émigrés: il était profondément blessé d'avoir été tenu à l'écart de la négociation, car ni le roi, ni BischofiFswerder, ni Bruns^^ick ne l'avaient consulté ; il donna donc, selon sa propre expression, un avis négatif au possible. Louis XVI, disait-il, sera ou bien délivré par les alliés, ou bien mis à mort par les jacobins, ou bien encore emmené dans le midi de la France. S'il est immolé par la populace, nous reconnaîtrons volontiers les droits de Monsieur à la régence. S'il est emmené dans le Midi, nous nous bornerons à châtier Paris et à faire justice des principaux rebelles ; Monsieur sera proclamé régent, il s'entourera des régiments de ligne qui seront rentrés dans le devoir et de troupes suisses et hessoises, il organisera la contre-révolution dans les provinces conquises par les alliés. Mais, ajoutait Schulenbourg, Louis XVI vit encore, et nous allons à son secours. A quoi bon créer une régence qui ne serait qu'un fantôme de royauté, qui n'aurait que l'apparence de l'autorité, qui ne ferait qu'augmenter l'anarchie ? C'était l'avis de Breteuil ; il n'y a rien à gagner, disait le baron, dans cette régence chimérique, puisque la délivrance du roi est prochaine. L'intervention du prince de Reuss termina le débat; l'empereur était contraire au vœu des princes et le roi de Prusse avait promis de suivre la môme ligne de conduite que ses alliés '.

Breteuil l'emportait. Il se crut désormais premier ministre et maître de l'État. Il distribua les portefeuilles. Il donnait la guerre à La Galissonnière, la marine à Moustier, les sceaux à Barentin, les affaires étrangères à Bombelles, le ministère spécial de Paris à Laporte,

» Nassau-Siegen, 338-339 ; Goguelat, Mém., 240-241 ; Fersen, II, 353 ; Ranke, Ursprung, 297 ; Monit, du 23 octobre (lettre des princes à Moustier) ; Beaulieu, IV, 156-157.

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les finances à Tévôque de Pamiers qu'il regardait comme « un homme d'ordre et de fermeté » et qui serait assisté d'un conseil de six personnes, La Tour, d*Amécourt, Fouache, négociant du Havre, etc. Il renouvelait le personnel diplomatique ; il laissait le duc de la Yauguyon en Espagne, le comte de Saint -Priest en Russie, etc. *.

Il essayait en môme temps, de concert avec Fersen, de gagner des partisans à Louis XVI et de trouver à Paris, dans TAssemblée, dans les armées^ des hommes qui tenteraient de sauver le roi, la reine et le dauphin. Il craignait pour la vie des prisonniers du Temple. Il ne doutait pas que les jacobins, les scélérats, comme il les appelait, s'enfuiraient à l'approche des Prussiens. Mais que feraient-ils de la famille royale? Pouvait-on raisonner avec des fous et des forcenés ? Il fallait donc, se disaient Breteuil et Fersen, que dans le désordre et Tanarchie qui précéderaient l'entrée des alliés, un homme à la fois influent et dévoué se fit le protecteur du roi, de la reine et de leurs enfanls. Le seul homme en qui Fersen eût confiance, était Acloque, chef de la deuxième légion de la garde nationale, a II a l'avantage, écrivait le Suédois, d'être connu de la canaille et l'avoir menée longtemps ; il s'est dans tous les temps bien montré pour le roi ; il a même rendu des services. Il a assez d'esprit pour sentir ce qu'il doit réparer ; il a des vengeances particulières à exercer; il a été opprimé; il sent que son parti est anéanti pour jamais ; il veut écraser celui des jacobins. Tout le détermine évidemment à se déclarer pour Louis XVI. C'est d'ailleurs un homme qui peut être fort utile pour la recherche des coupables d'une classe plus obscure. »

Fersen pensait même qu'on ferait bien de négocier avec l'Assemblée dès qu'on serait à Ghâlons. Il fallait, à son avis, tout sacrifier pour assurer l'existence du roi et de sa famille, ralentir au besoin la marche des troupes prussiennes, prodiguer aux révoltés les plus belles promesses. Breteuil entrait avec ardeur dans les vues de

1 Fersen, II, 336 et 341 . L'évêque de Pamiers, César de Bonneval d'Agoult, était Tamant de la fille de Breteuil, M"** de Matigaon.

294 LA PRBMièRB INVASION PRUSSIENNE

Fersen ; oui, lui répondait-il, il faut leurrer ces gaeuiic: de Parisiens, leur promettre hautement leur pardon, as- |t^ surer tout bas les plus coupables de la clémence royale, en un mot, faire des ouvertures pacifiques et biea- a< faisantes.

Un ancien député de la Constituante, le baron de BMx, devait entamer cette négociation secrète avec les factieux. C'est ce même Batz, conspirateur infatigable, qui réussit plus tard à pénétrer dans le Temple et brava si longtemps les recherches de la police révolutionnaire. Mais, disait Fersen à Breteuil, vous savez que sa répur tation n*est pas des meilleures, qu*il est regardé par beaucoup comme un chevalier d'industrie et nos ennemis ne manqueraient pas de dire que vous ne vous entourez qu« de gens de cette espèce ; n'ayez pas Tair de lui donner trop de confiance et dites que vous vous servez de lui à cause de ses liaisons banquières.

Breteuil tenta même de négocier avec Dumouriez. Il lui dépêcha successivement deux émissaires , et d^ Moustier écrivit au général pour lui rappeler les conversations qu'il avait eues avec lui. Dumouriez déchira froidement la lettre du comte de Moustier en petits morceaux ; je répondrai, dit-il, à coups de canon.

Il n'y a donc rien à faire avec ce drôle ! s'écria Breteuil. En désespoir de cause, il imagina de s'adresser à la maîtresse de Dumouriez, la baronne de Barruel-Beauvert, dite la baronne d'Angel : c'était la sœur de Rivarol qui se trouvait ainsi, selon le mot de Camille Desmoulins, le frère inpartibus de Dumouriez *. Déjà, lorsque le ' général commandait le camp de Maulde, Breteuil conseillait à Rivarol de donner rendez-vous à Dumouriez sur la frontière pour « bien l'endoctriner ». Cette fois, Rivarol aurait écrit à sa sœur de se rendre au camp de Dumouriez; elle aurait prié son amant de se retirer sous les murs de Paris, de soulever son armée en faveur du roi, de tirer du Tempje Louis XVI et sa famille, de faire la paix avec les alliés ; je ne sais point de bornes, disait Breteuil, à mettre aux grâces que Dumouriez pourrait

* Hist, des BrissoHns, 38.

LBS ÉMmRiis 295

demander pour lui et ses adjoints en pareille circonstance.

Le baron chargea Fersen de faire des ouvertures à Ri- Varol. La négociation n*eut pas lieu ou n'aboutit pas. Le brillant causeur répugnait-il au métier que lui proposait Breteuil et croyait-il se charger d'une vilaine besogne ? fersen ne voyait-il dans Rivarol qu'un homme de plume j^assablement sceptique et moins docile qu'un Limon? Quoi qu'il en soit, il déclara qu'il fallait se passer de Bivarol et recourir à Sainte-Foix, ancien agent de la cour, grand agioteur, lié avec tous les partis, ami de Danton et de Talleyrand. On aurait envoyé à Sainte- Foix une lettre ostensible et conçue en termes très vagues; entre les lignes, la nièce de Breteuil, M^^ de Matignon, écrirait les propositions du parti K

VII. Voilà ce qu'avaient fait les émigrés jusqu'à l'heure où les alliés s'enfonçaient en Champagne. La plupart croyaient toucher au terme de l'expédition ; encore quelques jours, et le drapeau blanc flotterait dans la capitale. L'arrivée des armées étrangères à Paris, dit Bertrand de Molleville, me paraissait indubitable et très prochaine depuia la prise de Verdun; il ne restait plus à gagner qu'une bataille que le mauvais temps «npôchait de livrer, mais je n'avais pas le moindre doute que le premier jour où la pluie cesserait, l'armée de Dumoùriez ne fût taillée en pièces ; l'impatience de voir ee beau jour me réveillait et me faisait lever plusieurs fois dans la nuit, pour aller voir le temps qu'il jtoisait, et je quittais toujours ma fenêtre en maudisaant cette pluie fatale qui semblait ne devoir jamais finir*.

Néanmoins, quelques émigrés, voyant l'opiniâtre ré- "^ distance de la nation et les lenteurs de Brunswick, commençaient à craindre que ces belles espérances ne fussent trompées dans la suite de la guerre. J'ai toujours du louche dans cette aventure-là, mandait le prince

1 Fersen, II, 360-361, 370, 377.

» Mém. partie, 1816, II, 224-225.

de Condé à son fils, et je crois qu'elle finira encore plus mal ; il y a une main invisible qui retient et empêche de tenter des succès plus que certains*. On avait cru que la reddition de Longwy et de Verdun entraînerait la soumission du pays entier et la défection des troupes de ligne. On oubliait que ni Longwy ni Verdun ne s'étaient rendus au premier coup de canon. Partout les officiers émigrés sollicitaient leurs camarades, restés fidèles à la nation, de se joindre à Tarmée des alliés ; partout ils éprouvaient un refus. Un ami de Lavergne le priait d'ouvrir les portes de Longwy au duc de Brunswick en ajoutant qu'un pareil zèle ne resterait pas sans récompense; Lavergne lisait la lettre aux corps administratifs. Le baron de Fumel écrivait à Custine que, s'il livrait Landau, les princes le maintiendraient dans son grade de lieutenant-général et rétabliraient ses affaires personnelles; Custine faisait imprimer la lettre et la distribuait à profusion dans son camp. Les soldats, rapporte Dampmartin, se resserraient autour des enseignes nationales et les habitants cherchaient un refuge loin de leurs foyers. On nous avait assuré, dit Garaman, que la population s'empresserait d'aller au-devant de nous, mais on nous faisait un accueil peu encourageant, et je reconnaissais les progrès de l'esprit révolutionnaire. « Nos compatriotes, raconte Las Cases, ne nous témoignaient que de l'éloignement et de la répugnance; quelques seigneurs châtelains ou autres venaient nous joindre, mais la masse entière de la population fuyait à notre approche; on nous considérait hostilement avec l'œil du reproche et le silence morne de la réprobation. Un jour, on nous logea dans une assez belle maison, à Etain; tous les propriétaires avaient disparu, à l'exception de deux jeunes demoiselles très jolies. Nous voulûmes faire les aimables. Messieurs, dit assez aigrement l'une des deux amazones, nous sommes restées parce que nous nous sentons le courage de vous dire en face que nos prétendus sont en armes contre vous, et qu'ils ont nos vœux

* Condé au duc de Bourbon, 31 août (De La Bouletière, L'armée de Condé, 1869, p. 6).

moins autant que nos cœurs. Nous allâmes nous r ailleurs *. »

invasion prussienne, annoncée depuis le mois de , n*ayait entamé la frontière française que le 49 août; avait pris Longwy quatre jours plus tard ; elle vede s'emparer de Verdun (2 sept.). Mais celui qui la B;eait ne se méprenait pas sur Timportance de ces jès et ne partageait pas la confiance excessive qu'ils âraient à son entourage. L'armée de Sedan et celle ietz que Brunswick avait séparées Tune de l'autre, ent encore intactes et pouvaient se rejoindre par un : détour. Les Autrichiens, il est vrai, observaient e et l'autre : Glerfayt se rapprochait de Stenay; enlohe-Kirchberg investissait Thionville et envoyait partis de cavalerie aux environs de Melz. Mais ni fayt ni Hohenlohe-Kirchberg n'étaient assez hardis 3sez forts pour tenir en respect les généraux fran- . Dumouriez, laissant Glerfayt s'établir aux environs tenay, allait quitter Sedan et, à tire d'aile, occuper principaux défilés de l'Argonne, Grandpré et les .les. Kellermann, laissant Hohenlohe-Kirchberg blo- • Thionville, allait quitter le camp de Frescaty et, Toul et Bar-le-Duc, se porter lentement au sud de ^onne à la rencontre de son collègue. Après diverses péties et grâce aux fautes de l'adversaire, les deux ées devaient faire leur jonction à la veille même de ►urnée qui décida de Tissue de la campagne. Vainet Dumouriez fut forcé dans son poste de Grandpré. lement son armée fut saisie d'une terreur panique, aswick perdit un temps précieux; ses troupes s'emrbèrent dans les routes de l'Argonne, et, comme les lois se traînant vers Pultava pour y trouver leur ite, les Prussiens arrivèrent devant le tertre de ny, diminués, dégoûtés de la guerre, épuisés par les

[jottre de Témigré d'Allebrade à Lavergne {Monit. du 2 sepre) ; lettre de Custine (Monit, du 18 août) ; Dampmartin, Mém,^ Ôaraman, Mém,^ 13 ; Las Cases, Mémorial^ III, 109, et V, 227 ; Montrol, Hist. de Vémigr,, 110.

marches^ les maladies et la faim, n suffisait de faire j à un pareil adversaire, et le 20 septembre, lorsque s' gagea la plus violente canonnade qu'on eût enlen depuis longtemps, Tarmée française tint bon et perse ne Iftcha pied. A vrai dire, la victoire fut indécise, i dans leur situation, les Prussiens devaient la gag ils étaient donc battus, et Tadversaire leur deve supérieur par le nombre et par les ressources do disposait dans sod propre pays, il ne leur resta qu*a se retirer.

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