DEUXIÈME PARTIE
Saint Antoine est dans la chapelle, entre les trois Vertus tlirolo^'ales. (Jn entend un grand rire, i.e Diable parait, terrible, hideux, velu, — la bouche garnie de défenses comme un sanglier, et des llammes violettes lui sortent des ypux. L'Orgueil se redresse, l'Knvie î-iflle, la Luxure se cralte les reins, l'Avarice tend la main, la Colère hurle, la (iourmandise fait claquer ses mâchoires, la Paresse soupire.
LE DlAiJLL
Ah ! je vous enfermerai dans la Gélienne et je vous fouetterai avec les cupidités d'un autre monde pour ranimer vos forces éteintes! Ky a-l-il [)lus...
LES PÉCHÉS, tous à la fois.
C'est l'Orgueil qui Ta sauvé! nous l'allions prendre !
LA LUXURE
Elle glace les cœurs sous des résolutions vertueuses î
L'AVARICE
Elle jette au \ent mes trésors !
LA COLÈRE
Elle a inventé la clémence !
LA GOURMANDISE
Elle a institué le jeûne!
LA PARESSE
Son pied me frappe...
L'ENVIE
Elle me repousse! Je m'agite continuellement à courir dans son ombre !
L'ORGUEIL descend une marche de la chapelle, tourne la tête sur lépaule, enlreferme ses paupières et répond :
T'ai-je jamais supplié de me suivre, toi Envie? Pourquoi viens-tu sucer à ma poitrine le venin qui la gonfle? Cela te ranime, avoue-le! Tu te délectes, Avarice, à frotter tes regards sur la dorure de mes
rUK.MIKHK VKHSION
j);il;ii>^, — ot c'est moi, Colèr»», qui fais poihm'i- 1rs taml>oiirsl Ij^noi'os-lii donr, (lomniandisc iinlx'cilr, Ir^ illusions que je le doiiiK' ? ,!(' cisrle t«'s j>lal>. je réj^ale les parasites! A moi les di'lis de iiian^eailles, les paris de boire dont on crève, et la criianlé du goinlVe qui digère!
LES PKCIIKS Ah! comme elle se vanle! comme elle bavarde!
LOKGLi:iL
Mais loi, Luxure, lu me devrais cliérii!
.remplis le ('omii" des patriciennes, et c'est là ce ce qui l'ait à leur sein ce majestueux mouveuK'nt si placide et si beau. J'ai la soie (jui bruit, le bracelet qui sonne, la chaussure qui ciacjue, la toilette éhontée, l'œil ouvert et l'àpre excitation que vous envoie l'insolence des altitudes. Je suis Taudace! je te pousse aux aventures! Toutes les i};Mominies se sèchent à mon loyer... Enlends-tu hennir d'orgueil les prostitutions triomphantes?
LES PÉCHÉS VA] ! qu'imj)orte. nous soulVrons, nous autres !
LKNVIE
Non! Père! c'est moi (ju'il faut j)laindre. Mes ongles sont usés : aiguise-les!
LA GOURMANDISE
Me voilà pleine jusqu'à la gorge ! — La peau du ventre me crève. Mais j'ai toujours faim, j'ai toujours soif ! Imagine quelque chose qui soit en dehors des nourritures et même de la création!
L'AVARICE
J'ai pourlant ravagé la terre, percé les montagnes, égorgé les animaux, abattu les forêts et vendu tout ce qu'il y avait à vendre : le corps et l'àme, les pleurs et le rire, le baiser, l'idée! Oh! si je pouvais attraper les rayons du soleil pour les fondre en pièces d'or !
LA COLÈRE
Frotte-moi, ô Père, avec un vinaigre distillé par la Haine. Car je tombe de langueur au sourire de la Luxure, ou bien aux séductions de l'Avarice. . Que je casse ! que je broie ! que je tue ! Il me semble que j'ai l'Océan dans ma poitrine. Des fureurs s'y entre-choquent, et je frémis comme la falaise au battement des marées.
LA PARESSE, bàillanf.
Sur un mol édredon... au souffle d'une brise... en bateau... ne faisant rien... luih... hâh !
Elle s'endort.
IM5KMIi:iîK VI.IISION fOI
LA i.rxLiu:
Je voudrais, coiniiic dans un j;,()n(rr(' i{iii nt'ii linirail, sonlir ((iie je descends continiudlomenl, dans la volupté... On esl-cdie, celto chose (jn'il nie semble poursuivre à lrav<M's la possession? Car j'entrevois, au tond du plaisir, comme un vai;ue soleil dont les rayons m'éblôuissent et dont la chaleur m'cnlhimme.
Oh 1 si j'avais, pour palper, des maitis sur tout mon cor[)s ! si j'avais pour baiser, des lèvres au bout des doigts!
LH DIABLE
Ne criez pas si haut! Travaillez toutes ensemble! Aidez- moi !
Désignant saiut Antoine.
Faites éclore en sa pensée des imaginations nouvelles, et il aura un désespoir atroce, des déchirements de convoitise, des rages d'ennui! Qu'il passe des langueurs de la Paresse dans les frénési(»s de la Colère ! Qu'il s'aiïame tout à coup devant des festins s'illuminant, (|u'il se traîne en rut sur les planches de sa caban(% (ju'il se compare aux heureux et qu'il exècr(^ le monde! Qu'il s'exalte dans la pénitence et (ju'il éclate d'orgueil! Qu'il soit à vous! qu'il soit à moi! Allez! convoquez les démons, vos fils et vos petits-fils, avec toutes les
lièvres, les fantaisies délirantes et les vastes amertumes.
Le Diable se retire au fond de la scène, s'asseoit sur la Paresse, pose la Luxure entre ses jambes et déploie, comme une chauve-souris, ses grandes ailes verdâtres, où les autres Péchés viennent s'abriter.
L'Orgueil, par derrière, passe la tête sur son épaule et le baise au front.
ANTOINE, entre les Vertus.
Reviendront-elles?