VIII PREFACE
tiire du dernier est menue, tatillonne, difficultueuse, tourmentée de ratures, autant celle du premier est large, copieuse, et comme couchée d'un Irait sur le papier. Les corrections elles-mêmes sont aussi lisibles que le texte, et Taspect des pages donne une impression d'allégresse, de facilité, de légèreté et de sûreté de main qui réjouit les yeux.
Qu'advint-il de cette œuvre conçue et exécutée avec une telle ferveur? Nous le savons par les Souvenirs littéraires de Maxime Du Camp. Flaubert, sitôt le Saint Antoine achevé, avait convoqué Du Camp et Bouilhet pour une lecture qui dura quatre jours consécutifs, sans autres répits que les heures des repas et du sommeil. En ouvrant son manuscrit, il leur aurait dit : « Si vous ne poussez pas des hurlements d'enthousiasme, c'est que rien n'est capable de vous émouvoir!... » Hélas! ils ne hurlèrent point d'enthousiasme. Bouilhet, après en avoir conféré avec Du Camp, déclara brutalement à leur ami : « Nous pensons que tu dois jeter cela au feu ! » Sur quoi, Flaubert, écrasé, aurait poussé un véritable cri de douleur*.
Et pourtant le verdict de Bouilhet est, en partie, justifiable.
1. Cf. Maxime Du Co-xn^^ Souvenirs littéraires, I. p. 421 et suiv.
IMIEFACK IX
11 est nianitVslc (juc Fhiuborl, en r< nvanl celte prcniir're ébauche, n'avait nulleini'iit sonjxé au lecteur. D'un bout à Taulro, il se lâche en expansions lyriques, qui liiiissent par devenir fatigantes pour tout autre que })our lui. Outre les longueurs, et une composition assez dilTicih^. à démêler, il y avait des fautes de goût criantes, une ^losse cou- Knir romantique qui datait déjà, un manque d'équilibre choquant. IJref, le manuscrit, dans l'état, était im|)ubliabIo. Mais le vouer au feu, c'était aller vraiment un peu loin. i)n s'étonne du jugemont radical et, en somme, i)eu intelligent de Louis Bouilhet. Peut-être lui et Du Camp étaientils excédés par ces trente-six heures de lecture, peut-être encore la déclamation rontlante de Flaubert avait-elle exagéré jusqu'au ridicule les effets d'un style déjà très monté. Cela est plus que probable. Néanmoins les deux censeurs restent sans excuse de n'avoir pas senti la richesse et la fécondité de ce chaos, d'avoir condamné sans appel des morceaux absolument parfaits de facture, comme l'épisode d'Hélène et de Simon le Magicien, celui d'Apollonius de Tyane, et combien d'autres !...
<Juoi qu'il en soit, Flaubert, la mort dans l'àme, se rendit à leurs raisons. 11 aurait même accepté de leurs mains — si l'on en croit Du Camp — le sujet de Madame Bovary^ choisi tout exprès pour