LES PYGMÉES
Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde, comme de la vermine sur la bosse d'un
dromadaire. On nous brûle, on nous noie, on nous écrase, et toujours nous reparaissons plus vivaces et plus nombreux, terribles par la quantité.
LES CYNOCÉPHALES, qui, couverts de poil, vivent dans les bois d'une façon désordonnée.
Nous grimpons aux arbres pour super les œufs, nous plumons les oisillons et nous posons leur nid sur notre tête en manière de bonnet. Malheur à la vierge qui va seule aux fontaines!
Hardi! compagnons! faisons claquer nos dents blanches, agitez les feuillages!
ANTOINE
Qui donc me souffle à la figure ce parfum de sève oii mon cœur défaille?
Et il aperçoit :
LE SADHUZAG, grand cerf noir à la tête de bœuf, qui porte, entre les oreilles, un buisson de cornes blanches.
Mes soixante-douze andouillers sont creux comme des flûtes. Je les courbe et je les redresse... tiens !
11 fait remuer son bois en avant et en arrière.
Quand je me tourne vers le vent du sud, il s'en échappe des sons qui attirent à moi les bêtes ravies. Les serpents s'enroulent à mes jambes, les guêpes
PUKMIIKI-: \KflSION 153
se collont à mos iiarmos et les pcriocjucts, les coIoiîiIm's et l«'s ibis so tiennent iKMclirs sur inos rameaux... Kcuule !
Il renverse son bois, d'où sort une musique ioelTable. ANTOINE
Quels sonsi mon cipur se détacho! il vibre! cette mélodie va l'emporter avec elle!
LE SADIIUZAG
Mais quand je me tourne vers le nord et que j'incline mon bois plus loufTu qu'un bataillon de lances, il en part une voix terrible, et les forets tressaillent, les cascades remontent, les lotus s'éclatent, la terre tremble et les herbes se hérissent comme la chevelure d'un lâche... Ecoute !
11 baisse en avant ses rameaux, d'où sort une musique épouvantable.
ANTOINE
Ah! je me dissous, et tout ce qu'il y a dans ma tête s'en arrache et tourbillonne, comme des feuilles d'arbre dans un grand vent !
LA LICORNE, caracolant autour de lui.
Au galop! au galop! J'ai les sabots d'ivoire, les dents d'acier, la tète couleur de pourpre, le corps
couleur de neige, et la corne de mon front est blanche par le bas, noire au milieu, rouge au bout.
Je voyage de la Ghaldée au désert Tartare, sur les bords du Gange et dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches; je cours si vite que je traîne le vent.
Je frotte mon dos contre les palmiers, je me roule dans les bambous. D'un bond je saute les fleuves, — et quand je passe par Persépolis, je m'amuse à casser, avec ma corne, la figure des rois qui sont sculptés sur la montagne.
LE GRIFFON, liou à bec d'aigle, garni d'ailes blanches, avec le corps noir et le cou bleu.
Moi, je sais les cavernes où ils dorment, les vieux rois ! Ils sont assis sur leur trône, couronnés de la tiare et vêtus d'un manteau rouge; — une chaîne qui sort de la muraille leur tient la tête droite et leur sceptre d'émeraude est posé sur leurs genoux. Près d'eux, dans des bassins de phorphyre, des femmes qu'ils ont aimées flottent avec leur robe blanche, sur des liquides noirs. Leurs trésors sont rangés dans des salles, par losanges, par tas, par pyramides. 11 y a des lingots plus longs que des mâts de navires, des cages pleines de diamants, des soleils en escarboucles.
Debout sur les collines chenues, la croupe adossée contre la porte du souterrain, et la griffe en l'air, j'épie de mes prunelles flamboyantes ceux
qui voihliMifiil venir. C'est un piiys liiaiicliàtn», (oui plein do précipices, iminohile ««t i-ava^^é. I^e ciel noir s'éleud sur la vallée où les us>ement5 (.les voyageurs s'égrènent m poussière... Je t'y conduirai, Antoine, et les portes d'elles-mêmes s'ouvriront : lu liumeras la va[»t'ur chaude des mines, lu descendras dans les souterrains.
.VNTOINE
Oh ! non ! non ! c'est comme si la terre m'écra» sait! j'étoulfe...
11 relève le front vers le ciel.
LK PHÉNIX, qui plane, s'arrête: il a de grandes ailes d'or^ des rayons lui sortent des yeux.
Je traverse les firmaments, j'effleure les plages où je vais becquetant des étoiles, et je trottine, du bout de mes pattes, sur la voie lactée, comme une poule qui saule parmi des grains d'avoine.
Quand je veux dormir, je me couche dans la lune, en courbant mon corps selon sa forme ovale. D'autres fois, je la prends à mon bec et, a grands coups d'aile, je la traîne par les espaces. C'est alors qu'elle court si vite, descendant les vallées, sautant les ruisseaux, cabriolant sur les bois, comme une chèvre qui vagabonde dans la vaste plaine bleue.
Mais quand la tlamme des soleils ne peut plus
réchauffer mon sang appauvri, je vais dans l'Yémen prendre de la myrrhe fraîche, dont je compose un nid funèbre. Alors je ferme les pluçaes et je me mets à mourir.
La pluie d'équinoxe qui tombe sur ma cendre la mêle au parfum tiède encore. Un ver apparaît, il lui pousse des ailes, il s'envole : c'^st le Phénix, fils ressuscité du Père... Des astres nouveaux s'épanouissent, un soleil plus jeune éclate, et les sphères paresseuses recommencent à tourner.
Le Phénix voltige en faisant des cercles enflaoïmés; — Antoine ébloui abaisse ses regards sur la terre, et d'autres animaux apparaissent, bêtes cornues, monstres ventrus.
LE COCHON
Je suis malade ! Comme je souffre ! qu'ils me tourmentent !... Oh! là ! là !... hah! hah! hah !
Il court de côté et d'autre.
Je suis brûlé! asphyxié! étranglé! je crève de toutes les façons ! On me tire la queue, on me pince le ventre, on m'écorche le dos, et j'ai un aspic qui me mord la verge !
ANTOINE, pleurant.
Mon]"pauvre cochon ! mon pauvre cochon !
i'iu:Mii;iii: \i;um()N i.-j
1,E HASIIJC. f^Mganl»'8(|U»' sorpent violet, à cn'ir trilnlx'f s'avance droit en l'air.
INonds pirtlc 1 In va^ tomber dans m.i mioiile ! .Ii; suis le Dcvoralcur universel, le lils des volcans nourri de lave et de soude ! Les l'ocliers où je me {)ose éclatent, les arbres où je m'enroule s'enllamnienl, la ^lace se fond h mes regards et, quand je passe par les cimeti(>res, les os des morts se mettent à sauter dans bnir sépulcre, comme des cbàtai^nes dans la [)oèle. .lai bu la rosée des [)rairies, la sève des plantes, le sang des betes. Je bois du feu. Le feu m'attire. 11 faut ([ue j'avale ta moelle, que je pompe ton cœur. J'ai deux dents, une eu baut, une en bas. Tu vas sentir comme elles pincent î
Les serpents sifflent, les botes féroces aboient. On entend bruire des mâchoires, des gouttes de sang pleurent.
LE MAUTICIIORAS, lion de couleur cinabre, à figure humaine, avec trois rangées de dents rouges, une queue de scorpion et des yeux verts.
Je cours après les bommes. Je les saisis par les reins et je leur bats la tête contre les montagnes pour en faire jaillir la cervelle. Je sue la peste, je cracbe la grêle. C'est moi ([ui dévore les armées, quand elles s'aventurent dans le désert.
Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillées en scie, et ma queue que je dresse, abaisse et contourne, est bérissée de dards que je lance
à droite, à gauche, en avant, en arrière... tiens! tiens !
Le Martichoras jette les épines de sa queue qui se succèdent en fusées. Antoine, immobile, au milieu des animaux, reste à écouter toutes ces voix et à regarder toutes ces formes.
LE GATOBLÉPAS, buffle noir, avec une tête de pourceau tombant jusqu'à terre et rattachée à ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé. Il est vautré tout à fait et ses pieds disparaissent sous l'énorme crinière à poils durs qui lui couvre le Visage.
Gras, mélancolique, farouche, je reste ainsi continuellement, à sentir sous mon ventre la chaleur de la terre.
Mon crâne est tellement lourd qu'il m'est impossible de le porter, je le roule autour de moi, lentement, et, la mâchoire entr ouverte, j'arrache avec ma langue des herbes vénéneuses arrosées de mon haleine. Une fois même je me suis dévoré les pattes, sans m'en apercevoir.
Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont morts. Si je relevais mes paupières, mes paupières roses et gonflées, tout de suite tu mourrais.
ANTOINE
Oh! oh!... celui-là... a... a!
Eh bien!... si j'allais avoir envie de les regarder, ces yeux? mais oui, sa stupidité féroce m'attire I
rUEMlKUi: NLltSlo.N I.V.»
je tremble I... Oli ! (jueUjue ('[i()S<' d irrésistible m'entraîne à des profondeurs pleiiifs d'épouvante!
Et il voit venir <los niirsin^, des dauphins, des poissons qui marchent droits sur leurs barbes, de grandes huîtres qui bâillent, des seiches crachant une liqueur noire, des cétacés soufflant l'eau \):\r leurs évents, des cornes d'Aiumou se déroulant comme des câbles et des quadrupèdes glauques qui balancent sur leur tête des <:oém()n> humides. Des pliosphorescenees verdAtres scintillent autour des nage(»irGs, au bord des ouïes, sur la crête des dos, encerclent des valves rondes, pendent A la moustache des phoques, on traînent par terre, comme de grandes lignes d'éinerau<les i|ui >'entrccroisent.
LES BÊTES DE LA MF.ll, respirant bruyamment.
Le sable de la roule a sali nos dcailles et nous ouvrons la gueule, comme des chiens hors d'haleine.
Nous t'emmènerons, Antoine, tu viendras avec nous sur les lits de varechs, par les plaines de corail qui frissonnent au mouvement régulier des vagues profondes. Tu ne sais pas nos immensités liquides. Des peuples divers habitent les pays de Tocéan. Les uns sont au se» jour des tempêtes. D'autres nagent en plein, dans la transparence des ondes froides, aspirent par leurs trompes l'eau des marées qui refluent, ou portent, sur leurs épaules, le poids des sources de la mer. Semblables à des soleils découpés, des plantes toutes rondes abritent des animaux endormis. Leurs membres pous-
sent avec les roches. Le mollusque bleuâtre fait palpiter son corps inerte comme un flot d'azur.
Nous n'entendons d'autre bruit que le bourdonnement éternel des grandes eaux et nous regardons au-dessus de nos têtes passer la carène des navires, comme des astres noirs qui glissent en silence.
ANTOINE
Oh ! oh ! je ne distingue plus. . .
Et à mesure que saint Antoine considère les animaux, il en survient de plus formidables et de plus monstrueux encore : le Tragelaphus, moitié cerf et moitié bœuf; le Phalmant couleur de sang, qui fait crever son ventre à force de hurler; la grande belette Pastinaca, qui tue les arbres par son odeur; le Senad à trois têtes, qui déchire ses petits avec sa langue; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par derrière et dont les génitoires sont à rebours; le serpent Aksar de soixante coudées, qui épouvanta Moïse; le chien Cépus, dont les mamelles distillent une couleur bleue; le Porphyrus, dont la salive fait mourir dans des transports lascifs; le Presteros, qui rend imbécile par le toucher; le Mirag, lièvre cornu habitant des îles de la mer.
Il arrive tout à coup des rafales hurlantes pleines d'ana- •tomies merveilleuses. Ce sont des tètes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des cous de cheval terminés par des vipères, des grenouilles velues comme des ours, des hiboux à queue de serpent, des pourceaux à gueule de tigre, des chèvres à croupe d'âne, des caméléons grands comme des hippopotames, des poulets à quatre pattes, des veaux à deux têtes dont l'une pleure et l'autre beugle, des fœtus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme des toupies, des grappes d'abeilles se désenfilant comme des chapelets, des aloés tout couverts de pustules roses, des ventres ailés
PHEMIKRI': VKMSIoN 101
qui voltigent comme des moucherons, des corps de femme ayant â la place du vis*«f;e une fleur de lotus épanouie, et des carrasses gigantesr|iie-i faisant rrier leurs articulations blanches, et des végétaux dont la st've sous l'écorce palpile comme «lu sang. (le> «nin»'*raux dont les facettes vous regardent comme «les yeux, des polypes s'accrochant par leur bras, contractant leurs gaines, ouvrant leurs porcs, se gonflant, se développant, s'avancant.
Et ceux qui i»nt passé reviennent, ceux qui ne ?ont pas venus arrivent. Il en tombe du ciel, il en sort de terre, il en dégringole des rochers. Les Cynocéphales aboient, les Sciapodes se couchent, les Blemmyes travaillent, les Pygmées disputent, le>; As!on)i sanglotent, la Licorne hennit, le Martichoras rugit, le Griiïon pialfe, le Basilic siffle, le Phénix vole, le Sadhuzag pousse des sons, le Catoblepas soupire, la Chimère crie, le Sphinx gronde. — Les bt'tes marines se mettent à palpiter des nageoires, les reptiles à souffler leur venin, les crapauds à sautiller, les moucherons à bourdonner; — les dents claquent, les ailes vibrent, les poitrines se bombent, les grilles s'allongent, les chairs clapotent. 11 y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou, d'une seule bouchée, s'entredévorent: — tassés, pressés, étouffant par leur nombre, se multipliant à leur contact, ils grimpent les uns sur les autres. Et cela monte en pyramides, faisant un ' tas complexe de corps divers, dont chacun s'agite de son mouvement propre, tandis que l'ensemble oscille, bruit et reluit à travers une atmosphère que rayent la grêle, la neige, la pluie, la foudre, où passent des tour billons de sable, des trombes de vent, des nuages de fumée, et qu'éclairent à la fois des lueurs de lune, des rayons de soleil, des crépuscules verdàtres.
Le sanp; de mes veines bat si fort qu'il va les rompre. Mon Ame déborde par-dessus moi ! Je voudrais m'élancer. m'enfuir au dehors. Moi aussi je suis animal, la vie me ^q'ouille au ventre.
J'ai envie de voler dans les airs, de nager dans les eaux, de courir dans les bois. Oh! comme je serais heureux si j'avais ces robustes existences sous leurs cuirs inattaquables! Gomme je respirerais à l'aise sur ces vastes envergures î
J'ai besoin d'aboyer, de beugler, de hurler! je voudrais vivre dans un antre, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, — et me diviser partout, être en tout, m'émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sous les formes, pénétrer chaque atome, circuler dans la matière, être matière moi-même pour savoir ce qu'elle pense...
LE DIABLE, fondant sur saint Antoine, Taccroche aux reins par ses cornes et remporte avec lui en criant :
Tu vas le savoir ! je vais te l'apprendre !
LE COCHON, cabré sur ses pattes, regarde saint Antoine disparaître dans les espaces.
Oh ! que n'ai-je des ailes, comme le cochon de Olazomène !