AN TOI NT
Les soleils s'usent donc?
U: DIAULK
Les soleils, mais pas la lumière (pii est en eux! La forme périt, la suhslancc est élernelle. A la dissolution de Thomme, quand se défait d'un seul coup cet assemblage momentané, tous les éléments qui le composaient reparlent libres, et des mondes à rinfini s'organisent... iN 'as-tu pas reconnu des voix dans le frémissement des roseaux? Les chiens qui hurlent ne te parlent-ils pas de tes amis morts?
Ils montent toujours.
Comme nous allons! quelle étendue!
Li: DIABLE
Tu ne la soupçonnais pas si vaste, hein? Mais quand lu remuais ton bras, savais-tu comment? et quand s'avançait ton pied, savais-tu pourquoi? La fiente de ton cochon poudroyant au soleil, avec les scarabées verts qui bourdonnaient à l'enlour, suffisait tout comme Dieu à torturer ta pensée, l'inli-
166 LA TENTATIOiN DE SAINT ANTOINE
niment petit n'étant pas plus facile à comprendre que r infiniment grand. Mais par-delà l'intelligence humaine, il n'y a plus ni ce qui est grand ni ce qui est petit, car l'illimité n'a pas de mesure, l'éternité n'a point de durée. Dieu ne se classe pas en parties.
Si le plus imperceptible des brins de la matière te découvre un aussi vaste horizon que l'ensemble des choses, c'est qu'il y a, dans l'un comme dans -i l'autre, un insaisissable abîme qui les fait pareils. Or, il n'y a pas deux infinis, deux dieux, deux unités : il y a Lui, et c'est tout!
ANTOINE
Comment? tout! Dieu est partout, alors?... il est donc dans l'abstraction de ceux qui pensent, dans la passion de ceux qui souffrent, dans l'action de ceux qui font? Assiste-t-il à tout cela? est-il tout cela?... cette partie de moi où je n'ai jamais pu entrer, c'était donc lui!... Oh! montons!... plus haut! encore!... tout au bout!
Le firmament s'élargit, les étoiles se touchent. LE DIABLE
Les vois-tu, les innombrables feux du ciel? constellations, météores, astres qui durent des myriades de siècles, étoiles d'un jour! Chacun tourne, chacun brille, et c'est le même mouvement, la même lumière! Le sang de l'homme palpite dans
PKKMIIihK VKKSIÔN 167
son cd'iir et i;onll<» les veines de ses |)i«MN. Le soiirile »ie hieu circuli» parmi les mondes, et les (•onlinj;enees de ces mondes, comme les ^^outlos de Ion san}4, sont tontes pareilles en tant (jne j)arties du même loul, loraK'es elles-nit^mes d'autres parlicules et ainsi de suite et touj(Hirs. La houtrée d air qui passe maintenant par tes narines, est le lésultat com[)lexe de mille créations disparues. La pensée qui te survient, a été conduite jusqu'à loi par des voyages dans l'espace, plus longs que n'est distante de tes yeux la dernière de ces étoiles. ('i« (jue chaque homme a songé, depuis qu'il existe des hommes, y a conlrihué pour quelque chose, et toute la matière, tout l'esprit, tout ce qui a paru, tout ce qui est, fini, infini, forme et idée, se lient, se confondent, s'engendrent.
N y a-t-il pas des choses inertes qui sont comme animales, des âmes végétatives, des statues qui rêvent et des paysages qui pensent.\.. Un rythme mystérieux pousse à la danse éternelle tous les atomes remués, — les corps, à travers leur existence et leur trépas, ne faisant que poursuivre leur rentrée dans la poussière, d'ofi ils sont sortis, 1 "àme avec ses extensions sans fin, n'aspirant (|u'à retourner en Dieu d'où elle est venue.
ANTOINE
Oh! c'est donc pour cela que j'ai souvent des envies d'être mort, et que je cherche à me rappeler si je n'ai j)as vécu dans d'autres mondes.
LE DIA.BLE
Mais la matière n'est pas d'un côté, l'esprit de l'autre; car il y aurait un infini de matière et un infini d'esprit, deux infinis qui par conséquent seraient bornés, d'où il n'y aurait plus dïnfîni. Il n'existe point d'atome plus grand l'un que l'aulre, ou il n'y a pas d'atome. Mais, puisque la substance contient les modes et que les choses sont en Dieu, oii est donc la différence qui se trouve dans les parties de ce tout, entre le corps et Tàme, la matière et l'esprit... le bien et le mal?
Les ailes du Diable s'élargissent; ses cornes s'allongent. ANTOINE
Comme nous allons! Gomme nous allons! Je suis aspiré par en haut! Je vois les planètes audessous de moi!... 11 n'y a plus rien!... est-ce le vide?
LE DIABLE
Non ! car rien n'est pas !
Ils montent toujours.
ANTOINE, défaillant.
Irai-je incessamment? Où donc est le but?...
PHFMII'.HK VF.IISION 160
Li: DIAIU.i;
En soi! ('ar, si nvant que lu romontos dans les causes, de si loin que tu tires les genèses, il faudra loujrfiirs (|ue tu en viennes à la lin à une caus(» pr«Mnière, à un princi[)e antérieur, à un Dieu incrét'. Mais l'abstraire de la Création, alin de mieux ex[)liquer cette création, est-ce l'expliquer davantage? Kt il reste maintenant aussi incompréhensiMi» hors d'elle, que la Création tout à riuHire l'étnit sans lui.
La mélodie d'une lyre, ce n'est pas l'air mis en mouvement, ni la vibration des cordes, ni le son des notes : elle résulte de tout cela et elle le cause. Tu ne sépareras pas plus la mélodie de la lyre de ses cordes ni de ses notes que tu ne disjoindras le créateur de la créature, le Uni de l'inlini, l'attribut de la substance. La mélodie se fait en vertu d'un ordre qui est en elle... d'où elle n'est pas libre. Dieu existe en vertu de lui-même, en dehors de quoi il ne peut être, et alors il n'est pas libre.
.VNTOINE
Pas libre, le Tout-Puissant! lui qui est le maître !
LE DIABLE, ricanant.
Pourrait-il s'anéantir?... Peut-il faire qu'autre chose que lui soit Dieu, ou devenir autre chose?
ANTOINE
Cependant., pense.
il gouverne, il punit et il récom-
LE DIABLE
D'après l'ordre, mais qu'il n'a pas volontairement posé, puisque c'est en vertu de cet ordre qu'il existe. Par cela seul qu'ils sont, les faits en amènent d'autres, que l'on appelle ordinairement leurs conséquences : telle action en occasionne une^ seconde qui en produit une troisième; d'où un( quatrième, une centième, et sans qu'il soit possibl( d'en arrêter une seule.
L'homme qui commet le mal en reçoit plus tard] le châtiment; mais que sais-tu s'il ne sera pas] récompensé par la suite d'avoir été puni autrefois ?j Dieu n'est pas plus libre de ne point punir le mal] que tu n'es libre d'avoir l'idée qu'il le doit„ Ton] âme contient Dieu puisqu'elle le pense. — Com-j ment pense-t-elle ? C'est par Dieu ! Mais rinfinij ne peut se tenir ailleurs qu'en soi-même. Dieu vil dans la vie, se pense dans la pensée. Puisque tid es, il est en toi, dès l'instant que tu le comprends :J tu es en lui, il est toi ; — tu es lui, — et il n'y qu'Un.
ANTOINE
Il n'y a qu'Un ! il n'y a qu'Un ! J'en suis donc ! je fais partie de Dieu, moi ! Mon corps est de la]
piu:mii:iik nkusion m
lualicTtî «l(î toult' iiialierc: mon esprit Jt» l'essonce «le tout esj)ril. — mon ànie est toute l'àme ! Immortalité, étomlue, j ai loul cela, je suis cela: .le me ^<'ns Siihslancc ! .le ^ni^ l*ensee!
Le Diable sàrrHe. planant immobile dans l'air. Le sourde de sa poitrine, «jui secouait saint Antoine à bonds inéfjanx, sa{)aise. il lâche les mains. Antoine se lient, seul, de lui-même, sur ses cornes.
Ll je n'ai pins penr à présent, non! Mr voilà calme et immense comme rinlini ipii m'enveloppe.
LE DIAHLE
C'est dans cet infini (|ue se meuvent les clioses! Ouand lu écoutais tantôt la musique des sphères, « e n'étaient pas les sphères qui tournaient, mais -Il toi que se passait celte harmonie. Quand tu t'épouvantais de rahîme, c'était toi seul qui faisais lahîme par l'illusion de ton esprit imairinant alors des distances dans l'étendue et croyant apercevoir <les degrés dans ce qui n'a pas de mesure. Ces clartés même où tu te dilatais joyeux, qui te dit qu'elles sont?
Le regard du Diable se creuse et tourbillonne comme un gouffre. Antoine, épeidu, se penche vers lui et il se met à descendre de marche en marche sur les andouillers de ses cornes.
Qui te dit qu'elles sont ? Peux-tu voir avec d autres yeux quêtes yeux, et s'ils se trompent, si
ton âme pose tout et que cette âme soit mensonge, que deviendra la certitude de ce qui est posé? que seras-tu? qu'y aura-t-il ? Pendant le sommeil de la vie, rhomme comme un dieu engourdi, sent confusément qu'il rêve. Mais si jamais ne venait le réveil ? si tout cela n'était qu'une dérision? qu'il n'y eût que néant ? Ah ! ah ! tu ne conçois pas que le néant puisse être? Mais si c'était l'absurde au contraire qui fût le vrai? Y a-t-il même quelque chose de vrai ? On ne prouve rien, et quand même on prouverait tout, jamais une preuve n'existe que par rapport au monde qu'elle concerne et à l'intelligence qui la perçoit. Et si ce monde lui-même n'est pas, si cet esprit n'est pas ? Ah ! ah ! ah !
ANTOINE, suspendu dans lair,. flot'e en face du Diable et touche son front avec son front.
Mais tu es, toi... pourtant... je te sens!
LE DIABLE ouvre la gueule.
Oui, j'y vais! j'y vais!
Le Diable ouvre les bras. Antoine avance les siens. Mais, dans ce geste, sa main frôlant sa robe heurte son chapelet. Il pousse un cri et tombe.
Il se retrouve devant sa cabane étendu tout à plat, sur le dos, immobile.
Il fait nuit, et les deux prunelles du cochon luisent dans l'ombre; — peu à peu cependant, saint Antoine se ranime, il se relève à demi, il palpe la terre à l'entour, il regarde.
rilKMIKIU: VKUSION 173
AM<>i\i; (lommont ?... Ik\Ii !
II retombe en bâillant, ri il reste les paupi(>res grandes ouvertes à contempler, d un air stupide, les décombres de la chapelle.
Tiens, le coclion ! je le croyais mort I... pourquoi cela?... je ne saisi... mon cœur ne bat plus! Il nm semble que je suis comme ces pierres, ou plutôt comme une citerne vide, avec des ronces b3ut autour... et au fond une grande tache noire.
D'où viens-je?... où ai-jeétd?
Quand je chercherais, que je me fatiguerais, |>uis(juc je ne peux pas! puisque c'est plus fort (juo ma force !
Il pleure.
Je ne comprends rien à tout cela, moi !
La silhouette du Diable réapparaît.
Si je priais? mais j'ai déjà tant pri«' ! Si je travaillais plutôt... Ah! il faudrait ralhimer la lanterne! jNon ! non!... Oh! que je m'ennuie! je voudrais faire quelque chose et je ne sais quoi ! je voudrais aller quelque part et je ne sais où ! Je ne sais pas ce que j<» veux ! je ne sais pas ce que je pense ! je n'ai mùme plus la force de désirer vou-
loir !
Un brouillard j^ras tombe; les soies du cochon frissons nent.
li>.
i74 LA TENTATION DE SAINT ANTOINE
Quelle tristesse ! Oh ! comme la nuit est froide 1 Je sens peser sur mon âme des linceuls mouillés! J'ai la mort dans le ventre!
il va s'asseoir sur le banc et il s'y ratatine, les bras croisés, les paupières closes; — puis, se renversant la tête, il se met à la frapper contre la muraille à grands coups réguliers, et il compte :
^ne... deux... trois !... une, deux!... une, deux!
Il s'arrête : le cochon se lève et va se coucher à une autre place.
D'où vient que je fais ce que je fais ? que je suis ce que je suis? j'aurais pu être autre chose! Si j'étais né un autre homme j'aurais eu alors une autre vie^ et je n'aurais même rien connu de la mienne ! Si j'étais arbre, par exemple, je porterais des fruits, j'aurais un feuillage, des oiseaux, je serais vert !
Pourquoi n'est-ce pas le cochon qui est moi, pourquoi ne suis-je pas lui?
... Oh! comme je souffre ! je me déteste! Si je pouvais, je m'étoufferais!
LE COCHON
Je m'assomme moi-même ! j'aimerais mieux me voir réduit en jambons et pendu par les jarrets aux crocs des charcutiers !
Et le cochon, se jetant à plat ventre, s'enfonce le groin dans le sable. Saint Antoine, s'arrachant les cheveux, tournoie, chancelle, balbutie et tombe sur le seuil de sa cabane.
iMUvMn;i;i: vrnsioN i:;;
l.a Mort parait (ic cochon court 8e cacher). Un grtiDil suaire retenu par un iKfud sur le Miuiiuet de ><on crAnc jaune, lui descend jus. |u aux talons et d<''couvre par devant l'intérieur du scjuelette ; ses pommettes reluisent, SCS os claquent, et elle porte à son bras fjauclie un long fouet, dont la mèche traîne. Klle est montée sur un cheval noir, qui est maigre, gros du ventre et moucheté de place eu place par les arrachures de son pelage. Ses sabots usés se recourbent comme des croissants de lune; — sa crinière pleine de feuilles sèches voltige et ses larges naseaux font le bruit furmidabl»' du vent s'engouUVanl dans les cavernes, nuand la Mort en est descendue, il s'en va brouter parmi les ruines de la chapelle, trébuchant sur les pierres qu'il casse çà et là. Mais la Mort baisse le menton sur la clavicule gauche et, dardant le jet noir de ?es orbites sans yeux, tend sa longue main maigre à saint Antoine qui frémit.
LA MORT Viens, j»» suis la consulalrice, moi !
Et saint Antoine, se levant à demi, tend ses deux bras à la Mort, (juand, dcrrirre elle, tout à coup, apparaît la Luxure, avec une couronne de ro^es sur la tt'te.
11 se rasseoit.
LA LlMi;!-:
Pourquoi '^^oiirir, Aiiloin»^?
LA M<»I;T reprend :
(hii, meurs ! le monde est laid! ^'e faut-il pas le révtMller tous les malins, el manger, boire, aller, venir ? Chacune de ces pauvres sensations s'ajoute à
la suivante, comme des fils à des fils, et rexistenc( d'un bout à l'autre n'est que le continuel tissu d< toutes ces misères !
ANTOINE é
Ah ! cela est vrai ! il vaudrait mieux peut-être...
LA LUXURE j
Non ! non ! l
Elle retire sa couronne et, la lui passant doucement * sous les narines : .
Le monde est beau ! 11 y a des fleurs plus hautes î que toi, et des pays où l'encens fume au soleil, des roucoulements au fond des bois, des battements d'ailes dans l'éther bleu. Par les nuits d'été, les longues vagues des mers chaudes déploient des feux dans l'écume blanche et le ciel est pailleté d'or, comme la robe d'une princesse... T'es-tu, balancé sur les grandes lianes? es-tu descendi dans les mines d'émeraudes? a-t-on frotté ton] corps avec des essences fraîches! as- tu dormi sur"! une peau de cygne?... Ah! goûte-la plutôt, cette vie magnifique qui contient du bonheur à tous ses jours, comme le blé de la fariae à tous les grains de ses épis. Aspire les brises, va t'asseoir sous les citronniers; couche-toi sur la mousse, baigneloi dans les fontaines ; bois du vin , mange des viandes; aime les femmes; étreins la Nature par
IMti:.MIi;UK \I,HM(»N 177
I;i .Nature par L'ha(|in' convoili-r dr ton (''tro et roule-toi toiil ;nuoui(MiK mit sa vasic poitrine.
Antoine soupire, elle repronil :
Tii n'a^ jamais senti dans la chair comme l'oriJ^ueil d'un dieu (jui ru{;issait, ni 1 inlini le subnierirer sous renvaliissenient d'une caresse.
LE COCHON liurle tout ;i coup.
Je veux des femelles enragées de rut ! du fumier gras! de la fange jusqu'aux oreilles! Je m'ennuie, je m'échapperai, je galoperai sur les feuilles sèches, avec les sangliers et les ours !
ANTOINE
Ah! mon cœur se fond à Tinuiginalion des félicités.
LA MORT
(ioiile-les I et tu verras au fond de la coupe vide 1 éternelle grimace de ma tôle de mort.
Ne sens- tu pas ton àme remplie de vapeurs nauséabondes qui s'élèvent, comme les fumées d'un cratère? Le vent les roule et il n'y paraît plus. Ton désespoir ne dure pas. Le soleil, en passant, t(î sèche les larmes sur la ligure. Tes résolutions, les convoitises, ta vertu, ton ennui, tout s'elTiloque à ras de terre, comme le bord de mon linceul- J'en
ns
recouvre le genre humain! j'en embarrasse tous ses mouvements ! Mon squelette craque entre sesj bras dans les étreintes de l'amour, et le derniei terme de sa joie, c'est d'en vouloir mourir.
Mais LA LUXURE passe sa tête rieuse sur l'épaule de h Mort, oii le fil de son collier se brise; — et les grosses parles arrachées coulent une à une dans les plis di linceul. Elle dit :
Qu'importe ! je fais pousser des fleurs sur lej tombeaux, et l'universalité des choses tourbillonn» dans mon amour, comme de la poussière ai soleil !
Antoine tressaille; elle se rapproche de lui. et, le touchant à l'épaule, légèrement :
Yois-tu là-bas ce petit sentier, dans les sables ?J 11 te conduira jusqu'à la porte des villes, qui soni pleines de femmes. Je te donnerai la plus belle, une vierge, — tu la corrompras et elle t'adoren comme un Dieu, dans l'ébaliissement de sa chaii vaincue. Cours donc ! voilà ses vêtements qui s'envolent, — et, tout étalée parmi des coussim d'écarlate, elle lève en l'air ses deux bras nus, poui t'étreindre sur son cœur.
LA MORT
Regarde plus près, au pied de la colline, ce grand euphorbe? Brise ses rameaux et suce tes
PKKMIKUK VKUSKiN 179
(l()i;;ls !... «'l puis lu resttM'as tout rlj'inlii. .. lu ii.sentiras pin» rien ... Tn rif sera plus lirn'.
\NT"Im;, immobile, bir^iui- l'I claquant ilc.^ dcnl.">.
LaijiK'lI'' suivie '\. .
J'ai coniinc un l)(»soin do vomir la vi<', — el cppendanl j«' lialMe d'un app(*lit di'sordonné ! La rlialeur, ù Luxure, qui s'exhale d<* ta poitrim* m'enflamme la joue: et ton haleine, n Mort, me fait froid dans les cheveux.
Et la Mort et la Luxure se mettent à marcher devant saint Antoine réguli-romcnt, comme des chantres dans les églises; — et elles psalmodient :
LA LUXURE
C'est ma grande voix qui fait le murmure des capitales, et le hattement de mon cœur n'est (jue la palpitation du genre humain.
LA MOKT
La série continue des choses l'orme le tourhillon du néant et tout le tapaj^e du monde n'est que le claquement de ma mâchoire.
LA LUXUIIE
Je mets du vertige au hord des ohscénités, une joie dans les morsures, de l'attraction même sous les dégoûts.
LA MORT
Les pleurs que j'ai tirés des yeux foraieraic] des océans, les œuvres que j'ai abattues composeraient un tas plus haut que tous les mondes.
LA LUXURE
Couverte de joyaux d'or, la prostituée, belle du désir de tous les hommes, chante à voix basse des mots amoureux sous sa lanterne qui fume.
LA MORT
Les vers blanchâtres, dans la nuit du tombeau, se collent sur les visages, comme un essaim d'^abeilles qui dévorent une figue.
LA LUXURE
Et il y a même des femmes mortes qui ont un air si abandonné, avec leurs bras pendants, leurs paupières entrecloses et leurs cheveux noirs se déroulant sur les chairs pâles, que l'on diiait une autre nudité plus générale et plus profonde.
ANTOINE
Oh!... oh!... vous me semblez horribles toutes les deux !
imu:mii:iii' vihsIi.n i^i
LA l.l \l m:, criMnl :
On assassin»' \h)Uv moi. On li.iliil cl I nn ^c hn-. je l)(»nlovcrsc la vif, je fais linrlci- |«»s lion^ r[ liourdonnor les nicnichcs: je fais voici- les ai<;l<*s cl l)on<lii- les sin^i;tvs; et les conciles liiiiiinincs «laijuoiil sous los baisors, les m«Uan\ honillonneni , les étoiles palpitent!... Viens! viens! ma sève te I nisselleia dans lame comme nn IIiminc de joie.
l. \ MollT. d'une voix caressante.
Mais je suis douce, moi. J'ai dénoué tous les esclavages, j'ai lini lonles les tristesses! Kst-ce mon sépulcre (jui t'é[)on vante? il se dissoudra comme tes os!... Est-ce ma solitude noire? tu seras dans la compagnie de la pourrilnie universelle!
A MO 1 ni:
oh! lais-loi! tais-toi! (ihacune (\(' l(»s paroles, comme des coups de catapulte, fait crouler mon orgueil. Le néant des choses vécues m'écrase !
LA MOUT
.le tressaille sous la terre et j'engloutis les villes. Je me couche sur les llols et je renverse les navires; le vent de mon linceul dans les deux fait tomber les étoiles, et je marche derrière
182 LA TENTATION DE SAIlNT ANTOINE
toutes les gloires, comme un pasteur qui regard paîtra son troupeau. Arrive donc ! tu me connais ! je te remplis ! iSéant au dehors de toi ! néant au fond de toi ! Et il descend encore plus bas, — il tourbillonne à Tinfîni ! Le sarcophage dévore, la poussière se disperse, >t j'absorberai le dernier grain qui en restera.
LA LUXURE
Il n'y a pas d'obstacle, fti de volonté que je ne brise, et, comme l'action est insuffisante au désir, je me déborde sur le rêve. Le religieux, au fond des cloîtres, voit passer sous les arcades, à la lueur de la lune, des formes de femmes nues qui lui tendent les bras. La vierge dans Fatrium soupire de ma langueur, et le matelot sur l'océan. J'ai d'irrésistibles hypocrisies avec des colères qui emportent tout. Je ravage la chasteté, j'enflamme la joie, et jusque dans l'amour heureux, je creuse des abîmes oià tournoient d'autres amours.
LA MORT se rapproche de saint Antoine et, levant le bras dans une attitude altière. elle reprend :
Il entendait du haut de la croix les clameurs du peuple féroce qui s'apaisait au loin dans les rues. Son front saignait, son flanc couhiit, un corbeau noir venait becqueter contre sa joue, la sanie de ses yeux caves, et ses cheveux secoués par l'oura-
im{Kmii:i;k vkhsion ixn
<;;ni lui llai^cllaiciil la lace coininr un |):it|iH-l d*laiiitTOS... Alors...
Klle t'clate de rire.
...coiiimc Ir [x'iit de la i^a/dlc cl conniH' I trir.nil i\o la fomine, j'ai fait mourii- le liU de \)\o\\ !
-Vnloine Fond en sanjilots.