‹ La presse de 1848Chapitre 1 sur 118 · DEPUIS LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER · texte numérisé non relu

DEPUIS LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER

Jastîce et Vérité.

Depuis longtemps le parti radical en France réclamait l'indépendanee de la presse. « Versez, disait-il, Tinstraction sur la tête du peuple, vous lui devez ce baptême. » Il semblait, à l'entendre, que le journalisme, délivré de tout frein et abandonné à lui-même, allait porter partout les lumières et la moralité ; que la face du pays serait changée subitement, et qu'une nation comme la nôtre, travaillée depuis un siècle par le matérialisme et Tincrédulité, se réveillerait tout à coup auK grands principes de progrès et de civilisation sur lesquels repose Tordre social. La première conséquence de la révolution de février fut donc de rendre la presse complètement indépendante ; on sait aussi combien fut sanglant le premier fruit de cette liberté! Maintenant que les passions sont apaisées, que tout est rentré dans tordre^ pour un jour du moins, nous devons rechercher, non pas ce que peut le journalisme, car les journées de juin le disent assez haut^ mais ce qu'il a été et ce qu'il a fait depuis le ^k février.

Comme nous, on remarquera avec douleur qu'il s'est montré complètement nuK n\iue ignorance absolue dans le demaine des idées poliliques^ il a porté 1»

2 NTRODUCTION.

plus profonde et la plus coupable ipimoralité dans la discussion des questions sociales. En quatre mois d'une indépendance illimitée, il n'a rien produit, pas un système ingénieux, pas une doctrine nouvelle, pas même Tombre d'une idée; c'était le vide, le néant, et par conséquent le chaos.

Poill||ll|^ fèM éloiftieratt-on? La grande presse, celle de la veille, sauf quelques ^gf^e\tefi\ooSi n'a^t-elle pas constamment montré la même ineptie? Ne l'a-t-on pas toujours vue discuter la politique intérieure sans savoir ni les besoins ni les idées du pays? Et dans la politique extérieure, it'est-elle pas constamment la risée des autres nations de l'Europe? Elle disserte gravement sur des pays dont elle ne connatt ni l'état moral et religieux, ni la situation politique ou économique, ni même la position géographique ou la conûguration topographique. Plus que jamais nous sommes jusqu'au cou dans la fantaisie politique; les romanciers se «oh^ (djt iKmimeâ d7!lat. Malhenreiisément chacun de nous est acteur dans ce drame sanglant qui se joue au milieu des rues et des carrefours^ et dont les destinées de la patrie doivent être le dénouement.

Après cette affligeante pauvreté du journalisme, ce qu'on remarquera le plus, ce sont les titres, qui se divisent cri trois classes bien distinctes : ceux qui se cachent, ceux qui se montrent et les modérés de bonne foi. Les premiers appartiennent ordinairement à un parti dont ils ne veulent pas laisser voir franchement la couleur; tels sont : la Vérité, la Liberté, t Opinion puhlique, la France, etc. Ceux qui se*monti*e^k sorit ^resqtï^ toàjotirs une menace, un défi, un cri de guerre ; exemples : le Bonnet rouge, la République rouge; t Aimable Faubourien, F Accusateur public, le Tribunal révolutionnaire,- on nous promettait aussi le Père Guillotin, etc. Les modérés de bonne foi sont ceux qui voudraient faire entendre une voix amie dans ce tumulte de passions et de colères démagogiques ; on peut citer le Bon Sens, le Bon Conseil, le Bonhomme Jtichard, etc., etc.

Ceux qui suivront attentivement toutes ces publications pour tâcher d'y découvrir le secret de l'aVenir acquerront comme nous la triste conviction que la société française se précipite vers la décadence avec une effrayante rapidité. Tout la pousse et rentraîne à sa ruine, aussi bien ce qu'elle fait que ce qu'elle ne fait pas. Sortis du triste provisoire qui pesait sur nous, nous nous sommes jetés quelques jours dans lès bras impuissants d'une commission executive. Au 22 juin, nous avons dû nous réfugier à la hâte dans le gouvernement du sabre; maintenant il ne nous reste plus à attendre de l'avenir que l'aigle démoc^ratique et sociale de Boulogne ou le sinistre instrument de nos pires dont on nous menace sourdement tous les jours.

Et cependant l'avenir m'inspire moins d'inquiétudes que le présent. Il pourra être plus sanglant, il ne sera jamais., plus honteux! Aussi, Je le répète^ c'est avec nue douleur profonde que j'ai dressé ces annales de la folie conteui-

poraioe, etje puis dire en toate sincérité que ce livre a été écril avec des larmes. « Il n'est pas dpnpé à la sagesse htimaine de sauver m peuple incapable de concourir lui-méni^ à son salut. »

Mais q\i'est-ce.que la vie d'un peuple? qu'esl-^ce que le salut d'une nation, dan$ 1^ grande existence de l'bumanjité?

Jadis un divin S^vvi^y&y le Cheist^ fils de Dieu^ vint par sa parole, par Texempie de toute sa vie, par l'exemple de sa mort môme, nous enseigner la doctrine du devoir. Et vpici que dÎK-'buit aiècles après, une horde de faux docteurs et de faux prophètes^ s'emparant de ses saintes maximes, qu'ils prostituent indignement, s'en viennent nous piiiier de nos droits, droit de vivre, droit au travail, droit au biepnétpe, drtfit^i poHiiqueê eê Moeiauft, droite moraux et religieux^ '^ que sais-je encore l sajis jamais jbou^ dire un mot du devoir. Mais la Providence se rit de leurs prétentions ridicules. Voyez! Us proclament que nul citoyen ne sera plus frappé par 1^ loi ; ils veulent décréti^r l'abolitioti de la peine de mort, parce que, disent-^ils, la société n'a pas le droit de tuer nu de ses membres, quelle que soit son immoralité j et quelques jours {4us tard ils vont s'égorger paï* )''' milliers dans les rues ! Insensés ! est-ce là ce que vous appelez le droit de vivre ? Qui donc, ici-bas, ^st asçez orgueilleux pour croire posséder une beure, une mi- "^ nute seulement le droit de vivre?

^^ Ces docteurs de la loi nouvelle, on les nonme des socialistes; moi, je les ap^

\ pelle, dçs. barbares* Voici pomment ite sont caeadérisés dans le premier numéro ^ du Bonhomme Richard :

« Le parti socialiste réclame le bien-être. Il demande que la société assure à (Ous ses enfants un minimum de subsistance, non par la bienfaisance publique, mais comme un droit positif^ qu'il appelle le droit de vivre pour lui donner plus d'autorité.

« Le parti politique, au contraire, veut avant tout réaliser la justice, développer l'idée du devoir^ accomplir les lois morales, parce qu'il croit que c'est la seull^ manière d'arriver réellemebt au bien-être et au bonbeur. . « Les premiers exigent que TEtat soit propriétaire du sol, agriculteur, iu'dusuiely cMimerçant, seul maître, en un mot, de toutes les brancbcs de l'acti* vite humainif ^

« Les seconds, les bommes politiques, pensent que l'Etat doit se borner à protéger les relatiMi» B<)Qbleft et juridiques des bomraes pour assurer leur moralité et leur indépondMoe. ik le nsgardent comme devant être et comme devant rester une association purement politique, c'est-à-dire cbargée de préparer et de di^ rig^rh^ destinées Immaifies. Eirfia ils pensent que le bonheur n^est pas possible sain^^lamoi^k, et vnlà pourquoi ils slntéressént, avant tout, à la réalisation dé la justioe el de «es lois«

• Yo«is voyoas;, cifoyôns, qu'entre ces Aenx partis il y a une opposition pMonde

ni

et radicale ; il y a une question de vie ou de mort pour la civilisatiou française. Je le redirai toujours pour que chacun Teotende et le comprenne. Les uns organisent la société en vue de Tidée de bieic-être ; les autres la constituent en vertu des principes de justice et d'équité. Ceux-là veulent le bien-étrë comme condi-lion de la justice; ils disent que Tindividu ne peut pas être moral quand il est sollicité par ses besoins; ceux-ci disent que la justice* est la condition absolue du bien-être, et ils ajoutent que les hommes ne peuvent pas vivre en société, se développer, satisfaire leurs besoins, s'ils ne sont pas moraux. Les uns réclament d'abord Texercice du droit ; les autres pensent qu'il faut avant tout connaître et pratiquer le devoir. Les premiers veulent recevoir le bien avant de le mériter et de le rendre ; les seconds veulent pratiquer le bien avant de le recevoir.

« Mes amis, si j'étais philosophe, je vous dirais que cette querelle est bien vieille. C'est l'athéisme et le déisme des premiers siècles ; c'est le paganisme et le christianisme d'autrefois; c'est le réalisme et le nominalisme du xv^ siècle; c'est le matérialisme et le spiritualisme du xvm'' ; enfin c'est la grande, l'éternelle lutte de l'Orient contre l'Occident, de la barbarie contre la civilisation.

« Citoyens, ces assertions peuvent vous paraître paradoxales, mais je les livre avec confiance à vos méditations, et je me charge de vous les démontrer plus tard. Je n'ajouterai plus qu'un mot à ce sujet, c'est que les systèmes socialistes, quels qu'ils soient, se rapprochent tous, plus ou moins, des formes sociales de l'Orient. Ici, c'est l'absorption complète de l'individu, corps et àmè, par TEtat. Là, c'est un protectorat violent qu'on lui impose par la force. Dans tous on supprime :

« Le mobile de l'activité, c'est-à-dire la liberté;

• Le mobile des progrès intellectuels, c'est-à-dire la dignité de l'homme;

« Le mobile de la civilisation et de tous les nobles penchants, c'est-à-dire la moralité.

« Remarquez encore, mes amis, que les socialistes sont essentiellement athées ou païens; que tous ayant horreur du bien et du vrai, quoi qu'ils disent, repoussent par conséquent le beau qui en est la synthèse. Du moins c'est là que sont conduits ceux qui restent logiques avec leurs principes. D'autres, moins rigoureux ou plus timides , acceptent I'art, mais ils lui assignent un but indigne de lui, et tout autant grossier que faux.

« Je vous demande pardon, citoyens, de m'étre écarté de la question véritable. J'ai voulu vous parler de la maladie de notre époque, pour vous mettre en garde contre les atteintes de l'épidémie. •

Ainsi parle ce bon père Abraham, dont nous vous engageons à lire les discours. Conformément à cette distinction des hommes en politiques et êoùialiêtei, nous marquerons les journaux d'un P ou d'un S suivant les doctrines qu'ils professent. On verra qu'on eiïct le caractère de la révolution de février est d'être so-

ciale^ c'est*àrdiredé tendre à donner des forces organiques au parti révolutionnaire de TEurope, qui, depuis un siècle, travaille si activement à la destruction du monde civilisé, et pour qui la République n^est qu'un prétexte, une des étapes sanglantes que nous devons parcourir avant d'arriver à la barbarie. Cest toujours la lutte des Titans qui roulent et accumulent des rochers informes pour escalader le ciel.

Ouvriers, mes frères, mes amis, si ce livre tombe entre vos mains, ne me croyez pas aussi méchant que Je le parai& quelquefois dans mes attaques contre les socialistes. Je n*ai qu'un amour, celui du bien ; qu'une haine, la haine du mal. J'ai été travailleur comme vous, je veux dire comme beaucoup d'entre vous, qui travaillent réellement, qui souffrent en silence, qui sans cesse se font plus grands ' par la télé et par le cœur, et à qui chaque jour apporte une idée nouvelle, une nouvelle vertu. Comme beaucoup d'entre vous, j'ai été socialiste, socialiste de la veille, car il y a bientôt dix ans; comme un homme qui croit et qui cherche, j'ai étudié longtemps, sérieusement, avec foi et conscience, tous les systèmes, depuis Campanella jusqu'à Proudhon ; Je les ai creusés, sondés, percutés dans tous les sens, et je les ai trouvés vides, parce qu'il y avait un pourquoi qui échappait toujours à ma raison. Comme vous, j'ai courbé mon dos sous le travail des bras ; comme vous, j'ai eu faim et je n'ai pas eu de quoi manger; comme vous, enfin, j'ai été privé des joies de la famille, et quand le besoin me retenait au lit, je n'avais pas à mon chevet une compagne aimante et aimée, une fille chérie qui m'apportât les douces consolations du cœur. Mais au lieu de maudire la société, je bénissais Dieu. Le soir en me couchant, ou plutôt le matin, lorsque ma bougie pâlissait avec la dernière étoile au ciel, je fermais doucement mes paupières en disant : « mon Dieu, que vous êtes boù, que vous êtes grand, que vous êtes juste, et combien je vous aime! Merci, mon Dieu ; vous m'avez cru fort, et vous m'avez apporté une journée^ une longue journée de souffrances et de douleui*s! Vous m'avez cru bon, et vous avez voulu m'éprouver, vous avez voulu me rendre meilleur; soyez béni! Encore demain, encore toujours, j'inclinerai mon front humble et soumis devant vos décrets; j'accepterai avec bonheur le travail et la peine comme un devoir, comme une réparation. » Et alors je dormais mieux, je dormais plus vite; le sommeil venait réparer mes forces pour recommencer le lendemain réternelle lutte du bien contre le mal. J'ai triomphé, mes amis; Dieu est juste. Dieu est bon; que son saint nom soit béni! Voilà pourquoi j'ai fouetté sans pitié les imposteurs qui vous trompent, les méchants qui vous égarent, les fourbes qui vous exploitent. Mais Je vous aime, je suis bon, voyez-vous; bon comme vous, comme l'homme qui a beaucoup souffert et qui consacre sa vie, son sang, s'il le faut, au triomphe de cette devise où sont écrits tous nos devoirs : jvsticb et véeité.

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