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Chestire
Cluffres donnés dans Le Marché National (London Press Exchange, 1936) et reproduits dans le « Report on the British Press » (1938).
Les journaux aristocratiques sont : « The Daïly Telegraph and Mormng Post», «The Times ».
Les journaux populaires sont: « Daily Express », « Daily Mail », € Daily Herald », « News Chronicle », « Daily Mirror », « Daily Sketch ».
Tout comme pour la France, quelques chiffres (1), enfin, donneront une idée du degré de développement actuel de la presse anglaise.
L'ensemble des journaux anglais occupe 90.000 travailleurs dont la moitié se trouve concentrée dans la région de Londres, 1/6 dans le Lancashire et 3/5 en Ecosse, 8 % travaillent à la rédaction, 3 % à la publicité, 34 % à l’impression et à l’expédition, 4 % à la vente, 4 % au démarchage, 11 % dans des emplois divers. D’autre part, le tirage global quotidien des grands quotidiens de Londres (édition du matin et du soir) dépasse chaque jour 12 millions d’exemplaires.
La conciusion de ce bref exposé de lévolution de la presse anglaise depuis lPavènement du journal bon marché s'impose d'elle-même. Si les étapes ont été franchies moins rapidement qu’en France, les réalisations finales ont encore été plus belles. Le «Daily Telegraph> à un pennv n’est apparu qu’en 1855 et le « Daily Mail > à 1/2 penny, en 1896 seulement, alors que la Presse à 0 fr. 10 avait été lancée en 1836, et le Petit Journal à 1 sou en 1863. Mais, pour avoir été plus tardif, l’essort de la grande presse britanniaue n’en a pas moins été prodigieux et, depuis le xx° siècle, extrêmement rapide. Des œuvres gigantesques ont été réalisées et comptent actuellement parmi les plus magnifiques réalisations de la presse mondiale, En Grande-Bretagne, comme en France, le succès de la formule de Girardin s’est trouvé confirmé de la façon la plus magistrale.
SECTION III
Aux Etats-Unis Dans la première moitié du xix* siècle, la presse américaine, comme celles de France et de Grande-Bretagne, s’est surtout développée grâce à des « hommes », Cette tendance
(1) Tous les chiffres cités ici sont pris dans le « Report on the British Press ». Ch. IV. « Presse-Publicité » du 21 juin 1938 (p. 9) donne les chiffres suivants: 200.000 personnes employées, dont 78.448 aux machines, 30.000 autres forment le personnel administratif.
es L EVOLUTION DE LA PRESSE ET DE LA PUBLICITÉ 125
au développement des grands journaux sous l'influence d’un chef organisateur s’est continuée pendant la deuxième partie du xIx° siècle et depuis le début du xx: siècle.
Nous avons vu que la présentation du «Sun» et de l« Herald > n’était pas conforme au sens moral des puritains, tant au point de vue de la place trop grande faite à ia criminalité qu’à la présence d'annonces souvent peu raffinées. D’autre part, depuis que le «Herald > coûtait 2 cents et que le « Transcripl> avait cessé de paraître (1839), le «Sun» était le seul journal bon marché. Un homme sut tirer parti de ces circonstances. Ce fut Greeley (1).
Tout comme Bennett, il avait déjà une expérience de journaliste, mais 11 avait aussi une certaine pratiaue de Pimprimerie (2). Dès 1831, il décida de lancer un journal hebdomadaire à tendances littéraires, le « New-Yorker », qu'il rédigea en entier, et en outre collabora au « Daiüy Whig », au «Jeffersonian > et au « Log Cabin»>, journaux essentiellement politiques. Lorsqu’en 1841, il prit la décision de lancer « un nouveau quotidien politique, littéraire et d'informations générales », la « New-York Tribune», il sut parfaitement expliquer ce qu’il avait lintention de faire (3) et son programme constitua une réaction très nette vis-à-vis de la presse d’alors.
«La « Tribune », ainsi le veut son nom, devra travailler pour mettre en progrès les intérêts du peuple, pour accroître son bien-être moral, politique et social. Les histoires policières et la publicité dégradantes et immorales et d’autres matières qui ont été autorisées pour disgrâcier la plupart de nos journaux à un penny seront épargnées pour le rendre digne de l'approbation des gens vertueux et
(2) Il avait commencé comme apprenti typographe dans le Vermont, puis, dès 1831, il était entré comme compositeur dans divers journaux de New-York Enfin, il avait collaboré, à titre de rédacteur, au « Morning Post ».
(3) Log Gabin, 10 avril 1841. Voir Bleyer, op. cit. p. 212-15.
raffinés et pour qu’il soit considéré comme un visiteur bienvenu au coin du feu familial ». Ainsi s’exprimait-il dans un article-programme.
Il ne commençait pas cependant dans des circonstances financières très brillantes ; sans associé et sans grande trésorerie, il sut choisir un jeune associé de 22 ans, Henry H. Raymond, qui devait laisser un grand nom dans Île journalisme. Seul collaborateur du directeur, il gagnait $ 8 par semaine.
C’est au prix de ces sacrifices que laffaire püt être mise sur pied. La « New-York Tribune » fut vendue au prix de 1 penny ou six pénce par semaine ; le tirage de début fut de 5.000 exemplaires et il y avait un peu moins de 500 abonnements. Les dépenses de la première semaine furent de $ 525 et la recette de $ 92 (1). Malgré ce début plus que difficile, au bout de 7 semaines, le tirage atteignait 11.000. Le format adopté fut plus grand que celui de ses prédécesseurs et concurrents; au bout de huit mois, le tirage était encore en progression, mais, comme le dit Greeley lui-même, la « diffusion à notre bas prix de vente n’est pas source de profit, au contraire ». Heureusement, la publicité suivit l'essor même du journal ; des quatre colonnes qui se trouvaient dans le premier numéro, on passe rapidement à neuf, puis à treize colonnes.
Devant l’accroisement des charges financieres, Greely se trouva cependant contraint de prendre un associé. Il choisit non pas un technicien du journalisme, qui eut fait double emploi avec lui, mais un homme d’affaires, Thomas Mac Ilrath, qui ne devait s’occuper que de l’organisation financière du journal.
L'affaire étant en bonne position, le «Sun» et le «Herald > entreprirent contre la «Tribune» une lutte implacable. Greely supporta les attaques, continua la lutte contre les histoires policières immorales et la publicité malsaine, mais fit comprendre qu’il n’était pas du tout ennemi
(1) Chiffres donnés par la « New-York Tribune », mai 1841.
d'une publicité rationnelle, surtout en matière de spectacles.
D’autre part, la «Tribune » fut le premier journal à prendre une nette position politique. Elle attaqua le « Journal of Commerce », le «Herald > et le «Sun» pour leur neutralité, disant plus particulièrement que le «Sun» « exerce une influence destructive et déprimante sur tous ceux qui l’achètent ».
Féru d'esprit « Whigh », Greely sut traiter de toutes les questions sociales, principalement du Fourrierisme introduit aux Etats-Unis par Albert Brisbane, et ainsi, touchant les masses, il accrut encore son tirage.
Mais ce ne fut au’en 1849 que la < New-York Tribune » prit vraiment rang de très grand quotidien. Elle devint une société anonyme (1) avec faculté pour le personnel de fout grade d’en devenir co-propriétaire.
En 1850, le personnel de la « Tribune > se composait de 12 rédacteurs et reporters, avec corespondants à Washing- | ton, en Californie, à Philadelphie, à Baltimore et à Boston. Les services étrangers comportaient quatre correspondants permanents en Europe, deux au Canada, un à Mexico, un à Cuba et un en Amérique Centrale. En outre, à cette même date de 1850, l'apparition de la presse à 4 cylindres (2) permit un gros gain de temps pour limpression (3).
Lorsque les bateaux arrivaient à New-York avec des nouvelles de létranger, la «Tribune > publiait des éditions spéciales (extra) et comme maints vapeurs mouillaient à Boston, Greely s’arrangea avec le « Boston Atlas >» pour
(1) Au capital de $ 100.000 en 100 parts de $ 1.000 chacune. 10 des employés comprenant les 5 rédacteurs et les 5 techniciens possédèrent 6/10° des parts. 4/10° restaient entre les mains de Greely et de son associé qui entendaient les céder à leur personnel lorsque celui-ci en désirerait.
(2) Elle coûtaît 5 12.000.
(3) Le personnel technique était formé de 13 typographes et méca-
niciens.
avoir rapidement les dernières nouvelles qui arrivaient au port. Le lendemain, la première page du journal quotidien normal était identique à l'édition spéciale de la veille. Greely, en outre, avait créé, dès 1841, un hebdomadaire, la « Weekly Tribune », dont le tirage alla rapidemen croissant: de 18.000 exemplaires au début, elle passa à 53.000 en 1853 et à 200.000 en 1860. Ce journal hebdomadaire — qui représentait la partie bénéficiaire de l’entreprise, puisque, comme l’a dit le collaborateur de Greely, Dana, le « quoprit un essor tout
tidien n’a jamais rapporté un cent »
particulier dans les nouveaux états de l'Ouest où l’on était persuadé qu’il apportait chaque semaine les grandes idées de New-York.
Greely sut donner à ses lecteurs de bonnes feuilles littéraires. Les récits qui paraissaient en feuilletons, à la fois dans le quotidien et dans l'hebdomadaire, furent si populaires qu’ils furent édités par la suite sous forme de volume sous le titre de « Hot Corn : Life Scenes in New-York illustratea ».
Par ailleurs, Greely, tant dans la « New-York Tribune » que dans la « Weekly Tribune », sut inculquer à ses lecteurs des idées sociales, en approuvant ou en combattant tour à tour les causes qui lui semblaient bonnes ou injustes. Il prit successivement position pour la baisse des tarifs postaux, «élément nécessaire à la concentration de la Nation », puis contre la Guerre du Mexique, pour le droit de suffrage des femmes et contre l'esclavage. Pendant la Guerre de Sécession, sa correspondance « Président Lincoln », faite sur un ton assez comminatoire, fut lue et très écoutée. A partir de 1872, cependant, il fut amené à s’occuper davantage de politique que de son journal.
L'exemple de Greely fit forcément école ; à l’époque même où la « New-York Tribune » était en plein essor, en 1851, Henry H. Raymond, qui avait fait ses premières armes avec lui, au salaire de $ 8 par semaine, lançait le « New- York Daily Times ». Les chances de Raymond en lançant
son nouveau <«penny paper» étaient excellentes. Tout abord les journaux bon marché étaient peu nombreux ; d'autre part, il voulait créer un Journal d'informations générales sans parti politique (ce qui était une allusion à la « Tribune ») et sans immoralité (ce qui était une allusion au « Sun »).
Le nouveau journal fut apprécié : dix jours après la vente du premier numéro, le tirage quotidien était de 10.000 exemplaires; au bout de deux mois: 15.000; au bout de 3 mois: 20.000, et, le 1° janvier 1852, Raymond put écrire dans l'éditorial du « New-York Times » qu'il n’y avait que deux journaux aux Etats-Unis ayant un tel tirage.
Quelle en était donc la raison ? Tout d’abord, en ne prenant aucune position politique et en reproduisant «tous les faits de tout l’univers » en toute objectivité, il put ainsi s’attirer la clientèle de tous les commercants de New- York. D'autre part, ses nombreux contes bien pensants, quoique n’allant pas jusqu’au puritanisme, lui amenèrent une large clientèle féminine. La lecture de son journal était agréable parce que les rubriques étaient bien séparées : « Nouvelles d'Europe », «Nouvelles de New-York », « Nouvelles de Brooklyn », etc. et chacun pouvait immédiatement consulter la rubrique qui lui plaisait. Il créa une « dernière heure » sous la rubrique : «Latest Intelligence, by telegraph to the New-York Times ». Enfin, et avant tous ses confrères, il sut se servir de la première page généralement réservée à la publicité, dans les circonstances exceptionnelles.
Lors d’un terrible accident qui arriva dans une école de New-York, le 20 novembre 1851, on vit en effet apparaître pour la première fois des titres en énormes caractères sur la première page d’un journal. Les circonstances de l’accident se trouvaient presque entièrement décrites dans le titre, puis suivait la liste des morts et des blessés. II y avait là de quoi frapper rapidement le bon cœur et l'imagination populaires.
La vente — tout comme à Londres — et comme pour les
autres penny papers de New-York, était assurée par des dépositaires.
Les bénéfices du journal, pendant la première année, ne furent guère florissants. Le « Times >» avait en effet débuté sans la souscription d’aucun abonnement et sans aucun démarchage de publicité, parce que, disait son directeur, «les annonceurs doivent sentir la nécessité de venir vers nous et jusqu’à ce qu’ils aient compris, nous ne ferons aucune démarche vers eux » (1).
Au bout d’un an, le prix de vente du Journal fut porté à deux cents. Le tirage baissa aussitôt, passant de 26.000 à 18.000 exemplaires. Cette rectification du prix avait été jugée nécessaire en raison de la situation financière «le Paffaire.
En effet, le capital de $ 150.000, avancé par huit associés, s'était trouvé investi comme suit pour la première année:
Hoë’ Press tite nee ANRT es CANNES RTE RES S 20.000 Equipement mécanique et de bureau .. * 50.000 Dépenses ide DAaprri An ne $ 40.000 Salaires pour les services intérieurs .... % 25.000 (2)
Salaires pour les dépositaires, reporters et. Correspondants Rene re. er. $ 13.000 On voit par ces chiffres que le capital initial s'était révélé largement insuffisant et le tirage quotidien de 25.000 exemplaires ne pouvait rétablir le déficit budgétaire. On était bien loin de l’époque bénie où l’on lançait un journal avec 5.000 ou 10.000 $.
Cependant, au bout de quatre années, la situation financière commenca à se rétablir ; le tirage moyen se stabilisa aux environs de 35.000 exemplaires ; 20.000 $ purent être payés à titre de dividende. Abandonnant la neutralité politique lors de la crise de 1860, les interventions politiques du Journal en faveur de Lincoln, puis de Johnson, coûtèrent plus au «New-York Times > qu’elles ne lui rapportèrent,
(1) « Times », 27 septembre 1851.
(2) Raymond avait reçu un salaire de $ 2.500 par an.
mais ceci ne fut que passager et la prospérité s’affirma bientôt. Dès l’année 1869, on pouvait dire qu'après 18 ans d'exploitation du « Times», la fortune de Raymond était passée de $ 100.000 à $ 10 millions. Raymond avait voulu lancer un grand quotidien d'informations mondiales. Il y avait réussi.
Mais la guerre de Sécession était à peine terminée qu’une nouvelle personnalité prenait place dans le monde du journalisme. Il s’agit d'Edwin Lawrence Godkin.
C'était un juriste d’origine irlandaise, qui avait fait ses études à Londres, puis était venu en Amérique à titre de correspondant du «London Daily News >. Ayant beaucoup voyagé (1), il devint pendant la guerre de Sécesion le rédacteur de l’éditorial du « New-York Times », dirigé par Raymond. La guerre finie, il lança «The Nation», et, jusqu’à la fin du siècle, resta un des hommes qui eurent le plus d'influence aux Etats-Unis.
Avec Godkin, commence réellement l’ère du journalisme intellectuel rayonnant par les idées.
La «Nation» était un journal hebdomadaire dont le tirage ne dépassa jamais plus de 10.000 exemplaires, mais sa clientèle, formée presque uniquement de journalistes, de professeurs d’Universités et de Collèges, d'étudiants, sut profiter des idées qu’il exposait. Bien auw’il fut profondément épris des principes démocratiques, il ne voulut donner aucune teinte politique définie à son journal. II ne voulut pas avoir de collaborateurs permanents, mais tint à laisser chacun exprimer ses idées suivant la nécessité du moment (2).
Cependant, des difficultés financières se firent bientôt sentir, et en 1881, (odkin se trouva obligé de vendre la «Nation > à Henry Villar. Celui-ci venait justement d’ache-
(1) Il avait été le correspondant dudit journal pendant la Guerre de Crimée.
(2) The Nation publia principalement des articles de Longfellow, J.-R. Lowell, Professeurs F.-I. Child (de Harvard), W.-D. Whitney (de Yale), du Reverend Philipps.
ter l’eEvening Post», et la «Nation» devint pour ains: dire normalement l’hebdomadaire satellite du grand journal du soir. Dès 1883, Godkin, en fut rédacteur en chef. 11 entendit immédiatement modifier la neutralité voulue de la presse quotidienne et écrivit à Garrison pour définir l'attitude qu’il entendait adopter : «Ma conception est, vous le savez, que l’« Evening Post» doit être un journai spécial auquel les éléments pondérés doivent avoir recours en période de crise, au lieu d'écouter les cris, les clameurs pleines de platitude d’un «Herald > ou d’un «Times ».
L’« Evening Post », sous l'influence de Godkin, fut le premier journal important à prendre une position politique officielle et nette. II combattit la candidature de Blaine à la présidence, soutint Cleveland pendant toute la première moitié de son administration, et prit même position en faveur de la France lors de la catastrophe de 1870. Mais justement, un hebdomadaire et un quotidien purement intellectuels et désintéressés, sans publicité, ne pouvaient vivre dans cette Amérique trop positive de la fin du xiIx" siècle. Le « Post > devait être submergé parce aue Godkin a appelé les «yellows journals », la presse de grande information «sans profondeur et qui plaît aux masses», qui devait avoir pour protagonistes Charles À Dana, Pulitzer, Hearts et Ochs.
Avec Charles A. Dana, il nous faut parler à nouveau du « Sun ». De 1838 à 1850, le «Sun» avait été le seul grand journal bon marché. Son format était plus grand que ceux des autres Journaux, mais les frais d'édition plus importants étaient largement compensés par une publicité, douteuse quant au bon goût, et aux tendances puritaines de l'époque, mais déjà substantielle. Quoi qu’il en soit, il était le seul à toucher la masse des travailleurs et il maintint nettement sa suprématie jusqu’en 1860. Avec la Guerre de Sécession, il passa pendant 17 mois entre les mains d’un riche magnat qui voulut en faire un journal moral et religieux. L’expérience ne fut guère heureuse ; de 1863 à 1868. il passa entre diverses mains pour être enfin acheté au
cours de cette dernière année par Charles A. Dana au prix de $ 175.000.
Dana, âgé à l’époque de 49 ans, était un Américain cent pour cent, et Américain d’élite, qui avait voyagé en Europe à titre de correspondant pour divers journaux de New-York et de Boston.
I avait longuement hésité entre la création d’un nouveau journal et l'achat du «Sun», et C’est le prix relativement bas de # 175.000 qui l’avait tenté, car il entendait réaliser «une affaire avantageuse ». Il voulut faire de ce journal, erâce à un tirage auotidien de 50 à 60.000 exemplaires, un organe qui ne serait plus seulement acheté par les « mécaniciens et les petits marchands de la ville » (1). Mais ce qui différencia Dana de ses prédécesseurs, c’est qu’il ne chercha pas à imiter la presse anglaise, Le premier, il se rendit compte que la mentalité américaine était différente de la mentalité britannique et, comme il le dit si bien dans Péditorial de son premier numéro, « il ne faudra pas autant de temps pour lire le «Sun» aue pour lire le «London Times ». Plus tard, lorsque son entreprise fut bien partie (2), il s’exprima ainsi :
« Les journaux anglais ont des qualités admirables, mais « ils sont souvent déficients quant au sérieux et au courage « intellectuel, quant à la vigueur incisive et à lesprit « piquant...
« Or, l'Américain est un individu curieux, écrasé par le « travail, désespéré dans son désir de devenir riche. Les « articles de tête, didactiques et doctrinaux lennuient, « mais il tient toujours aux écrits intelligents, spirituels « et gais et il a besoin de temps en temps d’un peu de ten- « dresse et de vrai cœur. »
Son assistant Cummings sut l'aider à développer le journal d’un point de vue américain humain et assez élevé. La clientèle s’élargit et même changea de classe. Le tirage pendant les trois premiers exercices de la gestion Dana passa
(1) WiLsox : « The Life of Charles A. Dana ». (2) « Sun », 24 juillet 1875.
de 50 à 100.000 exemplaires, pour atteindre une vente quotidienne de 120.000 numéros en 1875. Le « Sun » prenait donc à nouveau place parmi lies quatre grands journaux New- Yorkais, dont les autres représentants étaient le « Herald », la «Tribune» et le «Times». Mais tandis que ceux-ci, édités sur 8 pages, se vendaient 4 cents, le « Sun», lui, publié sur 4 pages, n’était vendu que 2 cents.
Tandis, également, que les trois autres journaux, pour équilibrer leur budget intensifiaient leur publicité, Charles A. Dana, pour le «Suns, manifestait vis-à-vis d'elle, un profond mépris. Au moment où le journal atteignit 120.000 exemplaires, il publia une circulaire (1) dans laquelle il fit savoir que le « bénéfice provenant de l’énorme tirage a fait que le « Sun » est capable de vivre sur lui-même, sans donner une attention spéciale à la publicité ». Et, de ce fait, le journal dut sa prospérité à l’intelligence de sa rédaction qui sut toujours présenter des nouvelles attrayantes et des récits originaux : les nouvelles du monde entier y étaient présentées sous un « jour lumineux et vivant ». L’ensemble des reporters étaient jeunes et indépendants. Ils avaient immédiatement pu acquérir ce que l’on appelait à New- York le « Sun Spirit >». Donc, en 1878, le « Sun», journal intellectuel et de grande information, était aussi un journal à fort tirage. À ce moment, le journalisme américain se trouvait à un tournant de son histoire. Raymond était mort en 1869, Greely et Bennet en 1872, Bryant, lui, venait juste de mourir.
Dans cette Amérique, dont l'essor industriel s’imposait à l'univers, il fallait s’attendre à ce que des éléments nouveaux prissent bientôt possession de la presse. Ces éléments ne tardèrent pas à se manifester. C’est ainsi au’en 1883, Pulitzer achetait le « World».
Il faut ici nous arrêter quelques instants sur la personnalité de cet homme qui se lançait brutalement dans la bataille. Avec Pulitzer, c’est le premier élément vraiment
(1) Circulaire publiée également dans le « Sun » du 13 mars 1875.
étranger qui va entrer dans la grande presse américaine, car si Godkin était Irlandais, il avait fait ses études de droit à Londres et était fort imbu des idées et des institutions anglo-saxonnes. Pulitzer, lui, était né en Hongrie en 1847. C'était un homme de bonne famille, mais qui avait toujours considéré toutes choses sous l’angle de la lutte. Son rêve eut été d’être militaire, mais sa débilité physique l'avait fait réformer des armées hongroises et britanniques et même de la légion étrangère française. Comme un agent américain de Hambourg lui avait laissé entendre qu’il pourrait être accepté dans l’armée américaine, il s’embarqua pour les Etats-Unis en qualité d’émigrant et, aussitôt arrivé s’engagea dans la cavalerie américaine. On le réforma au bout de six mois de service. Sans argent, sans profession, étranger au pays, il fit divers métiers, puis la chance enfin tourna et il se trouva engagé, grâce à sa connaissance parfaite de l’allemand, au « Westliche Post», un journal de Saint-Louis, à tendances nettement germanophiles. Sa nature indomptable le fit, bien au’étranger, se lancer dan: les luttes politiques et s’attaquer aux abus de gestion de JEtat. Il partagea son temps entre des voyages et la direction de divers journaux du Missouri à tendances démocratiques: le « Globe >, le « Democrat », le « Saint-Louis Globe Democrat >», puis le « Post Dispalch > L'exploitation de ce dernier journal fut nettement bénéficiaire et sa vente lui permit d'acheter en 1883 le « New-York World».
Le « World » était un journal quotidien à tendances religieuses fondé en 1860. Au bout d’une quinzaine d'années pendant lesquelles il avait végété, il était devenu en 1876 la propriété des dirigeants du Pennsylvania Railroad, puis, en 1879, il avait été acheté par Gould. Lorsqu’en 1883, il fut vendu à Pulitzer, c'était un journal à deux cents, tirant à 15.000 exemplaires, Dès qu’il en eut pris possession, Pulitzer mit au point sa politique de combat :
« Il y a de la place dans une grande ville en plein développement comme New-York, déclara-t-il (1), non seule-
(1) « World », 11 mai 1883.
ment pour un journal bon marché, mais encore pour un journal brillant, non seulement pour un journal brillant, mais encore pour un grand journal, non seulement pour un grand journal, mais encore pour un journal réellement démocratique, plus dévoué à la cause du peuple qu’à la bourse des potentats, plus attaché aux nouvelles du monde entier qu’à celles du vieux monde, et qui exposera toutes les fraudes, tous les malheurs publics et tous les abus, et qui servira et combattra pour le peuple avec la plus grande des sincérités. »
Au point de vue de la technique de la présentation, le «World» (le «New-York World» puisque Pulitzer prit la décision de le nommer ainsi) marque surtout un progrès dans la reproduction des illustrations et lallègement de la première page imprimée seulement sur quatre colonnes. Du point de vue purement typographique, la seule innovation fut la disposition de deux manchettes (ears) de chaque côté du titre, Ce mode de publicité, Pulitzer l'avait déjà employé au «Post Disparalch > aui portait toujours de chaque côté de son titre la formule suivante : « le plus grand tirage de Saint-Louis ». Pour le < World », la phrase — entourée dans un cadre rectangulaire d’abord, puis triangulaire ensuite — était la suivante : « Le seul journal américain de 8 pages vendu pour 2 cents » ; quelque temps plus tard, ce fut la variante suivante qui fut imprimée : «Le «Daily World > imprime chaque jour plus de nouvelles pour deux cents que tout autre journal américain ».
Pour lédition hebdomadaire, le «Sunday World», la formule fut la suivante : «Le plus brillant et le meilleur journal du dimanche ».
D'autre part, revenant aux formules du premier « Sun », et dans le but de se concilier les masses, il donna une importance considérable aux faits divers, aux histoires « d'intérêt humain». Titres en énormes caractères, illustrations, informations sensationnelles (1), portraits, récits
(1) En voici quelques-unes : « AU for a womans love», « A Mistery of the River », « The Wall Street Terror », ete.
de scènes vécues, tout ce qui était susceptible d'attirer les masses fut réuni dans le « World »,
Le succès d’ailleurs ne se fit pas longtemps attendre ; au cours des trois premiers mois, le tirage quotidien passa de 15.000 à 30.300 exemplaires. A la fin de la première année de gestion, il avait dépassé 61.000 exemplaires, tandis que le «< Sunday World > tirait à 100.000, pour atteindre 135.000 exemplaires à la fin de 1853. À cette même date, le quotidien tirait à 100.000 exemplaires et en 1886, son tirage atteignait 250.000. Or, l'édition quotidienne se vendait 2 cents ct lhebdomadaire 3 cents, celui-là étant rédigé sur 8 pages, et celui-ci sur 12 pages. Une telle concurrence obligea inévitablement les autres journaux à baisser leur prix. En septembre 1883, le « New-York Times » réduisait son prix de vente de 4 à 2 cents, la « Tribune », de 4 à 3 cents (1), le « Herald >, de 3 à 2 cents. À noter que James Gordon Bennett, qui était le directeur général de ce dernier journal, ne sut rien faire de mieux que d’utiliser pendant une semaine, du 27 septembre au 3 octobre 1883, une page complète de publicité dans le «New-York World > sur laquelle étaient simplement écrits ces mots :
«Herald > at two cents, cheapest paper in America ». (Le « Herald >, vendu 2 cents, est le journal le meilleur marché des Etats-Unis) (2).
Mais au fur et à mesure que le tirage du « World» se développait, la publicité croissait également. Lorsque Pulitzer avait pris possession du < World», il avait infiniment moins de publicité que le « Times », la « Tribune » ou le « Herald >» ; or, au bout d’un an, le nombre des colonnes de publicité du « World» était à peu près auadruple de celui du « Times » et de la « Tribune ». En 1884, il dépassait en matière de publicité le « Herald > aui, jusqu’à ce jour, était resté le premier de tous.
L'esprit combatif de Pulitzer ne pouvait cependant pas
(1) Et son édition quotidienne fut vendue 3 cents au lieu de 5 cents. (2) Cette baisse de prix ne réussit d’ailleurs guère au « Herald > qui se trouva dans l'obligation de réduire son tirage.
le laisser indifférent à la politique. Epris d'idées démocratiques, il laissa au «< World» l'orientation qu’il avait toujours eue et soutint la candidature de Cleveland à la Présidence (1). Par ailleurs, il ne négligea pas le côté comique des choses et fit — tant dans son quotidien que une grande place aux dessins et
dans son hebdomadaire caricatures, ce qui fut fort goûté du public américain. Au cours de cette campagne électorale, Pulitzer fut en mesure de dire qu’il avait atteint le but suprême de la presse : diriger l’opinion publique en « parlant à la nation et non à un Comité choisi » (2).
Lorsqu’en 1884, le succès de l'édition quotidienne et de l'édition hebdomadaire fut définitivement établi, Pulitzer chercha à analyser les raisons du succès : « Nous pouvons consciencieusement affirmer, dit-il, que nous croyons que ie succès du « World > est dû en majeure partie aux principes sains sur lesquels est établi le journal, plutôt qu’à lordonnancement des nouvelles et à son prix ».
Cependant, dès 1885, le « World > entreprit de grandes ‘ampagnes, qui devaient remuer l'opinion publique (3). A la fin de 1886, les bénéfices excédèrent un demi-million de $ et en octobre 1887, Pulitzer se décida à se lancer dans ia presse du soir en créant lP«<Evening Post >. À vrai dire, l'idée ne lui en était pas strictement personnelle: en mars 1887, la direction du « Sun > avait en effet lanèé l’« Evening Sun>»,en «penny paper » édité sur quatre pages et dont le succès avait été réel. Le 10 octobre, Pulitzer donc. lançait sa feuille du soir. également au prix de un cent. Les résuliats du premier exercice, qui se termina avec un déficit de $ 100.000, ne furent guère encourageants, mais Pulitzer persévéra sans son entreprise et, à la fin de la seconde année, le tirage avait dépassé celui de son rival. En vérité,
(1) Aux mêmes élections, il fut d’ailleurs élu à la Chambre des Représentants.
(2) « Persows Magazine » vol. XXI (1909), p. 246, Creelmann, « Joseph Pulitzer, Master Journalist ».
(3) Entre autres la campagne pour l'érection de la statue de la Liberté à l’entrée du Port de New-York.
l'« Evening Sun» et l«Evening World» bénéficiaient d’une position excellente et les feuilles du soir New-Yorkaises correspondaient désormais à une nécessité sociale.
Lorsqu’en 1890 fut inauguré le nouvel hôtel du « World » (1), le « New-York Herald », jouant jusqu’au bout le «fairplay », publia un éditorial (2) dans lequel il était dit :
«Ce que Greely, Raymond et Bennett ont fait pour le journalisme, il y a trente ans, Pulitzer l’a réalisé aujourd'hui. Il est vrai que ses méthodes ont été bizarres et particulières, mais-après tout, elles conviennent au public américain de l’heure présente ».
Cependant, en cette année 1895 se révélait le premier grand rival de la presse de Pulitzer, en la personne de Wil- Ham Rundolph Hearst qui acheta le «< Morning Journal >.
Ce fut le début d’une lutte qu’on a pu appelé «le plus extraordinaire combat financier dans l’histoire de la presse américaine » (3). Tout d’abord, M. Hearst tenta d’engager les principaux collaborateurs du « World >» en leur offrant des salaires inespérés. Hearst réussit dans son entreprise, et à la fin de l’année, non seulement les collaborateurs les plus représentatifs du « World > et de l’« Evening World > lui étaient acquis, mais encore Arthur Brisbane lui-même, qui avait été l’âme même du «Sunday World », passait au clan ennemi. Ë
M. Hearst, lui, était le premier directeur de journaux débutant avec des capitaux effectifs, son père ayant amassé une grande fortune comme pionnier de Californie. Déjà, lorsqu'il était étudiant à Harvard, le jeune Hearst s'était intéressé au journalisme et lexemple de Pulitzer l'avait toujours poursuivi. Par le fait de son entrée dans la presse de New-York, ces deux hommes se dressaient en rivaux. Le «Morning Journal >, que M. Hearst venait d'acheter, par un de ces hasards curieux et un peu amères, avait été créé par Albert Pulitzer, le frêre même du F (1) Pulitzer, malade en Europe, ne put y assister. (2) « New-York Herald », 17 octobre 1890.
(3) « Seitz » (Donald C.) : Joseph Pulitzer, p. 212:
directeur du « World > en 1882. C'était un journal à un cent, à bon tirage moyen, et au début de 1895, Pulitzer jr. l'avait vendu à John R. Mac Lean, du « Cincinnati Enquirer», moyennant un million de $. Mac Lean avait fait l'erreur d’élever le prix du quotidien à 2 cents, si bien que se trouvant en concurrence avec tous les grands journaux de New-York, il lui fut impossible d’en maintenir le tirage.
Lorsque, le 25 septembre 1895, M. Hearst en prit la direction, son premier soin fut de rétablir le prix de 1 cent et le tirage fut immédiatement en progression. Des l’année suivante, il atteignit 150.000 exemplaires.
C’est à ce moment-là que Pulitzer décida de mettre également le « World» à 1 cent. Immédiatement son tirage quotidien s’accrut de 88.0000 unités sans toutefois que celui du «Journals en souffrit.
La bataille reprit de plus belle. Avant que Brisbane ne quittât le « Sunday World », le tirage hebdomadaire était de 600.000 exemplaires. Avec l'apparition des gravures en couleur et des histoires illustrées comiques. le tirage prit un essor nouveau.
Outcault, qui avait créé le « Yellow Kid» pour le « Sunday World», fut engagé par Hearst pour le « Sunday Journal», mais le « World > engagea un autre collaborateur, Luke.
Simultanément, les deux grands directeurs firent l'achat une « Hoe press > permettant l’impression de grandes images en couleur. Simultanément, ils publièrent des sup- Eléments illustrés. Pendant la première année de la gestion Hearst, le « Journal» ne fut d’ailleurs qu’une exacte réplique du «< World» et tous deux donnèrent la même r'ublicité aux nouvelles concernant les vols, les crimes, les suicides.
À la fin de 1896, M. Hearst lança l’«Evening Journal », concurrent à 1 cent de l’« Evening World ».
Lorsqu’en 1896, à la veille des élections, le « World >, à la suite d’un désaccord sur la question de l'argent métal,
abandonna le candidat démocrate Bryan, le «Journal » devint immédiatement son plus fervent défenseur, accaparant ainsi la clientèle habituelle du « World »: Au lendemain des élections, le «Journal» tirait à 1.506.634 exemplaires se répartissant ainsi :
Edition du matin : «New-York Journal >», 956.921 exemplaires ;
Edition du soir: «Evening Journal», 437.401 exemplaires ;
Edition en langue allemande : « Morgen Journal » 112.312 exemplaires.
< Pour distribuer ces éditions à plus de 500 milles de New-York, les transports par chemins de fer normaux furent insuffisants, il fallut trois trains spéciaux, un pour Buffalo, un pour Boston, un pour New-York.» Ainsi s’exprimait l'éditorial de « New-York Journal > du 3 novembre
Mais à vrai dire, à la même époque, les tirages du « Morning» et de l’«Evening World» dépassaient ceux du « Journal > et avantage ne restait à celui-ci que grâce aux 112.312 exemplaires du « Morgen Journal >.
En décembre 1896, le « Journal> se détermina à prendre une allure très sérieuse, semblable à celle de notre Temps, et il y réussit par un coup de maître en publiant en exclusivité, et avant sa ratification officielle, le texte de l’accord que les gouvernements britannique et vénézuelien venaient de conclure au sujet de la frontière de la Guyane britannique. Peu après, il entreprit une campagne en faveur de la liberté pour Cuba. Ces nouvelles tendances le firent admettre dans la haute Société New-Yorkaise. Pour s’assurer également la clientèle féminine, il organisa des soirées théâtrales de gala au bénéfice des pauvres de New-York, puis donna régulièrement des comptes rendus détaillés des bals donnés dans les riches familles (1), avec parution en seconde page des photographies des principaux invités.
(1) Pour la première fois le 10 février 1897.
D'autre part, et imitant en tous points ce que Pulitzer avait fait jadis, le « Journal > se lança dans une campagne contre les abus de la gestion des municipalités et des Etats.
La rubrique des sports fit son apparition en 1897 et lorsque, en 1898, la catastrophe du « Maine » arriva en rade de La Havane, le «World > et le «Journal» en profitèrent pour publier leur premier reportage photographique sur une page complète. Le « Journal > sortit en édition spéciale une manchette promettant une récompense de $ 50.000 à qui ferait connaître les vrais responsables (1). Deux ans plus tard, à l’occasion d’un crime mystérieux, le «Journal», le premier encore, eut l’idée d'offrir une prime de $ 5.000 à celui qui ferait arrêter l’assassin.
Afin de devenir un membre éminent de l’Associated Press (2), M. Hearst acheta en avril 1897 le « Morning Adbvertiser » et désormais son «Journal» s’appela le «New-York Journal and Advertiser ». Pour justifier ce trust, M. Hearst attaqua Pulitzer dans son numéro du 4 avril 1897 ; il expliqua que le « World > complotait en vue de leffondrement de l’Associated Press, où le «Journal > puisait toutes ses nouvelles et qu’il avait été ainsi mis dans la nécessité de prendre des mesures de défense.
À vrai dire, rien de tout cela n’était exact et c'était toul au contraire le «Journal > qui, dès mars 1897, avait commencé sa campagne contre Pulitzer (3) en vue de truster progressivement la presse américaine.
La rubrique « Sports », d’ailleurs, permit à M. Hearst une première mainmise sur les journaux de province, surtout de Californie, d’où il était lui-même originaire. Il passa en effet contrat avec le « San Francisco Examiner» pour avoir des droits exclusifs sur tous reportages écrits, photographiques, et toutes interviewes. Au printemps 1897, lors de la guerre greco-turque, M. Hearst ayant sept correspon-
(1) Cette simple manchette fit vendre plus de 3 millions d'exemplaires en 3 jours (en février 1898).
(2) Voir post.
(3) Voir les « New-York Journal » des 5 et 6 mars 1897.
dants de guerre en Europe, vendit les nouvelles qui lui étaient communiquées à deux journaux de province importants : la «Chicago Tribune» et la «Buffalo Evening News ». Les directeurs de ces journaux, dans leurs éditoriaux, vantèrent même l'immense service que leur avait rendu l’administrateur du «Journal ».
La lutte reprit alors entre Hearst et Pulitzer sur le plan politique : au moment de la guerre hispano-américaine, le « Journal > (1) publia une interview de Theodore Roosevelt, alors secrétaire à la Marine. Mais Roosevelt nia cette irterview et le « World > reprit un considérable avantage en apprenant à ses lecteurs la protestation de Roosevelt et en soutenant ce dernier. Quelques jours plus tard. M. Hearst proposa à l’ex-président Cleveland de devenir administrateur de son groupe. Cleveland refusa. La lutte si dure entre les deux rivaux devint plus difficile encore par suite de la position que prit Godkin (2) dans l’« Evering Post > de dénoncer au public les dangers des «Yellow: Journals ».
Cependant, rien d’efficace ne put être fait contre le groupe Hearst. Le jour où Dewey fut victorieux, à Manille —— Je 2 mai 1898 — le journal annonça le premier la nouvelle en titres énormes et le tirage s’éleva ce jour-là à 1.600.000 exemplaires.
Lors de la campagne électorale de 1900, il soutint Bryan, le candidat démocrate et fit une terrible campagne contre Mac Kinley, le monde des affaires, les trusts et la Ploutocratie. Lorsqu’après sa réélection de 1904, Mac Kinley fut assassiné, M. Hearst retrouva sur son chemin Theodore Roosevelt. A ce même moment, le « World > commençait une campagne contre les abus des grandes compagnies d’assurances-vie. La lutte se fit ardente encore lorsque M. Hearst se présenta — en 1906 — pour être gouverneur de l'Etat de New-York.
Malgré les difficultés rencontrées, le groupe Hearst était
(1) Mars 1898.
(2) Voir ante.
déjà suffisamment solide pour briser les obstacles qui s’opposaient à sa progression. En 1900, Hearst avait créé un journal du soir à Chicago : le « Chicago American » ; en 1902, le « Chicago Examiner », quotidien du matin, était rattaché au groupe ; en 1904, était lancé à Boston un journal du soir, l’« American » ; en 1912, deux nouvelles feuilles furent achetées : l’«Aflanta Georgian » et le « Los Angeles Examiner » ; en 1917, fut adjoint à l’« American» un quotidien du matin, le « Boston Adverliser » ; en 1918, fut acheté le «Chicago Herald > qui fusionna avec le «Chicago Examiner» et parut sous le titre de « Chicago Herald Examiner » ; en 1919, ce fut le tour du «< Wisconsin News » et du « Washington Times » ; en 1920, celui du «Boston Record > qui fusionna avec le «Boston Advertiser» ; en 1921, enfin, celui du « Detroit Times ».
Au cours de la seule année 1922, le groupe acquit sept ouveaux quotidiens : le «Syracuse Evening Telegram » (1), le « Rochester Evening Journal> (2), le « Post Inquirer», le « San Francisco Call >, le «Los Angeles Herald >, le « Washington Herald >, le « Sealtle Post Intelligencer » ; en 1923, le « Baltimore American », le «Baltimore News » et le « Record » (de Fort Worth Texas) eurent le même sort ; en 1924, l’« Albany Times Union», le « Light >» et le «< Daily Miror > ; bref, en 1925, M. Hearst contrôlait 25 quo- ‘idiens répartis dans 17 villes et il les contrôlait encore, il y a quelques mois, avant la catastrophe financière qui la maintenant dépossédé de la presque totalité de ses journaux.
Cétait, mise en pratique, l’idée de la «Chain newspapers » à laquelle M. Hearst pensait dès son arrivée à Harvard. En 1906, dès qu’il fut propriétaire de six journaux,
(1) Avec édition hebdomadaire en supplément.
(2) Aux journaux quotidiens, il y a lieu d’ajouter les magazines suivants : le « Cosmopolitan », le « World to-day », « Hearst Inter-
national Magazine », « Harper's Bazuar », « Good House Keeping », « Motor 8 », « Motor Boating ».
M. Hearst avait créé l'International News Services, analogue à l’Associated Press.
Et pourtant, devant cette puissance formidable, le < World» ne sombra pas. Il restait le représentant d’une tendance, il savait profiter des évènements. Le scandale de Panama fut magistralement utilisé par lui et c’est peut-être grâce à la rivalité de ces deux hommes, Pulitzer et Hearst, que la presse américaine doit d’avoir pris son véritable essor.
Il serait incomplet de clore lhistoire des hommes qui furent les piliers du journalisme américain sans parler de Adolphe S. Ochs et de son œuvre au « New-York Times », Depuis la mort de Raymond (1869) et jusqu’en 1891, le « Times » avait eu plusieurs directeurs, tout d’abord George Jones qui avait été l’associé de Raymond. Lorsaue Jones mourut, il fut vendu à Charles R. Miller. Sous cette gestion, l'affaire financièrement périclita. Qu'un directeur de journal de province — le « Chuttanooga Times >» — qui tirait à 250 exemplaires, songeàt en 1896 à acheter un grand journal New-Yorkaiïis, en position difficile, cela semblait insensé |!
Ochs constitua cependant une société nouvelle — la New- York Times Cy — dont le capital était formé de 10.000 actions de 100 $ et de 500.000 $ d'obligations à 5 %. Dans le premier numéro publié sous sa direction (1), il expliqua qu’il voulait faire «un journal d’un haut niveau, et plein de vérités, donnant les nouvelles, toutes les nouvelles, en une forme concise gt attrayante, en une langue qui est celle de la bonne société ».
Les dettes de l’ancienne direction payées, il fallait de l'argent frais. Ochs offrit à tout acheteur de $ 1.000 d’oblisations, 15 actions gratuites à titre de prime. Sa souscriplion personnelle se monta à $ 75.000 d'obligations, et il demanda en outre qu’on lui conservât 3.875 actions qui ne deviendraient sa propriété que lorsque le journal aurait
(1) « New-York Times », 19 août 1896.
fait des bénéfices pendant trois années consécutives. La gestion fut si adroite qu’au bout de trois années, Ochs devint propriétaire des actions. Et pourtant la situation qu’il avait trouvée n’était pas florissante: alors que le «New-York Journal» tirait à 385.000 exemplaires, le «World» à 370.000, le « Herald » à 80.000 et la « Tribune > à 60.000, le «New-York Times» tirait à 20.000 exemplaires et une moyenne de 10.000 «bouillons » lui étaient retournés quotidiennement. Dès les premiers mois de sa gestion, il modifia la première page, lui donnant une présentation plus attrayante. L'édition du dimanche contint un supplément de 16 pages édité sur beau papier et illustré. On y adjoignit un autre supplément de 8 pages comprenant une revu des livres parus dans la semaine, si bien que le lecteur du dimanche se trouvait simultanément en possession de son quotidien, du «New-York Times Magazine» et de la « New-York Times Book Revieiw ».
En 1901, alors que la situation était complètement rétablie et que le « New-York Times > pouvait fêter son« golden jubilee >», Ochs annonça qu’il s'était mis d'accord avec le « Times » de Londres pour avoir le droit exclusif de reproduire aux Etats-Unis les nouvelles publiées par le grand quotidien anglais, accord d’ailleurs bi-partite, puisque le « Times » était désormais le seul journal britannique habilité à reproduire les nouvelles publiées par le «New-York
Times ». Cet accord subsista d’ailleurs jusqu
Le 17 octobre 1907, lorsque Marconi eut mis au point un service télégraphique transatlantique, le premier câble envoyé fut celui du «Times» de Londres au « New-York Times ».
à la guerre de
En ce qui concerne la vente, après deux ans d’exploitation par Ochs, le tirage du « New-York Times» était de 25.000; au bout de trois ans, de 75.000; en 1901, au moment du jubilé, de 100.000; en 1903, de 200.000. Le tirage actuel est d'environ 350.000 exemplaires.
« Quant à la publicité, nous donnerons seulement deux
ou trois aperçus des idées de Ochs sur la question. M. Ochs ne méconnaissait pas l’avantage d’une abondante publicité qui, grâce aux ressources pécuniaires qu’elle procure, permet de présenter aux lecteurs une abondante information mais il savait par expérience personnelle qu’un journal qui aevient aussi volumineux que les journaux actuels de New- York ne peut plus être lu commodément par la clientèle. À plus forte raison, ne faut-il pas lui donner l’impression qu’on néglige, dans la mise en page, l'information au profit de la publicité. Aussi, avant la crise économique actuelle qui a sensiblement réduit le nombre des annonces, le problème était-il de laisser une place suffisante à la rédaction dans le journal. M. Ochs faisait appliquer un principe rigide : la publicité reçue trop tard, c’est-à-dire lorsque le nombre de pages du journal du lendemain, ainsi que le nombre de colonnes réservées aux informations avaient déjà été arrêtées, devait rester sur le marbre plutôt que d'éliminer un volume correspondant d’informations. Presque journellement, avant la crise, on voyait figurer dans le « Times » cette mention : « Nous avons dû aujourd'hui refuser tant de colonnes de publicité pour ne pas empiéter sur la place consacrée aux nouvelles ».
« Par ailleurs, et toujours en ce qui concerne la publicité. Ochs prenait toutes précautions pour que celle-ci ne put nuire à la réputation de son journal et il avait sur les différentes rubriques d'annonces de presse des idées bien arrêtées. -
« M. Ochs, envisageant le jour où il serait obligé de faire une sélection dans la publicité, avait déjà appliqué une censure rigoureuse pour éliminer les annonces frauduleuses et celles des charlatans, la publicité d’un caractère jugé non respectable, certains produits pharmaceutiques même, Sur ce chapitre, la plupart des grands quotidiens américains le suivirent, pour ne pas déprécier le reste de leur publicité, la publicité «honnête ». Mais le «Times » allait jusqu’à imposer à ses annonceurs des règles rigoureuses de présentation: les noirs excessifs dans les clichés
148 LA PRESSE MODERNE Eï LA PUBLICITÉ
n'étaient pas tolérés ; certaines dimensions de clichés, certains dessins n’étaient pas autorisés.
« M. Ochs, entre autres idées originales, se sisi à critiquer la coutume commune à tous les journaux, d’accorder aux petites annonces classées des réductions de prix d'autant plus considérables qu’elles doivent paraître plus de fois. Il qualifiait cette pratique de ridicule ; car s’il est admissible, disait-il, « de faire aux petites annonces un prix inférieur à celui de la publicité commerciale parce qu’elles ont un caractère d’nformation souvent apprécié du public, ce serait aller à l'encontre de ce raisonnement que d’accorder des prix encore inférieurs à une petite annonce qui, répétée, perd de sa valeur d’information ».
« Mais M. Ochs ne partageait pas cette théorie auw’il fallait des prix inférieurs à une publicité qui contient des éléments d’information ; au contraire, disait-il, plus le caractère d’information est développé dans une publicité, plus son rendement sera considérable, plus elle devrait être tarifiée haut. « Une bonne annonce, posait-il en principe, c'est de l'information. Une annonce qui n’est pas de lPinformation, c’est de l'argent perdu. »
« Et c’est pourquoi, cessant d’étendre le volume de son Journal, voulant sélectionner de plus en plus sa publicité en fonction de son caractère d’information qui la rendrait à la fois plus intéressante pour le lecteur et plus profitable pour lPannonceur, M. Ochs espérait pouvoir relever graduellement les tarifs de publicité des journaux qui se sont dépréciés régulièrement depuis trente ans.» (1)
Il est également indispensable de signaler le développement aux Etats-Unis de la presse de province. Dès 1880, il existait des quotidiens locaux dans la plupart des Etats. Jusqu'en 1909, les Etats de New-York, de la Pennsylvanie et du New-York Jersey venaient en tête quant au nombre des journaux locaux. En 1929, les quotidiens, dans ces trois Etats, passèrent de 508 à 351, soit une baisse de 50 %. Pen-
(1) Revue Hebdomadaire, 15 juin 1935, Denoyer (P.): « Un grand journaliste américain: Adolph Ocns et le « New-York Times ».
dant ces mêmes vingt années, les quotidiens de tous les Etats passèrent. de 2.600 à 2.086, soit une baisse seulement de 19,8 %. L'influence de l'Est se fait donc de moins en moins sentir.
Mais dans cette presse de province, on distingue généralement deux catégories : celle éditée par l’ensemble des villes de province, et celle éditée par les six grande villes des Etats-Unis.
En 1933, la presse américaine de province appartenant à la première catégorie se répartissait en 1.896 quotidiens (1) et 503 hebdomadaires édités en langue anglaise.
Ces journaux étaient publiés dans 1.402 villes et la répartition était la suivante :
Nombre de Quotidien Hebdcma- Villes US daires
Villes de moins de 10.000 hab. 630 671 100 Villes de 10.000 à 25.000 hab. 427 533 qi Villes de 25.000 à 50.000 hab. 160 22 82 Villes de 50.000 hab. et plus.. 185 460 210 (2)
La deuxième catégorie comprend les journaux édités par