SECTION
En France
L’émotion avait été grande, en effet, dans le monde des journalistes parisiens de l’époque, lorsqu’étaient sortis les premiers numéros de la Presse et du Siècle. Ces nouveaux concurrents s’attaquaient à des situations établies. Les organes existau!s adoptant une partie analogue à celle du «Times» en Angleterre, ne cherchaïent au’à maintenir leurs positions et poursuivre en paix une exploitation tradi-
tionnelle et rémunératriée. On ne se fit pas faute de prédire aux nouveaux venus un échec rapide et d’orchestrer une violente campagne dans ce sens. On attaqua Girardin de toutes part. II était, en effet, considéré comme le porte-drapeau des idées nouvelles, et on pensait bien que la Presse abattue, le Siècle ne subsisterait plus longtemps. L’intéressé de défendit et contre-attaqua. Inutile de rappeler ici les incidents tragiques (duel Girardin-Carrel) qui marquèrent cette lutte.
Quoi qu’il en soit, à la fin de 1836, quatre journaux appliquaient déjà la nouvelle formule : la Presse, le Siècle, le Journal Général et la Renommée. En janvier 1837, un cinquième apparaît : l'Europe, et enfin, en février de la même année, le Journal de Paris, qui faisait partie de la presse ancienne formule, fit le premier amende honorable et abaissa le prix de son abonnement à 40 francs. Un autre crgane, l’Impartial, plûtot que d’imiter son confrère, préféra disparaitre.
Les anciens journaux avaient d’ailleurs tort de s’entéter : de 1831 à 1837, les Débats avaient perdu 3.000 abonnés, la Gazelte de France, 5.000, et les Débats, plus de 10.000. A la fin de 1844, le format de la Presse fut augmenté. De 30 cm. de hauteur, il fut porté à 50 cm., c’est-à-dire le même format que les Débats, toujours vendu 80 francs. La place nouvelle était en principe destinée à la rédaction. L'année suivante, une nouvelle augmentation de format était décidée, en faveur de la publicité, cette fois.
Parallèlement à celle du prix de vente, une autre transformation, inaugurée également par Girardin, commençait à se dessiner dans la presse française: la rédaction du journal changeait de caractère. A l'allure froide et guindée que présentaient les vieux journaux traditionnels, Girardin substua peu à peu, dans la Presse, une forme neuve, plus gaie et plus vivante. La présentation des pages fut modifiée, la typographie diversifiée, l’aspect général du journal modernisé.
Enfin, Girardin fit une découverte dont le succès n’est
pas près de s’atténuer : il inventa le roman-feuilleton et publia, pour commencer, la « Vieille-Fille», de Balzac. Puis ce seront d’autres œuvres de Balzac, des romans de Soulié, d'Eugène Sue (1) et de Dumas qui rallieront tous les suffrages du public (2). Enfin, la Presse fait paraître régulièrement des chroniques soignées de tous les grands noms de l’époque : Gustave Planche et Jules Sandeau qii font la critique littéraire, Frédéric Soulié qui fait la critique théâtrale, Victor Hugo qui traite. des questions
sociales, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Scribe, ete En même temps, la rédaction même des articles devenait plus colorée et plus dynamique, le style incisif, les idées hardies. Mais cette hardiesse des idées était dirigée avec sagacité dans une certaine direction, celle de lopinion publique. Girardin pensait, en effet, que le bon marché n’est pas le seul élément d'augmentation du nombre des abonnés. « Celui-ci, écrivait-il le 27 mars 1844, est également en raison du plus ou moins de popularité des opimions dont le journal s’est constitué l'organe » (3). Il fallait donc être avant tout lexpression de lopinion publique, quelle qu’ait pu être l’origine de celle-ci. « En même temps qu’il change les conditions économiques du journalisme, écrit Odysse Barot, le fondateur de la Presse en modifie la forme, les allures. Chaque article porte désormais un titre qui provoque l'attention ; les articles s’enchaînent, se suivent, se précipitent, celui de la veille appelant celui du lendemain, celui du lendemain contenant celui de la veille:
(1) Eugène Sue fut le véritable créateur de ce genre nouveau dans la littérature. Les concurrents de la Presse se disputèrent ses feuilletons. Les Mystères de Paris lui furent achetés à prix d’or par les Débats et le Constitutionnel lui versa à l’avance 100.000 fr. pour s'assurer la publication du Juif Errant, dont pas une ligne n’était encore écrite.
(2) La vogue du roman-feuilleton parut, dès cette époque, exercer une certaine influence néfaste sur le niveau de la moralité publique. Ce danger devint même si évident que l’Assemblée Nationale adoptât en 1850 un amendement frappant d’un timbre spécial tout roman-feuilleton publié dans un journal.
(3) Les créateurs de la Grande Presse, par Morienval.
le journal devient une sorte de revolver politique, dont les innombrables coups se succèdent avec une étonnante rapidité.» Parlant du nouveau journal, Hippolyte Castille déclare que «non seulement il coûtait meilleur marché que les anciens, mais encore était plus amusant. Il entrait, dit-il, dans le monde, jeune par la forme, comme par le reste. Aucun journal n’a, au même degré, réussi à captiver l'attention publique. La Presse a été quelque chose de plus qu’un journal, elle a été un spectacle. C’était une sorte de théâtre où l’on montrait les idées ».
La première impulsion avait été donnée en France par la Presse ; d’autres organes vinrent, quelques années plus tard, illustrer le succès de la formule nouvelle.
L'un d’eux devait être dirigé par l'animateur de la Presse lui-même. Proscrit à la suite du coup d'Etat du 2 décembre, Girardin ‘était, en effet, bientôt rentré en France, avait repris la Presse, pour la quitter en 1856, puis y revenir en 1862, et, enfin, l’abandonner définitivement quatre ans plus tard, Le 2 mai 1866, il entra à la Liberté, grand ancêtre de 1i1o0s modernes journaux du soir, dont le premier numéro était paru le 16 juillet 1865.
La plupart des journaux dont la vente au numéro commençait à s'organiser coûtaient alors 15 centimes. La Liberté fut mise à 0 fr. 10. L’abonnement en province des autres organes était fixé à 64 francs (sauf les Débals qui étaient restés à 80 francs), celui de la Liberté ne coûta que 54 francs (1).
Dans le courant de mars, le tirage moyen était de 6.000 exemplaires ; à la fin de mai, il était de 23.000, et enfin, le 11 juin, il atteignait 40.000. Le succès avait donc été rapide. Il faut avouer, d’ailleurs, qu’une fois la période
(1) Chaque numéro portait le détail des différents éléments du prix de l’abonnement :
ÉTSOUSRIOUTOAREr RE Te 18 > Timbre MERS SSP PR 21,50 POLE Rem eee cr De Te 14,50
LOT ee dem Jr 54,00
de lancement terminée, le prix de la Liberté fut porté à 0 fr. 15. L’appoint de la publicité ne s'était pas, en effet, montré tout de suite suffisant et il aurait cependant été bien nécessaire dans le cas présent, puisque avec le joural vendu au numéro à 0 fr. 10, en tenant compte de limpôt du timbre de 0 fr. 06 par feuille, il ne restait que 0 fr. 04 pour payer le vendeur, compenser le prix de revient et rémunérer le capital.
La Liberté marque pour Girardin le plein épanouissement du talent de journaliste qui s’était déjà révélé dans la Presse, Grâce à une équipe de collaborateurs éminents, le journal acquit un ton vivant, pittoresque, amusant qui l’une des raisons de son succès. Jean Morienval, dans son livre sur les Créateurs de la Grande Presse, le compare à un orchestre. « Dans la une, la première page, les tuyaux dorgues solennels, graves, avec des feintes imprévues, des plaintes, des mugissements de courtes notes qui percent ; à la deuxième page, les cuivres de l’information ; à la troisième, les harpes et les violons ; la quatrième étant de tambours et de grosses caisses. Tout cela vibre en dirigeant “ans des sens divers ses ondes d'harmonie. Que ce soit toujours du grand art, mais non, que les fausses notes abondent, bien sûr. Mais çà vit et çà se fait entendre. On sent dans la Liberté la direction nerveuse du maître ».
Un autre grand journal fit aussi ses débuts vers la même époque sous l'impulsion d’un homme dont le nom devait rester longtemps célèbre dans l’histoire du journalisme français ; il s’agit du Figaro, fondé par Villemesant. Créé le 2 avril 1854 comme hebdomadaire, devenu bi-hebdomadaire en 1856, ce journal fut auotidien à partir du 15 novembre 1866 (1).
(1) Il prenait la place de l’Ævénement, quotidien appartenant également à Villemesant et dont un article un peu osé sur la question du Droit des pauvres, amena la suppression. Ce n’était pas cependant la première fois que le titre de Figaro était inauguré. Sous la Restauration, était né, déjà, un Figaro qui disparut en 1833. En 1856, le titre avait été repris par Alphonse Karr, puis par Dutacq, et enfin abandonné à nouveau après la Révolution de 1848.
Le Figaro hebdomadaire à 0 fr. 40 et bi-hebdomadaire à O fr. 35, tirait à 3 ou 4.000 exemplaires ; quotidien à 0 fr. 10, il atteignit en décembre 1866 un tirage de 56.000 (dont 15.000 abonnements) ; supprimé momentanément par la Commune, il reparut régulièrement avec la rentrée de Thiers à Paris et devait conserver jusau’à nos jours le caractère de grand organe conservateur qu’il prit définivement après l’échec de la Restauration, en 1873.
Il n’est pas douteux que ce journal apporta à la presse française quelque chose de nouveau et inaugura en bien des matières, grâce à l’extraordinaire originalité de son fondateur.
Le but de celui-ci était en effet de se concilier des lecteurs de toutes classes et de toutes opinions : «Je veux faire un journal, disait-il, que puissent lire également les abonnés des Débats, du Constitutionnel et de lAvenir National... Ce que le public doit nous demander, ce qu’il attend de nous, c’est un résumé impartial des faits accomplis, avec une pointe de critique et une esquisse d’appréciation ». Voilà donc bien, pour la première fois, lancée l’idée du journal « tribune publique ». Le Figaro sera « une arène ouverte et libre », où pourront se confronter courtoïsement les opinions les plus diverses.
Comme Girardin, Villemesant rejette la traditionnelle conception du journal flambeau politique de caractère marqué, attisant les passions et ralliant des partisans plutôt que des lecteurs ; mais, au contraire de Girardin, dont lidéal est d’éduquer, instruire, perfectionner les masses pour lesquelles, en un mot, le journal est un moyen, pour Villemesant, le journal est « une fin en soi » (1). C’est une entreprise dont il faut assurer la réussite et il y excellera par la façon amusante, spirituelle, légère, dont il traitera les sujets les plus graves. Les discussions politiques seront traitées de haut, avec une sorte de facilité enjouce ; il ne s’engagera jamais à fonds pour la défense d’une idée ; son journal sera le refiet de l’esprit du « Bou-
(1) Les Créateurs de la Grande Presse, par L. Morienval.
levard >, la feuille dont chaque numéro contiendra une trouvaille inattendue, l’organe spécifiquement parisien, d’une clientèle cultivée, délicate et mondaine.
En ce qui concerne plus particulièrement l’aspect rédactionnel du journal, tout, dans le Figaro, fut classé suivant un cadre fixe. Jusqu’alors, les nouvelles, les articles, les échos étaient placés sans ordre. Dans le Figaro, le lecteur pourra, chaque jour, trouver à la même place, les différentes chroniques, les feuilletons, les informations. D’autre part, le principal but du journal est l'information ; il faut donc donner le plus de nouvelles possible, mais des nouvelles précises, brèves au besoin, en quelques lignes sans commentaires. Nous verrons plus loin combien ces nouvelles conceptions seront, plus tard, appelées à faire fortune.
On doit au Figaro d’autres innovations en matière de presse. Le premier, il publia des numéros spéciaux entièrement consacrés à tel évènement particulièrement important ; le premier, il fit, le 27 novembre 1865, paraître une illustration ; le premier, il fit constater par huissier, en décembre 1866, le chiffre de son tirage.
Enfin, avec Villemesant, le public assista pour la première fois en France, en matière de presse, à d’âpres luttes de concurrence commerciale. Pour rivaliser avec le Petit Journal qui venait d’être créé et dont nous parlerons plus loin, Villemesant avait lancé le Grand Journal, hebdomadaire de dimensions extraordinaires (1 m. 25 de largeur sur 0 m. 90 de hauteur). Le directeur du Petit Journal y avait répondu en créant un autre hebdomadaire, le Soleil, et les deux journaux s’enlevaient tour à tour leurs rédacteurs à prix d’or (1). C’est d’ailleurs pour essayer de concurrencer à nouveau son rival que Villemesant avait lancé en 1865, alors que le Figaro n’était encore qu’hebdo-
(1) Henri Rochefort, qui gagnait 500 fr. par mois au Figaro fut engagé au Soleil à 1.500 fr. par mois et 3.000 fr. de prime à la signature du contrat. À l'expiration du contrat. Villemesant le ramena au Figaro avec 2.000 fr. par mois et une prime équivalente.
madaire, l'Evénement, quotidien à 0 fr. 10, qui ne dura que peu de temps mais atteignit cependant un tirage de 42.000 exemplaires.
Il y eut entre les deux groupes de journaux une lutte de primes qui suscita l'intérêt et la curiosité de tout Paris. La clientèle de chaque journal fut comblée des cadeaux les plus imprévus (1). Villemesant eut même l’idée, pour le moins ingénieuse, d'offrir comme prime aux lecteurs des journaux concurrents un abonnement de 15 jours à son propre journal. Cette lutte sur le terrain commercial qui devait tourner bien vite à la surenchère, était une extraordinaire nouveauté dans le monde de la presse. Elle était le signe d’une ère nouvelle dans l’histoire du journalisme, elle marquait le début d’une commercialisation inquiétante dans une branche de l’activité qui, jusqu'alors, en France, était restée attachée à des principes tout différents.
En matière de publicité également, le Figaro avait d’ailleurs innové. Certains entrefilets publicitaires y prirent un tour extrêmement ingénieux ; on y vit pour la première fois passer des nécrologies payantes et les petites annonces y acquérir définitivement droit de cité
La fécondité de Villemesant s’était, en dehors du Figaro, du Grand Journal et de Evènement, traduite par la créaton d’un certain nombre d’autres publications dont les plus célèbres, le Petit Figaro, hebdomadaire illustré, tirait en 1868, à 62.000 exemplaires, et la Lanterne, tribune de Rochefort, créée en mai 1868, mais condamnée à une suppression rapide, atteignit au bout d’un mois, un tirage de 90.000 exemplaires (2).
Plusieurs nouveaux journaux s'étaient également créés aux environs de 1860 : l’'Opinion Nationale, de Gueroult, le Temps, de Nefftzer, ancien rédacteur en chef de la
(1) Villemesant commença par donner un exemplaire des Travailleurs de la Mer, de Victor Hugo, puis il offrit des corbeilles de mandarines, des entrées au Bal Mabille, des billets de concerts, ete.
(2) A Villemesant durent également leur création : la Sylphide, le Figaro-Programme, la Gazette Rose, la Gazette des Abonnés, l’Autographe, la Chronique de Paris.
Presse et l'Avenir National, de Peyrat. A la fin de 1866, les ürages des principaux organes de la presse française à G fr. 10 et O fr. 15 s’établissaient comme suit : le Figaro, 96.000 ; le Siècle, 44.000 ; la Liberté, 40.000 ; le Moniteur, 19.600 ; la Patrie, 15.000 ; l’'Opinion Nationale, 13.650 : le Constitutionnel, 11.632 ; le Journal des Débats, 9.650 ; le Temps, 9.600 ; l'Avenir National, 7.050. (2)
Nous ne parlerons ici que pour mémoire d’une multitude d’autres organes de second plan qui étaient nés à limitation des journaux de Girardin et de Villemesant, tels que la Gazette de Paris, un premier Gaulois, le Tintamarre, le Nain Jaune, le Diogène, le Triboulet, le Boulevard, la Lanterne Indépendante, la Bohème, le Rivarol, Satan, la Comédie Parisienne, le Chroniqueur de ta Semaine, lÉffronté, le Polichinelle à Paris, les Echos de Paris, les Nouvelles à la Main, le Bon Diable, le Pirate, etc. |
La Presse, le Siècle, la Liberté, le Figaro, journaux à 10 et 15 centimes, ont inauguré en France l’ère de la presse à bon marché. Budgétairement viables, grâce à l’application des idées de Girardin, ils ont su drainer une importante clientèle de gens qui, jusqu'alors, ne lisaient pas les journaux. Ils se sont mis, grâce à leur prix, à la portée d’une nouvelle classe de la société et ils ont su lintéresser par une forme nouvelle de journalisme. Avant eux, le journal était lu par une élite restreinte ; avec eux, il pénétra dans la classe moyenne, dans la petite bourgeoïsie, chez le petit commerçant. Voilà, si l’on peut dire, le premier stade de l'évolution de la presse française ; le terrain conquis est déjà considérable, maïs le champ d’action qui reste libre est immense, Les classes ouvrières et paysannes, toutes les catégories de travailleurs manuels, tous ceux qui ne peuvent distraire de leur budget les 10 ou 15 centimes indispensables sont nécessairement tenus à l’écart de la presse. Et puis, quand bien même pourrait-il en faire lPacquisi-
(2) L'Univers, où avait tant brillé Veuillot dans les premières années de l'Empire, venait d’être supprimé.
encore un organe trop électrique, d’une tenue littéraire trop élevée pour séduire les masses populaires. Peut-être celles-ci, dont le développement intellectuel, l'instruction, l'intérêt pour la vie politique étaient alors en pleine évolution, se seraient-elles petit à petit haussées au niveau des grands journaux existants ? Peut-être auraient-elles progressivement pris goût à une lecture pour laquelle, de prime abord, elles n'étaient pas faites, mais qui aurait cependant satisfait leur curiosité, leur désir naturel de connaître un monde nouveau. Cette adaptation aurail été lente, mais il en serait résulté, sans aucun doute, une élévation du niveau intellectuel et moral des masses populaires. Le journal aurait bien, alors, atteint le but aue lui assignait Girardin : éduquer et perfectionner ses lecteurs.
Ce ne fut malheureusement pas tout à fait ce qui se produisit. On évita au lecteur la peine de s'élever au niveau du journal, ce fut le journal qui s’abaissa au niveau du lecteur. L'adaptation, au lieu d’être lente dans le sens de lamélioraion, fut brutale, mais dans le sens contraire. Telle devait être l’œuvre du journal à un sou.
Le peuple, ayant des sentiments plus frustes, plus près de la nature que les classes cultivées, aimera tout ce qui fait vibrer violemment ses cordes les plus sensibles. Il s’intéressera à tout ce qui est proche de sa vie quotidienne, aux <faits d'intérêt humain», dira-t-on plus tard. Il se passionnera pour les faits-divers sensationnels dont le récit détaillé flattera parfois ses plus bas instincts, mais il s’enthousiasmera également pour les histoires extraordinaires, terrifiantes ou merveilleuses, qui le tiendront en haleine d’un jour sur l’autre, en le transportant par l’imagination dans un monde nouveau, où il oubliera pour un temps ses soucis matériels.
Tout cela va lui être apporté par une presse nouvelle, sensationnelle, à grand spectacle, la presse à un sou. Celle-ci, d’ailleurs, tout au moins dans sa première manifestation, réussira la gageure de conquérir l'immense clien-
tèle populaire et de s’attacher également une partie de lélite intellectuelle du pays, si bien que le succès sera complet et solidement étayé.
Ce sera là en quelque sorte le deuxième stade de l’évolution de la presse, celui dans lequel la réforme de Girardin trouva, économiquement parlant bien entendu, son plein épanouissement et où ses idées, intégralement appliquées, aboutiront aux plus modernes réalisations en matière journalistique.
Le 1° juillet 1836, jour de parution de la Presse, journal à O fr. 10, avait été une grand date dans l’histoire des journaux ; le 1” février 1863, qui marqua l’apparition du Petit Journal, journal à un sou, en fut une autre.
Ce jour-là, en effet, est née en France une industrie nouvelle. Pour la première fois, un journal sera véritablement fabriqué, lancé et vendu comme un produit aquelconque de grande consommation (1). Pour atteindre les grosses diffusions, ce produit est vendu au plus bas prix. I rentre ainsi dans le pouvoir d'achat de centaines de milliers d'individus. Mais encore faut-il que l’on fasse connaître son existence, qu’on aille le mettre partout à la portée de l’acheteur et qu’enfin on donne à celui-ci quelque chose de séduisant pour en faire un client assidu. Autant de problèmes d’ordre commercial et journalistique qui furent résolus avec le plus grand succès par le fondateur du Petit Journal : Moïse Millaud.
Celui-ci eut d’ailleurs l’habileté de faire faire à son jourral des débuts modestes : un avis aux marchands de journaux le présenta comme un complément « qu’achèteront volontiers les lecteurs de journaux à 0 fr. 15 si le vendeur sait le lui offrir». Le nouvel ogane ne se posait donc pas en concurrent vis à vis de ses confrères si bien
(1) Nous avons vu que le Figaro de Villemesant avait, parmi les journaux à 0 fr. 15, innové, en une certaine mesure, dans le sens commercial, mais n nie pas que la carrière du Figaro quotidien wa commencé qu’en 1866, tandis que le Petit Journal date de 1863. Si nous en avons parlé précédemment c’est que nous voulions le traiter sur le plan de ses confrères, journaux à 0 fr. 10 et 0 fr. 15.
que la plupart des journaux consentirent à annoncer dans lcurs colonnes la naissance du nouveau venu.
Cependant, pour que le Petit Journal fut viable, étant donné l'insuffisance du prix de vente (il était cédé à 0 fr .05 au vendeur), il fallait que l'accession aux gros tirages fut extrêmement rapide. Seuls, ceux-ci, en effet, étaient susceptibles d’amener une publicité substantielle. De là, la nécessité d’une gigantesque organisation de vente, appuyée sur une propagande énorme.
Les moyens de vente des journaux étaient encore, en effet, très primitifs. À Paris, c’étaient les libraires, quelques kiosques et les camelots ; en province, seules les grandes villes recevaient les organes les plus importants. Il fallait donc créer de toute pièce une organisation complète, aussi bien à Paris que dans départements. Dans toutes les sous-préfectures, les chefs-lieux de cantons et les gros villages, Millaud recruta des camelots chargés d'annoncer bruyamment le nouveau journal et ses titres sensationnels. «Ainsi fut concu, disait, en 1866, Aurélien Scholl, un mode de vente et de correspondants inconnu avant la création du Petit Journal. Il s'agissait d’aller chercher jusque chez eux, dans les villages les plus éloignés, tous les gens qui, sachant lire, auraient 5 centimes à sacrifier au désir qu’a l’homme de connaître ce qui se passe. Aller chercher le sou à 300 lieues de Paris n’était pas chose facile, et, cependant, il eut été vain de l’attendre les bras croisés sur le le boulevard Montmartre. Il y a des localités où l’on se faisait si peu l’idée de ce que pouvait être un journal, qu’on n’a pu y trouver personne qui voulut parcourir les rues ou les routes en offrant un journal pour un sou. Il a fallu envoyer des vendeurs de Paris. Aujourd'hui il y a cinquante demandes par place » (1).
Ce fut en effet une sorte de révolution dans la plupart des petites villes où l’on n’avait vu que bien rarement un journal, et, plus rarement encore, une publicité aussi tapa-
(1) Les Créateurs de la Grande Presse, par J. Morienval.
geuse. À Paris, immeuble du Petit Journal. au carrefour du boulevard Montmartre et de la rue Richelieu, était couvert d’enseignes, de bannières, de transparents, d’affiches sensationnelles qui captivaient la foule et retenaient les badauds ; il en partait dans un grand bruit de grelots de magnifiques voitures, attelées à la Daumont, avec postillons en livrée, portant en énormes caractère : « Services de la Poste du Petit Journal ». Tout cela était nouveau et faisait sensation. Tout le monde en parlait; en province, même, parvenaient sur ce sujet les histoires les plus fantastiques.
Mais la propagande publicitaire ne suffit pas par ellemême au lancement durable d’un journal. Il faut encore que le contenu en soit suffisamment attirant pour conquérir une nouvelle clientèle et assez attachant pour la maintenir. Dans ce domaine également, le Petit Journal ouvrit des voies que devait suivre, plus tard, toute la grande presse contemporaine.
Au début, on ne trouvait guère dans le Petit Journal que des nouvelles, en principe toutes celles qui étaient négligées par les confrères. Ainsi, le Petit Journal remplissait exactement le rôle que lui avait assigné officiellement son fondateur : celui d’un journal de complément. La rédaction y était rare. Le nouveau journal prit cependant une certaine extension dès le premier mois parce aue sa vente s’organisait et surtout parce qu’il ne coûtait qu’un sou.
En juillet 1863, c’est-à-dire six mois après sa naissance, le Petit Journal tirait à 38.000. Le résultat était honnète, mais ce n’était pas encore le grand succès escompté. Le 26 juillet parut la première chronique d’un homme qui devait jouer un rôle essentiel dans la carrière du journal : Timothée Trimm (1). Cette chronique quotidienne qui tenait la première page du journal toute entière, obtint en peu de temps un succès inoui. Elle portait sur le fait du jour, ou lorsqw’il n’y en avait pas, sur n'importe quel sujet suivant la fan-
(1) Sous ce nom de guerre se cachait Léo Lespès, journaliste déjà aguerri, qui avait été à la Presse et au Figaro.
taisie de l’auteur. Le public fut stupéfait d’une telle prolixité. La réalisation de ce long article quotidien lui paraissait un exploit prodigieux et il se passionna à sa lecture. En même temps, l’allure générale du journal se transformait, devenait plus vivante, plus colorée. Le ton volontairement adopté par son fondateur se précisa. Les lecteurs affluèrent.
En octobre 1863, le tirage passa à 83.000; en décembre de la même année, à 100.000; à la fin de 1864 à 200.000. Le succès était acquis; il ne fera que s’amplifier par la suite.
Au milieu de 1865, en effet, le Petit Journal commençait la publication des séries fameuses de Ponson du Terrail: les Histoires de Rocambole. Ce n’était pas absolument nouveau puisque les Drames de Paris, du même auteur, avaient déjà longuement relaté les exploits de son héros imaginaire. Millaud eut, cependant, l'intuition du parti qu’il pouvait tirer d’une telle source d'émotions populaires. Rocambole était mort à la dernière page des Drames de Paris; on assista, dans le Petit Journal, à la « Résurrection de Rocambole ». La publicité joua à plein; en quelques jours le nom de Rocambole fut dans toutes les bouches. Ce fut un succès prodigieux. En décembre 1865, le Petit Journal tirait à 260.000.
Le feuilleton terminé, Ponson du Terrail, sollicité par ailleurs, passa à la concurrence ; il fallait trouver autre chose : on inventa l’histoire des « Thugs » ; « histoire vraie », disait la publicité, comportant le «compte-rendu de l’effrayant procès de Feringhea, grand chef des étrangleurs, avec les plus horribles détails ». Les « Thugs » firent fureur, on s’arrachait le Petit Journal; il fallut procéder à des tirages spéciaux.
Puis ce furent les célèbres romans policiers d'Emile Gaboriau. Il fallait sans cesse tenir le lecteur en haleine par de nouvelles trouvailles, lui donner l'impression qu’on allait toujours de plus fort en plus fort. Au début de 1869 le tirage atteignait près de 350.000 exemplaires.
Enfin, à la fiction succéda la plus horrible des réalités. Ce que Millaud avait jusqu'ici cherché dans l'imagination des romanciers, l'actualité le lui offrit. Le 23 septembre 1869, ce fut la découverte des crimes de Troppmann qui avait massacré, en plusieurs fois, une famille de huit personnes. C’était, pour le Petit Journal, une chance inespérée. Troppmann devint du jour au lendemain la vedette qui passionna les foules. On lui consacra les deux tiers des colonnes. A l’annonce du crime, le tirage était de 397.000 exemplaires; trois jours après, il atteignait plus de 400.000 exemplaires. Lorsqu'on découvrit la septième victime, il monta à 418.000; avec la découverte du huitième cadavre, il bondit à 467.000. Vingt-cinq ans plus tard, entre 1890 et 1900 le Petit Journal devait atteindre un tirage de 1 million d'exemplaires.
Il est juste de dire d’ailleurs que, parallèlement à cet effort pour acquérir la clientèle populaire, le Petit Journal avait, petit à petit, réuni une équipe de chroniqueurs littéraires de talent, à laquelle il devait l’attachement d’une quantité de lecteurs d’une classe supérieure: Francisque Sarcey, Edmond About, Alfred Assolant et bien d’autres durent leurs premiers succès à leurs chroniques dans le Petit Journal.
Le succès était donc inespéré et complet. On n’avait jamais, jusque-là, eu l’idée de pareils chiffres de tirage.
Si nous avons particulièrement insisté sur les moyens mis en œuvre pour atteindre ces résultats, c’est que nous tenions à faire ressortir les procédés nouveaux employés, la conception neuve et hardie aui avait été la condition du succès. Le Petit Journal a, en matière de presse à bon marché, tracé une voie nouvelle. Il a été le chef de file de nombreux quotidiens qui, depuis soixante-dix ans, n’ont fait qu’imiter, améliorer, perfectionner sa formule. Ce n’est pas lui qui a inauguré en France le journal bou marché qui avait été créé par Girardin vingt-sept ans plus tôt, mais c’est lui qui, en poussant ce bon marché à l'extrême, un extrême d’ailleurs encore inconnu à la même
époque à l'étranger, a, du même coup, créé le type du journal à grand tirage moderne, « américanisé » si l’on peut dire, destiné à satisfaire toutes les classes de la société, mais s’adressant surtout à celle qui est susceptible de lui amener le plus grand nombre de lecteurs: la classe populaire.
Le but recherché a été atteint, c’est un fait; qu’il faille se féliciter des moyens employés et des résultats obtenus, c’est là une toute autre question sur laquelle nous reviendrons plus tard, lorsque nous serons amenés à porter un jugement d'ensemble sur la presse moderne.
Comme il est facile de le penser, la réussite foudroyante du Petit Journal n’avait pas été sans susciter des imitateurs.
Le Parisien et le Public, fondés tous deux en 1863 au prix de 0 fr .05, voulurent marcher sur les traces du Petit Journal. Leur vie fut de courte durée. Une concurrence plus sérieuse, quoique assez inattendue, vint du côté de la presse officielle. Celle-ci était représentée par le Moniteur Universel, créé en 1789, qui, bien au’à la disposition du gouvernement pour l'insertion des textes officiels, était cependant resté propriété de la famille de son fondateur et comportait une partie rédactionnelle analogue à celle des autres journaux. Son directeur en 1864, Paul Dalloz (1) comprit le parti à tirer de la formule du Petit Journal. Un journal à un sou ne pouvait alors être un journal politique puisqu'il aurait eu à paver un droit de timbre de O0 fr. 06. Comme, d'autre part, au seul journal officiel ce timbre était remboursé, Dalloz lança, le 1° mai 1864, un Petit Moniteur du Soir, journal politique à un sou, comportant une partie officielle, réduite au strict minimum, et une partie non officielle s'inspirant de la formule du Petit Journal. Quelque extraordinaire que cela puisse nous paraître, il chercha à concurrencer son grand confrère sur son propre terrain. C’est lui qui lui enleva, à coups de surenchère, Timothée Trimm, Ponson du Terrail, ete. Il ne réussit
(1) C'était le fils du grand Dalloz, du Répertoire de jurisprudence.
certes pas à le battre mais le tirage du Petit Moniteur atteignit en peu de temps 100.000 exemplaires.
Il faut citer également, comme nouveaux quotidiens à un sou de la même époque, la Presse Illustrée, créée en 1866, qui devint, vers la fin de la même année, la Petite Presse, et qui devait durer jusqu’en 1877 et, pour mémoire, le Journal du Peuple, le Peuple, la Petite Gazette, Mon Journal, lEtincelle, la Journée.
Pour répondre à tous ces organes, Millaud, lui-même, créa autour du Petit Journal une série de publications satellites : le Journal de Paris, le Journal Politique, le Journal Liltéraire (1), le Journal Illustré, le Soleil, le Nouvel Illustré.
Avec tous ces organes, Millaud couvrait tous les domaines et pouvait satisfaire n’importe quelle clientèle. « Voilà donc, disait Edmond About, plusieurs journaux, tous bien portants et bien achalandés, réunis en faisceau dans les mains d’un seul homme, c’est une force. »
L’élan était donné et dans une direction aui semblait la bonne; l’essor imprimé par le lancement et le succès du Petit Journal se généralisa en France à partir de 1870.
C’est à partir de ce moment, en effet, que l’on assiste, en France, au développement de la grande presse dite d’informations, presse essentiellement bon marché et calquée, au point de vue journalistique et commercial, sur le modèle du Pétif Journal, La formule du grand quotidien à un sou est définitivement établie.
Ce sera, en 1876, la naissance du Petit Parisien (2) ; en 1884, celle du Matin (3); en 1892, celle du Journal, puis, plus près de nous, le développement de certains organes de la presse parisienne du soir, de l’Intransigeant, fondé en 1879, mais dont l’essor date de la fin de la guerre, et de
(1) Chacun de ces deux derniers journaux se vendait séparément à Paris 0 fr. 15, mais on pouvait les acheter ensemble pour 0 fr. 25.
(2) Fondé par Jean Dupuy.
(3) Fondé par des américains et repris en 1898 par Poidatz ; e’est ce cette dernière date, seulement, que date son développement.
Paris-Soir, fondé en 1922, mais dont la véritable ascension ne commença qu’en 1930 (1).
Les principes généraux d'exploitation de ces grands organes ont été les mêmes pour tous. Seuls ont varié les détails d'application de ces principes, la qualité, la diversité, la nouveauté des moyens mis en œuvre pour parvenir au même but: la conquête des grands tirages. C’est à qui s’ingéniera à améliorer ou à renouveler les procédés employés par ses prédécesseurs, à trouver une formule plus ou moins nouvelle, susceptible de séduire les masses, en dehors desquelles il n’y a pas de grand succès de presse possible.
Afin de ne risquer de heurter les convictions politiques d'aucune catégorie de lecteurs, la plupart de ces journaux sont officiellement neutres ou tout au moins le déclarent ostensiblement. Le Matin, en particulier, sut pousser, dès ses débuts, ce caractère à l’extrême. Afin de bien faire constater son objectivité, il alla jusqu’à faire écrire alternativement son éditorial par des hommes d’opinions politiques complètement opposées (2). I y a quelque temps, Paris-Soir reprenait la même idée et entreprenait la publication quotidienne, d'articles d'actualités, rédigés par des hommes éminents, choisis alternativement parmi les porteparoles les plus représentatifs de camps politiques opposés. En dehors même de ces cas extrêmes, les autres organes se montrent extrêmement circonspects lorsqu'il s’agit d'émettre une opinion quelconque ou de critiquer l’attitude d’un parti politique. Il est à noter d’ailleurs que cette neutralité apparente est fort souvent tendancieuse. De l'absence de critique à l'approbation tacite, il n’y a en effet qu’un pas et le lecteur est souvent amené à le franchir. Cette neutralité systématique à l'égard des actes politiques du gouvernement, quel qu’il soit, constitue d’ailleurs à
(1) Cette ascension date de la reprise du journal par un important groupe industriel: Prouvost-Beghin, auquel appartenait déjà Paris-Midi.
(2) Cornély et Paul de Cassagnac, pour la droite ; Emmanuel Arène et Jules Vallès pour la gauche.
tout prendre, pour le journal, une position fort commode, Elle tient souvent compte d'intérêts matériels bien compris et se transforme volontiers en une attitude bienveillante a l’égard des puissants du jour dont il est toujours utile de se concilier l'appui.
Avec ce caractère nouveau d’objectivité, le journal français, tout au moins celui qui nous intéresse, c’est-àdire le journal à grand tirage, a définitivement abandonné l'ancienne conception française du journal d'opinion. Nécessité fait loi. La recherche des gros tirages a ainsi conditionné lattitude des grands journaux.
Les articles de polémique étant supprimés, les articles d'opinions étant réduits au minimum e#, en tous cas, fortement édulcorés, les nouvelles de toutes sortes, tant de France que de l’étranger (1), les informations sportives, de brillants et lointains reportages, les récits détaillés de faits divers sensationnels bénéficient, par contre, de la plus large place. Les ressources du feuilleton, qui avait si bien réussi au Petit Journal, sont également exploitées à fond.
Les résultats, quoique forcément inégaux, obtenus par ces journaux, dépassèrent toutes les prévisions; ils consacrèrent le profond succès de la formule créée en 1836 par la Presse, perfectionnée en 1863 par le Petit Journal. Is se traduisirent par l'édification de gigantesques entreprises, nécessitant l’emploi de capitaux considérables et dont le caractère industriel et commercial devait devenir, petit à petit, prédominant.
Les tirages n’ont cessé de croître jusqu’à la veille de la guerre, Les chiffres ci-dessous, afférents aux deux plus grands organes du matin, donnent une idée de cette pro-
gression : 1899 1905 1913 Pr EE MONS 777.000 1.180.000 1.550.000 TE or detre RE 78.000 483.000 1.000.000
(1) Le Matin conclut en 1898 un accord avec le « Times ». Moyennant 125.000 fr. par an, le grand journal anglais communiquait toutes les nouvelles de l'étranger. Ces nouvelles lui étaient transmises par fil spécial de Londres.
Ces chiffres semblaient être des maxima. Depuis la guerre, en effet, la presse paraissait se développer en surface, plutôt qu’en profondeur. Si le nombre des journaux tendait à se multiplier, le tirage des leaders paraissait étale, avec même une certaine tendance à la régression. Au cours des toutes dernières années, cependant, un nouveau bond en avant fut réalisé en matière de tirage, et de la façon la plus inattendue, par un nouveau venu, non pas de la presse du matin, qui, jusqu'alors, avait seule bénéficié des tirages monstres, mais de la presse parisienne du soir. Nous voulons parler de Paris-Soir.
Il y a là, nous l’estimons, un cas intéressant à étudier à plusieurs points de vue.
Nous assistons, en effet, avec Paris-Soir, à un essor absolument imprévu de la presse parisienne de l’aprèsmidi et du soir. Jusqu’alors le seul représentant important de cette presse était l’Infransigeant. Celui-ci, de création ancienne (1879), avait vu son tirage se développer, en même temps que son prestige, au cours de la guerre. Sa première édition de l’après-midi, sortant vers 15 heures, c’est-à-dire à peu près en même temps que le communiqué cfficiel, dont la lecture quotidienne tenait chaque jour en haleine la presque totalité des Français, il se trouvait être le premier journal à publier ce communiqué. De là, la conquête d’une notoriété et d’une position que de multiples initiatives du très habile journaliste qui le dirigeait, Léon Baïlbv, ne firent que consolider par la suite. En 1930, le tirage de l’Intransigeant était de 400.000 exemplaires environ. Ce tirage, en dépit d’une tendance très modérée à l'accroissement, était à peu près stabilisé avec une clientèle presque exclusivement parisienne. On pouvait d’ailleurs concevoir difficilement que la clientèle d’un journal du soir de Paris pût être appelée à s'étendre en province où le journal ne pouvait être vendu que le lendemain matin. c’est-à-dire en même temps que des journaux de Paris du matin (édition de province), donnant des nouvelles plus récentes.
Le développement extraordinaire de Paris-Soir démontra que là même où il pouvait paraître, à première vue, y avoir saturation, celle-ci n’existait jamais en matière de presse. Aucune place ne semblait disponible pour un nouveau journal parisien du soir; Paris-Soir s’en fit une et de choix. D’autre part, la stabilité des tirages des quotidiens du matin semblait également correspondre à une saturation momentanée de la clientèle française, en général. Or, lénorme masse de lecteurs acquise par Paris-Soir correspond d’une façon évidente, non pas tant à un déplacement d’une partie de la clientèle des journaux du matin vers la presse du soir, mais surtout à la création d’une clientèle nouvelle, La baisse parallèle du tirage de ses concurrents du matin et du soir n’a été, en effet, que de loin inférieure aux chiffres de vente acquis par Paris-Soir, La preuve était ainsi administrée que, quoi qu’on en dise, le développement de la presse est chose illimitée. C’est la un premier point.
Mais ce journal nous intéresse encore à un autre point de vue: l’examen des moyens employés par Paris-Soir présente à nos yeux un intérêt égal à celui que nous avons trouvé précédemment dans l’étude des grands organes du siècle dernier, Paris-Soir peut, en effet, à notre avis, être considéré comme le parfait épanouissement de la formule lancée soixante-sept ans plus tôt par le Petil Journal et sur le modèle de laquelle étaient déjà bâtis tous les grands quotidiens du matin. Le Petit Journal marquait le début d’une grande période de développement de la presse française ; Paris-Soir constitue momentanément l'apogée de cette période et, peut-être aussi, le début d’une ère nouvelle car, sans amener aucune réforme révolutionnaire comme l'avaient fait la Presse et le Petit Journal, certains aspects nouveaux du journalisme, créés par lui, semblent bien, en raison même du succès qui les a accueillis, avoir exercé une certaine influence sur la presse françcaise en général et avoir même, dans certains cas, fait école.
Comme ses grands prédécesseurs, Paris-Soir voulut
toucher la clientèle populaire; on chercha donc à faire un journal qui plût aux masses, qui leur apportât quelque chose de nouveau, qui leur devint indispensable; la formule journalistique du Petit Journal avait été bonne, puisque, en quelques années, le tirage avait atteint 400.000 exemplaires; celle de Paris-Soir fut encore meilleure puisqu’en cinq ans le tirage toucha les deux millions (1). Ce journal paraissant le soir et s’adressant à une catégorie de gens qui travaillent, voulut présenter à ses lecteurs quelque chose de facile à lire et de distrayant. Pour atteindre le premier de ces buts, on employa l’image et une mise en page appropriée ; pour atteindre le second on fit du sensationnel une nourriture quotidienne et on donna aux faits divers, aux récits historiques, aux romans feuilletons, un tour léger et souvent scabreux, toujours pimenté.
Les pages photographiques de Parts-Soir eurent un succès énorme. On ne pouvait jusque-là trouver une illustration analogue que dans un quotidien du matin à tirage restreint et reservé à une clientèle sélectionnée: Excelsior. Paris-Soir s’intitula « grand quotidien d'informations illustrées », C'était tout un programme et il l’exécuta à la lettre. Le lecteur fut vraiment tenu au courant de lPactualité par l'image, images réunies non seulement dans la page-photos qui fut la dernière, mais encore en tête du journal où elles furent mêlées aux titres et vinrent animer les principaux articles. Prodiguées avec une telle abondance, remarquablement venues, au point de vue impression, sur un papier satiné d’un genre nouveau, intéressantes par surplus, comment ces photos n’auraient-elles pas séduit le lecteur populaire, ennemi du moindre effort, irrésistiblement attiré, comme un enfant, par tout ce qui parle aux veux,
(1) Que penser de lopinion du Comte Roedérer qui écrivait en VAn XI pour le Premier Consul: « Dix mille abonnés ne peuvent s'obtenir que d’un scandale ‘permanent qui attire tous les regards, et du trafic -journalier, de, intérêt. public, soit avec létranger, soit avec les passions qu’une révolution récente laisse encore allumées dans toutes les âmes » (Œuvres ‘du Comte Roedér, t. NTIC pris
charmé d’avoir, pour le même prix, en plus de la rédaction , Û . j ET dun journal normal, une sorte d’illustré quotidien ?
À cela se joignit également lattrait d’une mise en page nouvelle, brutale, accrochant le regard. Certaines pages de tête ne contenaient rien d’autre que des photos et des titres, mais quels titres! Toutes les ressources de la typographie y furent utilisées. Les variétés les plus diverses de caractères y furent accolées, opposées plutôt, de façon à faire contraste, à se faire ressortir les unes les autres.
Enfin le fond même du journal, la rédaction proprement dite, les sujets d'articles et de romans, la façon de les rédiger, sut aller droit au public qu’il voulait acquérir. Ce ne fut pas toujours, malheureusement, par les voies les plus élevées. Comme l'avait fait autrefois le Petit Journal, on flatta le goût du lecteur pour le fait-divers sensationnel et surtout pour les détails de ce fait-divers, mais là, on ne se contenta plus de donner au récit un tour horrifiant ou faussement sentimental; on l’assaisonna de détails crousüllants. Certains romans historiques furent, à ce point de vue des chefs-d’œuvre du genre. Ils eurent un succès prodigieux. Le sensationnel se faisant trop rare, malgré tout, on le créa de toutes pièces. Chaque jour on s’attacha à monter en épingle un fait quelconque, n'importe lequel, auquel on consacra quatre colonnes et deux photos. De par son importance, il aurait été tout aussi normal d’en traiter en quatre lignes, en fin des informations (1).
Par ailleurs, tout cela fut appuyé par des reportages vraiment extraordinaires et souvent intéressants. La rédaction sut se constituer une équipe de premier ordre. Aucun événement national ni mondial ne pouvait se produire sans que Paris-Soir ne sortit quelque chose dinattendu par les proportions, la rapidité de transmission, le pittoresque du récit, l'illustration.
(1) Depuis lors, cependant, les évènements internationaux, en reprenant la vedette de l’actualité, se sont chargés de remener ces faits-divers à un arrière-plan plus rationnel.
En ce qui concerne la question prix, on ne chercha pas à lancer un journal meilleur marché que les autres. L’expérience de l'Ami du Peuple (1) avait montré que certaines coalitions d’intérêts sont assez puissantes pour vouer à l'échec toute tentative de ce genre. Le prix de 5 sous était déjà, d’ailleurs, en raison de la dévaluation du franc et de la hausse des prix, bien inférieur au sou d’avant-guerre. Quoi qu’il en soit, Paris-Soir se vendit au même prix que ses confrères, mais, pour un prix égal, le volume, l’abondance et la variété de la matière donnée furent incomparables. Qu'il s’agisse de vendre un même article à un prix inférieur, ou de vendre au même prix un article d’une supériorité évidente et d’un prix de revient plus élevé, le résultat est identique. C’est la seconde méthode qau’employa Paris-Soir et c’est en cela qu’il se posa, de loin, comme le meilleur marché des journaux français. Il devait en résulter pour lindustrie entière de la Presse, en France, une perturbation extrêmement grave, que ne firent qu’accentuer des circonstances économiques exceptionnellement défavorables.
Enfin, au point de vue purement commercial, Parts-Soir fut l’objet d’une publicité monstre : affichage, concours, prix de toutes sortes, épreuves sportives, fêtes populaires, autant de moyens de propagande qui contribuerent au succès sans précédent du nouveau journal du soir. Sa vente fut remarquablement organisée, aussi bien en province qu'à Paris, à grand renfort de dépositaires et de crieurs.
(1) Un grand industriel, François Coty, avait voulu, en 1928, lancer un journal, l'Ami du Peuple, à un prix nettement inférieur à celui des autres quotidiens. Le prix de ceux-ei avait, en effet, par suite de la dévaluation de la monnaie, été porté progressivement de 1 à 5 sous. L’Ami du Peuple fut vendu 2 sous à Paris et 3 sous en province. Il se heurta à une telle opposition de la part du Consortium des grands journaux et des Messageries Hachette, qui l’accusèrent de concurrence déloyale et en organisèrent le boycottage, que son existence ne fut pas de longue durée. Il avait cependant atteint, en peu de temps, un tirage de un million d'exemplaires. Par eontre, ses recettes de publicité restèrent nulles ou presque, les autres journaux ayant décidé de refuser l'insertion de toute publicité passant également dans les colonnes de leur concurrent.
Il pénétra partout, jusque dans le moindre village de campagne.
Tout cela nécessitait évidemment la mise en œuvre de gros moyens financiers. Nous y reviendrons plus loin lorsque nous étudierons la structure économique des grands journaux modernes.
Par quelques-unes de ses innovations journalistiques, Paris-Soir, nous l'avons dit, fit école. Dès qu’elles se trouvérent consacrées par le succès, celles-ci tendirent forcément, en effet, à se généraliser.
L'apparition d’un tel concurrent sur le marché français avait pas été, comme on le pense, sans susciter des inquiétudes parmi les organes déjà existants. IL fallait lutter ou disparaître. Cela fut surtout vrai pour le journal du soir qui, jusqu’en 1930, n’avait jamais eu de concurrent sérieux: l’Intransigeant. Celui-ci se trouva devant l’alternative suivante : ou bien se porter sur le terrain de son concurrent et lutter avec les mêmes armes au risque de perdre une partie de sa clientèle qu’un changement d’attitude aussi radical aurait pu mécontenter, ou bien rester sur ses anciennes positions, en adoptant, de la formule du nouveau venu, les seuls éléments compatibles avec le goût de ses propres lecteurs. C’est la seconde solution qui Pemporta, mais, malgré lui, | < Intran » fut amené peu à peu à entamer avec Paris-Soir une lutte de prestige financièrement épuisante (1). On vit bientôt dans l’Infran, comme dans Paris-Sotr, une page de photos, de grands reportages, des efforts rédactionnels incessants.
(1) La propriété de l’Intransigeant avait été cédée en 1930 à M. Louis Louis-Dreyfus par M. Baiïlby, celui-ei en restant personnellement directeur. De graves dissensions s’étant élevées entre le propriétaire réel du journal et M. Bailby quant à la politique à suivre pour contre-battre le succès de Paris-Soir qui s’avérait de plus en plus dangereux, la direction effective de l'affaire fut prise par M. Louis-Dreyfus en décembre 1932. C’est à partir de cette date que se déroula surtout la lutte de concurrence avec Paris-Soir, jusqu’en décembre 1936, date à laquelle l’Intran fut racheté par le groupe Prouvost-Beghin. Depuis lors, ce journal est encore passé dans de nouvelles mains. Il a été acquis par M. Ribardière en 1938.
Mais l'influence de Paris-Soir ne s’exerça pas seulement sur son concurrent direct ; elle s’exerça également sur l'ensemble des journaux du matin.
Bien que la concurrence du nouveau venu ait pu leur sembler, à première vue, moins dangereuse, ces Journaux sentirent cependant le besoin de prendre des mesures de défense. Leur vente en province se ressentait de l'ascension des tirages de Paris-Soir, Lorsque celui-ci tirait à 2 millions, il annonçait 900.000 pour l’édition de province. C’était là, pour les journaux du matin, une concurrence qui pouvait devenir extrêmement dangereuse. Ils tentèrent de réagir en adoptant, eux aussi, certaines des méthodes de Paris-Soir. Presque tous eurent une page photographique. Beaucoup firent de gros efforts en matière de grands reportages. Certains, comme le Journal, renouvelérent complètement leur ancien cadre, en adoptant une nouvelle présentation, plus conforme au goût du jour.
L'influence de Paris-Soir se manifesta d’une façon encore plus tangible lors de la naissance, au début de 1937, d’un nouvel organe du soir, à tendance politique plus marquée, mais exactement concu sur le même modèle : Ce Soir. L’imitation était même, au début, tellement apparente que, titre mis à part, il était presque impossible de différencier l'aspect de la première page des deux journaux. Le succès, favorisé sans aucun doute par une couleur politique fort bien adaptée aux opinions de la clientèle que ce journal voulait toucher, et à la tendance générale du moment, assez lent au début, se manifesta au bout de quelques mois, mais devait être de courte durée. Si le tirage de Ce Soir atteignit une pointe de 5 à 600.000 exemplaires, il ne tarda pas à décroître et les chiffres actuels sont beaucoup plus modestes.
Nous avons ainsi assisté avec Paris-Soir au plus beau succès de presse qui ait jamais été réalisé en France; nous avons dit un mot des nouveautés, des perfectionnements, des améliorations apportées par lui à la formule du Petit
Journal et qui ont été les raisons mêmes de son SUCCÈsS ; nous avons vu que celui-ci pouvait être considéré comme ‘a plus belle illustration, le couronnement du genre nouveau créé en matière de presse, il y a un siècle, Que ce type du journal d'informations moderne, tel qu’il a été réalisé par Paris-Soir constitue un idéal, que ses innovations ne présentent pas un certain danger, en raison même du déséquilibre qu’elle ont provoqué sur le marché français du Journal. C’est ce que nous étudierons plus loin !
Il ne faudrait pas croire cependant que la presse d’opinion ait disparu complètement avec la naissance en France de la presse dite d’informations. Certains événements ou scandales de la fin du siècle dernier (Boulangisme, Panama, affaire Dreyfus), en passionnant les foules, furent au contraire l’occasion de polémiques de presse extrêmement vives et constituèrent, par là, autant d'éléments de vitalité pour les journaux d’opinion. Ceux-ci prirent des positions nettement marquées (le Figaro, le Temps, le Gaulois) et devinrent souvent une tribune d’où certains noms, appelés plus tard à une grande célébrité, se firent entendre pour la première fois (1). Au cours des périodes de la guerre et de l’après-guerre on assista d’ailleurs à une recrudescence de ces organes qui correspond, sans doute, à un renouveau des luttes politiques inté-
rieures.
Vendus le plus souvent à un prix supérieur à celui de leurs confrères, ces journaux conservent une clientèle relativement restreinte de partisans politiques. Le volume de celle-ci n’a d’ailleurs plus, comme pour les journaux d'informations, une importance de premier plan, car des ressources étrangères à l'exploitation du journal leur assurent généralement une existence de fout repos. On peut citer, à ce sujet, les naissances de la Croix, en 1880 ; l’'Alerte, en 1897; le Petit Bleu, en 1900; l'Action Française,
(1) Paul de Cassagnac, Edouard Drumont, Henri Rochefort, Clémenceau, ete.
en 1908 : l'Homme Libre, en 1913 : la Victoire, en 1914 ; l'Ére Nouvelle, en 1917; l'Avenir, en 1918; la République, en 1928; l'Ordre, en 1929; l'Aube et la Concorde, en 1932.
A côté de ces journaux qui sont exclusivement des organes d'opinion, il nous faut dire également un mot d’un certain nombre de quotidiens, dont la position politique est nettement marquée, soit vers la gauche, soit vers la droite, mais qui se posent également en organes d’informations et visent, par là même, à atteindre une importante diffusion dans le genre de clientèle dont l'opinion politique correspond à la leur. Il faudrait, pour être exact, appeler ces journaux des organes politiques d'informations. En effet, toute la rédaction du journal est axée dans le même sens : un ou plusieurs leaders à tendance nettement politique définissent la position du journal vis-à-vis de tel ou tel évènement du jour ; les informations sont accompagnées d'articles de commentaires exprimant nettement l'opinion du rédacteur et, ce qui est plus grave, ces informations elles-mêmes sont souvent déformés, tronquées ou présentées sous un aspect tendancieux. Par ailleurs, la présentation générale du journal tend à se rapprocher de celle des organes d'informations. Les titres sont voyants, les photos abondantes, certains reportages sensationnels. Les méthodes commerciales de vente sont aussi les mêmes; la publicité et la propagande y sont reines.
La plupart de ces journaux, d’ailleurs comme les journaux d'opinion, bénéficient de certaines ressources étrangeres à l’exploitation de l'affaire. Nous verrons, en effet, lorsque nous étudierons l’équilibre financier des grands journaux modernes, que leur existence serait impossible s'ils se trouvaient démunis de ces subsides et obligés de
vivre grâce à leurs seules recettes commerciales.
Parmi ces journaux, citons lEcho de Paris, fondé en
1884 (1); l'Humanité, en 1904; l'Œuvre, en 1914; le Populaire, en 1918; le Quotidien, en 1923; l'Ami du Peuple, en 1928; le Jour, en 1933; l'Epoque, en 1937.
Il est indispensable enfin, pour finir, de signaler l'essor pris, au cours des soixante-dix dernières années, par la presse française de province. Certains journaux régionaux, restés jusque-là à l’état embryonnaire, surent se libérer dans une certaine mesure de la tutelle de leurs grands confrères de Paris et réaliser une formule analogue à celle ües journaux dont nous venons de parler, c’est-à-dire mi- Opinion, mi-informations. Ils se constituèrent des bureaux à Paris, en liaison constante, d’une part avec les grandes agences de nouvelles et, d’autre part, avec leur rédaction de province, qui leur assurèrent une pleine indépendance au point de vue informations. De plus, certains d’entre eux prirent l'habitude de publier chaque jour différentes éditions destinées à chacun des départements environnants et contenant, en dehors des pages d'informations générales, une page d'informations strictement locales intéressant spécialement les lecteurs du département visé. Parmi les srands régionaux d’aujourd’hui, indiquons les naissances de la Dépêche de Toulouse, en 1870; de la Petite Gironde, en 1872; du Petit Nicois, en 1878; du Nouvelliste de Lyon, en 1879; de l’Eclaireur de Nice, en 1882; de la Dépêche du Centre, en 1890; de lOuest-Eclair, en 1899, etc.
Il serait trop long d’en citer davantage; disons simplement que de 1870 à 1937, 114 régionaux furent créés qui existent encore. Certains d’entre eux atteignent actuellement des tirages dépassant 300.000 exemplaires.
A lheure actuelle (février 1939), les tirages des princi-
(1) Avec le Petit Journal, le Petit Parisien, le Journal, et le Matin, lEcho de Paris forma le Consortium des « Cinq Grands », groupant 5 millions de lecteurs, sur le tirage global quotidien de 6 millions que représentait, en 1913, l’ensemble des journaux de Paris.
paux organes de la presse française se présentent de la façon suivante (1):