QUESTIONS DIVERSES
Je traite dans ce chapitre d’un certain nombre de questions qui n’ont avec le sujet de mes études que des rapports un peu indirects, mais qui ne lui sont cependant pas étrangères. Telle la question de l’asphyxie, et celle de l’action toxique de l’acide carbonique, dont il a été tant de fois question, particulièrement dans le premier chapitre de cet ouvrage.
SOÜS-CHAPITRE PREMIER
ACTION DE l’acide CARBONIQUE SUR LES ÊTRES VIVANTS.
Les expériences rapportées dans le chapitre I, sous-chapitre n, m’.ont fait voir que la mort des animaux maintenus en vases clos, dans de l’air comprimé à plusieurs atmosphères, arrive lorsque la tension de l’acide carbonique qu’ils ont formé en respirant s’élève à une certaine valeur constante.
Cette première constation a dû appeler tout particulièrement mon attention sur l’étude des effets de l’acide carbonique sur les êtres vivants, étude qui se rattache ainsi indirectement à mon projet. Ce sont les résultats de ces recherches que je vais consigner ici.
§ 1^’'. — De la tension mortelle de l’acide carbonique dans l’air ambiant.
Je rappelle, d’abord, que la tension d’un gaz T est le produit des deux facteurs, la composition centésimale G et la pression barométrique P.
Chez les moineaux, ainsi que nous l’avons vu (voy. p. 587), la mort arrive lorsque la tension de l’acide carbonique s’élève à une valeur de 24 à 28, quand l’on a, en d’autres termes, l’équation
GxP = 24à28.
Ainsi, plus la pression sera forte, plus faible sera la proportion centésimale nécessaire pour amener la mort, et réciproquement. Ainsi encore, à la pression normale et aux pressions inférieures, il faudra, pour que les animaux périssent, qu’ils aient été renfermés dans de Pair suroxygéné, car l’air ordinaire ne pourrait fournir les 24 à 28 centièmes mortels à une atmosphère, les 48 à 56 mortels à une demi-atmosphère, etc. C’est, en effet, ce que nous ont montré les expériences multiples consignées au chapitre P'’.
J’ai fait un assez grand nombre d’expériences sur des animaux d’espèces différentes, desquelles il résulte que la valeur de la tension mortelle de l’acide carbonique varie suivant l’espèce.
Voici, par exemple, deux expériences faites sur des rats :
> Expérience DXCYI. — 5 août.
Rat mis à 5*^ dans le petit récipient à eau de Seltz, à 7 atmosphères.
Trouvé mort à 6**; les muscles se contractent encore.
Poumons gonflés au maximum, ne se. rétractant pas à l’ouverture de la poitrine ; gaz dilatés dans l’estomac.
Gaz dans sang du cœur droit, mais non dans le cœur gauche .
Air mortel, CO® 4,4 ; 0 14,8.
Tension du C0®=50,8.
V' Expérience DXCVII. — 19 août.
Rat pesant 180®, mis à 11** 45“ à 7 atmosphères et 1/2.
Même appareil ; meurt à 2**.
Énorme dilatation des gaz de l’estomac.
EXPÉRIENCES
Pas de gaz, même dans le cœur droit
Air mortel, C0®4 ; O 14,3.
Tension du CO® =30,0.
On voit ici que la tension mortelle de l’acide carbonique est, pour les rats, un peu plus forte que pour les oiseaux.
C’est, du reste, un fait général chez les mammifères, comme le prouveront tout à l’heure les expériences faites sur les chiens, expériences qui donneront, en outre, l’explication des irrégularités apparentes dans la valeur de la tension mortelle. Je n’ai pas cru devoir insister sur ces différences d’espèce à espèce; une seule, que j’ai autrefois signalées mérite d’être ici rappelée, comme j’en rappellerai ailleurs la conséquence générale. C’est à savoir que les batraciens et les reptiles redoutent beaucoup plus l’acide carbonique que ne le font les animaux à sang chaud. Voici quelques expériences à l’appui de cette importante proposition .
Les unes ont été faites en employant, à la pression normale, de l’air suroxygéné :
Expérience DXGVIII. — 13 février. Couleuvre à collier, mise dans une cloche de 875“®, avec de l’air à 77 pour 100 d’oxygène.
Meurt le 21 février.
L’air contient 13,5pour 100 d’acide carbonique, et 61 pour 100 d’oxygène.
Expérience DXCIX. — 16 mars. Grenouille mise dans une cloche de 400““, avec de l’oxygène pur.
Meurt le 23 mars. La température a été de 6 à 7°.
L’air contient : O : 81; CO® 17.
Expérience DG. — 16 mars. Grenouille placée dans une cloche de même dimension, dans même air que la précédente.
Meurt le 25 mars.
L’air contient : O : 84 ; CO® 13,7.
Pour d’autres, l’air suroxygéné a été additionné d’avance d’une certaine proportion d’acide carbonique :
Expérience DCI. — 3 août. Lézard gris, mis à 4^^ 15“ dans une cloche contenant 570““ d’un air à 78,9 pour 100 d’oxygène, le reste en azote.
® Leçons sur la physiologie comparée de la respiration, p. 521.
Le 4, bâille beaucoup, fort mal à son aise ; le malaise va en augmentant, et l’animal meurt le 6 vers 2*» (70**).
La température a varié de 25° à 29°.
Il y a dans la cloche 15,7 pour 100 de CO®.
Expérience DCII. — 5 août. Lézard gris, mis à S’» 15“ dans une cloche contenant 550°° d’un air à 90 pour 100 d’ oxygène, avec lOpour 100 de CO®.
4 août. Encore un peu sensible à 4^ du soir ; est trouvé mort à 9** (environ 28’*).
La température a varié de 23° à 29°.
L’air contient 16 pour 100 de CO®.
Expérience DGIII. — 3 août. Grenouille mise à 5** 45“ sous une cloche de 550°° contenant : O : 90; CO® : 10.
4 août. 10’* du matin, paraît à peine respirer.
Meurt à 2** (a vécu 20**). La température du laboratoire a varié de 23° à 29°.
Il y a dans la cloche 17 pour 100 de CO®.
Pour d’autres, enfin, l’expérience a été faite dans l’air comprimé :
Expérience DCIV. — 28 juillet. Température : 22°. Deux grenouilles sont mises à 3** dans le petit récipient à eau de Seltz, et soumises à 5 atmosphères de pression.
Rien de bien particulier, les deux ou trois jours suivants.
*1°° août. 1**. Sont évidemment fort malades.
Meurent vers 3**.
L’air contient 3,2 pour 100 de GO®; la tension est donc de 3,2x5=16.
Ainsi, par l’une ou l’autre de ces méthodes multiples, on voit que la tension mortelle de l’acide carbonique pour les reptiles oscille entre 13,5 et 17, tandis qu’elle est pour les moineaux de 24 à 28, et qu’elle atteint et dépasse 30 pour les mammifères.
§ 2. — De la dose mortelle de l’acide carbonique dans le sang.
Dans les expériences dont le récit va suivre, j’ai cherché d^abord à déterminer la dose mortelle de l’acide carbonique, non plus dans le milieu extérieur, mais dans le sang ; puis, à établir les rapports qui existent entre la proportion croissante de ce gaz dans l’air où est confiné l’animal, et son abondance dans le sang.
986 EXPÉRIENCES
Ces expériences ne pouvaient évidemment être faites que sur des chiens, et je ne pouvais penser à essayer pratiquement de les maintenir en vases clos dans l’air comprimé. J’ai donc dû employer la méthode de la respiration dans l’air suroxygéné, à la pression normale.
La disposition des appareils était des plus simples. L’animal, solidement attaché, était forcé de respirer, soit par une muselière bien close, soit directement par la trachée, dans un vaste sac de caoutchouc faiblement gonflé par l’oxygène. Un petit orifice permettait de puiser l’air à divers intervalles, en prenant toutes les précautions pour que l’échantillon représentât bien la composition moyenne de l’air du sac.
Arrivons maintenant au récit de ces expériences :
Expérience DCV. 14 février. Chien de 6,5 kilogrammes ; malade, avec un pneumo-gastrique coupé depuis 4 jours,
3**. Placé un tube dans la trachée. Mis à respirer dans le sac de caoutchouc où l’on introduit de l’air. Après 10“, je tire à l’artère fémorale
70“ de sang . A
Remis à l’air libre.
3^^ 35“. Mis à respirer dans le sac, qui contient alors un mélange à 94
pour 100 d’oxygène. Après 15“, tiré 70“ de sang . B
5*^15“. L’animal fait de grandes inspirations. Tiré 44“ de sang ... G
9^. A peine sensible à l’œil ; 15 à 16 respirations, à trois temps, semblables à celles des tortues ; température rectale 27“. Le gaz du sac contient CO®, 28 ; O 60 ; C0®-!-0=88; il y a eu une absorption très-manifeste,
correspondant à 6 pour 100 d’oxygène disparu.
Je tire 37'== de sang, qui vient difflcilement . D
Je laisse respirer l’animal à l’air libre.
A (air) contient pour 100“ de sang : O 16 ; CO® 29,5 B (oxygène) — 18,4; — 20,6
D (CO® : 28; Ox : 60) — 17,9; — 68,4
A 10^^, l’animal respire encore de même, et a la même température. Trouvé mort le lendemain.
Expérience DCVI. — 16 février. Chien très-robuste, pesant 15 kilogrammes.
Tube dans la trachée; artère carotide à nu.
2*^ 40“. Mis à respirer dans un sac contenant environ 30 litres d’air; au bout de 3“, je tire 50“ de sang. . . A
Remis à respirer à l’air.
2** 50“. Réadapté au sac de caoutchouc, qui contient 55 litres d’un mélange à environ 90 pour 100 à’ oxygène. A S’», tiré dO®*^ de sang é\’idem-
ment plus rouge . R
4**d“. De grandes respirations apparaissent; pris de l’air du sac, qui
contient 21,4 pour 100 de CO* ; tiré 50“ de sang trés-rouge . C
4‘‘35“. Température rectale 55“.
5*^ 25. Température rectale 33® ; 5^ 30®, pris 50®® de sang . D
5*» 45®. Pris dans le cœur droit, par la jugulaire droite, 30®® d’un sang
bien rouge . E
A 5** 50®, extrait air du sac, qui contient : CO* 37,3 et O 48,8.
11 est probablement entré un peu d’air dans le cœur, car le chien est pris de trépidations, de convulsions, de raideurs; on le détache.
A 6^ 1/4, température rectale 34®.
A 9** du soir, est Irés-bien remis ; survit.
A (air) contient pour 100®® de sang : O 21,0; CO* 43,5
E (oxygène) — 22,4; — 43,9
C (ox. depuis 1»» 15®: CO* 21,4) — 22,0; — 89,0
D (ox.d^uis 2’‘35“ : CO*env.35) — 19,9; — 87,2
E (sang veineux, CO* 37,5; O 48,8) — 16,5 ; — 82,3
Expériexce DCYII. — 1®® mars. Chien de grande taille : muselière. Pendant qu’il respire à l’air libre avec une rapidité extraordinaire, je
tire à l’artère fémorale 70®® de sang . . . A
et à la veine 40®® . A'
3^ 45®. Mis à respirer dans le sac plein d’oxygène.
5** 50®. Sang veineux à la fémorale. 40®® . B'
3*^ 55®. Gaz du sac . p
5*® 58®. Sang artériel, 40®® . B
A 5*® 25®, 30 ou 40 respirations calmes à la minute ; température rectale 37° ; pris 40®® de sang artériel . C
L’air du sac contient CO* 32,8 ; O 55,3. . y
A 6*“, l’animal étant fort malade, on injecte avec précaution, par un petit orifice, de l’acide carbonique dans le sac, en surveillant avec soin et brassant le sac de manière à obtenir un mélange aussi parfait que possible.
Vers 7**, il devient évident que l’animal va périr; on cesse l’injection de l’acide ; température rectale 36°. L’animal respire encore plusieurs fois. Pendant les dernières respirations, je tire avec difficulté 47®®
de sang du cœur droit ; très-noir . D'
Tiré ensuite, avec tout autant de difficulté, par la carotide gauche, 40®®
de sang bien rouge . ’ . D
Immédiatement après, pris gaz du sac . S
Je mets aussitôt un tube dans la trachée et recueille sous l’eau l’air des poumons, en ouvrant le thorax. 11 contient pour 100 : 60,8 de CO* et 18,8 d’oxygène.
EXPÉRIENCES
B (air p ; O 81,8; CO* 5,8, sang artériel)
veineux 10,0 29,0
veineux)
C (air 7 : O 55,5 ; CO* 52,8 ; sang artériel) D (air S : O 57,6 ; CO® 51,5 ; sang artériel)
veineux)
Expérience DCVIIl. — 4 mars. Chien pesant 5 kil. 950.
Placé sous une cloche de verre de 51* ; amené la pression à 17« ; l’animal s’agite beaucoup, se dresse anxieux : laissé rentrer de l’oxygéne. Je ramène alors la pression à 8® : mêmes symptômes, et laissé encore rentrer l’oxygène jusqu’à la pression normale .
Le robinet est fermé à 2*“ 45“ ; l’air contient 81 pour 100 d’oxygène,
4*» 5“. Animal anxieux, respirant péniblement, se dressant dans la cloche,
pris air . p
5*^ 50“. L’animal vient de tomber sur le flanc ; pris air . 7
6** 10“. Couché, indifférent aux chocs sur la cloche, semble insensible ;
16 respirations énormes, très-pénibles ; pris air . 5
9h 3Qm Trouvé mort ; il y a eu absorption assez notable pour que la
pression ait diminué de 4 à 5® dans la cloche ; pris air . s
Ainsi, en résumé :
Anxieux, avec air ^ : O 64,9 ; CO® 15,7 ;
Tombe — 7 : 60,5 ; 20,2 ;
Insensible — S: 55,8; 27,0;
Mort — : s: 46,5; 54,1,
En tenant compte de la diminution de pression de la cloche, on calcule aisément qu’il y a eu environ 1500“ d’oxygène, qui ont été absorbés sans avoir reparu à l’état gazeux comme acide carbonique.
Expérience DCIX. — 8 mars. Chien de moyenne taille ; canule dans la trachée ; artère fémorale à nu.
5*“ 50“. Mis à respirer dans le sac contenant de Y air; respiration calme;
tiré 50“ de sang à l’artère fémorale . . A
5** 55**. Mis à respirer dans le sac qui contient de Yoûcygène à environ 90 pour 100. Présente une apnée presque complète : à peine quelques petits mouvements respiratoires. A4** 10***, tiré 50“ de sang très-rouge. B 5** 20***. Respirations forcées, très-gênées; pris de l’air dans le sac ; il
contient CO® 9; O 80,8, Tiré 40“ de sang très-rouge . G
6** 15***. Température rectale 55°; respirations très-anxieuses; œil sensible. L’air du sac contient GO® 18, O 70 ; tiré 40°« de sang rouge. ... D Sang A (air) contient pour 100“ de sang : O 18,9 CO® 56,5.
B (oxygène)