ÉTAT DE L'ANIMAL
Pas d'accidents.
Paralysé après 1 h., vit plus de 3 heures.
Meurt en 5 min. — Gai du cœur, 23" (C0« 15,9, Az 84.1).
Retiré mourant. — Gai du cœur, 33«MC0«17, Ax83).
Meurt en 15 min.; gaz dans le système veineux seulement.
Aucun accident.
Aucun accident.
Retiré mourant. Gaz partout.
Meurt rapidement.
Paraplégie; mort dans la nuit.
Gargouillement ; paralysie progressive. Meurt dans la nuit.
Aucun accident.
Légers accidents; survit.
Légers troubles locomot.; guérit. Animal de l'expérience DXXIX.
Compiêtem. paralysé; gargouillement ; meurt en 20 min. Gaz dans tout le sang.
Sort librement de l'appareil ; bientôt crie, troubles locomot. Guérit et survit.
Aucun accident.
1 8 atmosphères (exp. DLIV et DLVI) et même de 8 atmohères i/2 (exp. DLV), il n'a présenté aucun phénomène made. Puis, quatre mois plus tard, décomprimé de 8 atmo-
sphères, il est mort en (exp, DLX) moins d'une demi-heure. Pendant la première série d'expériences, il était maigre, fort mal portant; lors de la dernière, au contraire, les bons soins lui avaient rendu Tembonpoint et la santé.
Est-ce à cette différence qu'il faut rapporter la différence des résultats? La cause, purement physico-chimique, que nous serons forcé d'attribuer aux accidents de la décompression, ne se prête guère à cette interprétation. De plus, l'expérience DLVll nous montre un chien en tout aussi mauvais état, pour le moins, qui, du premier coup, a péri pour une décompression à partir de 8 atmosphères.
Non moins inexplicable est la résistance des tout jeunes chiens de l'expérience DLXXXI, alors que le chien adulte placé à côté d'eux pendant plus de cinq heures (exp. DLXXX), i péri immédiatement après une décompression assez ménagée, et partant de 7 atmosphères 1/2.
Mais, en laissant de côté ces inégalités qui peuvent suggérer des réflexions importantes en pratique, examinons maintenant les accidents en eux-mêmes.
Dans la décompression brusque à partir de 8 atmosphères et au-dessus, nous avons vu survenir presque toujours une mort à peu près instantanée. Elle s'est présentée aussi, mab plus rarement, pour les dépressions partant de 7 à 8 atmosphères. Le plus souvent, alors, les accidents ont consisté dans une paralysie des membres postérieurs, paralysie tantôt légère et transitoire, tantôt durable et persistante pendant plusieurs jours, tantôt, enfin, devenant rapidement ascendante et entraînant la mort par asphyxie dans le laps de quelques heures.
Les cas où la paralysie a rétrogradé ont été, comme on pouvait le penser, les cas limites (exp. DXXX,DLXXJ, DLXXYI): les membres seuls avaient été affectés; encore la motricité volontaire avait été seulement diminuée. Ces troubles ont disparu d'eux-mêmes en moins d'une heure; tous ceux que j'ai vus durer davantage ont persisté jusqu'à la mort.
Celle-ci survenue, on trouvait d'ordinaire pour Texpliquer et expliquer les phénomènes plus ou moins complexes qui
CIlÂNGEMtlNTS BftUSQUES DE PIIESSION. 963
l'avaient précédée, un ramollissement plus ou moins étendu de la moelle épinière, ramollissement fort avancé dans la région lombaire, et en voie de progression dans le reste de l'organe, où le précédaient des lésions inflammatoires comme celles qui sont décrites dans les expériences DXXVI etDXXXlV. Restent maintenant à expliquer tout à la fois la cause initiale de ces paralysies à plus ou moins longue portée, et la raison de la mort à peu près immédiate qui est si souvent arrivée.
Disons, de suite, que Thypothèse de M. Bbuchard (p. 504) ne s'est nullement vérifiée. Nous avons bien trouvé quelquefois, il est vrai, l'estomac et les intestins un peu distendus par des gaz ; mais, outre que cette distension n'a jamais été bien énorme, nous n'avons jamais vu dans les poumons, ni dans les centres nerveux les congestions ni les hémorrhagies qu'il faudrait, selon cet auteur, invoquer pour expliquer la mort subite. De plus, dans tous les cas, nous avons constaté la persistance des battements du cœur, et il faut ainsi écarter encore la syncope.
Nous pouvons aller plus loin encore. La preuve évidente que les accidents qui frappent les animaux décomprimés ne sont pas dus aux brusques oscillations du sang refoulé par la soudaine dilatation des gaz intestinaux, cette preuve se tire aisément des expériences relatées au chapitre IV. Nous voyons, en effet, que des chiens ont pu être ramenés en quelques minutes de 7 ou 8 atmosphères à la pression normale, sans qu'il en résultât pour eux d'accidents analogues à ceux qui viennent d'être décrits, accidents avec lesquels il est impossible de confondre le phénomène de l'empoisonnement par l'oxygène, dont ils donnaient l'étrange et terrible F spectacle.
Mais la vraie cause de tous ces phénomènes s'est révélée à nous avec la dernière évidence, et l'hypothèse de MM. Rameau et Bucquoy (voy. p. 478) a reçu de nos expériences la plus éclatante confirmation. Ce sont bien les gaz du sang qui, comme l'avait prévu la sagacité du professeur de Strasbourg, repassent à l'état libre sous l'influence de la décompression
brusque, et occasionnent alors des accidents comparables à ceux d'une injection d'air dans les veines. Seulenfient le phénomène est plus multiple et plus complexe que ne pouvait le supposer le savant physicien.
D'abord ce ne sont pas, comme il le pensait, les trois gaz du sang qui redeviennent ainsi aériformes. Et nous pouvions déjà prévoir ce résultat, puisque nos recherches précédentes (chapitre II, sous-chapitre 111) nous avaient montré que la proportion de Toxygène augmente à peine par la pression, d que celle de l'acide carbonique n'augmente pas du tout. Nous étions donc en état, et nous aurions pu nous croire en droit d'affirmer que le gaz qui menacerait la vie en repassant i l'état libre serait exclusivement celui dont la proportion était notablement augmentée dans le sang, c'est à savoir rareté.
Cette conclusion se tirerait encore des expériences du chapitre IV auxquelles je faisais allusion il n'y a qu'un instant; ici aucun accident n'est survenu, aucune bulle de gaz n'a paru à l'état libre dans les vaisseaux, parce que l'air que respiraient les animaux était très-pauvre en azote.
Mais il y a mieux ; j'ai pu, comme le montrent les expériences DXXVIII, DLVIII, DLXIX et DLXX, extraire les gaz rassemblés dans le cœur en collections volumineuses, et en faire l'analyse. Je les ai trouvés, en effet, composés pour la plus grande partie d'azote; mais je dois avouer que mon étonnement fut grand de trouver, en outre de l'azote, une quantité d'acide carbonique qui a varié de 15 à 20 pour 100 et même, dans un cas (exp. DLVIU), un peu d'oxygène.
L'explication de ces faits doit probablement être tirée de cette circonstance que le retour à l'état libre de Tazote se fait par petites bulles, que brassent les mouvements circulatoires, avant qu'elles puissent se réunir dans le cœur en vastes collections gazeuses, en telle sorte que le sang est comme traversé par un courant d'azote. Or, on sait depuis longtemps qu'un pareil courant entraîne avec lui beaucoup d'acide carbonique.
Quant à l'expérience DLVIII où j'ai trouvé 2 pour i 00 d'oxygène, c'est celle où l'appareil a fait explosion, et où ranimai,
instantanéinent tué, n'a pu consommer le léger excès d'oxygène redevenu libre dans son sang.
Quoi qu'il en soit, la plus grande partie du gaz libre est constituée par de l'azote, et il en résulte un danger fort grand ; car de l'acide carbonique, de l'oxygène même pourraient se redissoudre rapidement, et Nysten * a depuis longtemps démontré que leur présence dans le système veineux est sans danger, à moins qu'on n'en introduise des quantités énormes, surtout pour l'acide carbonique. Il est vrai que dans nos expériences, il y a du gaz dans le système artériel lui- I même.
i II est probable que toute la partie en excès de l'azote re-
i passe ainsi à l'état gazeux. Or, nous avons vu (p. 600) qu'à
! 10 atmosphères il y a environ 8 centimètres cubes d'azote en
t trop dans 100 centimètres cubes de sang. En supposant qu'un
i chien de 14 kilogrammes contienne 1 kilogramme de sang, on
I trouve qu'il peut se* dégager dans les vaisseaux artériels et
veineux 80 centimètres cubes d'azote, entraînant avec eux
environ 20 centimètres cubes d'acide carbonique; cela est
bien suffisant pour amener des accidents immédiatement
mortels.
Nous pouvons donc maintenant nous représenter les effets de la décompression brusque. Mettons d'abord les choses au pire; supposons un animal ramené en 2 ou 3 minutes de 10 atmosphères à la pression normale. Immédiatement, dans tout l'appareil vasculaire, les gaz se dégagent en abondance; on trouve du sang mousseux dans les veines, dans les artères, dans le système porte, jusque dans les vaisseaux du placenta et des fœtus, lorsque l'animal était en gestation (exp. DXXXVI).Lecœur, qui continue à battre encore quelques minutes, pousse dans l'extrémité des artères les gaz que conte naient ses cavités gauches, où l'on n'en trouve que rarement; le cours du sang veineux qui persiste un peu, amène aux cavités droites des bulles fines de gaz qui s'y collectent en quantité assez considérable pour qu'un chat (exp. DLXX) ait
* Recherchée de physiologie et de chimie physiologique. Paris, 1811, p. 53 et 81.
OOG EXPERIENCES.
pu m'en fournir 53 centimètres cubes, et un peu de sang dépouillé de bulles gazeuses va se rendre au cœur gauche par quelques-unes des artères pulmonaires. Les autres sont obstruées par la mousse que lance le cœur droit. On retrouîe ici des effets de cette difficulté qu'ont les gaz à traverser le capillaires, difficultés qui font si souvent échouer les injections des anatomistes : nous voyons les bulles de gaz refuser de traverser les poumons, et dans certaines expériences nous avons vu les artères mésentériques pleines de bulles de gai. sans que le sang de la veine porte en contînt.
Supposons maintenant le cas le plus léger, soit qu'il s'agisse d'un animal décomprimé seulement de 6 atmosphères (eip. DXXX), soit que, venant de 10 atmosphères, il ait été décomprimé avec une grande lenteur (exp.DLXXI,DLXXVIetDLXX VU). Dans ces cas, les bulles de gaz repasseront bien que plus petites et bien moins nombreuses à l'état libre; celles du systèmereineux s'arrêteront aux poumons, et donfleront quelques gènei respiratoires; puis battues et devenues extrêmement fines (il faut parfois le microscope pour les voir), elles arriveronl au cœur gauche pour être de là lancées dans les artères, où elles rejoindront celles qui s'y sont spontanément développées et que la circulation n'a pas encore poussées dans les veines. Il pourra ainsi arriver qu'elles finissent par se redissoudre sans occasionner d'accidents bien nets; mais si, par malheur, quelques-unes d'entre elles, entraînées par la circulation dans les capillaires des centres nerveux, viennent à y arrêter localement le cours du sang, aussitôt, instantanément, comme dans l'expérience de Sténon, une paralysie ou une excitation locale en est la conséquence; seulement, dans l'espèce, si faible est la bulle, qu'elle disparait bientôt et tout revient à l'état normal.
On comprend qu'entre ces deux extrêmes doivent se placer bien des cas intermédiaires, et les expériences ci-dessus npportées en présentent suffisamment d'exemples. Rien de pte saisissant que de voir des animaux décomprimés de 6 à 8 atmosphères bondissant hors de l'appareil, comme joyeux de leur liberté, puis frappés au bout de quelques minutes d'nne
paralysie qui débute toujours par les membres inférieurs, mais qui souvent envahit ensuite tout le reste du corps.
C'est d'abord une chose assez étonnante que l'intervalle de 5 à 10 et même 15 minutes qui s'écoule presque toujours entre le moment de la décompression, et celui de la paralysie, soit que le gaz ne se dégage pas aussitôt, dans le corps tout entier, soit qu'il faille un certain temps pour que les bulles d'air aillent intercepter la circulation médullaire.
Il n'est pas moins curieux de voir, dans certaines expériences, comme celle DLXXV, la vie persister pendant des heures alors que la paralysie presque générale de Tanimal ne lui laissait de libre que les mouvements du diaphragme, et qu'on entendait au cœur un bruit de gargouillement annonçant, dès le début, la présence d'une grande quantité de gaz dans le cœur droit et dans les poumons.
Dans ce cas, l'animal asphyxie lentement, comme le prouve le sang de plus en plus noir qui coule dans ses artères. Il est évident que le débit pulmonaire est insuffisant pour amener dans les artères une quantité suffisante de sang oxygéné.
Si maintenant l'on se demande pourquoi l'azote ainsi repassé à l'état libre ne se redissout pas à la longue dans le sang, ou pourquoi il ne sort pas par les poumons, la réponse est facile.
En effet, le sang qui circule dans les vaisseaux est, dans les conditions normales, à peu près saturé d'azote par la respiration de l'air ; en agitant du sang artériel avec de l'air on ne peut lui faire dissoudre que quelques dixièmes de centimètre cube d'azote en plus de celui qu'il contenait déjà. Il n'y a donc pas de raison pour que l'excès passé à l'état libre se redissolve à nouveau. Maintenant, l'azote libre ne sort pas par les poumons, parce qu'il se trouve en présence d'une atmosphère composée pour les quatre cinquièmes d'azote même, et que rien ne le sollicite à sortir.
En poursuivant ce raisonnement, on arrive à penser qu'il pourrait y avoir avantage à faire respirer à l'animal de l'oxygène pur, ou un mélange d'oxygène et d'hydrogène, afin de favoriser à la fois la dissolution de l'azote dans le sang, et sa
diffusion à travers les membranes pulmonaires. C'est ce que j'ai fait, non sans succès, dans des expériences dont je rendrai compte plus loin.
Enfin, troisième point curieux, c'est constamment (sauf dans l'expérience DLXII) par le train postérieur que nous avons vu commencer la paralysie. Pourquoi ce lieu d'élection? Est-ce une explication suffisante que de dire : la région lombaire de la moelle est celle qui travaille le plus pendant que l'animal saute et court? Je me contente de rappeler que la paraplégie est aussi l'accident le plus fréquent chez les plongeurs et les ouvriers des tubes.
Lorsque la mort survient peu après le début de la paralysie, elle est évidemment sous l'influence de la même cause que celle-ci; les bulles de gaz, après avoir intercepté la circulation dans le renflement lombaire, vont l'arrêter en d'autres points plus élevés, où l'autopsie les retrouve, jusqu'à ce qu'enfin la respiration cesse; pendant ce temps, du reste, les artères pulmonaires se chargent de gaz libres : l'asphyxie vient de partout à la fois.
Mais il est arrivé quelquefois que la paralysie s'est localisée dans les membres inférieurs, ou du moins n'a fait que des progrès ascendants assez lents ; aussi la mort n'est-elle survenue qu'après plusieurs jours (exp. DXXIV, DXXVI, nXXXH*). Si l'on considère l'absence de soins donnés aux animaux, on est en droit de penser que quelques-uns pourraient survivre, tout en restant paralysés, comme cela arrive à nombre de plongeurs.
A la mort, on trouvait, comme nous l'avons déjà rappelé, un ramollissement plus ou moins étendu, au milieu duquel se voyaient quelquefois, encore après 4 jours, des bulles de gaz (exp. DXXVl), et qu'entouraient des processus inflammatoires qui avaient causé la mort. J'appelle l'attention surU rapidité avec laquelle est survenu, notamment dans Texpér. DXXIV, c'est-à-dire en moins de vingt-quatre heures, un ramollissement tel que la moelle était fluide comme de la crème.
Je ne veux que signaler au lecteur les troubles physiologiques remarquables qui accompagnent ces arrêts de la ci^
culalion médullaire et les altérations consécutives de la nutrition. Ceux qui ont eu la patience de lire les expériences qui précèdent auront remarqué ces faits curieux de rejet d'urine sanglante et de sperme, de contracture des membres, de constriction avec mouvements réflexes exagérés des sphincters anal et vésical, de sensibilité conservée après la perte de la motricité, etc.... Je rappellerai seulement ici le fait curieux de la transmissibilité centripète et de la motricité du sciatique, si fortement compromises par l'altération de la région correspondante de la moelle épinière (exp. DXXXIV). Je considère que ces ramollissements provoqués à volonté pourraient contribuer puissamment aux progrès de la physiologie de la moelle épinière, et rendre au diagnostic médical d'utiles services : c'est une mine aussi féconde à exploiter que celle qui a donné tant d'utiles résultats entre les mains habiles de M. le professeur Charcot.
Quelques-unes des expériences ci-dessus rapportées montrent que la présence de bulles de gaz dans le sang n'est pas une cause nécessaire de mort ou même d'accidents se manifestant aux yeux de l'observateur. Ainsi dans l'expérience DXXXIX, où la pression était de 3 1/2 atmosphères, le sang reçu sous le mercure, dans une éprouvette, laissait échapper de très-fines bullettes de gaz, et cependant l'animal, décomprimé en une minute, n'a paru nullement affecté. En y regardant de très-près, en employant la loupe, j'ai même vu, dans un cas (exp. CLXXXIV), les bulles de gaz libres se dégager sous le mercure du sang d'un chien placé à 3 atmosphères.
Il est évident que chez le chien de l'expérience DXXXIX, lequel a été quelquesjours après décomprimé de 5 atmosphères sans accidents, le sang en circulation contenait de fines bullettes. Mais celles-ci ont pu traverser les capillaires sans obstruer la circulation, et elles se seront dissoutes plus ou moins rapidement.
La présence de semblables bullettes suffirait, je crois, alors même qu'il n'y aurait aucun arrêt circulatoire, pour expliquer, par voie d'irritation des tissus, les accidents légers des ouvriers des tubes, les puces^ les moutons^ dont il a été ques-
970 EXPËRIET9GES.
tion dans Thislorique. On comprend ainsi quels dangers courent ces ouvriers, dont la paralysie ou la mort dépend, à ces limites, de la grosseur d'une bulle de gaz. Il n'est donc pas étonnant que des accidents légers chez les uns, mortels chez d'autres, aient apparu dans la décompression trop brusque aux environs de 4 atmosphères.
Mais la présence de bulles d'azote dans le sang, irritant les tissus par leur contact, lorsqu'elles sont assez fines pour travei-ser les capillaires, ou entraînant des accidents plus graves et plus durables lorsqu'elles interrompent la circulation, ne constitue pas le seul danger auquel soient exposés les animaux rapidement décomprimés, ni peut-être le plus redoutable.
En effet, les tissus mêmes de l'organisme, qui sont imprégnés de liquide, les collections liquides autres que le sang, se chargent, au contact du sang sursaturé d'azote, d'une proportion croissante de ce gaz. Et lorsque survient la décompression, ces gaz doivent nécessairement revenir à l'état libre, distendant et même dilacérant les tissus au sein desquels ils se dégagent. C'est ainsi que les expériences DXXXVI, DLVUI, DLIX, DLX et DLXIII nous ont montré des gaz dans le tissu cellulaire sous-cutané ou intermusculaire, dans les liquides de l'œil, dans le liquide cérébro-rachidien, dans la moelle épinière, etc. L'expérience DLVIII, où a eu lieu l'explosion, est tout à fait remarquable sous ce rapport; l'emphysème sous-cutané était tel que le chien était devenu absolument cylindrique. Signalons encore spécialement l'expérience DXXXYI où, chez une chienne pleine, nous avons trouvé du gaz non-seulement dans les vaisseaux sanguins et les tissus de l'animal, mais dans ceux des fœtus eux-mêmes, et jusque dans le liquide allantoïdien; l'amnios, dont les communications vasculaires sont beaucoup plus rares, n'en contenait pas. Ces gaz emprisonnés dans les mailles des tissus doivent, lorsqu'ils n'occasionnent pas la mort, être la cause de douleurs, de gonflements locaux, et c'est évidemment à eux qu'il faut attribuer les tumeurs musculaires, les gonflements des mamelles, etc., dont nous avons cité plusieurs exemples dans le chapitre consacré à l'historique,
En résumé, la décompression brusque occasionne des accidents multiples plus ou moins graves, qui s'expliquent tous aisément par le dégagement, tant dans le liquide sanguin qu'au sein des tissus, de l'azote qui s'y était dissous en excès, à la faveur de la pression.
J'avoue que, dans cet ensemble de faits dont l'infinie variété trouve cependant une cause unique si simple, un seul point m'étonne encore. Je ne puis comprendre comment, chez certains chiens soumis à une haute pression, le sang extrait des vaisseaux ne contenait pas de gaz libres : telles, par exemple, les expériences DXLVI et DLVI, où la pression était de 6 1/2 et 8 atmosphères. L'expérience DLXIII est particulièrement intéressante sous ce rapport : le chien décomprimé après un long séjour à 6 atmosphères était paralysé, et cependant on ne voyait pas de gaz libre dans son sang; mais les accidents s'étant aggravés, on en trouva après la mort non-seulement dans le sang, mais dans divers organes et notamment dans la moelle épinière : c'était probablement là la cause de la paralysie immédiate.
Je me suis trouvé également un peu embarrassé d'abord pour comprendre comment des chiens décomprimés brusquement de 5 ou 6 atmosphères, des lapins de 6, 7, 8, des moineaux de 8, 9, 10, ne périssaient pas, et même ne présentaient pas d'accidents, alors que certainement ils avaient des gaz libres dans le sang, gaz dont j'ai parfois constaté l'existence chez l'animal en expérience lui-même, comme dans les expériences DXXXIX et DLXIV. Je pense que cette apparente anomalie doit s'expliquer par ceci, que le dégagement des bulles alors très-fines leur a permis de traverser sans encombre le système des capillaires et de se réunir dans le système veineux. Or, si tout le gaz ainsi dégagé se rassemble dans les veines, il ne peut guère constituer un danger sérieux pour l'animal.
Reprenons en effet un calcul que nous avons déjà fait. A 5 atmosphères, par exemple, le tableau de la page 661 montre qu'un chien a en moyenne 6 volumes d'azote par 100 volumes de sang, c'est-à-dire environ 4 volumes de plus que ce liquide
n'en peut dissoudre à la pression normale. Prenons un chien de 10 kil., et supposons qu'il ait dans ses vaisseaux sanguins et lymphatiques 1* de liquide ; ce seront 40^^ d'azote, avec environ lO*'*' de CO* qui, au maximum, viendront se réunir dans les cavités du cœur droit. Cette collection ne se fera que progressivement, car on sait que dans un liquide sursaturé de gaz par la pression, ceux-ci ne se dégagent rien moins qu'instantanément lors de la décompression.
Or, les 10" d'acide carbonique se redissoudront ou s'exhaleront aussitôt par le poumon; quant aux 40" d'azote, qui correspondent à ce qui existerait dans 50" d'air, on sait que si un pareil volume d'air, injecté d'un coup dans une veine du cœur, peut arrêter les contractions de cet organe, surtout lorsque cet air est froid, on peut au contraire introduire impunément, dans les voies circulatoires, des quantités bien autrement grandes d'air, en faisant des injections modérées et successives.
Nysten* avait, il y a longtemps, démontré ce fait; mais comme il règne encore sur ce point grand nombre d'erreurs courantes, je crois devoir rapporter quelques expériences fort concluantes sous ce rapport :
Expérience DLXXXU. — 24 février. Petit chien A^^ malade. Injecté dans la veine jugulaire en 4*", J4" d'air. L'animal meurt en 10".
Mousse sanguine dans le cœur droit et l'artère pulmonaire ; pas de gaz au cœur gauche.
Expérience DLXXXIII. — 25 juillet. Chien pesant 5*^. Temp. ext. 21*.
A 3*», injection unique, dans la veine fémorale gauche, de 20" d'air.
Aussitôt on entend le cœur battre avec le bruit d'une éponge sèche qu'on presse sous l'eau. L'animal cesse de respirer; le cœur semble s'arrêter; la conjonctive devient insensible, mais non la cornée.
Puis les respirations reviennent, d'abord très-rares et très-profondes, puis précipitées. Les bruits du cœur reparaissent, normaux.
3*» 15™; nouvelle injection de 20'^. Mêmes phénomènes, bien que moins prononcés : la sensibilité, la respiration, les battements du cœur ne disparaissent pas complètement; raideurs dans les membres antérieurs; petits cris.
3»» 25"; l'animal paraît bien revenu. Injection d'un coup, de 40" d'air.
*■ Loc. cit.,p,\b et suiv.
Aussitôt raideurs des pattes, bruits du cœur, troubles respiratoires ; le tout s'aggrave, et à 3*» 35" on n'entend plus le cœur.
Autopsie à ^^ 50"". Oreillette et ventricule droits remplis de sang battu d*air, avec caillots pleins d'air; un peu de gaz dans la veine cave. Pas d*air dans les artères pulmonaires ni dans le cœur gauche.
ExpÉRiEwcE DLXXXIV. — i4 février. Chien bull-dog pesant 12^ Injection progressive, en 9™, de 130" d'air, dans la veine jugulaire
guche.
Parait assez anxieux pendant l'injection, mais détaché aussitôt après, va
bien.
Expérience DLXXXV. — 24 février. Chien de chasse vigoureux, pesant 15*^,5. Température extérieure i4*.
5h J5in^ Toutes les deux minutes, ou injecte en 50*, dans la veine jugulaire droite, avec une seringue en verre excellente, 65" d'air.
A chaque injection, l'animal se plaint, et l'on entend aussitôt, même à distance, les bruits de gargouillements au cœur.
Après la 10'^ injection (650''''), l'animal ne parait pas en danger. A la 24^ minute, on reconunence à injecter, mais cette fois toutes les minutes.
Après la i7* injection (iiOO"), l'animal gémit, urine, étend fortement les pattes. Les battements du cœur se ralentissent, les respirations sont très-rares, et l'animal meurt à 7)^ 55". Sa température a baissé de 1*.
Je trouve le cœur droit rempli de mousse, de sang battu d'air, avec une assez grande quantité d'air libre ; il y en a également dans les veines caves et les artères pulmonaires.
Bulles d'air assez nombreuses dans le cœur gauche, les artères et les veines cardiaques; on n'en trouve pas dans les artères des membres ni dans la veine porte. *
Ainsi, dans Texpérience DLXXXII, un chien de petite taille, il est vrai, et malade, a été tué par Tinjection de 14" d'air, tandis que dans Texpérienee DLXXXV, il a fallu aller jusqu'à 1100" pour tuer un grand chien. Ces expériences, en un mot, nous montrent tout autant de différences pour les injections artificielles d'air dans les veines que pour cette sorte d'injection physiologique qui a lieu pendant la décompression brusque.
Un des éléments les plus importants à considérer, relativement à l'apparition des phénomènes morbides consécutifs à la décompression, est la durée du séjour dans l'air comprimé. Après le degré de la compression, après la rapidité de la décompression, c'est lui qui joue le rôle principal. Ainsi, tandis que pour les chiens décomprimés immédiatement
974 EXPËRIENCES.
après que le degré voulu avait été atteint, on n*a pas d*accidents graves, comme le montre le tableau XVUI, avant d'avoir atteint 7 atmosphères, nous voyons, dans Texp*'»rience DLXUI, un chien périr assez rapidement en sortant de l'appareil où la pression de 6 atmosphères avait été entretenue pendant 5 heures et demie. L'expérience DXV faite sur un moineau est plus remarquable encore. Cependant, Texpérience DLXIV nous montre un chien sorti sans accidents après 4 heures de séjour sous 5 1/2 atmosphères; mais il avait dans le sang d'abondantes bulles de gaz, et se trouvait, par suite, sous le coup d'une imminence morbide menaçante.
Il n'est peut-être pas sans intérêt de dire, en terminant, que les animaux aquatiques sont au même titre que les animaux terrestres et par le même mécanisme, tués par la décompression brusque. Mais il paraîtra sans doute suflisanl de citer une expérience à l'appui de cette assertion qui présente, au point de vue des conditions de vie de ces êtres, un véritable intérêt :
ExpéRiEifCEDLXXXYI. — 6 avril. Anguilles de la montée, transparentfs, soumises depuis deux jours à la pression de iO atmosphères d*air.
2**, décomprimées brusquement; rejettent par la bouche des bulle» de gaz.
6'', sont toutes mortes; on v&it battre le cœur, qui est plein d'air; d« bulles de gaz s*aperçoivent par transparence dans tous les vaisseaux.
SOUS-CHAPITRE IV
PROPHYLAXIE ET TRATrEfifENT DES ACCmENTS DE LA DÉCOMPRESSION