‹ La prétendue âme belgeChapitre 2 sur 2 · GAND · texte numérisé non relu

GAND

Société coopérative ce Volksdrukkerij », rue Hautport^ 29

\5U>ou9n^iHO

Conférence

faite à la Section d'Art de la Maison du Peuple

de Bruxelles

Mesdames, Messieurs,

Vous m'excuserez de traiter un sujet devenu fastidieux à force d'avoir été traité ; vous m'absoudrez de vous offrir une chose usée, en remarquant que c'est du côté où elle ne l'est point que je vous la présente.

De la contradiction, quoiqu'en dise le proverbe, ne naît pas toujours la lumière; je le confesse : c'est souvent, le plus souvent, dans l'esprit du public, l'incertitude et la nuit qu'elle produit. Mais je ne vois pas là une raison de ne pas contredire. Il y a des fois imbéciles, il y a des doutes utiles, il y a des négations ferventes, qui préparent de plus nobles credo. Il faut que toutes les vérités, ou mieux, soyons modestes, tous 1^ avis, puissent pousser librement sous le regard curieux de l'homme libre. L'hésitation, Terreur ne sont pas éternelles. Erreur d'aujourd'hui, véfité de demain et vice versa. Soyons chacun aussi perspicace, aussi sincère que possible. Un juge invisible plane au dessus de nous, qui, quelque jour, enfoncera dans le néant l'un pour pousser l'autre au pinacle, ou bien, des deux pensées, réunies, mélangées, feia le critère salutaire et temporairement triomphant.

Ce qui m'excuse encore de déranger certains dans la sérénité de leurs affirmations, d'offusquer leur jeune foi, c'est que je conférencie.

Une tentative d'instruction, de persuasion, est en efifet la seule excuse d'une conférence. A quoi bon venir lire ou déclamer un petit traité? Du moment que je le prononce, cet article de revue, il cesse d'être un avis, pour devenir en quelque sorte — oh ! toute pacifique et bien modeste ! — une provocation — à proprement parler, une contradiction.

Que cette contradiction suscite à son tour des contradicteurs. Soit! J'écouterai, nous entendrons tous, avec déférence et intérêt, les arguments qu'on voudra bien opposer aux miens. Je vous demanderai seulement, Mesdames et Messieurs, d'accorder votre indulgence à mes réponses. Je ne suis rien moins qu'un orateur. Le héros Antée, dont nous fîmes, quelques amis et moi, l'image d'une revue d'art, empruntait à la terre toute sa force. J'oserai insinuer, sans rire, que j'emprunte la mienne à mon fauteuil.

Savoir s'il y a une âme belge nous intéresse à la fois par actualité : le soixante quinzième anniversaire, et pour résoudre le problème, certainement intéressant, et quelque peu d'actualité lui aussi, du patriotisme.

Nous venons de connaître six mois d'apothéoses. Pour fêter, soi disant, les coups de fusil tirés au Parc, aux portes de Bruxelles, en mil huit cent trente, avec beaucoup de grâce ma foi, avec courage, sous les ailes larges et rafraîchissantes du mot Liberté..., on promena des combattants, on gratifia le peuple du Pain et des Jeux, on s'assembla couvert de plaques parmi des gardes civiques, on se répandit en Ommegancks,

tandis qu'éclataient discours, cantates, feux d'artifice.

Avant que de rechercher les intentions de ceux qui, munificents, iious payèrent, avec nos deniers, ces fêtes resplendissantes, disons qu'il y eut de bons actes à la féeîie. En tout homme l'enfant qu'il fut demeuîe, et il lance des monosyllabes admiratifs, devant les longues et suaves fusées dont on empanache l'île du Bois de la Cambre ; il est ravi de voir tant de lumières briller au long des boulevards et sur les monuments publics ; juge passionné ou bonasse, il assiste aux joutes nautiques, aux jeux de balle, aux festivals; il danse volontiers sous les étoiles; plus volontiers encore il goûte quelques dimanches dans la semaine, passés à « se promener en ville », à boire des verres, rien faire.

Les fêtes sont toujours sympathiques.

Nous montrerons tantôt que leurs organisateurs trouvent souvent moyen d'attirer à eux une bonne partie de la sympathie qu'elles provoquent.

Pour le Gouvernement, pou- nos nationalistes, vaste réclame, c'est indiscutable : bonne presse, bon public. Pour nous, heureusement, en même temps, outre ces plaisirs enfantins, quelques voluptés artistiques.

Le tournoi, c'était bien fait, ça avait de l'allure, de la couleur, du caractère, de l'exactitude. Le cortège c'était mieux encore Plusieurs chars et le dessin de la plupart des costumes étaient dus à des hommes de goût sûr. Sous la belle lumière de l'été, qu'ils étaient ravissants ces jeux de couleurs : ces beaux cavaliers blancs, ces soldats et ces chevaliers de tous plumages, ces tendres chambres de rhétorique, cette Période espagnole, aux délicates et flambantes oriflammes, délicieusement diaprée.

Encore, il y eut ceci : M. }^ierpont Morgan nous prêta une tapisserie merveilleuse; le Palais de l'Art ancien à Liège se remplit de lits, de buftets, de cristaux, de dinanderies, dont combien étaient admirables ; peintres et sculpteurs morts furent confrontés avec les vivants.

Nous fûmes conviés là à un rare festin. Au Parc du Cinquantenaire, les plus terribles, les plus succulents, les plus parfaits des Rops, caricaturesques ou sadiques.

Toute l'œuvre de Constantin Meunier. La force mâle, la beauté mâle, les mains qui sèment, fauchent, taillent, abattent, les pieds qui marchent, les dos qui portent les fardeaux, les poitrines dont le souffle enfle le veire : le travail, Thomme. C'est bien là votre poète, ô ouvriers.

Hippol)rte Boulenger, le plus peintre de nos peintres. Et toute la collection des chefs d'oeuvre de Leys et de Braeckeleer qu'on venait de réunir, pour les bien faire goûter, pour les bien célébrer, à Anvers.

Et Navez, et Alfred Stevens, Charles Degroux et Verwée.

Et cependant, à Liège, étaient remis nos meilleurs artistes vivants : Courtens et Delaunois, Gilsoul et Laermans, Emile Fabry, — à qui étaient venus se joindre d'excellents étrangers : Rodin, Renoir, Carrière, Monet.

Voilà-t-il pas de quoi dérider le plus giincheux? Et que veux-tu? Soixante quinze ans de Belgique, ça se célèbre que diable ! Quand même une union matrimoniale est déplorable, on s'empresse toujours de saluer, avec pompe et transports, ses anniversaires.

Ici, notre réticence. Ces fêtes ne furent pas d'intention innocente, non plus qu'inoffensives. Leurs buts?

— Glorification du ministère, inoculation au belge de la fièvie patriotique. Et on réussit!

Qui disait donc — excellemment -^ qu'à force de la célébrer, on avait fini par faire être la patrie belge?

Ces fêtes furent le piège le plus savamment tendu qu'il nous ait jamais été donné de contempler. On persuada le populaire de son patriotisme en le lui affirmant. Les paroles s'envolent, les fêtes demeurent, a-ton envie de parodier. Les fêtes frappent l'imagination,

— et enjôlent. Quel Romain eut douté de la bieiiiaisance, de la puissance, de la divinité du régime qui lui offrait le cirque ?

Quant aux intellectuels, c'est par leuis propres paroles qu'on les enchaîna, ou par la gloire. Exemple : Vous êtes astronome, on vous commande l'article ou la conférence sur l'astronomie belge. Que ferez- vous ? Vous défendrez votr^ science, vos maîtres, vos camarades, votre labeur, contre les ignorants, vous l'exposerez cette science, vous la prônerez. Certes, elle est grande et admirable, l'astronomie belge ! Je ne vous contredis point. Nous avons de bons astronomes. N'avez vous même pas fait quelques découvertes ?. . . Il fallait donc le dire. Vous avez eu laison de louer ce qui était louable. Mais le bon gouvernement qui n'y voit qu'une cantate, une des quatre vingt trois (chiffre officiel) qu'on chanta à sa gloire, s'écrie, triomphe : Vous le voyez, je ne le lui ai pas fait dire ! Voilà ce que la Belgique, ce petit royaume, fils de nos vieux braves, couvé par les Léopoids, élevé, caressé, choyé, conduit par nous aux plus radieuses destinées, a su produire dans ce domaine. Et ce que vous venez d'entendre. Messieurs, n'est rien çn comparaison de ce qui vous sera révélé par la suite ?

Ici nous sommes riches, ailleurs c'est richissimes. Que d'hommes politiques inoubliables ! Tant prodigieuse est rame que nous avons su insuffler à nos politiciens, que même parmi nos adversaires il y eut des hommes de talent! Et nos artistes 1 Et nos moralistes! Et ce clerçé au dessus de tout éloge. Nos chemins de fer sont indéraillables, les plus rapides que le soleil éclaire. Nos travaux s'achèvent d'eux mêmes, en une nuit, comme en un rêve. Nos finances sont fermes et frugales. Notre armée est compacte, utile, ruineuse à peine. Ah ! nos lettres si protégées! Nos ouvriers rentiers.... à soixante-cinq ans, et quelles rentes ! Pas de tripotages, pas de favoritisme, pas d'obscurantisme, pas de grèves, pas d'injustices, pas de misère, pas de bêtise. Nous sommes purs, nous , sommes bons, beaux, intelligents, sublimes. En quoi vraiment ne pas nous applaudir ?

Embrassons-nous donc, sous des arcs de triomphe, au son des palmarès, et qu'éclatent les pétards !

Nation, patrie, âme belge. Bouquet ! »

Ça, c'est un moyen. Qui niera le monument qu'il a aidé à édifier ?

L'autre moyen, c'est de situer l'intellectuel dans la galerie des gloires nationales. L'homme le plus faible est celui qui est le plus seul, pense l'intellectuel, à rebours d'Ibsen. Autre devise : Il fait bon être loup quand les loups crient. A chacun son petit panache, répliquaient les organisateurs. Donc débauche de panaches.

Ce soixante quinzième anniversaire serait bien représenté par une basilique. Au dessus du maître autel, flamboie, au centre d'un louis, le monocle royal. Notre piinistre des finances officie, L'orçue joue de mauvaise

musique. C'est du Van Campenhout,.j, Des fonctionnaires, des gardes civiques, assurent l'ordre. Et, comme à Die^hem le bon peuple défile en jetant ses argents sous les pieds de Tefficiant.

Mais ce qu'il y a de particulier dans le temple, c'est qu'il a, aux nefs latérales, cent chapelles. Les contributions indirectes, la vélocipédie, la pêche, le journalisme, toutes les formes de l'activité humaine dans ce pays incomparable qu'un lion vaguement toutou représente, y ont leur autel, et au-dessus de chaque autel on voit cinquante à soixante -quinze statues de gloires du genre. C'est une église, mais c'est aussi un panthéon, le Panthéon de Smet de Naeyer.

Je blague, c'est vrai, mais ces ricanements sont sincères, et réfléchis. On nous a voulu monter le coup. Et on s'est moqué de nous! Pour le bénéfice des malins, on nous a fait brailler et applaudir comme les gogos patriotards de toutes les panurgeries de la terre.

Disons des paroles plus graves, sinon plus sérieuses. Procédons par ordre.

Mon but est de vous dire, de tâchei à vous prouver qu'il n'existe pas d'àme belge. Ça ne sera pas très difficile. N'existera-t-elle pas, quelque jour, dans le futur? Ne parviendra-t-on pas à la fomenter? Autre question! Peut-êtie. Est-ce souhaitable? Ah voilà, autre question encore !

Mais pour bien nous défendre, déblayons tout d'abord les environs de la place.

La plupart des servants de la religion njouvelle, sincères ou adroits, jonglent avec trois mots : nation, patrie, âme.

Nation belge, patrie belge, âme belge, nous verrons

que ce ne sont pas des synonimes. Nous allons tâcher de bien définir chacune d'elles, d'en apprécier la valeur et peut-être trouverons nous ^à un terrain d'entente.

Nation, patrie, âme, le tout belge. Tous ceux qui en parlent les affirment, s'efforcent à les prouver. C'est bien montrei" que cette nation n'est pas encore si définie qu'on le dit, que cette patrie n'éclate pas à tous les yeux, que cette âme n'existe pas encore.

Nous examinerons leur définition, leurs preuves, une à une.

Nation, définit Littré, réunion d'hommes habitant un même territoire, soumis ou non à un même gouvernement, ayant depuis longtemps des intérêts assez communs pour qu'on les regarde comme appartenant à la même race.

Remarquez d'abord ces mots « habitant un même territoire )j. Ils s'appliquent parfaitement aux belges. C'est ce qu'on peut dire de plus certain de nous, de notre nationalité, que c'est d'habiter entre les frontières peintes en rouge, jaune et noir, qui nous a fait frères, qui nous a donné une étiquette commune, qui fait de nous un paquet d'hommes distinct des paquets voisins.

Remarquez ensuite a ayant depuis longtemps des intérêts assez communs pour qu'on les regarde comme appartenant à la même race. »

J'admire violemment la sobre exactitude de ces teimes.Je me réjouis de les voir adéquats à la Belgique en même temps qu'à mon opinion. Par les intérêts communs nous sommes réunis (nous verrons tantôt que les institutions sont le ciment de cette réunion), réunis dans une sympathie-intéressée-mutuelle, et dans une

oppositiop aux éléments étrangers concurrents. Que cette situation dur«, que nous ayons la paix, que nous cohabitions longtemps encore ensemble, et la nation grandira de plus en plus en nous et autour de nous. Intérêts communs, durée, comme c'est bien ça! Vous trouverez moins d'arguments dans Thistoirequedans ces deux termes. Un exemple fera comprendre leur valeur :

Si nous allons habiter, à une vingtaine, une île d'Océanie, que nous appellerons X si vous le voulez bien, nous finirons par former une espèce d'hommes particulière, les Ixiens, par le fait que la vie spéciale, sous un climat, dans un décor spéciaux, nous aura spécialisés, et d'autre part un lien puissant de sympathie nous unira; même si des antipathies nous divisent, nous serons chacun sentimentalement et secrètement attachés à tous les autres. Fatalement les règles de vie que nous aurons adoptées, nos petites lois, produiront des analogies entre nos différentes existences qui y seront semblablement soumises, et cela nous attendrira dans nos confrères en X et nous attachera à eux que nous y retrouverons, en passé ou en présent, d'analogue à nous-mêmes. Une nation sera née. Après soixante quinze ans, on la chantera à cinq cents voix sur sa Place Poelaert.

Pour ce qui est de notre nation, attendons quelques jours pour la juger sainement, pour la célébrer. Je ne vous propose pas de la dénigrer, ni de la nier. Pour ma part, j'ai un faible pour l'ignorer.

Je trouve l'expectative raisonnable.

En vérité il nous manque de la durée, et peut-être est-ce ce qui nous fait manquer d'unité. Vous voyez que je suis, pour un instant, conciliant.

En fêtant la nation belge, on voulut mettre les bouchées doubles, accéléier le temps. Soixante quinze ans ! Soixante quinze ans ! On nous l'a tant crié qu'ils sont presque devenus sept cent cinquante...

M. Wilmotte la fait remonter à iSSç. Il trouve dans le traité d'alliance offensive et défensive entre la Flandre et le Brabant, auquel adhère ensuite le Hainaut, la première affirmation d'une conscience nationale en Belgique.

Il lui plait de le dire ! Rien ne prouve qu'une sympathie de race ait réuni à cette époque le duché et les deux comtés, alors qu'en combien d'occasions ils s'entrebattirent. Pur hasard de la politique!

Metternich ne pensait pas autrement que nous de la Belgique actuelle elle même, disant : « L'existence du royaume belge est le produit de circonstances fortuites, non celui de conditions naturelles, soit géographiques, soit historiques, conditions sur lesquelles repose la force véritable des Etats » .

Il eut approuvé l'expression « Etat- tampon ».

M. Pi renne, pierre angulaire de la Doctrine^ apporta l'argument le plus adroit en faveur de l'ancienneté de nos origines.

t Envisagée par le dehors, écrit il dans sa remarquable Histoire de Belgique, l'histoire des Pays-Bas pendant les X® et XI® siècles, se présente comme l'histoire de deux groupes de territoires qui, plus tôt sur la rive gauche de l'Escaut, plus tard sur la live droite, se détachent par U7i mouvement irrésistible des erands états dont ils relèvent et se transforment à la longue en principautés indépendantes. »

Le point de vue est spécieux.

La phrase revient à dire que, il y a dix siècles, les deux fractions d'alors de la Belgique actuelle ne tâchaient qu'à se débarrasser de tout joug étranger, tendaient de toutes leurs forces à l'indépendance, pour, dans la suite, comme Thistorien nous le prétendra, très volontiers se réunir sous le Téméraire, qu'on se complait à considérer actuellement comme le premier des souverains belges, le précurseui de Léopold I®'.

Mais il est on ne peut plus explicable, ce goût d'indépendance ! Un Flamand n'est pas plus fait pour être soumis à la France, qu'un Wallon à l'Allemagne, Il serait même souhaitable qu'en Qpposition aux ouvrages qui chantent les patries forcées, les patries politiques, on écrivît une Histoire des tentatives séparatistes au long du temps. Que nous importe la grandeur de l'Allemagne ! Combien nous intéresse davantage le génie bavarois, que ne peuvent qu'atténuer la domination, l'absorption allemandes. Vive la Pologne contre la Russie ! Vive la Flandre contre la France I (Et Dieu sait pourtant si nous aimons celle-ci). Applaudissons à tout ce qui favorise les génies naturels, des individus, des villes, des régions, contre les génies factices des groupements politiques.

. Et, d'autre part, ce n'est pas volont^rement que cette Flandre et cette Lothai ingie se réunirent sous le Bourguignon. C'est le Bourguignon qui les réunit. Elles ne se révoltèrent point parceque probablement elles se trouvèrent mieux, gouvernées intimement par ce prince présent, que par quelque lointain allemand ou le Roi de France. De sympathie irrésistible de peuple à peuple, aucune trace. De même aujourd'hui. Nous supportons volontiers le régime régnant, parce

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que, en le comparant à celui de nos voisins, nous le trouvons très supportable.

Nous tendons à mieux plutôt qu'à autre chose. Nous sommes plus libres qu'un Prussien ou un Russe, constatons-le avec justice. Qu'on nous accorde l'égalité, davantage de libertés, les progrès politiques et économiques que nous réclamons, et nous nous attacherons de plus en plus à ces institutions conformes à nos besoins, nos goûts, nos aspirations, avec plus de fierté nous porterons cette étiquette : Belges.

Comme le dit bien, en homme réfléchi, M. Wilmotte : « La Belgique est grande par des souvenirs de vaillance communale, de mercantilisme heureux, et de beauté artistique ». Voilà bien heureusement notés nos trois titres de gloire.

Pincer toute autre lyre est forfanterie ridicule.

Je chicanerai pourtant encore M. Wilmotte sur le premier terme. Vaillance communale ? Héros certes les Breydel et les van Artevelde. Mais héros gantois ou brugeois. Non belges.

Une comparaison vous fera apprécier la nuance. Que la Belgique accapare ceux là comme ses héros, c'est comme si un marchand, s' établissant 326, rue du Pépin, à Bruxelles prétendait achalander sa boutique du bon renom d'un maichand qui, cinq cents auparavant, aurait vendu au même endroit.

C'est bien sur le territoire de la feelçique actuelle, mais non en Belgique, ni le cœur enflé par l'amour de la Belgique que ces braves gens, admirablement, vécurent et moururent.

Si nous écoutions M. Dumont-Wilden, qui pourtant est nationaliste, nous ne serions pas une nation.

Voici : « Une nation, dit-il, n'a quelque chance de se perpétuer au travers des siècles qu'à partir de l'instant où elle est une léalité psychologique, c'est-à-dire où la majorité des citoyens qui la composent possèdent en commun quelques façons de sentir essentielles >.

Ces façons de sentir essentielles, qui soient communes à la majorité des Belges, je défie bien qu'on me les cite. Il n'y en a pas une seule. Les façons de sentir d'un wallon supérieur, ou d'un wallon rudimentaire, sont aussi opposées à celles d'un flamand du même niveau intellectuel que celles d'un français à celles d'un chinois. Comme le constatent historiens et critiques, très individualistes' sont tous nos artistes. Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas de base commune, parce qu'une puissante influence de race ne les domine pas.

M. Dumont-Wilden dit ailleurs justement : « Les monades sociales qui composent la nation ne peuvent arriver à former un tout que si elles possèdent certaines affinités de race ou de caractère » .

Mais aussitôt après, nous le voyons nous servir mieux encore en ces termes :

« Que d'antinomie entre ces flamands de West- Flandre, blonds^ placides et mystiques, ces gantois rudes et volontaires, ces campinois taciturnes et forcenés, ces brabançons sensuels et réalistes, ces picards du Tournaisis pétulants et verbeux, ces populations joyeuses et batailleuses de l'Entre Sambre et Meuse, — vraie pépinière de soldats mercenaires au temps des anciennes monarchies — , ces rêveurs attendris de la vallée mosane, ces ardennais têtus, patients et positifs, comme tous ceux dont les ancêtres eurent à vaincre un sol ingrat ».

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En passant, je vous ferai remarquer, Mesdames et Messieurs, la vérité pittoresque de chacune des épithètes accordées par le sympathique essayiste à nos différentes peuplades. M . Dumont-Wilden est toujours raisonnable. C'est un nationaliste modéré. Avec lui l'entente sera plus aisée qu'avec l'extrême gauche du parti, M. Pirenne et surtout M. Picard.

M. Dumont-Wilden a raison de marquer les antinomies existant entre les multiples fractions de ces deux grands partis : wallons et flamands. Mais celles qui existent entre les deux partis suffisent à notre thèse et sont même plus probantes. Nous trouvons en effet réunis en France davantage d'éléments aussi disparates. Nous verrons tantôt ce qui les a réunis si intimement sous le nom de français. Le morcellement favorise d'ailleurs, impose toujours la centralisation puissante du pouvoir.

Entre flamands et wallons, l'opposition est presque irréductible.

Séparés par la langue, par les influences subies, par le passé, jusque par les intérêts (industrie contre agriculture, on n'y pense pas assez).

M. Dumont-Wilden nous approuve par cette petite remarque très eyacte : « Les parquets des districts où flamands et wallons se touchent ne doivent avoir qu'une médiocre confiance dans leurs sympathie réciproque » .

Mais M . Picard sort les arguments principaux de l'ennemi.

« Si les deux idiomes se séparent nettement, les pensées, les instincts et les cœurs ne participent-t-ils pas d'une communauté de nature qui en forme le fond véritable et qui est le résidu précieux et immuable d'une communauté historique bimillénaire ? »

Ce sont donc les pensées,

les instincts, les cœurs,

la communauté historique bimillénaire, qui les réunissent. ^

En comparant un artiste wallon à un artiste flamand, nous jugeons des pensées communes»

Les parquets, on Ta dit, nous édifient sur les instincts communs.

Les cœurs ? C'est de la littérature I Qui arguera des applaudissements adressés au pouvo^j, régnant ? Trop de gens sont intéressés à applaudir, trop y sont forcés. M. Picard est un penseur sincère, qui se donne généreusement à sa pensée. Je n'en puis dire autant d'un politicien ou d'un instituteur.

Enfin la communauté bimillénaire n'est rien moins que prouvée. La seule chose qu'on peut affirmer, c'est que la Belgique- est formée de quelques petits États longtemps ballottés entre la France, l'Allemagne, l'Autriche, l'Espagne et la Hollande, et qui n'eurent de caractère commun que d'avoir été tous ainsi ballottés, de n'avoir pas longuement fait partie d'un grand pays.

Ils ne furent, avant i83o, qu'une fois réunis et c'est tout à fait fortuitement, sous Charles le Téméraire.

En réalité^ de notre nation la seule cause fut, la seule raison d'être est politique. Mettemich l'avait compris. M. Pirenne le confirme quand il appelle mitoyens les Pays Bas méridionaux.

Autre question : est il heureux que cette nation existe, subsiste, se consolide ? Peut être.

Certes la logique voudrait que les flamands devins-

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sent hollandais, les wallong français, les populations limithrophes de T Allemagne allemandes. Mais la logique n'a pas toujours raison.

Telle quelle, notre nation existe, c'est un fait, c'est indiscutable. Elle a du bon, puisqu'elle a déjà brillé dans les arts et le commerce. A elle de nous confirmer dans la suite son utilité, de nous attacher à elle par les bienfaits des institutions qui sont son âme.

La question Nation étant close, parlons de la patrie belge.

Allons à nouveau vers Littré, source précieuse de clarté I

Patrie : pays où on a pris naissance.

Eh bien, elle n'est pas claire cette définition. Elle définit la chose par la chose.

Que veut dire en effet pays ?

Voyons Littré. Premier sens : Région, contrée.

Dans ce cas ma patrie c'est Bruxelles, ou le Brabant. Je trouverais Bruxelles plus exact. Car on peut prétendre, à un certain point du vue, et bien que Bruxelles soit en réalité flamand, qu'il y a trois espèces d'hommes bien distinctes en Belgique : le flamand, le wallon et le bruxellois cultivé, lequel est, comme vous voudrez,

ou remai quablement incolore, ayant peidu les violentes caractéiistiques de son origine,

ou très français.

ou le mélange et comme la synthèse des deux races — ce qui équivaudrait a dire qu'il est à pxQ^j^semcrit parler le type du belge.

Deuxième sens; Psàtàe égale pays considéré par rapport à certaioes conditions politiques ou administratives.

Absurde. Pays voudrait dire nation. Et nation serait synonyme de patrie. Littré n'est qu*un nationaliste, cultivateur des pires équivoques.

Attention au troisième sens.

« Particulièrement, région, contrée, vîUe on on est né, patrie ».

Patrie veut dire pays, mais pays veut dire patrie. Littré ne nous a pas habitués à ce gâchis.

Quoiqu'il en soit, s'il indique un bon sens du mot, c'est le premier et ma patrie c'est Bruxelles. Tant mieux. Je l'aime cette ville, j'aime ses aspects, ses pierres, son odeur, ses souvenirs, et j'y ai vécu toutes mes années.

Le sentiment m'approuve, l'histoire s'associe à cette approbation. Pas de pays plus communier que le nôtre. Gantois on y aima Gand, Yprois Ypres, Bruxellois Bruxelles, comme les grands florentins aimaient Florence, les grecs la cité. Comme eux nos ancêtres possédèrent en elle tout ce qu'un français possède en la France. Une atmosphère spéciale, un art autochtone, une histoire, des triomphes et des défaites.

Lisez la Vie Belge de M . Camille Lemonnier. Son accent filial ferait croire à une patrie, si l'on ne reconnaissait aussitôt que c'est le bon Brabant de son enfance, la ville de son passé qu'il vénère.

On voit, quand son souvenir les rencontre, M. Lemonnier s'attendrir sur ses camarades; sa parenté d'art les maisons où leur œuvre vit la lumière, où ils riaient, . discutaient, conquéraient le monde... ou quarante lecteurs, où ils souffraient, où ils vécurent.

Mais oui, mon cher, cela c'est humain, mieux que raisonnable, exquis.

j^jiL.

M. Péladan est absurde comme un intellectuel quand il affirme qu'il ressent davantage de sympathie pour un prêtre des Indes que pour tout compatriote (je cite de mémoire, et cette lecture est bien lointaine). On aime comme des frères, comme Tair qu'on respire, comme la lumière de TAujourd'hui, ses voisins, ses contemporains, ses concitoyens.

Distinguons :. J'admire évidemment moins, j'aime sûrement davantage quelques poèteraux, peut être quelques crétins de ma connaissance, qu'Ibsen que je ne connais point.

Mais si M. Péladan a tort quand il s'agit de nos proches, de nos concitoyens, il a raison quand il s'agit de nos compatriotes politiques. Admettons toutes les sympathies naturelles, provenant du sang, de la race, de la cohabitation. Discutons ou repoussons toute sympathie factice, contrainte, pour ceux à qui la politique seule nous a unis.

M. Picard, dans son Co*ifiteor, écrit :

« Peu à peu, l'idée de la Patrie, résumatrice des multiples influences de la race, du milieu géologique, du milieu social, de l'atavisme histoiique m'apparut en base et ambiance de toute activité positive humaine ».

Et plus loin :

« Je m'étais rendu compte qu'ainsi qu'une plante faite au sol, au climat, à la latitude, je ne pouvais complètement pousser et fleurir, sentir circuler une sève riche et vigoureuse, soit dans mon corps, soit dans mon âme, qu'en m'attachant obstinément à ce pays qui m'enveloppait, à sa colonie humaine fraternelle, à ses mœursi à ses traditions, à ses tendances historiques sortant de son passé et gonflées de son avenir. . .

... de s'abandonner à la bienfaisante équation d'un être avec son milieu naturel » .

Nous ne discuterons plus mot à mot ces affirmations, parce que ce serait fatalement nous i épéter. Nous ferons seulement remarquer que M. Picard, qui parle ici, assez justement, de l'influence de la race comme essentielle à ridée de patrie, est né de deux races, mère flamande, père wallon, et constitue par conséquent en lui même un exemple peu probant. A moins, bien entendu, quMl ne prétende provenir de la race belge qui nous paraît jusqu'ici demeurer hypothétique.

Nous ferons remarquer qu'il serait malaisé de nous définir le milieu géologique d'un bruxellois; et que dire que la Belgique est son milieu naturel, est une affirmation purement personnelle.

Péladanisons pai cette question :

Ecrivain de langue française, né de père et mère flamands, quelle est ma patrie : celle de Rubens? C'est entendu! Mais pas celle de Voltaire et de Malherbe?

Serai s-je moins riche en amour que M. Picaid ? ou moins autosuggestionné ? Je ne parviens pas à aimer davantage, patriotiquement, le hasseltois que j'ignore, que n'importe quel espagnol.

Mais c'est parce que je suis belge que je restreins autant que possible rna patrie. Il n'en serait pas de même si j'étais français.

Bretons et provençaux n'ont certes pas plus même âme, même caractère, même langage familier que flamands et wallons. Moins sans doute. Mais d'autres choses les léurtissent : tout d'abord l'administration unique dont les uns et les autres dépendent depuis des siècles.

ensuite la langue française,

la très longue cohabitation,

le passé commun,

les gloires communes^

les souffrances communes,

Mon avis est quilfut peut être favorable à ces peuples de vivre groupés sous le même étendard, mais ça n'en est pas moins absurde. De même pour nous. Dans quelques cents ans, si Belgique dure, il est probable que nous serons comme eux.

Flamands, wallons, sont autre chose que des prénoms, eut dû dire le chansonnier Antoine Clesse.^ Belges est notre nom administratif. C'est l'administration qui nourrit et élève Belgique, cette fille de la politique. Avec le temps, s'il ne survient pas d'accident, grandissent et fortifient tout comme les hommes, les patries.

Nous, ramassons-nous sur nous-mêmes. Prenons de ce qui nous est bien propre ou bien conforme, parfaite possession. Comme une ville, dont la vitalité fait éclater les murs, nous nous répandrons ensuite, nous nous étendrons,.... nous inonderons le monde de notre tendresse.

Ma patrie je ne la conçois pas comme une Belgique, — dans laquelle mon clocher, — a l'ombre duquel moimême. Ma pairie c'est d'abord moi-même, puis ma famille, ma ville natale, enfin elle se dilate, jusqu'à ce que vous appelez ma patrie, ou l'occident, voire l'humanité. Mon patriotisme se représenterait justement par des cercles excentriques, l'officiel au contraire par des cercles concentriques.

L'important c*est le moi, et ce qui lui est le plus cher et le plus ressemblant. Remontons aux sources.

M. Vandervelde est d'accord avec moi quand il écrit : « La patrie n'existait pas hier, ou plutôt c'était la province, et avant la province la commune, et avant la commune la famille. Elle n'existera plus demain, ou plutôt, elle jouera, dans la Fédération internationale, dans les États unis de l'Europe ou du monde, le rôle important mais subordonné que jouent les familles, les communes, les provinces, dans les organi<^ations nationales actuelles. »

Voilà une bonne sourdine à mettre aux violons patriotârds.

« Le patriotisme — n'en déplaise à Léon Lepage — (c'est toujours M. Vandervelde qui parle) n'est pas autre chose qu'une formation historique, d'origine assez récente d'ailleurs. »

Que pouvait bien penser de la France un breton du moyen-âge qui ne connaissait que son duc, et peut-être, lointainement, très vaguement, l'autorité du roi ?

Et voici la voix de la raison même :

a Le patriotisme c'est, en dernière analyse l'attachement aux institutions qui régissent l'association nationale. »

Cela s'appelle parler d'or.

Rappelez vous la définition que donnait Littré du mot nation. La conclusion de M. Vandervelde s'y adapte parfaitement.

Et qui nous apporte des arguments da^ns ce sens ? Le croiriez- vous ? M. Pirenne lui-même « Tous les mobiles par lesquels on a coutume d'expliquer la formation des états font également défaut à la Belgique. On y

chercherait vainement soit l'unité géographique, soit Tunité de race, soit Tunité politique Son unité provient, non de la communauté de race comme en Allemagne, non de Faction civilisatrice d'une monarchie héréditaire comme en Angleterre ou en France, mais de l'unité de la vie sociale. » Nous n'eussions pas mieux dit. Et le même renchérit encore ; quand il traite de la période bourguignonne : (excusez la citation un peu longue, elle est importante :) « C'est au moment où les diverses principautés des Pays Bas viennent d'atteindre à leur pleine autonomie politique, qu'on les voit par une brusque transformation, passer sous le pouvoir d'une même dynastie, s'unir en une solide fédération monarchique et constituer entre l'Allemagne et la France, cet État intermédiaire que les royaumes de Belgique et de Hollande représentent encore aujourd'hui sur la carte de l'Europe. Avec le début de la période bourguignonne, se clôt la première partie de leur histoire, et s'ouvre une ère nouvelle. Par la superposition de l'unité du souverain et du gouvernement à la multiplicité des régimes constitutionnels, elles sortent du Moyen-âge pour entrer dans l'époque moderne.

Pour rapide qu'il ait été, ce grand changement ne peut surprendre l'historien. Il lui apparaît en efiet, comme l'aboutissement naturel d'une évolution ^séculaire. Il devait venir un moment où la Flandre et la Lotharingie se joindraient l'une à l'autre dans cette région mitoyenne qu'elles occupent entre les peuples romans et les peuples germaniques. La différence des races ne pouvait constituer un obstacle à l'unité dans des pays où flamands et wallons vivaient côte à côte

dans les mêmes cadres politiques et religieux, soumis aux mêmes influences civilisatrices, entraînés dans la même activité économique, participant aux mèm^s droits et possédant des institutions analogues» »

Après ces citations je pose la question : « Nous, dits belges, sommes nous attachés à nos institutions nationales ? »

Hum I quelque peu. Je Tai dit, notre régime n'est pas déplorable. Mais de là à s'en vanter, à l'agiter comme une bannière provocante, sous le nez de nos voisins, il y a de la marge....

Le voyez- vous le piège des fêtes nationales ? L'applaudissement au régime ! La confession de notre parfait bien être I Le piédestal élevé aux représentants actuels de ce régime !

Notre patrie habite rue de la Loi. 11 y a des gens qui pensent que pour s'améliorer, elle ferait bien de venir nicher quelque temps rue Joseph Stevens, qu'elle pourrait bien se payer un voyage d'instruction au pays noir, ou seulement une promenade dans nos quartiers de misère, ou même quelque étude des institutions plus démocratiques du voisin.

La patrie moderne, la patrie comme ©n l'entend, la seule patrie qu'un belge puisse avoir, espérons qu'on va se mettre à s'en défier un peu, ou qu'on la considérera comme ce qu'elle est : un bureau.

Nous vîmes défiler en igoS, diverses processions de ses fanatiques. Maintes publications la célébrèrent. Il y eut la Belgique, la Nation Belqe, la Patrie Belge, Belgique, belges, — patrie, patriotisme, — comment donc le bon sens n'eut il pas souffert de cet accès de fièvre ? Mesdames, Messieurs, préservez votre esprit de la contagion

Celui qui ne sut pas conserver ses belles couleurs originaires, de flamand ou de wallon, le blême individu, le sinistre métis! Qu'est ce qui est belge, bien belge? Quelques journaux de la capitale, les ministères, la garde civique, les casquettes des facteurs, en un mot, le pouvoir, ses défenseurs, ses organes et ses insignes.

Mais ne nous emballons pas. Demandons à M. Picard, rinventeur sincère mais emballé de la chose, qu'il veuille bien nous la définir.

« L'âme d'un peuple,.... chose cosmique, lentement façonnée au cours des temps par les influences historiques, sortie de la race, malaxée par les événements, travaillée par les météréologies du climat et par les géologies, par la mimique des imitations, par les gestes impérieux des illustres... Se manifestant en un caractère, désormais visible,réservoir d'originalité et de puissance. »

Eh bien I Ce que notre « chose cosmique » a dû être malaxée par les mille événements terribles dont cette terre fut le théâtre I

Ce qu'elle devrait être militaire et héroïque, après tant de combats ; ou abrutie par les tyrannies successives; ou follement révolutionnaire par réaction I.... Cette âme bonnet de coton, cette âme garde civique, bourgeoise entre toutes, qui est demeurée de i83oI

Météréologie ! Géologie! Mais celles d'Arlon, de Nieupoit, de Mons et de Bruxelles n'ont aucun rapport entre elles. Mimique des imitations ? — Oui, quand il s'agissait de suivre moutonnièrement les exemples pleutres, tout le monde en était. Et le geste des illustres ! Mais M. Picard, vingt fois, vous même, vous avez clamé qu'on y obéissait pas. Nous parlons d'un pays, calme, laborieux, conservateur, qui se fut endormi au

à la mode, et ce que vous avez de plus précieux : votre individualité.

Il nous reste la troisième quille : Ame belge. C'est la plus grande, c'est le Roi, dirait un joueur. N'est-elle pas même la raison d'être de ma conférence ? Vous me voyez en cet instant m'en étonner, tellement il me reste peu de choses à en dire :... une fois le terrain déblayé.

Pas d'âme sans corps. Le corps d'un âme belge c'est

une patrie belge. Or une ^patrie belge Ici pourtant

il importe particulièrement d'être clair, aggressif et probant. Qu'il y ait une nation belge, c'est un fait. Peu îious chaut. Une patrie? Nous n'en mourrons pas! Il suffit de s'entendre. Il y a patrie et patrie. Une d'elles est admissible. Mais l'âme belge est le bât qui nous blesse, la scie nationale, l'absurdité ridiculisante. Primo elle n'existe pas. Secundo il n'est pas même souhaitable qu'elle existe jamais.

Qui me la définira, cette divinité nouvelle? Pas un de ses fidèles qui réponde à l'appel. M. Dumont Wilden dit que « nous trouverons notre âme véritable en recherchant en quoi nous différons des autres occidentaux. » Voilà une bonne méthode! Ainsi mon âme ce sera en quoi je diffère des autres. Et si je n'en diffère point? Et si je ressemble au français de gauche, à l'allemand de droite, sans compter le hollandais d'en haut et le vieux reste d'espagnol ?

Eh ! chercher n'est pas trouver !

Mon âme, c'est mon individualité. C'est entendu. Mais si je n'ai pas d'individualité bien propre ? Si je ne suis qu'un' ramassis d'influences? Et qui dit belge dit cela. Le milieu déteint même sur celui qui est lui réfractaire- Belge. Belge. Pays neutre, non neutre, incolore.

ronron de la médiocrité satisfaite, si quelques personnels, quelques hommes bien eux-mêmes, rien qu'euxmêmes, pas du tout nationaux, vous le premier, n eussent fendu le silence d'un cri bien soi, insurgé I

La race, nous l'avons vu, il n'en faut pas parler comme source de notre âme. Il n'y a pas de race belge, il n'y en auia même peut être jamais.

Belges, Meunier, Franck, Rops? - Non wallons, et universels, et eux-mêmes d'abord.

Même chanson pour les flamands, Verhaeren, Verwée, Laermans.

Montrez-moi donc un belge, je vous en prie, un belge propre, un belge illustre, qui tire sa grandeur de son âme nationale.

Ce caractère désormais visible, réservoir d'originalité et de puissance,.... mais de grâce quel est il, encore un coup soyez bons, montrez m'en un représentant!

Et voilà tous vos arguments! Si je cherche au long des ouvrages de M. Pirenne ou de M. Picard, la définition des deux mots fatidiques, je perds mon temps, elle n'est nulle part. Je vous crois! Elle est impossible.

La manifestation de l'âme, qui l'expliquerait, c'est le caractère. Et personne ne peut dire quel est celui-ci. Alors que pourtant, pour le flamand, les définitions excellentes abondent, et que M. Mockel donna du wallon une description précise, indiscutable. Ce caiactère je ne le vois pas, ce caractère n'est pas, on peut l'affirmer, sauf en les institutions, qui seules en somme nous réunissent, et qui ont piis soin de se bien caractériser par le pavillon, les armes, les insignes, et plus souvent par le ridicule que la beauté.

Tous ceux qui l'ont compris, craignant par dessus

tout que les endorme Pambiance, se ramassèrent sur eux-mêmes, et l'originalité intense de nos arts étonna le monde. D'autres, ils sont millions, ne remarquèrent jamais avant cette année-ci, la nationalité dont ils étaient vêtus, et se contentèrent d'accomplir le devoir de l'honnête homme qui est de suivre anjùm le jour, et sans autre plaisir que lui même, le chemin du travail. Et c'est l'explication de l'effort prodigieux que nos Belges produisirent dans tous les domaines : penseurs, inventeurs, marchands, artistes, ouvriers.

Vous voyez que je nous rends justice. Rien ne me désolerait plus que de vous voir penser que j'ai, pour mes pioches, moins de l'admiration et de l'estime qu'ils méritent, que pour ceux d'outre frontières. Raisonnablement, il faut les juger avec le même esprit que les autres hommes. Les glorifier exagérément, pour l'unique raison qu'ils ont la qualité de belges, c'est nous glorifier nous-mêmes qui l'avons aussi cette qualité.

Ou bien c'est sentimentalité — ce qui est compréhensible — ou roublardise, — ou bêtise. M. Picard lui-même semble l'avoir compris, puisqu'il écrit : « Je ne décide pas si ces pensées sont vraies, si elles sont belles, si elles sont bonnes, ou si elles ne sont que les produits maladifs d'une infirmité sentimentale,..,, je n'ai qu'une prétention : que mes paroles couvrent exactement l'état actuel de ma conscience. »

Je cite cela pour finir comme une conclusion calme, à cette conférence qui, de calme, manqua peut être.

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