‹ La prière des naufragésChapitre 9 sur 41 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

BABILAS, KAOUL,

" Eaoul [à part). — Eien, mon Dieu, rien !... aujourdlmi comme hier, le silence de Fabîme, l'immensité du néant . . . pas une route à suivre, pas un secours à espérer, pas un ra3'on sous ces brmnes éternelles ! . . . toujours ce sépulcre de glace sous un linceul de neige !... Je suis un homme, un père, et je ne peux rien pour sauver mon enfant, rien pour diminuer ses souffrances î ni dévouement utile, ni sacrifice possible ! . . . il ne m'est même pas permis de mourir pour lui, de racheter ses jours au prix de tout le sang qui coule dans mes veines, avec toutes les tortures qui In'oieraient mes membres . . . non î . . . non ! Dieu la prendra, ma vie, mais avec la sienne ! nous sommes jugés tous les deux, condamnés tous les deux ! La seule grâce que je puisse demander au maître inflexible, c'est de mourir le dernier, de voir expirer mon enfant sous mes yeux, d'avoir au moins à supporter la plus longue et la plus horrible agonie !

Babilas (grelottant). — Sapristi, que ce payslà ressemble donc peu à Xanterre ! 0 joli village,

dont je suis né natif, comme je mordrais bien dans un de tes produits !

Eaoul. — Matelot ! {Bahilas ne répond pas.) Mon ami . . .

Babilas. — Capitaine.

Raoul. — Tu es resté une heure absent . . . n'astu rien découvert de ce côté ?

Babilas. — Pas une once de bois, pas un brin d'herbe, pas un pain de quatre livres ; alors, je me suis couché là, et je ne veux plus bouger.

Eaoul. — Voyons, ne perds pas courage.

Babilas. — Il n'y a pas de danger, capitaine ! on ne perd que ce qu'on a. C'est égal, sauf votre respect, vous avez eu une mauvaise idée de me recueillir dans la chaloupe, quand je suis tombé à l'eau, après avoir poivré le gredin.

Eaoul. — Fallait-il donc te laisser mourir ?

Babilas. — Je buvais déjà ferme, et j'aurais tant bu que je n'aurais plus eu faim.

Eaoul. — C'est mal, ce que tu dis là.

Babilas. — Vous croyez, capitaine ... je trouve moi que vous êtes assez de monde pour manger les vivres et que vous n'avez pas besoin d'un gourmand comme Babilas.

Eaoul. — Pauvre garçon, tu jeûnes plus que nous.

Babilas. — Par exemple ! mais je suis un goinfre, un véritable goinfre !

E.AOUL. — Tu fais semblant de dévorer ta chétive ration de chaque jour et tu la donnes à Robert en oachette.

Babilas. — Oh ! pour cela non, capitaine.

Raoul. — Je le sais.

Babilas. — Mais, capitaine. . . j'en jure. . .

Raoul. — Je t'ai vu.

Babilas. — Ah ! alors . . . mais c'est égal, je ne suis bon à rien. . .

Raoul. — Que dis-tu ? seul, je ne pourrais pas m'éloigner une seconde pour aller à la découverte, pour explorer ce désert ! tu es une Providence pour nous.

Babilas. — Moi ! une Providence !

Raoul. — Sans toi, Robert ne vivrait plus, peut-être ! . . . si nous le voyons encore sourire, c'est grâce à toi !.Le jeu, pour les enfants, c'est la moitié de la vie ! ces chers petits êtres jouent au bord d'un abîme, dans le délire de la fièvre, sur leur lit de mort ! Aussi, tu es plus utile à Robert que moi-même î rabattement et la tristesse de son père l'auraient tué déjà, si tu n'étais pas près de lui pour le distraire par ta bonne gaieté franche, si tu ne trouvais pas pour l'égayer un peu la force d'oublier les souffrances et les dangers !

Babilas. — Vous me dites de ces choses-là, capitaine : et j'ai été lâche pour geindre tout à l'heure ! Oh î c'est fini, je n'ai plus froid ! donnez-moi vite un ordre que je l'exécute ! . . . j'ai bon pied et bon œil, allez !

Raoul. — Tiens, mon ami, il y a un rêve que je fais parfois, malgré les angoisses du présent et les terreurs de l'avenir : — Xous sommes au Mexique le soir, sur la pelouse de ma petite villa, le ciel est bleu, la brise est fraîche, les oiseaux chantent, les abeilles bourdonnenent ... tu te roules dans l'herbe avec les enfants, Robert et mon petit Lucien ! — C'est qu'il t'aimera bien aussi,

mon pauvre Lucien ! . . . et si Dieu nous sauve, au lieu d'un fils. . . tu en auras deux !

Babilas. — Ali ! sapristi ! j'ai bien une oreille pour chacun, mais en fait de nez je n'en ai qu'un et s'ils veulent le tirer en même temps. . . enfin nous arrangerons ça pour le mieux.

Eaoul. — Eegarde... voilà mon premier sourire depuis que ces miséraldes nous ont abandonnés . . .• c'est bon signe !

Babilas. — Un ordre, ca])itaine, un ordre, et s'il y a un danger à courir, tant mieux, je suis si content, voyez-vous, que je suis prêt à avoir du courage.

Eaoul. — C'est du froid surtout, que Eobert souffre, et nous n'avons plus de bois ; il faudrait en trouver d'autre.

Babilas. — J'en trouverai ! >. '

Eaoul. — Va donc . . .

Babilas. — Au galop !

Eaoul. — Ah ! prends mon fusil.

Babilas. — Pourquoi faire ?

Eaoul. — Tu peux rencontrer quelque gi])ier.

Babilas. — Je suis si maladroit !... Pourtant quand je ferme les yeux et que je ne vise pas, je tire assez juste. (.4 part, en s' éloignant.) A l)ientôt, cher petit Eobert . . . je vous envoie un gros baiser. . . et puis encore. . . et puis toujours. (7/ sort.)

Eaoul (seul). — T.c salut î je leur ])ai-le de salut !... et quand mon fils est là, je m'efforce d'espérer avec lui ; mais seul, je sens bien qu'il n'y a pas de salut ! Autour de nous une mer immense, inconnue ; sur nos têtes des avalanches

toujours }Drès de s'écrouler ; sous nos pieds un al)îme sans fond qui nous engloutira le jour où les vagues soulevées briseront cette glace qui nous porte ! partout le désespoir ! partout la mort !

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