HORACE, GEORGES, LE MARQUIS D'ANTAS
GEORGES (4 part).—Tl n'y a pas eu une seule alerte de toute la nuit, c’est bon signe pour la Journée qui commence; la dernière leçon qu'ont reçue ces damnés Indiens leur a sans doute donné à réfléchir et j'espère qu'ils se sont enfin retirés dans la forêt. (A Horace.) Vous dormez, mon ami ?
Horace.--Non.
GEORGES.—A quoi pensez-vous ?
Horace.—A beaucoup de choses.
GÉORGES.—Joyeuses ?
Horace.—Et tristes.
GEoRGEs.—Tristes ?.. quand vous allez revoir la France, votre patrie.
Horace.—Que voulez-vous? j'ai une malheureuse nature, Georges, je suis ingénieux à me tourmenter et j'aime à caresser la douleur.
GEoRGEs,—Oubliez le présent pour songer à Pavenir!.. Depuis notre départ d’Acapulc o, nous n'avons pas eu de chance, c’est vrai.
Repoussés au nord par une tempête, obligés
d'attendre ici des vents meilleurs, attaqués par des Indiens, nous avons commencé le voyage d'une façon un peu trop pittoresque ; mais enfin, nous voilà plus tranquilles et nous ne tarderons pas à nous embarquer.
{Horace.—Enfant de l'exil, j'ai appelé de tous mes vœux et de toutes mes prières le jour où je verrais Ma véritable patrie, et ce Jour approche. Le ciel m'a donné de vrais amis:
Lucien, exilé comme moi, orphelin comme moi depuis quinze ans, el son aïeul M. de Théringe qui m'aime comme ul fils. Puis ce n’est pas un étranger, un indifférent, le premier venu, qni nous mène en France ; c'est l'homme loyal dont le cœur et la main n'ont jamais fait faute, cest Georges de Laval, mon compatriote, mon ami... Oh! oui, je devrais être bien heureux. Pourtant je souffre, et ce que j'éprouve, c’est plus que de la tristesse, c'est un tourment indéfinissable qui ressemble à un remords.
Gronces.—Un remords... à vous ?
Honace.—Ecoutez-moi, mon ami: je vous ai souvent parlé du naufrage de l'Uranie, de ce désastre qui enleva d'un seul coup à Lucien un père et un frère !.… Tout enfant, ce malheur m'avait frappé d'un coup terrible et l'imnression qu'il avait produite sur moi devait &tre ineffaçable ; plus j'avançai en âge, plus celle impression devint pénible, et depuis que nous entendons mugir sous le vaisseau qui nous porte les flots qui les ont sans doute engloutis, celte pensée m'obsède jusque dans le sommeil, Une nuit, je vois la famille de Lascours périssant avec les débris du navire;
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une autre, je l'entends crier vengeance ; toutà-l'heure encore, les vagues poussaient vers moi deux cadavres dont les lèvres livides s’agitaient comme pour me demander la sépulture. C'est en vérité un événement bien mystérieux que la disparition de l’Uranie. Monsieur de Lascours était un capitaine habile, la corvette excellente, la saison magnifique. et un naufrage a lieu sans laisser aucune trace... et depuis quinze ans toutes les recherches ont été vaines!.. Quitter le Mexique, sans avoir rien découvert, oh! voilà ce que je me reproche amèrement ?.….
GEoRGEs.—Je vous reproche, moi, de céder sans raison aux tendances romanesques de votre esprit; ce qu'on pouvait faire pour savoir la vérité, vous l'avez fait, et je vous ai prèté secours de mon mieux. Nous n'avons rien trouvé, malgré tous nos efforts ; résignons-. nous à la volonté divine et accomplissons chacun notre devoir, A moi de vous conduire sain et sauf dans notre beau pays de France, à vous de vous dévouer à cette famille qui est devenue la vôtre.
Horace.—N'avez-vous jamais pensé que la perte de l’Uranie pouvait être Le résultat d'un crime ?
GEorGes —Ne vous creusez donc pas ainsi la tète et ne vous forgez pas toutes ces chimères,
Horace.—C'est si étrange qu'il ne soit rien resté, absolument rien !...
GEoRGESs.—En supposant un crime, il serait resté quelque chose.
Horace.—Quoi donc ?
GEoncEs.—Parbleu ! les coupables qui selon l'usage auraient, depuis quinze ans, trouvé mille occasions de se faire pendre.
Honace.—Oui... vous avez raison.
Gronces.—Ce n’est pas la première fois qu’un bâtiment s’est perdu corps el biens, sans laisser aucun vestige après lui.
UN FAGTIONNAIRE.—Qui vive ?
L'Orricier.—Officier de ronde.
Geonces.—Ah1 voici des nouvelles !