CHAPITRE YII
m. PATER.., ADVENIAT REGNUM TUUM
Comment nous devons demander et comment arrive le règne de Dieu pour lui, nous l'avons vu. Voyons maintenant comment nous devons le demander et comment il arrive pour nous.
La plus grande ambition de l'homme, c'est de régner. Quand il ne peut pas aspirer au faîte de la domination humaine, il s'ingénie à créer autour de lui un empire minuscule sur lequel il pourra contenter son instinct de royauté. Constatons cet instinct, mais ne le blâmons pas. Blâmons-en seulement l'application, qui, la plupart du temps, est fausse et souvent ridicule, car c'est un instinct divin. Je dis bien : un instinct divin, puisque Dieu qui réprouve en nous tout ce qui est mauvais, tout ce qu'il n'y a pas mis, nous permet de demander un règne par cette prière : Adveniat regnum tiium.
Telle est, en efîet, la plénitude de cette prière, que non seulement, nous demandons la manifestation et la reconnaissance de Tautorité de Dieu et de son divin fils, Jésus-Christ, par l'assujettissement de toute créature, et surtout, de l'être intelligent et libre, mais encore, nous demandons une royauté personnelle, pour chacun de nous. N'y sommes-nous pas autorisés par les figures, la doctrine, les promesses contenues dans les saintes lettres ? — Quand le divin Sauveur, avec cette familière et suave éloquence qui lui gagnait tous les cœurs, épanchait sa parole sur les foules rassemblées autour de lui, il leur annonçait, en de naïves paraboles, le royaume de Dieu, non pas comme une patrie où l'àme béatifiée entre dans une immobile sujétion, mais comme une chose que l'on peut désirer pour soi, conquérir par de saintes violences, posséder avec d'ineffables délices, comme une participation à l'éternelle et glorieuse royauté de Dieu.
En eflet, le ciel qui nous est promis, est la royale récompense de nos vertus ; la couronne qui nous attend, et qui sera déposée sur nos fronts meurtris dans les combats de la vie, est une couronne de royauté ; nous serons assis sur des trônes devant lesquels ceux des princes de la terre ne sont que vile poussière, et là, nous régnerons dans les siècles des siècles. — Ce n'est pas moi qui parle ainsi, c'est
Dieu, dans les saintes lettres. L'apôtre saint Jean termine ainsi sa vision de la Jérusalem céleste : Là, dit-il, il n'y aura plus de nuit. Les élus de Dieu n'auront plus besoin de la lumière des flambeaux, ni de la lumière du soleil, car le Seigneur Dieu les illuminera et ils régneront dans les siècles des siècles : et regnabunt in sœcula sœcalorum.
Les élus régneront ; la plus haute des ambitions humaines sera comblée ; l'instinct divin de royauté qui nous tourmente, sera pour jamais satisfait. Mais cela peut-il se faire ? Est-ce que dans le ciel il n'y aura point d'ordre ? Et l'ordre, ne supposet-il pas la hiérarchie ? Et les hiérarchies, l'assujettissement de ce qui est inférieur à ce qui est supérieur ? Il est donc contre toute raison de dire de chaque homme, qu'il peut aspirer à la royauté et la demander à Dieu, par cette prière : Adveniat regnum tuiim.
Eh bien, non ; car, non seulement, Dieu, en groupant autour de lui ses élus, leur communiquera un écoulement de cette souveraine autorité qu'il exerce sur tous les mondes répandus dans l'espace, et sur ces esprits altiers qui ont quitté la vie avec un blasphème, et gisent, éternellement vaincus, désarmés et impuissants, au fond des abîmes ; mais Dieu attirera à lui ses saints, avec une puissance ineffable pour fixer et immobiliser leur vie
lit) COMMENT N()[IS DEVONS DEMANDER
dans sa souveraine perfection. Or, cette souveraine perfection, c'est raffranchissement de tout ce qui peut abaisser et déprimer ; c'est la suprême liberté des saints, et partant, leur royauté. Ne dit-on pas d'un peuple libre, que c'est un peuple-roi ? Mesquine royauté ! en regard de la royauté des élus. Nous serons rois,^ parce que nous serons totalement affranchis, totalement libres.
En effet, qu'est-ce qui nous empêche de régner ici-bas, quelque grand désir que nous en ayons ? Ce qui nous empêche de régner, c'est l'oppression du puissant sur le faible, du grand sur le petit ; c'est le m.épris de ce qui parait sur ce qui ne paraît pas. De là, des talents, des vertus, des mérites, des instincts généreux refoulés dans l'ombre. Mais dans ndtre royaume plus d'oppression, plus de mépris, plus de servage, plus d'esclavage. Les faibles et les petits seront appelés les premiers au banquet de l'éternelle béatitude ; les talents, les vertus, les mérites, les instincts généreux, recevront leur mesure pleine, entassée, débordante ; chacun sera heureux du bonheur de tous, et l'amour fera une vaste et charmante unité de la béatitude et des gloires que la justice aura graduées.
Ce qui nous empêche de régner, c'est l'ignorance qui emprisonne et rétrécit, en d'étroites limites, la plus haute vie qui soit en nous, la noble vie de
l'esprit ; mais dans notre royaume, plus d'esclavage de l'ignorance. La science divine coulera par torrents dans notre intelligence, et l'inondera de ses lumières. En voyant Dieu face à face, nous verrons en lui toutes choses.
Ce qui nous empêche de régner, ce sont les convoitises toujours troublantes, toujours sollicitantes, et jamais satisfaites ; les convoitises, opprobre de notre âme, et flétrissure de notre corps ; mais dans notre royaume, plus d'esclavage des convoitises ; la source en sera tarie par l'amour divin qui nous consumera et jaillira autour de nous, en rayons d'honneur et de gloire.
Ce qui nous empêche de régner, c'est la misère, dure et impérieuse maîtresse qui nous condamne aux fatigues et à l'épuisement du travail, la misère qui fait de nous des êtres obscurs et rampants, qu'on regarde de haut, et qu'on méprise. Mais dans notre royaume, plus d'esclavage de la misère. Nous serons riches, sans labeur, de l'être même de Dieu, et glorieusement manifestés au monde.
Ce qui nous empêche de régner, c'est la souffrance qui tarit en nous les sources de la vie, et enveloppe tout ce qui nous entoure, de tristesse, d'amertume et de dégoût. Mais dans notre royaume, plus d'esclavage de la souffrance : une vie toujours rajeunie, une jeunesse toujours radieuse, un corps transformé
par la toute puissante vertu du Christ ressuscité, dont l'humanité sainte est assise à la droite de Dieu.
Enfin, ce qui nous empoche de régner ici-bas, c'est la mort, dont les lugubres apparitions nous terrifient, et nous prêchent la vanité de tout bien créé. Mais dans notre royaume, plus d'esclavage de la mort : Moi's amplius non erit. A nous, l'intarissable vie ! à nous l'éternité !
Qu'advienne donc, ô mon Dieu, ce royaume qui est le tien, et qui sera aussi le nôtre : Adçeniat regnum tuum, et périssent tous les règnes de la terre, plutôt que nous soyons privés de notre règne éternel. Ah ! les règnes de la terre, objets de tant d'ambitions, et pour lesquels les misérables humains se bousculent, se renversent et s'écrasent, qu'est-ce donc ? — Des servitudes. — Le règne de l'autorité : servitude ! L'autorité ne vit le plus souvent, que de soucis et d'angoisses ; elle épie, avec d'atroces inquiétudes, les clameurs et les mouvements populaires. Pour la convoiter, il faut n'avoir pas lu sa lamentable histoire. — Le règne de la force : servitude ! Elle sent, avec le temps, s'user ses ressorts. Après avoir été l'esclave de sa propre brutalité, elle tombera, défaillante, entre les bras d'une autre force. — Le règne de la richesse : servitude ! La richesse, pour s'accroître ou pour se conserver, se fatigue à calculer des
chances, et, au moment où elle ne s'y attend pas, elle est trahie par l'imprévu. Le règne de l'intelligence et de la science : servitude ! A côté des honneurs qu'elles reçoivent, elles entendent sourdre toutes les jalousies. On ne leur pardonne ni faiblesses, ni déconvenues, ei le moment vient où la critique insolente les accuse de faillite. — Le règne de la beauté : servitude ! La beauté, fleur aujourd'hui radieuse et triomphante, ne peut plus soutenir demain sa tête flétrie, et on l'entend gémir sous les regards dédaigneux de ceux qui l'admiraient naguère.
Non, non, commander, être fort, être riche, être intelligent et savant, être beau, ce n'est pas être roi. Etre roi, c'est être affranchi, c'est être libre. La vraie, la totale, la royale hberté^est là-haut. En haut, nos cœurs î Dînons avec plus de ferveur que jamais : Adveniat regniim tuum.
Seigneur, je désire la dissolution de cette vie périssable, pour régner avec vous, et avec le Christ, mon roi : Cupio dissolvi et esse cum Christo.
Nous devons désirer et demander notre règne éternel ; mais prenons-y garde, ce règne est déjà mystérieux et invisible dans les profondeurs de notre âme. Dieu l'y a mis avec sa grâce. La grâce
LE PATER. — b
i\i COMMENT NOUS DEVONS DEMANDEH
est le germe de la gloire qui nous est préparée ; c'est Dieu commençant, dès ici-bas, à nous faire vivre de sa lumière, de son amour, de sa vie. Mettez la main sur votre cœur ; si vous avez la grâce, le royaume de Dieu est là : regnum Dei intra vos est. Nous n'estimons pas assez cette éminente dignité que la grâce nous confère. Et pourtant, c'est le sceau de la promesse divine qui nous appelle à une éternelle royauté ; c'est le signe ineffable auquel Dieu reconnaîtra ceux qu'il doit couronner un jour. En vain, l'homme déploie tout ce qu'il y a en lui de puissances naturelles : sa vie se prodigue en actes stériles, si ces puissances ne sont fécondées par le principe surnaturel de la grâce qui rend nos actes méritoires. Et puis, qui nous préservera de cette étran^ fascination qu'exercent sur nous les créatures de ce monde ; qui nous empêchera de les adorer, d'y fixer notre cœur, de nous y reposer, comme dans notre dernière fm ; bref, qui détruira dans nos âmes l'anti-règne de Dieu, le péché, si ce n'est la grâce ? — Lors donc que nous demandons le règne de Dieu pour nous, nous demandons la grâce. Notre prière se résout ainsi : « 0 père, que votre règne arrive ; c'est-à-dire : donnez-nous la grâce, afin que, revêtus de ce royal vêtement, nous puissions entrer dans la royale demeure de notre éternité. » Que si nous demandons le règne de Dieu
LE RÈGXE DIVIN 115
sans la grâce, sans le dégagement des choses d'icibas, sans la purification mystérieuse qui eiïace les péchés, notre prière n'est plus qu'un non sens et une provocation insensée faite à la justice divine, dont le règne formidable nous jettera vaincus et sans espoir dans les humiliations et les douleurs d'un éternel esclavage. Et c'est pour nous qu'auront été dites ces paroles terribles : « Malheur à ceux qui désirent le jour du Seigneur! Vœ desiderantihus diem Domini!)>
Mais pourquoi vous parier de justice et de malédiction, à vous, chrétiens, qui êtes les enfants de la grâce? Il me siérait mal d'insister sur des menaces. J'aime mieux vous laisser en terminant, sur ces trois graves avertissements de l'Apôtre : « Si vous désirez le règne de Dieu, que le péché ne règne jamais dans votre corps mortel : Non ergo regnet peccatam in corpore vestro mortali.
Si vous avez faim des biens éternels, supportez avec joie la privation des biens périssables de ce monde : Rapinam honorum vestrorum cum gaudio suscepistis Enfin sobrie, pie et juste vii>amus, in hoc sœciilo, expectantes heatam spem et adventam glorix magniDei : Vivez avec réserve, pieusement et justement dans ce siècle qui passe, en attendant l'objet de votre bienheureuse espérance, et l'avènement de la gloire de votre grand Dieu ; )> gloire dans laquelle et par laquelle nous serons éternellement rois.