‹ La prièreChapitre 92 sur 136 · Matth., cap. xxvii · texte numérisé non relu

Matth., cap. xxvii

faible ». Si l'esprit est prompt, il peut donc se détourner inconsidérément de l'objet sur lequel doit s'exercer notre vigilance ; si la chair est faible, elle peut donc se laisser aller à de tels excès de lâcheté que nous ne sachions plus prévenir ses défections. Notre vigilance sera en défaut, pouvons-nous toujours le prévoir ? Il faut si peu de temps à l'imagination pour se remplir d'images troublantes ; si peu de temps à la chair, qui n'est pas encore réduite par les saintes rigueurs de la pénitence, pour s'émouvoir. Enfin, d'où que vienne ce phénomène étrange, il n'est pas toujours prévu ; cela n'est pas rare. Il n'est pas rare non plus que l'occasion nous surprenne, sans que nous ayons eu le temps de nous affermir pour soutenir avec elle un tête à tête. Un mot est si vite dit, un regard si promptement égaré, un objet dangereux si facilement approché de nous. Malgré tout notre bon vouloir, nous pouvons être surpris ; il n'est plus temps de veiller ; que faire alors?

Oui, que faire, quand la tentation traverse inopinément les lignes défensives qu'embrasse notre vigilance ? Que faire, quancl se révèle, en face d'un péril soudain, toute notre impuissance ? Que faire, quand nous sentons que, malgré la générosité de nos efforts, nous allons succom-

bcr ? — Jésus-Christ ne pouvait pas nous abandonner dans ce moment critique, et parce qtie sa prévoyante sagesse connaissait le point juste où le concours divin devait venir en aide à nos forces, après avoir dit : Vigilate, veillez, il ajoute : Orale, priez.

La jDrière, en effet, est, à certaines heures de la vie, Tunique moyen qui nous reste pour prévenir le triomphe de la tentation et éviter le déshonneur du péché. A titre de salutaire diversion aux pensées et aux désirs qui nous tourmentent, à titre de noble et sainte protestation contre la honte dont nous sommes menacés, le Sauveur devait nous l'imposer ; mais il est une raison plus grave, plus profonde, plus en harmonie avec notre nature, pour laquelle le Maître a ajouté au précepte de la vigilance, le précepte de la prière.

Orale. Ce mot devait venir après l'autre, car il répond merveilleusement à l'un de nos plus naturels instincts, à l'un de nos plus impérieux besoins. C'est surtout à l'heure des grands périls et des grandes impuissances, que se produit spontanément en l'homme le mouvement de la prière. Est-il soudainement enveloppé dans quelque terrible catastrophe, surpris parles flammes d'un incendie ou par les vagues livides dun

fleuve débordé, comme il tend les bras à la foule, comme il appelle d'une voix plaintive et désespérée, le ciel et la terre à son secours ! A moi ! à moi ! dit-il. — A moi ! c'est le cri que doivent pousser toutes les âmes tentées, car il y a, dans notre vie morale, d'épouvantables surprises, des incendies de passion, et des inondations d'influences perverses dont nous pouvons être, en un instant, les victimes. Honte et malheur à celui qui n'en voit pas le péril ! honte et malheur à celui qui, au mépris de ses plus impérieux et plus nobles instincts, au mépris de la parole du Sauveur, oublie ou refuse de recourir à Dieu !

Il ne peut pas nous refuser son concours, quand nous le lui demandons pour parer au danger que court notre âme ; et nous pouvons croire avec une ferme confiance, à l'efficacité de notre prière, dès qu'elle a pour but de nous préserver du péché. C'est contre son mortel ennemi que nous appelons Dieu au secours de notre faiblesse, et sa gloire est engagée dans la lutte autant que notre honneur ; c'est l'objet suprême de la prière, le salut que notre âme troublée avise directement ; dans la confession de notre impuissance, dans la crainte filiale où nous sommes d'offenser sa majesté infinie et sa pa-

ternelle bonté, Dieu reçoit le double hommage de notre humilité, et de notre amom* ; comment ne pas compter sur sa prompte et souveraine assistance ?

Lorsque nous demandons quelque bien temporel, et même, certaines grâces spirituelles ordonnées au perfectionnement de notre àme, et à la plénitude de notre vie surnaturelle, il se peut faire que notre prière contrarie les desseins de la Providence, ou prévienne son heure. Dans ce cas, Dieu nous fait subir, sans injustice, le refus de sa bonté ou le retard de sa miséricorde ; mais dans les surprises de la tentation, c'est notre salut qui est en jeu : pas de refus, pas de retards, toute prière bien faite doit être nécessairement et immédiatement efficace.

N'accusons donc que nous-mêmes, si nous avons succombé aux sollicitations du démon, du monde et des passions, car lors même que Tennemi nous prenait à l'improviste, nous pouvions employer contre lui l'arme triomphante de la prière. — L'avons-nous toujours fait? — Non. Telle est notre lâcheté que nous craignons, parfois, d'être exaucés, si nous imploronsle secours de Dieu ; que noui redoutons d'être privés par la grâce d'un plaisir que condamne hautement notre raison, mais que convoitent secrètement

nos appétits. Nous ne prions pas, ou, si nous prions, c'est mollement, sans sincérité, sans oser porter un coup décisif, comme s'il suffisait d'une vaine parade pour dégager notre responsabilité dans le péché. Quelle honte ! — Ah ! si nous pouvons nous intéressera l'homme entouré de tant d'ennemis, et exposé à tant de périls, nous ne pouvons nous dispenser de flétrir le soldat félon qui refuse de toucher aux armes divines qu'il a reçues du ciel, ou qui ne s'en sert qu'avec une hypocrite faiblesse.

Relevons-nous sur le coup de cette flétrissure, et comprenons mieux désormais ce court précepte du Sauveur : « Orale, ut non intretis in teniationem : Priez pour ne pas succomber à la tentation ». De quelque côté et de quelque manière que l'ennemi se présente, tenons-nous debout devant lui, et disons comme la vaillante Judith : (( Seigneur Dieu, donne-moi des forces en cette heure terrible, et ce que j'ai cru pouvoir faire par ton secours, je le ferai »^ — Oui, nous le ferons. L'Holopherne qui a juré notre perte sera vaincu, et notre âme délivrée chantera d'une voix joyeuse cette hymne d'actions de

1. Confirma me, Domine Deus Israël... in hac hora... et hoc qiiod credens per te posse fteri cogitavi perficiam. (Judith, cap. xiii, 7).

grâces : — « Louons le Seigneur qui n'a pas abandonné celui qui espérait en lui et qui a tué par ma main Tennemide son peuple... Laiidale Dominum Deiim noslrum, qui non deseruit sperantes in se... et interfecil in manu mea hoslem populi sui » '.

Hora est : C'est l'heure de prier quand la douleur vient frapper à notre porte et s'installer à nos foyers. Ses visites, hélas ! ne sont que trop fréquentes. Chacun de nous peut dire : J'ai souffert, je souffre, j'attends la souffrance ; chacun de nous, même ceux que l'on croit heureux, et qui cachent souvent, sous les dehors d'une menteuse prospérité, un cœur rongé de soucis ou de regrets, et noyé dans les larmes. Quand bien même il y aurait ici-bas quelques privilégiés de la joie, il faudrait toujours dire avec le saint homme Job, ce vieux roi des malheureux : <( L'homme né de la femme est rempli de misères pendant les Jours de sa courte vie ^) -. — Avec le grand Augustin : « Notre vie est une perpétuelle maladie » ^. — Avec l'auteur de

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