PENSION DE LOUIS XIV, ET NON DE PHILIPPE Y
Madame des Ursins aurait bien voulu que le i*oi d*Espagne lui donnât aussi, en dehors de ses pensions, quelque marque d'intérêt : c'eût été une preuve de gratitude, et Louis XIV était de cet avis ; mais Philippe V, entièrement gouverné par sa nouvelle épouse, répondit par un dur refus. Madame des Ursins en Fut blessée au cœur, et sa reconnaissance pour Louis XIV en devint par contrecoup si vive, qu'elle ne put s*empécher de l'écrire aussitôt à madame de Maintenon, en lui disant toute la peine qu'elle éprouvait d*autre part, et toutes les tristes diflicultés de sa situation. « J'ai prié, lui dit-elle, M. de Villcix)i « de vous faire lecture d'une lettre du roi d'Espagne, re- « fusant de suivre à mon égard Texemple de Louis XIV, « qui lui conseillait de le faire. Ce refus, aussi bien « qu'une telle réponse, lui a été inspiré, madame ; car il « est trop contraire à sa générosité. Pour surcroit de dou- <c leur, j'ai mis mes yeux entre les mains de M. de Saint- « Yves. Perdre mes yeux et ma faveur, ce serait trop de « malheurs à la foisi Mais, quoi qu'il arrive, croyez-le « bien, le reste de ma vie sera employé à prier Dieu pour « le roi, mon bienfaiteur, et pour vous, madame. Quelle « destinée est la mienne ! Chassée d'Espagne avec indice gnité, accueillie avec bonté par le roi, dont je suis la sutf jette, privée néanmoins encore de la consolation de le voir « en particulier^ je suis, en outre, pressée par mes amis de « sortir de son royaume, comme si ma présence y embar- « rassait. Le roi, me disent-ils, se charge d'obtenir de la « cour de Madrid le consentement à ce que je me retire « chez moi à Rome. Parlez, madame, auriez-vous cru, lors- « que vous me eonseillie% de 'ne pas quitter Madrid, que je <« ne trouverais pas un lieu pour y mettre le pied? Que de « choses là-dessus que la prudence veut que j'étoulTeM »
* Lettres au ninréchal de Villcroi suivies, etc., du 6 juin 1715, p. S!54.
552 SAINT-SIMON l'ANS LE CARROSSE DE MADAME DES LRSINS.
Une autre inquiétude ne tarda pas à Fassaillir : la santé du i*oi baissait à vue d'œil, et madame des Ursins se voyait déjà directement sous la main peu bienveillante du duc d'Orléans. Elle voulut se dérober à cette éventualité, sans savoir néanmoins encore où elle fixerait sa demeure, et lit demander au roi la permission de venir prendre congé de lui à Marly. Saint-Simon l'y rencontra, et put subrepticement lui parler une seconde fois. Nous ne priverons pas le lecteur du plaisir de l'entendre lui-même raconter cette nouvelle entrevue. « Madame des Ursins, dit- « il, vint à Marly, le mardi 6 août, mesurée pour arrivera <c rheure de la sortie du diner du roi, c'est-à-dire sur les « deux heures. Elle fut aussitôt admise dans le cabinet du « roi, avec qui elle demeura plus d'une bonne demi-heure « tête à tête. Elle passa tout de suite dans celui de madame « de Maintenon, avec qui elle fut une heure, et de là s'en « alla monter en carrosse pour s*en retourner à Paris. « Je ne sus qu'elle prenait congé que par son arrivée à « Marly, où j étais en peine de la pouvoir rencontrer. Le <c hasard fit que je m'avisai d'aller chercher son carrosse « pour m'infoitner à ses gens de ce qu'elle devenait dans « Marly, et un autre hasard l'y fil arriver en chaise comme n je leur parlais. Elle me parut fort aise de me rencontrer « et me fit monter avec elle dans son carrosse, où nous ne « demeurâmes guère moins d'une heure à nous entre- « tenir fort librement. Elle ne me dissimula point ses « craintes, la froideur qu'elle avait sentie pour elle, dans « ses deux audiences, à travers toute la politesse que le « roi et madame de Maintenon lui avaient témoignée, le « vide qu'elle trouvait à la Cour, et même à Paris, enfin « rincertilude où elle était encore sur le choix de sa de- <c meure; tout cela avec détail, et néanmoins sans plaintes, <( sans regrets, sans faiblesse, toujours mesurée, toujours « comme s'il se fût agi d'une auti^, et supérieure aux
m COTÉ MANQUE AU RÉCIT DE SAINT-SlIiON. 555
M événeraenls. Elle toucha légèrement l'Espagne, le crédit « et Tascendanl même que la reine y prenait chaque jour a sur le roi, me faisant entendre que c«la ne pouvait être « autrement, coulant modestement et légèrement sur la <c reine, se louant toujours des bontés du roi d'Espagne. « La crainte du spectacle des passants lui fit mettre lin « à notre conversation. Elle me fit mille amitiés et son « regret de l'abréger, me promit de m'avertir avant son « départ, pour me donner encore une journée, me dit ce mille choses pour madame de Saint-Simon, et me té- « moigna être sensible à la marque d'amitié que je lui « donnais là, malgré l' eiigagement oUjétaii avec M. le duc « d'Orléans. »
On remarquera sans doute que, dans le récit de ce second entretien, pas plus que dans celui du premier, Saint-Simon ne nous communique rien de ce qu'il dut répondre ou raconter lui-même à madame des Ursins. Elle et lui représentaient deux camps opposés, et, puisque le hasard ofTrait au lecteur le spectacle curieux de leur rencontre, on eût été bien aise de voir ici les discours confidentiels de Saint-Simon à son interlocutrice, et de pouvoir comparer ses expressions, sur les hommes et sur les choses qui y furent passés en revue, avec celles qu*il emploie dans le cours de ses Mémoires. Saint-Simon n'est pas toujours d'accord avec lui-même, et l'on ne sait pas si, en présence de madame des Ursins, d'un contradicteur si compétent et si instruit, ses jugements furent conformes aux appréciations solitaires du cabinet. C'est là un côté qui manque au tableau, et peut-être le côté le plus intéressant. Mais la conversation de madame des Ursins ellemême n'y est tracée que rapidement et d'une manière vague ; il ne faut donc pas s'étonner si Saint-Simon, quand il s'agit de se mettre en scène à son tour, apporte à cela, non pas même une égale brièveté, mais un complet