‹ La princesse erranteChapitre 1 sur 1 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Allant explorer le Caucase, voici bientôt dix ans, je m'embarquai à Constantinople sur le Hungarian, bateau du Llbyd autrichien qui partait pour la mer Noire.

Pendant la première heure du voyage, toute mon attention fut absorbée par le panorama du Bosphore, quoiqu'il me fût presque familier. Bientôt, trop tôt ! nous sortîmes du détroit. Le vieil Euxin étala devant nous l'ennui de sa nappe grise. Aux teintes chaudes et voluptueuses de Thérapia et de Bouyoukdéré succédait, sans transition, une lumière froide, maussade, insensible, pour ainsi dire, à la

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gloire d'un brillant coucher de soleil. Puis la houle du Nord acheva de dissiper le rêve. Il était prudent de vérifier l'arrimage de ma cabine. J'v descendis, et voulus donner des ordres. Mais le steward parlait français... presque aussi bien que je parle allemand, ce qui rendait toute explication au moins difficile.

D'un geste il me promit l'intervention d'une puissance supérieure, et s'éloigna en marmottant une phrase où je devinai qu'il allait chercher « Frau Niels ». Deux minutes après, la personne ainsi annoncée faisait son apparition. Dien qu'elle portât le bonnet de stewardess de la forme la plus classique, je me levai et me découvris, d'un mouvement instinctif et naturel, comme si j'avais vu entrer la plus huppée de nos passagères. Dans ses yeux je discernai qu'elle appréciait ma politesse, mais qu'elle en était plutôt amusée que surprise.

Elle pouvait avoir quarante ans. Son visage Crappait par une expression difficile à définir, ou plutôt à expliquer, tant elle était peu compatible avec les fonctions d'une femme qui gagnait sa vie à servir les autres. Le caractèi'e de cette physionomie indiquait Vautonlé,

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Pas un des traits ne pouvait donner lieu à une critique sérieuse ; cependant nul n'aurait songé à dire que Frau Niels était belle. D'une taille fort au-dessus de la moyenne, elle avait une démarche un peu lente, mais dont chaque mouvement du bateau faisait valoir l'admirable souplesse. On devinait qu'elle avait passé à la mer des années. Les manches de sa robe noire, un peu courtes, laissaient voir de longues mains élégantes, nullement défigurées par le travail. Les ix)ignets étaient aussi lins que pourrait les souhaiter une femme particulièrement fière de sa race. L'un d'eux, j'éprouvai une colère véritable à cette vue, était défiguré par un vulgaire tatouage qui représentait une vipère enroulée autour de l'avant-bras.

M familière ni obséquieuse, elle me demanda, en traînant un peu la voix à la façon américaine, mais sans « tvvang » désagréable :

— M'hat d'you want, sir?

L'accent français de ma réponse l'éclaira immédiatement sur ma nationalité ; l'entretien fut continué par elle dans notre langue. Elle la parlait purement et facilement, bien qu'avec un accent russe marqué. Les affaires

sérieuses finies, je m'amusai à lui en faire la remarque.

— Oh I j'ai habité la Russie, dit-elle simplejiient.

— Seigneur ! m'écriai-je. Combien de langues parlez- vous donc?

Elle haussa légèrement les épaules et répondit avec une bonne humeur tranquille :

— Penh! Les langues... ce n'est pas ça qui me manque.

Elle me quitta là-dessus, bien qu'elle ne pût manquer de voir que j'aurais continué l'entretien. Mais cette polyglotte n'était pas bavarde, sans doute par esprit féminin de contradiction.

Dans la seule journée du lendemain, je l'entendis servir d'interprète à une dame turque embarquée pour Trébizonde, puis à toute une bande de musiciens de Naples qui allaient chercher fortune à Tiflis.

— Mes compliments ! lui dis-je. Nous voici à la demi-douzaine. Voyons : qu'est-ce que vous parlez encore ?

— Le grec, répondit-elle flattée au fond, et quelque peu de japonais.

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— C'est tout ?

Une grande ombre passa sur son visage, comme si cette question banale avait pu toucher à des secrets douloureux.

— 'Son, fit cette singulière personne en se retirant sans me regarder. Je sais le...

Elle cita une langue peu connue. Pour des motifs qui apparaîtront par la suite, j'appellerai cette langue le bothnien, de même que j'inventerai un peu plus tard le royaume de Bothnie pour y placer la première aventure de madame Niels. Je lui ai promis de taire certains secrets; on doit tenir la parole donnée, surtout à une femme, surtout à une morte. D'ailleurs, les secrets en question ne sont pas de petite taille, ainsi qu'on le verra bientôt.

En attendant, ma curiosité, on peut le croire, était au comble. Cette femme, qui parlait neuf langues, aurait gagné dix fois plus à terre que sur ce navire autrichien. Je la soupçonnai même, avec ses airs de princesse déguisée, d'être une stewardess plutôt médiocre. Mais, après avoir doublé la pointe de Sinope, nous tombâmes dans un grain sérieux, et « la princesse » fut à la hauteur de son métier de

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garde-malade. Jamais passagères ne furent mieux soignées, ni surtout avec plus d'intelligence. Jamais non plus je n'ai vu faire circuler, d'un air plus aristocratique, les cuvettes alternant avec les tranches de citron. Chacun conviendFa que l'épreuve est sérieuse pour l'élégance des manières.

Le lendemain, nous étions dans le port de Batoum, juste assez tôt pour prendre pratique avant le coucher du soleil. Tous les passagers débarquèrent ; je restai seul à bord, me défiant de l'hôtel qui montrait, sur le quai fangeux, une des rares façades en pierre de la ville naissante. Pour comble d'agrément une petite pluie chaude s'était mise à tomber, moirant l'eau du bassin recouverte d'une couche lé<^ère de pétrole, dont l'odeur se mariait fort mal à une autre, celle du cuir de Russie. -Celle-là émanait des quelques milliers de paires fie bottes de la population civile et militaire.

Tout cela n'était pas fort agréable ; mais il faut de la résignation en voyage. D'ailleurs, le lendemain soir, j'espérais me dédommager à Tiflis. En attendant, la nuit venue, je fis ma promenade sous la tente du pont, que de mai-

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gros falots éclairaient assez mal. Une seule créature huniaine semblait s'y trouver avec moi ; je la reconnus à son petit bonnet blanc taillé en forme de diadème : c'était la princesse déguisée. Au mouvement saccadé de ses épaules, je vis qu'elle pleurait, accoudée à la lisse du bastingage. Tout doucement, je m'approchai.

— Qu'est-ce qui vous fait de la peine? lui demandai -je, ému de pitié.

— Je pense à mon pauvre père, dit- elle sans modifuer sa pose. Il était ingénieur à Bakou, dans une grande usine de pétrole. Cette odeur que j'aime, — cela doit bien vous étonner ! — me fait croire que j y suis encore avec lui. Et pourtant!... Vingt années et beaucoup d'aventures ont passé sur ma tête depuis qu'il est mort !

— Vous l'aimiez bien ?

— Certes ! Mais je l'ai encore mieux aimé plus tard, quand j'ai compris tout ce qu'il a souffert pour moi. Peu d'hommes ont connu un pareil martyre. J'ai entendu dire, monsieur, que vous écrivez des romans. Pardonnez-moi si j'ose prétendre que vous n'avez jamais inventé d'histoire comparable à la sienne.

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— C'est la vôtre que j"ai envie de savoir, madame ]\iels.

Elle fit, de la main, un grand geste négatif pour toute réponse.

— Ne m'en veuillez pas de,mon indiscrétion, lui dis-je. Même avant de savoir que vous êtes la fille d'un ingénieur, j'ai senti que vous n'étiez pas née pour être steward ess.

Je fus piqué, l'ayant vue pleurer deux minutes plus tôt, d'entendre sortir de ses lèvres un murmure qui ressemblait à une moquerie contenue. Je pensais, au contraire, l'avoir touchée par la sûreté de mon coup d'œil.

— Tant mieux si je vous fais rire ! grognai-je dans ma moustache.

— Monsieur, dit-elle en se redressant plus princesse déguisée que jamais, c'est à mon tour de vous prier de ne pas m'en vouloir si je n'ai pu m'empêcher de rire. L'ironie de certains compliments touche au comique, non moins que l'ironie de certaines destinées.

Vexé, au fond, de ces m^'stères, plus encore, peut-être, de voir que ma commisération m'était laissée pour compte, je fis la sottise de donner une leçon à cette mercenaire qui me traitait en

égal. Tirant une petite pièce d'or de mon gousset, je la lui tendis par façon d'étrenne. Madame Niels l'accepta — humilité qui m'étonna fort — sans empressement mais aussi sans la moindre hésitation. Elle eut toutefois cette remarque :

— Oh ! monsieur, un bouton recousu n'en valait pas tant.

Je me souvins alors d'avoir confié à mon steward une veste fatiguée par l'usage. Plus tard j'ai souri avec mélancolie, en songeant au caprice de la Destinée qui m'avait donné pour couturière... Mais il faut laisser à mon histoire ses développements naturels.

Le lendemain matin, je quittai le bateau pour me rendre à la gare. Au frais courant d'air de la batterie, la stewardess, sans passagère à soigner pour le moment, s'était installée et travaillait à un ouvrage de broderie très fine. Ses pieds, chaussés presque avec élégance, dépassaient le bord de sa robe. Je remarquai encore ses doigts allongés, son poignet gracieux. Et, une fois de plus, je me sentis révolté par l'ignoble tatouage qui déparait cette rare distinction de formes. Je soulevai mon chapeau

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en passant devant madame Mels. Jamais, dans son salon, une duchesse ne m"a salué avec plus de naturel. En vérité, si j'avais eu le choix, il est probable que j'eusse laissé partir le train pour entendre Thistoire de cette femme, que, sans doute je ne devais pas revoir en ce monde...

Savons-nous jamais, nous autres voyageurs, qui nous reverrons et qui nous ne re verrons pas?

Cinq ans plus tard, je courais l'Archipel sans but bien arrêté, ou plutôt avec le seul but d'être sur mer et de changer de lieux et de visages. Mon bateau venait de toucher à Ravala, vieille et très curieuse petite ville turqu;> de la cote roumélienne. A vrai dire elle n'est curieuse que pour un flâneur de mon. espèce. Il n'est pas probable qu'on y ait bâti une maison ou remué un pavé, depuis deux cents ans, à l'exception de la mosquée et de l'école dont Méhémet-Ali, devenu vice-roi d'Egypte, fit don à la cité qui l'avait vu enfant, pauvre et inconnu. En cherchant bien, on compterait à Ravala une demi-douzaine d'Américains, d'Anglais ou d'Allemands, attirés par

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le commerce du tabac, mais pas un Français. Là, en revanche, on trouve la vie turque avec son cachet intact. Les « complets » de la Belle Jardinière y sont encore ignorés, ainsi que les affiches montrant une Parisienne blonde, ou une Sévillane brune, faisant filer entre ses lèvres rouges la fumée d'une cigarette. Pour indiquer l'absence totale de civilisation dans ce lieu primitif, il suffira de dire que le mendiant lui-même y est inconnu !

L'inévitable citadelle vénitienne, d'où la vue est splendide, ne pouvait manquer de m'attirer. J'en fis l'ascension par des rues étonnantes, où les enfants mu considéraient comme un être bizarre, tandis que les femmes, une jarre d'eau sur la tête, se cachaient le visage avec autant de soin que si le Prophète avait été là pour surveiller leur tenue. A un tournant du chemin, je m'arrêtai pour jouir d'une échappée de vue admirable sur le mont Athos. Puis, dans l'ombre d'une muraille du xv* siècle, je m'assis sur une couleuvrine pas beaucoup plus jeune, toute rongée par la rouille, qui, sans, doute, avait envoyé ses boulets, — pas tous, car on en voyait encore quelques-uns — aux galères de

Barberousse, dans un dernier effort de résistance.

Soudain, en face de moi, une chose inattendue, invraisemblable, ridicule pour ainsi dire en ce lieu, excita mon attention. Cette chose était une fenêtre, mais une fenêtre avec des carreaux intacts et des rideaux blancs, immaculés, neigeux. Il faut avoir connu, dans la province turque, le triomphe universel de la saleté et du délabrement, pour imaginer la surprise que je ressentis alors. Gomme si elle eût trouvé que ses vitres n'étaient pas encore assez nettes, l'habitante de cette maison, pauvre et modeste d'ailleurs, était occupée à les fourbir. J'apercevais seulement sa main et son bras nu, allant et venant sur le verre. Mais je n'étais pas au bout de ma surprise : le poignet de l'inconnue était décoré d'un tatouage que je reconnus aussitôt; c'était la vipère bleue et rouge de ma princesse déguisée !

Presque aussitôt elle m'aperçut, me reconnut, et vint m'ouvrir la vieille petite porte aux ferrures grossières, séparée du niveau de la rue par plusieurs marches, et quelles marches! Le corridor d'entrée ne valait pas mieux, sauf

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qu'il était sombre, ce qui empêchait d'en distinguer la misère. Toutefois, dans la pièce où je fus introduit, tout était neuf, brillant, lumineux, rangé avec une sorte d'exagération. Gela tenait tout à la fois de la cabine de bateau et du parîor de ferme américaine. Quelques photographies, portraits et paysages, des « souvenirs » pareils à ceux que les matelots rapportent des quatre coins du monde, tapissaient les murs blanchis à la chaux, (Pour mille francs Kavala n'aurait pu procurer à Crésus lui-même un rouleau de papier peint, ni surtout un colleur.) Sur le petit lit de cuivre, sur la table, sur les sièges, des choses brodées, tapissées, tricotées, fort inutiles d'ailleurs, disaient les longues heures solitaires, trompées par le travail de l'aiguille. Oh ! oui. Tout indiquait la solitude, — la solitude en ce lieu moins visité par la civilisation que Nouka-Hiva ou Reykiavik !

Mon étonnement, un des plus considérables que j'aie éprouvés dans ma vie, semblait amuser madame Niels, fort peu étonnée elle-même, en apparence, de me voir. Je lui en fis la remarque avant d'entrer en conversation, à quoi elle répondit qu'à la fin d'une vie comme

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la sienne la faculté de ressentir une surprise quelconque se trouve atrophiée.

— Tout arrive, conclut-elle ; excepté ce que nous désirons.

— Faut-il entendre par là que vous ne désiriez pas me revoir?

— Maintenant que vous êtes chez moi, je suis très heureuse de cette rencontre. Mais je ne désirais pas vous revoir : ni vous, ni aucun de ceux que j'ai connus. Si j'avais désiré des visites, je ne serais pas venue mourir à Ravala.

— Mourir! m'écriai-je.Vous n'avez certes pas l'air d'une femme qui songe à mourir 1

— C'est pourtant ce qui pourrait m'arriver de mieux, puisque je ne peux plus travailler.

— Et c'est dans un pareil lieu que vous avez pris votre retraite?

— Oui, répondit-elle. Et Dieu sait que j'ai pu comparer avant de choisir ! Vous auriez de la peine à me citer un coin du globe qui me soit inconnu. Il faut vous dire d'abord que j'aime la Turquie, son climat, ses habitants, même sa religion.

— Je me demande pourquoi.

— Sans doute parce qu'aucun pays du monde

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ne diffère autant du paj^s où je suis née, et que je veux oublier. Et puis il y a autre chose : ici l'on peut vivre pour quelques centimes par jour. Enfin, contemplez cette vue ! Je me crois encore sur mon cher bateau.

Elle me conduisit à sa fenêtre, d'où le regard pouvait rayonner comme de la proue d'un navire, sa maison étant située tout à la pointe de la presqu'île. A droite s'étendaient les plaines bien cultivées de la Macédoine; en face au delà du golfe de Salonique, on devinait le sommet de l'Olympe perdu dans l'éloignement; plus près, à gauche, la péninsule élevée du mont Athos détachait plusieurs de ses couvents sur l'azur du ciel. Je dus convenir que ce panorama était l'un des plus beaux que j'eusse admirés depuis longtemps.

— Cependant, ajoutai-je, on est bientôt las des merveilleux spectacles de la Nature, quand on est condamné à les voir seul. Avez-vous pu trouver un ami sur cette cime de rocher ?

— Faut-il vous avouer que le genre humain me fait horreur?

— Pourquoi à vous plus qu'à d'autres?

— Parce que l'égoïsme, la dureté, l'injustice

des hommes ont causé mon malheur, et celui de ma mère avant le mien.

— Qui était votre mère?

— Cette question m'a été faite bien des fois, dans toutes les parties du monde ; et pas une créature humaine, aujourd'hui vivante, ne pourrait vous dire son nom. Ainsi elle l'a voulu; j'obéis... Regardez, et dites si cet ange de beauté, de candeur et de grâce, méritait d'être chassée, reniée, trahie, comme une vulgaire fille des rues.

En parlant ainsi, elle avait placé dans mes mains une miniature que je regardai longtemps.

Sous le diadème des cheveux d'un blond un peu mort, un blond d'épis coupés sous la pluie, des yeux d'émeraude pâle, d'une pureté froide et sérieuse, absorbaient la lumière avec une calme intensité.' Les lèvres fines, très rouges, légèrement serrées, laissaient voir l'habitude des silences chargés de pensées et de rêveries. Sous l'épiderme marmoréen des joues, une teinte d'égiantine transparaissait à peine. Seules, les narines palpitantes montraient une riche ardeur de jeunesse prête à répondre à l'appel de l'amour encore ignoré. Le cou long et mince,

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la moitié des épaules laiteuses, sans un bijou, sortaient des gazes blanches du corsage uniquement orné d'un insigne de Cour. Dans la chevelure une guirlande délicate de liserons multicolores laissait pendre mollement ses tiges, terminées par des boutons prêts à éclore.

— Ophélie!.... murmurai-je, ainsi que tout le monde l'eût fait à la vue de cette poétique apparition.

— Non I pas Ophélie ! malheureusement pour elle et pour moi I

J'avais tellement oublié la présence de madame Niels que cette interjection passionnée sortant de ses lèvres me fit tressaillir.

— Me voilà triste comme si j'avais connu votre mère, lui dis-je après avoir contemplé le portrait. Je voudrais vous faire du bien : mais comment? Vous consoler? Je ne connais rien de vos malheurs et de votre vie, deux mystères! Vous aider? Si vous restez ici, à quoi puis-je être bon? Mais vous serez bientôt lasse de cette affreuse solitude, aujourd'hui encore supportable; songez à ce qu'elle sera si vous atteignez la vieillesse. N'avez-vous donc pas un ami, hors de ce lieu d'exil?

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— Pas un î dit-elle avec une sorte d'orgueil. Sans doute, elle vit dans mes yeux une

grande compassion, car elle se hâta d'ajouter avec une animation qui me fit tressaillir:

— Moi aussi, d'ailleurs, j'ai fait du mal ; j'ai causé de la souffrance. Un homme, à cause de mon caractère obstiné et aventureux, vit son bonheur détruit... pas pour longtemps, j'espère! Et cet homme, le seul à qui j'ai inspiré de l'amour, fut mon mari... Ah! vous alliez partir, croyant laisser derrière vous une sainte, une douce martyre ! Non! non! J'ai contribué à rétablir l'équilibre toujours rompu entre la dureté des bourreaux et les tortures des victimes. N'est-ce pas une œuvre de justice?... Êtes-vous bien sûr que nous n'encourageons pas cette iniquité, nous autres femmes, en souffrant, on voyant souffrir les autres, sans faire saigner à notre tour quelques blessures du même genre ?

— Pauvre abandonnée! soupirai-je pour toute réponse. L'amertume entoure votre âme autant que la mer entoure votre maison. Et nul phare ne s'allume dans la nuit où je vous laisse !

— Bah ! fît-elle, reprenant tout à coup son expression indifférente. On dirait que vous

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n'avez jamais rencontré de femme dont la Aie s'est mal arrangée !

— Et vous?... On dirait que vous n'avez jamais rencontré d'homme capable de trouver dans son cœur, pour vous la dire, une parole de bonté !

— Ma foi I De quelques milliers de vovageurs qui m'ont vue porter des plateaux ou manœuvrer des cuvettes, vous êtes le premier qui s'est inquiété de savoir si je pouvais avoir besoin de bonté. Vous aurez donc une place tonte particulière dans mes Mémoires.

— Vous les avez écrits? demandai-je en souriant.

— xAfonsieur, remarqua-t-elle sans répondre, voilà votre capitaine qui s"impatiente : n'entendez-vous pas?

Les mugissements répétés d'une sirène montaient jusqu'à nous. Je me levai et lui tendis les deux mains. Elle y mit les siennes ; nous nous regardâmes comme se regardent deux personnes humainement certaines de ne plus se revoir en ce monde. Alors, sous l'empire d"un profond sentiment de pitié pour cette victime d'une fatalité encore mystérieuse, i'em-

brassai sur les deux joues Mary Niels, l'ancienne steAvardess. Immobile de surprise d'abord, elle me dit avec une légère altération dans la voix, seul indice de faiblesse que j'aie constaté en elle :

— Monsieur, vous venez de faire une bonne action. Car vous donnez à une pauvre vieille femme l'aumône du dernier baiser qu'elle recevra sans doute.

Elle me regarda bien; on aurait pu croire qu'elle voulait graver dans son souvenir les traits de son unique ami; puis elle ajouta, presque gaiement :

— Allez 1 ne regrettez rien ! Vous n'avez pas souvent fait pareille politesse à une aussi grande dame ! Laissez-moi votre adresse. On ne sait pas ce qui peut arriver.

J'ouvris mon portefeuille et en tirai une carte... En même" temps je calculai rapidement les ressources disponibles de mon trésor de voyage plus que modeste. Elle devina mon désir de lui laisser autre chose que l'adresse demandée.

— Je vois, dit-elle, que vous êtes très bon. Mais ne soyez pas inquiet pour moi. Je me suis amassé une rente viagère. Cinquante francs

par mois! A Kavala, c'est la fortune. Etmainlenant, sauvez-vous. Les bateaux ne viennent pas souvent ici. Deux ou trois semaines de villégiature obligatoire sur ce rocher vous paraîtraient longues.

Doucement elle me poussa dehors. Puis sa porte, calcinée par le soleil, se ferma très vite. La princesse déguisée, selon toute apparence, était au bout de sa gaieté.

Je descendis en courant, au risque de me tuer, les pentes rapides des ruelles. Deux ou trois semaines à Kavala ! J'avoue qu'en ce moment la terreur de cette catastrophe était ma seule pensée. Le bateau ne sifflait plus I Du canot qui m'y amenait à force de rames, je ^ is l'ancre sortir de l'eau; mais l'échelle pendait encore le long du bord. Je pus m'embarquer.

A dîner, tandis que nous longions les côtes boisées de l'île de Thasso, le capitaine me fit de grandes plaisanteries sur mes amours d'escale, sans y croire le moins du monde, bien entendu.

— Mais oui, répondis-je. Il est parfaitement vrai que je m'étais oublié chez une femme.

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A riieure qu'il esl, le brave marin croit encore que je me suis moqué de lui. « Une femme » à Kavala ! Pourquoi pas un hôtel avec des garçons en habit noir ?

Au bout de quelques jours, l'image de Mary Niels, abandonnée et seule dans sa petite maison au sommet de la presqu'île roumélienne, commençait à s'estomper dans mon souvenir. Faut-il ajouter que je chassais, plutôt que je n'évoquais, cette peinture attristante ? Je voyais l'infortunée, malade, puis morte, dans son pauvre lit de cuivre. Quelles mains la mettraient dans son cercueil et creuseraient sa fosse ? Question cruelle, même quand il s'agit d'une femme presque inconnue !

Cette question, je me la poserai toujours ici -bas. Je ne vois guère que la pauvre morte elle-même qui puisse y répondre, si, un peu plus lard, nos âmes se rencontrent dans la \allée de l'éternel repos. D'une seule chose, de sa mort, je fus informé, et voici comment.

L'hiver dernier, je reçus d'un notaire de Marseille ce billet laconique :

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« Chargé, après le décès de la dame Marie Niels, de vous faire parvenir un pli cacheté, je crois utile de vérifier tout d'abord si l'adresse donnée est exacte et si je peux vous faire l'en-» voi dont le soin m'est confié. »

Je répondis affirmativement, et, peu de jours après, j'étais nanti des pièces. Leur dépôt avait eu lieu chez le notaire, je le compris par l'examen des dates, au moment où mon amie de quelques heures se préparait à s'enfermer dans sa retraite de Kavala.

Ce volumineux dossier contenait plusieurs actes d'état- civil et deux ou trois billets signés Olaf. Mais il était formé principalement des Mémoires de trois personnes : Mar>- Niels, la mère de celle-ci, et enfin son père adoptif^ l'ingénieur mort à Bakou. Les deux derniers Mémoires étaient plutôt de longues lettres adressées à l'enfant, devenue plus tard la stewardess que j'ai connue. Elle ne devait les lire, disait une mention écrite, qu'après qu'elle aurait atteint ses dix-huit ans.

Les pages de Mary Niels se terminaient par les lignes suivantes :

« J'ai désiré toute ma vie remplir un suprême devoir filial. Mon infortunée mère a été soumise aux plus cruels tourments qui puissent atteindre une créature aussi élevée par la naissance que par le cœur. Faite pour occuper dans son pays une place parmi les plus admirées et les plus enviées, elle est morte en exil, ignominieusement condamnée par un père sans entrailles. Elle a trouvé le repos de la tombe après plusieurs années d'une vie de privation et de travail, supportée avec héroïsme pour Tamour de moi, en dépit du chagrin qui l'a tuée. J'aurais voulu faire voir qui a mérité, seul mérité, d'être puni. A ce malfaiteur j'aurais voulu opposer l'homme admirable qui a été mon père adoptif. Ces actes de justice et d'amour, il m'était défendu par une volonté sacrée de les accomplir. J'ai vécu partagée entre ma tendresse reconnaissante pour ceux qui m'ont aimée, et ma haine sacrilège pour celui qui a causé nos hontes, nos chagrins. Mon existence, qui fut celle d'une honnête femme, est devenue en même temps celle d'une pauvre créature errante, cherchant l'oubli toujours, la vengeance quelquefois. De l'acte coupable qui

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a fait souffrir un innocent, je demande pardon à Dieu. Mais j'ai été punie; j'ai souffert une seule fois par l'amour, moi aussi; j'en emporte la trace dans ma tombe.

» Ceux qui ont connu la stewardess Mary s'en souviennent comme d'une personne étourdie, impulsive, absurde, ingouvernable; non pas, je l'espère, comme d'une créature mauvaise et méchante. Il est probable que je ne laisserai pas d'autre souvenir de mon passage sur la terre. Je suis trop lasse pour revivre ma vie, pour relire toutes ces pages, leur ôter les confidences trop intimes, les noms qui doivent rester pour toujours dans le silence — pour les rendre lisibles à d'autres, en un mot.

» Allah feut toutes choses, disent mes bons amis les Turcs, chez qui je vais aller me reposer, puis mourir. S'il me fait rencontrer un homme loyal, indulgent, capable de comprendre certains sacrifices, d'absoudre certaines fautes, celui-là verra ces feuilles jaunies. Le souvenir de toutes ces larmes, quand il aura cessé de faire souffrir mon cœur consolé par la mort, vivra quelques années de plus dans un

autre. Cet ami posthume, quand il rencontrera une àme brisée, aura le moyen, en contant mon histoire, de montrer jusqu'où peut aller dans l'àme humaine l'immensité de la souffrance, quelles joies peut y introduire le devoir accompli avec amour.

» Mais qu'il ait soin, cet ami (si jamais je le trouve), de recouvrir comme d'un suaire, tous ces morts et ces mortes qui reposent dans leurs tombes aux quatre coins du globe, alors qu'ils avaient pensé dormir à quelques pas l'un de l'autre, bercés par le son des mêmes cloches. Leurs noms doivent être ignorés de tous, sauf d'un seul. Autrement le profanateur serait maudit par l'ombre irritée de

» MARY >"IELS. »

En prulitant de la permission accordée, j'ai eu soin d'obéir, on i»uui'i'a le voir, à l'injonction suprême. Pas un nom, pas un lieu, ne sera reconnu sous le voile dont je les couvre. D'ailleurs, parmi les générations nouvelles, qui se souvient encore, après cinquante ans, du premier et dernier amour de la pauvre Hitda

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de Marstrand ? Hélas ! s'en est-il souvenu longtemps, celui que les beaux cheveux blonds, les lèvres rouges, les yeux d'émeraude claire, ont charmé un instant sous les ombrages du Parc Roval de Bothen ?

Et voici, dès le premier pas, une des difficultés de l'œuvre entreprise !

Comment faire accepter' au public français de 1903 la peinture, cependant fidèle, d'une petite Cour du Nord il y a seulement un demisiècle? Ni le souverain, ni l'entourage, ni, plus encore, les sujets ne semblent appartenir à notre époque. C'est un invraisemblable mélange de l'autocratie de Louis XIV et de la bourgeoisie de Louis-Philippe. Le Roi, sans opposition et sans contrôle, est un tyran dans le sens politique du mot, mais un tyran qui se promène à pied dans la rue, sans police, près-

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que sans lisle civile, avec un régime d'impcMs qui ferait sourire, ou plutôt pleurer, un Français par sa modestie. Le régicide, la barricade, voire même le parti libéral du rose le plus tendre, n'ont pas plus de raison d'être dans le ro^'aume de Bothnie qu'un canot de sauvetage dans une ferme de la Beauce. Ne croyez-vous pas lire un scénario d'opérette ?

Le palais, en bordure sur le trottoir de sapin, n'est gardé par des sentinelles qu'aux jours de grande cérémonie. Mais alors l'étiquette est pompeuse. Chambellans, dames d'honneur, gardes du corps, rien n'y manque ; tout ce monde prend des airs d'esclave en présence du souverain qui, lui-même, semble alors n'avoir jamais souri, et surtout, n'avoir pas donné la veille des pièces de cuivre aux mendiants, des bonbons aux marmots, et, des prises de tabac aux conseillers auliques rencontrés dans la rue.

Ce Roi est le plus honnête homme de son royaume et c'est fort heureux ; car on en est encore, avec lui, au régime dn bon plaisir. Parmi son entourage, bien peu d'hommes osel'aient soulever une objection au désir exprimé )iar lui. D'ailleurs, dans toutes les familles du

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royaume, quel que soit le rang social, on en est. encore à l'autorité suprême du père. Celuici gouverne ses enfants quel que soit leur âge, les récompense, les punit, les déshérite, les marie, décide leur vocation. Bref, dans ce pays que nulle Révolution n'a visité, l'âge presque fabuleux existait encore en 1850, un certain soir où Hilda de ^larstrand couronnait de liserons ses cheveux d'or pâle, afin de paraître, sous le costume d'Ophélie, au bal intime que donnait son père afin de célébrer le dix-huitième anniversaire de son unique enfant.

Le baron de Marstrand, ami d'enfance du roi de Bothnie, était surintendant des domaines royaux, qu'il administrait avec un zèle intègre. Ses fonctions lui assuraient la jouissance d'une jolie demeure, chalet en bois ouvré qui se cachait dans un coin des jardins royaux, à l'abri d'un monticule dominant la mer. Là, il vivait sans bruit, avec sa femme et sa fille, occupé du matin au soir à des détails souvent puérils; car son royal maître, tenant Marstrand pour le plus honnête homme de la Bothnie, voulait que chaque dépense, même insignifiante, fût ordonnée et contrôlée par lui. En consé-

quence, avec le temps, ce haut fonctionnaire était devenu un factotum, dont la faveur, toutefois, ne causait aucune jalousie. Marstrand faisait le travail de dix personnes, avec les appointements d'un chef de bureau de nos Ministères.

Il ne se cassait pas une vitre au palais de Bothen sans qu'on ne vînt chercher Son Excellence pour constater le dégât. Le digne homme, dans ces occasions, faisait autant de bruit que si l'on eût saccagé toutes les verrières de la cathédrale. Quand Sa Majesté, qui avait les mouvements brusques, renversait un encrier sur le tapis, Marstrand éclatait en gémissements, presque en reproches, comme si l'on eût marché droit à la banqueroute nationale. De fait, la liste civile ne permettait pas de folies. Par bonheur on avait, pour se donner du jeu, le produit des entrées à la demeure royale. Deux fois par semaine les souverains se cantonnaient dans leur appartement privé, et les curieux, bothniens ou cosmopolites, se promenaient à leur aise par toute la Résidence, après avoir payé leur ticket, redevance légère que nul ne songeait à critiquer.

LA PRINCESSF. F.RRAXTE 33

Le baron, en plus de ses devoirs dans la capitale, était obligé à de fréquents vovciges, tantôt pour visiter une ferme du domaine, tantôt pour inspecter une coupe de bois. Il accompagnait presque toujours Sa Majesté et le jeune prince Olaf dans leurs chasses ; il travaillait avec la Reine pour dresser le menu des repas officiels. Enfin on se reposait sur lui de l'entretien des écuries, de l'équipement du yacht, du chauffage des appartements, de la décoration des jardins. Dieu sait qu'il ne manquait pas d'Excellences, dans cette petite capitale où tout ce qui était noble avait une charge, la plupart du temps honorifique. Mais quand le Roi disait : « qu'on aille chercher Son Excellence ! » , le chambellan de service n'hésitait pas et courait au Chalet, sur d'être mal reçu par Marstrand, qui se plaignait toujours, au Roi lui-même, que le Roi l'empêchait de travailler et lui faisait faire une lieue par jour. A quoi l'excellent monarque ne manquait pas de répondre :

— Aussi, baron, pourquoi cette idée saugrenue de quitter votre appartement du deuxième, pour aller vivre au bout du parc?

34 I.A PRIXCESSR ERP.AXTI'

Marstrand, bien qu'il poussât la franchise jusqu'à rindiscrétion, ne faisait pas la réponse qu'il avait sur les lèvres, et qui était celle-ci :

— Votre Majesté oublie que j'ai une fille qui commence à porter ses robes longues, et qui sera une des beautés de la capitale, si Dieu lui prête vie. Et , chose plus fâcheuse , Votre Majesté ne prend pas garde que son fds aîné, le prince Olaf, qui habite, lui aussi, « le deuxième ». court déjà les aventures, et serait un voisin plutôt dangereux pour la jeune baronne Hilda.

A voir au fond des choses, le prince Olaf était l'enfant gâté de Marstrand, qui avait assisté à sa naissance ; mais il était aussi son cauchemar. Du Roi, le baron pouvait toujours venir à bout ; mais Olaf, quand il voulait une chose, frappait la terre du pied et disait en posant sa large main sur l'épaule du vieillard :

— Monsieur de Marstrand, suis-je le prince royal, oui ou non?

Et Marstrand, l'homme le plus respectueux de l'autorité qui vécût dans l'État bothnien, courbait la tète, les bras tombant le long du corps, ainsi que le commande l'étiquelle.

LA PRINCESSE ERRANTE 3b

Lui-même n'aurait pu rêver une fille plus obéissante et plus pure que n'était Hilda. On pouvait seulement lui rei)rocher de devenir plus silencieuse qu'il ne convient à son âge, depuis qu'on était venu s'établir au Chalet. Quand son père lui demandait la cause de cette mélancolie :

— L'existence n'est pas gaie dans cette maison, répondait-elle en soupirant.

— ^''as-tu pas des amies en ville ?

— Maman n'aime pas à sortir.

— Elle ne demande qu'à se promener dans le parc avec toi.

Hilda songeait, sans le dire tout haut : « Jadis, on me laissait m'y promener seule, et c'était plus amusant. Olaf sait dire des choses si drôles ! » '

Gomme ils avaient grandi sous le même toit, jusqu'à l'année précédente, ils s'étaient toujours appelés par leurs noms. Lui, à cette heure, disait encore : « Bonjour, Hilda ! » Mais, par ordre paternel, scrupuleusement obéi, elle répondait : « Bonjour, Monseigneur ! » Et, presque toujours, la présence de la baronne rendait le reste de la conversation plutôt froid.

Marstrand s'était avisé qu'il était sage de distraire sa fille. Pour ses dix-huit ans, il donnait une petite soirée à déguisements, dont il n'avait pas jugé utile de parler au Roi, ni surtout au prince Olaf. Mais le souverain avait sa police, encore qu'elle fut assez rudimentaire.

— J'en apprends de belles ! dit-il au baron. Vous donnez votre premier bal au Chalet, sans même m'inviter !

— Sire, répondit Marstrand avec un sérieux parfait, la maison est petite : je ne peux pas inviter tout le monde. Au surplus, ce n'est pas un bal que je donne ; tout au plus une sauterie de petites filles.

Le prince Olaf n'avait rien dit et semblait ignorer que Son Excellence le surintendant I)réparàt une fête. Toutefois il avait sans doute sa police, lui aussi ; car au moment où la belle Ophélie donnait sa main, pour le premier quadrille, à l'un des jeunes invités de la baronne, on vit paraître un Hamlet de cinq pieds dix pouces, plantureux, et facile à reconnaître malgré son masque. Devant la fille de Marstrand, il s'inclina, et le danseur précédemment agréé se perdit dans la foule devenue silencieuse.

Hamlet tenait dans sa main un bouquet de romarins et de pensées ; il l'offrit à Hilda en lui récitant la phrase de Shakespeare :

— « Voici le romarin, emblème du souvenir : daignez me garder le vôtre, chère beauté ! Et voici la fleur de la pensée fidèle. »

Rougissante et fière, Hilda mit le bouquet à son corsage, sans répondre, sauf par un regard qui valait toutes les strophes d'un poète, surtout d'un poète mort depuis trois cents ans. Alors, sur un signe du mystérieux personnage, les violons, qui s'étaient tus, recommencèrent à jouer, donnant le signal du quadrille auquel Hamlet et Ophélie se mêlèrent, n'échangeant que de rares paroles.

Pendant ce temps, madame de Marstrand, simple et excellente femme, disait à son mari derrière l'éventail :

— Quel honneur pour nous 1

— Un peu trop grand, ma chère, en vérité. Voyez notre jeune sotte comme elle boit ses paroles 1

— Mettez- vous à la place de cette enfant. Moi aussi, à l'âge d'Hilda, je rougissais de plaisir quand il m'arrivait de danser avec le prince

royal d'alors. Eu ai-je été moins bonne femme pour cela, Heinrick ?

— Vous avez toujours été une sainte.

— Pas plus que notre fille,

— Ohl s'écria le baron, trop galant pour sourire, les circonstances n'étaient pas les mêmes.

Il voulait dire par là que sa femme n'avait jamais été belle, ce qui, à coup sur, était une « circonstance » de poids sérieux dans la balance de la comparaison. Pour le moment ce digne couple ne put causer davantage.

Le quadrille achevé, presque tous les danseurs quittèrent la maison pour se répandre dans le jardin. Il était dix heures du soir; le soleil venait à peine de se coucher, laissant derrière lui la clarté pure de ces nuits de l'été septentrional qui ignorent les ténèbres. Avec la salle éclairée par cent bougies, les allées du parc, doucement baignées d'une teinte rose, formaient un contraste saisissant. Aux joies artificielles du monde succédait brusquement la poésie sereine, inimitable, de la nature du Nord hâtée de jouir de sa jeunesse trop courte. Hilda, elle aussi, prévoyait

pour son lumineux rêve la fin prompte à venir.

Elle marchait au bras d'Olaf, qui venait de se démasquer, et dont le fier visage, en ce moment, était éclairé d'un sourire de triomphe. Il était le plus beau, le plus grand, le plus fort parmi tous ces jeunes hommes qui s'écartaient respectueusement à son approche. Il était leur futur roi. Et il se savait aimé, encore qu'elle ne l'eût jamais dit, de la plus belle des filles de son royaume.

— Hilda, proposa- t-il, voulez-vous que nous allions regarder la mer?

Elle hésita dans sa réponse :

— Monseigneur... n'est-ce pas trop loin? Mais déjà il l'entraînait vers les marches

formées de troncs d'arbres qui conduisaient au sommet du belvédère.

— Appuyez -vous sur moi, dit -il ; ces jolies mules de satin rendent votre marche incertaine.

Hilda obéit. Sous des voûtes de feuillage les escaliers serpentaient capricieusement. Parfois, entre deux rocs, le passage se resserrait au point que les cheveux blonds d'Ophélie touchaient le velours noir du pourpoint d'Hamlet.

Ils montaient lentement, sans rien dire, enveloppés tout à la fois du silence de la nuit et de l'éclat du jour. Ce contraste singulier, troublant pour les nerfs, devint encore plus étrange quand ils arrivèrent à la terrasse dont ils cherchaient la solitude.

A leurs pieds, un peu sur la droite, la ville de Bothen reposait, endormie. Le mouvement des voitures avait presque cessé. Dans le port, autour des vaisseaux à l'ancre, les chalands amarrés formaient des ceintures immobiles, en attendant la reprise du travail des chargeurs. En face et à gauche, d'innombrables îlots, masses confuses de feuillage, tachaient irrégulièrement la nappe encore dorée de la baie, pareils à des fruits verts restés, à la fm du repas, sur le vermeil d'une coupe.

Il était onze heures du soir ; même, pour des êtres accoutumés à l'anomalie de cette nuit sans ténèbres, un sens vague de dérogation aux lois de la nature saisissait l'âme. Pour Hilda surtout, plus raffinée et plus sérieuse, la vie semblait, en ce moment, nier l'impossible, contredire la réalité, mettre en question les lois de la destinée. Elle-même transgressait

les règles de la prudence et les principes de son éducation.

Était-ce sa faute? L'homme qui l'accompagnait dans cette promenade aventureuse était plus qu'un homme, presque un roi. En bonne sujette, elle devait obéir, tant qu'il ne s'agissait pas de désobéir aux lois de l'honneur, placées plus haut que tous les trônes. Or jamais Olaf n'avait dit un mot, fait un geste qui pût alarmer celte conscience pure. Bien plus, en ce moment, il semblait timide et fort en peine de trouver la phrase qu'il voulait faire entendre.

Enfin il demanda :

— N'êtes-vous pas étonnée de n'avoir pas reçu mon cadeau ordinaire pour votre jour de naissance?

— Oh! Monseigneur, j'ai déjà été comblée. La Reine m'a fait ce don magnifique.

Du doigt elle désignait les perles qui entouraient son cou, devenu, à cette heure, un peu plus rose que la nacre des perles.

— Mais mon cadeau, Hilda ? Le cadeau.de votre ami d'enfance, ne vous a-t-il pas manqué?

Elle répondit, les yeux voilés d'une brume légère :

— Ce n'est pas le cadeau qui m'a manqué ; c'est...

Elle hésita. Son compagnon, souriant et heureux, la dominait du regard, jouissant de ce trouble dont il devinait la cause.

— Olaf! cherOlaf! gémit-elle tout à coup... C'était si dur de passer cette journée sans vous avoir vu, sans vous avoir entendu dire comme autrefois : « Dieu vous bénisse, petite amie I »

Elle se mit à pleurer et voulut cacher ses larmes en s'appuyant sur le parapet de l'escarpement. Un bras vigoureux la retint emprisonnée, et ce fut sur la poitrine du jeune homme qu'elle étouffa ses sanglots d'enfant. Lui, tout déconfit par ce chagrin,- jugea qu'il ne pouvait mieux le guérir qu'en offrant le cadeau différé. A son doigt, la jeune désolée sentit qu'on mettait une bague. Elle leva la tête: des gouttes amères tremblaient à ses cils ; ce furent les lèvres d'Olaf qui burent doucement cette rosée.

— Hilda, je vous aimel murmura-t-il grisé par le doux breuvage.

Mais, cette fois, Hilda eut peur de lui, peur d'elle-même, peut-être.

Elle répondit, soudain calmée et grave :

— Votre Altesse Royale ne peut aimer qu'une princesse I Moi, je suis l'humble fille d'un des serviteurs de Son père.

Hélas ! elle avait dans les yeux une tendresse infinie, peu en rapport avec les paroles de sa bouche.

— Je vous aime ! répéta le jeune homme. Est-ce ma faute si vous n'êtes pas née sur un trône ? Ou bien faut-il que je vous fasse le reproche de m'avoir conquis, depuis que je peux voir et me souvenir, par plus de beauté que je n'en ai vu dans aucune princesse ?

Elle l'écoutait. Son visage avait presque la teinte du ciel que l'aurore boréale enflammait derrière eux. Elle était trop femme déjà, si pure que fût son âme, pour ne pas admirer Témeraude qu'elle vo3ait briller à son doigt avec des reflets pareils à ceux de l'eau des fjords.

— Comment pourrais-je garder cette bague, maintenant ? soupira-t-elle. Pourquoi, oh ! pourquoi l'avez-vous entachée du souvenir d'une faute ?

Une faute ! cher ange d'innocence. La

faute, à supposer qu'elle existe, c'est moi qui l'ai commise. Écoutez-moi 1 Je reprendrai ma bague, si vous pouvez me jurer, sur la vie de votre mère, que vous ne m'aimez pas.

Elle fit un mouvement, un effort, pour retirer le joyau de son doigt. Mais elle recula devant le parjure. Ses bras de jeune nymphe retombèrent de chaque côté de sa taille souple. Perdue dans son émotion, elle restait muette, le regard fixé au loin sur la mer immense, pas plus immense que son amour.

Olaf se mit à genoux et couvrit de baisers la main que n'avait pas quittée la pierre étincelante.

— Ah! murmurait-il, c'est donc vrai! Je ne m'étais pas trompé en croyant lire dans vos yeux plus que l'amitié d'une sœur. Mais maintenant je veux entendre les douces paroles sortir de vos lèvres. Hilda!... Vous me rendrez si heureux !

Des fenêtres de la maison cachée dans le feuillage, à leurs pieds, la musique des danses recommencées arriva jusqu'aux oreilles de la jeune fdle.

— Grand Dieu ! s'écria-t-elle, rendue à la réalité, que va-t-on penser de moi ?

Légère comme une biche, elle se déroba et descendit en quelques secondes les degrés de la terrasse, qu'elle semblait à peine pouvoir gravir, un peu plus tôt. Rejointe par Olaf aux abords du Chalet:

— Monseigneur, dit-elle, si vous m'aimez, il faut m'obéir. Ne vous montrez plus chez nous, ce soir. Voudriez- vous que je fusse demain la fable de la ville ?

— Pour vous faire obéir de moi comme d'un esclave, dit Olaf, vous n'avez que trois mots à prononcer... J'écoute...

Elle le regarda, le vit prêt à toutes les audaces. Que pouvait-elle, sinon essayer son pouvoir?

— Je vous aime! soupira-t-elle. Dieu me pardonne cette folie !

— Je vous aime! répéta le prince... Et maintenant je tiens ma parole; j'ai assez de bonheur pour jusqu'à demain.

Hilda reparut dans la foule qui n'avait vu dans l'apparition du mystérieux Hamlet qu'une surprise galante et agréable. Marstrand lui-

même, rassuré par la discrétion du beau danseur, crut que l'aventure se bornait à une espièglerie du jeune prince désireux de jouer un bon tour à l'étiquette.

Pour toute remarque, il dit à sa fille, la prenant à l'écart :

— Que voulait Hamlet ? Conseiller à Ophélie, une fois de plus, d'aller dans un cloître ?

— Non, mon père. Simplement lui apporter son cadeau de fête. N'est-il pas superbe?

Le baron jeta un regard sur la bague.

— Hum! grommela-t-il. Des perles au cou, une émeraude au doigt... Cela ne peut continuer ainsi : je le dirai au Roi demain... Il est aisé de reconnaître que ce n'est pas lui qui tient les comptes.

Mais la baronne, dans le tête-à-tète conjugal, fut d'avis qu'il convenait de garder les remontrances pour des occasions mieux choisies.

— Dieu sait, fit-elle, que vous n'avez jamais profité de votre charge pour gagner du profit à notre maison. Faut -il encore que vous usiez de votre influence pour empêcher la famille royale de nous faire du

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bien? En vérité, mon ami, ce serait aller trop loin !

Marstrand se borna donc à remercier ses augustes maitres. Dans son cœur, d'autres sentiments que la reconnaissance devaient éclater un jour.

Le lendemain de la fête, Hilda de Marstrand, levée de bonne heure après un sommeil court et agité, surveillait les gens occupés à tout remettre en ordre dans l'intérieur du Chalet. On l'avait habituée à cette vie laborieuse et pratique dont les jeunes filles de la meilleure société bothnienne lui donnaient l'exemple. Obéir à ses parents jusqu'à l'abnégation était chez elle une vertu qu'on pourra lui reprocher plus tard d'avoir poussée au delà des bornes du devoir. En même temps elle était avec les inférieurs d'une simplicité qui aurait surpris un étranger, à moins qu'il n'eût rencontré le

Roi se promenant à pied seul, dans les rues, adressant la parole aux commerçants qui le saluaient du seuil de leurs boutiques.

Hilda, au bruit d'un globe que venait de briser une main maladroite, leva les yeux vers le sommet d'une échelle où l'auteur du dégât, rouge comme une cerise, tremblait de tous ses membres.

— Qu'as-tu donc aujourd'hui, Niels? demanda-t-elle au jeune artisan. Que dirait mon père s'il te voyait, lui qui prétend toujours que tu es l'homme le plus adroit du royaume?

— Son Excellence me comble de bontés...

— Et tu le ruines par ta maladresse. Tout à l'heure c'était un vase... Où as-tu l'esprit? Songe à ton travail, et non pas à ta fiancée... ou à tes poètes favoris.

— Je n'ai pas de fiancée, mademoiselle, soupira Niels dont les joues prirent une teinte plus foncée encore; et je n'en aurai jamais sans doute.

Hilda rougit de son côté. « Moi non plus, songeait-elle ; je ne porterai jamais l'anneau des fiançailles à mon doigt. La place est prise par un autre gage... le gage de l'impossible amour! »

Elle s'éloigna, trouvant que la conversation devenait difficile même avec cet homme du peuple, dont le regard sincère et attristé semblait lire en elle. Ce regard la suivait dans le reflet des glaces, pendant qu'elle allait et venait, choisissant parmi les fleurs fanées celles qui pouvaient encore vivre. Si quelqu'un avait demandé à Niels : « Qu'y a-t-il de plus beau en ce monde? » il aurait répondu : « La jeune baronne Hilda ». Et si l'on avait ajouté : « Le prince Olaf l'épouse demain», il aurait trouvé que, pour cette tête de jeune déesse, c'était trop peu qu'un si petit diadème : la couronne de France ou de Russie, à la bonne heure !

Niels Hegelstad, fils d'un serrurier de Bothen souvent appelé à la Résidence royale, était un déclassé dans le bon sens du mot, ce qui ne devait pas l'empêcher de payer de son bonheur, comme tant d'autres, une éducation supérieure à sa naissance. Placé dans une école bourgeoise, grâce à la protection de Marstrand qui tenait le père Hegelstad en grande estime, Niels devint très vite, en comparaison des adolescents de sa caste, une sorte de prodige. Cela n'empêchait point le serrurier de faire travailler son fils à

l'étau, entre les heures de classe, et même d'autant plus fort qu'il fallait regagner le temps perdu. Le baron de Marstrand s'en indigna: mais le père Hegelstad lui répondit, avec sa rude franchise de Bothnien :

— Vous faites bien travailler votre fille à la cuisine !

— C'est vrai, convint Son Excellence. Nous ne savons jamais à quoi nos enfants peuvent être réduits un jour.

Niels, à ce régime, devint un ouvrier supérieur, joignant à la pratique du métier une certaine dose de connaissances théoriques, le tout commandé par une intelligence remarquable. Bientôt il fut, pour son protecteur, ce que le baron lui-même était pour le Roi : un factotum qu'on pouvait mettre à toutes les besognes, et dont on ne se passait plus après l'avoir employé. A dix-huit ans, il était sorti de l'école, sachant un peu de dessin, de chimie, de physique, de mécanique. Avec lui le baron pouvait se passer souvent des architectes et des ingénieurs, dont la présence au Palais lui mettait les nerfs en ébullition, non qu'il fût jaloux de leur influence, mais parce que ces gens-là

dépensent toujours sans compter. Niels économisait des milliers de species à la Liste civile ; au surintendant lui-même il en épargnait des centaines.

On ne le voyait plus chez son père, sauf le soir, sa journée finie; car il avait un atelier dans les dépendances du Palais. D'abord le vieux serrurier avait voulu se plaindre qu'on lui confisquât son fils ; mais, d'une part, le jeune homme rapportait à la maison de beaux salaires ; de l'autre, quand Son Excellence voulait une chose, comment ne pas obéir? Enfin le père Hegelstad n'était pas peu fier de pouvoir dire à ses voisins :

— Mon fils parle tous les jours à Leurs Majestés.

De fait il n'était guère de jours, dans cette vieille demeure, où quelque objet n'eût besoin d'être consolidé, recloué, recollé, revissé.

— Qu'on aille me chercher Niels, disaient à tout propos le Roi ou la Reine.

Niels arrivait, s'acquittait tranquillement de la besogne indiquée, répondaitauxquestions, subissait les reproches, respeclueux toujours, mais ayant perdu sa timidité par l'habitude, et aussi à

LA PRINCESSE ERRANTE o3

cause de la bonté vraiment touchante de ses augustes clients. Devant une seule personne au monde il tremblait comme une feuille, et cette personne, Hilda de Marstrand, s'il est besoin de la nommer, s'amusait de l'hommage exclusif de cette crainte, en véritable enfant qu'elle était.

Pour tout dire, entre eux il y avait un secret. Niels, à ses autres talents, joignait celui d'être poète. La jeune baronne l'avait forcé à en convenir, l'ayant deviné à certains indices. Même elle avait exigé qu'il lui montrât ses poésies, rimées la nuit, dans le plus profond mystère. Pauvre Niels ! Le meilleur de ses œuvres ne pouvait être mis sous les yeux d'Hilda, pour la bonne raison qu'elle en était l'inspiratrice, et qu'il était, lui, un simple artisan payé six krones par jour.

Les sonnets communiqués, bien qu'inoffensifs, passaient en cachette des mains de Pétrarciue aux mains de Laure.

" — De grâce, mademoiselle, ne me trahissez pas ! avait supplié le poète clandestin. Si mon père savait que je perds mon temps de la sorte, il me rouerait de coups, sans compter toutes les moqueries de Son Excellence.

Hilda tint parole ; mais elle ne sut jamais que les meilleures de ces poésies, celles où il chantait son amour insensé, restaient cachées sur la poitrine de Niels. Celui-ci, par contre, ignorait une pensée secrète de son idole : « Quel dommage qu'Olaf soit moins bon poète que ce fds de serrurier, et même pas poète du tout !

De même que Niels ne connaissait la timidité qu'en face de la fille de Marstrand, de même sa nature ouverte et portée à l'attachement ne connaissait l'antipathie qu'à la vue de l'héritier royal. C'était plutôt, à vrai dire, le curieux instinct prophétique de répulsion que le chien éprouve quand certaine personne approche de son maître. Il ne faut pas chercher un Ruy Blas dans ce jeune plébéien modeste, résigné,- discipliné à l'excès, pour qui la barrière des castes était un mur impénétrable, même à l'imagination. Pour lui, comme pour le peuple bothnien, le rempart social avait conservé toute sa force, inviolée et majestueuse. Il n'avait pas l'idée, probnblement, que les vices, les intérêts, les passions des mortels ordinaires peuvent s'agiter dans le

cœur des personnes royales, ni que la fille d'un simple gentilhomme peut éprouver pour son futur roi autre chose que du respect. Enfin, il ne songeait pas plus à épier ce qui se passe dans ces sphères supérieures, qu'à s'intéresser aux amours qui troublent peut-être les habitants d'une autre planète. Mais son cœur, malgré tout, était un cœur humain et même un cœur d'une délicatesse raffinée, avec ces mystérieuses intuitions de la tendresse qui, pareils à ces rayons nouveaux inventés par la science, franchissent les obstacles tout en les laissant subsister.

Olaf, il est temps de le dire, n'était pas de ces princes qui attirent à eux la sympathie aveugle d'une nation. Son père était aimé du peuple avec une vénération toute filiale. Pour l'héritier du trône, ces loyaux sujets, à défaut d'enthousiasme, avaient une admiration respectueuse, commandée par sa haute taille, non moins peut-être que par le reflet d'une puissance que l'opinion publique ne tentait pas d'analyser, moins encore de discuter. Et cependant, sur d'autres points de l'Europe, les trônes chancelaient quand ils ne tombaient pas.

Mais ce grand professeur d'émeutes qui se nomme la France est loin de Bothen. Et, du côté de Saint-Pétersbourg, plus proche, arrivaient des leçons toutes différentes , mieux entendues.

Le futur roi de Bothnie, trop jeune encore pour s'être fait connaître en mal, n'avait pas saisi les occasions qui se présentent toujours à un prince, même jeune, de se faire connaître en bien. 11 faut ajouter que le système d'éducation suivi par son royal père, jaloux de l'autorité absolue dans sa famille non moins que dans son gouvernement, l'avait maintenu en lisières jusqu'à sa majorité, qu'il venait d'atteindre à l'époque où débute cette histoire. La paix profonde où sommeillait la nation lui permettait seulement le plaisir de porter, dans les cérémonies publiques, l'uniforme de grand amiral de la Flotte bothnienne. Cette flotte, à vrai dire, brillait plutôt par l'âge des vaisseaux que par leur nombre. Mais les traditions des Vikings étaient encore vivantes : l'héritier du sceptre était toujours supposé marin dans l'âme, même quand il n'avait jamais navigué au loin, ce qui était le cas pour Olaf.

Celui-ci, dans l'atmosphère puritaine de la cour et de la capitale, où les ménages étaient unis et prolifiques, était peu exposé à certaines tentations. Lui-même, d'ailleurs, avait dépensé trop de sève humaine dans une croissance anormale pour sentir de bonne heure l'aiguillon de la jeunesse. Le Roi avait dit un jour, en parlant de lui, à son confident Marstrand :

— Comment Fai-je pu faire si haut, moi qui suis si court? Mais tout est pour le mieux. Plus un homme dépense d'aunes de drap pour ses habits, moins il en dépense pour les robes de ses maîtresses.

— Et réciproquement,' avait ajouté le baron. Votre Majesté l'aura peut-être entendu dire.

Ce Vert Galant du Nord, monté de bonne heure sur le trône et marié de même, ne méritait que la moitié du reproche contenu implicitement dans les paroles de Marstrand. Ses favorites, choisies dans des milieux fort modestes, n'avaient jamais appauvri la nation par leurs toilettes. Depuis son mariage, il se piquait d'avoir donné l'exemple des bonnes mœurs. Toutefois, en tête à tête avec un ami sur, il ne

craignait pas qu'on le fît souvenir d'avoir été bon compagnon dans sa jeunesse. Mais, comme beaucoup de pères du même genre, il entendait d'une autre oreille i»our son fils. Gela n'empêche qu'il lui donna pour écuyer, quelques semaines après le bal des Marstrand, un jeune cornette de cavalerie à peine revenu de France, où il avait été admis à faire un stage dans un régiment de hussards. Le moins qu'on eût pu dire, c'est que ce choix était inconsidéré.

Klaus Petersen, beau cavalier, intelligent et riche, avait appris chez nous la science du plaisir non moins que celle des armes. Très gâté par les Françaises, dont ses yeux pâles et sa moustache blonde avaient captivé les bonnes grâces au point d'en faire un séducteur célèbre, il s'en était éloigné à regrets, d'autant qu'à cette époque le voyage de Bothen à Paris prenait plus de temps qu'il n'en faut aujourd'hui pour traverser l'Atlantique. Dans sa patrie, le jeune vainqueur chercha des consolations, résolu d'ailleurs à les cacher avec un soin extrême, sachant que certaines victoires seraient moins appréciées à Bothen qu'elles ne

le sont dans « la gaie France ». Quelle fut sa surprise, pour ne dire que cela, en se voyant battre honteusement dès sa première attaque !

Il faut convenir, pour être juste, qu'il s'était mal adressé en tournant ses attentions du côté d'Hilda de Marstrand. Qu'elle fût la beauté sans rivale de Bothen, c'était une chose facile à apercevoir. Mais il n'avait pu deviner qu'elle portait un amour caché au fond de ses rô\es, et quel amour!

Hilda s'était contentée de faire voir au jeune cornette que ses airs conquérants lui déplaisaient fort. Toutefois, avec sa profonde expérience, il comprit bientôt que l'insensibilité, voire même le dédain de cette jeune fille, avait pour cause le sentiment conçu pour un autre. Il chercha vainement à découvrir le nom de cet heureux mortel. Ce ne fut qu'un peu plus tard qu'il y parvint, lorsqu'il fut honoré de la faveur et des confidences du prince Olaf, résultat qu'il sut obtenir très vite, et surtout très complètement.

Trop ambitieux pour s'amuser à être jaloux d'un tel rival, Klaus Petersen entrevit dès la première minute l'occasion combinée de ra-

baisser une vertu trop fière et d'assurer sa propre fortune. Il commença par chanter les louanges d'Hilda, en quoi il put facilement être sincère. Puis, dans le cours de théorie militaire qu'il était chargé d'enseigner au jeune prince, il introduisit habilement quelques aperçus de nature à « déniaiser » cet adolescent presque vertueux. Aux premiers mots, il reconnut qu'il faudrait du temps et de la peine pour faire d'Olaf un homme de plaisir.

— Lieutenant, affirmait celui-ci, vous direz ce que vous voudrez. Tant mieux pour vous si les nuits blanches vous ont paru l'idéal de la félicité humaine! Pour moi, rien ne vaut le plaisir de se mettre au lit de bonne heure, quand on a promené toute une journée, ce que ma taille me condamne à faire, deux cents livres de poids vivant.

Olaf, ainsi préparé par la nature à l'amour platonique, s'y jetait alors avec un enthousiasme poétique, du moins autant que la chose était en lui. L'amour platonique, plus que l'autre, a besoin d'un confident, et peut s'en accorder un sans manquer à l'honneur. Klaus

Petersen accepta ce rôle ; on peut même dire qu'il sut s'en rendre digne, non seulement par sa patience à écouter, mais encore par sa dissimulation discrète à l'égard d'Hilda de Marstrand, dont il fallait avant tout ne pas exciter la défiance. Elle put se croire oubliée de Petersen, qui ne se souvenait d'elle, en effet, que pour travailler à sa perte, ce qu'il fit avec une sage lenteur.

Avant tout, par des histoires où les femmes jouaient invariablement des rôles plus ou moins méprisables, ce précurseur de tant d'écrivains de génie battit en brèche, dans le cœur de son élève, le respect de l'idéal féminin. Peu à peu, en lui peignant des scènes d'amour avec les belles Parisiennes, où le platonisme n'avait que faire, il produisit chez Olaf cette honte du sentiment pur qui est, pour tout jeune homme, le commencement de l'évolution vers l'existence débauchée. Le prince n'osa plus raconter les chastes épisodes de son roman, la joie d'un regard échangé au passage, d'une parole murmurée dans la foule des réceptions, d'un serrement de mains au hasard des contredanses, d'un baiser rapide à la chance d'une rencontre

sans témoins. Tout cela semblait si fade comparé aux succès enivrants de Petersen !

Un jour, Olaf lui fit admirer une miniature qu'il venait de recevoir. Dieu sait comment la pauvre Hilda, en cachette de ses parents, était parvenue à se peindre elle-même dans le costume d'Ophélie, porté un certain soir inoubliable. Elle ne se doutait pas alors que cet image ferait, cinquante ans plus tard, le plus bel ornement d'une chambre misérable dans la petite maison turque de Kavala. Surtout elle ne prévoyait guère le long chemin qui serait parcouru par cette épave, jusqu'au jour où elle viendrait échouer sur la côte battue des flots de la mer d'Orient.

Klaus Petersen regarda longtemps le visage pur de celle qui n'avait pas même voulu lui laisser finir sa première phrase d'amour.

— Ahl Monseigneur! Monseigneur! dit-il enfin... Si j'étais à votre place! Vous, le plus bel homme du royaume...

Olaf rougit comme une jeune fille. Il n'était pas encore arrivé à cette période où les frimas de l'expérience, ainsi que parle Shakespeare, gèlent sur nos joues les fleurs de la confusion.

Il protesta, se mit presque en colère.

— Taisez-vous, Klaus 1 Vous ne connaissez pas cet ange.

— Monseigneur ! Louise de La Vallière aussi était un ange. Mais Sa Majesté Louis Quatorzième n'avait pas vos idées sur le culte qu'il convient de rendre à ces esprits célestes. Savezvous l'histoire de cette autre amoureuse de son roi?

— Vaguement. Il me semble qu'elle est morte, désespérée, dans un couvent de Carmélites.

— Une fin assez lugubre ! Par bonheur pour la belle Hilda, rien de pareil à craindre, ces asiles du repentir étant inconnus dans l'État protestant de Votre Future Majesté.

— Klaus ! . . . Prenez garde que je ne vous chasse !

Klaus voyait bien que sa disgrâce n'était pas sérieuse. Et la tendre Hilda commençait à découvrir dans les yeux d'Olaf une lueur nouvelle, un peu effrayante, mais délicieuse.

L'été cependant avait fui. L'hiver avec son manteau blanc, ses nuits interminables, ses journées de quelques heures, pesait sur la

capitale de la Bothnie. Dans leurs longues veillées, au milieu du nuage odorant des pipes, Klaus Petersen faisait passer des souffles brûlants sur le visage de son royal ami.

Au milieu d'avril, le baron de Marstrand, comme ses devoirs l'y obligeaient, se mit en route pour visiter les domaines de la Couronne, situés au fond des fjords dalécarliens. Il s'embarqua sur le yacht réservé à son usage, petit navire à aubes d'aspect lourd et de marche lente, en compagnie de Niels Hegelstad, qui lui servait de mécanicien supplémentaire à bord et de contremaître sur la terre ferme.

— Niels, je vous confie mon père, fut le dernier mot d'Hilda.

— Et moi, dit le baron, je te confie à toimême.

C'était, pour le plus fragile des dépôts, une gardienne bien jeune ; mais le surintendant savait à quoi s'en tenir sur la clairvoyance limitée de la baronne. Il partait à contrecœur ; le service du roi le voulait ainsi. « L'année prochaine, songeait-il, cette enfant sera mariée. Il est temps que je m'en occupe, mal-

gré tout ce qu'elle dit pour me prouver qu'il est encore trop tôt. »

Ce même jour s'acheva par une soirée ténébreuse et tiède où, pour la première fois, la nature sentit les ailes du printemps revenu frissonner dans l'air. Comme Petersen demandait au prince la permission de se retirer, son service étant fini et l'heure avancée :

— Je sors avec vous, dit Olaf. On a besoin d'air après tant de semaines de réclusion forcée.

Ils quittèrent le Palais ensemble et s'engagèrent dans les allées du parc. Les troncs énormes des vieux arbres, è peine visibles dans l'obscurité, guidaient leur marche incertaine. Le jeune héritier de la couronne avait pris le bras de son compagnon. Ils cheminèrent en silence; bientôt l'officier sourit dans sa moustache en reconnaissant la direction suivie.

— Ah ! ah ! nous allons exécuter une ronde de nuit autour du Chalet, pour nous assurer que tout va bien en l'absence du baron, fit -il avec moquerie.

Olaf garda le silence; ils continuèrent à marcher avec précaution. Tout à coup, à tra-

vers les branches d'un massif encore dénudé, ils distinguèrent une clarté au logis de Marstrand. S'étant approchés avec une prudence de voleurs, ils purent s'assurer que la lumière venait d'un petit salon du rez-de-chaussée, dont la fenêtre n'était qu'à demi close. Hilda, en robe de laine blanche, lisait à une table. Son dos svelte était tourné vers eux. Ils étaient si près d'elle, que leurs yeux pouvaient discerner la bague d'émeraude, ornant la main exquise dont les doigts semblaient soutenir le pesant édifice d'une chevelure d'or.

Petersen, dans l'ombre épaisse, approcha sa bouche de l'oreille du prince et lui murmura ces mots :

— Un soir, dans un petit village des environs de Paris, je me souviens du nom : Auteuil ! je me suis trouvé, ainsi que nous sommes, au pied d'une fenêtre fort engageante, à dix pas d'une femme qui s'absorbait dans quelque roman. Je franchis le balcon à la force du poignet... Comme je ne suis pas aveugle. Dieu merci ! Votre Altesse peut en conclure fjue la belle lectrice ne m'a pas arraché les yeux.

— Misérable tentateur ! gronda le futur roi de Bothnie.

— J'ai offensé mon maître? 11 ne me reste plus qu'à m'ôter de sa présence, gémit Petersen en prenant la fuite comme un coupable.

Olaf resta quelques minutes en embuscade, les yeux fixés sur la nuque blanche qui semblait s'offrir à lui...

L'anniversaire d'Hilda, célébré si joyeusement l'année précédente, passa inaperçu lorsque revint sa date, quelque deux mois après le retour du baron de Marstrand. Celui-ci, alors, n'en était plus à vouloir amuser sa fille qui venait d'exciter le courroux paternel, en refusant l'homme qu'on lui proposait pour mari. C'était, d'après les mœurs bothniennes, un exemple presque inconnu de désobéissance pour ne pas dire de rébellion. Le parti était avantageux; nul reproche ne pouvait s'adresser au candidat. De fait la jeune fille ne lui en faisait aucun. Elle n'avait pas même consenti à le voir

et se bornait à fondre en larmes quand son père essayait la colère et les menaces. Tel fut le commencement de la rupture des bons rapports entre le baron et sa fille, dont la santé, vers cette époque, se mit à décliner visiblement.

Marstrand lui-même, vers le milieu de l'automne, celui de 1851, resta deux jours sans sortir du Chalet, ce qui ne s'était jamais vu. Le bruit courut qu'il avait passé plusieurs heures sans connaissance, frappé d'une attaque. Mais nul ne fut admis à le voir, pas même le Roi, venu en personne au Chalet pour prendre des nouvelles de son vieux serviteur.

Le troisième jour, Marstrand se rendit au Palais, tellement vieilli qu'on le reconnaissait à peine. A travers la porte du cabinet oîi le monarque et le surintendant causaient seul à seul, on put entendre des éclats de voix formidables. Quelqu'un prétendit avoir distingué ces paroles :

— Non, Sire ; je ne suis pas de ces courtisans pour qui la faveur royale passe avant tout. Ce qui passe avant tout pour moi, avant le trône, avant l'amitié, avant la famille, avant la fortune, c'est l'honneur I

On savait que le baron était fort capable de tenir tête au Roi, et que le Roi lui permettait une grande liberté de langage. L'incident, sur l'heure, causa peu d'impression. Des nouvelles plus graves excitèrent bientôt l'intérêt de la Cour.

Ce fut d'abord l'envoi du favori, Klaus Petersen, dans un régiment cantonné sur la frontière de la Suède, à plusieurs jours de marche de Bothen. Tandis qu'on cherchait des motifs plus ou moins vraisemblables à cette disgrâce, on apprit que l'héritier du trône, alias, grand amiral de la flotte, allait partir pour une longue croisière sur le seul navire à vapeur qui eût jamais encore battu le pavillon de guerre bothnien. Ce départ s'accomplit assez vite, pendant que le baron de Marstrand, sa femme et sa fille, naviguaient eux-mêmes sur le yacht de la surintendance, d'après l'avis du médecin d'Hilda, celle-ci continuant à dépérir à vue d'œil.

L'air de la mer n'ayant produit aucun résultat favorable pour la santé de la jeune fille, on jugea qu'elle ne pourrait supporter l'hiver du Nord, dont l'approche se faisait sentir. Escortée

de sa mère qui excitait la pitié par son inquiétude, la malade se mit en route pour le Midi de la France, ou peut-être pour l'Italie : rien n'était décidé. Les voyageuses devaient choisir leur résidence, après en avoir essayé plusieurs, dans ces pays beaucoup plus inconnus en Bothnie, au milieu du dernier siècle, que l'Egypte ne l'est aujourd'hui chez nous. Leurs lettres, en attendant, devaient être envoyées à un banquier de Paris, qui serait toujours informé des mouvements de ces dames. Le baron les accompagna sur son yacht jusqu'au port le plus convenable pour trouver un bon bateau gagnant le Nord de l'Allemagne ; mais cette fois Niels Hegel stad ne fut pas du voyage. Quelques travaux urgents le retenaient à terre. Du moins il fut admis à baiser la main d'Hilda qui, par crainte de fatigue, n'eut pas la permission de dire adieu à ses amies.

Le pauvre Niels fut bien près de s'évanouir de douleur, en prenant congé pour longtemps, pour toujours peut-être, de celle qui était plus que jamais pour lui une créature au-dessus du niveau de l'humanité. Hilda, presque défaillante elle-même, fut néanmoins frappée de

cette émotion. Ses traits figés par la souffrance parurent un instant s'amollir.

— Niels ! murmura-t-elle, je suis fâchée de te quitter.

Elle lui tendait une pièce d'or. Niels la prit et la porta, comme une relique, à ses lèvres tremblantes.

Le vieux Marstrand, lui aussi, remarqua le trouble du jeune homme. Il devait se souvenir dans la suite de ce qu'il avait lu en ce regard franc et dévoué.

Quelques jours après, le baron était de retour au Chalet, pour y vivre silencieux, la porte fermée à tout le monde. Sa physionomie portait une expression de dureté farouche, menaçante, qui ne devait plus jamais s'en éloigner. Avec ses yeux injectés qui brillaient d'un feu sombre sous les. sourcils touffus, il ressemblait à un sanglier de Dalécarlie aux abois, faisant payer cher son trépas à la meute. Chacun avait peur de lui, même le Roi, disait-on. A tout propos, le surintendant élevait la voix, discutant avec son maître comme il eût fait avec un simple page de la Cour. Au milieu d'une de ces disputes, on l'avait entendu dire :

— Votre Majesté sait bien pourquoi je suis encore à Son service : il faut sauver les apparences.

Un autre jour, le Roi l'ayant consulté sur la pension qu'il convenait de servir au prince Paul, frère cadet du prince Olaf, sur le point d'atteindre sa dix-septième année :

— J'aurais pensé, dit Marstrand, que le Roi savait à quoi s'en tenir sur le résultat qu'un père obtient en gâtant ses fils.

De tous ses amis, le baron semblait n'en avoir conservé qu'un, le moins en vue de tous. Niels Hegelstad ne le quittait plus, Son Excellence ayant exigé qu'il passât la nuit au Chalet. Par une faveur spéciale, ce jeune homme venait de recevoir le brevet d'ingénieur. Sa reconnaissance pour le baron, déjà très grande, se changea dès lors en un dévouement aveugle. Toujours triste néanmoins, pâle, malheureux, le fds du serrurier ne troublait guère le silence qui régnait autour de son chef. Parfois il osait s'informer des nouvelles « des baronnes ». Marstrand, le plus souvent, ne répondait que })ar un mouvement d'épaules. Ou bien, il laissait tomber ces paroles prononcées comme à contre-cœur :

— Ces dames vont bien.

Leurs soirées solitaires se passaient dans un silence morne, interrompu tout à coup par des paroles étranges qui sortaient de la bouche du vieillard. Dans une occasion, après avoir longtemps considéré Niels, le baron l'interpella ainsi :

— T'es-tu jamais demandé où tu serais à cette heure, sans moi ?

— Devant l'enclume de mon père : je n'oublie rien, Excellence, répondit le jeune homme. Tout mon dévouement vous appartient.

— Si je te mettais à l'épreuve ? Si je réclamais de toi un de ces services que je ne pourrais attendre de mon meilleur ami?

— Je suis beaucoup moins et beaucoup plus que votre meilleur ami, Excellence.

— Bien ! Nous verrons.

En d'autres moments, on aurait pu croire que Marstrand cherchait à combler l'abîme qui les séparait, à élargir les idées du jeune homme, à raffiner ses manières, à le sortir de son humilité modeste. Ces discours allaient jusqu'à effrayer par leur audace l'auditeur tout surpris. Le vieillard parlait des crimes des

rois et des princes avec tant de sauvage énergie, qu'on aurait pensé entendre le pire ennemi du trône. Soudain, une voix intérieure semblait le ramener à ses sentiments de sujet loyal.

— Leur personne est sacrée, disait-il d'une voix grave. Dieu seul peut les juger et les frapper. Ne l'oublie jamais, quoi qu'il arrive 1

D'un tel désordre de langage, Niels inclinait parfois à conclure que le baron devenait fou. Dévoré d'inquiétude, ne sachant à qui confier ses craintes, il s'était constitué le gardien de Marstrand, qu'il perdait de vue le moins possible. Qu'on imagine ce que pouvait être la vie de ces deux hommes, presque aussi séparés du reste du monde, sauf aux heures de travail, qu'ils l'eussent été dans le pavillon d'un hospice réservé aux malheureux atteints de démence. Chez Marstrand, de plus en plus, l'existence de l'idée fixe apparaissait. Quant à la nature de l'idée elle-même, Niels l'ignorait, peut-être parce qu'il était trop respectueux et trop loyal pour chercher à découvrir les secrets cachés à sa connaissance. Toutefois, sans s'en apercevoir , il subissait l'influence de cette chose inconnue, mais terrible sans doute, à en

juger par l'étendue et l'épaisseur de l'ombre qu'elle projetait sur l'àme changée de Marstrand.

Lui aussi, d'ailleurs, avait son secret, toujours bien gardé, qui donnait un corps à ces formes encore indécises de fanatisme auxquelles son âme s'habituait peu à peu. Et Téloignement de la femme aimée, ou plutôt adorée dans le vrai sens du mot, rendait son culte fiévreux, compliqué, voisin de l'hallucination. Il ne songeait plus qu'à elle, sans pouvoir même, en prononçant tout haut son nom, desserrer l'étreinte de sa pensée douloureuse.

Marstrand, vers le milieu de l'hiver, traversa une crise aiguë d'agitation qui fit craindre à Niels l'approche d'une seconde attaque. En présence du Roi, ses mains se crispaient, comme sous l'influence d'une fureur prête à éclater. Le jeune homme s'en aperçut; il chercha des prétextes pour rester à portée du souverain, autant que possible, quand ces conversations avaient lieu ; cette sollicitude n'échappa point à celui qui en était l'objet. Un matin que l'ingénieur s'occupait d'un menu

travail dans les appartements privés, le Roi lui dit :

— Tu es un brave cœur. Mais chasse tes inquiétudes : mon vieux gentilhomme se ferait tuer pour moi. Seulement, il est très malheureux.

Niels, très malheureux lui-même, tenait pour certain qu'une cause commune, l'absence d'un être aimé, les faisait souffrir l'un et l'autre. Si le chagrin du baron avait d'autres motifs mystérieux, il ne pouvait les connaître. Dans le cercle intime du monarque, chacun aurait cru manquer à l'honneur en laissant fuir au dehors des secrets fâcheux pour la d3nastie. Mais surtout ce qu'on nomme « la Presse » n'existait pas en Bothnie. Moins encore pouvaiton y trouver ce porte-voix des scandales commis par les grands de la terre : la presse d'opposition.

Les choses en étaient là, au mois d'avril 4852, lorsque le vieux baron, suivant l'habitude, prépara sa tournée dans les domaines royaux. Niels Hegelstad, qui devait être de l'excursion, la voyait approcher avec plaisir comme une diversion utile pour son chef et

78 LA PRINCESSE KRIlANTE

pour lui-même. Il ne prévoyait pas que le surintendant reviendrait seul à Bothen.

Le jeune homme lisait seul dans la petite chambre qu'on lui avait donnée à peu de distance de celle qu'occupait le baron. Il était près de minuit. Tout à coup Marstrand parut sur le seuil, pâle et sinistre.

— A'^iens chez moi, commanda-t-il.

Le jeune homme obéit avec une certaine épouvante.

— Niels, commença le vieillard, je t'ai prévenu que j'aurais besoin de toi un jour. Es-tu prêt?

— Je suis prêt, Excellence. Que faut-il faire?

— Un voyage, un très long voyage, mon ami.

— Voyager me plairait fort, s'il ne s'agissait de quitter mon protecteur... et ma famille.

— Tu peux rendre à ton protecteur, autant que la chose est possible en ce monde, le repos et la tranquillité. Quant à ton père, il ne manquera de rien. Tu crois à ma parole ?

— Comme à la Bible. Mais dans quel pays dois-je me rendre?

— Tu le sauras. Fais tes préparatifs et tes

adieux. Donne mes ordres au capitaine du yacht. Nous appareillons dans deux jours.

Le lendemain, on avertit le jeune homme que le Roi réclamait ses services. La cho.^e n'ayant rien que de très ordinaire, il répondit sans la moindre émotion à l'appel auguste. Mais il ne s'agissait pas, cette fois, d'une de ces manies fréquentes chez le minutieux monarque.

— Le baron t'a parlé? demanda-t-il. Tu vas peut-être partir?

— Sire, je partirai certainement, si on me l'ordonne.

— Il est des choses qu'on n'ordonne pas. Écoute avec soin. Si tu acceptes la... mission proposée par ton chef, brise le cachet de cette enveloppe que je te confie à son insu, à son insu, entends-tu bien 1 Tu y trouveras les moyens d'aplanir certains obstacles. Si, au contraire, tu ne quittes pas la Bothnie, remets ce pli intact entre mes mains. Va maintenant, et que Dieu te guide I

Avec une étrange solennité, et pour la première fois, le bon monarque tendit la main à son humble sujet. Niels la baisa et sortit très

ému de cette courte audience, cachant sous sa veste le pli mystérieux.

Le lendemain, tandis qu'Hegelstad prenait congé de son père, le baron de Marstrand causait avec le Roi, dans le mystère le plus absolu. Au moment où le vieux gentilhomme quittait le cabinet du souverain, le jeune prince Paul qui se préparait à y entrer, put saisir sans le vouloir ces paroles de son père :

— Dieu vous jugera, cœur d'airain ! Moi, je vous désapprouve. Mais l'autorité du père de famille est la base de nos mœurs. Je souffre avec vous, à cause de vous. Réfléchissez encore !

Ce lambeau de conversation, surpris par l'adolescent, intrigua fort sa curiosité jusqu'au jour assez éloigné où il put tout comprendre. Parvenu à la maturité, il devait avoir son rôle dans l'un des derniers chapitres de cette histoire dont, sans le soupçonner, il écoutait alors le prologue. Jamais il n'oublia l'air dur, farouche, cruel, du baron de Marstrand, en ce jour si funeste pour la plupart de nos personnages par l'influence (]u"il eut sur tonte leur vie,

A la nuit tombante, le yacht quitta le port. Niels, selon son habitude, vint en aide au mécanicien pour les manœuvres de sortie. Puis il monta sur le pont, désirant l'air frais du large pour rafraîchir ses tempes fiévreuses. « 0 Bothen, ma patrie, quand me reverras-tu ?» pensa-t-il.

Mais déjà un autre nom, toujours sur ses lèvres sans jamais les franchir, vint accaparer son regret de même qu'il accaparait toute sa vie mentale. Voyant les derniers feux de la côte sombrer sous l'horizon, il leur parlait à demivoix dans son langage de poète :

— Gomme c'était facile de vous quitter, mon père et mes sœurs! Comme, sans une larme dans les yeux, je vois l'ombre t'engloutir, vieux rivage! Hélas! en quittant tout je crois ne quitter rien; tout m'a quitté quand elle est partie ! La reverrai-je ? Voilà ce que mon cœur est anxieux de savoir. C'est la question qui l'occupe, le laissant dans une sacrilège indifférence pour toute autre incertitude. J'irai loin, dit-on. Elle est loin!... Fol espoir, je ne yeux pas t'entendre! Et cependant tu gonfles ma poitrine, quand les sanglots devraient l'étouffer.

Mon père, mon pays, pardonnez-moi de vous quitter en un frisson d'attente qui me rend presque heureux. Si c'était près d'elle que son père songe à m'envoyer ! . . .

Mais, pour le moment, Niels faisait route vers l'étoile polaire, tournant le dos à l'autre étoile. Celle-ci devait briller alors dans la tiédeur inconnue d'une cote ensoleillée du Midi. Le jeune homme connaissait la route, suivie Tannée précédente. Poussé par ses aubes lourdes qui frappaient l'eau à peine visible, le yacht naviguait lentement, sur une mer tellement parsemée d'îles qu'un pilote ne pouvait s'y retrouver qu'après de longues années de pratique. La nuit fut calme; dans cet archipel serré, la houle se fait rarement sentir. Marstrand ne sortit de sa cabine que le lendemain, vers trois heures après-midi, quand on approcha de la petite ville de Gefle, où il devait quitter son yacht.

Dans la rade, un voilier de haut bord dominait tous ses voisins par la hauteur de ses mâts où le pavillon du départ flottait depuis la veille. Niels demanda quel était ce navire, dont les installations avaient quelque chose d'insolite.

— C'est le Gustave Vasa, dit un matelot du petit vapeur. Il est venu de Bothen pour charger ici un convoi d'émigrants à destination d'Amérique. L'embarquement est fini. Je voudrais bien savoir ce qu'ils attendent! La marée est justement bonne pour sortir du chenal.

On apercevait de longues files de passagers accoudés sur les bastingages , la plupart avec ce regard sans vision des malheureux que la vie n'intéresse plus. Une jeune femme donnait le sein à son enfant, âgé de quelques mois.

— Oh! s'écria Niels, l'infortunée petite créature condamnée presque en naissant à l'épreuve terrible d'un tel voyage !

Marstrand, qui montait sur le pont, apostropha le jeune homme d'une voix rude et moqueuse :

— Je ne te savais pas le cœur si tendre ! Niels allait répondre qu'il ne savait pas celui

du baron aussi dur. Mais il vit sur le visage du vieillard, une expression de sévérité qui lui fit peur. Sans prononcer une parole, chargé du poids lourd d'un bagage préparé pour une longue absence, il suivit son chef dont un matelot portait la légère valise. Sur le quai, ils

montèrent dans une voiture. Un char de paysans reçut les coffres d'Hegelstad.

— Nous allons à Ockelbo, dit le baron.

Ockelbo était un pavillon de chasse situé dans une forêt de la Couronne. Plusieurs fois déjà, Niels avait visité avec le surintendant ce lieu sauvage, dont l'aspect lui causait toujours une terreur instinctive. Cette fois encore il frissonna en pénétrant sous les grands pins, dont la masse sombre semblait se refermer, comme les flots de la mer Rouge derrière les Hébreux, à chaque détour du chemin. Le baron, dont il formait toute la suite, ne parlait pas. Lui ordinairement préoccupé de l'état des routes et des mille détails de l'exploitation forestière, semblait perdu dans une pensée fixe, évidemment grave ou douloureuse, qui creusait une grosse ride entre ses sourcils rapprochés.

Il faisait nuit, bien qu'il fût à peine six heures, quand les deux voitures s'arrêtèrent devant le perron de bois mal éclairé par une lampe fumeuse. Le vieux garde, Stuve, reçut son maître avec des saints qui valaient des génuflexions ; mais Marstrand parut ignorer sa présence. Au moment d'entrer dans le logis

principal, on put voir que le vieillard hésitait. Faisant un effort, il ouvrit la porte. Puis, se retournant, il dit à son compagnon :

— Va manger, si tu peux; et n'oublie pas de boire! Tu auras besoin de toute ton énergie. Nous avons devant nous une rude besogne cette nuit.

Encore que cette recommandation fût peu faite pour exciter l'appétit du convive, Niels mangea et but copieusement. Il avait toujours été maître de ses nerfs. Aussi bien il éprouvait plutôt une détente à la pensée qu'il touchait peut-être à la fin du mystère où, depuis plusieurs mois, il se sentait enveloppé de plus en plus.

Servi par la femme de Stuve, vieille Dalécarlienne au visage de sorcière, il n'essaya même pas de la faire parler. Pour ce couple, Marstrand était beaucoup plus qu'un homme: il était le maître à Ockelbo, de fait sinon de droit, car depuis vingt-cinq ans le beau veneur d'autrefois, monté sur le trône et tombé en puissance de femme, avait presque oublié son goût pour la chasse. Et, sans doute, il avait encore plus oublié la jolie Dalécarlienne ren-

contrée un jour dans la forêt où le prince avait perdu sa suite. Elle, sans savoir le nom du seigneur égaré, l'avait remis dans son chemin, après une halte sur le gazon frais où la belle fille gardait ses vaches, tout en rêvant au jeune forestier Nicolas Stuve, qui, la jugeant trop pauvre, se faisait tirer l'oreille pour aller devant le pasteur. Dotée par le Roi, à qui, du moins, elle ne put reprocher l'ingratitude, la petite avait épousé très vite son bon ami promu aux fonctions de gardien du pavillon de chasse. Et, maintenant, devenue vieille, ce n'était plus au Roi qu'elle apportait, comme jadis, les plats fumants de venaison et les brocs de bière blonde. Mais, sur une parole de celui qui représentait le maître, elle aurait sacrifié sa vie, celle de Stuve, celle de leur fille Hanna que Niels était surpris de ne pas voir tourner autour de lui, avec ses longues nattes et son corsage de drap rouge.

Dans la pièce silencieuse, mal éclairée, Niels achevait son repas solitaire. Il but un verre d'eau-de-vie. La tête lourde, sentant ses idées flotter dans sa cervelle lassée, il contemplait d'un regard vague les boiseries aux

teintes de cire vierge, et les têtes de sangliers, faisant briller dans l'ombre l'ivoire de leurs défenses énormes. Des bruits de voix parvenaient jusqu'à lui. Même il crut entendre un long gémissement de femme. Le bruit d'une porte fermée avec violence ébranla toute la maison. Peu après des pas firent craquer les solives du corridor; le baron pénétra dans la salle à manger.

Dans son viscige d'une pâleur mortelle, ses yeux luisaient comme des braises. Subitement réveillé de sa torpeur, Niels fut saisi d'épouvante et regretta de s'être mis dans les mains de cet homme au regard diabolique. Tout indiquait l'approche d'un drame. Dans son angoisse indéfinie, le jeune homme se demanda s'il n'allait pas en être la victime, et s'il sortirait vivant d'Ockelbo. Il savait que Stuve, sur un signe, l'eût fait disparaître.

Sa conscience, à vrai dire, n'était pas sans reproche. Dans son cœur était une image qu'il n'avait pas le droit de garder. Mais par quel

sortilège le baron de Marstrand avait-il pu pénétrer jusqu'à cette folie ? « Grand Dieu 1 songea Niels. Je porte au cou la pièce d'or qu'elle m'a donnée en partant pour l'Italie. Si son père me découvre, je suis perdu!... »

Le baron, pendant ce temps-là, s'était assis en face d'Hegelstad. Sans parler, il se versa une rasade d'eau-de-vie, lui l'homme sobre parmi tous.

— Oui ! dit-il, semblant répondre à l'étonnement qu'il lisait dans la pensée de son compagnon. 11 faut se donner des forces, à certaines heures de la vie! La vie!... Dire que j'y tenais, que tu y tiens sans doute !

Niels jugea prudent de garder pour lui son opinion sur le prix que l'on attache à l'existence quand on a vingt-trois ans, même quand on s'est interdit les joies d'un amour possible. Gomme s'il se fût parlé à lui-même, le baron dit, en redressant sa taille :

— La vie n'est rien ; mais il y a l'honneur... qui est tout! L'honneur!...

Il frappa du poing sur la table, et son visage fut tourmenté par une convulsion terrible. Puis, avec une effravante mobilité, il redevint

90 LA PRINCKSSK ERRANTE

calme. Ce fut avec la voix rauque et sans éclat d'un homme épuisé quïl dit à son auditeur :

— Niels, le moment est venu de tenir tes promesses. Tu m'as promis de m'obéir. Bien des choses doivent être accomplies avant que le soleil se lève. D'abord tu vas te marier. Le pasteur d'Ockelbo attend. La fiancée est prête. Parbleu, mon ami ! tu ne te plaindras pas que je t'aie trouvé une femme indigne de toi... tout au moins par la beauté.

Pour le coup, Hegelstad ne douta plus que le malheureux vieillard ne fût arrivé aux dernières limites de la démence. Il répondit avec la douceur qu'on met à parler à un malade :

— Votre Excellence ignore que j'aime une jeune fille...

Marstrand éclata d'un rire plus effrayant que mille menaces. •

— Tu crois que je l'ignore ? Pauvre foui... Mais il faut nous hâter. Tant de choses à faire cette nuit !...

En disant ces mots, le vieillard s'était levé. Pour son esprit tendu vers un but, l'idée de la résistance possible des autres n'existait pas. Comme Hegelstad pétrifié restait à sa place :

— Allons! viens! commanda-t-il en passant son bras sous celui du jeune homme.

Dans ce mouvement, il déploya une telle force queNiels n'aurait pu résister. L'audace lui manquait, au surplus, pour se révolter contre un grand seigneur, lui chétif, élevé dans le respect, dans la crainte, même aussi dans la superstition qui, au milieu du dernier siècle, ne régnait guère moins en Bothnie qu'elle ne régnait chez nous cent ans plus tôt. Mais il faut dire à la louange d'Hegelstad que la gratitude prenait le pas chez lui sur tous les autres sentiments. A cet homme, si étrange que fût sa conduite, Niels devait tout. « Si seulement je pouvais comprendre ! » pensait-il.

Bientôt il éprouva le plus grand étonnement de sa vie en pénétrant, poussé par le baron, dans une pièce qu'éclairaient plusieurs lampes et aussi la rouge lueur d'un feu ardent. Tout près de l'âtre, affaissée dans un fauteuil, semblant prête à mourir, Hilda se voilait la face de ses mains amaigries. Elle aurait voulu se boucher les oreilles pour ne pas entendre l'imprécation que, sans doute, Niels allait laisser échapper à sa vue.

Mais Niels ne comprenait pas encore. Il eût été incapable d'articuler une parole. Avec une expression d'égarement dans les yeux, il regardait Hilda, son cou d'ivoire sortant du col sombre de la robe, ses cheveux d'or avivés par la flamme rouge du foj'er. Il croyait avoir devant lui une de ces toiles du musée de Bothen, représentant quelque victime, dans son éclatante beauté, au milieu d'une scène de carnage. En face de sa fille, madame Marstrand, devenue toute blanche en quelques mois, se tenait assise, raide et majestueuse d'une horreur tragique, dont la grandeur donnait à son visage dévasté par les larmes une sorte de beauté qu'elle n'avait jamais connue.

— Êtes- vous prêts? demanda Marstrand, qui semblait compter les minutes.

Niels s'écria d'une voix tremblante :

— Suis-je la proie du démon et de ses enchantements?... Il n'est pas possible que Votre Excellence ait l'idée...

— Jeune homme, interrompit le baron, je n'ai jamais trompé personne. Tu vas savoir pour quelle raison je te donne ma fille.

Il ouvrit une porte. Dans un berceau orné de

dentelles et de rubans, seul objet luxueux qui frappât le regard dans cette maison froide et sévère, un tout jeune enfant souriait, endormi.

— Comprends-tu maintenant? demanda le vieillard, dont les yeux s'étaient détournés de ce spectacle. Cette petite créature doit avoir un père. Ma fille doit avoir un mari. Tu es le seul homme du royaume auquel je puisse demander un tel service, parce que, toi, tu emporteras au tombeau le secret de la femme que tu aimes. On croit la jeune baronne Hilda en Italie. Ne peut-elle pas y avoir rencontré quelque beau gentilhomme, l'avoir épousé? Dans quelques jours, on apprend leurs fiançailles. Puis on voit reparaître à Bothen, dans un mois ou deux, la mère, l'heureuse mère! Celle-ci raconte que sa fille est devenue comtesse napolitaine ou sicilienne. La Sicile est loin... Et l'honneur est sauf, mon bon Niels ; l'honneur est sauf, grâce à toi. Non ; je ne connais pas, dans tout le royaume, un second Hegelstad. Je t'avais bien dit que je comptais sur ton dévouement !

Le baron parlait d'une voix douce, presque caressante, une voix d'homme très vieux deman-

dant l'aumône. Sa violence avait disparu, à cette heure où l'orgueil de sa famille dépendait de ce qu'allait répondre le fils du serrurier.

Celui-ci, dont le visage était figé par une immense douleur, fit une seule question :

— Et si je refuse?

— Si tu refuses? répéta le baron en fermant les yeux... Ah! si tu refuses, me voilà obligé à d'autres moyens pour obtenir le même résultat, c'est-à-dire pour sauver l'honneur. Mais je le sauverai, par Dieu I Fallùt-il les envoyer en Laponie...

Il suffisait de regarder Marstrand, possédé de nouveau par une colère presque homicide, pour être assuré qu'il les enverrait en Laponie, au besoin, afin de garder le secret funeste. En peu de minutes, Niels venait de vivre toute une vie. Son respect, son affection, son estime pour ce Brutus révélé dans toute la splendeur de l'égoïsme humain, étaient tombés comme le fragile décor d'une comédie achevée. La recherche du moyen de salut pour la victime, devenue encore plus chère, l'absorbait tout entier, lui donnait le sang-froid du marin qui s'assied à la barre du canot lancé vers l'épave

LA PRINCESSE EKRAME 9o

OÙ se cramponnent des malheureux. Il dit, la tête haute :

— Reste une seule question. Il faut savoir ce que la baronne Hilda préfère... de la Laponie ou de moi.

Pour la première fois, le visage de la jeune femme • se laissa voir, si changé que Niels retint un cri de souffrance. Elle répondit :

— Je souffrirais mille morts plutôt que d'accepter un tel sacrifice en échange de ma vie. Mais il s'agit d'une autre vie, plus innocente que la mienne. Je remercierais à genoux celui qui voudrait bien se dévouer.

Niels l'empêcha de se mettre à ses pieds. Raidie au dossier de son fauteuil, la vieille baronne se tordait les mains. Niels demanda encore :

— Que nous offre-t-on, en échange du prix que va payer votre fdle, baron Marstrand ?

— L'oubli, articula péniblement le vieillard. Tu as vu, dans le port de Gefle, un bateau d'émigrants à la veille du départ. Sa meilleure cabine est réservée pour toi, ta femme et ta fille. Là-bas, tu peux faire fortune. Aussi bien, je ne vous laisse pas quitter l'Europe les mains

vides. Avant peu d'années, un homme de ton intelligence aura gagné cent mille dollars en Amérique. Allons ! Les heures s'enfuient. Avant le jour il faut être abord. Le pasteur vous attend.

— Quelle valeur peut avoir un tel mariage? 11 est impossible d'après nos lois.

— Rien n'est impossible quand la volonté royale se prononce, répondit Marstrand. J'ai tout préparé, ne crains rien.

Niels fit un mouvement. Ces mots qu'il venait d'entendre : « la volonté royale » , venaient de frapper sa mémoire. Il songea aux papiers m3stérieux qu'il avait reçus du Roi la veille de son départ, en vue d'une « mission » et d'un « voyage ». L'enveloppe qu'il avait gardée sous son vêtement fut mise au jour; sa main tremblante brisa les cachets de cire. Puis, le front- sillonné de grandes rides, il s'efforça de réunir ses idées pour comprendre les mots qu'il avait sous les yeux.

— Excellence, dit-il enfin, le Roi me fait noble et m'accorde une pension. Dans quelques mois, dans quelques années, si on l'exige, votre fille peut revenir en Bothnie. Elle conserve son rang. Lisez plutôt.

Mais le baron ne toucha point la feuille de parchemin couverte de sceaux et de signatures. De nouveau une terrible colère contractait son visage,

— Oh! s'écria-t-il; on a osé faire cela!... Et, comme l'honnête et naïf Hegelstad le

regardait sans comprendre :

— Tu n'es pas curieux! ajouta-t-il. Tu n'as même pas désiré savoir le nom de... de l'homme que tu remplaces... Ah ! ah! ils t'ont fait gentilhomme! Ils t'ont fait riche! Méprisable fou ! Commande tes livrées ; fait graver ton écusson. Seulement, pour mettre l'hommage de ta gratitude aux pieds de celui à qui tu dois tout... même ta fille, tu devras patienter. Son Altesse Royale le prince Olaf navigue autour du monde!

Hegelstad ne fit pas un geste. Sa bouche et ses yeux s'ouvrirent lentement. Tout ce mystère inexplicable, qui lui fatiguait l'intelligence depuis plusieurs mois, devenait la chose la plus claire du monde. Effrayée de ce silence, Hilda releva la tête, cherchant des yeux le visage de celui qu'elle avait coutume d'appeler: « Mon bon Niels ». Allait-elle entendre,

même de cette bouche, l'opprobre et la malédiction?... Mais, pour une courte minute, Niels oubliait Hilda. Il songeait à lui-même et à son propre honneur, ce pauvre artisan qui n'entendait parler que de l'honneur des autres. Une dernière fois il relut la charte royale et une tristesse immense parut lui enlever son courage.

— Mon Dieu 1 gémit-il , que pourrai-je donc respecter, d'ici à la fin de ma vie?

Pres(}ue aussitôt il releva le front, défia Marstrand du regard, et prononça d\me voix vibrante ces fières paroles :

— Je me respecterai moi-même, quoi qu'il arrive !

Il s'approcha de la cheminée ; le parchemin se tordit dans la flamme et disparut bientôt, comme une vision repoussée de grandeur et de honte.

— Maintenant, ajouta-t-il, je suis prêt. Le pasteur peut venir. Et nous partirons les mains vides. L'argent du Roi, le vôtre, je refuse touti

Avec le ministre luthérien, deux témoins parurent. L'un était Stuve, le garde - chasse ; l'autre était un serviteur aussi âgé que lui et non moins sur.

— Faisons vite, commanda le baron. D'avance tout a été mis en règle.

— Ainsi que pour une exécution capitale, soupira la vieille baronne dont on n'avait pas encore entendu la voix. Monsieur de Marstrand, une dernière fois, ne voulez- vous pas avoir pitié? Vous êtes un homme, et certains supplices, pour nous plus cruels que la mort, ne peuvent être compris par un homme. Le châtiment réservé à votre fille n'est pas seulement la déportation; c'est le viol. Gomment pourraitelle consentir à se donner à l'époux dont on lui impose la présence?

Le baron allait faire éclater sa colère ; Niels l'arrêta d'un geste :

— Baronne Hilda , fit-il , aucun pouvoir humain, aucun trésor ne me décideraient à accepter ce qui se prépare. Je vais quitter, à la façon d'un fugitif, mon père et mon paj'S ; je vais passer ma vie auprès de vous qui ne m'aimez pas, qui ne pouvez pas m'aimer ; je vais être marié, et je n'aurai pas de femme ; je vais être père, et je n'aurai pas d'enfant. Toutes ces tortures, je les accepte pour une seule raison : parce que je vous aime. Je vous

aime depuis quand ? Je ne sais pas. Mon malheur a été de vous voir trop souvent. Après vous avoir vue, adorée comme un être supérieur, dont tout me séparait et me sépare, comment aurais-je pu regarder une autre femme? Qu'étaient auprès de vous les belles dames qui venaient chez le Roi?... Mes paroles vous font souffrir? Soyez sans crainte : vous ne les entendrez plus quand nous serons seuls. J'ai voulu vous les dire en présence de votre mère, qui vous aime aussi, mais moins que je vous aime. Je sais que votre vie ne peut plus être heureuse ; du moins vous souffrirez, avec moi, aussi peu que vous pouvez souffrir. Je serai votre père, votre mère, votre gardien, votre consolateur, tout... excepté une seule chose. Devant Dieu, j'en fais le serment. Donc, sans trembler, mettez votre main dans la mienne, si vous croyez ne pouvoir mieux faire. Et, s'il faut vous dire la vérité, je cherche en vain, pour vous le donner, un autre conseil. — Hélas ! dit la fdle de Marstrand, que deviendrais-je sans vous? Cependant, je veux vous le répéter encore : ce n'est pas pour moi que j'accepte le dévouement de votre cœur...

Moi, j'espère bientôt mourir. Mais je ne suis pas seule...

— Vous aurez tout le temps de causer dans votre cabine, interrompit Marstrand. Nous avons déjà trop parlé. Voici l'heure des actes.

La cérémonie commença, lugubre et sommaire ainsi qu'un mariage m extremis. Les traits d'Hilda laissaient voir cette résignation accablée de la créature humaine qui vient de laisser derrière elle tout espoir. Elle n'eût pas regardé le bourreau armé de sa hache autrement qu'elle ne regardait ce petit homme aux yeux rouges et clignotants, qui tournait d'une main nerveuse les feuillets de sa Bible. Niels tenait les yeux fixés sur la principale victime de ce drame où il venait d'entrer inopinément. Il s'attendait à la voir défaillir. Lui-même avait la respiration haletante du criminel torturé sur le chevalet, mais résolu à se taire. Ils prononcèrent le serment conjugal d'une voix qui n'était pas leur voix.

— Allez-vous-en tous, maintenant ! cria le baron au pasteur et aux témoins, qui ne se firent pas répéter l'ordre.

Hilda regardait son mari avec une sorte de

stupeur, cherchant une parole à dire à cet homme qui venait de s'immoler pour elle. Celui-ci sembla tout à coup dominer la scène. Comme s'il eût été en sa propre maison, il entra sans hésiter dans la pièce voisine, tira du berceau, avec des précautions infinies, la petite fille qui ne s'éveilla pas, et la mit dans les bras de sa mère.

— Courage! dit-il. Un trésor vous reste. Embrassez la chair de votre chair ; oubliez ceux qui sont durs et implacables.

— Par grâce, ne me condamnez pas, moi, soupira la baronne de Marstrand. J'ai fait, j'ai dit tout ce que peut faire et dire une pauvre femme réduite à se soumettre. Si je ne pleure pas en ce moment, c'est que, dans mes yeux, il ne reste plus de larmes. Je vous admire et je vous bénis comme je n'ai jamais admiré, béni, aucun être humain, sauf ma fille!

' Elle étendit ses bras, et ce fut des lèvres tremblantes et ridées de cette vieille femme que le nouvel époux reçut le seul baiser qui devait réjouir ses noces. Mais, pour la première fois, depuis le commencement de cette affreuse nuit, Hegelstad vit briller un peu de bonheur dans

les yeux de sa femme, qui tenait l'enfant sur ses genoux. Se baissant à son oreille, il demanda :

— Quel est son nom?

Et, comme les joues pâles se couvraient d'une teinte vive, le brave cœur se hâta de rectifier :

— C'est son prénom que je vous demande.

— Marie, fit à peine entendre la mère.

— Marie Hegelstad, par conséquent. Ou plutôt Marie Niels. Car nous serons monsieur et madame Niels, désormais. Quelqu'un de nos compagnons de voyage pourrait connaître le nom d'Hegelstad.

Le baron, qui s'était niis à écrire, quitta la table.

— Voici, dit-il, votre acte de mariage bien en forme. Il est minuit. Dans trois heures un équipage vous attendra.

— Monsieur, répondit le jeune homme, deux heures suffiront. Je voudrais déjà être parti.

— Depuis quand m'appelle-t-on : monsieur ? corrigea le baron avec hauteur.

— En Amérique, où je vais, on ne connaît pas les titres.

— Vas-tu donc me haïr? demanda le vieillard avec une nuance d'émotion fugitive.

— Non ! Pour quelqu'un que vous savez, je n'ai pas trop de toute ma haine ; pas trop, pour cette ^^clime, de toute ma tendresse. Oublionsnous mutuellement. Je vous ai dû beaucoup; mais ne pensez- vous pas que nous sommes quittes ?

A ce moment, Hanna Stuve pénétra dans la pièce, avec l'air gauche d'une servante mal dégrossie qui vient prendre un ordre.

— Mon père m'a dit que la jeune baronne va partir, commença-t-elle. ^'aturellement, je dois l'accompagner. D'ailleurs, mon père le commande. Il dit cependant qu'il est nécessaire d'avoir la permission de nos maîtres... Alors, je prie Son Excellence de consentir.

Elle s'arrêta, essoufflée, rouge de l'effort accompli, comme si elle eût sollicité quelque faveur dépassant la mesure. Déjà le baron levait le bras pour refuser.

— Ayez pitié de moi ! implora madame de Marstrand. Je vous en conjure au nom du Christ ! Accordez -moi cela ! Vous m'avez tout vefusé. Vous a^ ez puni mon cœur, mon corps lui-

LA PRINCESSE ERRANTE lOS

même, parce que, dites-vous, j'ai été négligente. Mais accordez-moi cette grâce. Jusqu'à mon lit de mort, je ne vous demanderai plus rien. N'empêchez pas cette fidèle créature d'accompagner celle que mes yeux ne reverront plus. C'est un peu de moi qui partirait avec mon enfant.

— Bien ! Va te préparer, dit Marstrand à la jeune fille. Tu reviendras quand ils seront installés en Amérique.

Hanna sortit sans laisser à aucune des personnes présentes le temps d'ajouter un mot. Toutefois, dans un regard qu'elle put jeter à la baronne, celle-ci devina toute l'étendue du sacrifice de ce grand cœur. « Elle vient de me faire comprendre qu'elle restera longtemps avec eux, se dit l'infortunée mère. Dieu soit béni! »

Longtemps avant le jour, un fourgon lourdement chargé de caisses de toute sorte quitta le pavillon de chasse, conduit par ce même serviteur qui avait servi de témoin, quelques heures plus tôt, pour le mariage d'Hilda. Celle-ci, brisée par des adieux qu'elle savait éternels, semblait presque avoir perdu connaissance. Elle dut être portée par son mari en haut de l'échelle du navire où tout dormait

encore. Leste et vigoureuse, Hanna les suivait, tenant dans ses bras la petite Marie. Une vaste cabine, depuis longtemps réservée par ordre spécial, fut ouverte aux jeunes époux sur la présentation d'un billet de Son Excellence. Un réduit à peine éclairé fut mis en état pour la fille de Stuve. Mais Niels prit possession de ce logement grossier.

Après avoir déposé sa femme sur une des deux couchettes, en se gardant bien de l'éveiller de sa torpeur, il s'était retiré, laissant les deux passagères et l'enfant à elles-mêmes. Il gagna l'avant désert, s'appuya contre le bastingage et tenta un effort pour penser, fonction dont il semblait avoir perdu la pratique depuis son arrivée au pavillon de chasse d'Ockelbo.

Dans tout autre circonstance, le fait que l'aurore de ce jour le trouvait marié, alors qu'il n'y songeait pas au précédent coucher du soleil, eût été le trait dominant de la situation. Mais la crise qui changeait sa vie était si formidable que son mariage n'y tenait qu'une place insignifiante. Il savait bien que la cérémonie nuptiale n'était qu'un vain mot pour ses droits d'époux, dont, au surplus, il avait

LA PRINCESSE ERIIANTE 107

juré de ne pas se prévaloir, Hilda, meurtrie et perdue par l'amour d'un prince rojal, ne pouvait être à lui. Si elle se fût offerte, il l'eût méprisée, et c'est à peine s'il osait la plaindre, comme si cette pitié, même sans blâme, eût été un manque de respect.

Des deux grands cultes de sa jeunesse, le plus ancien était brisé : le culte du trône et de ceux qui l'entourent. Mais le culte de la beauté, de la grâce, de la poésie, n'en était que mieux établi dans son âme. De même qu'il eût donné sa vie, jadis, pour répondre à l'appel du Roi, de même il venait de la donner pour le salut de la femme bien-aimée, radieuse encore sur son piédestal, malgré tout.

Déjà une première lueur d'aube laissait apercevoir, tout près de lui, de grandes formes indécises, où mouraient les feux des fanaux, pareils à des étoiles jaunâtres. Soudain il reconnut le petit vapeur qui l'avait amené la veille, et son cœur se serra. Bientôt sans doute le bateau si connu, où il venait de faire sa dernière traversée, reverrait les quais deBothen sur lesquels se cachait modestement la boutique du vieil Hegelstad. « Moi, pensa-t-il,

108 I, A l'RiNCESSK Er.RANTE

je ne reverrai plus rien de toul cela, jamais !... Adieu, mon père, qui croirez jusqu'au tombeau que j'étais un fils sans affection !.,. Adieu, mon pays!... »

Le jeune Bothnien, pendant une minute, sentit son cœur se fondre dans sa poitrine. .Mais bientôt il se souvint du trésor qu'il emportait. « Je la verrai à chaque heure, se dit-il; je lui parlerai ; je toucherai sa main ; je mettrai parfois un sourire sur ses lèvres. Je serai son soutien, son espoir, son seul ami!... »

En ce moment, la cloche du bord sonna la lin du petit quart. Il était six heures. Le sifflet du maître d'équipage fit monter les hommes de la bordée : le capitaine parut et commanda le branle-bas d'appareillage. Au silence de la nuit succéda le bruit et l'agitation. Sur le gaillard, le cabestan s'équipait. Dans les espaces de la mâture, on entendait le froissement des voiles déjà larguées. De nombreux émigrants se montraient le pont, voulant saluer au départ les lieux connus et aimés, que la plupart d'entre eux ne devaient pas revoir.

Niels voulut s'étourdir par l'action. Il prit place H l'une des barres du cabestan où vingt

hommes attendaient le signal, causant à basse voix.

— Tu as donc servi sur mer? lui dit un des matelots.

— J'ai fait tous les métiers, répliqua Niels avec insouciance.

— Tous les métiers, hors le bon ! C'est pourquoi tu vas chercher fortune en Amérique. Tu es seul ?

— Non : une femme, une sœur, une petite fille. Niels venait de songer qu'un ménage d'émi-

grants accompagné d'une servante aurait paru suspect. De là cette parenté improvisée avec Hanna Stuve, qui devint Hanna Niels. Ainsi, dans cette famille étrange, la naissance la plus haute et la plus basse extraction se confondaient dans un faisceau obscur, pour lutter contre la vie. Certes, les débuts de la bataille n'étaient pas joyeux 1

Vers midi, le Gustave Vasa perdait de vue les hauteurs de Gefle, piquant droit à l'est, soit pour chercher le vent par le large du golfe de Bothnie, soit pour se dégager de la ceinture des îles qui aurait rendu périlleuse, durant la nuit, une route plus rapprochée de la côte.

iiO LA PRINCESSE ERRANTE

Niels avait employé ces quelques heures à se faire des amis un peu partout. Le forgeron du bord, l'ayant reconnu pour un confrère en cinq minutes de conversation, s'était })['omis d'utiliser ses sei-vices. A l'économe du navire, il avait trouvé moyen de faire admirer sa belle écriture et la rapidité de ses additions. 11 avait surtout ébloui le cuisinier en illustrant de son crayon un menu pour la table du capitaine. Il en résulta qu'il put aller frapper à la porte d'Hilda, lui portant un dîner simple, mais savoureux, qu'elle fut admise à manger dans sa chambre, en compagnie d'Hanna. Ainsi lui fut épargnée pendant tout le voyage l'épreuve d'une promiscuité pénible.

Bien que cette première entrevue conjugale le rendit tout tremblant, il parvint à dominer son émotion. Il embrassa délicatement la petite Marie, après quoi le repas frugal eut lieu. Alors Hilda, malgré sa répugnance, consentit à prendre l'air sur le pont, portant sa fdle dans ses bras, tandis qu'Hanna mettait chaque chose en ordre dans l'étroit logis. Tout le monde admirait la jeune femme qui, de fait, ressemblait fort i)eu à une émigrante, encore

qu'elle eût pris des vêtements conformes à sa nouvelle position.

— Vous n'avez cependant pas l'air pauvre? lui disaient les autres femmes.

— J'étais riche, avouait-elle doucement. Mais j'ai tout perdu.

Un peu avant le jour, le lendemain, Niels, déjà monté sur le pont, reconnut à une longue distance les éclats du grand phare de Bothen. Pour lui, c'était la dernière manifestation de la patrie, dont le Gustave Vasa, désormais, allait s'éloigner de plus en plus. Qu'importait l'éloignement ! A son cœur ulcéré, le nom de Bothen rappelait avant tout le souvenir d'un crime, sans lequel trois des passagers de ce navire n'auraient pas dit adieu à leur pays natal. Et, par une souveraine injustice, l'auteur de ce crime n'allait pas môme être effleuré par le châtiment, tout au plus par un fugitif remords. Déjà, sans doute, sur son chemin semé de fleurs, il avait rejeté d'autres victimes. L'émigrant serra les poings avec rage.

« Oh! pensa-t-il, si seulement je pouvais lui dire les paroles qu'il mérite d'entendre, et que la flatterie épargnera toujours à ses

oreilles ! Si seulement je pouvais lui jeter à la face ma malédiction ! »

Pour la première fois, parce qu'il venait de vivre avec sa pensée durant de longues heures, l'amertume, en lui, se mêlait à l'amour. Ainsi, à l'embouchure d'un grand fleuve, le sel des vagues donne au courant venu des hautes montagnes une acre et insupportable saveur. Il continuait à regarder, sans pouvoir en détacher ses veux, le point lumineux du phare, tantôt caché et tantôt visible , ainsi qu'un espoir humain combattu par le malheur.

Peu à peu, dans sa grande âme, les nobles sentiments reprirent tout leur pouvoir.

— Adieu! murmura-t-il. Adieu, terre de mon enfance ! Je ne puis te voir et cela vaut mieux, car je vais tâcher de t'oublier. Tu ne me rappelles que des tristesses et des crimes... Désormais, comme le gardien qui veille là-haut sur cette lampe, je dois protéger ta chère flamme, tourmentée et vacillante, douce et malheureuse Hilda, phare de ma vie ! Ne crains rien. Compte sur moi. Je serai fort contre les autres jusqu'au bout. Et contre moi-même aussi je serai fort, ô mon amour !

Niels fut tiré de ses réflexions par un coup frappé sur son épaule par la puissante main du capitaine Fervik.

— Eh bien I jeune homme, vous ne dormez pas, vous qui pourriez dormir? Que voyez-vous donc de si intéressant dans cette nuit noire?

— Le feu de Bothen,

— Et qui vous a dit que c'est le feu de Bothen ?

— Je le connais : trois éclats, puis une éclipse de vingt secondes ; portée vingt milles. Nous sommes à la limite de la portée, puisque les ravons lumineux rasent l'eau.

— Vous êtes bien savant ?

— J'ai un peu étudié, et navigué quelquefois; jamais sur des navires à voiles, cependant.

— Vous débutez par un long voyage. Venez avec moi dans l'habitacle où je vais prendre le quart. Nous causerons.

L'officier de veille fit son rapport sommaire : rien de nouveau ; route Sud-Sud-Ouest; amures tribord ; beau temps ; le feu de Bothen par le travers. Bon quart !

Le capitaine vérifia la direction, releva le phare en vue, examina le baromètre; puis il alluma sa pipe, tandis que le passager « bien savant » consultait la carte et mesurait des distances avec un compas, à la lueur de la lampe qui oscillait doucement dans sa suspension.

— Où sommes-nous? demanda Fervik en souriant.

— Ici, capitaine. Depuis le départ nous avons fait cent trente-deux milles. Cela suppose un mois pour gagner l'embouchure du Delaware, si nous gardons cette marche.

— Nous ne la garderons pas. Longue traversée pour votre femme, qui semble délicate! Quel âge a votre enfant?

LA PRINCESSE ERRANTE llo

Niels rougit jusqu'aux cheveux à cette question. Il ne savait pas Tàge exact de la petite ^farie.

— Trois mois, répondit-il au hasard.

— Vous vous êtes bien pressé de partir? — ' On ne fait pas ce qu'on veut.

— Ou bien, quand on a fait ce qu'on a voulu, il faut en supporter les conséquences, hé?... Mais, par Jubinal, je ne vous plains pas. La petite madame vaut qu'on émigré pour elle, car je devine un coup de tête. Seulement, si j'étais à votre place, mon ami, je ne m'exposerais pas à un rhume sur le pont, tandis que je peux occuper une place plus chaude.

— Il fait chaud ici, capitaine. Je serais bien heureux si je pouvais y venir souvent. Je ferais vos calculs d'azimuth et de déclinaison, choses qui vous ennuient fort, sans doute.

— Venez tant qu'il vous plaira. J'autorise même votre femme à s'installer avec son enfant sur le gaillard d'arrière, quand il fera beau. Elle y sera mieux que dans la foule des émigrantes, étant, à la voir, de celles qui prennent les puces des autres, plus qu'elles n'en donnent.

L'heureuse nouvelle de cet adoucissement à la vie du bord, communiquée par Niels quelques heures plus tard, lui valut le bonheur immense de voir un pâle sourire sur les lèvres de sa femme. Une nuit de repos lui avait rendu des forces ; mais surtout, en voyant son mari devant elle, tout troublé d'amour mais plus fort que son émotion, elle reprenait courage et sentait que le bras vigoureux d'un homme dévoué jusqu'au sacrifice de sa vie même, la soutiendrait dans toutes ses épreuves.

Hanna, cette autre amie fidèle, s'était retirée, laissant les époux en tête à tête pour la première fois.

— Niels, dit la jeune femme, quand nous serons arrivés là-bas, je n'aurai plus besoin de vous. Je donnerai des leçons aux filles des millionnaires de Philadelphie. Tous, mon arni, vous reviendrez à Bothen, où votre père vous attend. Chez nous le divorce existe, et...

La phrase resta inachevée, bien que Niels eût trop de respect pour l'interrompre.

— Si vous n'êtes pas contente de moi, dit-il doucement, si vous me renvoyez comme on chasse un mauvais serviteur, j'obéirai. Com-

mençons toujours par gagner Philadelphie. Venez, chère femme; notre enfant a besoin d'air. Vous verrez comme il fait bon au pied de la dunette. Le capitaine vous a seulement aperçue et déjà vous l'avez conquis.

Le pauvre Niels, de toute évidence, ne tenait pas à prolonger les entretiens sans témoins. Tant que le soleil échauffa le pont, Hilda s'y tint assise, tantôt occupée à quelque travail de couture, tantôt allaitant son enfant. Plus d'une jeune mère faisait de même à quelques pas d'elle, non sans jeter des yeux d'envie sur cette privilégiée à qui le pilote, le second, le capitaine lui-même daignaient adresser la parole, et qui était si jolie avec ses cheveux d'or et ses mains blanches de demoiselle riche.

Après le coucher du soleil, la « famille Niels », réunie dans la cabine des deux femmes, prit en commun son repas, un peu moins frugal que celui des émigrants ordinaires, grâce à la popularité croissante qui entourait son chef. Celui-ci, au signal du couvre-feu roulé à huit heures, se leva et dit un bonsoir bref à sa femme qui lui tendit la main. Puis il embrassa la petite Marie; mais le moment n'était pas

encore venu où, sans aucun effort, il pourrait donner cette caresse. Un peu pâle, sans plus parler, il gagna le pont désert, où il avait la permission de circuler. Enfin, il se retira dans sa chambre, pour y passer la deuxième nuit de son existence conjugale, se demandant combien de nuits du même genre lui étaient réservées jusqu'au moment où, sa tache finie. Dieu lui accorderait la nuit sans rêve et sans révoltes, qui ne connaît pas l'effroi du lendemain.

Leur vie à tous fut la même pendant les jours qui suivirent, sauf que Niels, déjà soucieux des nécessités prochaines, se mit à étudier l'anglais avec une ardeur assidue. Son professeur était Hilda, comme on le devine. Ces heures de leçons furent pour lui, assurément, les plus belles du voyage. Combien de fois il oublia d'écouter une règle de grammaire, pour n'entendre que la voix encore lasse et affaiblie, auprès de laquelle les concerts des anges étaient une médiocre musique!

— Niels, vous manquez d'attention. Je serai obligée de vous punir î lui disait sa femme en souriant.

Jamais elle ne lui demanda :

— Niels, à quoi pensez-vous ?

Hélas I elle ne le savait que trop 1 « Mon Dieu ! faites qu'il ne m'aime plus 1 » était la prière qui revenait chaque soir sur ses lèvres, suivie d'une autre : « Mon Dieu 1 accordez- moi d'oublier celui dont je ne dois pas me souvenir ! » Ces invocations, l'une autant que l'autre, devaient rester inexaucées.

Pendant une semaine, ils eurent constamment pour se distraire la vue des côtes, l'attente des caps dont Niels savait toujours les noms, car il suivait soigneusement la route sur les caries du pilote, devenu son ami. Ces noms aux consonances familières les empêchaient encore de sentir la réalité cruelle de l'expatriation. Cependant, à la fin de la première semaine, ils furent pour la première fois environnés de l'horizon sans tache des flots grisâtres. Le Gustave Vasa entrait dans la mer du Nord, qu'il coupa vers le Sud-Est par une longue bordée de trois jours. Au matin du quatrième, la pointe de Norfolk fut reconnue. Sur la fin de l'après-midi, on signala Dunkerque, puis Calais. Déjà la France, terre lointaine pour ces

exilés ! La France les consola, en leur donnant les brises parfumées d'un printemps qu'ils n'avaient jamais connu. Cette nuit-là on devait entrer dans la Manche ; les paquebots couraient en tous sens comme, aux carrefours d'une ville, les passants affairés.

— Niels, avait dit le vigilant Fervik, ces satanés vapeurs filent trop de nœuds, et ils ont les côtes trop dures ; je ne me coucherai pas cette nuit.

— Moi non plus, capitaine. Vous avez votre navire; moi, j'ai ma femme et mon enfant.

Hilda sut le lendemain, de la bouche de Fervik, que sa porte avait été gardée « ni plus ni moins que celle d'une princesse ».

Le brave marin ne comprit jamais pourquoi ces mots avaient fait monter le sang jusqu'aux cheveux de la jeune femme. Il ajouta, goguenard :

— Je sais bien que nous étions dans le meilleur endroit qu'il y ait au monde pour les abordages. Tout de même, à la place du factionnaire, j'aurais monté la garde en dedans.

La traversée véritable allait commencer ; on entrait dans l'Océan Atlantique ; mais, avant de

dire adieu à l'Europe, une courte relâche était nécessaire pour se ravitailler d'eau et de vivr.es frais. Il se trouva que Cherbourg était le port le mieux placé sur la route pour cette opération. Le Gustave Vasa vint y toucher, mais resta en rade, soit pour simplifier les manœuvres, soit pour ne pas exposer aux tentations d'une ville des passagers dont quelques-uns commençaient à trouver la vie du bord plus que sévère.

Une embarcation devait aller à quai pour les achats. Le capitaine offrit à Niels d'y prendre place avec lui. Le jeune homme accepta, d'autant plus volontiers qu'il désirait procurer à sa femme quelques objets destinés à augmenter son bien-être. Avant le soir, il fallait que tout le monde fût rentré à bord, l'eau et les provisions embarquées, la navigation reprise. Chaque jour de voyage, pour un navire, est une dépense qu'il ne faut pas multiplier inutilement.

Tandis qu'on passait devant le port de guerre, le médecin du bord, qui accompagnait l'expédition pour obtenir la libre pratique, poussa un cri de surprise :

— Tiens I Une frégate bothnienne ! Et avec un guidon d'amiral !

— Parbleu I dit Fervik, c'est la Finnoise! Voilà une rencontre 1 Mais n'appelez pas ça une frégate. Ça marche à la vapeur, comme si le vent du Bon Dieu n'était plus assez bon pour ces messieurs de la marine de guerre ! Le prince Olaf est parti sur ce joujou l'automne dernier. Le voilà qui retourne à Bothen après ses six mois de croisière. C'est autant qu'il en faut pour devenir amiral, quand on a la chance de pouvoir dire : mon papa, le Roi 1

— Des amiraux de cette valeur sont juste assez savants pour commander... les salves, grommela le médecin en levant les épaules.

Le capitaine, qui n'entendait pas raillerie sur le respect dû à la couronne, riposta vertement :

— Prenez garde, jeune homme 1 Vous n'êtes pas ici dans une de vos écoles d'Allemagne où l'on parle à tort et à travers. Qu'importe après tout, si notre héritier porte un uniforme bleu ou rouge? L'essentiel, c'est qu'on peut le donner pour un bon et brave Bolhnien.

— Non ! protesta. Niels d'une voix vibrante.

Il peut être brave, mais il n"est pas bon, et ne mérite pas l'estime.

A cette époque où l'on n'avait pas encore l'habitude de voir les souverains vilipendés, du moins en Bothnie, l'audace de ces paroles stupéfia tellement Fervik qu'il faillit lâcher les tire-veilles du gouvernail.

— Vous ne lui diriez pas cela en face, mon garçon, affirma-t-il. Le prince, qui a près de six pieds, vous assommerait d'un coup de poing.

JN'iels, dont les mains tremblaient, répéta:

— Je lui dirais cela en face.

Puis il se tut; mais ses lèvres s'agitaient, comme celles d'un fou- qui cause avec luimême. L'embarcation approchait du quai ; toute l'attention de Fervik était nécessaire pour éviter les collisions. Dès qu'on fut à portée de l'escalier, iXiels s'élança.

— Pas si vite, jeune homme ! fit un douanier en lui barrant le passage. Il faut d'abord que la Santé vous dise deux mots.

Le factionnaire montrait le pavillon jaune qui flottait en poupe de la baleinière. Mels comprit et resta debout sur. la marche humide,

tandis que le capitaine et le médecin exhibaient leur patente. Il répétait à demi-voix :

— En face ! Je veux le lui dire en face ! Lui bon ! Lui honnête ! 0 moquerie 1

De la porte du bureau on venait de faire un signe. Le douanier dit :

— Vous avez l'entrée.

Niels, quand ses compagnons le cherchèrent des yeux, avait déjà disparu. Il suivait presque en courant le bord de l'eau dans la direction du port de guerre.

Ajant reconnu la position de la Finnoise, il prit un canot et désigna la frégate au rameur. Un factionnaire gardait la coupée.

— Je voudrais, dit le visiteur en langue bothnienne, parler à Son Altesse Royale.

A ce moment, il était, en apparence, maître de lui.

Tout d'abord la présence d'un compatriote mit une lueur de joie étonnée dans les yeux du marin de garde, qui fit cette question :

— Vous êtes du Gustave Vasa, signalé au sémaphore?

— Oui, répondit le jeune homme sans engager l'entretien.

Puis il revint à sa demande :

— Je voudrais parler au prince.

— Mais, mon ami, Son Altesse Royale ne reçoit pas le premier venu, dit un aspirant qui s'était approché.

— Elle me recevra. Je m'appelle Niels Hegelstad. Le prince m'a vu cent fois. Niels Hegelstad ; qu'on lui dise mon nom !

Le visiteur était mis proprement. Son agitation pouvait venir de la joie qu'il éprouvait à revoir des compatriotes. Son message fut transmis.

— Hegesltad ! s'écria le prince. Oui, parbleu ! je consens à le voir. Qu'on l'amène I

Peu après le mari d'Hilda et le père de la petite Marie se trouvaient en présence.

Olaf, encore en costume de chambre, était à demi étendu sur un canapé qui occupait le fond de la pièce. A sa gauche, une porte vitrée donnait sur le balcon d'arrière de la frégate. Par là on découvrait le port, la rade, et le Gustave Vasa se balançant à la houle, ses voiles à peine carguées, signe d'un séjour peu prolongé. Dans le salon du jeune amiral, des gravures, des étoffes, des armes curieuses, des

126 LA PIIINCESSE ERRAME

souvenirs de toute sorte cachaient les murs, et donnaient à Taspect général le caractère un peu efféminé d'une garçonnière élégante. Des parfums de cigarette orientale se devinaient dans l'atmosphère; un piano montrait ses touches; sur les pages de quelques journaux illustrés, de jolies actrices parisiennes, des cantatrices fameuses, des ballerines séduisantes, faisaient des mines ou prenaient des poses. L'une d'elles, peut-être, avait oublié chez le beau voyageur léventail brisé, galant trophée, qui s'étalait sur la table à côté du dernier roman de Balzac.

Niels, qui n'avait pas vu le prince depuis plus de six mois, le trouva changé, bruni, plus sérieux et plus homme.

Avec cette cordialité simple qui est la note dominante de la race bothnienne, Olaf accueillit ce visiteur inattendu.

— >'iels Hegelstad ! Que diable viens-tu faire ici ?

— Je ne le sais pas très bien moi-même, répondit le nouveau venu, dont les yeux hagards s'attachaient sur le prince avec une fixité peu conforme à l'étiquette.

LA l'RINCKSSE ERRA NT F. 1-27

Pendant plusieurs secondes, ils se dévisagèrent ainsi. Olaf souriait toujours ; mais l'étonnement pouvait se lire sur sa figure aux lignes un peu lourdes, une figure bien faite pour l'effigie des monnaies, et qu'une impression, même désagréable, ne parvenait pas à troubler promptement.

— Vous êtes bien mal gardé, Monseigneur I dit enfin l'émigrant. Si quelqu'un vous tuait, quelle désolation générale parmi votre bon peuple !

De la part de tout autre, l'intention de la moquerie eût été manifeste. Comment supposer un tel manque de respect chez ce brave garçon, enfant gâté de la Résidence Royale du plus loin qu'Olaf pouvait se souvenir? Sans doute, il s'était laissé prendre au piège, inconnu pour lui, du généreux vin de France. Presque amusé de le voir ainsi en déroute, le prince lui demanda :

— Eh! qui diable pourrait bien avoir la singulière idée de m'assassiner ?

— Mais... moi, par exemple, prononça lentement Hegelstad.

— Toi, Niels ! Toi qui entres chez nous sans

qu'on y prenne garde, comme un chat familier 1 Toi, un bon et fidèle Bothnien !

— Je ne suis plus Bothnien ! dit le jeune homme dont la voix s'anima peu à peu. Dans quelques semaines, j'aurai une patrie nouvelle. Grâce à Dieu 1 je ne connaîtrai pas un jour l'amertume d'obéir à mon souverain... sans l'estimer. Sur ce navire, chargé de pauvres et d'affamés, j'ai pris passage...

Il montrait le Gustave Vasa... Tout à coup cette pensée arrêta les mots dans sa bouche : « Elle vient d'apprendre que la Finnoise est en relâche tout près de nous. Que ne doit-elle pas souffrir I »

Olaf, pendant ce temps-là, lui demandait :

— Que veux-tu dire? Tu es au nombre des émigrants ?

— Vous aussi. Monseigneur, vous avez émigré, sous un costume plus brillant que le nôtre, il est vrai... Vous avez fui Bothen, pour ne pas rencontrer les yeux du vieil ami de votre père, dont vous avez déshonoré la famille. Vous vous êtes dérobé, après avoir trahi Tamitié, l'amour, le devoir paternel... Et moi je suis venu vous dire ces simples vérités que,

sans moi, vous n'auriez jamais entendues. Maintenant je partirai le cœur moins lourd. Un peu de justice vient d'entrer dans le monde, par ma voix.

— Niels! Tu sais tout?... Que fait-elle? Que devient-elle? demanda le prince dont le visage avait tout à coup perdu son calme.

— Elle est là, Monseigneur. Là 1 sur ce bateau qui l'emmène en Pennsylvanie : elle, sa fille et moi !

— Émigrante ! La fille de Marstrand ! Que dis-tu? Comment, seniit-ce possible?... J'ai bien vu dans tes yeux que ta raison était restée au fond d'un verre. Pour cela, et puis parce que je t'ai toujours connu pour un honnête homme, je ne t'ai pas fait conduire au cachot.

— Non, je ne suis pas ivre. Le baron de Marstrand a chassé sa fille; c'est sur elle que le père s'est vengé, ne pouvant punir le vrai coupable. Quant à la baronne... je ne pense pas qu'elle soit longue à mourir de chagrin. Vous aurez de ses nouvelles avant moi, pui.sque vous retournez en Bothnie.

Le prince Olaf était debout.

— Je vais envoyer quelqu'un à bord du

Gustave Vasa, dit-il. Crois-tu que je la laisserai partir?... Et l'enfant?...

— Vous n'enverrez personne, Monseigneur.

Hilda de Marstrand n'a plus qu'un maître : son mari, c'est-à-dire moi... Non! Je ne suis pas ivre. Lisez cet acte de mariage. Vous êtes indigné, n'est-ce pas ? Vous n'auriez jamais cru que ce bonhomme de baron pût être dur au point de me faire épouser sa fille? Moi non plus, j'en conviens. Mais riionneur existe encore dans certaines âmes.

•^- Niels ! écoute-moi ! Je ne puis, dans tous les cas, te laisser continuer ta route sans...

— ... Sans me donner un peu d'argent?... Votre père l'a essayé, mais en vain. L'honneur existe aussi chez les forgerons. A vous les honneurs, Altesse! Adieu ! Je plains la Bothnie! Et je regrette moins' puisque vous devez régner sur elle, de lui avoir dit adieu pour toujours !

Déjà il se retirait, suivi par les yeux attristés du prince Olaf. Tout à coup il aperçut une miniature accrochée au panneau et ses joues devinrent pâles. 11 avait reconnu le visage pur et souriant d'IIikhi, ses longs cheveux d'or entremêlés de volubilis. Un nuage de sang mit

un voile rouge devant ses yeux... « Non, pensat-il : je dois me contenir. Cet homme a parlé de cachot. Que deviendrait-elle, sans moi ? » Chancelant sous la douleur, il fit un pas vers l'image, et sa main, avec une respectueuse tendresse, la détacha du mur. Puis, retourné vers le prince, il lui dit lentement :

— Le portrait d'une femme ne doit pas être ailleurs que chez son mari.

Un geste vague d'adhésion fut la seule réponse d'Olaf. Niels, sans se retourner, franchit le seuil. Le futur monarque et le pauvre l)lébéïen se perdirent de vue pour ne plus se rencontrer jamais ici-bas.

Le capitaine, ayant terminé en toute hâte les affaires qui l'amenaient à Cherbourg, revint à son canot. Niels l'attendait avec une apparente tranquillité, sous laquelle se cachaient des craintes assez vives.

Quelles questions allait lui poser le marin? Comment lui même y répondrait-il ? Sa visite à bord de la Finnoise n'était-elle pas connue ? Comment en parler avec le sang-froid voulu, de façon à ne pas exciter la colère de Fervick, « maître après Dieu » sur son navire ?

Si l'éniigrant se voyait frappé d'une disgrâce, voire même d'une punition, Hilda ne pouvait

manquer d'en savoir la cause. Dès lors tout repos risquait d'être fini entre les époux.

Fort heureusement le capitaine, pressé par le temps, n'avait pas jugé prudent d'aller voir ses compatriotes par crainte d'un retard dans l'appareillage. Les paroles plus qu'osées de Niels lui restaient sur le cœur et le lui rendaient gravement suspect au point de vue politique. Mais il crut ne pouvoir mieux témoigner sa désapprobation qu'en ne lui ouvrant pas la bouche, pendant tout le trajet du port au navire d'où personne n'avait eu la permission de débarquer.

Là, comme on peut s'y attendre, tout indiquait une extrême agitation. Pour ces hommes destinés la plupart à ne jamais rentrer dans leur pays, la vue du pavillon de guerre de la Bothnie avait été une de ces joies amères qui rompent la monotonie du chemin de l'exil. De tous les émigrants, Niels avait eu, seul, la permission d'aller à terre. On lui fit des questions. Savait-il quelque chose de la Finnoise? Était-il monté à bord ?

— Oui, répondit-il, en feignant une plaisanterie de fort calibre. Je me suis donné le plaisir

de causer une heure avec mon ami intime, le prince Olaf.

Tout le monde éclata de rire à cette bourde colossale, et Niels fut laissé en repos.

Il cherchait des yeux sa femme à l'endroit où elle se tenait d'ordinaire ; mais la place était vide. Hanna, de son côté, courait de groupe en groupe afin de le découvrir. L'ayant aperçu :

— Bon! fit-elle. Je vais dire à votre femme qu'elle peut se rassurer. Vous savoir à terre lui avait mis l'esprit aux champs, comme si vous n'étiez pas assez grand pour vous tirer d'affaire dans une ville française.

— Tout va bien de mon côté, répondit Niels. Dites-le-lui. Pourquoi n'est-elle pas sortie?

— Je doute qu'elle sorte aujourd'hui. Elle se repose. Une chambre qui ne remue pas comme un nid au bout d'une branche, c'est si bon ! Qui sait ce que nous réserve le large Océan I

Niels comprit que la Dalécarlienne voulait lui donner le change. Il connaissait déjà trop bien sa femme pour se flatter de res[)oir qu'elle reposait. Quel choc avait dû éprouver la malheureuse en apprenant que le vaisseau du prince Olaf était ancré à quelques encablures

du Gustave Vasa ! Quel acte de folie désespérée n'avait-elle pas dû redouter I Quelle torture avait été pour elle chaque minute de ces longues heures d'attente! « Elle n'a même pas voulu voir le haut du mat où flotte le papillon royal bothnien ! pensa le jeune émigrant. Elle s'efforce d'oublier celui qui Ta perdue. Elle l'oubliera!... » Un sentiment, qui ressemblait à la joie malgré son amertume, vint détendre les nerfs de Niels fatigués par les émotions terribles de ce jour.

Chacun, du reste, était jo3^eux parmi les exilés pour qui venait de commencer la longue étape à travers TOcéan. Quelques bouchées de pain frais au lieu de biscuit, un peu de viande fraîche remplaçant le lard fumé, puis, sur le tout, une rasade du bon vin de France généreusement accordée par le capitaine, c'était plus qu'il n'en fallait pour amener l'oubli pendant quelques heures. La nuit tomba : mais les coups répétés de la cloche du couvre-feu n'avaient pas retenti, par faveur spéciale. Sur le pont, éclairé de plus nombreux falots, des chansons d'amour étaient dites par quelques virtuoses de village, accompagnant leurs voix de la

primitive guitare dalécarlienne. Cependant le grand feu de Gatteville semblait déjà une veilleuse posée sur l'eau à l'arrière du navire qui frémissait, comme étonné, aux caresses plus dures des grandes lames venues de l'immense horizon. Fervik, tout fier du succès de sa fête, avait presque oublié ses griefs contre le jeune émigrant.

— Et vous, Niels, demanda-t-il, ne savezvous pas chanter, vous qui savez tout? Allons ! terminez le concert et gagnons les hamacs !

Niels allait refuser. Depuis bien des mois, c'est-à-dire depuis qu'Hilda s'était éloignée de Bothen, personne n'avait entendu ses chansons. Mais, en ce moment, la joie si peu justifiée de tous ces êtres malheureux, moins malheureux que lui, à coup sûr, causait une indignation douloureuse à son âme plus éclairée. Il sentait un désir poignant de larmes, pour lui et pour les autres. Cette mascarade grossière de gaîté l'irritait. Il se leva et prit une guitare, cherchant quelles paroles correspondraient le mieux à l'état de son esprit. Tout à coup, il se souvint de sa « leçon » de la veille. Hilda l'avait aidé à traduire une poésie de Lady Dufferin.

Ensemble ils avaient admiré ce pur chefd'œuvre de simple émotion; ils l'avaient relu plusieurs fois. Au milieu d'un grand silence, improvisant une mélodie à la façon des anciens bardes de son pays, Niels chanta ces strophes dont il avait gardé la mémoire assez pour les traduire fidèlement :

Marie ! Je viens encore une fois me reposer Sur la barrière où nous étions assis côte à côte, Ce radieux matin de mai, il y a longtemps! Quand tu consentis à être mienne.

L'avoine se dressait, fraîche et verte ; L'alouette, au-dessus de nous, chantait fort. Sur tes lèvres, Marie, était la rose ; Dans tes yeux l'éclair de l'amour.

Aujourd'hui, ta douce étreinte manque à ma main ;

A ma joue manque tu cliaude haleine ;

Et je reste dans l'attente des mots chers

Que ta bouche ne peut plus me dire.

J'aperçois, tout près, l'église où nous avons été unis ;

Mais je n'ose y entrer, de peur que le bruit de mes pas

Ne trouble le repos du cimetière où tu dors.

Ma bien-aimée, avec ton baby sur le sein !

Oh ! comme je remercie Dieu de vous avoir pris !

Et toi, brave cœur, comme je te remercie

Pour le patient sourire avec lequel tu me cachais

Les souffrances de la faim cruelle rongeant ta poitrine!

Quand mon courage et mon espoir en Dieu me quittaient,

Sur tes lèvri^s, je trouvais toujours la consolation. •

Je te bénis, bien que tu ne puisses plus m'entendre !

Maintenant que tu es partie, que me reste-t-il?....

Aussi, je \iens te dire un long adieu, Marie,

Ma chère, ma fidèle !... Mais je ne t'oublierai pas

Dans ce pays où Ton assure qu'il y a du pain pour tous.

Avec un soleil jamais obscurci par la brume.

Qu'importe, hélas ! Au milieu des grands bois de l'Amérique,

Je fermerai les yeux pour revoir la petite barrière

Où nous étions assis un radieux matin de mai,

Quand tu consentis à être mienne !

Niels avait fini de chanter. Il regarda autour de lui et vit un spectacle étrange. Tous ses auditeurs, gais et bruyants quelques minutes plus tôt, restaient immobiles et s'essuyaient les 3^eux, hommes et femmes. Dans ce public, trop bien préparé, les accents d'un malheureux laissant derrière lui toute joie avaient réveillé la notion poignante du réel. Eux aussi, leur cœur le devinait bien, eux aussi allaient souvent fermer les yeux pour revoir le siège rustique où les aveux s'échangent, aux matins de mai, en face du champ d'avoine verte et fleurie. A ce moment, la cloche du bord piqua les huit coups du quart de minuit ; l'heure était venue d'aller dormir dans les hamacs de toile grossière. Silencieuse, la foule s'écoula, et ceux qui émigraient seuls envièrent les privilégiés dont le bras supportait une fidèle compagne; car la chose qui nous soutient le plus, nous autres

hommes, est de savoir qu'un être aimé a besoin de nous I

Seule, une femme dont un châle couvrait la tête, à la façon des paysannes, restait assise sur un rouleau d'écoutes, la tête cachée dans ses mains.

— Passagère, dit le quartier-maître de quart, vous ne pouvez rester ici.

Elle releva la tête et fut reconnue.

— Oh! madame Niels ! Pardon, fit le marin, habitué à voir la discipline du bord se relâcher pour « madame Niels ».

— Quoi! vous m'écoutiez! s'écria son mari en s'approchant.

— Oui, répondit-elle tout bas. Je suis venue au son de votre voix. Elle m'a rappelé... tant de souvenirs! J'ai voulu encore une fois l'entendre... Oh! Niels! pourquoi avez-vous chanté ces choses désespérantes? Mon cœur est brisé, comme tous les cœurs de ces malheureux dont vous avez réveillé la peine, si cruellement !

— Hilda ! je vous croyais dans votre cabine. Vous n'en êtes pas sortie aujourd'hui. Mais qu'y a-t-il de commun entre vous et mon jeune paysan? Vous êtes-vous jamais assise au bord

d'un champ d'avoine pour écouter les déclaralions d'un jeune fermier amoureux !

Il cherchait à la faire sourire par cette plaisanterie. Mais, le sourire aussi bien que les larmes, on eût dit qu'elle les ignorait à cette heure. Sa respiration était seulement un peu oppressée, quand elle répondit :

— C'est vrai I Pas de champ d'avoine... Pas de jeune fermier !... C'est là que fut mon malheur !

Pendant quelques secondes, ses yeux parurent contempler quelque paysage invisible où figurait sans doute autre chose que la nappe verte d'un champ, l'habit grossier d'un galant rustique.

— Niels, demanda-t-elle tout à coup, je vous supplie de tout me dire. Je suis certaine, je sens que vous l'avez vu. Ne me cachez rien, Niels ! J'ai eu si peur !..,

— Jamais, répondit-il, je ne vous cacherai rien. Vous ne vous trompez pas. Je Tai vu, je lui ai parlé, et mon cœur est moins lourd. Songez, Hilda, que, sans moi, cet homme aurait vécu, régné, vieilli dans les honneurs, au comble de la félicité humaine, sans avoir

jamais entendu, pas même de sa conscience endormie, ces simples mots : « Vous avez commis un crime!... » Ces mots, il les a entendus aujourd'hui.

— Ah ! Dieu ! soupira-t-elle en se tordant les mains, que j'avais raison d'avoir peur I

Il ne douta pas une seconde, le pauvre Niels, qu'elle n'eût tremblé pour son mari.

— Je me sentais plus fort que lui, plus fort que tout l'équipage de la Finnoise, dit-il en se frappant la poitrine avec orgueil.

Gomme elle n'ajoutait rien, il continua :

— Ce n'est pas tout. J'ai promis de ne rien vous cacher. Cet homme, Hilda, croiriez-vous qu'il avait l'audace de conserver sous ses yeux maudits... votre portrait ?

— Ah ! murmura-t-elle en portant les mains à son cœur. Ah î il avait conservé...

— Soyez tranquille ! A cette indignité, du moins, j'ai pu mettre fin. Voici votre image... que je n'ose garder.

La voix de ce fier conquérant se faisait tout à coup très humble. Au fond de lui-même, il espérait qu'Hilda allait lui abandonner son trophée. Mais elle étendit la main pour le saisir.

142 l-A PRINCESSE ERRANTE

— 11 vuus Ta rendu ! soupira-t-elle, secrètement percée d'une blessure dernière par cette preuve d'oubli final.

— Non ; je l'ai pris, comme on reprend un objet tombé aux mains d'un voleur. N'ai-je pas bien fait?

Cachant le cadre, sans y avoir jeté les yeux, dans sa poitrine un peu calmée, elle répondit :

— Quelle femme serai s-je, Niels, si je vous disais le contraire?

La voyant épuisée de fatigue, son mari l'engagea doucement à se retirer. Elle fut si prompte à obéir que le pauvre homme craignit d'avoir été trop impérieux.

— Pouvez-vous croire, Hilda, que je vous donne des ordres? Je ne suis que le premier de vos serviteurs.

— Vous êtes trop bon, répondit-elle doucement. Pourquoi ne verrais-je pas la vérité en face, moi aussi ? Je suis une condamnée à la déportation, rien de plus. J'ai accepté ma sentence, d'abord parce qu'elle est juste, et aussi parce qu'elle me relève à mes yeux. De quel nom m'aurait-on appelée si j'étais restée en Bothnie? Grâce à vous, j'ai un nom respec-

LA PRINCESSE ERRANTE 1 i3

table. Je vous dois beaucoup plus que si vous m'aviez sauvé la vie. Ce que vous faites pour moi, aucun homme n'eût accepté de le faire. Vous êtes mon protecteur et celui de mon enfanl. Ah ! certes, vous avez bien payé le droit d'être obéi ! Bonsoir, ami sublime I Ayez un peu de patience ! Un jour, bientôt, vous pourrez re\oir Bothen. J'ai besoin de penser à cela pour calmer ma conscience, qui me reproche de vous avoir laissé commettre un acte de folie.

— Hilda! je pourrais vous répondre par un seul mot si je n'avais juré de me taire...

— A demain I dit-elle en s'enfuyant, rapide. Jamais le pauvre Niels n'a revu le portrait

de son Ophélie... qui n'était pas sienne et ne le fut jamais!

A tous deux, les semaines qui suivirent apportèrent un repos moral. Bien qu'elle prétendit voir la vérité en face, Hilda vivait encore dans un songe, mais un songe fait uniquement de souvenir. Il ne faut pas entendre par là qu'elle se complaisait dans la mémoire du passé funeste. Elle luttait pour l'écarter; toutefois cette lutte même, toutes les femmes qui ont connu l'amour coupable en convien-

1 i4 LA l'UINCESSE EKHANTE

dront, avait un mélange, doux comme certains poisons, de douceur et de remords.

Durant les longues heures de cette vie sans occupations, rien ne l'empêchait de distribuer son cœur pour ainsi dire, entre les sentiments qui se le partageaient. Son amour infini pour sa fille l'absolvait du reproche qu'elle se faisait souvent de ne pouvoir maudire Olaf. N'eùtce pas été faire outrage à la nature elle-même? Dieu seul a pu juger le désarroi de cette pauvre âme partagée entre des sentiments si divers, sans une lueur d'espoir dans l'avenir.

Un autre homme que Niels l'eût distraite en lui parlant de son amour. Il est probable qu'elle en eût été révoltée au début; mais qui peut affirmer que la victoire, à la fin, ne fût pas restée à ce jeune héros? C'est de quoi, à vrai dire, il n'avait pas la moindre idée. Pour ce plébéien de l'ancienne école, jusqu'au bout, Hilda de Marstrand resta étoile, tandis qu'il restait, lui, ver de terre. Jamais il ne permit à l'enthousiasme d'échauffer, à son profit, le cœur de sa femme. Un jour qu'elle- le plaignait, pour la centième fois, d'avoir quitté son pays et sa famille afin d'accompagner à Tau Ire

bout du monde une pauvre exilée et un enfant :

— Hanna en fait autant", répondit-il.

— Oui ; mais Hanna reçoit un salaire I Cette parole, trop vite échappée, les fît

rougir tous deux. I.e silence y répondit seul pendant cjuelques secondes.

— Et cependant, conclut enjin >'iels avec une chaude lueur dans les yeux, je ne voudrais pas changer avec Hanna.

Le capitaine redoutait les maladies parmi ses émigrants, s'il leur faisait traverser l'Atlantique, sur un navire à voiles, sans renouveler son eau et ses vivres. Gonséquemment il avait établi sa route pour rencontrer les Açores, où le Gustave Vasa ne put relâcher qu'après deux semaines de navigation. La douce température d'avril accompagnée de pluies abondantes avait abattu les^ brises. Mais le retard dans la marche était compensé, aux yeux du plus grand nombre, par l'heureuse absence du mal de mer.

Cette période sans incidents fut bien employée par Niels. Avec l'étonnante aptitude des hommes du Nord pour les langues étrangères, il faisait de rapides progrès dans la

langue qui allait devenir sa langue ordinaire. Il n'en faisait pas moins dans l'intimité conjugale, ou plutôt, pour employer le terme exact, dans l'intimité matrimoniale. Entre lui et sa compagne, la différence des rangs sociaux devenait moins gênante, par la force des choses, bien qu'il prît soin.de ne jamais laisser croire qu'il entendait la supprimer.

Ce fut alors qu'il commença d'aimer la petite Marie. Dans son âme très juste, l'idée de rendre une innocente responsable des fautes d'autrui ne pouvait prendre place. Il faut joindre à cela que, malgré tout, le prestige du sang royal persistait en lui. Probablement il ne se rendait pas compte du sentiment d'orgueil qu'il éprouvait lorsque, tenant la petite créature dans ses bras, il cherchait sur son front, instinctivement, la marque- mystérieuse d'une couronne. Son cœur généreux était alors ému par la plus vive compassion. « Parce que deux mots n'ont pas été dits en présence du pasteur, songeait-il, cette enfant vivra et mourra femme du peuple, au lieu d'épouser, peut-être, quelque monarque puissant ! »

Hélas ! quel bien lui faisaient-ils à lui-même,

LA PRINCESSE ERIIAME 147

ces deux mots dont l'absence avait causé tant de mal à d'autres ?

Après la relâche aux Açores, la véritable traversée de l'Océan fut entreprise, nulle terre ne devant être aperçue jusqu'aux Bermudes. Ainsi que l'avait espéré Fervik en cherchant cette route, le plus beau temps du monde ne cessa de favoriser le voyage. On n'était qu'à la fin d'avril, mais déjà, sous ces latitudes, les journées étaient chaudes, les nuits charmantes. Ce fut pour Hilda la période la plus heureuse que devait connaître sa vie, après la catastrophe qui l'avait brisée. Elle reprit ses forces et sa beauté, ou plutôt, en devenant plus femme, elle devint plus séduisante qu'elle n'avait été jamais. Tout le monde à bord la contemplait avec admiration et, de plus en plus, le capitaine Fervik s'étonnait de voir Niels dormir sur le pont au clair de lune, ou s'attarder avec lui dans l'habitacle, pendant les longues heures du quart de nuit.

— Je sais bien, dit-il un soir, que nous devons des égards aux nourrices. Mais, morbleu ! à votre place, je voudrais du moins regarder dormir ma femme I

Cette nuit-là, ?siels redevenu poète écrivit son chef-d'œuvre: La Regarder Dormir!

Elle est à moi ; vous le croyez tous, n'est-ce pas ? Vous croyez que ses cheveux d'or, ses yeux d'émeraude. L'albâtre de son cou. la grâce de sa taille divine, La fleur rouge de ses lèvres dont le parfum Doit procurer une telle ivresse si l'on pouvait le respirer, Vous croyez que tout Cf^la m'appartient ? Souvent, à elle je rêve, et je peux bien vou^- dire Jusqu'où s'égarent mes songes de pauvre, En face de toutes ces richesses.

Hélas ! mon rêve n'est pas de la presser Frémissante et éperdue sur ma poitrine.

Mon rêve n'est pas de dénouer ses cheveux, De voir ses yeux s'éteindre sous leurs paupières satinées Aux paroles que murmure ma lèvre avide. Mon rêve n'est pas de cueillir la fleur rouge, Ni de savoir de quelle rose son souffle rappelle le parfum. Mon rêve plus modeste, — et cependant je sais Qu'il faudra mourir sans l'avoir vécu, — mon rêve Serdit de pouvoir, pendant toute une minute, A genoux, en silence, les mains jointes, La regarder dormir 1 . . .

Cette ode amoureuse alla rejoindre celles que le jeune apprenti composait autrefois dans le grenier du forgeron Hegelstad. Écrites pour la mère, c'est par la fdle seulement qu'elles ont été lues et pieusement conservées. Mais alors elles n'étaient plus que comme ces débris de fleurs qui jonchent le sol, au lendemain d'une

LA PRINCESSE ERRANTE d 49

nuit d'orage, quand tout espoir de récolte a péri et ne peut renaître.

Qui sait, pauvre Niels! Peut-être que, sur le champ dévasté de deux existences, une récolte de bonheur eût été possible si vous aviez lu vos vers à Hilda!

Les émigrants avaient quitté depuis près de six semaines le petit port de Gefle, quand ils virent se dresser, au coucher du soleil, la haute tour du phare dominant le cap May, à Tembouchure de la rivière Delaware, large de cinq lieues à cet endroit. On jeta l'ancre vers minuit dans les eaux calmes de Festuaire. Depuis deux jours, un orage venu du golfe du Mexique fatiguait le navire et ôtait tout sommeil à l'équipage ainsi qu'aux émigrants. Ceux-ci, abattus par l'épuisement juste à l'heure où toute leur force allait être nécessaire, n'avaient pas besoin que Niels rappelât, comme à Cherbourg, les

côtés sombres de leur destinée. Hilda elle-même semblait avoir perdu sa courageuse résignation. Elle avait, en apercevant le cap, soupiré cette phrase mélancolique, répétée plus tard par Hanna qui l'avait entendue :

— Salut, montagnes d'où ne me viendra aucun secours, sauf la mort 1

Niels voyait approcher le moment de la lutte sans défaillance mais sans illusion. Jusque-là, il n'avait donné à sa femme que l'ombre tutélaire de sa présence. L'heure était venue où il devrait lui gagner son pain et son vêtement. De quelle façon ? Il n'en avait pas la moindre idée ; mais ce côté matériel de la tâche entreprise n'était pas celui qui l'effrayait le plus. Il savait bien qu'un homme de son instruction était sur de trouver tout au moins l'aisance en Amérique, pays presque nouveau, où l'or se recueillait encore à la surface. Les émigrants ne peuvent plus se bercer du même espoir aujourd'hui.

Philadelphie est située à trente-cinq lieues de l'embouchure du Delaware. Le Gustave Vasa mit deux jours à franchir cette distance a cause de la force du courant à marée tombante. Une

des dernières matinées d'avril, réjouie par un soleil radieux, vit le petit groupe dont nous suivons la fortune poser le pied sur ce même sol que leurs compatriotes possédaient en 1682, quand le fameux Quaker anglais, William Penn, autre victime de la sévérité d'un père, y vint fonder l'État de Pennsylvanie.

Les notes laissées par Niels font voir qu'il éprouva quelque déception à la vue de cette ville, connue alors pour être la seconde des États-Unis en population, la première en importance commerciale et manufacturière. L'agglomération occupait tout au plus deux kilomètres sur la rive droite du fleuve. Aujourd'hui le pauvre Niels aurait peine à se retrouver dans la cité colossale qui couvre trente-cinq kilomètres de longueur, douze en largeur, superficie presque égale au département de la Seine tout entier.

Philadelphie, toutefois, lui parut bien assez grande quand il fallut y chercher un gîte. Il en trouva un, pour la première nuit, à V Hôtel des Marchands, non loin du port. La maison n'était pas luxueuse ; mais les chambres y coûtaient moins qu'elles ne coûtent, de nos jours, au « Stratford » ou au « Lafayette », Cependant,

aux approches de l'obscurité, Niels fut émerveillé des splendeurs de l'éclairage, fourni par une huile singulière, dont l'odeur, à vrai dire, était peu supportable pour le sens olfactif des nouveaux venus dans le pays. Ayant questionné, il apprit que cette huile sourdait du sol par des puits creusés sur plusieurs points de la région. Pour la première fois de sa vie, il entendait parler du pétrole, quoique sous un autre nom, sans se douter que ce produit naturel, presque inconnu encore en Europe, devait lui fournir l'occupation du reste de sa vie.

Son étonnement à la vue de l'éclairage nouveau causa quelque amusement à un voyageur, descendu au même hôtel, et qui, tout en répondant aux questions de >'iels, lui fit subir, sans le laisser paraître, un examen sommaire.

Les deux hommes dînèrent ensemble ; Hilda et sa compagne, séduites par la vue d'un bon lit, douceur ignorée depuis tant de semaines, avaient cherché le sommeil sans plus tarder. Au dessert, Niels savait l'histoire et avait entendu les propositions de son interlocuteur.

loi LA PRIXCF.SSr ERRANTE

Celui-ci, Allemand d'origine, émigré luimême dix ans plus tôt, se nommait Cornélius Hoffmann. Puisatier de son état, engagé tout en débarquant et dirigé aussitôt sur la vallée de rAlleghany, oîi l'industrie du sel tiré des nappes souterraines prenait un grand essor, Hoffmann avait assisté, en commun avec d'autres, au phénomène qui désolait alors les industriels saliniers. Presque toujours, en sortant des puits, l'eau salée arrivait à l'état de mélange avec une huile minérale qui surnageait dans les réservoirs, et dont on se débarrassait communément en y mettant le feu.

Hoffmann, un des premiers, avait conçu l'idée de faire de cette huile une branche de commerce accessoire. Le bas prix de ce mode d'éclairage en avait amené la diffusion rapide dans toute la région, et jusqu'à Philadelphie ; ce que voyant, Cornélius s'était mis à creuser des puits à son compte; mais au lieu de considérer, à l'exemple de ses voisins, l'eau salée comme le principal et le pétrole comme l'accessoire, il s'était appliqué uniquement à dégager le pétrole de l'eau salée. Déjà il était richCj pas encore assez pour bâtir le palais de la

Cinquième Avenue où vivent aujourd'hui ses descendants, mais assez pour envoyer sa femme et sa fille en visite au pays natal.

— Je suis à Philadelphie pour les attendre, avait-il conclu. Leur bateau est promis pour cette semaine. Depuis qu'on marche à la vapeur, ce n'est plus qu'une affaire de quinze jours pour venir d'Europe en Pennsylvanie. Plût au ciel qu'il ne fût pas plus malaisé de se rendre d'ici à la Vallée de V Huile ainsi qu'on l'appelle déjà!

Mais Cornélius Hoffmann n'était pas à Philadelphie seulement pour attendre et escorter sa famille. Sa présence avait aussi pour but de recruter des ouvriers, c'e qu'il avait pu faire promptement, et un contremaître, ce à quoi il n'avait pu réussir.

— Tous les hommes bons à quelque chose ont peur de s'aventurer à l'intérieur, avait-il répété plusieurs fois à Niels. Raffiner du sucre, ou tisser de la laine, ou construire des bateaux, sans perdre de vue la girouette de Vlndependence Hall, les tente plus que de gros salaires gagnés au pays des sauvages. Pourquoi, vous qui êtes intelligent et instruit, ne viendriez-vous

loG LA PRINCF.SSE ERRANTE

pas sur les bords de cette petite rivière que nous avons nommée OU Creek?

— C'est que j'ai une femme toute jeune et... peu habituée à certaines privations. Elle est de bonne famille...

— Mais la mienne aussi est de bonne famille ! Pensez-vous que je l'ai ramassée dans le ruisseau ? Mina, je peux bien vous le dire maintenant, est la fille du maître d'école de mon village. Nous nous connaissions depuis l'enfance... Bref, son père ayant refusé de me la donner, ( il feut bien admettre que c'était une sorte de mésalliance pour elle) nous avons... forcé le consentement. Consentir toutefois, et donner une dot, sont deux choses très différentes. Il a fallu partir pour chercher fortune, sans emporter autre chose que des bénédictions, et encore données à contre-cœur. Depuis que nous sommes riches, le Schulemeister nous a tendu les bras. Sa fille vient de passer quatre mois auprès du vieux, avec la petite Rose. Nous partons pour OU Creek dès qu'elles auront débarqué. Cela vous tente-t-il ? A'ous pourriez faire partie du convoi, vous et votre femme, si toutefois elle convient à la mienne. Excusez-

moi de vous parler avec cette franchise; mais Mina m'a souvent causé de l'ennui en se montrant plus difficile dans ses relations qu'il ne convient de l'être en ce pays tout neuf. Vous, mon garçon, je le dis sans détour, vous me plaisez !

Niels était déjà trop maté par la dure expérience pour éprouver autre chose que de l'amusement, à la pensée que la fille du baron de Marstrand aurait à se faire agréer par la fille d'un magister de village. Lui aussi, d'ailleurs, réservait son opinion sur la trop exclusive Mina. En attendant, il écouta les propositions de Cornélius qui, sous certain rapport, étaient séduisantes.

— Demain, promit- il, j'en parlerai à ma femme.

— Demain ! s'écria l'homme au pétrole.

Pourquoi demain? C'est sur l'oreiller qu'on cause le mieux affaires, en ménage.

Niels n'était pas « maté » sur tous les points. 11 répondit en rougissant :

— J'ai une petite fille de quatre mois... et sa mère la nourrit...

— Alors, nous sommes logés pour le mo-

iriS T.A PRINCESSE ERRANTE

ment à la même enseigne, dit le jovial Corné lias, en détachant une bourrade dans les côtes de Niels. Veufs tous les deux! Mais mon purgatoire finira avant le vôtre, puisque j'attends ma femme au premier jour.

Le lendemain, dès qu'elle sortit de sa chambre, Hilda fut informée qu'il ne tenait qu'à son époux d'avoir un engagement immédiat. Elle eut accepté séance tenante ; mais Niels était moins pressé. Tout en comprenant qu'on devait laisser beaucoup au hasard dans les circonstances, l'émigrant voulait se renseigner sur Hoffmann, du moins d'une façon sommaire. En attendant, un peu d'exercice au grand air était indispensable, tant à la mère qu'à l'enfant. Pour la première fois, Hilda parut en public avec son mari, qui portait la petite dans ses bras comme il eût porté une coupe précieuse en cristal de Venise. Il était heureux. Jamais le pâle soleil de la Bothnie n'avait donné aux cheveux d'or de sa compagne l'éclat dont ils resplendissaient aux rayons chauds du soleil d'Amérique. Les passants, bien qu'ils parussent tous hâtés et fiévreux, se retournaient, admirant cette beauté.

LA PRINCESSE ERRANTE loO

— Mon costume exotique fait sensation, ditelle avec un léger sourire. On n'est pas habitué à le voir ici.

Désignant une de leurs compagnes de voyage qui marchait devant eux, Niels répondit:

— Pourquoi donc celle-là, sous le même costume, passe-t-elle inaperçue? Hilda!... Ne savez-vous plus combien vous êtes belle?

Ces paroles, prononcées d'une voix basse mais vibrante, parurent l'etîrayer. Elle cacha ses cheveux et son front sous son chàle de femme du peuple. On se retourna moins. Mais elle sentait toujours, attaché sur elle avec une adoration muette, le regard brûlant de Niels.

Comme des étrangers voyageant pour leur plaisir, ils flânaient, regardant les boutiques, dont le luxe était nouveau à leurs yeux. L'une d'elles étalait des lithographies assez grossières, vues du pays, événements contemporains, portraits d'hommes célèbres. Tout à coup, Niels crut s'apercevoir qu'Hilda chancelait en considérant un des dessins exposés. Il chercha, et trouva, la cause de cette émotion. Devant lui, — souvenir du passage encore récent d'un visiteur auguste, — se détachait l'image du

prince Olaf, en grand uniforme d'amiral bothnien.

Niels reçut le choc sans rien dire. En même temps, une découverte frappa son esprit. Abaissant les yeux sur l'enfant qui dormait dans ses bras: « Quelle ressemblance entre elle et ce portrait! » songea-t-il. Trop émus pour échanger un mot, les époux continuèrent leur course. Mais, devant les autres étalages de lithographies, détournant leurs regards, ils passaient plus vite.

Hilda semblait avoir perdu toute énergie. Elle marchait d'un pas fatigué et lourd, le cœur gonflé d'amertume. Ainsi, à deux mille lieues de sa patrie, le fantôme de cet amant, — n'était-il pas mort pour elle ? — semblait la poursuivre. Tout à coup, elle rompit le silence pour dire à son compagnon, d'une voix accablée :

— Oh ! Niels, ne restons pas ici ! Dans un désert seulement je pourrai... vivre en paix!

Hélas ! c'était à mourir qu'elle pensait, plutôt qu'à vivre. Mais elle ne voulait pas décourager son protecteur.

L'Hôtelier des « Marchands » connaissait

LA PRI-NCKSSE ERRAMli 101

Hoffmann. Celui-ci était riche et sa parole était sûre. Cornélius conclut avec lui un agrément provisoire, qui ne devait être définitif qu'après l'arrivée de l'importante Mina. En attendant, Cornélius fit connaissance avec «madame Niels », et parut à vrai dire quelque peu refroidi. Resté seul en compagnie du jeune Bothnien, après dîner :

— Pas précisément la femme capable'de nous aider à Oil Creek, déclara-t-il entre deux: bouffées de sa pipe de porcelaine. Mieux faite pour trôner derrière un comptoir, dans une ville. Et puis, vous savez, si Mina était jalouse!... Quel malheur que vous n'ayez. pas trouvé une compagne sur le modèle. de votre sœiiri Voilà une émigrante comme il nous en faut !

La prétendue sœur, autrement dit Hanna Stuve, décida du sort de toute la famille. Sans elle, probablement, le veto de Mina eût écarté « madame Niels » . Mais la robuste dalécarlienne séduisit à première vue la ménagère allemande au sens pratique. Hanna savait tailler les habits, pétrir le pain, laver le linge, talents peu répandus parmi les settlers d'Oil Creek, célibataires par la grâce de Dieu ou la force des

événements. Ainsi la fille du baron de Marstrand fut acceptée, pour ainsi dire, par-dessus le marché. La femme du futur chef de son mari le lui fit comprendre, afin de bien établir les nuances. Mais la pauvre Hilda n'en était pas à cela près en matière de leçons d'humilité.

Au fond, d'ailleurs, l'Allemande était une bonne femme, quand elle oubliait sa haute naissance et la fortune déjà souriant à Cornélius. Grande et forte elle-même, infatigable et habituée aux luttes les plus âpres de l'existence, elle se prit de pitié pour cette jeune femme qui venait de traverser l'Océan avec une petite fille à la mamelle. Bientôt elle découvrit que madame Niels ne manquait pas d'instruction, qu'elle pourrait faire une sorte de dame de compagnie très passable de même qu'Hanna pourrait servir de femme de corvée. Niels, on le devine, se réservait à part lui de contrecarrer ces vues d'avenir.

Quant à être jalouse, madame Cornélius n'en avait pas le temps, pas plus que son époux n'avait le temps d'être volage. Au fond, pour tout diie, elle eût été plutôt jalouse d'Hanna

que de cette « jolie poupée », ainsi qu'elle disait en causant avec son Cornélius.

Niels et sa femme virent approcher le jour du départ avec joie, encore que ce fût le départ pour l'inconnu.

Tout leur déplaisait à Philadelphie, principalement les Quakers qu'on y rencontrait à chaque pas. L'un et l'autre habitués, chacun dans leur sphère, aux marques obséquieuses de respect et à la démarcation des classes, l'austère rudesse de ces hommes et de ces femmes qui tutoyaient tout le monde les choquaient, malgré les mœurs pures et douces de ces « Amis ». L'affectation de simplicité dans le costume des hommes, dont le chapeau ne se soulevait jamais, semblait à Mets une sorte de mascarade. Chez Hilda, les instincts d'élégance avaient survécu au malheur. Les jupes sans ornements de ces femmes, leurs capelines d'étoffe grise cachant le front et ombrageant les yeux, lui faisaient croire qu'elle venait de franchir le seuil d'un couvent catholique. Même pour son austérité présente, ce renoncement à toute parure était pénible à voir comme une mutilation volontaire, ou comme la livrée

sombre imposée aux tristes habitantes des prisons.

Le voyage de Philadelphie à Oil Greek, cinq cents kilomètres, ne pouvait s'accomplir, ainsi que la chose a lieu aujourd'hui, entre le lever du soleil et son coucher. 11 fallait employer tour à tour les différents moyens de transport connus : chemins de fer, bateaux, diligences, voire même, en approchant du but, le rustique char à bœufs. Grâce à l'expérience de Cornélius et aux bons soins de sa femme, l'épreuve ne dépassa point les forces d'Hilda et n'eut aucun résultat fâcheux pour la petite Marie.

Hoffmann s'était engagé à pourvoir son contremaître d'une maison distincte au petit village de Brinewell, but de leur voyage. Il ne faut plus chercher Brinewell qui est aujourd'hui englobé dans Oil City, ville de douze mille âmes, l'un des chefs-lieux de l'industrie du pétrole. Durant la halte à Pittsburg, tandis que les Hoffmann mettaient en pension la petite Rose, Niels acheta un mobilier qui lui parut fort modeste, mais qui détonna par son luxe dans la misérable cabine de planches qui devait être sa « maison ». Quelques jours lui

LA PRINCESSE ERRANTE 16o

suffirent pour rendre celle-ci à peu près habitable et, dès lors, tout son temps appartint à son « employeur », comme ils disent là-bas. Niels s'occupa d'abord à réparer les machines servant au forage et les pompes d'épuisement. Il révéla, dès le premier jour, des connaissances peu communes dans ce coin alors perdu. Le soir même, Cornélius disait à sa femme :

— Cet homme-là valait à lui tout seul mon voyage à Philadelphie.

— Et moi, répondit l'Allemande, je retournerais à Brème si je pensais pouvoir y trouver une seconde Hanna Mels.

Entre ces deux personnes remarquables à des titres différents, Hilda passait inaperçue. Jamais on ne la voyait hors de sa maison, devenue presque jolie en été, à cause des arbres superbes qui l'entouraient et du ruisseau qu'il fallait traverser sur un pont rustique pour entrer au logis. La population, entièrement masculine, l'effrayait par sa rudesse. Ces ouvriers à la voix sonore, toujours chaussés de grosses bottes souillées de boue, coiffés de larges feutres affectant toutes les formes, sauf la forme civilisée d'un chapeau, lui paraissaient

des bandits capables de tous les crimes. Le dimanche aussi bien que la semaine, un pantalon retenu par des bretelles croisées sur une chemise de flanelle jadis rouge, composait leur accoutrement. Pour eux, d'ailleurs, le dimanche ne se distinguait des autres jours que par l'ivresse plus générale. Brinewell, au premier abord, offrait une ressemblance fâcheuse avec un campement de mineurs californiens. Mais les coups de revolver y étaient plus rares. On n'avait pas encore appris que le pétrole est un or liquide. Le moment allait bientôt venir où plus d'un « chasseur de chats sauvages » (chercheurs de sources pétrolifères) aurait la malchance de <.< mourir dans ses bottes », ni plus ni moins qu'à Sacramento.

Peu s'en fallut toutefois qu'on n'entendît siffler les balles des « Golt », dans l'unique rue de Brinewell, à propos des beaux yeuxd'Hanna, lesquels, à vrai dire, semblaient peu faits pour susciter une nouvelle guerre de Troie. Cette autre Hélène l'emportait sur la première par un point : elle était, dans un rayon de dix lieues, la seule créature de son sexe qu'un homme pût songer à épouser, sauf le cas

d'ivresse manifeste. Le premier dimanche qui suivit son arrivée, elle avait reçu quatorze demandes en mariage, quand elle s'alla mettre au lit.

Sans perdre la tête, elle avait évité une effusion de sang plus ou moins précieux en indiquant, par des gestes expressifs, qu'elle mourrait elle-même plutôt que d'accepter le joug d'aucun homme.

C'est alors qu'il se produisit un phénomène aussi touchant qu'inattendu, chez ces sacripants dont un certain nombre étaient des meurtriers fuyant la justice. A voir passer la petite Marie, dormant sous ses dentelles dans les bras robustes de sa « tante v-, ils se prirent pour elle d'une sorte de culte, singulier mélange de poésie instinctive et de souvenirs purs vaguement réveillés. Posséder cette chose oubliée, presque inconnue : un tout jeune enfant, parut être, pour ce campenient peu digne encore du nom de village, une distinction pleine de promesses. Deux femmes mariées, une « Miss », et un bébé de six mois! Quelle supériorité sur les agglomérations voisines où l'on eût vainement cherché un être féminin encore digne de ce nom I

— Rappelez- VOUS mes paroles ! se disaientils gravement rua à l'autre : avant deux ans, Brinewell aura une église et un « saloon » avec un billard.

Dès le premier jour, ils décernèrent à l'enfant, le surnom de «Petite Reine », sans se douter qu'ils ne se trompaient que de l'épaisseur d'une conscience d'homme. «Petite Reine » devint leur palladium et leur préoccupation. Hanna, très diplomate, envisagea immédiatement le parti qu'elle pouvait tirer de cette idolâtrie, pour elle-même et pour les Niels. Ceux-ci, tout d'abord, y gagnèrent que les ivrognes eux-mêmes n'osèrent plus faire de bruit autour de la maison où dormait la jeune idole. De son côté, Hanna qui comprenait bien ces natures, primitives comme la sienne, inventa sur l'heure une monnaie commode pour payer maints services dont elle profitait personnellement. Elle n'eut plus besoin de fendre son bois ou de porter son eau. Vingt gaillards à mine patibulaire étaient toujours à ses ordres, sachant qu'on leur permettait, la corvée finie, de contempler la petite Reine « de tout près ».

— Un dollar pour baiser sa menotte pleine de fossettes, proposait, un matin de paye, le plus fieffé mauvais sujet de Brinewell.

— Vous la baiserez pour rien ce soir si vous n'êtes pas ivre, stipulait Hanna.

— Et j'ai gagné le prix, disait ce nouveau converti le lendemain, avec orgueil. Le diable m'emporte si je peux me souvenir depuis quand le soleil couchant du samedi m'a vu debout !

De nouveaux chagrins, cependant, allaient briser encore davantage le cœur de la malheureuse Hilda. Aussitôt fixée à Brinewell et assurée du lendemain, elle avait écrit à sa mère pour lui donner des nouvelles de son voyage et la supplier de lui écrire. Mais de longues semaines se passèrent sans apporter de réponse.

« Est-il possible, songeait-elle, que je sois chassée même du souvenir de ma mère ! »

Un journal de Bothen, auquel Niels s'était abonné en dernier lieu, apporta, vers la fin de l'automne, l'explication de ce silence. La baronne de Marstrand était morte.

y> Jamais, disait sa notice funèbre, cette noble dame n'a joui d'une bonne santé depuis son retour d'Italie, où sa fille s'est mariée.

Celle-ci, momentanément incapable de supporter un long voyage, n'a pu assister aux obsèques maternelles. »

Ainsi la vengeance de l'implacable Marstrand n'avait pas été désarmée, même par les dernières supplications d'une mourante. L'adieu suprême de la mère n'avait pas été transmis à sa fille qui, elle aussi, était morte pour le monde. Pour mieux dire, Hilda était ensevelie vivante. Peu après, elle passa dans des larmes versées en secret un triste anniversaire, celui de la naissance de la petite Marie.

Elle devint non pas résignée, mais indifférente au malheur. Depuis l'apparition de l'hiver, assez rude dans cette région montagneuse, elle mettait à peine le pied hors de sa maison. Pour le pauvre mari, toujours amoureux à la folie, ce fut une période méritoire de tourments dont il devait cacher l'àpre amertume.

Entre les époux, à cette heure, toute barrière matérielle était tombée. L'enfant n'avait })lus besoin du lait de sa mère. La contrainte du voyage n'existait plus. Niels, moins absorbé par le travail durant cette saison, passait de longues heures en tête à tôle avec

sa femme. Hélas ! il n'osait la prendre dans ses bras, l'attirer sur son cœur en lui disant : « N'est-ce pas la meilleure place pour pleurer? » En ce moment, il n'était plus aussi sur de luimême. La poétique extase était souvent troublée par la brûlante réalité de la présence d'une créature jeune et belle. Un serment, plus encore : un souvenir, les séparait ; mais il était loin d'eux, le pavillon de chasse de la forêt d'Ockelbo ! L'étroite maison en planches de Brinewell rapprochait les existences. Tout s'entendait d'une pièce à l'autre. Niels aurait toujours pu dire à quelle heure sa compagne avait pesé de son poids léger sur la couche étroite et austère, dans la chambre voisine.

Le printemps, qui s'éveille en ces contrées avec une soudaineté fougueuse, ne fit pas couler dans les veines du jeune homme un sang plus calmé. Hilda semblait le comprendre. Elle s'observait constamment, traitant son compagnon ainsi qu'une femme honnête et impeccable traite un ami dévoué. Parfois, même, une parole, trop bien comprise par Niels, laissait voir les sentiments de ce cœur fermé à tout, sauf à la reconnaissance.

Un soir, ils dînaient chez les Hoffmann, circonstance quasi exceptionnelle, car l'opulente Mina, malgré toutes ses avances, parvenait rarement à attirer Hilda chez elle.

On parla des institutions américaines, particulièrement de la facilité et de la fréquence du divorce dans certains États de l'Union. Cornélius, un peu lourdement mais avec énergie, se prononça en faveur de la stabilité du mariage, en étayant son opinion sur des textes tirés de la Bible. Son commencement de fortune l'avait ramené à la religion, qu'il considérait, avec le piano de sa femme, comme un signe distinctif de la richesse.

Mina émit une théorie juste-milieu, entachée d'ailleurs par l'intérêt personnel.

— Je divorcerais dans un seul cas : celui où je découvrirais que Cornélius me trompe, affirma-t-elle en roulant de gros yeux.

Puis se tournant vers son invitée :

— Et vous, madame Niels?

Les mains d'Hilda tremblèrent à cette question. Sa physionomie s'anima d'une expression de vivacité peu ordinaire chez elle. De sa bouche contractée, on l'eût dit, par la révol-

tante saveur d'un mets corrompu, sortit cette réponse :

— Qu'importe la Bible ! Qu'importe le bonheur ou le malheur de la vie ! Je ne comprends pas qu'une femme puisse, pendant une seule minute, supporter l'existence avec la pensée d'avoir appartenu à deux hommes vivants.

Bien des heures après, seul dans sa chambre solitaire, Mels entendait encore ces paroles et revoyait le visage, résolu jusqu'au désespoir, de celle qui les prononçait.

YIII

Sur un seul point, cependant, la manière d'être de sa femme causait à Niels un étonnement qui approchait parfois du blâme : elle ne semblait pas adorer la petite Marie autant qu'il le faisait lui-môme. Le jour où l'enfant, à la vue de son père nourricier, prononça les douces syllabes : papa! qui marquaient son début dans l'art du langage, on eût pu découvrir qu'une sorte d'épouvante troublait le regard de sa mère. Elle s'attendait à voir un nuage plus sombre encore passer sur le front de Niels, mais il n'en fut rien. Cet homme bon et simple, qui ne pouvait avoir une femme,

LA PRINCESSE ERRANTE ITTi

pouvait du moins avoir une fille à la face du monde entier. Cette unique joie de sa vie, cette unique récompense avouée de son sacrifice, il se promettait de la savourer, les yeux fermés à tout le reste. Il eut ce bonheur jusqu'à son dernier soupir.

Quand il voyait, de loin, ses ouvriers faire cercle autour d'Hanna pour contempler curieusement cette jolie poupée vivante, parlante à cette heure, il sentait pour eux une sorte de gratitude. Il tâchait d'émerveiller Hilda en lui racontant comment la « Petite Reine » faisait déjà régner le silence et la sobriété autour de sa demeure, comment les hommes pris de boisson étaient entraînés par leurs camarades hors du passage de l'enfant, avec autant de promptitude que si elle avait pu rougir de leur abjection et s'en trouver offensée. Le jour où elle fit ses premiers pas au milieu d'un cercle ravi d'admirateurs fut une date mémorable dans l'histoire de Brinewell. Hilda, au contraire, parut attristée, presque effrayée de ce progrès. Comme Niels s'en étonnait doucement (jamais il ne fit entendre une parole qui eût l'apparence d'un reproche), la jeune femme répondit :

17r, LA PIIIXCF.SSE ERRANTE

— L'enfant ne sera que trop vite en âge de comprendre !

— Mais pourquoi faut- il qu'elle comprenne jamais? demanda Xiels.

— Ah! répliqua-t-elle, c'est assez pour moi, déjà, d'être une hypocrite aux yeux du monde entier ! Ma fdle deA enue femme saura la vérité sur sa mère et sur elle-même. C'est mon devoir et ce sera ma volonté.

Mels — c'est en cela que consistait la prétendue hypocrisie de sa compagne — était le plus choyé, le mieux soigné et, en apparence, le plus aimé des maris des deux mondes. Son dévouement, à défaut de son amour, lui était rendu avec largesse. Travailler pour lui, préparer les mets de son goût, c'était, pour Hilda, un règlement de comptes où elle se portait avec l'énergie désespérée du débiteur honnête, qui se sait insolvable, mais qui veut du moins alléger sa dette.

Hélas ! au lieu de diminuer, sa dette augmentait, car elle ne pouvait arracher de son cœur l'amour du prince Olaf. Elle avait pensé que cette rude vie de petite ménagère, dans un coin perdu où rien ne pouvait éveiller sa

mémoire, saurait lui apporter l'oubli. Mais, entre le bonsoir et le bonjour de sou mari, elle avait, pour songer, de longues heures solitaires.

Ces deux amours vivant côte à côte s'exaspéraient mutuellem.ent, comme deux foyers d'incendie en des maisons voisines. Ce que souffrirent Hilda et Niels, derrière ces murailles qui passaient aux yeux de tous pour abriter un parfait bonheur, est un secret douloureux qu'ils laissèrent à peine deviner dans les notes écrites pour leur fdle. Celle-ci, toutefois, ne devait que trop « comprendre » un jour, ainsi que sa mère le souhaitait.

Vers cette époque, il arriva que Niels rentrant au logis fut informé que sa femme, souffrante, le priait de dîner seul. Comme il faisait des questions, Hanna, pour toute réponse, lui montra le journal de Bothen laissé sur la table en évidence. A la première page, un titre en capitales d'un demi-pouce frappait les yeux : fiançailles du prince olaf.

— Cela devait arriver, dit-il en soupirant, malheureux, lui aussi, de voir qu'Hilda était encore si peu guérie.

Hanna répondit, farouche :

— Oui, cela devait arriver. Mais c'est un parjure, c'est un crime, non moins odieux parce qu'il était prévu. Dieu les maudira; souvenez-vous de mes paroles : Dieu les maudira !

Le lendemain, madame Niels avait repris son existence ordinaire, sans la moindre allusion au coup reçu la veille, sauf ces paroles dont le sens n'échappa point à son mari :

— Je suis une compagne bien faible, pour vous qui êtes si fort !

— Les plantes venues d'outre-mer souffrent d'abord sur le sol nouveau, lui répondit Niels. Soj^ez sans crainte : la force viendra pour vous aussi.

Elle tourna sur lui un regard qui disait : « A quoi bon mentir? » Jamais, entre eux, il ne fut question de- la future reine de Bothnie.

Cependant Cornélius s'applaudissait de plus en plus de la bonne chance qui avait mis le jeune émigrant sur son chemin. Son industrie, chaque année, lui rapportait de plus beaux bénéfices. Son ingénieur avait perfectionné les méthodes suivies jusqu'alors pour dégager l'huile précieuse. On était déjà loin de l'époque

OÙ les Indiens la recueillaient à la surface des petites mares bordant le Creek, au moyen de leurs couvertures de laine qu'ils en imbibaient, pour les tordre ensuite et en exprimer le liquide naphteux. Mais Niels, perfectionneur plutôt qu'inventeur, n'eut pas cet éclair d'intuition qui fait sortir un homme de la routine pour le conduire à l'opulence ou à la gloire. Il ne sut pas deviner que, dans le mélange d'eau salée et de pétrole qui sortait des puits, l'eau était un simple accident. Il n'eut pas ridée de chercher la couche mère de pétrole sans mélange. Ainsi, pendant plusieurs années, il vécut à quelques pas de la fortune, satisfait du salaire élevé qu'il touchait, et qui causait l'admiration presque incrédule de son père, le vieux forgeron de Bothen. A celui-ci, bien entendu, il n'avais jamais fait savoir qu'il était marié, encore moins qu'il avait épousé Hilda de Marstrand.

Sa vie, toute dévouée à un but primordial, était richement pourvue d'intérêts secondaires. De temps en temps il allait à Pittsburg où une raffinerie de pétrole exista dès I800. Connu, dans cette branche d'affaires, comme un des

hommes compétents du pays, son influence aurait pris le pas sur celle d'Hoffmann, s'il ne l'eût évité soigneusement. Sa maison, rebâtie en briques, était devenue confortable. Sa petite Marie, d'une intelligence précoce, pouvait déjà lire l'alphabet que lui enseignait Hilda.

Celle-ci, dès lors, parut changer de sentiments et d'attitude à l'égard de sa fille. Sachant, bien qu'elle se gardât de le laisser voir, que ses jours étaient comptés, elle voulut pour ainsi dire entasser dans l'àme de cette enfant tout ce qu'elle pouvait lui laisser de bon et d'utile, pour une vie dont elle entrevoyait les hasards.

Marie Nie! s, à cinq ans, savait lire et écrire en trois langues : l'anglais, l'allemand et le français. Avec « tante Hanna » seulement, elle parlait le bolhnien, que son père et sa mère semblaient avoir oublié d'un commun accord ; lui, parce que la Bothnie était à ses yeux la terre du crime; elle, parce qu'en oubliant la langue d'Olaf, elle espérait éviter à son cœur le choc de certains mots.

A cette éducation surchargée trop tùt, manquaient par malheur les doux fondements qui auraient pu la rendre moins instable : le

fondement religieux et le fondement social. Aucune des manifestations extérieures de ces deux grandes forces : la Religion et la Société, n'était venue frapper les yeux de l'enfant lorsqu'ils s'étaient ouverts à Brinewell. Toute sa vie, elle devait souffrir de cette lacune et en faire souffrir les autres. Du moins elle garda de l'influence maternelle, trop tôt disparue, l'éloignement instinctif de tout ce qui est bas et vil. De son père véritable elle avait reçu, et déjà le faisait voir, une volonté impérieuse que Niels eut le tort de respecter, peut-être parce qu'il y voyait une ressemblance morale, aussi impossible à éviter que l'autre. A cette époque, d'ailleurs, Niels faisait, quant à l'avenir de l'enfant, des rêves qu'il gardait pour lui seul. Le plus clair, c'est que la petite Marie était une enfant gâtée, en attendant qu'elle fût une grande dame dans un pays quelconque, sauf la Bothnie.

Entre Niels et Cornélius Hoffmann, les relations étaient bonnes sans être intimes. Il avait fallu, en quelques rencontres, couper court aux questions indiscrètes de TAllemand, qui, d'autre part, faisait parfois cabrer les nerfs

par ses prétentions de parvenu. Parfois aussi l'onction religieuse dont il faisait parade pouvait causer quelques doutes. Un de ces escamotages de la loi et de la morale, dont l'Amérique offre tant d'exemples, devait bientôt faire tomber le masque trompeur de Cornélius, qui, par contre, gagna dans l'aventure son énorme fortune. Quant à Niels, peu s'en fallut qu'il n'y perdit la vie, ainsi qu'on va le montrer.

Vers la fin de 1857, dans un pli du vallon d'Oil Creek négligé parce qu'il se trouvait en dehors de la zone des gisements salins, un vagabond à la mine suspecte fit l'acquisition d'un vague terrain bordant la route. Encore que la somme fût modeste, chacun se demanda où il l'avait trouvée, et plus encore quel « chat sauvage » il pouvait espérer dans ce lopin de terre marqué par les prospecteurs du sceau de la réprobation.

Il se nommait ou prétendait se nommer John Slocumb. On apprit, dans la suite, qu'il avait connu des jours meilleurs comme assistant d'un petit magistrat de police dans l'État de Virginie, où, après avoir aidé à pendre les autres, il avait risqué d'être pendu pour des

causes restées dans l'ombre. Quoi qu'il en soit, ses poches n'étaient pas vides, car, après avoir payé comptant son demi-hectare de forêt inexploitée, il fit, en quelques jours, défricher l'espace nécessaire à une maison qui s'éleva très ^ite sur le bord du chemin public, au moyen des arbres abattus. Un beau matin, sur une planche dominant l'entrée du logis, on put lire cette enseigne un peu vague : Bottling Works (Atelier de mise en bouteilles.)

« L'atelier » consistait en une pièce fort nue, sans un siège, où la bière tirée des barils était « mise en bouteille » par Slocumb lui-même. Elle n'y restait pas longtemps d'ailleurs, car elle passait séance tenante dans l'estomac des clients, qui consommaient debout, sur un trottoir en bois occupant le sol de la voie publique. Les buveurs faisaient usage, au lieu de verres, de grossiers gobelets de fer-blanc.

Cette violation flagrante de la loi, qui défend le débit des boissons alcooliques (et Dieu sait si la bière de Slocumb avait cette qualité), eut le succès qu'on peut croire parmi la population de Brinewell. Trouver un homme valide pour le service des machines devint fréquemment

une impossibilité. Niels porta plainte à Cornélius Hoffmann, l'un des « magistrats de police » du pays. Cornélius leva les mains au ciel, prit une expression désolée, et cita le vingt-troisième Livre des Proverbes :

— Ne tourne pas les regards vers le vin quand il est rouge et quand il colore la coupe. A la fin, il mord comme un serpent et pique comme une vipère.

— Les serpents et les vipères ne sont rien, répondit Niels en se maîtrisant pour ne pas hausser les épaules. Je crains davantage une chaudière qui saute ou un réservoir d"huile qui prend feu, pendant que l'homme chargé de la conduite des machines cuve sa boisson.

— Il faut redoubler de vigilance, recommanda Hoffmann. Ne donne pas de sommeil à tes yeux, ni d'assoupissement à tes paupières.

— Je connais mon devoir, dit l'ingénieur. Mais, en matière de police, un article de loi vaut mieux que tous les versets du Deutéronome. D'un mot vous pouvez envoyer Slocumb dans l'endroit le mieux fait pour lui, c'est-àdire en prison.

Comme s'il eût étudié l'affaire d'avance,

Cornélius secoua la tête, ouvrit son Code au bon endroit et lut ce texte :

« Toute personne ayant payé cinquante dollars à la caisse publique du district, peut mettre en bouteille aie ou bière, sous la condition de ne pas la vendre au verre, et ne pas la laisser boire sur sa propriété. »

— Les clients de Slocumb, ajouta-t-il, boivent sur la voie publique et dans des gobelets de métal. Sa licence est payée. Que faire? Si j'avais trouvé prise, vous pouvez être sûr que j'aurais déjà instrumenté. Au surplus, cet homme passe pour dangereux. J'ai une femme et une fille; vous êtes dans le même cas. Mais tout cela est une protection assez mince contre une balle de revolver.

Niels, qui commençait à comprendre, n'insista pas davantage ; V « atelier » réalisa des bénéfices que ne donnait pas le meilleur des puits salins. Toutefois, ayant eu affaire à Pittsburg, l'ingénieur toucha un mot en haut lieu de la florissante industrie des Bottling Woi^ks. John reçut des visites menaçantes ; il fut avisé que sa distinction entre un gobelet et un verre semblait par trop subtile. Dès lors, les buveurs

vidèrent les bouteilles à même le goulot, ce qui ne rendit pas la consommation moins forte.

Pour ces hommes, toutefois, la bière n'était qu'une fade infusion ; il leur fallait du whisky, dont la vente était absolument prohibée. John Slocumb se mit à leur en vendre, mais seulement après la nuit tombée, et en prenant la précaution de se couvrir le visage d'un masque. Dénoncé par Niels, dont les ouvriers devenaient des bêtes furieuses, le débitant fertile en ruses fut poursuivi. Mais, s'il se trouva des témoins pour avouer qu'ils avaient acheté la liqueur proscrite, nul ne put ou ne voulut jurer qu'il avait reconnu Slocumb dans la personne du vendeur masqué.

Niels, alors, décidé à en finir, se déguisa en gardien de « derrick » et, par une nuit fort noire, vint acheter une bouteille de whisky. Au moment où le délinquant lui passait la marchandise, il lui arracha son masque en lui criant :

— John Slocumb, je t'ai vu !

Saisi de fureur, John prit le revolver qui ne le quittait jamais et fit feu. IViels, atteint au front, tomba comme une masse. Le meurtrier,

sans perdre une minute, sortait déjà pour aller conter une histoire de rixe avec mert d'homme ayant eu lieu devant chez lui. Curieux, toutefois, de connaître le nom de la victime, il approcha une lanterne de ce qu'il croj-ait être un cadavre. II se sentit perdu à la vue de Niels, car chacun savait, à dix milles à la ronde, que l'ingénieur de l'entreprise Hoffmann n'était pas homme à visiter un débit de boissons clandestin.

D'autres clients de Slocumb, survenus peu après, n'eurent pas de peine à comprendre ce qui était arrivé en trouvant un masque dans la main crispée du mort, ou supposé tel. Porté chez lui, à tout hasard,' Niels donna quelques signes de vie. La balle avait rasé le sommet de la tête, creusant un sillon dans le cuir chevelu et dans la partie supérieure du crâne. La cervelle, par bonheur, n'avait pas été atteinte ; mais l'ébranlement pouvait être mortel.

Dans cette occasion, Hilda paya sa dette à son mari, dont elle sauva la vie par des soins que la femme la plus aimante n'aurait pu dépasser. Un jour, en ouvrant ses yeux fermés depuis plus d'une semaine, le blessé la vit à

son chevet, pâle et amaigrie par tant de nuits sans sommeil. Il avait sa raison à moitié, mais non pas sa mémoire. Ou du moins il ne semblait se souvenir que d'une chose, de l'amour qui le possédait tout entier, et depuis tant d'années. Par un phénomène fréquent en pareil cas, flilda devint pour lui une personne double. Aussitôt, à Hilda la confidente, il se mit à parler de ses sentiments pour Hilda la bien-aimée. Lui imposer silence fut une chose impossible.

— Vous prétendez que je suis malade ? répondait-il. Certes je le suis, ou plutôt je l'étais : mais de quoi ? Précisément de ne pas pouvoir dire combien je l'aime. Cela m'étouffait 1 C'était en moi comme un repas trop copieux, impossible à digérer, et si lourd!... Malade, vous dites ? C'est tout le contraire. Je me sens tellement mieux depuis que j'ai ouvert mon cœur... Ah î oui. Tellement mieux!...

De fait, il semblait éprouver du soulagement plus que de la fatigue. Ayant bu le breuvage présenté par sa femme, il continua, perdu dans son extase :

— Sa main I... Que dites-vous de sa main? Elle était à un pouce de mes lèvres. Qui pour-

rait croire que j'aurais donné un an de ma vie pour la prendre et la baiser? Vous-même, en avez- vous eu quelque soupçon?... Quand mon père me croira couché, endormi, j'obscurcirai ma fenêtre au moyen de ma couverture, et j'écrirai des vers... Si elle se doutait qu'on pourrait faire un livre avec tous les vers que j'ai écrits sur sa beauté I Ce qui m'étonne, c'est que vous n'avez pas envie de vous moquer de moi, le pauvre petit forgeron... Ahl comme je vais mieux !

Pendant plusieurs jours, Hilda fut terrifiée à la vue de ce bonheur transfigurant le visage de son mari. Hélas! quel signe plus fatal de démence pouvait donner un homme si malheureux ! Déjà elle se demandait s'il resterait fou toute sa vie. Mais, vers le vingtième jour, sortant d'un long sommeil, il regarda sa femme longtemps, sans rien dire, le front plissé par l'effort de la pensée. Au bout d'un temps assez long, il referma les j^eux, non pour dormir, car deux larmes roulaient sur ses joues émaciées, et, tout autour de sa bouche, des frémissements couraient.

Une heure après, il demanda si Slocunib était

pris ; sa mémoire était revenue. Hilda n'entendit plus son mari parler d'amour. . . qu'une seule fois, deux ans plus tard.

Slocumb n'était pas pris, ce qui peut s'expliquer par deux raisons. La première est que les ouvriers de Brinewell avaient pillé son magasin, comme premier châtiment du meurtre ; après quoi, ils n'étaient plus en état de poursuivre le meurtrier. La seconde est que Cornélius, dans l'occasion, se montra policier plus que médiocre ; car il fit chercher le criminel dans toutes les directions, sauf dans celle des Lacs, faciles à atteindre en quelques heures. C'était le chemin du Canada, c'est-à-dire de l'impunité. Personne, sauf Cornélius, peut-être, n'a jamais pu écrire les chapitres suivants de l'histoire de Slocumb.

Niels, une fois revenu à la raison, fit des progrès rapides. C'est à peine s'il passa encore quelques jours au lit. Sa femme, par contre, cédant à la fatigue, permit plus volontiers à «tante Ilanna » de prendre sa place auprès du blessé. Peut-être qu'elle voulait lui épargner la cruelle douceur de voir « à ua pouce de ses lèvres », la main chérie qu'il n'osait pas baiser.

Tout reprit bientôt la marche accoutumée dans les affaires de Niels. Dans sa vie commençait à luire un chaud rayon de soleil : l'affection de plus en plus vive que lui témoignait la petite Marie, alors âgée de huit ans. Hilda cultivait la tendresse filiale pour le père adoptif dans le cœur de cette enfant, ainsi qu'elle eût développé sa vocation pour un art sublime. Marie était instruite à admirer son père, bien qu'elle ne fût ni à même de comprendre ni admise à savoir en quoi, surtout, il était admirable. Hilda semblait vouloir s'effacer du cœur de sa fille, comme pour rendre moins critique l'heure où elle disparaîtrait matériellement de sa vie.

Déjà, aux yeux de tout le monde, à l'exception de son mari aveuglé par l'amour, la pauvre exilée n'était plus qu'une copie encore belle de son ancienne beauté.

Vers le milieu de 1859, un nouveau venu, d'allures assez mj^stérieuses, fit l'acquisition d'un terrain à Brinewell. Comme il avait choisi son lot, après un examen approfondi des lieux, dans la pièce de terre contiguë aux anciens « Bottling Works », la population espéra tout d'abord que le colonel E.-L. Drake, — c'est ainsi qu'il avait apposé sa signature, — se préparait à prendre la suite des affaires Slocumb.

Mais en le voyant élever un « derrick » , pareil à tous ceux qui se dressaient dans la vallée voisine, on dut admettre qu'on était en présence d'un sérieux « chasseur de chats sau-

vages ». Les puisatiers de Brinewell et des environs levèrent les épaules en souriant de pitié.

— Drake, disaient-ils, est en train de percer un joli « dry hole » (trou sec). La nappe d'eau salée n'existe pas là où il fore son puits. Le premier venu l'aurait averti, s'il avait demandé un conseil.

Non seulement Drake se passait de l'avis des autres, mais encore il paraissait fort résolu à s'affranchir de leur curiosité. Nul n'était admis à franchir la barrière qui entourait la base du « derrick ». Bien plus, quand le foret, mù par le balancier d'une machine à vapeur assez primitive, atteignit la profondeur de six cents pieds, quelques sentinelles avancées, dont les carabines luisaient au clair de lune, firent bonne garde autour du prétendu <.< dry hole ». Mais l'heure approchait où toutes ses précautions pour cacher au public le résultat du travail seraient inutiles.

Le 30 août 18S9, — date mémorable dans l'histoire de la prospérité américaine, — une gerbe de liquide jaunâtre, qui était du pétrole pur, jaillit plus haut que le sommet du « derrick »j

avec des dégagements de gaz dont le bruit réveilla les environs. Cette fois la routine était vaincue. L'industrie du pétrole pour tout de bon faisait son entrée sur la scène du monde. Dans les quatre derniers mois de 1839, le puits du colonel Drake allait donner plus de trois mille hectolitres d'huile de houille, ainsi qu'on l'appelait alors. Quant à l'eau salée, vingt-quatre heures après la découverte de Drake, nul n'y pensait plus.

La semaine suivante vit des derricks s'élever comme par enchantement sur les terrains contigus à celui du colonel. Slocumb n'étant plus là pour défendre sa propriété, elle fut envahie par des amateurs sans scrupules qui, trop nombreux pour avoir chacun son daim, commencèrent à faire aboyer les revolvers. Alors il se produisit une péripétie de nature à ébranler la considération qui entourait Cornélius Hoffmann. Celui-ci, tirant de sa poche un titre de propriété bien en règle, mit les envahisseurs d'accord en les forçant à déguerpir. On sut alors, à n'en pas douter, que Slocumb avait été purement et simplement son homme de paille. Mais, au milieu de la fièvre de gain qui tournait

LA PRINCESSE ERRANTE 19o

toutes les tètes, qui donc songeait à faire un crime à Cornélius d'avoir été, dans son double rôle de prédicateur et de magistrat de police, un peu en désaccord avec les textes ?

Niels, toutefois, ne se fit point faute de dire certaines vérités à son chef, ajoutant qu'il s'étonnait moins à cette heure de la bonne chance qui avait accompagné l'assassin dans sa fuite. Cornélius prit les choses du bon côté et changea de conversation. Il avait besoin plus que jamais de son ingénieur pour le forage du puits qui allait faire couler le pétrole, — du moins il y comptait bien, — au lieu môme où le whisky avait coulé d'une façon plus discrète.

Le derrick Hoffmann s'éleva en quelques jours ; une machine fut installée et Niels en prit la direction. Ce travail le rendait fiévreux lui-même, non par l'espoir du gain, puisqu'il n'avait rien à attendre en dehors de sa paye, mais par la nouveauté et même les dangers de l'opération. Instruit par l'expérience du puits de Drake, où de grandes quantités de liquide s'étaient perdues pendant les premiers jours, Niels avait installé de vastes réservoirs en fer à portée du derrick. Pendant de longues se-

maines, il suivit le mouvement monotone du foret, s'élevant et retombant avec un bruit sourd. Quand on avait gagné deux mètres, il fallait retirer l'outil et le reforger, tandis qu'on enlevait les débris de la roche réduite en poussière, Niels prenait à peine le temps d'aller dormir quelques heures chez lui. Hanna lui apportait sa nourriture au derrick. Souvent la « tante » était accompagnée de la petite Marie, dont ces courtes visites à son père constituaient l'unique divertissement. Elle s'en souvenait encore trente ans plus tard, quand ce souvenir la faisait pleurer dans le port de Batoum empesté de l'odeur bien connue.

De même qu'il était arrivé au colonel Drake, Niels entendit un jour un bruit effroyable dans le tuyau de son derrick. Le foret fut soulevé en l'air comme un piston par le dégagement des gaz, bientôt suivi de l'apparition du pétrole; Toutes ses précautions étaient prises. Le liquide fut recueilli presque aussitôt et conduit dans les réservoirs. Cornélius accouru pressa son ingénieur dans ses bras en le félicitant.

— Monsieur, répondit celui-ci, félicitez-moi surtout d'avoir un crâne à l'épreuve des balles

de VOS amis. Je ne suis pas plus riche aujourd'hui que je ne l'étais hier.

Cependant Niels vit son salaire doublé. Il est vrai de dire que, de tous côtés, lui arrivaient des offres avantageuses, même de la part de la puissante compagnie Bostonienne qui, on le savait depuis peu, avait envoyé secrètement le colonel Drake tenter l'aventure. Mais Niels répondait en hochant la tête :

— Inutile de causer. Cornélius Hoffmann a ma parole pour deux années encore. Nous verrons plus tard.

Pendant l'été de 1860, un gros orage, venu du lac Erié, suivit le Creek jusqu'à Brinewell, où il éclata pendant la nuit avec une incroyable fureur. La foudre tomba sur le derrick Hoffmann et la colonne de pétrole prit feu. Ce fut une scène qui surprendrait moins aujourd'hui, parce qu'elle s'est répétée plus d'une fois. Mais alors on n'avait jamais vu ce spectacle d'une torche enflammée de trente pieds de haut, éclairant le paysage d'une lumière éblouissante, tandis que des ruisseaux de feu descendaient vers la rivière, mettant, sur leur passage, le feu à la forêt.

Le danger d'incendie était extrême pour les puits voisins ; le colonel Drake, dont les réservoirs contenaient des milliers d'hectolitres, se voyait déjà menacé d'un désastre ruineux. Resté très calme, Niels songeait au moyen d'obstruer, tout au moins pour quelques minutes, l'orifice d'où jaillissait le pétrole. C'était l'unique chance de salut. Tout à coup, il se frappa le front et, sautant sur le cheval d'un des nombreux spectateurs accourus, il galopa en pleine nuit jusqu'au village voisin, où le Gouvernement de Washington, instruit de la rébellion qui s'organisait sur l'autre rive du Potomak, venait de faire avancer les premières forces qui devaient bientôt soutenir le choc des Fédérés. Niels revint avec une pièce d'artillerie et des munitions. En quelques coups, les boulets firent une sorte de remblai grossier autour du puits ; l'écoulement subit une interruption momentanée. Quand le pétrole retrouva son cours, la flamme était éteinte. Pour celte fois, Niels fut embrassé par le colonel, qui lui dit avec les belles manières de Boston :

— Je voudrais être une jolie femme, monsieur Niels, pour que le remerciement eût

meilleur goût... Mais où ai-je les yeux? La voilà, la jolie femme 1 J'imagine qu'elle va vous embrasser pour nous tous.

Niels s'aperçut alors qu'Hilda était près de lui. Quelques sapins, dont les branches flambaient encore, donnaient un peu de lumière, pas assez, toutefois, pour qu'on put discerner la rougeur qui gagna les joues de la spectatrice aux paroles du galant Drake.

— Quelle imprudence ! lui dit son mari avec quelque vivacité. Vous voilà toute trempée par cette pluie d'orage I Êtes-vous donc si curieuse de contempler ce qu'on appelle « de sublimes horreurs » ?

— Non, répondit la jeune femme. Vous étiez en danger. Mon devoir m'appelait ici.

Elle semblait lui en vouloir un peu de n'avoir pas été mieux comprise; il se reprocha souventàlui-mêmecette injustice non volontaire.

— Rentrons vite chez nous, lui dit-il doucement ; vous pour vous mettre au lit, moi pour changer de costume et revenir à mon poste, afin de tout remettre en bon train.

Quand ils furent sortis de la foule des curieux, il prit la main d'Hilda.

— Voulez-vous me pardonner ? lui demandat-il d'une voix émue.

— Pardonner quoi? fit-elle, tout en mar-" chant près de lui.

— D'avoir paru oublier que je serais mort sans vous, l'année dernière... et que vous êtes la meilleures des femmes !

— Taisez-vous, dit-elle. Ah! Dieu... Taisezvous 1 Je suis une mauvaise femme, Niels. Mais si vous saviez tout ce que j'ai souffert !

— Hélas I ne l'ai-je pas vu ?

— Non, mon ami. Vous n'avez rien vu. Tout droit, tout d'une pièce, votre cœur ne cache aucun repli dont la lumière ne puisse approcher. Dans le cœur d'une femme, il y a d'étranges mystères, mon pauvre Niels. Voilà pourquoi tant d'hommes moins généreux que vous jugent que nous sommes de fatales créatures, ne méritant que malédiction.

— C'est à mon tour de dire : taisez-vous I Depuis dix ans, je n'ai jamais fait autre chose que vous bénir, vous plaindre... et goûter une joie égoïste! Si votre vie avait été ce qu'elle devait être selon le cours naturel des choses, quels abîmes, depuis dix ans, nous auraient séparés !

Mais, à cet instant, la même pensée leur vint à tous deux: un abîme les séparait encore!...

Sur la route, mal éclairée par le dernier croissant de la lune prête à disparaître, ils cheminaient en silence, tout émus l'un et l'autre par cet entretien qui ressemblait à une confession suprême. Quand ils approchèrent du logis la lueur d'une lampe se devina derrière les rideaux tirés d'une fenêtre à demi close. La voix de Niels appela doucement :

— Ouvrez, Hanna! C'est nous.

— Dieu soit loué ! fit- elle en regardant au dehors. J'ai cru qu'on se livrait bataille autour du puits !

Nul d'entre eux ne se doutait que, trois ans plus tard, cent cinquante mille hommes seraient engagés, non loin de là, dans la plus sanglante bataille dont une guerre civile ait jamais connu les horreurs. Et nul d'entre eux, pour des causes diverses, ne devait entendre la canonnade des six cents pièces de Gettysburg, à laquelle, pour ainsi dire, Niels venait de préluder.

— L'enfant ne s'est pas réveillée? demandat-il.

— Non, fit Hanna. Elle dort comme un chérubin.

Le mari et la femme, avant de se quitter, allèrent voir dormir la petite Marie, dont le visage avait cette paix solennelle, comparable à celle de la mort, qui rayonne du sommeil des enfants. Hilda eut un léger frisson.

— Pour l'amour du ciel, courez vous mettre sous vos couvertures 1 supplia son mari.

— J'y vais, répondit -elle.

Puis, tournant sur lui un regard qu'il n'oublia jamais :

— Non, je n'ai pas été une bonne femme, Niels 1 Mais du moins vous serez un heureux père. J'ai travaillé consciencieusement à vous laisser ce bonheur-là.

Cette nuit sans sommeil fut suivie, pour l'ingénieur, d'une journée du travail le plus rude. L'orifice du puits, labouré par les obus, procédé auquel on eut recours plusieurs fois en pareille circonstance, avait dû être nettoyé et pourvu d'un nouvel appareil d'écoulement. Vers le soir, au moment où Niels, rompu de fatigue, s'apprêtait à rentrer chez lui, Cornélius, qui venait de recevoir le journal de Pliiladel-

phie, vint faire sa ronde et dit à son employé:

— Grosse nouvelle pour votre pays I Le roi de Bothnie est mort ; son fils aîné lui succède. Voulez-vous voir la dépêche?

Niels avait tressailli de la tête aux pieds ; mais il feignit l'indifférence.

— A quoi bon, maître Cornélius? Peu m'importe aujourd'hui qui règne en Bothnie, surtout quand je viens d'être debout pendant trente-six heures. Vous permettez que j'aille dormir enfin ?

Il se mit en route, sans laisser paraître que la nouvelle lui avait donné un grand choc. Le prince Olaf sur le trône ! . . . Certes, l'événement était fait pour troubler le mari d'Hilda et le père adoptif de la petite Marie. Olaf était roi ; les cloches, les canons de Bothen faisaient vibrer les airs en ce moment pour proclamer le nouveau monarque; toute la Cour lui rendait hommage dans ce palais que Niels connaissait si bien ! Et la fille de celui qui donnait ses lois à des millions d'hommes grandissait en exil, pauvre, sans compagne de son âge pour prendre part à ses jeux, sans avenir I

Mais, par une juste punition de Dieu, un regret venait se mêler à la joie des fidèles Bothniens. Il manquait un joyau à la nouvelle couronne, puisque la Reine, jusque-là, n'avait donné aucun espoir de postérité...

La Reine 1 « Ah ! songeait Niels, si l'honneur commandait aux princes sur les marches du trône ce qu'il commande au dernier de leurs sujets, la reine de Bothnie s'appellerait Hilda. Pauvre Hilda ! Comment pourrait-elle oublier et se guérir? Les échos du vieux monde, à travers l'Océan, lui apportent le nom d'Olaf le maudit ! »

Tout en suivant le cours du Creek chargé de lourdes émanations de naphte, il préparait la phrase la mieux faite pour diminuer l'amertume dont un pauvre cœur allait être saisi. La phrase n'étant pas facile à construire,, il s'assit pour la méditer sur un tertre de mousse, à l'ombre des grands arbres. Le chemin assez raide en cet endroit formait un coude pour gagner le fond de la vallée, où la fraîcheur du soir commençait à se faire sentir. Là, bien souvent, il avait trouvé sa femme et la petite Marie venues à sa rencontre et guettant son

approche, si bien qu'ils avaient appelé ce coin tranquille : le repos d'Hilda.

En face de lui, à quelques centaines de mètres, sa maison s'élevait au delà du ruisseau. Tout à coup, il vit la porte s'ouvrir; Hanna parut sur le seuil, examinant la route. Les yeux perçants de la dalécarlienne découvrirent bientôt lejeune maître du logis, toujours méditant sur son siège rustique. D'un geste facile à comprendre, elle lui fît signe de se hâter. Il obéit, le cœur serré d'un pressentiment étrange.

— Elle n'est pas bien, dit la fidèle servante. Je l'ai mise au lit. Venez la voir.

Alors il pénétra dans la chambre de sa femme. Il n'y était guère entré — et jamais pour longtemps — depuis le jour où il avait planté le dernier clou, installé le dernier meuble, quand la construction avait été achevée. A cette maison, petite et jolie, ils eussent trouvé que rien ne manquait, si le bonheur eût été là.

Dans un demi -sommeil troublé et fiévreux, Hilda s'agitait; Tor de sa chevelure avait coulé sur l'oreiller. Niels l'avait souvent imaginée, mais ne l'avait jamais vue, dans cet abandon.

— Chère, vous souffrez? demanda-t-il doucement.

— Non, répondit la malade après l'avoir examiné quelque temps, comme si elle n'était pas tout à fait sûre de le connaître.

Puis elle referma les yeux en disant :

— Je suis très lasse.

Lui, sans poser une question, ressortit très vite. Il avait peur et cherchait dans sa tête fatiguée quel messager, parmi tous ces hommes attelés à leur travail ainsi que des machines indispensables, pourrait courir au médecin, à plusieurs milles. Cependant il trouva l'exprès. Vers minuit un docteur, dont nul n'avait jamais vu le diplôme, était au chevet d'Hilda.

— Les deux poumons engagés, déclara-t-il. Et une fièvre ! . . . Attendez-vous au délire, dans quelques heures.

Niels ferma les yeux avec effroi, songeant au supplice que lui réservait sans doute ce délire. Hanna, qui l'avait forcé à manger, l'obligea à dormir deux heures. Il s'était à peine assis pendant la nuit précédente,

— Vous aurez besoin de vos forces, lui dit-

elle en ajoutant, par son regard, un sens étrangement sérieux à ces paroles.

Il n'osa pas lui demander si elle craignait le pire, sachant qu'Hanna Stuve disait toujours toute sa pensée. Mieux valait douter encore. Selon la promesse faite, il fut réveillé au bout de deux heures ; le jour commençait à paraître. Quand Niels fut dans la chambre de sa femme, il vit que le délire faisait son apparition.

Dieu eut pitié de lui, et de celle qui n'avait commis qu'un péché dans sa vie : un péché d'amour, déjà rudement expié. Sur les souvenirs coupables et charmants du rêve de quelques jours, le voile resta tiré. Hilda, souriante et heureuse, parlait presque à voix basse ; son mari n'eut pas besoin de se boucher les oreilles. Dans le long, presque enfantin murmure de phrases gazouillées plutôt que parlées, un seul mot frappa plusieurs fois ses oreilles : toujours! Lui, comme un écho, répétait pour son propre compte le serment amoureux qui, dans sa bouche, était un serment plus fort que l'amour même, sacrifié par lui à la tendresse :

— Oui, chère ! Toujours ! Toujours !

Et le sourire d'Hilda, heureux et confiant,

montrait qu'elle avait entendu les mots. Niels aimait mieux ne pas savoir si elle avait reconnu la voix. Une chose l'effrayait : le rajeunissement de sa femme. Sur l'oreiller se détachait le visage d'une jeune fille de dix-huit ans, coloré par la rougeur du premier aveu, ou peut-être hélas! du dernier accès de fièvre.

Sur le soir elle s'endormit. Livré alors au calme de ses pensées, Niels eut pour la première fois la perception de la chose horrible : probablement elle allait mourir. Hanna lui dit :

— Vous devriez aller prendre l'air au jardin et tenir un peu compagnie à votre fille.

Symptôme funeste, on ne lui conseillait pas, ainsi que la veille, d'aller dormir ! Sur les traits rudes et énergiques de la servante il crut même découvrir une profonde pitié, qui assombrit encore l'atmosphère autour de lui. Au jardin, il trouva sa fille qui jouait avec son écureuil apprivoisé, dans l'ignorance du malheur suspendu sur elle. Déjà la robe rose de l'enfant le frappait comme une fausse note dans le tableau lugubre qu'il voyait s'ébaucher. Prenant place sur un banc, il appela près de lui

celle dont le père véritable venait de poser une couronne royale sur sa tête le jour même.

— Tu sais que maman est bien malade?

fit-il en regardant ce jeune visage où, de plus en plus, s'accentuait la ressemblance.

— Oui, je le sais, répondit la petite Marie. Tante Hanna veut que je reste au jardin sans faire de bruit. Ne pourrais-je pas aller voir maman ?

— Tu iras peut-être bientôt ; peut-être cette nuit. Tu aimes bien ta mère, n'est-ce pas?

L'enfant sourit; une telle question n'étaitelle pas comique? Puis, tout à coup devenue sérieuse, à son tour, elle questionna :

— Pourquoi m'a-t-elle demandé pardon ce matin, quand je suis allée l'embrasser dans son lit? Ce sont les petites filles qui demandent pardon, parce qu'elles sont quelquefois méchantes. Les grandes personnes ne le sont jamais.

— Si, mon enfant, elles le sont. Mais ta mère n'a jamais été méchante ; ce sont les autres qui ont été méchants pour elle I

— C'est pour cela qu'elle pleure, quand je n'ai pas l'air de la regarder?

-— Pleure -t-elle souvent?

— Tous les jours, pendant qu'elle écrit dans son livre. Ça fait des ronds noirs sur les pages...

— Continue à jouer, dit Niels, en se levant pour ne pas en entendre plus.

Rentré bientôt dans la chambre de sa femme, il s'aperçut que sa respiration devenait haletante.

— Que peut-on faire ? demanda-t-il à Hanna. Elle répondit, en le regardant avec une fixité

dure :

— Il n'y a rien à faire. Le médecin m'a prévenue. D'ailleurs pour elle, c'est la délivrance ! Qui aurait jamais pu croire qu'elle résisterait pendant dix années ?

— Mon Dieu! gémit l'infortuné. Je ne savais pas qu'elle fût malheureuse à ce point 1

La paysanne eut un léger mouvement d'épaules; sans doute elle prenait en pitié l'aveuglement du sexe masculin. Puis tout retomba dans le silence. De grands coups douloureux ébranlaient le cerveau de Niels. Un moment il craignit de s'évanouir. C'était la première fois qu'il assistait à ce drame préliminaire de la condamnation, précédant celui de la mort. Ce

qui se préparait sous ses yeux troublés par l'horreur, c'était la mort d'Hilda.

Un peu avant le jour elle s'éveilla, plus calme en apparence. Elle le reconnut et le regarda longtemps, d'un regard un peu lourd, difficile à supporter.

— Niels, dit-elle enfin, pardonnez-moi 1 Hanna venait de quitter la chambre, laissant

les époux à leur dernier tête-à-tête. Comme nulle réponse ne pouvait sortir de la gorge contractée du malheureux, sa femme répéta :

— Voulez-vous me pardonner, Niels?

— Mais quoi ? gémit-il, la tête dans ses mains.

— Vous le savez, dit -la moribonde. Je n'ai pas été une bonne femme. Je n'ai pas accepté ce que je lisais dans vos yeux : l'oubli et la tendresse miséricordieuse. A cause de moi, vous avez souffert pendant dix ans, vous qui avez tout sacrifié pour moi et pour notre fille. Est-il possible que j'aie pu consentir à vous amener ici?... Mais, sans vous, que serionsnous devenues?...

Niels lui répondit :

— J'ai eu dix ans de bonheur. Je suis fier

d'avoir été choisi : c'est un des plus beaux triomphes qu'ait jamais remportés l'amour humain.

Elle murmura, comme se parlant à ellemême :

— L'amour humain a besoin d'être réhabilité, de temps à autre, par des cœurs comme celui-là!

On put voir qu'une dernière lutte se livrait dans cette âme prête à quitter la terre.

— Niels, embrassez votre femme! dit-elle enfin.

Et, pour la première fois, les lèvres des deux époux s'unirent, dans un court baiser.

Alors, elle détailla ses derniers désirs. Tout ce que contenait une cassette, qu'elle désigna, devait être remis à sa fille, quand celle-ci atteindrait ses dix-huit ans. Et comme Niels exprimait l'espoir qu'un changement surviendrait dans le sort de Marie, aveuit cette époque :

— Non, enjoignit Hilda. Ne faites rien! Elle décidera elle-même. Attendez!... Si elle m'écoute... son hésitation ne sera pas longue. Maintenant allez la chercher.

L'enfant arriva presque aussitôt. Hanna

l'avait réveillée, habillée, sachant que l'heure était venue. Sa mère la regarda longtemps. Elle aussi était sans doute frappée de la ressemhlance.

— Marie, dit-elle, je vais partir. Tu me remplaceras près de ton père. Ne le quitte jamais. Sacrifie-lui ton existence de même qu'il t'a sacrifié la sienne. . . Souviens-toi ! . . . Hanna 1 « Tante Hanna 1 . . . »

— Soyez tranquille, prononça la dalécarlienne. J'ai compris. Niels Hegelstad vivra et mourra entre nous deux, baronne Hilda I

Le soleil se levait. L'air pur du matin inondait la chambre. Hilda eut un sourire :

— Ah ! murmura-t-elle. Les oiseaux chantent... Le soleil de minuit...

Et, sans souffrir davantage, Hilda de Marstrand fit son entrée dans la région éternelle où son âme allait retrouver la lumière des jours sans nuit de l'été bothnien.

Elle partit sans savoir qu'Olaf, son premier et son seul amour, était devenu roi. Niels avait oublié de le lui apprendre : c'était une nouvelle si peu intéressante, à côté de ce qu'ils avaient à se dire ! Mais Hanna fut informée, et sa ten-

214 LA PRINCESSE ERTlANTE

dresse eut une idée touchante, que ses doigts habiles ne furent pas long à réaliser.

Quand Niels revint auprès du corps de sa femme, préparé pour le cercueil, il vit qu'une couronne royale formée de roses rouges coiffait la tête charmante de la jeune morte.

— Salut et adieu, pauvre Majesté traliie ! dit-il en pleurant.

Le lendemain au coucher du soleil, Niels, tenant par la main sa petite Marie, escorta le léger cercueil jusqu'à la fosse creusée sous les grands arbres, à l'endroit qui allait devenir pour toujours « le Repos d'Hilda ».

Quand il fallut s'éloigner de celle qui dormait sa première nuit à la douce lueur des étoiles scintillantes, son fidèle compagnon d'exil jeta un dernier baiser à la pauvre tombe qui venait d'engloutir son amour.

— Adieu, ma vie! Adieu, mon espoir! soupira-t-il d'une voix éteinte.

Hanna, sans dire un mot, lui toucha l'épaule et lui montra la petite Marie, dont les grands yeux le considéraient avec un muet reproche. Alors, avec un geste passionné, il saisit l'enfant et la baisa longuement au front.

— Je n'ai plus que toi !.. . plus que toi ! . . . cria-t-il en l'étreignant avec force.

Appuyé sur la fillette déjà grande et robuste, suivi de la seule créature humaine qui savait tous les mystères de cette tombe à peine recouverte et de cette vie à peine commencée, Niels revint à la maison en deuil.

Cependant il eut le courage de se séparer de sa fille, comprenant que l'heure était venue de compléter ou tout au moins d'augmenter son instruction. Elle-même se soumit à cette dure épreuve avec une facilité inattendue. Elle avait déjà cette qualité primordiale des races du Nord qui se nomme la résignation. Bien des personnes, durant le cours de sa vie, devaient prendre sa résignation pour de l'indifférence, à cause de l'indomptable et toute royale fierté qui en dissimula toujours l'amertume.

Dans une des meilleures pensions dePittsburg, elle montra bientôt une intelligence ouverte à

tous les enseignements. Surtout elle révéla une disposition peu ordinaire pour les langues. En même temps, jetée dans le tourbillon d'une activité physique dont elle avait été privée jusqu'alors, elle devint la plus adroite de ses compagnes aux exercices corporels qui tiennent une si grande place dans l'éducation des femmes, de l'autre côté de l'Océan.

Niels allait la voir dès qu'il pouvait disposer d'un joar : le trajet, à cette époque, ne demandait plus que trois ou quatre heures et les affaires de Cornélius appelaient souvent l'ingénieur dans cette ville. Chaque fois il trouvait Marie tellement changée qu'il s'effrayait de cette transformation trop rapide. Mais, avec une joie secrète, il se disait : « Elle pourra tenir sa place dans le monde, plus tard. »

Ses rêves étaient toujours les mêmes sur ce sujet, bien qu'il exécutât fidèlement le désir de celle qui n'était plus, en évitant toute parole capable d'ouvrir les yeux de Marie sur sa naissance. Sortir de son désert, avec une grande fdle au bras, même s'il devait l'abandonner bientôt à un sort plus enviable, c'était l'idée qui hantait constamment son esprit. En atten-

dant, le vieil Hegelstad ignorait toujours que son fils avait été marié et qu'il était père. Il savait seulement que Niels avait des économies à la meilleure banque de Pittsburg. Cela suffisait à lui faire prendre en patience Téloignement de « Monsieur l'ingénieur », qu'il était fier de lui conférer sur les adresses de ses lettres.

« Le Palais a bien changé depuis que nous avons un jeune Roi, disait-il dans sa dernière. On y mène joyeuse vie et les impôts augmentent. Il est facile de s'apercevoir que le baron de Marstrand n'est plus là. N'empêche que la Reine s'entend mieux à donner des bals qu'un héritier à la couronne... »

— Dieu est juste ! avait répété Niels en causant du pays avec « tante Hanna ».

Malgré lui, toutefois, une sorte de vague lueur d'inconnu se glissait dans ses conversations avec Marie, qui s'en imprégnait avidement. Elle s'habituait à considérer le lendemain comme une sorte de pays fantastique, oîi tout est possible, mais où rien n"est certain. Cette disposition, déjà trop naturelle à son esprit aventureux, se développait encore davantage par ses rapports avec ses jeunes compagnes.

LA PRINCESSE ERRAiNTE 219

L'atmosphère même de cette ville de Pittsburg où le feu brûlait, sans jamais s'éteindre, au foyer des usines aussi bien qu'à celui de l'activité humaine, communiquait à son esprit une constante ébuUition. Elle vivait au milieu de changements continuels. A chaque instant surgissait une nouvelle pensionnaire venue d'Europe ou des bords du PaciQque. Elle jouait avec des Japonaises dont le père était à Pittsburg afin d'étudier la métallurgie, avec des compagnes qui portaient des diamants à leurs oreilles, et dont les yeux s'étaient ouverts dans un logement d'ouvriers. Parfois une de celle-ci manquait la classe, et l'on disait que ses parents étaient ruinés, partis pour l'Australie, ou pour l'Afrique du Sud. Puis les jeux ou les travaux reprenaient, comme après un incident journalier de la vie.

Dans ce jeune cerveau l'idée de l'avenir flottait en quelque sorte, sans être ancrée à aucun fond solide de lieu, d'habitudes, de relations. L'Amérique, où elle n'était pas née, produisait sur son imagination très mobile l'effet d'un pied-à-terre, peut-être destiné à être quitté bientôt, et sans de vifs regrets.

220 LA PRINCESSE ERRAME

Au fond, la petite maison du Creek lui laissait une vague impression de malheur et de souffrance. Dans tous ses entretiens avec son père le « qui sait? » ou le « peut-être ! » mettaient sur les personnes et les choses le voile mouvant de l'instabilité, déjà si naturellement tissé par la vie américaine. Sous ce rapport, avec la meilleure volonté du monde, Niels fit du mal à sa fille.

Lui, cependant, resté au bord du Creek, formait tout haut pour celle-ci, avec « tante Hanna », des rêves d'avenir qu'il n'eût osé laisser voir à la mère disparue. Mais, dans l'âme droite et naïve de la dalécarlienne, la moralité de l'histoire qu'elle voyait se dérouler sous ses yeux depuis tant d'années tenait dans ces mots : la rancune contre l'égoïsme des hommes. Elle savait bien qu'Hilda était morte non pas d'une congestion soudaine, ainsi que l'avait dit le médecin, mais de cette maladie inguérissable qui se nomme un cœur brisé. Toutefois elle avait trop de compassion envers Niels pour lui aider à découvrir combien son grand amour avait été impuissant pour fermer la blessure faite par un autre amour. Mais

quand, chaque soir, elle le voyait des fenêtres de la maison s'arrêter près de la tombe entourée d'une barrière blanche, elle savait bien que Tombre de la morte épiait un autre pas sur le tapis sourd du gazon fleuri.

La guerre de Sécession prenait cependant une tournure sérieuse. Commencée dans la baie de Gharleston, à deux cents lieues de Pittsburg, la lutte fratricide se rapprochait des Étals du Centre. Vers la fin d'août 1862, les succès du général Lee, presque aux portes de AVashington , firent croire à Niels que l'unité de la grande Confédération Américaine allait périr, entraînant, pour bien des années, la ruine de la prospérité commerciale 'du pays. Déjà une partie de la petite somme déposée par lui à la banque venait d'être perdue. Il fut, comme tant d'autres, à commencer par Cornélius Hoffmann, bien près de s'abandonner à la panique industrielle de cette époque. Surtout, il se demanda ce qu'allait devenir sa fille dans un pays ravagé par la guerre.

Les choses en étaient là, quand une maison française, dont le nom est encore fameux dans le monde entier, fonda, au bord de la Cas-

pienne, l'établissement qui allait tenir la première place dans la production du pétrole russe.

Le chef de l'entreprise, connaissant le parti qu'il pourrait tirer de l'expérience américaine, demanda un ingénieur à Pittsburg avec des conditions faites pour éblouir les plus difficiles. Précisément, à cette époque, le contrat de Niels avec Cornélius prenait fin. Il n'hésita guère à accepter l'engagement offert, d'autant moins qu'il entrait dans ses vues de se rapprocher de l'Europe afin d'être à portée de certains événements dont la possibilité hantait toujours son rêve. Bakou est en Russie, et, pour tout Bothnien, la Russie est la grande idole voisine, environnée de puissance et de gloire. Il trouvait du plaisir à hausser les épaules quand il comparait Olaf, dans son palais de bois, au souverain magnifique du plus grand empire du monde, dont il allait devenir le sujet.

Hanna, imbue des mêmes idées, pesa de tout son pouvoir en faveur du départ. Quant à la jeune Marie, elle était folle de joie à l'idée de ce voyage. Bref, quelques semaines après les ouvertures faites à Niels, toute la famille,

composée en réalité de trois êtres parfaitement étrangers l'un à l'autre par la naissance, mettait le pied sur le quai d'Odessa.

Au commencement de l'année 1863, Niels était installé à Bakou dans une maison qui, à vrai dire, lui faisait regretter celle du Greek. Mais, le sort de Marie une fois assuré, il comptait bien retourner vieillir et mourir près de la tombe d'Hilda, dont l'enceinte enfermait une place vide.

A Bakou, les déceptions ne tardèrent pas à surgir. Le pays, sous le rapport de la nourriture et au point de vue du climat, était loin de valoir la Pennsylvanie, sans compter qu'il n'avait guère de Russe que l'estampille géographique. Les dépenses de la vie matérielle, si l'on cherchait le moindre confort, atteignaient un niveau effrayant qui rendait à peu près illusoire l'augmentation du salaire de Niels. Surtout il reconnut bientôt que toute ressource manquait pour l'éducation de sa fdle, qui entrait alors dans sa douzième année.

Il fallut, encore une fois, s'en séparer, pour la mettre en pension à Tiflis. Le voyage de Bakou à cette ville prenait un temps énorme et,

à cette époque, était encore dangereux: mais la jeune Marie n'eût pas mieux demandé que d'être l'héroïne d'une aventure de brigands. Faute des brigands eux-mêmes, elle trouva, parmi ses compagnes, plus d'une tille dont le père n'eût pas conservé la tête sur ses épaules dans un pajs tout à fait civilisé. La pension de quelques-unes était payée avec des rançons de caravanes ; d'autres étaient en deuil d'un père ou d'un frère poignardé à la suite d'une dispute d'amour ou de préséance. Il y avait dans le nombre des Géorgiennes possédant une sœur au fond de quelque grand harem du Bosphore. Des Circassiennes avaient eu leur père tué aux côtés de Schamyl luttant pour l'indépendance nationale. Des Russes appartenaient à des familles de hauts fonctionnaires. Une ou deux Persanes venaient du bazar où l'auteur de leurs jours, millionnaire, vendait des turquoises et des soieries d'Ispahan.

Tout ce petit monde étudiait , jouait , chantait, s'égratignait dans une atmosphère à la fois violente et lourde, mélange des races les plus diverses, combinaison d'opprimés et d'oppresseurs, mixture de religions

LA PRINCESSE ERRANTE 22o

différentes sur laquelle flottait encore un parfum accentué d'islamisme aux légendes héroïques éternelles. De là cette propension à la vie orientale, appelée à se manifester, bien des années plus tard, dans l'esprit de cette enfant du Nord, connue à cette époque et en ce lieu sous le nom de Miss MaryNiels, fille d'un ingénieur américain.

Un milieu aussi mouvementé qu'était alors le centre du Caucase, ne manqua point d'augmenter en elle, d'une façon pernicieuse, le goût de l'imprévu et du drame dans l'existence. Elle fit des études médiocres, sauf qu'elle étonna tout le monde par la facilité avec laquelle deux langues, le turc et le russe, lui devinrent familières. En même temps, le fatalisme musulman se greffait chez elle sur la résignation Scandinave. Elle en vint à ne plus connaître la plainte ou le désir, mais aussi à mépriser les conventions ordinaires et raffinées du monde, aussi bien que le danger sous toutes ses formes.

Tout cela fut une déception de plus pour le pauvre Niels quand elle revint habiter avec lui, sur la fin de sa seizième année. Mais ses

craintes pour l'ayenir de Mary furent dissipées, tout au moins endormies, par la tendre affection qu'elle lui témoigna dès le premier jour. Il connut alors le bonheur autant que pouvait le connaître un cœur brisé et consumé comme était le sien. L'amour d'un père jeune, pour une fille adolescente, est celui de tous les amours paternels qui ressemble le plus à l'Amour. Dans celui-là, du moins, il ne recevait pas de blessures, bien qu'il ne vît pas approcher sans frayeur la terrible date, le jour où Mary aurait dans les mains cette confession maternelle , dont nul ne pouvait prévoir les effets sur un esprit si peu préparé à une telle surprise.

Parvenue à dix-sept ans, on put voir qu'elle frappait tout le monde par sa haute taille, la grâce et la dignité de ses mouvements, un air de distinction qui n'était pas la beauté, mais qui n'attirait guère moins les regards que n'eût fait un visage d'une régularité parfaite.

Les rares jeunes gens de son niveau social égarés à Bakou lui témoignaient une attention quelque peu déconcertée, même chez les moins timides et les plus riches, par ce qu'ils sentaient en elle de supérieur, d'étrange plus encore.

Elle étonnait jusqu'aux hommes mûrs par une sorte d'incohérence dans sa structure morale. Mais nulle part, près de personne, elle ne passait inaperçue.

Niels faisait bonne garde, ne voulant pas que l'amour entrât dans ce jeune cœur avant l'époque où elle connaîtrait, par le testament de sa mère, le secret de sa naissance. Il l'habituait, sans bien en voir le danger, à considérer tous les hommes comme inférieurs. Hanna, de son côté, les lui représentait tous comme des ennemis. Froide naturellement, le dédain et la méfiance achevaient de mettre autour d'elle une armure impénétrable. Sa santé, d'ailleurs, souffrait du climat, qui répandait dans toute sa personne une langueur dont elle devait sentir le poids persistant même dans la force de l'âge. Pendant les grandes chaleurs du second été qu'elle passa à Bakou, son père l'envoya, en compagnie d'Hanna Stuve, dans un village de la montagne où l'altitude fournissait un air plus pur et plus vif.

Ce fut là qu'elle reçut un message l'appelant en toute hâte auprès de Niels, atteint du choléra dans sa petite maison de Bakou. Hanna

et Marie, en arrivant le soir auprès de lui, ne trouvèrent plus que sa dépouille mortelle. En moins de vingt-quatre heures, le fïéau avait commencé et achevé son œuvre. Mary, à ce nouveau et terrible coup de la destinée, tomba sans connaissance près du lit où reposait le corps de son père.

Dans le bureau de celui-ci on trouva les papiers d'Hilda, réservés pour sa fille « le jour où elle atteindrait ses dix-huit ans ». Un paquet du même genre, avec une suscription identique avait été laissé par le défunt, qui, sans une assurance contractée sur sa propre vie, aurait à peine légué à sa fille de quoi vivre pendant la première année. En plus elle héritait d'une petite somme restée en dépôt à Pittsburg, et de la maison de Brinewell. Hanna qui savait bien des choses encore ignorées par la jeune fille, estima qu'il convenait d'attendre à Bakou le moment où celle-ci pourrait, en connaissance de cause, prendre les décisions qui devaient diriger son avenir vers un but arrêté.

Un soir de janvier de l'année 1870, l'orpheline rompit les cachets du double dépôt laissé par ses parents. Hanna, qui l'avait vue naître

dix-huit ans plus tôt, à l'autre bout de l'Europe, était près d'elle, émue et tremblante à la pensée du choc qu'allait recevoir cette malheureuse. La lecture dura longtemps. Ce fut d'abord l'écrit d'Hilda, ce « livre où les larmes faisaient des ronds noirs » , qui passa sous les yeux de la fille du prince Olaf. Elle eut, pendant toute cette lecture, une seule exclamation :

— Oh!... Quelle honte sur moi!..! Quelle honte sur moi !

Ainsi, dès le premier moment, elle ne vit dans l'histoire de sa naissance qu'une tache douloureuse. Elle ne songea même point à considérer ce qu'il y avait d'illustre dans cette tache. Et, précisément parce qu'elle restait ignorante de cette triste consolation, Hanna voulut s'en servir pour distraire sa douleur :

— Peut-être que le roi de Bothnie donnerait un beau diamant de sa couronne pour savoir qu'il a une fdle vivante, lui dont le mariage est stérile.

— Ceci est la justice de Dieul

— Et la malédiction de sa victime.

— Non, répondit la jeune fille; ce n'est pas lui que ma mère a maudit.

Elle pensait aux paroles qu'elle venait de lire :

« Oh! mon enfant, si tu ne peux pas lui pardonner, comme une chrétienne devrait le faire, du moins ne commets pas ce crime contre la nature qui serait de lui garder ta haine. Je t'assure qu'il était bon et qu'il m'eût respectée sans les mauvais conseils d'un ami envoyé par le démon. C'est contre celui-ci, non pas contre l'autre, mon Dieu ! que l'âme de ta mère criera vengeance à l'heure du Jugement. Et, s'il te faut quelqu'un à détester, je vais te redire ce nom funeste pour couvrir l'autre nom, celui qu'il faut oublier, si tu peux, mais qu'il t'est défendu de maudire : Klaus Petersen ! Voilà, mon enfant, l'auteur véritable de ma perte. Pourquoi un tel homme est-il jamais né?... »

L'heure s'avançait. Hanna voulut arracher sa compagne à cette lecture désolante.

— Prenez du repos, dit-elle. Demain, vous aurez plus de force pour entendre une autre histoire : celle du martyre de Niels Hegelstad.

La jeune fille refusa d'un signe de tête. Elle remit en ordre les papiers déjà lus, prit ceux qu'elle avait encore à lire et se retira dans

sa chambre afin de boire le second calice, le plus amer des deux peut-être, car, dans celuilà, pas une seule goutte enivrante ne se mêlait au fiel.

Le lendemain son lit était intact.

— Voulez-vous donc ajouter une victime de plus à la liste déjà trop longue? lui dit Hanna.

La jeune fille répondit, sans regarder celle qui lui parlait :

— Ces victimes sont mes victimes. Si j'étais morte une heure après ma naissance, vous seriez tous en Bothnie, vivant, sinon heureux. .

— Dieu est le maître. A quoi bon gémir?... Il faut agir maintenant. Vous ne pouvez rester à Bakou.

— Il faudra bien que lui y reste !

— Les morts sont morts. Ceux qui vivent doivent arranger leur vie. Quelle sera la vôtre?

Mary s'était levée, pleine d'énergie à cette heure.

— Ma vie, dit-elle, sera la continuation de la vie de ce mart3r bien-aimé. A son exemple, je n'aurai qu'un seul but: conserver à la mémoire de ma mère l'ombre qui l'enveloppe et la sauve du mépris. Cela, je le ferai, quoi qu'il

m'en coûte, et ce ne sera jamais autant qu'il en a coûté à Niels Hegelstad. Oui, je le ferai par ma vie, puisque Dieu n'a pas voulu le faire par ma mort !

— Calmez-vous, pauvre enfant! lui dit Hanna effrayée de son exaltation.

— Soyez sans crainte, répondit-elle. Rien ne m'empêchera plus d'être calme désormais.

Allons! il faut partir; votre conseil est juste. Ici, trop de regards curieux me suivent.

La pauvre Hanna gardait le silence, déjà résignée à de nouvelles épreuves et à de nouvelles fatigues. Soudain Mary quitta son siège et lui mit la main sur l'épaule.

— Je veux retourner en Amérique, dit-elle avec ce ton d'autorité qu'elle tenait de sa naissance. Après tout, ce pays -là serait le mien, si une créature de mon espèce pouvait avoir un pays.

Il faut bien convenir que cette décision était la plus sage. Elle répondait surtout à ce besoin de migration après un choc de l'existence, qui devait se manifester tant de fois comme un trait dominant de la nature de Mary Niels. A peine décidée à partir, elle eût voulu

être partie. Avec une ardeur fiévreuse dont elle grisait, pour ainsi dire son chagrin, l'orpheline acheva les préparatifs. Un aussi long Aoyage avait de quoi effrayer deux femmes obligées de l'accomplir seules ; mais l'une et l'autre envisageait dans l'avenir des difficultés plus sérieuses. Par la mer Noire, elles gagnèrent Constantinople, où elles quittèrent leur bateau russe pour un bateau anglais qui les conduisit à Liverpool. Enfin, après un dernier transbordement, elles se trouvèrent sur un confortable paquebot transatlantique de la Compagnie Cunard, en partance pour New York.

Le grand navire n'était pas sorti de la Mersey qu'une de ses plus élégantes passagères, sans quitter son fauteuil de pont, laissait échapper ce cri de surprise :

— Mary Niels ! Ah ! par exemple... Si jamais!... D'oii • venez- vous ?... En grand deuil ! . . . Mon Dieu ! ma pauvre amie, qui est mort dans votre famille? Tous ne me reconnaissez pas? Suzan Mitford, du pensionnat de Pittsburg. Moi, je vous ai reconnue tout de suite. J'ai un talent spécial pour reconnaître les gens.

Heureuse au fond de retrouver une ancienne

compagne, Mary Niels hésitait entre toutes ces questions qui demandaient des réponses. Sans lui laisser l'embarras du choix, Suzan Mitford continua :

— Je suis mariée depuis deux ans. N'est-ce pas, José, que je parais une vieille femme à côté d'elle? Oui, chère, je suis maintenant madame Montere3^ Et voici José Monterey... Non ! Ne le félicitez pas d'avoir une si charmante femme ; il n'a point de femme. Il n'est que mon beau-frère. Ne soyez pas scandalisée : une vieille tante nous chaperonne. Vous ne la verrez qu'une demi-heure avant de débarquer à New York. Elle est déjà couchée. Pas le pied marin, la pauvre ! Louis Monterey — celui-là est mon mari — habite Philadelphie. Ses affaires l'y retiennent. Vous verrez quel beau, bon, loyal garçon. Nous sommes si heureux ensemble !

— Vous n'êtes pas heureux ensemble, autant que je puis voir, fit observer Mary Niels qui tenait à prouver enfin à la galerie qu'elle n'était pas muette.

— Oh ! je l'ai quitté seulement pour un tour en Europe. J'étais menacée d'une prostration

nerveuse. Songez donc ! jVous n'avons pas bougé de Philadelphie depuis mon vo3'age de noces. Il n'}- a pas à dire; aucun lieu du monde ne vaut Paris. Washburne m'a fait avoir une invitation aux Tuileries. Je vous montrerai la robe que m'a composée Worth. Après Paris nous avons fait seulement l'Italie, et, naturellement, je rapporte une indigestion de tableaux. José insistait pour me faire voir chaque musée, parce qu'il est peintre luimême. Peintre et poète aussi. L'homme le plus oisif et le plus inutile du monde, pour vous dire la vérité. Mais c'est si commode d'avoir à côté de soi un homme qui est libre dans le jour, et qui ne tombe pas de sommeil le soir!... Déjà le premier coup du dîner! Il faut changer de robe. José, dites au maître d'hôtel que Miss Mary Niels doit être à ma table.

— S'il vous plaît, n'en faites rien, demanda celle-ci à José quand la fringante Suzan eût disparu. Je suis en deuil de mon père, et j'ai une tante à bord, moi aussi. Heureusement elle a le pied plus marin que la vôtre.

Après dîner, tandis que les passagères décolletées restaient au salon, Suzan à leur tête bien

entendu, Mary Niels et Hanna vinrent prendre l'air sur le pont, où José ne tarda point à paraître lui-même.

— Vous permettez que je m'assoie près de vous ? demanda-t-il. Nous avons en bas cinq ou six « belles » de New York dont la conversation me fait fuir. Ma belle-sœur, au moins, n'a pas de prétentions à l'art. Mais ces Américaines du Nord, sous prétexte que je fais un peu de peinture et de musique, veulent me prouver qu'elles ont découvert la peinture à Florence et la musique à Dresde. Ne vous étonnez pas de ces critiques. Je suis Américain du Sud, Louisianais ; le sang latin coule dans mes veines, comme le montre mon nom. Ancien soldat fédéré, et vaincu, j'accepte sans me plaindre le joug des vainqueurs, mais je leur mesure mon admiration.

L'histoire des Monterey que la jeune fdle voulut connaître, était bien simple. Jugeant l'avenir des plantations perdu à cause de la suppression de l'esclavage, Louis Monterey, de planteur, s'était improvisé filateur de coton et fixé à Philadelphie. Son mariage avec une riche héritière, Suzan Mitford, lui avait permis

de donner à ses établissements une importance de premier ordre.

— Et moi, conclut José, ainsi que vous l'a déclaré ma belle-sœur, je suis un homme inutile. Je vis en parasite à côté de la filature, de même que je vivais en parasite sur la plantation. C'est une sorte de droit pour le cadet, d'après nos mœurs du Sud.

— Monsieur, dit Mary en quittant son fauleuil, je fais pour les hommes inutiles ce que vous faites pour les Américains du Nord : je leur mesure mon admiration.

Elle regagna sa cabine, et José resta seul, un peu étourdi de cette rebuffade. Sans être ce qu'on appelle gâté par les femmes, il avait l'habitude d'en être bien accueilli par la raison intéressée qu'avait fait valoir sa belle-sœur : il était toujours à leurs ordres, chose rare en Amérique, surtout à cette époque. « Voilà, 8ongea-t-il en allumant son cigare, une jeune personne bien étrange 1 II faudra que je questionne Susy. »

Le lendemain, à l'heure du rendez-vous général sur le pont avant la cloche du déjeuner, il chercha vainement Mary Niels, qui apparut

LA Pra.N CESSE EIIUANTE 239

la dernière dans la salle à manger. Quand il put la rejoindre :

— Vous êtes peu matinale pour une fenniie qui hait l'oisiveté, lui dit-il en riant.

— Je suis matinale, tout au contraire. J'ai passé une heure ce matin dans un musée qui ne ressemble guère à ceux qui font vos délices, bien qu'on y trouve des tableaux impressionnants, je vous assure.

— Quel musée?

— Le poste des émigrants. C'est une rare collection de misères humaines.

— Qu'alliez- vous faire là, mon Dieu !

— Voir ce que souffre une pauvre jeune femme qui est transportée sur l'autre rive de l'Océan pour vingt-cinq dollars, nourriture comprise, avec un enfant dans les bras.

— Comptez-vous donc en faire l'expérience un jour?

— Non ; mais ma meilleure amie l'a faite iadis. Elle est morte ; c'est une façon de pèlerinage que j'accomplissais en mémoire d'elle.

— Quelle personne étrange vous êtes, Miss Mary !

240 LA PRINCESSF-: ERRANTE

— Étrange est un synonyme courtois pour ennuyeuse. Le premier devoir d'une femme, comme d'un roman, est d'amuser, n'est-ce pas ?

Il faut croire que Mary Niels n'était pas ennuyeuse, malgré tout, car José ne manqua aucune occasion de causer avec elle pendant le cours de la journée. Le clan des « belles de New York » déclara qu'il avait un flirt en règle avec « le poteau de télégraphe » . A quoi il riposta, mis de mauvaise humeur par la comparaison, que le moindre « poteau » peut fournir assez de bois pour six mannequins de modiste. Puis, sans attendre le trépas mérité, il se retira en bon ordre.

Le matin suivant, José n'eut pas de peine à découvrir Mary Niels qui faisait sa visite à l'avant du navire.. De loin, il l'aperçut entourée d'une vingtaine de marmots ; elle leur partageait son dessert de la veille, mis à part avec des précautions de pickpocket. Elle sourit au jeune homme ainsi qu'à une ancienne connaissance, et, lui montrant son dernier massepain :

— Hélas ! dit-elle, je n'ai pu voler davantage!

— Oh ! bien, répondit Monterey, je pense que je serai plus habile voleur que vous.

Il s'éloigna et revint presque aussitôt les poches pleines de cakes, bel et bien payés, pour ne pas faire calomnie. 11 se vanta en riant d'avoir été un homme utile une fois par hasard. Mary, trop occupée, ne lui répondit que par un signe de tête approbateur. Très heureuse à cette minute, elle causait avec tout ce petit monde, en plusieurs langues presque toutes inconnues à José, qui s'écria comme plus d'un devait le faire dans la suite :

— Mais vous êtes prodigieuse, Miss Mary! Elle n'eut pas l'air de l'entendre et continua

sa tournée au milieu des émigrants. Elle répondait à leurs questions, les renseignait, écoutait leurs griefs, leur promettait d'obtenir justice. Il fallut que José la fit se souvenir que sa place allait rester vide à table.

Quand il put la rejoindre encore, ce fut pour louer de nouveau son instruction et son intelligence. Sans minauderies modestes elle répondit:

— Si vous aviez connu mon pauvre père ! De celui-là on pouvait dire qu'il était intelligent !

Parler de Niels était son plus grand plaisir, et aussi le seul sujet de conversation sur sa famille qu'elle put accepter librement. José le comprit d'instinct et la poussa dans cette voie ; une sorte d'intimité les familiarisa très vite. Elle dit, cédant au plaisir d'être bien écoutée:

— Mon père était aussi un poète. Je veux vous faire entendre quelques-uns de ses vers.

José admira sincèrement les passages que Mary citait par cœur. Toutefois il eut cette remarque:

— L'homme qui a écrit ces lignes a dû souffrir beaucoup. Il parle de l'amour avec autant de tristesse que s'il parlait de la mort. Laissezmoi vous montrer ce sentiment sous un jour moins sombre.

Quand il eut débité quelques-unes de ses propres poésies, la jeune fille lui demanda par manière de critique :

Avez -vous aimé quelqu'un ?

Il répondit avec une bonne foi évidente :

J'ai aimé vingt femmes ou aucune, selon

que vous voudrez entendre le mot « aimer ».

— C'est bien ce que je pensais, dit-elle en élevant l'arc un peu dur de ses sourcils. Mon père n'a aimé qu'une fois.

Le lendemain Suzan admonesta son beaufrère :

— Mon ami, ce flirt en robe noire ne vous réussit pas. Vous êtes lugubre. Je vous conseille de revenir aux mannequins de couturière. Venez ! On vous pardonnera en raison de votre infortune.

Mais il retourna au flirt en robe noire.

— Vous avez une pauvre idée de moi, dit-il à Mary après être resté un moment silencieux. Vous me méprisez?

Elle devint très rouge, comme sous l'accusation d'une faute particulièrement haïssable.

— Moi ! s'écria-t-elle vivement. Moi, mépriser quelqu'un ! . . .

— Pardon, Miss Mary ! Décidément je suis malheureux avec vous dans mes moindres paroles. Vous êtes la charité faite femme, incapable de mépris. Mais vous désapprouvez ma notion de la vie, ma notion de l'amour?

— Il ne faut jamais parler de l'amour avec moi, dit-elle; pas plus qu'il ne faut parler de naufrage devant une fille dont les parents sont morts dans la tempête.

— Les mers sont sillonnées de vaisseaux.

en dépit des trahisons passées et futures de l'abîme.

— Sur le vaisseau où vous avez fait tant de voyages, mon pied ne se posera jamais, affirma-t-elle.

Une tragique résolution se lisait dans son regard fixé au loin sur les flots, où l'on eût dit qu'elle voyait disparaître les mâts d'un navire sombrant au large.

Ils furent beaucoup ensemble pendant les jours qui suivirent. De fait, aucun autre de ses compagnons de voyage n'intéressait Mary : surtout aucun d'eux ne semblait faire attention à elle. José, de plus en plus, était attiré par ce problème vivant. Il sut bientôt du passé de la jeune fdle tout ce qu'elle pouvait lui laisser savoir. Il apprit qu'elle était sans fortune, que sa mère s'était mésalliée — au seul point de vue de la naissance, car aucune princesse n'aurait pu rougir de son amour pour Niels — qu'elle retournait à Oil Creeke à la petite maison qui avait abrité son enfance. Et toujours, elle répétait avec une sorte d'instinct prophétique, le loyal avertissement déjà donné :

— Si un homme la mérite, il peut avoir

mon amitié. Nul, en moi, ne pourra trouver l'amour; et cependant mon cœur ne l'a jamais connu. Mais j'ai grandi au milieu des ruines qu'il cause. L'amour me fait horreur I

Le dixième jour du voyage, plus long qu'aujourd'hui en ce temps -là, on aperçut les blancheurs sablonneuses de Long Island; c'était le signal des adieux. José devait passer quelques jours à New York avec sa belle- sœur et la vieille tante, devenue enfin visible, avant de gagner Philadelphie.

— Mes adieux consisteront dans cette seule phrase, dit-il à Mary : serai-je un visiteur importun, si je frappe à la porte de la petite maison qu'il me semble déjà connaître?

Elle répondit, après avoir hésité légèrement :

— Tout nous sépare. J'aime le travail qui est votre ennemi. Et vous croyez à l'amour, que je repousse.

— Alors, de toutes nos longues causeries sur ce bateau, voilà ce qui me reste : un bannissement pur et simple?

— Non, reprit-elle. Vous méritez l'amitié, et je vous donne la mienne. Du moins il me reste le pouvoir de donner cela.

Le lendemain soir, les deux voyageuses mirent le pied non dans Brinewell qui n'existait plus, mais dans la ville toute neuve d'Oil City qui l'avait absorbé. Le lieu était méconnaissable. Marv éprouva l'un des plus douloureux chocs de sa vie à l'aspect d'un lourd édifice occupant la place oîi elle avait vu disparaître le cercueil de sa mère.

— Oh ! gémit-elle, j'aimerais mieux savoir qu'elle repose au fond de l'Océan ! Pourquoi, oh ! pourquoi n'est-elle pas morte dans sa première traversée, et moi avec elle ?

Par bonheur, la petite maison était encore debout, grâce aux bons soins de Cornélius Hoffmann, qui avait lutté pour défendre les droits du propriétaire absent. Lui-même, devenu un des rois du pétrole, vivait en ce moment à New York, dans un palais de la Cinquième Avenue. Triste retour pour la fille adoptive de celui qui avait tant contribué à la fortune d'Hoffmann î

Avec sa résignation Scandinave, elle essaya de reprendre autant qu'il était possible sa vie d'autrefois. Mais le séjour de celte ville bruyante, peuplée d'inconnus, lui devint insupportable

dès le premier jour. Bientôt elle fit une découverte qui acheva de la troubler. Hanna, vieillie avant l'âge, perdait son énergie sous l'influence d'une tristesse qui la minait sourdement. Elle finit, pressée de questions, par avouer son angoisse à la pensée que ses vieux parents ne la reverraient plus avant de quitter ce monde. Mary la pressa de partir sur l'heure; elle répondit :

— Leur porte se fermerait devant moi si je revenais comme un soldat déserteur. Qui aurait soin de vous, moi partie?

La pensée d'être un boulet vivant au pied d'Hanna Stuve acheva de rendre l'existence de Mary très lourde. Elle hésitait entre mille résolutions ; mais avant tout il fallait vendre la maison qu'elle habitait, chose difficile vu l'absence de titres formels de propriété. Au temps du pauvre Niels, on taillait en plein drap sur les pentes désertes du Creek, soit pour abriter les vivants, soit pour loger les morts.

Dans cet intérieur privé de joie et de sourire, José parut un matin sans s'être annoncé, alors que, ne l'ayant pas oublié, peut-être, on

le croyait oublieux. Il arriva comme un rayon de soleil, tant son visage reflétait la gaieté et l'espérance. Empressé, ainsi qu'un écolier laborieux, d'exhiber ses bonnes notes :

— Miss Mary, dit-il, je ne suis plus un de ces oisifs que vous détestez. Je travaille avec mon frère. José, le parasite et le poète, n'est plus que le souvenir d'un odieux passé.

— Quelle idée! s'écria la jeune fille heureuse au fond de cette visite.

— C'est voti'e idée, et celle-là est bonne. Je vous en connais quelques autres qui sont mauvaises; mais, patience !... Puis-je passer la journée avec vous ?

Une heure après, Mary Niels lui avait conté ses embarras. On aurait pu croire, d'après la physionomie de l'auditeur, que le récit lui causait plus de satisfaction que de peine.

— Tout cela, dit-il, peut s'arranger d'un mot.

Quel était ce mot, les 3 eux de José le donnaient si bien à entendre que la jeune fille ne prétendit point l'ignorer. Elle haussa les épaules avec un triste sourire.

— Vous dites non avant même que j'aie parlé, soupira le visiteur.

— C'est pour nous épargner à tous deux le désagrément d'un refus, expliqua-t-elle. Je ne veux pas écouter la question, pour n'avoir pas à y répondre. A quoi sert donc de parler à un homme ainsi que je vous ai parlé sur le bateau, pendant dix jours?

— Si ce n'est pas un refus, je peux revenir? interpréta-t-il avec beaucoup de logique.

11 revint plusieurs fois et plaida sa cause en y mettant l'ardeur d'un homme vraiment épris, à laquelle venait se joindre une légitime et douloureuse inquiétude pour l'avenir de la femme aimée.

Elle, de son côté, résista longtemps, bien qu'elle eût un intérêt manifeste à n'opposer aucune résistance.

— Gomment pourrais-je vous accepter? lui disait-elle. Je ne vous aime pas ; je me sens incapable d'amour, pleine de défauts qui vous rendraient malheureux,

— Je sais parfaitement que vous ne m'aimez pas, répondait-il avec une tranquillité amusante. Je suis également certain que vous ne m'aimerez qu'après notre mariage, quoi que je puisse faire. Mes qualités sont celles d'un

bon mari, non pas d'un amoureux papillonnant autour d'une femme, surtout d'une femme telle que vous. Je rendrai votre vie si douce — elle ne l'a pas été jusqu'à présent — qu'il vous sera impossible de ne pas m'adorer. Et puis, d'ailleurs, que feriez-vous sans moi ?

— Joli argument ! Faut-il donc qu'au lieu de vous donner la main, je saisisse la vôtre, comme ferait une infortunée créature prête à se noyer, s'accrochant au premier venu !

Hanna Stuve, sans prononcer une parole, suivait ces débats où son avenir n'était guère moins en jeu que celui de sa compagne. Ce qu'il y avait dans ce regard tout à la fois résigné et fiévreux, Mary le devinait sans peine. Aussi on lui rendra cette justice qu'elle céda aux instances de José beaucoup plus pour délivrer Hanna que pour assurer son propre repos. Dans son journal, on trouve les lignes suivantes qui font bien voir ce qu'était alors l'état de son esprit :

« Parmi d'éternels remords, il me reste un souvenir consolant, je n'ose dire une justification. Je revois l'éclair de bonheur qui transfigura le visage de ma compagne dévouée, de ma

seule amie, quand elle apprit qu'elle pouvait partir... Est-ce donc trop qu'une seule soit revenue au pays natal, sur les quatre créatures humaines qui le quittèrent au milieu des ténèbres de cette horrible nuit, s'acheminant vers l'exil et vers la mort? Est-ce donc trop que les os d'un de ces quatre enfants de la Bothnie soient retournés en poudre dans la terre glacée du pays natal? Dieu me jugera. Puisse-t-il me pardonner le mal dont je fus la cause ! Il en est du moins sorti quelque bien pour ma chère Hanna. »

Par^la liste interminable des « pièces à produire » , nos lois cherchent à rendre les unions légitimes fort malaisées, du moins on pourrait l'imaginer en les étudiant. Il eût fallu de longs mois à la fille adoptive de Mels pour se faire envoyer, de divers points du globe, les vingt pages de papier timbré qu'un magistrat français eût exigées avant que cette orpheline pût devenir madame Monterey.

Aux États-Unis, tout au contraire, les lois bornent les rites publics du mariage à la constatation pure et simple de deux volontés marchant d'accord. La jeune fiancée n'éprouva donc nul

LA PRINCESSE ERRANTE 2o3

embarras pour conserver son étiquette obscure. Il faut dire que José ne se montra pas plus curieux que le clergyman nouvellement installé de la ville naissante. Les témoins du mariage avaient connu l'ingénieur Niels et sa fille supposée, la petite Mary. Cornélius Hoffmann, l'un des citoyens notables de New York, avait envoyé un beau présent et s'excusait de ne pas venir lui-même. Tout cela valait bien des sceaux et bien des paraphes. Il faut ajouter que José n'était pas homme à entreprendre des recherches historiques sur une famille qui n'existait plus. Il possédait Mary Niels ; que lui importait le reste ?

Quant à celle-ci, elle n'avait pas eu à mentir — on peut ajouter qu'elle n'eût pas menti — pour conserver intacts le nom de sa mère et le secret de sa naissance. On ne lui avait posé aucune question. Au surplus, s'il y avait une tache dans son origine, il ne faut pas oublier que d'illustres familles s'enorgueillissent de la barre sénestre de leur écusson quasi royal. Mais Mary, comme sa mère, en jugeait autrement et ne voyait que la tache. Au dernier moment, elle eût rompu son mariage plutôt que de jeter

l'opprobre sur le nom d'Hilda de Marstrand. Elle ne rencontra, de ce coté, aucune épreuve à soutenir.

Par une belle journée de juin, au sortir de la petite église où avait eu lieu la courte cérémonie, les nouveaux mariés partirent pour Philadelphie, accompagnés d'Hanna Stuve.

Celle-ci devait continuer sa route jusqu'à New York et s'embarquer le lendemain de bonne heure sur un paquebot à destination de Brème. Quant aux jeunes époux, leur lune de miel devait s'écouler dans une de ces jolies maisonnettes entourées d'un jardin, qu'on trouve à Philadelphie plus facilement qu'en aucune ville du monde. José, depuis un mois, arrangeait sa demeure et l'embellissait de son mieux, sans pouvoir y consacrer des sommes considérables, n'ayant encore chez son frère que la position peu lucrative d'un débutant.

Le trajet d'Oil City à Philadelphie demanda une quinzaine d'heures. Le soleil était donc levé quand Mary et Hanna se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, pour la dernière fois de leur vie, sur les bords du grand fleuve où le Gustave Vasa les avait débarquées dix-huit

LA PRlNCEsiSE EKRAME 2o5

ans plus tôt. En ce moment les yeux de la fidèle dalécarlienne contenaient seulement des larmes ; aucun rayon de joie n'y brillait. Cependant Mary savait bien qu'Hanna était profondément heureuse ; elle savait aussi que ce bonheur n'eût pas été possible sans son mariage. « Donc, j'ai fait mon devoir», pensat-elle. Mais le malheur de certaines vies résulte de l'opposition entre des devoirs qui se contredisent. En faisant le bonheur de sa compagne, avait-elle assnré le bonheur du l'homme qui l'avait choisie?

Malgré sa fatigue, elle se mit à l'œuvre aussitôt arrivée dans sa maison. Elle y apportait sa mince fortune, retirée- de la banque de Pittsburg. Avant peu, la vente de la maison d'Oil City, presque conclue, allait augmenter ces ressources. Le salaire de José, venant s'y joindre, assurait l'avenir du ménage, à condition de mener une vie modeste durant les premières années.

Dans l'après-midi, la jeune femme resta seule avec une servante, son mari ayant dû se rendre à la gare. Une petite cargaison de meubles, provenant de l'héritage de Aiels, attendait qu'on

2o6 L\ PRINCESSE ERRANTE

la transportât au nouveau domicile de ces époux qui n'étaient encore époux que de nom. L'absence de José devait être longue ; mais Mary ne manquait pas d'occupation pour se distraire. Elle eut, pour l'occuper de façon plus sérieuse, une visite qu'elle n'attendait pas.

L'homme d'affaires des Monterey se présenta chez elle, s'excusant de la déranger dans un moment si mal choisi.

— Ce ne serait rien, répondit-elle, si mon mari n'était absent. Je doute qu'il revienne beaucoup avant la nuit, car les charretiers dont il a besoin peuvent le faire attendre. Vous voilà donc forcé de revenir demain.

Le solicitor insista :

— C'est vous, madame, qui allez me tirer de peine. Je guettais votre arrivée avec impatience. Voici, en d.eux mots, la difficulté. Le Consul de Bothnie en cette ville est saisi d'une demande formée par un habitant de Bothen, du nom d'Hegelstad, qui réclame l'envoi en possession des biens que possédait son fils, ingénieur, célibataire — notez ce détail — dans le lieu appelé jadis Brinewell, devenu Oil City. Le Consul soutient qu'il s'agit de cette même

maison que je suis chargé de vendre, ce qui me parait inadmissible, puisque votre auteur était marié, et que vous êtes sa fille. J'ai cru pouvoir accepter pour vous une entrevue à la chancellerie. Cinq minutes d'explications sur votre famille suffiront à convaincre le personnage officiel de la justice de vos droits.

Marj ne donna aucune réponse. Elle était devenue très pâle et, si peu mobile que fût sa physionomie, on pouvait y lire une sorte d'effroi. Son homme d'affaires se méprit naturellement sur la cause de son trouble.

— Je crains, dit-il, de passer à vos veux pour un être absolument dépourvu de tact. Vous n'êtes mariée que depuis quelques heures, et je vous impose une corvée désagréable. Mais, si nous attendons, les difficultés légales peu4nt prendre une forme menaçante. Le Consul ne nous a donné ce répit qu'en raison des circonstances. Passé demain, il ferait opposition à la vente de vos biens. Ne laissez pas le malentendu aller plus loin. Venez demain à la chancellerie, avec votre mari. En deux phrases, le Consul sera fixé; au besoin, nous aurions le témoignage de vingt personnes qui vous

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ont vue à Brinewell dans la maison de vos

parents.

— En effet... Deux phrases... Le Consul sera fixé... balbutia Mary. A demain!

Le solicitor parti, elle vint s'accouder à la cheminée encore dégarnie de cette pièce dont les meubles allaient arriver dans quelques heures. Pour en dissimuler l'aspect froid, José l'avait remplie de roses qui, en ce moment, parurent à la jeune femme d'une ironie si pleine d'amertume qu'elle aurait voulu pouvoir les faire disparaître.

Après vingt ans, la catastrophe éclatait. Toute une longue série de douleurs, d'expiations, de sacrifices couronnés par la mort devenait inutile. « Deux phrases! .... Non, hélas ! Une seule phrase allait étaler aux yeux du monde le mystère d'opprobre, souiller à jamais la mémoire d'Hilda de Marstrand, dont la tombe elle-même ne laissait aucune trace. Pour une valeur de quelques milliers de dollars, l'œuvre payée si cher allait être anéantie. Avec joie, Marv eût consenti à perdre vingt fortunes pour tenir la promesse faite à l'ombre inquiète de sa mère. Une maison 1 Ah! le vieil Hegelstad

pouvait bien la prendre ! Mais la fille d'Hilda n'était plus libre. Elle avait un mari, dont les questions ne sauraient être éludées.

« Il m'aime, songea- t-elle d'abord. Je lui dirai tout. C'est un honnête bomme. Il gardera le silence.. »

Elle crut entendre à ce moment la voix de la pauvre morte :

— Souviens-toi ! J'ai ta promesse. Qu'importe si les yeux d'un seul homme te voient rougir de ta mère ! N'est-ce pas déjà trop? A chacune des heures de ta longue vie, cette honte va surgir entre vous deux. Lui-même, d'ailleurs, te pardonnera-t-il de l'avoir trompé? Et puis, même s'il te pardonne et garde le silence, pourras-tu empêcher que la curiosité des autres, maintenant soulcA'ée, n'aille jusqu'au bout?

Mary frissonna et se vit perdue. En ce moment elle éprouvait presque de la haine pour cet homme qui avait profité, pour obtenir son consentement, de l'angoisse de sa solitude. Son mariage était une faiblesse, une comédie, un crime. « J'aurais dû rester seule, garder le droit de vivre et de mourir à ma guise. . . Heureusement que la terre est grande 1 Pour une femme

qui n'aime rien en ce monde, il est facile de disparaître dans la nuit ! »

Déjà sa résolution était arrêtée. Son mariage en était encore au prologue religieux. De ce lien à peine formé, son mari, très facilement, obtiendrait la rupture. Avec une soudaine énergie, l'instinct vagabond de sa nature indépendante venait de s'éveiller. Comme l'oiseau surpris par une explosion, elle sentait le besoin de fuir vers l'inconnu d'un grand coup de ses ailes. Pauvres ailes, jeunes et puissantes alors, que de chemin elles devaient parcourir autour de la planète humaine, avant de se replier pour toujours sur le rocher de Kavala !

De tous les mobiles qui déterminent nos actes, la frayeur est celui qui comporte le moins d'hésitation et d'examen. A cette heure, Mary était folle d'épouvante, ainsi qu'elle aurait pu l'être en voyant surgir la découverte d'un crime où elle aurait été mêlée. Elle avait perdu le sang-froid nécessaire pour atténuer ou prévenir la catastrophe ; mais son énergie reparut quand il s'agit de préparer sa fuite. Ayant, sous un prétexte quelconque, éloigné la servante pour une ou deux heures, elle réunit facilement

une partie de son bagage encore presque intact. Puis, prélevant sur son petit capital une part sérieuse, elle la laissa sur le bureau de son mari, avec ces lignes dont elle n'eut pas le temps d'adoucir la concision brutale :

« Je suis obligée de partir, mon pauvre José. Ne cherchez pas pourquoi : vous ne trouveriez jamais. Sachez du moins que vous n'êtes pour rien dans ce départ dont je vous demande pardon. Je vous avais bien dit qu'il valait mieux ne pas m'aimer. Heureusement, vous ne m'avez pas aimée longtemps. Vous m'oublierez vite. Vous oublierez cette courte union quand les juges l'auront brisée. Il vous semblera seulement que vous avez fait un rêve désagréable. Soyez sûr qu'aucun acte de ma vie ne m'a rendue et ne me rendra indigne d'avoir porté votre nom pendant quelques heures.

» A cause de moi vous avez fait des dépenses que la vulgaire probité m'oblige à prendre à mon compte. Adieu ! Ne méprisez pas la pauvre hirondelle que vous avez réchauffée dans votre main, un instant, avec une bonté qui sera toujours très chère à ma mémoire et que, sans doute, je ne retrouverai plus ici-bas. »

Comme elle sortait pour trouver une voiture, le fourgon de VExpress Messenger passa devant sa maison. Elle y fit charger sa malle pour être conduite à la gare principale. Fermant alors la porte, elle rejeta la clef à l'intérieur par la fenêtre ouverte. Puis, un léger sac à la main, elle se perdit dans la foule, songeant que le sort, après tout, aurait pu la traiter avec plus de rigueur. Elle avait le droit, elle aussi, de se figurer que son mariage n'était qu'un rêve. Sur les chemins du monde ouverts à son indépendance, elle emportait le secret de sa mère, bien gardé.

Le soir, José trouva la petite maid assise sur la marche extérieure de la maison.

— Madame est sortie, expliqua la jeune fille. J'ai dû attendre au dehors. Nul n'était là pour m'ouvrir.

José pénétra dans le logis désert, à l'aide de la clef qu'il portait sur lui. Deux minutes après, il avait lu la lettre de sa femme sans y rien comprendre, sinon que Mary était folle. En ce moment une pensée lui traversa l'esprit avec tant de vraisemblance qu'il l'accepta comme une certitude. « Elle a rejoint sa tante

à New York, après lui avoir télégraphié de laisser partir le bateau. »

Le train le plus proche emporta José sur cette fausse piste. A New York, le lendemain matin, on lui fit voir le nom d'Hanna Stuve sur le manifeste des passagers du bateau expédié la veille. Alors il repartit pour Philadelphie, et rentra chez lui bien avant le soir. A cette même heure, sa femme contemplait avec étonnement la masse écumeuse et grondante des chutes du Niagara.

Ce premier effort pour rejoindre sa femme n'est sans doute pas le seul qu'ait tenté José. Du moins c'est le seul dont il soit question dans le journal de Mary Niels, et l'on en est réduit à se demander par quelle adresse ou par quel hasard elle en eut connaissance. L'histoire de l'abandonné se termine à ce chapitre. Il est assez présumable que la narratrice n'a pas tenu à en savoir davantage, bien que les allusions ne manquent pas, dans ses souvenirs, à cet acte qu'il est impossible de ne pas juger sévèrement. Toutefois Olaf n'en est-il pas responsable comme il l'est de tant d'autres malheurs ?

« J'ai eu, a-t-elle écrit, un père dont je n'étais pas la fille, une tante dont je n'étais pas la nièce, un mari dont je n'ai jamais été la femme. Ainsi toute ma vie n'a été qu'un long mensonge. A qui la faute?... Que toutes les responsabilités de mon existence retombent sur lui! »

La fugitive n'avait aucune raison d'aller à Niagara Falls plutôt qu'ailleurs; mais elle était entraînée — elle le fut plusieurs fois dans sa vie — par un accès de curiosité aiguë, un « désir de voir » auquel sa nature fantasque ne pouvait pas plus résister que d'autres ne peuvent résister à la passion de l'amour. Depuis l'âge de raison, ce spectacle, vingt fois décrit devant elle, hantait sa fantaisie. Pendant deux jours, elle s'en rassasia, coudo^^ant à chaque heure, sans ressentir ni trouble ni regret , les jeunes couples qui inauguraient leur bonheur dans ce lieu, but classique aux États- Unis des voyages de noces. Elle éprouvait, bien au contraire, une joie coupable, mais délicieuse, à la pensée qu'elle était libre et le serait toujours. Quand elle eut franchi tous les ponts, visité toutes les grottes, admiré tous les points de

vue, elle sentit de nouveau en elle la soif de l'inconnu.

Déjà ses plans étaient formés. Chicago, ville presque fabuleuse par l'invraisemblable rapidité de son accroissement, l'attirait comme une cité de rêve et de féerie. Malgré la peinture effra^^ante qui lui était faite du mouvement des rues et de l'encombrement des hôtels, Mary n'hésita pas à s'y rendre seule. On doit noter ici qu'une telle hardiesse n'a rien de rare en Amérique, ni surtout rien de suspect. Chacun prenait cette grande jeune fille, sérieuse et distinguée, pour une institutrice cherchant fortune, apparence qu'elle se gardait bien de contredire. Elle n'ignorait pas qu'un jour ou l'autre elle serait obligée de prendre un emploi; pour le moment elle ne se préoccupait que de voir des choses inconnues, l'état de ses finances lui permettant encore l'heureux oubli du lendemain.

La Reine des Lacs ne lui parut pas inférieure à ce qu'attendait son imagination, bien que, à cette époque, Chicago ne fût guère supérieur en importance à Philadelphie. Mais Philadelphie existe depuis deux siècles, tandis qu'en 1830 Chicago était encore un misérable vil-

IsLge de cent settkrs. Dans cette fourmilière humaine , Mary Niels était probablement la seule créature qui n'y cherchât que son plaisir. Toute autre qu'elle eût trouvé cent occasions de faire fortune. Deux jours après son arrivée, elle avait déjà reçu des offres brillantes d'emploi, sans compter une demande en mariage, le tout de la part de gens trop avares de leurs minutes pour s'enquérir de son passé ou de son état social. En déclinant l'offre du célibataire qui convoitait le don de sa main, dans le vestibule de Tremont House, elle ne put s'empêcher de lui dire, avec un peu de moquerie :

— Mais, monsieur, qui vous assure que je pourrais faire votre bonheur?

— Pshaw! répondit le brave garçon, assurezmoi seulement que vous pouvez raccommoder mon linge. Avan.t cinq ans, nous serons millionnaires.

Dans l'opinion de tous ces lutteurs, « millionnaire » ou « heureux » passait pour deux adjectifs synonymes.

Ne raccommoder que son propre lino:e était, aux yeux de Mary, une satisfaction d'un prix inestimable. Toutefois elle en vint bientôt à la

trouver insuffisante pour occuper sa vie. Elle sentait qu'elle était de trop dans cette cité tumultueuse. Toutes ces personnes hâtées vers un but, dont sa flânerie sans but et sans hâte gênait la course rapide, semblaient lui dire dans un regard fugitif : « Pourquoi diable êtes-vous ici? » Quitter Chicago : rien certes n'était plus facile; mais, pour le moment, nul autre, lieu n'attirait sa curiosité. Elle éprouvait d'ailleurs une fatigue bizarre, qui, bientôt, se changea en indisposition, puis en maladie. Sans s'émouvoir autrement, elle prit l'adresse d'un bon hôpital et s'y fit conduire avec son bagage. Deux mois après, elle y achevait sa convalescence. Moins bi'en soignée, elle en fût sortie par la porte de derrière, celle qui donne passage aux morts.

Entre elle et Margaret, sa garde-malade, s'était établie une grande amitié, fondée sur la reconnaissance tout d'abord, mais bientôt sur la sympathie et l'admiration. C'est faire le plus bel éloge de la nurse américaine que de la comparer à nos « Sœurs » hospitalières, dans les points où la comparaison est possible. Une première cause de l'excellence des nurses doit être

cherchée dans le fait qu'elles se recrutent parmi la classe moyenne, parfois même supérieure, à l'exemple de nos grands Ordres féminins. Une fille de millionnaire informant ses amies qu'elle va être nurse pour six mois, pour un an ou même plus, excite fort peu leur étonnement, jamais leur blâme. Quelquefois cette jeune personne veut réagir contre un désappointement d'amour, ou contre une tension nerveuse excessive résultant de l'abus des plaisirs du monde. Quelquefois elle est entraînée par le goût de la médecine dont une bonne éducation américaine comporte toujours les éléments. Ou bien elle s'ennuie ; elle est blasée; elle veut des émotions nouvelles. Ou bien elle a perdu sa fortune et doit gagner sa vie; ou bien elle sent en elle un enthousiasme religieux.

Que l'on n'aille pas croire qu'elle sera une garde-malade pour rire. Obligée à des études, soumise à des examens, astreinte aux règles de la corporation, elle doit même revêtir un uniforme. Il est vrai que ce costume est un compromis fort heureux entre l'austérité et la coquetterie, si bien que les plus belles ne

perdent rien à le porter. Elles jouissent d'une considération parfaite, encore qu'on les accuse en souriant de sucrer d'un peu de flirt, à l'occasion, les tisanes versées par leurs blanches mains, si le malade en vaut la peine. Mais l'Amérique est l'Amérique jusque dans ses hôpitaux, non seulement par le flirt, mais aussi par la propreté, qui dépasse toute imagination européenne.

Mary Niels était bien tombée. La nurse Margaret, joUe et spirituelle, fille d'un médecin mort avant d'avoir fait fortune, était audessus de l'ordinaire par son esprit sérieux et l'étendue de ses connaissances médicales. Sa cliente, à un moment où la maladie semblait prendre une mauvaise tournure, l'avait chargée d'une mission fort simple, toute de confiance, qui consistait à brûler en cas de mort certains papiers. Le reste d'un pécule déjà fort entamé devait être donné aux pauvres.

— Nous n'en viendrons pas là, dit la nurse. Enfin, puisque nous sommes sur le chapitre des hypothèses, donnez-moi une adresse de parent ou d'ami...

La malade fit cette réponse :

270 LA PRINCRSSF ERRANTF

— Nurse Margaret, vous êtes la seule personne au monde à qui ma mort causerait l'ombre d'une contrariété, sans faire exception de moimême.

Les deux jeunes femmes devinrent très liées ; toutefois l'heure de la séparation approchait pour elles. Mary ne pouvait rester à l'hôpital pour son plaisir, et Chicogo lui déplaisait profondément. Mais où aller, en quittant cette ville bruj'ante? Elle disait à son amie, avec un sourire de résignation ironique :

— Pékin, la Mecque, Tombouctou m'attirent au même degré. J'y serais reçue avec un empressement égal. Tout compte fait de l'argent qui va me rester, je ne dois pas former des plans de voyage aussi coûteux.

Un matin elle se réveilla avec l'idée d'être nurse, comme son amie. A ce projet, pour plusieurs raisons, elle ne voyait que des avantages. D'une part, elle n'avait plus à faire choix d'un lieu de résidence, et, chose plus difTicile encore, d'un moyen de gagner sa vie. De l'autre, elle ne quittait pas sa chère Margaret. Enfin elle avait le goût de soigner les autres, et, comme on pourm voir, elle soigna les autres

LA PRINCESSE ERRANTE ^'î t

toute sa vie. Le soir même, son admission était acceptée par les directeurs de l'hôpital, où son intelligence et la faculté qu'elle avait de parler plusieurs lang:ues n'avaient pas été longues à se faire remarquer.

Son apprentissage , confié à nurse Margaret, ne fut pas long, d'autant moins qu'elle avait pu le commencer au point de vue passii pendant sa longue maladie. On était alors au milieu de l'automne de 1870 ; un fait considérable venait d'ouvrir une ère nouvelle au progrès des États-Unis. De l'Atlantique au Pacifique les premiers trains circulaient à travers le continent immense. Nulle part plus qu'à Chicago, devenu l'Entrepôt' du trafic entre l'Est et l'Ouest, le succès de la colossale entreprise n'avait soulevé l'enthousiasme. Les journaux et les revues étaient pleins de détails sur ces pays jusqu'alors considérés comme inaccessibles : le Colorado et ses canons formidables ; le Grand Lac Salé et sa colonie de Mormons polygames; enfin la Californie, terre promise de l'or et des roses, des coups de revolver et du printemps perpétuel ! On devine quelle impression ces peintures chaudes, plus sou-

272 LA PRINCESSE ERRAME

vent au-dessus qu'au-dessous de la réalité, devaient produire sur l'imagination de Mary Niels, devenue « nurse Mary ». Dans les moments de repos, les deux compagnes s'en entretenaient ensemble. Quelquefois même des malades arrivant de l'Ouest charmaient les ennuis de la convalescence par le récit de leurs aventures.

Il n'en fallait pas tant pour éveiller le « désir de voir » qui sommeillait depuis un an au cœur de la jeune garde-malade. Sans doute elle fût partie sans les remontrances de son amie Margaret, bien décidée, pour son compte, à ne pas quitter Chicago.

Mais, au milieu de l'automne de 1871, l'une des plus grandes catastrophes du xix* siècle vint couper court à cette difficulté.

Le dimanche 8 octobre, les deux nurses rentrèrent à leur hôpital pour l'heure du dîner, après une de ces longues promenades qu'elles s'imposaient régulièrement par mesure d'hygiène. Un fort vent du sud-ouest, brûlant et desséché, siroco véritable, avait rendu leur marche difficile et agité leurs nerfs. Jamais Mary n'avait eu plus envie de quitter la bruyante Reine des Lacs pour cette Souveraine du Pacifique dont son imagination faisait un séjour enchanté et fleuri. Ce jour-là encore, son amie plus timide s'était montrée sourde à ses descriptions enthousiastes.

— Y pensez-vous ? disait-elle. Quatre jours et quatre nuits dans un train, avec le danger des précipices, des ponts mal construits, de la neige dansles Montagnes Rocheuses, des attaques des Peaux-Rouges qui nous prendront nos chevelures ! Que mangerons-nous, dans ces déserts, s'il arrive un accident à notre machine? Qui nous défendra contre les sauvages, mais aussi contre nos compagnons de route, ces affreux chercheurs d'or pour qui toutes les lois divines et humaines ne sont rien ? Oh ! Mary, comment pouvez-vous avoir une idée aussi peu raisonnable ?

Leur repas achevé, elles montèrent dans la chambre qu'elles occupaient en commun, l'une pour revêtir son costume de salle avant de prendre le premier quart de nuit, l'autre — c'était Margaret — afin de dormir quelques heures en attendant son tour de garde. Ayant examiné l'horizon, elle dit à sa compagne:

— Encore un incendie qui s'allume, là-bas I Comme le danger du feu est terrible dans cette ville à moitié construite en bois ! Je ne pourrai dormir tant qu'on verra luire la flamme.

— Bah 1 répondit l'autre nurse en plaisan-

LA l^RliNCtbSE £UUAiME 27o

tant, vous avez toujours le temps de faire un somme avant que le feu soit cliez nous. Cette maison qui brûle est à une lieue d'ici. Hier déjà, nous avons eu le même spectacle. On s'y habitue, ne trouvez- vous pas ?

— Oh ! Mary I Que faut-il donc pour vous effrayer ? De quelle substance êtes-vous donc faite? La Nature s'est trompée en vous donnant le corps d'une fcnmio.

— J'en aurais long à dire au sujet des erreui's dont je suis la victime, répondit Mary Niels. Mais NOUS n'avez que peu d'heures à dormir. Employez-les bien.

Vers minuit, Margaret pénétra dans la salle où veillait son amie. Elle- était pâle; ses mains tremblaient. Sachant ce que lui commandait la prudence, elle marchait sans bruit quoique avec précipitation.

— Vous arrivez trop tôt, lui dit Mary à voix basse. Mon quart de veille n'est pas fini.

— Suivez-moi, dit la nouvelle venue, un doigt sur ses lèvres.

Les deux jeunes filles montèrent l'escalier du vaste édifice et en gagnèrent le sommet. De leur chambre, on dominait toute la ville qui, à

cette époque se composait pour la plus grande partie de maisons de bois, à un seul étage.

— Regardez! fit Margaret en écartant les rideaux.

Mary fut saisie d'épouvante, malgré son intrépidité. L'incendie, poussé par le vent, prenait les proportions d'une mer de feu ; il s'étendait sur deux kilomètres... L'idée qu'on pût vaincre cet océan de flammes paraissait risible et absurde, comme eût été la tentative d'arrêter le flot montant quand il pousse ses longues lames à l'assaut d'un rivage.

L'illusion causée par les ténèbres faisait de l'hôpital le centre apparent d'un demi-cercle embrasé, dont le rayon diminuait à vue d'œil. En une minute les deux jeunes filles purent voir s'allumer vingt foyers nouveaux, dans des directions toutes difl^érentes. Le vent, déchaîné en tourbillons, semblaitservirlecaprice néfaste d'un nouveau Néron s'amusant à tromper la joie des malheureux un instant oubliés par le fléau.

L'énorme nuage de fumée couvrait la ville d'un dais de gaze rougie par les étincelles. Déjà il s'étendait au loin sur la surface houleuse du Michigan, dont les énormes vagues s'agi-

taient comme pour aller au secours de la Reine des Lacs. Mais, de cette bataille infernale, quel salut pouvait sortir? En ce moment que restait-il de Chicago et de son peuple ? Des milliers de maisons étaient la proie des flammes ; de nombreuses victimes avaient succombé. Les plaintes du vent couvraient toutes les autres plaintes. Les rues étaient désertes ; tous les hommes valides étaient au feu, réunissantleurs efforts dans une lutte qui vit s'accomplir des actes innombrables d'héroïsme. Et, choseétrange, dans l'hôpital encore séparé du feu par une distance d'un kilomètre, tout était paisible et silencieux.

Les deux jeunes fdles regardaient ce spectacle unique au monde dans une muette horreur. Soudain Margaret dit à sa compagne :

— Les premiers convois de blessés vont bientôt paraître. Il faut descendre pour les recevoir.

— Oui, répondit Mary, il faut descendre, mais pour les empêcher d'entrer. L'hôpital est perdu; le feu sera ici dans deux heures. Nous aurons assez à faire de sauver les malades qui se trouvent déjà chez nous.

IG

— Oli! Mary! Nous allons tous mourir! Et de quelle mort ! . . .

— Ce n'est pas pour nous que j'ai peur, Margaret; vous et moi avons des jambes. Mais nos infirmes et nos mourants !... Dans tous les cas, il est à peu près certain que nous ne rentrerons jamais dans cette mansarde ; n'y laissons rien de précieux.

Une minute sutiit aux nurses pour serrer dans leurs poches de modestes bijoux et les petites sommes qui constituaient leur fortune. Mary emporta la miniature de sa mère et ses papiers; puis, après un dernier regard jeté sur l'incendie qui se rapprochait de plus en plus, elles descendirent en toute hâte pour accomplir leur tâche qui allait être rude.

Tout ceci avait duré moins d'un quart d'heure; mais elles trouvèrent un changement complet dans les salles où, en peu d'instants, l'alarme s'était répandue. Sur l'escalier, elles rejoignirent le médecin en chef qui se dirigeait vers la porte extérieure. Mary l'entraîna un peu à l'écart :

-^ Ne recevez personne, docteur, au nom du ciel! Nous n'aurons pas trop de nos forces pour

évacuer tout notre monde. L'hôpital n'existera plus au lever du soleil.

— Vous perdez la têle, nurse. Le feu est dans le district de l'Ouest...

— Il y était ; je l'ai vu prendre hier soir. En ce moment la moitié de la ville brûle, et, par ce vent de tempête, les flammes vont balayer ce qui en reste, jusqu'au lac. On voit de nos chambres tout l'horizon en feu. Nous avons le temps d'opérer le sauvetage, mais rien de plus.

— Que parlez-vous de sauvetage, si la ville entière doit brûler ?

— Le lac ne brûlera pas. Nous en sommes près. Sur les bateaux, mais pas ailleurs, nos malades seront en sûreté.

Mary ne songeait plus à baisser la voix. Ses paroles furent entendues, et une grand clameur se prolongea de salle en salle :

— Aux bateaux ! aux bateaux I

La panique, ainsi qu'il arrive toujours, atteignait l'apogée dès son apparition. Le bruit courait en bas que des flammèches pleuvaient. sur les toits, ce qui allait d'ailleurs se produire bientôt. La terreur générale eut du moins pour effet

de rendre le sauvetage assez facile. Les malades, comme s'ils eussent été guéris par miracle, bondissaient hors de leurs lits et fuyaient dans la rue, à peine enveloppés de leurs couvertures. Ceux qui restaient couchés, pour la plupart, étaient à l'agonie, incapables de comprendre le danger, si, toutefois, une chose méritant ce nom pouvait encore exister pour eux. Quelques-uns, incurables, demandaient qu'on laissât cette mort prompte terminer leurs maux. D'autres, saisis de délire, poussaient des cris épouvantables et augmentaient la confusion.

Cependant l'idée de Mary, adoptée sur-lechamp, s'exécutait avec la promptitude américaine. Un armateur prêtait son bateau de commerce, ancré à moins d'une encablure du rivage; le transport des malades commençait; mais l'état des flots rendait l'accostage des barques assez difficile. Vers six heures du matin, néanmoins, tous étaient à bord, soignés par nos deux nurses. Presque toutes les autres avaient été laissées à terre pour prendre soin des innombrables victimes qui gisaient sur la rive du lac, au milieu d'une foule désespérée.

Quant aux morts, le feu s'était chargé de leurs funérailles. Assez d'autres soucis attendaient les infortunés vivants.

Bientôt le personnel de l'hôpital flottant, qu'il avait fallu conduire plus au large, put voir les flammes attaquer l'édifice abandonné quel' ques heures auparavant. L'incendie s'approchait du lac; sur les quais, la chaleur devenait insup' portable; des étincelles brûlantes atteignaient la multitude que le fléau avait chassée devant lui. On vit alors ces malheureux descendre dans l'eau par milliers; ils y restèrent plusieurs heures, se demandant si les flammes allaient encore les y poursuivre. Vers le soir du lundi, les dernières maisons de la partie Nord de Chicago achevaient de brûler. Au Sud l'incendie continuait sur une longueur de six kilomètres. Tout à coup des jets de feu montèrent vers le ciel, pareils aux décharges de lave projetées par les cratères de plusieurs volcans ; puis d'énormes détonations grondèrent. On faisait sauter à la mine des rangées entières de maisons pour couper le chemin à l'incendie; la malheureuse cité en arrivait au suicide. Comme si le fléau attendait ce dernier sacrifice, il s'ar-

rêta, las de détruire. Vingt mille demeures achevaient de disparaître, sons de noires colonnes de fumée qui allaient empoisonner l'atmosphère pendant trois semaines. Les pavés de bois eux-mêmes, consumés lentement, défendaient l'approche de la fournaise, bûcher funèbre où se calcinaient deux cents corps humains.

L'Histoire a connu peu de nuits comparables à cette nuit du 9 au 10 octobre 1871, pendant laquelle cent mille infortunés, tremblants de froid et d'épouvante, fous de douleur, écrasés de fatigue, rongés par la faim, attendirent que le soleil vînt éclairer la scène de leur désastre. Moins à plaindre sur le bateau où elles s'étaient réfugiées, Mary et Margaret, au milieu de cette cargaison d'infirmes et d'agonisants, avaient .trop à faire pour s'occuper d'elles-mêmes. Leur conduite fut admirable ; mais tout le monde fut admirable dans l'occasion. Les secours arrivèrent de toute part; des campements s'installèrent. Dès le lendemain de l'incendie, on put deviner que Chicago allait ressusciter de sa destruction par un effort tel que l'énergie humaine n'en a jamais connu.

Toutefois l'épreuve terrible avait brisé les nerfs délicats de Margaret. Ce fut elle qui dit un jour à sa compagne :

— Je vous en conjure : emmenez-moi ! Je deviendrai folle, moi aussi, à force de soigner des gens qui ont perdu la raison. Oh! Marv, ne me laissez pas dans cet enfer ! J'irai où vous voudrez.

— Bien ! répondit la fille d'Hilda. Nous allons partir : notre devoir est accompli. Si vous m'aviez écoutée, nous n'aurions pas vu ce que nous venons de voir.

— Je le verrai toujours, Mary. Chaque nuit, d'horribles réveils me feront bondir avec des cris d'épouvante. Certaines choses ne peuvent pas s'oublier.

— Tout s'oublie, mon enfant. Tout s'oublie, grâce au ciel ! Une catastrophe arrive toujours pour effacer les cauchemars précédents de notre vie. Soyez calme ; nous serons bientôt loin de cet enfer. Puissions-nous trouver le paradis à San Francisco !

Rien n'est plus commun aujourd'hui que de voir deux jeunes Américaines voyager seules d'un Océan à l'autre ; on peut ajouter que rien

n'est moins dangereux. Quelques mois après l'ouverture de la ligne ferrée à travers les Montagnes Rocheuses, on devine qu'il en était autrement. La voie, construite avec une rapidité tout américaine, réservait parfois de « sensationnelles » surprises aux voyageurs. Les Indiens, nouvellement troublés dans leur possession du sol, n'avaient pas été longs à apprendre l'art d'enlever un rail au bon endroit, et de piller le train tombé en détresse. Les récits de ces aventures servaient d'ombre au tableau ; mais, venant après les scènes de l'incendie, elles n'étaient plus, pour Mar}' et pour Margaret, que des épisodes presque insignifiants. Leurs pensées se concentraient sur le désir de la fuite. Sans songer à autre chose, elles se mirent en route, n'ayant pour vêtements que leur uniforme de nurses, dont les longues mantes n'étaient guère capables de les défendre contre le froid des sommets qu'elles avaient à franchir. Dans la cité en ruines, elles n'avaient pu trouver à s'équiper mieux.

La vue de leurs compagnons de voyage, armés de revolvers, ne laissa pas que de les rendre songeuses, d'autant qu'il résultait de la

conversation générale que ces instruments étaient d'un usage fort habituel. Des coches, entaillées au couteau sur l'ébène des crosses, donnaient le compte des coups heureux, dont le récit animait l'entretien. Mais bientôt ces gens à apparences de bandits firent voir qu'ils étaient d'assez bons diables, hors de l'influence des pépites d'or et du whisky.

Le respect de la femme était infiniment plus développé, chez eux, que le respect de la vie de l'autre sexe. Les deux voyageuses n'eurent à se plaindre que d'un excès de galanterie qui se manifestait par des offres multipliées de Champagne. Elles durent, parfois, tremper leurs lèvres dans une coupe, afin de ne point passer pour des personnes dépourvues d'usage. En somme tout alla bien, sans rupture de pont, sans embuscade de Peaux-Rouges, sans avalanche dans les passes de Sherman ou de Summit.

On peut même dire que ce voyage de quatre jours et quatre nuits eût manqué d'imprévu, sans une discussion qui s'éleva entre deux mineurs Névadiens, dans un bar de la ville naissante d'Elko, où le train faisait par malheur

un arrêt prolongé. Tout se réduisit à une oreille coupée par une balle de revolver. L'oreille, chose regrettable mais fréquente, n'appartenait à aucun des combattants. Elle ornait la tempe d'un passager du train qui, oubliant les habitudes de sa jeunesse, ne s'était pas couché assez vite sous les tables au moment où les propos commençaient à s'envenimer. Le blessé, ex-mineur de Sacramento, à cette heure personnage important de l'État californien, prit l'incident comme un de ces souvenirs de jeunesse qui ragaillardissent un homme mûr. Il continua sa route sans « faire de l'embarras. » Aussi bien il avait, la « sacrée bonne chance » de posséder deux nurses pour lui tout seul.

Larkin, c'était le nom de ce brave homme, avait mis trois mois, A'ingt ans plus tôt, pour franchir avec sa caravane In distance que le train parcourait en quatre jours. Comme on peut croire, il en avait vu bien d'autres en matière de cmips et blessures, donnés ou reçus.

— Mais le diable m'emporte, ajoutait-il, si je trouvais alors une douce main de femme

LA PRINCESSK EHUANTE 287

pour nie recoudre un cartilage ou m'arrêter une hémorragie !

Il ne restait plus qu'une bagatelle de sept cents kilomètres entre Elko et Sacramento, où la voie ferrée, à cette époque, prenait fin. Durant ce trajet, Larkin se lia de grande amitié avec ses deux nurses, qui devinrent l'objet de son intérêt spécial quand elles lui apprirent qu'elles venaient de voir brûler Chicago. Larkin de son côté leur raconta qu'il était veuf, que sa maison allait au diable faute de surveillance, mais qu'après avoir eu la « sacrée bêtise » d'épouser une Californienne trop paresseuse même pour bourrer sa pipe, les inconvénients du veuvage lui paraissaient mêlés de précieuses compensations.

Grâce à lui, les deux femmes passèrent sans difficulté du train au steamer qui, de Sacra^ mento, devait les mener au ternie du voyage. Toutefois une scène de leur transbordement les éclaira sur l'indépendance des caractères en ce pays, et, tout à la fois, sur le fond de bonne humeur de leur compagnon. Il faut dire que chacun, faute d'hommes d'équipe attitrés, devait manipuler soi-même ses bagages,

— Mon ami, proposa Larkin à un individu en haillons qui fumait sa cigarette au débarcadère, vous aurez un dollar si vous portez cette malle à bord du Yosemite.

La malle semblait assez lourde.

— Vraiment? répondit l'homme sans bouger. Eh bien, moi je vous donne deux dollars si vous ly portez vous-même. Cela m'amuse, quand je me repose, de voir les autres s'essouffler.

— Tenu ! fit Larkin en clignant de l'œil. Vous êtes un chercheur d'or, n'est-ce pas ? J'ai fait ce métier jadis, et vous allez apprendre qu'avec moi il ne faut jamais « bluffer », mon camarade I

Disant ces mots, il chargea sa malle sur sa robuste épaule et la descendit au bateau, comme s'il eût été un portefaix de profession. L'homme en gu/^nilles tira de sa poche une pièce d'or que Larkin fit passer dans la sienne, avec la désinvolture du joueur qui a gagné Un bon pari.

— B>j Jovc! dit l'inconnu, vous méritiez de faire fortune, Let us hâve a drink!

Le « drink », sous forme d'une bouteille de Champagne, coûta dix dollars de plus au per-

dant. Les deux nurses furent obligées d'en boire leur part. Déjà Larkin proposait à son tour un second « drink » du même genre. Fort heureusement la cloche du Yosemite se fit entendre.

— Tout à fait charmé de la rencontre, dit Larkin en serrant la main de son nouvel ami. Voici ma carte. Votez pour moi aux prochaines élections.

— Que je sois pendu si je ne vous donne pas ma voix! promit l'homme avec un juron qui ne laissait aucun doute sur sa sympathie.

Peu après, le Yosemite descendait la rivière aux eaux rougeâtres. Il était dix heures du soir quand il prit ses amarres au quai de San Francisco.

— Naturellement, vous aurez une chambre chez moi, dit Larkin aux deux nurses.

Cet arrangement plus ou moins « naturel », vu l'absence d'une maîtresse de maison, fut accepté faute de mieux et pour peu d'heures. Le jour suivant, Mary et Margaret sonnaient à la porte du meilleur hôpital, où elles furent admises aussitôt en qualité de nurses, grâce à la protection de Larkin. Son oreille demandant

encore des soins, il fut convenu qu'une des deux amies le visiterait chaque jour afin de panser la plaie. Mais Mary, qui n'était ni Ro-oïste ni aveude, s'arrangeait pour n'être pas libre à l'heure où le coupé du millionnaire venait chercher la garde-malade attendue. Elle n'avait pas été longue à voir que la bonne humeur et les saillies amusantes de Larkin faisaient très vite oublier à Margaret l'image lugubre de Chicago en flammes. Et Larkin témoignait tant d'admiration pour l'adresse et le zèle de sa jolie nurse, qu'on pouvait prévoir le jour où il sacrifierait les joies du veuvage à un autre bonheur moins négatif.

Quant à Mary, elle se se trouvait fort heureuse comme elle était. San Francisco, avec son climat charmant, ses environs pittoresques, le cachet un peu Latin de sa civilisation, s'harmonisait avec les tendances de son esprit. Dieu sait combien de temps elle se fût accommodée d'une vie si calme. Mais de nouveaux incidents vinrent modifier le cours des choses.

— Nurse Mary, lui dit un jour son chef, on assure que vous parlez toutes les langues.

— Du moins quelques-unes, monsieur.

— Alors, venez avec moi, et tâchez de comprendre les divagations d'un matelot étranger qu'on nous apporte à moitié mort. Il s'est fendu le crâne en tombant d'une vergue.

Le docteur et son assistante furent bientôt près de la victime de l'accident, qui répétait toujours la même phrase, incompréhensible pour ceux qui entouraient son lit.

— Grand Dieul il est Bothnien ! s'écria Mary. Il réclame sa mère. Pauvre garçon!

Elle s'entretint avec le blessé en langue bothnienne ; presque aussitôt les yeux pâles de riiomme du Nord prirent une expression moins égarée. Il saisit la main de sa compatriote et parut tout à fait heureux.

— Seriez- vous donc Bothnienne? demanda le docteur.

— Mes parents l'étaient. Mais comment se fait-il qu'un navire bothnien se trouve à San Francisco? Les marins de ce pays sans commerce ne sont guère habitués à de si longs voyages.

Cette question était faite d'une voix mal assurée. Le docteur mit cette émotion sur le compte de la joie.

— Vous ne lisez pas les journaux? dit-il en souriant... Allons 1 bon! Voilà notre gaillard qui perd connaissance. Profitons-en pour examiner la blessure d'une façon plus complète.

L'examen fit apparaître l'urgence de l'opération du trépan qui, à cette époque, passait pour l'une des plus terribles et des plus hasardeuses de la chirurgie. Tout l'hôpital fut agité par cette grave nouvelle. Non seulement les élèves de l'opérateur, mais quelques-uns de ses con-

frères du dehors furent immédiatement convoqués. Les préparatifs commencèrent aussitôt; Mary ne songea plus à autre chose. Le moment venu, elle remplit son rôle avec un sangfroid qui fut remarqué de tous. L'œuvre chirurgicale terminée, un personnage en uniforme essaya de la remercier dans un anglais moins que correct.

— Parlez-lui bothnien, dit le savant et habile docteur en ôtant son tablier. Nurse Mary est une de vos compatriotes.

— Mademoiselle, dit alors l'étranger, Son Altesse Royale saura tout à l'heure quels bons soins vous avez prodigués à un homme de son équipage.

Comme elle le regardait avec stupéfaction :

— Je suis le médecin du bord, ajouta-t-il simplement, croyant qu'il se faisait assez comprendre.

Les mains de Mary qui n'avaient pas tremblé pendant l'opération s'agitèrent alors nerveusement. Elle demanda :

— Vous avez parlé d'une Altesse Royale?...

— Hé ! oui, le prince Paul de Bothnie, frère du Roi et Grand Amiral de notre flotte. Il

accomplit son voyage autour du monde. Son croiseur est arrivé hier au mouillage de Sausalito, où l'accident s'est produit quand nous venions de jeter l'ancre.

Mary, les yeux grands ouverts, tenta vainement de répondre. Son chef, étonné de ce mutisme, la regarda et vit qu'elle perdait connaissance ; il n'eut que le temps d'ouvrir les bras pour la recevoir.

— Elle est encore jeune pour son métier, dit-il en manière d'excuse. Cependant je ne l'avais jamais vue faiblir dans son service. Mais l'opération du trépan est une forte épreuve pour les nerfs d'une femme, et, dans la nurse la plus aguerrie, on trouve toujours une femme. Dieu merci ! Quant à notre blessé, nous allons le maintenir dans un état de demi-insensibilité au moyen d'une .potion. Puis nous lui ferons prendre de la glace pour empêcher les vomissements. Après quinze jours, s'il est encore là, nous pourrons le déclarer hors d'affaire.

— Dans tous les cas, vous l'avez magnifiquement opéré, conclut le docteur bothnien. Je vous félicite et reviendrai voir mon matelot dans la soirée.

Une heure après, la vaillante nurse avait repris son poste auprès de son compatriote en danger de mort. Elle passa la nuit à son chevet, constamment occupée à des soins dont l'incessante continuation pouvait seule donner quelques chances favorables au malheureux dévoré par la fièvre. Il parlait constamment dans son délire,

— Nous sommes tombés sur un alcoolique, avait remarqué le docteur. Ces matelots du Nord le sont presque tous. Il va vouloir déranger son appareil. Nurse, faites-vous aider, et mettez-lui la camisole de force, au besoin.

Vers la fin de la journée, comme elle venait de rendre à sa personne cette extrême propreté qui fait de la nurse américaine un objet d'admiration, Mary Niels entendit des voix étrangères dans le vestibule de la salle.

Un personnage de très haute taille s'avançait, escorté par le « chef » qui avait le chapeau à la main, sacrifice à l'étiquette à peu près inconnu chez lui. Des officiers en uniforme suivaient, parmi lesquels le médecin du croiseur, déjà connu de la nurse. Le cortège se dirigea vers le lit de l'opéré.

— Matelot, ton amiral vient te voir, dit le visiteur avec une bonté que connaissent encore aujourd'hui ceux qui approchent le vénérable souverain de la Bothnie.

Le blessé, complètement insensible à l'honneur de cette visite, continuait ses divagations.

— Ce garçon est dans un triste état, fit le prince Paul, s'adressant à son chirurgien.

Puis, désignant du regard la nurse Mary, il continua :

— C'est la jeune personne dont vous m'avez parlé ?

— Oui, Monseigneur.

Pendant quelques secondes, l'Altesse considéra la garde-malade avec attention d'abord, et bientôt avec une sorte d'étonnement. Quelque chose de singulier et d'indéfini en elle frappait la curiosité du royal visiteur.

— On me dit que vous êtes Bothnienne?

questionna-t-il enfin.

Pâlie par l'émotion, mais nullement intimidée, elle répondit avec une vivacité qui n'était pas précisément courtisanesque :

— Je suis Américaine, Monseigneur, par suite de la naturalisation de mon père

— Qui était-il ?

— Un pauvre émigrant, mort l'année dernière.

— Votre nom?

— Mar}' Niels.

On pouvait deviner facilement, à la concision un peu brusque des réponses, que l'interrogatoire n'était pas du goût de celle qui le subissait. Trop pénétrant pour ne pas s'en apercevoir, le prince, immédiatement, fit prendre un cours moins gênant à la conversation :

— Je suis heureux de vous remercier des bons soins donnés par vous à un de mes hommes... Je regrette de ne plus pouvoir dire: à un de vos compatriotes. Puisse votre zèle, venant en aide à la science de votre chef, sauver la vie de ce pauvre diable I

— Aucun remerciement ne m'est dû pour avoir fait mon devoir.

Avant de se retirer, Paul de Bothnie regarda encore la nurse, étonné de plus en plus par cette distinction et cette aisance qui semblaient presque établir entre eux des rapports d'égal à égal. Dans sa robe noire bien ajustée mais sans garnitures, elle paraissait encore plus

grande. Son col et ses manchettes de linge uni lui donnaient un air masculin que ne démentaient pas les traits fortement accentués de son visage. Tout à coup un mouvement de sa physionomie fit éclater la ressemblance entre elle et Olaf d'une précision si lumineuse, qu'un membre de la famille ne put manquer d'en être frappé. Le prince Paul comprit alors ce « je ne Sciis quoi » qui l'avait invinciblement attiré vers cette jeune femme comme aurait pu le faire la beauté la plus éblouissante.

— Je reviendrai, avait-il promis en quittant l'hôpital.

Pendant le retour au port il resta silencieux ; mais en donnant congé au chirurgien du croiseur, il lui intima cet ordre :

— Procurez-moi des renseignements sur la nurse bothnienne. J'aurai du plaisir à lui être utile, si j'apprends qu'elle est digne d'intérêt à tous égards.

A l'heure du dîner, Margaret vint remplacer sa compagne et se désola d'avoir été absente au moment de la visite du prince de Bothnie.

— Peut-être qu'il aurait parlé à moi aussi. Mais j'aurais balbutié comme une sotte. Quant

à VOUS, Mary, il me semble vous voir causant avec Son Altesse sans la moindre intimidation.

— Dites surtout : sans le moindre plaisir.

— Quelle drôle de personne vous êtes ! Malgré tout, n'admirez-vous pas cette « Royauté » qui se dérange pour visiter un pauvre marin à moitié mort?

— Les « Royautés » cherchent toujours à se rendre populaires. L'occasion était merveilleuse. Dès demain, VAlta California et le Bulletin vont chanter les louanges du prince Paul, tandis que les journaux de Bothen publieront des télégrammes enthousiastes, envoyés vous devinez par qui.

— A vous entendre, ma bonne amie, on vous croirait plus républicaine que Georges Washington !

— Je ne suis pas républicaine, je suis humaine. Je sais ce que le cœur d'un roi ou d'un prince peut renfermer de compassion... quand il n'a pas d'intérêt à se montrer compatissant.

Quoi qu'elle voulût prétendre, cependant, Mary avait été bien impressionnée par la visite de l'héritier apparent du trône de Bothnie. Si son indignation envers l'auteur de tant de

maux restait la même, que pouvait-elle reprocher au frère de celui-ci?

Au fond, elle était flattée delà bienveillance affable que venait de lui témoigner son oncle sans la connaître. Elle avait souvent entendu dire à Niels que le Prince Royal était un bon mari, un père tendre, mais sans faiblesse. D'abord effrayée de l'entrevue, elle considérait qu'aucun danger ne menaçait plus son incognito désormais. Tout en achevant son repas, elle songeait.

« Il a promis une seconde visite, mais on sait ce que valent de telles promesses. Il ne reviendra plus. Allons! j'aurai parlé, avant de mourir, à un membre de ma lignée paternelle. En vérité, « mon oncle » a fort grand air. »

Pendant ce temps, un reporter de VAlla CaUfornia prenait un interview à nurse Margaret, faute de pouvoir mettre la main sur nurse Mary elle-même. Le journaliste n'y perdit rien, au contraire, car Mary eût été muette; tandis que Margaret s'empressa de dire sur sa compagne tout ce qu'elle en savait. Or elle en savait plus, grâce aux confidences échappées peu à peu, qu'aucune autre créature vivante.

Elle pensait, en donnant ces détails, préparer pour son amie un de ces succès de réclame qr.e tout Américain accueille avec plaisir. Néanmoins, le reporter envolé, elle réfléchit que Mar}^ Niels, assez peu « Américaine » sous bien des rapports, allait peut-être la tancer vertement d'avoir trop parlé. Comme un enfant qui a peur d'une gronderie, elle garda prudemment le silence sur l'entretien qu'elle venait d'avoir. Pour certaines raisons qui seront bientôt connues, elle tenait tout particulièrement à conserver la faveur de Mary Niels.

Ainsi que l'avait prédit cette dernière, VAlta California du matin suivant rendit compte de la visite du prince Paul en exaltant sa sollicitude pour un simple matelot. Un hommage pompeux était rendu à la science de l'habile docteur qui avait opéré la victime. Enfin, chose que n'avait pas prévue Mary Niels, elle-même tenait dans le récit cette place importante que les journalistes américains accordent si volontiers à toute femme ayant joué un rôle dans un incident. Son origine bothnienne, son arrivée en Amérique sur un bateau d'émigrants, les travaux de son père en Pennsylvanie et au Gau-

case, le retour de la jeune orpheline aux États- Unis, sa bravoure lors de l'incendie de Chicago, tout cela était conté avec un peu d'exagération, mais avec un fonds indéniable d'exactitude.

Le numéro de VAlta California fit rapidement le tour de l'hôpital ; son héroïne devina aussitôt que Margaret avait eu la langue trop longue. « Mais c'est ma faute, reconnut Mary intérieurement. J'ai été la première à trop parler. Bonne leçon pour l'avenir ! Et maintenant. Dieu sait les catastrophes que peut produire pour moi cette belle biographie ! »

En ce moment, elle songeait surtout à José Monterey, tout en se disant qu'un journal de San Francisco n'avait guère de chance d'être lu en Pennsylvanie, à mille lieues de distance. Mais tout arrive ! Ces notes, même incomplètes, pouvaient faire retrouver au mari la trace de sa femme, si toutefois il la cherchait encore après un an et demi. La situation n'allait-elle pas l'obliger à prendre un parti sérieux? En attendant, pour ne pas donner l'éveil, Mary s'abstint de tout reproche envers son amie. Aussi bien le mal était fait.

A la même heure, Paul de Bothnie écou-

tait la lecture du fameux article, que son secrétaire venait de lui signaler. De ce côté-là, ni les réflexions n'étaient moins sérieuses, ni la perplexité beaucoup moins embarrassante.

Bien que n'étant pas encore mêlé à l'existence de la Cour au moment des amours d'Olaf et d'Hilda, le second fds du Roi n'avait pu manquer d'en savoir plus long que le public sur cette idylle, interrompue avec une soudaineté mystérieuse. Le vieux baron, par sa rigueur implacable de justicier, pensait avoir caché son déshonneur dans une nuit profonde. Mais, on l'a vu, Niels avait appris la vérité au prince Olaf, un peu plus rudement, il faut en convenir, que les princes n'entendent la vérité, d'habitude.

A son retour en Bothnie, Olaf avait gardé pour lui cette découverte, jugeant que les négociations dès lors commencées pour son mariage ne pourraient que gagner à cette réserve. Toutefois, certain jour, dans un de ces entretiens confidentiels que leur intimité amenait parfois, il avait conté l'histoire à son frère qui n'avait pas oublié la belle et gracieuse fdle, à peine plus âgée que lui, du baron de Marstrand. De

cette conversation « entre hommes», il n'était resté au prince Paul qu'un souvenir assez vague, suffisant toutefois pour lui faire lire, avec une attention surexcitée, l'interview de VAlta California.

Paul de Bothnie, aujourd'hui sur le trône, était doué de ce qui manqua toujours à son frère, sous le rapport de la sagesse et de la réflexion. Ce qu'il venait d'apprendre de la jeune nurse, plus encore sa ressemblance frappante avec Olaf, lui donnait fort à réfléchir; mais il se trouvait placé entre deux devoirs : celui d'un homme de cœur, et celui d'un futur souverain. L'idée que cette pauvre mercenaire pouvait être sa nièce était difficilement supportable pour sa pitié, et même pour sa conscience. D'un autre côté si Mary connaissait, ou seulement soupçonnait le mjstère de sa naissance, il était dangereux de fournir des armes à une revendication scandaleuse dont dix-neuf personnes sur vingt, à sa place, n'auraient pas manqué de saisir l'occasion. Dans tous les cas, la seconde visite du prince à l'hôpital, sans rien compromettre, allait lui donner le moyen, de revoir la nurse et de l'examiner déplus près.

La visite eut lieu, mais il reconnut bientôt qu'il n'en obtiendrait aucun résultat. Mary semblait décidée à fuir l'attention de l'auguste personnage qui la suivait des yeux, tout en écoutant le rapport du médecin en chef. Celuici, assez fier, et à juste titre, du résultat de son opération, s'étendait avec complaisance sur le sujet.

— Nous sommes en droit d'espérer beaucoup, disait-il. Toutefois, je manquerais à mon devoir en cachant la vérité à Votre Altesse. Il est possible que le blessé conserve la vie et reste paralysé d'un ou plusieurs membres. Dans plusieurs semaines seulement nous serons fixés.

— Je serai donc obligé de laisser mon homme entre vos habiles mains, répondit Paul de Bothnie. Je lève l'ancre dans peu de jours.

Ces paroles, qu'il avait prononcées de manière à être entendu de Mary, causèrent à cette dernière un soulagement que l'homme le moins perspicace eût discerné sur sa physionomie. Le prince, décidé à ne pas laisser les choses à ce point, termina sa visite en remettant au docteur une décoration bothnienne, et en versant une somme d'argent pour l'hôpital. Puis

il se retira sans avoir accordé à la nurse, qui continuait à se tenir à l'écart, même un mot de bienveillante gratitude.

On trouva généralement que Mary n'était pas traitée avec la considération due à ses services.

— Le prince aurait bien pu vous donner au moins une jolie montre, lui disaient ses compagnes. Le moindre des millionnaires de chez nous l'eût fait, si vous aviez passé des jours et des nuits à soigner un homme de son yacht.

Cependant l'auteur apparent de cet oubli était de plus en plus frappé, soit de l'attitude de la jeune Bothnienne, soit de sa ressemblance avec le roi Olaf. « Si elle ne sait rien, pensait-il, pourquoi cette crainte d'attirer mon attention ? Et, si elle sait quelque chose, pourquoi ma présence lui cause-t-elle de Féloignement, alors qu'elle devrait l'intéresser et l'émouvoir, sinon lui montrer une chance d'avenir? »

Par un singulier renversement de l'ordre naturel des choses, la curiosité du personnage royal était poussée à son comble, tandis que la pauvre garde-malade se montrait si peu curieuse. En réalité, le prince quittait l'hôpital avec une résolution que nul ne soupçonnait,

mais qui eut son effet le jour suivant. Dans la matinée, un officier du croiseur bothnien se présenta, ayant l'ordre, disait-il, de conduire la nurse au prince qui l'attendait à son bord.

Cette faveur considérable parut causer beaucoup moins de plaisir que d'ennui à l'étrange personne qui en était l'objet. Même, s'il faut tout dire, son premier mouvement fut de s'y soustraire. Elle céda toutefois aux remontrances de ses chefs, qui. lui firent comprendre l'impossibilité d'un pareil refus.

Tandis qu'elle mettait sa toilette en ordre, son amie Margaret se préparait dans la même chambre, avec beaucoup plus de recherches de coquetterie, à faire son service auprès de Larkin, dont la convalescence, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, traînait au point

d'exiger encore les soins de la jolie gardemalade.

— Chérie, commença Margaret, vous ne croyiez pas si bien faire, du moins pour moi, en venant ici.

— Je ne croyais pas si mal faire pour moimême, corrigea la Bothnienne. Je voudrais encore être à Chicago. Et surtout je voudrais que vous n'eussiez pas raconté mes histoires à ce stupide journaliste.

— Vous devriez m'en remercier au contraire !

— Si vous pensez ainsi, je vous donne le droit de m'appeler ingrate.

— Quelle singulière créature I II n'est pas une millionnaire de la rue de Californie qui ne donnât son plus beau diamant, à l'heure qu'il est, pour se trouver à votre place I

— Je lui céderais ma place pour rien... Oh ! il me tarde que cette visite soit passée !

Mary, sous la protection de son escorte, gagna le port où une baleinière, montée par six rameurs, se balançait à l'un des escaliers. Bien qu'on fût aux premiers jours de novembre, l'énorme étendue de la baie, sous un soleil radieux, charmait l'œil par ses aspects variés

et l'animation incessante des bateaux qui la sillonnaient. Tout à coup, sur la gauche, entre deux falaises qui semblaient les piliers d'un portail gigantesque, on aperçut la gaze aérienne d'une brume dorée, semblable à ces fines étoffes dont une princesse d'Orient voile le seuil de son boudoir. Mary s'étonnant de ce spectacle, qu'elle voyait pour la première fois, son compagnon lui dit :

— Nous sommes devant la fameuse Porte d"Or, ainsi nommée de ce brouillard lumineux qui flotte sur le Pacifique, sans pouvoir pénétrer dans cette rade à cause des collines qui la ferment. C'est la porte de la Fortune, s'ouvrant sur les Indes, sur l'Australie, sur le Japon. Voyez ce grand paquebot entouré de chalands. Après-demain, il se met en route pour Yokohama.

iXurse Mary jeta un long regard sur le navire prêt à se perdre dans l'immensité du Pacifique, et à gagner cet empire fabuleux dont les légendes l'avaient si souvent charmée. Peu d'instants après, l'homme de garde à l'échelle du croiseur bothnien lui offrait les tire-veilles, comme si elle eût été une grande dame. A l'ar-

rière de la batterie, son conducteur lui fit franchir une porte et l'introduisit dans un salon où, presque aussitôt, le prince vint la rejoindre.

— Asseyez-vous, mon enfant, dit-il avec bonté en lui désignant un fauteuil.

Elle obéit, sans s'apercevoir qu'elle était placée directement sous le portrait officiel de Sa Majesté Olaf. Assis au bord du trône, le Roi portait le manteau et la couronne. Dans la même pose, qu'elle avait prise par respect, sa longue mante de nurse retombant autour d'elle, Mary offrait une telle ressemblance de traits et d'attitude avec l'effigie du souverain que le prince Paul ne douta plus. Il était trop bon philosophe pour ne pas sentir la • grande leçon de ce caprice de la destinée, plaçant le père et la fdle aux deux extrémités de l'échelle sociale. En même temps son cœur était trop généreux pour ne pas souffrir de ce contraste. Jouant d'une main distraite avec les papiers de son bureau, il cherchait le moyen de concilier le grand devoir de la loi naturelle avec la froide et implacable exigence de la raison d'État.

Quant à Mary, elle repassait dans sa mémoire le récit, qu'elle avait lu tant de fois, de cette

autre visite faite par Niels Hegelstad au Prince Royal d'alors, vingt ans plus tôt, sur le vaisseau de guerre bothnien, dans le port de Cherbourg.

— Avant de lever l'ancre, dit enfin Son Altesse, j'ai voulu vous revoir et causer avec vous. Puis-je être de quelque service à ma jeune et intéressante compatriote?

Celle-ci, d'une voix un peu rauque, bien qu'elle fît de son mieux pour la rendre calme, répondit en s'inclinant :

— Je remercie Votre Altesse. Je n'ai besoin de rien.

— C'est plutôt de vous que les autres ont besoin, admit le prince en souriant. Mais j'éprouve quelque peine à voir votre jeunesse abandonnée à elle-même... Vous êtes orpheline, m'avez-vous dit?

— Mon père est mort l'an dernier ; ma mère beaucoup plus tôt.

— Qui était-elle?

Cette question, posée à dessein d'une façon abrupte, fit monter une vive rougeur au front de la nurse. Elle répondit en crispant les doigts sur le velours du fauteuil :

LA PRINCESSE ERRAiNTE 313

— Ma mère était une malheureuse émigrante, Monseigneur. Et moi, je suis une pauvre fille, gagnant sa vie, n'aspirant à autre chose qu'à la gagner.

« Elle sait tout », se dit le frère du roi, d'autant plus attiré vers sa nièce qu'elle fuyait visiblement certains souvenirs, loin d'en tirer gloire et profit.

— N'avez-vous jamais songé à retourner en Bothnie? demanda-t-il. Vous y avez sans doute quelques parents ?

— Aucun, Monseigneur, proclama-t-elle avec vivacité.

En même temps une sorte de colère faisait trembler ses mains. Elle s''agitait sur son fauteuil comme si elle eût souhaité de voir l'audience finie.

— Laissez-moi vous faire quelque bien, pria en quelque sorte son oncle. Un bon mari, voilà ce qu'il vous faudrait. Un mari est plus facile à trouver, avec une petite dot. Acceptez-la en mémoire de notre rencontre.

Elle eut un cri de révolte. L'argent du Trésor Royal bothnien souillant la main de la fille d'Hilda de Marstrand ! . . . Soudain elle fut prise

d'épouvante. « Saurait-il qui je suis ?» se demanda-t-elle. Reprenant son calme, elle dit, les yeux fixés sur le visage du prince :

— Je ne veux pas de mari. Je suis décidée à vivre et à mourir dans une solitude indépendante. Mais j'admire la générosité du prince qui songe à doter une garde-malade quelconque, parce qu'elle a soigné un simple homme d'équipage.

— Vous n'êtes pas pour moi une « gardemalade quelconque», répondit Paul de Bothnie avec une insurmontable émotion.

A cette heure, il comprenait la grandeur peu commune de cette victime qui ne voulait pas être indemnisée, ni même consolée, du malheur de sa naissance. Une profonde pitié mit des larmes dans ses yeux clairs. Quittant son siège, il s'approcha de Mary, les deux mains tendues. Puis, avant qu'elle fût revenue de sa surprise, il mit sur son front un baiser paternel.

Rien de plus ne fut dit entre eux. Mais, mieux que de longues explications, ce baiser venait de faire tomber entre eux, pour une minute, les barrières de l'égoïste loi mondaine.

— Dieu VOUS bénisse, noble fille ! dit enfin le prince. En tout temps, en tout lieu, je répondrai à votre appel. Ni vous ni moi n'oublierons cette heure. Adieu !

— Adieu, Monseigneur! répéta Mary, sans que ses nerfs d'acier eussent trahi son énergie.

Elle aussi, cependant, avait les yeux humides, et, dans son cœur, elle se réjouissait, pour le bien de l'humanité, qu'il y eût des princes capables de sentir et de respecter la souffrance des autres.

Dans la baleinière, elle resta silencieuse et immobile, jusqu'au moment où l'embarcation repassa tout près du paquebot prêt à partir pour Yokohama. Elle l'examina d'un air curieux et lut son nom, après quoi elle poussa un profond soupir, en songeant à la grosse somme que devait coûter la traversée du Pacifique.

A la porte de l'hôpital, le coupé de Larkin venait de s'arrêter, ramenant Margaret.

— Parties ensemble, nous revenons ensemble, fit observer cette dernière. Êtes -vous contente? Vous a-t-il donné quelque chose?

— Il a été généreux, dit évasivement Mary. Mais à vous voir, je devine que la matinée a été bonne pour vous aussi.

— Montons donc dans notre chambre, voulezvous? proposa la jolie nurse, qui, en effet, semblait rayonnante.

Quand elles furent seules, Mary, avec plus d'intérêt que de surprise, reçut la nouvelle de l'engagement de son amie avec Peter Larkin. Ses félicitations furent sincères, mais avec une pointe de réserve. Elle ne devait jamais tout à fait pardonner à Margaret l'étourderie de son bavardage avec le reporter.

— En revanche, conclut Mary, je suis fâchée pour l'hôpital, qui perd en vous une de ses meilleures nurses.

— L'hôpital va en perdre deux. Supposezvous que je vais laisser ma meilleure amie dans le séjour des fioles et des cataplasmes ? Demain nous quittons cette maison ensemble. Vous me servirez de mère jusqu'à la cérémonie, bien que vous soyez plus jeune que moi.

Mary ouvrait la bouche pour refuser le changement de vie qui lui était offert. Mais, à cause d'une idée qui travaillait son cerveau, elle jugea bon de ne fermer aucune des portes par où l'imprévu, son Dieu favori, pouvait venir lui tendre sa main puissante.

— Parlons d'abord de l'avenir immédiat, demanda-t-elle avec son sourire ordinaire de femme détachée des intérêts de ce monde.

— Demain, expliqua Margaret, je dois m'installer dans le meilleur hôtel de cette ville, avec vous comme chaperon ; c'est le désir exprès de Peter Larkin. J'aurai tant besoin de vous pour m'aider en mille affaires ! De ce pas, ensemble, il faut aller remettre nos démissions au directeur.

— Bon pour vous! objecta Mary. Mais à moi, qui n'ai aucun Peter Larkin en perspective, un congé suffira. Nous verrons ensuite.

Leur situation régularisée avec l'administration de leur hôpital, les .deux nurses prenaient congé de leur chef. Celui-ci retint Mary Niels.

— J'allais, dit-il, vous envoyer chercher. Le prince vous envoie ceci, avec de nouveaux remerciements et un dernier adieu. Demain il compte appareiller pour l'Australie.

La nurse prit la bourse assez lourde qu'on lui tendait. Cette fois, elle accepta sans scrupule. Cet argent gagné par elle, après tout, lui parvenait trop à propos pour qu'elle fît des difficultés à le recevoir. Dans sa chambre, elle

compta sa petite fortune : vingt pièces d'or de vingt dollars. C'est la plus belle monnaie qu'il y ait au monde. La vue de ce métal brillant mit une fièvre d'excitation dans les veines de la jeune femme.

Devant les yeux de son imagination, le grand paquebot dressait sa haute mâture, couronnée du pavillon blanc au large disque rouge. Yokohama I L'énorme barrière du Pacifique entre elle et ceux qui avaient pénétré ou qui allaient découvrir son secret ! Déjà elle avait retrouvé un oncle. N'allait-elle pas retrouver un mari? Pour elle, d'une rive à l'autre du continent américain, les dangers se multipliaient, depuis que les journaux s'étaient emparés de son histoire. Il fallait, de nouveau, effacer la piste reparue. Il fallait fuir ; à cette heure, elle en avait les moyens. Longtemps elle médita sur l'exécution de cette fuite. Pour cette créature amoureuse de mouvement, la perspective de se voir de nouveau sur les grandes routes du globe terrestre n'était qu'une joie, sans mélange de regret et d'angoisse. Elle sentait déjà l'ivresse du départ, tout en gardant, pour le combiner, un sang-froid merveilleux. Dans l'après-midi,

elle se procura deux ou trois costumes convenables pour son nouveau rôle, et, pour la dernière fois, les deux nurses passèrent la nuit dans la même chambre, nuit sans sommeil pour l'une et pour l'autre. La fiancée de Larkin n'était pas, peut-être, la plus enfiévrée des deux par l'attente du lendemain.

Le matin venu, Marj trouva une excuse pour ne pas quitter l'hôpital avec son amie.

— Je vous rejoindrai dans peu d'heures, lui dit-elle, à votre logis provisoire.

Mais ce fut au paquebot en partance pour le Japon que « mademoiselle Durand», institutrice française, fit conduire ses malles, après les marches et contremarches nécessaires pour égarer toute poursuite. Pendant qu'elle manœuvrait ainsi, des coups de canons faisaient retentir les échos de la rade. C'était le prince de Bothnie qui saluait la terre en franchissant la Porte d'Or, sans se douter que sa nièce le suivait de près, mais pour une autre direction.

Quand Margaret, très occupée de ses propres affaires, comme on le devine, songea à s'étonner du retard de son amie, celle-ci était déjà hors de vue des côtes californiennes. On la

chercha partout, sans doute. Mais cette fuite, ce changement de nom étaient-ils nécessaires? José Monterey eut-il jamais sous les yeux le récit de VAIta Califomia ?

Le roi Olaf, quand il eut causé avec son frère, mit-il en mouvement ses chancelleries? C'est une chose que Mary Niels ignora jusqu'à sa mort, s"il faut en croire son journal où, le soir même de ce jour mémorable, elle écrivit ces lignes, légèrement tintées d'humour :

a Peu de créatures humaines peuvent se vanter d'avoir si bien — ou si mal — rempli deux années de leur existence. Dans cet espace si court, j'ai enterré mon pauvre cher père, voyagé du Caucase en Amérique, épousé et quitté mon mari, vu brûler Chicago, embrassé mon oncle, le futur roi de Bothnie. Et, dans quelques jours, je verrai le Japon!... Que réserve à ma destinée le cours de l'année qui va suivre ? »

Encore une fois Mary Niels était en route vers un but où l'attendaient des impressions nouvelles. Son esprit, coriime toujours, trouvait dans cette perspective une telle jouissance que tous les regrets du passé, tous les soucis de l'avenir disparaissaient à ses yeux. Elle tenait sans doute de quelque ancêtre Wikind cet amour passionné de la mer qui faisait pour elle, des planches d'un bateau, le séjour préférable à tous. Bien qu'aucune autre passagère n'occupât une cabine à bord, elle n'éprouvait nul ennui de cette solitude. Au reste, dès le deuxième jour, elle eut à qui parler.

Dans le nombre de ses compagnons de voyage, le hasard avait placé un Japonais fort intelligent qui, croyant avoir affaire à une véritable institutrice, désira en recevoir des leçons de français, tant pour s'instruire que pour occuper ses longues semaines de traversée. Tamamura, c'était son nom, faisait le commerce de la soie et revenait d'Amérique où l'avait appelé son commerce. Ses ateliers se trouvaient au village de Ki-Riu, près du grand centre séricicole de Mavébashi, à quarante lieues de Yokohama, où il possédait un magasin d'exposition. Il était riche; peu de Japonais, à cette époque, avaient voyagé autant que lui hors de l'empire. Il parlait assez facilement un anglais incorrect, mais avec cette justesse d'expressions qui distingue ses compatriotes.

Sa conversation intéressa fort Mary Niels qui accepta d'être son professeur, moyennant qu'elle recevrait de lui, en échange, et pour toute rémunération, les premiers rudiments du langage japonais.

Tamamura, homme fort pratique, l'embarrassa dès le premier jour en lui demandant ce qu'elle comptait faire dans un pays qui venait

à peine de s'ouvrir aux étrangers. Le vague de sa réponse à cette question, qu'elle avait oublié de se poser à elle-même, fut considéré par le marchand de soie comme une preuve qu'elle ne comptait pas ses histoires au premier venu, en quoi il jugeait fort juste.

Les leçons n'en commencèrent pas moins, suivies d'entretiens qui furent, pour la jeune femme, d'une utilité précieuse. Quand on aperçut les côtes, elle pouvait employer bon nombre des phrases japonaises les plus utiles ; mais, surtout, ce pa^'s où elle se préparait à aborder n'était plus inconnu pour elle. Bien peu à sa place, après la peinture des difficultés qui l'attendaient, eussent hésité à refaire sur le même bateau, en sens contraire, le chemin qu'elle venait de parcourir. La voyant inquiète, sinon découragée, son compagnon lui dit :

— Quel dommage que vous ne soyez pas Américaine !

Elle demanda pourquoi cela valait mieux que d'être une Française, mais sans avouer qu'elle était Française seulement sur le rôle des passagers.

— Parce que, répondit Tamamura, l'Ame-

rique fait la pluie et le beau temps chez nous, depuis que le commodore Perry est venu faire admirer aux habitants de nos ports les lignes élégantes de sa frégate, l'aspect majestueux des gueules de bronze dépassant les sabords, prêles à nous bombarder. Du coup, notre pays, jusqu'alors clos pour l'étranger, s'est aperçu qu'il avait besoin de progrès. Ce qui vient d'Amérique, homme et choses, est l'idéale perfection depuis lors. L'Amérique nous envoie des professeurs et des missionnaires. Nous achevons à peine une révolution qui a retourné notre pays comme un gant et qui, en somme, est l'œuvre de l'Amérique. Voilà pourquoi je disais : quel dommage que vous ne soyez pas Américaine! Vous feriez prime chez nous .

La fausse mademoiselle Durand écoutait avec attention cette petite conférence sur l'histoire japonaise. Elle ne fit alors aucune remarque. Seulement, une heure après avoir mis le pied sur le quai de Yokohama, elle était chez le consul des États-Unis, produisait des papiers et redevenait Miss Mary Niels. Puis, sans être allée voir Tamamura, bien que cette visite fût

LA PRINCESSE ERRANTE 32o

promise, elle partit pour Tokio dans une de ces jinrikishas (voitures traînées à bras d'homme) qui commençaient à circuler dans les principales villes. Un employé du Consulat lui servait d'escorte et l'aida à franchir les portes de Tokio où la femme étrangère, à cette époque, était un objet presque inconnu.

Ainsi qu'on peut le croire, l'arrivée de la jeune compatriote du commodore Perry dans la capitale japonaise fut un événement. Le ministre de l'Education voulut la voir et fut émerveillé de son intelligence. Quand elle quitta ce haut personnage, qui se nommait Tanaka, elle avait en poche un brevet de professeur de littérature étrangère dans une école supérieure, que le nouveau régime venait d'ouvrir aux jeunes Japonaises. Tanaka s'était hâté de confisquer Mar}^ Niels, dans la crainte qu'elle ne lui fût enlevée par un de ses collègues pour un autre emploi.

Avec cette protection, et cinquante dollars par mois pour son salaire, elle était délivrée de tout souci matériel et pouvait se considérer comme riche. Il est vrai qu'elle était perdue dans cette ville asiatique d'un million d'âmes

comme ime goutte de pluie tombée dans l'amertume de l'Océan. Mais elle en était plus satisfaite qu'effrayée. Tout lui permettait de croire que, cette fois, sa trace était bien perdue, et pour toujours.

Avec l'impatience quasi enfantine qui distingue sa race, Tanaka voulut que le cours nouvellement fondé s'ouvrît sans retard. Marv, si habituée qu'elle fût aux positions difficiles, se sentait un peu nerveuse en allant s'asseoir pour la première fois dans cette classe, pour y enseigner des choses qu'elle connaissait imparfaitement à des élèves dont elle parlait à peine la langue. Son émotion fut vite calmée. Ces jeunes filles, toutes appartenant aux castes nobles, ne songeaient qu'à lui témoigner ce « respect des supérieurs » qui est le fondement de Téducation et même dé la Société japonaise. En. lui parlant, elles l'appelaient : « mère-professeur » . Hors de sa présence, à cause de sa taille élevée (gigantesque aux yeux des mignonnes jo-seïto) celles-ci la désignaient sous le nom de 0 Taka Seinseï, « maîtresse haute «, et leur vénération augmentait encore pour cette majestueuse personne (alors à peine majeure) qui sem-

blait toujours les dominer du haut d'un piédestal.

Ce cours de littérature, à parler franchement, ressemblait fort à un cours primaire de langage. Mais quand les élèves, rentrées dans leurs familles, montraient une page qu'elles avaient couverte de mots anglais tracés avec l'adresse étonnante qui distingue cette race, les parents étaient fiers des progrès de leurs filles, et les cadeaux pleuvaient chez la mère-professeur, tout étonnée de son succès.

Dans ce petit monde gracieux, joli et distingué, la personne importante était la fille du prince de Hizen, un des plus puissants et des plus illustres parmi ces daïmios dont le pouvoir féodal, rayé de la Constitution dans le cataclysme de 1868, essayait encore de se maintenir par divers moyens.

Hizen, détrôné pour ainsi dire, — ses domaines valaient un petit royaume, — essayait alors de se créer sur mer un pouvoir redou» table. Dans ce but, il avait acheté les services d'un officier d'artillerie de marine anglaise, le lieutenant Hawes, et l'avait chargé de faire l'école du canonnage à bord de la frégate Bijoujo^

Kan, appartenant à son ami le prince de Hijo. Hizen, plein d'enthousiasme pour le progrès exotique, avait appris de Hawes quelques mots d'anglais. On devine qu'il tenait Mary Niels en grande faveur. Celle-ci, invitée souvent au palais du Daimio, voyait s'ouvrir devant elle les plus brillants horizons. Mais un incident que nul ne pouvait prévoir allait mettre fin prématurément à sa carrière de femme célèbre, et, en même temps, l'initier à des souffrances qu'elle n'avait pas encore connues, qu'elle ne devait connaître qu'une fois.

Le 3 mars 1872, comme chaque année à pareille date, on célébrait l'un des cinq Sehkou (« fêtes de changement de saison »), celui-ci étant consacré spécialement aux fillettes de tout âge. Mary, invitée chez le prince de Hizen, y arriva au milieu de l'après-midi, fort empressée de voir la couleur locale de ces réjouissances dont elle n'avait pas encore eu le spectacle.

Elle trouva son élève et quelques plus jeunes sœurs ou amies de celle-ci dans une pièce réservée, où s'élevait une sorte de reposoir. Le plus haut gradin supportait deux poupées représentant l'Empereur et l'Impératrice. Plus

bas se trouvait la Cour, ministres, généraux, dames, musiciens, gentilshommes d'honneur, autant de marionnettes vêtues de costumes fidèlement copiés sur ceux de la vie réelle. Au-dessous, des « ménages » en miniature, faits de laque et de porcelaine précieuse, formaient un étalage amusant. Enfin, venaient les gâteaux imitant des fleurs ; les Mshi-motchi, pâtes colorées aux cinq nuances; le siro-saké, liqueur blanche et onctueuse. Toutes ces douceurs étaient des présents reçus par la jeune princesse, auxquels vinrent se joindre les bonbons en forme de coquillages apportés par Mary. Pour celle-ci, le plaisir de se voir mêlée si intimement à la vie japonaise était un des plus vifs qu'elle eût éprouvés depuis longtemps. Rien n'y eût manqué si ces enfants et ces jeunes filles eussent consenti, au moins pour une heure, à oublier le respect dû à leur maîtresse, qui n'était pas de beaucoup leur aînée. Elle étouffait dans l'atmosphère de cette étiquette qui prévoit, régit les moindres détails, la façon du nœud d'une cordelière de soie autour d'une boîte en laque, la disposition des fleurs dans les vases, l'arrangement des tasses

et des théières sur les tables, tout, jusqu'aux grâces mignardes des sourires et des saluts. Au fond l'étude de cet interminable code passait avant tout le reste dans ces jeunes cervelles. La « mère professeur » de littérature étrangère se sentait dépaysée, discordante, inutile, dans cette Société qui commençait à peine son évolution vers la lumière du dehors, mais qui l'a poussée depuis jusqu'à l'exagération.

Après une heure de bavardage tranquille et mesuré, la jeune princesse et Mary Niels laissèrent les gamines commencer leur dînette de poupées; Hizen, veuf depuis deux ans, comptait sur l'aînée de ses filles pour faire les honneurs du thé à deux hôtes européens. Elles gagnèrent donc la petite maison en bois de teck finement sculpté qui se cachait dans un recoin pittoresque du jardin. C'était le lieu exclusivement consacré aux collations de ce genre, dont l'importance, au Japon, domine peutêtre tous les actes de la vie sociale. Mary connaissait déjà ces cérémonies d'une incroyable complication, ce fameux tcha-no-ijou qui réclame deux années d'étude avant que la jeune patricienne en connaisse tous les préceptes. Mais

elle fut avertie que, ce jour-là, on ferait les choses à 1' « Européenne » à cause de l'origine des visiteurs. Ceux-ci parurent bientôt, accompagnés du prince.

L'un se distinguait par sa haute taille, et l'élégance avec laquelle il portait l'uniforme anglais. Le lieutenant Hawes, car c'était lui, gardait toute sa barbe, coupée court, brune ainsi que ses cheveux. Une légère déviation du nez rendait sa physionomie amusante, même quand il était sérieux, contraste augmenté encore par celui d'une voix douce, presque caressante, sortant de ce grand corps.

C'était, au surplus, le meilleur homme du monde au point de vue privé. On savait cju'il avait pris un congé et qu'il avait accepté les offres de Hizen non par ambition, mais pour améliorer le sort de sa famille restée en Angleterre. Une extrême considération lui était témoignée par le Daïmio, pour qui cet étranger, au bout de peu de temps, était devenu un oracle en tout, non pas seulement en matière de stratégie navale.

Son compagnon formait avec lui un disparate complet.

Celui-ci, plus court de taille, évidemment de naissance ordinaire, était le type de l'Anglo- Saxon à l'œil bleu, aux moustaches rousses, conquérant universel qui se croit sans peur et sans reproche — Bavard me pardonne ! — parce qu'il tient en égal dédain, aux heures critiques, le danger et la conscience.

Il se nommait William Saunders.

Arrivé à Bombay, comme aide-mécanicien d'un transport, ce jeune homme y était resté sur sa demande, et était devenu un de ces serviteurs à tout faire si recherchés dans les colonies anglaises, si rares dans les nôtres, qu'un chef d'expédition a besoin d'avoir sous la main. L'histoire de sa vie, pendant cinq ans, serait celle des luttes soutenues par sa nation contre les fléaux, les éléments, les révoltes, dans la presqu'île des Indes. Cette histoire de l'individu, aussi bien que celle de son drapeau, ne serait pas toujours consolante pour l'humanité.

Il faudrait du moins, dans l'une comme dans l'autre, admirer toujours l'esprit de ressource et la grandeur presque surhumaine du courage. Malade et fatigué, AVilliam Saunders

s'était rendu au Japon avec un titre d'ingénieur naval d'une régularité discutable.

Mais le lieutenant Hawes, qui l'avait vu à l'œuvre, savait bien, en l'appelant à son secours, de quelle utilité ce coadjuteur serait pour lui.

Dans sa carrière mouvementée, Saunders avait appris beaucoup de choses. Malheureusement il en avait oublié quelques-unes, l'amour entre autres, c'est-à-dire l'amour dans le sens élevé, honorable, agréable du mot. Les femmes, à son jugement, étaient des esclaves qu'on achète et qu'on échange, mais toujours des êtres inutiles et encombrants, qui pleurent, qui tremblent, qui s'évanouissent. La beauté et la laideur étaient pour lui des accidents de médiocre importance.

— J'ai eu affaire, disait-il, à des bayadères et à des guenons. En somme, c'est toujours la même chose, de même que l'eau boueuse du Gange ou le Champagne le plus cher ne sont que des liquides servant à apaiser la soif. L'un donne la migraine; l'autre donne le choléra: c'est la principale différence. Le meilleur serait de s'abstenir, si l'on était sage.

Il traitait les femmes avec ce mélange de ten-

dresse et de cruauté que déploient les écoliers à l'égard des animaux qui leur tombent sous la main.

Toutefois il savait garder, quand il le fallait, cette correction anglo-saxonne qui cache ses défauts là où notre vantardise française les étale avec orgueil. Ce qui l'amusait le plus dans la femme était ce qu'il appelait son « dressage », moral et physique, c'est-à-dire l'effacement des instincts naturels. Le courage féminin, dans les choses petites ou grandes, attirait son admiration.

— J'ai presque connu l'amour une seule fois dans ma vie, racontait-il volontiers. Dieu sait pourtant que l'objet de cette flamme, Hindoue tombée dans le domaine public, n'était pas de ces créatures à qui un honnête homme peut vouer un culte. Mais un soir qu'elle était moins accommodante qu'à l'ordinaire, je m'amusai à lui faire peur en agaçant de la bouche de mon pistolet un petit clou de diamant qu'elle portait à la narine. Vous croyez sans doute qu'elle poussa des cris ou fit semblant de s'évanouir ? Pas du tout. Elle bondit sur ma cravache, que j'avais eu l'imprudence de laisser à sa portée, et me

battit avec la même désinvolture que si j'avais eu dans la main un éventail de plume au lieu d'un revolver. Voilà une femme !

Avec de pareilles idées, les Japonaises, petites, mignardes et caressantes, n'avaient aucun espoir de conquérir ou même d'intéresser William Saunders.

C'est pourquoi, abandonnant à son chef l'honneur de causer avec la princesse, tandis que le Daïmio admirait les progrès de sa fille dans la langue anglaise, l'ingénieur fut attiré tout d'abord par la haute taille de Mary. A vrai dire, elle semblait gigantesque à côté de son élève.

Joignez à cela que Saunders n'avait pas échangé une phrase dans sa langue natale, avec aucune femme, depuis qu'il avait quitté les Indes. La surprise d'entendre son idiome dans une bouche féminine lui eût causé de l'émotion, s'il eût encore été capable d'en ressentir. Il manifesta ce plaisir par son attitude ainsi que par un éclat, peu ordinaire chez lui, de toute sa physionomie. Naturellement, il voulut savoir par suite de quelles circonstances une étrangère se trouvait ainsi mêlée à la vie intime du Japon, la chose pouvant à bon droit étonner, il y a

trente ans. L'histoire de Mary, ou du moins le peu qu'elle jugea bon d'en faire connaître, intéressa vivement sa curiosité. Une femme qui avait traversé le Pacifique sans compagnon, qui avait pénétré à Tokio sans passeport, avait de quoi mériter son estime.

Toutefois il fut un peu refroidi en apprenant qu'elle était Américaine. Au Japon plus qu'ailleurs, la jalousie éternelle entre les deux peuples était sûre d'être excitée.

— Ah ! ah ! dit-il à demi-voix. Je comprends ! Une Américaine! Tout s'incline devant vous, en ce pays ! Vous êtes la protégée du Commodore Perry, à dix-huit ans de distance? Heureux homme! Il a « ouvert le Japon », et le Japon lui en garde une reconnaissance profonde ! Cette huître colossale, pénétrée de gratitude pour le couteau de Fécaillère, cela fait rêver !

— Cela fait surtout rêver l'autre écaillère, celle qui est arrivée trop tard, répliqua Mary avec son sourire tranquille. Votre nation n'est pas habituée à de tels désappointements.

— Mademoiselle, répondit Saunders avec une tranquillité non moins grande en apparence,

voilà de ces choses qu'il vaudrait mieux ne pas me dire si, au lieu d'être une Américaine, vous étiez un Américain.

— Si j'étais un Américain, dit-elle en riant tout à fait, je sortirais mon revolver de ma poche, et la balle irait couper l'oreille du prince qui n'est pour rien dans la discussion. Voilà comment les batailles se passent chez nous. J'en parle par expérience. Croyez-moi; n'armons pas l'un contre l'autre. Nous ne sommes pas venus débiter au Japon les mêmes produits.

Au grand étonnement de Mary Niels, le lieutenant Hawes, qui avait les oreilles plus fines qu'un canonnier ne les a d'ordinaire, s'arrangea pour prendre la place de William Saunders, tandis que ce dernier entrait en conversation avec Hizen et sa fille.

Peu importe de savoir, après tant d'années, si le lieutenant Hawes fut un. . . collaborateur rétribué du Fureign Office, comme quelques-uns Tout prétendu. Il aimait son pays, ce dont nul ne peut lui faire un reproche, et il était fort jaloux de l'influence américaine, sentiment qui n'est pas à la veille de s'effacer dans l'àme britannique.

Cette jeune citoyenne des États-Unis, inlel-

ligente, prompte à la riposte, placée aussi bien que lui, sinon mieux, pour pénétrer le grand mystère japonais, apparaissait tout à coup sur son chemin avec les apparences d'une rivale. De sa voix très douce, il essaya de faire causer cette personne inquiétante; mais celle-ci, obéissant à des raisons qui ne sont pas nouvelles pour le lecteur, se montra d'une réserve trop peu dissimulée pour que son interlocuteur n'en fût pas frappé. « Elle se méfie de moi », pensa-t-il, ce qui l'eût moins intrigué s'il avait su combien elle se méfiait de tout le monde.

Sans insister davantage, il mit la conversation sur des sujets indifférents ; puis, l'heure étant venue de prendre congé du prince, il se leva pour regagner sa frégate. Il avait, tout en buvant sa tasse de thé, murmuré une phrase à l'oreille de Saunders. Il en résulta que celui-ci ne quitta point Mary Niels sans avoir obtenu la permission de la revoir.

Cet empressement aurait eu de quoi causer quelque surprise à celle qui en était l'objet, si elle avait mieux connu l'opinion de l'ingénieur sur les femmes et sur la galanterie.

La visite annoncée par Saunders eut lieu, sans autre avantage pour lui que de découvrir une seconde qualité chez cette jeune femme dont il venait, par ordre supérieur, cultiver la connaissance et goûter la conversation. Il savait déjà qu'elle était inaccessible à toute crainte ; elle fit voir jusqu'à l'évidence cette autre disposition presque aussi peu féminine, qui consiste à garder pour soi ses griefs ou ses malheurs.

Mary, par contre, fut touchée de voir avec quelle ouverture le nouveau venu lui faisait le récit de sa vie (ad usum juventiUis). Elle l'admira,

encore qu'elle ne le suivît pas dans la voie des confidences. Elle fut, en même temps, flattée de découvrir l'intérêt de Saunders pour sa personne, sans comprendre qu'il y avait, sous cette curiosité nerveuse beaucoup de la rancune que tout homme éprouve contre le sexe opposé, quand il n'y découvre pas les côtés faibles qui assurent la victoire du sien.

Il manifesta cette rancune en déclarant qu'il considérait l'amour avec un absolu mépris ; puis il ajouta :

— C'est un avertissement loyal que je donne toujours aux femmes, de même qu'aux hommes je révèle sans rougir ma complète pauvreté. Cela coupe court aux tentatives qui pourraient être dirigées soit contre mon cœur, soit contre ma bourse.

— Moi, répliqua Mary, j'ai ce bonheur qu'ayant parfois obligé une amie, je n'ai jamais emprunté un dollar à personne.

— Bon! fit William, ceci est pour la bourse; mais pour le cœur?

Elle rougit un peu, se souvenant de cette grosse dette de cœur qui n'avait jamais été payée par elle à José Monterey.

Ce soir-là, pour la première fois depuis qu'elle avait traversé le Pacifique, elle repassa dans sa mémoire l'épisode lointain de son court mariage. Elle ressentait en elle un singulier mélange de remords et d'attendrissement au souvenir de ces heures où l'amour, même non partagé, l'avait bercée. Pour la première fois elle eut l'impression de sa solitude et s'y arrêta volontiers, avec une mélancolie un peu amollissante, comparable à ces bouffées d'air tiède qui donnent au sol durci par l'hiver un commencement d'élasticité.

William, en la quittant, avait exprimé le désir de la revoir. Elle y consentit avec empressement, trop peu initiée aux ruses des diplomates pour deviner quelle soif de revanche se cachait sous le calme de ce joueur mécontent de sa partie.

— Elle est pleine de mystère, dit Saunders au lieutenant Hawes. Cependant, à l'en croire, la politique n'a pas pour elle le moindre intérêt.

— Parbleu ! c'est la phrase qu'un bon agent répète à tout le monde. Faites-lui la cour ! Elle ne doit pas être blasée, dans ce pays.

— Je ne sais pas faire la cour. D'ailleurs je

l'ai prévenue qu'il ne faut pas compter sur moi pour un flirt. Mais j'ai trouvé un terrain plus commode : l'étude des curiosités artistiques, l'observation des mœurs, qu'elle connaît, à vrai dire, mieux que nous.

— Ceci est bien. Prenez des notes. Elles me serviront pour mon livre. Tâchez de savoir si elle en écrit un, de son côté.

A partir de ce moment, la jeune maîtresse de littérature, quand elle avait une demi-journée de loisir, trouvait toujours à ses ordres William Saunders, dont les canonniers du Rijoujo-Kan paraissaient n'avoir plus besoin désormais. En compagnie l'un de l'autre, ils visitèrent d'innombrables temples toujours prêts à s'ouvrir devant l'uniforme de l'ingénieur du prince de Hizen, et devant le diplôme officiel de sa compagne. Parfois, traînés chacun dans leur « Jinriki » , les deux visiteurs s'aventuraient dans la campagne, ce qui n'était pas alors dépourvu de quelque danger, pour aller voir fleurir les cerisiers à Asouka-Yama, ou les iris à Horikiri.

Dans ces excursions, tandis qu'ils se reposaient sous l'abri en plein vent de quelque maison de thé, au milieu de la foule des

samouraï armés encore à cette époque de leurs sabres, William cherchait parfois à effrayer sa compagne en lui racontant des histoires de meurtres commis sur des étrangers. Mais elle haussait les épaules et refusait de le prendre au sérieux.

— Vous tenez certainement à la vie plus que moi, lui disait-elle, et vous avez trop de bon sens pour aller au-devant d'un danger probable sans utilité. D'ailleurs j'aime ce pays et n'ai jamais eu qu'à me louer de ses habitants. Faites-moi donc l'honneur de ne pas me traiter en petite fille.

Dès lors ce fut en camarade facile à vivre et toujours de bonne humeur qu'il la traita. Sa manie de dressage disparut ; on peut ajouter qu'il oublia souvent le rôle — d'une honnêteté discutable — qui lui était confié par Hawes. Peu à peu il éprouva, comme tant d'autres avant lui, cette émanation de race supérieure qui flottait dans l'air autour de Mary Niels.

Lui-même, sans le savoir, impressionnait cette jeune femme par ce qu'on pourrait appeler son indifférence sexuelle. Ignorer les autres, ou tout un côté des autres est un privilège

de la nature britannique, surtout quand elle se manifeste sans contrainte et n'a pas été modifiée par l'éducation.

Ils trouvèrent bientôt à leurs promenades en commun, à leurs causeries sur mille sujets divers, un intérêt que ces deux êtres intelligents ne pouvaient manquer de ressentir. Toutefois, tandis que ces rencontres n'étaient qu'un plaisir et une distraction pour Saunders, elles commençaient à devenir un besoin pour sa compagne. Celle-ci, malgré toute sa résignation Scandinave, souffrait d'une énervante contrariété si, parfois, un devoir inattendu empêchait l'ingénieur ou l'empêchait elle-même de venir au rendez-vous. Le caractère de ces entrevues passées en plein air ou dans quelque temple, ces trajets en des voitures dont chacune pouvait contenir une seule personne, enfin le tour moins que sentimental des entretiens, tout l'empêchait d'imaginer que William Saunders pût devenir pour elle autre chose qu'un condisciple, ainsi qu'il disait en riant. Elle savait bien d'ailleurs qu'il était le dernier homme qu'une femme dût choisir pour en faire l'objet d'un culte romanesque.

LA PRINCESSE ERRANTE 34o

Et cependant, malgré toutes les raisons contraires, ce fut précisément ce qu'elle fit. On est libre d'expliquer ce phénomène par Tinconséquence dont nous gratifions les femmes, de peur, sans doute, qu'il n'en reste pour nous une trop forte dose.

Mary n'était majeure que depuis quelques mois. La vie d'aventures qu'elle menait depuis la mort de son père adoptif l'avait distraite, jusqu'ici, par mille objets nouveaux. Elle apercevait moins distinctement les ruines déjà lointaines sur lesquelles son cœur avait juré haine à l'amour. Saunders arrivait au moment psychologique* Le même Saunders arrivant à l'heure oîi avait surgi Montere}', c'est-à-dire trop tôt, n'eût certainement causé aucun trouble dans le cœur de Mary.

Elle fut des mois à comprendre ce qui se passait en elle.

Ces mois sont restés dans le désert de cette vie comme un oasis où elle a entrevu la joie de la verdure, des fleurs, de la source fraîche, tout ce qui adoucit d'un peu de bonheur le voyage d'ici-bas.

La meilleure part de son temps, sauf celui

que prenaient ses élèves, appartenait à l'ingénieur vers lequel, naïvement, elle se croyait attirée par le souvenir de cet autre ingénieur qu'avait été Niels Hegelstad. Quand elle ne pouvait l'accompagner, elle rédigeait pour lui des notes sur les mœurs locales dont cette époque n'avait qu'une idée confuse.

Dans ses Mémoires se lit cette phrase qui la montre revenue, quelques années plus tard, à la « sainte résignation », aussi bien qu'à la note humoristique dont son esprit était marqué :

« Je viens de lire le Guide- Mur raij au Japon, par Satow et Hawes ; j'y ai retrouvé mes notes. Ces Anglais sont admirables ! Je comprends maintenant pourquoi Dieu a voulu faire de moi une créature très sotte, très ridicule, et profondément malheureuse, en 1872. C'était pour assurer une collaboration modeste, mais désintéressée, à un sujet de la reine Victoria. Ne cherche plus, Mary Niels, à quoi sert l'amour ! »

Avec une simplicité et une inexpérience également touchantes, elle accueillit le redoutable visiteur qui entrait dans sa vie. L'amour était un hôte inconnu, dont elle ignorait les habi-

tildes. Pas un instant, il faut le dire bien vite, rhonnête créature n'eut une vision de réel bonheur. Elle ne se considérait pas comme libre. Si peu qu'elle eût été la femme de Monterey, elle ne savait pas, ne sut jamais, si son mari avait jugé à propos de briser ses liens.

Tout son rêve était de deviner dans William cette faiblesse dont elle se croyait incapable quelques semaines plus tôt. « Moi aussi songeait-elle, j'ai méprisé l'amour. Et maintenant!... »

Voir cet homme troublé d'une émotion nouvelle, lire dans ses yeux ce que sa bouche refusait d'exprimer, elle n'en désirait pas davantage. Pousser jusqu'à l'aveu direct la conversion de cet incrédule en matière de sentiment, c'est une chose qu'elle n'essaya jamais.

Cependant, résolue à garder les secrets qui n'étaient pas seulement les siens, elle aurait voulu que son secret, celui de l'éclosion de l'amour dans son cœur, fût vaguement soupçonné par Saunders. Elle n'attendait, ne pouvait attendre de cet amour aucune autre joie. Dès lors, elle devint une esclave soumise, bien que la soumission à la volonté des autres fût opposée

348 LA PRINCi:SSF, ERRANTE

à sa nature même. Son compagnon, sans se demander la cause d'un tel changement, s'amusa d'elle ainsi que d'un fier animal tout à coup apprivoisé. Il trouva fort drôle de faire porter à la malheureuse un costume japonais qui, vu sa taille, phénoménale pour le pays, la rendait simplement ridicule. Mary, pour lui plaire, dut fumer l'écœurant tabac local dans les pipes minuscules chères aux mousmés de catégorie inférieure, chanter les impossibles mélodies du répertoire des geishas, en s'accompagnant sur les cordes nasillardes de leur samisen.

Un dimanche, ils avaient dirigé leur promenade matinale vers Megouro, Saunders en profita pour montrer à sa compagne les tombes des deux amants célèbres, Gompachi et Komourasaki, lui racontant comment cette dernière, incapable de survivre à l'élu de son cœur, était venue en ce lieu s'ouvrir le sein d'un coup de poignard, sur sa tombe. Ils étaient assis à l'ombre des arbres du petit cimetière, dont une vieille femme, pour quelques rim, leur avait ouvert la porte. Arrachant d'une main distraite les brins d'herbe à sa portée, Mary, avec un peu d'hésitation, murmura :

— Faut-il donc croire à l'existence de l'amour vrai?

— Nous sommes dans un pays bizarre, dit Saunders. J'ai vu un de leurs sous-officiers s'ouvrir le ventre, parce que votre ami le prince de Hizen l'avait appelé « mauvais pointeur ». Ils exagèrent tout, l'honneur, la propreté, la politesse, même cette politesse conventionnelle d'un sexe à l'autre qui se nomme l'amour. Un des premiers résultats de la civilisation est de tout remettre au point, l'amour plus que tout le reste.

— Je crois en effet que la civilisation instruit l'homme à considérer l'amour comme une fonction toute féminine, telle que la cuisine et la couture. L'homme se contente de porter les vêtements, de savourer les mets, de respirer la tendresse qu'il n'aurait pas sans nous .

— Singulier langage dans la bouche d'une femme qui prétendait ne pas croire à l'amour 1

— Il est difficile de ne pas y croire près de ces tombes

— Alors vous croyez à Bouddha, près de ces temples ?

3oO LA PRINCESSE ERRANTE

— Je suis bien forcée, du moins, d'admettre que de nombreux fidèles suivent son culte.

— Cela ne veut pas dire que vous êtes bouddhiste, à leur exemple, ni que vous donneriez votre vie pour un homme, à l'exemple de Komourasaki,

— Je la donnerais, affirma-t-elle gravement, si cet homme m'avait inspiré un grand amour.

Saunders eut un rire d'incrédulité et garda le silence, tout en relevant la manche de sa veste pour passer la main sur la blessure que venait de lui faire un moustique sournois.

— Quelle horreur ! s'écria Mary, à la vue d'un serpent tatoué autour du poignet de son compagnon.

— Vous avez donc peur des serpents, vous qui n'avez peur de rien ?

— Ils me causejit une répulsion instinctive. Je me demande par quelle aberration d'esprit vous vous êtes imposé pour toute votre vie cet affreux stigmate.

— Que dites-vous ? C'est un admirable travail d'art. Voyez comme ce mamouski est re= produit avec toutes ses couleurs. Les Japonais sont maîtres dans l'art du tatouage, qui est

d'ailleurs une opération longue, désagréable et douloureuse.

— De grâce, fit IVIary Niels, cachez ce que vous venez d'appeler un travail d'art. Je ne peux en supporter la vue.

— Calmez vos nerfs, dit William en abaissant le revers de sa manche. Pauvre Komourasaki, continua-t-il, que penses-tu de cette jeune étrangère? Suivrait-elle, à ton exemple, son bien-aimé dans la mort, elle qui ne voudrait même pas le suivre jusqu'à l'épreuve du tatouage ?

— Il est temps de regagner la ville, remarqua la jeune femme en se levant sans répondre.

Quelques jours plus tard, se promenant avec lui sous les beaux ombrages du parc d'Ueno, Mary se déganta pour prendre un sorbet à l'une des boutiques en plein vent qui bordent les allées. Autour de son poignet fm et blanc, l'image hideuse d'un reptile s'enroulait. Pâle, un peu tremblante d'émotion, elle épiait sur la figure de William l'effet qu'allait produire ce sacrifice accepté pour l'amour de lui.

Un juron sortit de ses lèvres, à la vue du mamoushi, fidèlement copié sur le sien.

3o2 L.V PRINCESSE ERRANTE

— De toutes les idées biscornues, absurdes, malsaines, cjui peuvent traverser le cerveau d'une femme, celle-ci est une des plus remarquables dont j'aie eu l'exemple!

Laquelle de ces deux idées, fâcheuses l'une et l'autre, blâmait Saunders dans Mary Niels: l'idée du tatouage ou l'idée de l'amour?... Toutes les deux, sans doute.

— Gompaclii n'aurait pas été si dur pour Komourasaki! soupira-t-elle doucement.

— Vous savez bien que... je ne suis pas Gompachi, répondit l'ingénieur. Mais voilà votre poignet défiguré pour la vie; sans compter qu'avec cet ornement il vous sera difficile de passer pour... une « lady ».

— Cependant, affirma-t-elle d'une voix un peu brisée, je suis une « lady », vous pouvez m'en croire. Rentrons, voulez-vous?

Ils se quittèrent sans prononcer le mot d'adieu, bien qu'elle fût décidée à ne plus le revoir. Lui-même, d'ailleurs, ne fit rien pour amener une nouvelle rencontre. Cet homme — il l'avait dit — n'aimait pas avoir de débiteurs.

Ainsi finit le premier et le dernier amour de Mary Niels.

Pauvre femme! Vous ne saviez pas alors qu'un jour viendrait où des reines de la mode se feraient tatouer, elles aussi, et même sans avoir pour motif une folie enthousiaste. Allez ! quoi qu'en ait dit William, quoi que vous en ayez pensé, vous et les autres, c'est une « lady » que le dernier chapitre de cette histoire va conduire à son repos. Le chapitre est long et tranquille cette fois, sauf une page où votre destinée, pareille au dramaturge habile, a semblé vouloir rappeler en scène un des personnages du prologue. Dans une dernière aventure les souvenirs d'amour et de haine entassés dans votre âme vont s'agiter. En attendant, comme vous l'avez écrit, cet unique pèlerinage au pays du Sentiment a laissé sur vous des traces durables. Combien de femmes, dont la vie s'est passée à courir d'un amour à l'autre, n'en ont même pas rapporté, en entrant dans leur vieillesse moins pure que la vôtre, l'image indélébile d'un mamoiishi!

xvm

On pourra blâmer la pauvre Mary d'avoir fait ce voyage au pays du Sentiment à la façon dont elle en fit tant d'autres sur les mers du globe, c'est-à-dire un peu trop à l'aventure. Dans cette occasion du moins, elle fut la seule à souffrir. Quant à savoir si elle souffrit longtemps, c'est une chose malaisée, vu le silence de ses notes à cet égard. Il reste plus facile d'imaginer qu'après ce qu'elle nomme « sa douche froide du parc d'Ueno», elle n'eut plus qu'un désir: quitter le Japon et voir de nouveaux visages. D'ailleurs, le démon du déplacement s'était emparé de son âme encore une fois ; elle n'avait

plus qu'un rêve: achever le tour du monde. Son année de professorat parvenue à son terme, elle refusa les offres les plus brillantes, accompagnées des instances les plus flatteuses.

A^ers la tîn de l'automne de 1872, un des premiers trains qui aient roulé au Japon la conduisit à Yokohama où le paquebot à destination de Marseille achevait ses préparatifs de départ.

Au moment où elle s'installait dans sa cabine de seconde classe, elle fut informée d'un événement qui allait décider du reste de sa vie. La stewardess du bord, saisie d'un mal subit, fort suspect vu les épidémies régnantes, venait d'être débarquée. Le commissaire éprouvait le plus vif embarras. Voyant cette jeune femme d'honnête apparence et d'extérieur modeste, il lui proposa de remplir les fonctions vacantes. Elle n'hésita point à accepter cette off're.

Non seulement elle faisait l'économie considérable du prix de passage, mais encore elle pouvait augmenter de quelques centaines de francs le pécule dont elle aurait besoin à son arrivée en France.

Pour la cinquième ou sixième fois depuis

qu'elle était au monde, l'Imprévu lui tendait une main qu'elle n'avait jamais été longue à saisir.

Elle croyait avoir revêtu pour deux mois à peine le costume de stewardess, n'étant, par stipulation formelle, engagée que pour un seul voyage. Encore ne Favait-elle été que faute de choix. Le commandant, qui n'aimait pas « les histoires à bord », dissimulait peu ses inquiétudes.

— Elle est trop jeune, disait-il au commissaire. Pas jolie, heureusement pour nous. Mais, jolie ou non, elle aura tous les garçons du bord après ses jupes, sans compter les voyageurs célibataires.

— Nous avons plus d'une escale sur la route, fit observer le commissaire. Si elle n'est pas sérieuse, nous la- débarquerons dans quelque port.

Une journée suffit à convaincre les officiers du paquebot que Mary Niels était « sérieuse ». Le nombre infime des passagères rendait le service de la stewardess presque nul. Mais on était sûr de la trouver toujours dans sa cabine située tout à l'arrière, secouée constamment

par l'hélice, et dont personne ne voulait. Cousant ou brodant, elle laissait passer les heures lentes, prête à obliger au moindre appel, sans mauvaise humeur, comme aussi sans affectation obséquieuse de novice.

Elle ne semblait pas novice, d'ailleurs, en matière de navigation. Rien qu'à la façon toute marine dont elle avait « arrimé » sa chambre, on devinait sa grande habitude de la mer. Elle circulait d'un pied sûr dans les couloirs, quel que fût le roulis ou le tangage, inaccessible au moindre malaise. L'aspect d'une côte rangée de près, le passage d'un détroit, l'arrivée dans un port l'intéressaient prodigieusement.

Après Singapore, le nombre des passagères devint considérable. En même temps, la rude mousson agita le navire et le mal de mer fit des siennes. On put alors admirer les talents de la stewardess, qui auraient moins étonné si elle eût jugé bon de dire qu'elle avait été garde-malade pendant plus d'un an. Les dames la prirent en affection, parce qu'elle était complaisante et compatissante. Quelques Anglaises, ravies de pouvoir se faire comprendre sur un bateau français, la comblèrent de

cadeauij:. On découvrit bientôt qu'elle parlait <i toutes les langues » , et le commandant se servit d'elle plusieurs fois en qualité d'interprète.

Comme, en plus de ces avantages, « madame INiels » montrait une sévérité de mœurs dont ses pareilles n'offraient pas toujours l'exemple infaillible, le commissaire, à l'instigation de son chef, lui proposa, en vue des côtes de France, une nomination en règle à son emploi de stewardess.

A vrai dire, il s'attendait à un refus, cette jeune femme pouvant de toute évidence gagner sa vie dans des situations plus enviables. Mais le voyage qu'elle venait de faire l'avait amusée extrêmement, bien que la chose puisse surprendre. Elle aimait « son bateau », et se sentait fort disposée à revoir les lieux parcourus. Voyager.: quel bonheur ! Voyager non seulement pour rien, mais encore en étant payée pour cela : quel rêve ! Elle se dit : « Je vais faire une nouvelle traversée ; puis on verra. Me voilà, pour quatre mois, débarrassée de l'ennui de songer au lendemain ! »

Songer au lendemain était de plus en plus, pour elle, une terreur. De chacune de ses

tentatives pour fixer sa vie, elle était revenue avec des meurtrissures nouvelles. En conservant ses fonctions de stewardess, elle n'avait pas nïême besoin de déplacer un de ses fichus, encore moins de rassembler ses idées pour entrevoir l'orientation de son avenir.

— Monsieur, demanda-t-elleau commissaire, je m'engage volontiers; mais s'il vous plaît, empêchez que les hommes du bord m'appellent ce princesse ». Ne fais-je pas mon service aussi bien qu'eux?

— Certes ! Mais, il n'y a pas à dire : vous avez l'air d'une princesse. Naturellement, ce n'est pas votre faute.

— Non, fit-elle en élevant les sourcils ; pas ma faute, je vous assure.

Après un second voyage, elle se trouva de nouveau à quelques mètres du quai de Marseille et de ses terreurs.

Une fois encore, elle sentit le courage lui manquer à la vue de ces dalles de pierre qui représentaient, pour l'esprit indolent égaré dans ce corps énergique, un imprévu bien autrement redoutable que la mer et toutes ses aventures. Elle repartit, d'autant plus joyeuse

de repartir qu'elle se dirigeait vers des pays inconnus. Le bateau était désigné pour le voyage d'Australie. Cette fois elle n'avait plus à redouter quelque rencontre embarrassante sur les avenues d'Yokohama.

Les années passèrent ainsi avec une rapidité incroyable.

Les notes de Mary Niels la montrent, durant cette période, à peu près heureuse:

« En vérité, ceci était ma vocation. Sur la terre ferme, j'ai trouvé la douleur à chaque pas; j'y ai souffert; j'y ai fait souffrir les autres. Cette course ininterrompue à travers les océans, ces jours et ces nuits égrenés à la surface du globe m'aident à accomplir ce qui semble être, en vérité, le seul but de ma vie : être oubliée, oublier ! »

De fait, Mary Niels, alors parvenue à la

trentaine, était probablement oubliée autant qu'une créature humaine peut l'être. Ellemême, sauf à des moments de plus en plus rares, sentait l'oubli calmer son cœur.

Ce fut alors qu'elle commit, pour employer ses expressions, la dernière folie de son existence. On peut ajouter que, de toutes les fantaisies qui pouvaient entrer dans sa cervelle bizarre, celle-ci paraissait la moins à craindre. Mais il avait suffi, pour la faire germer, d'une conversation surprise dans le « Salon des dames » où, quelquefois, des passagères s'amusaient à la faire causer sur les curiosités de la route.

— Je la connais aussi bien que les officiers du bord, affirmait-elle en plaisantant.

Deux Australiennes de Sydney, embarquées à Marseille en quittant Monte - Carlo, faisaient de ce paradis des millionnaires une description enthousiaste. La beauté du site, la magnificence des salons, l'Opéra, les bals, la chère délicate, le luxe des femmes les plus élégantes du monde, les jardins merveilleux, tout leur avait semblé un rêve. Mais surtout le jeu les avait enivrées. La délicieuse tension des nerfs

causée par les bonds fantastiques de la bille d'ivoire, le flux et le reflux des billets de banque poussés ou attirés par le râteau, la vue de ces visages humains reflétant tour à tour les impressions du désespoir ou de la joie, tout cela, dans leurs bouches encore légèrement crispées au souvenir de ces émotions, prenait une teinte follement pittoresque.

— En définitive, demanda quelqu'un, avezvous gagné?

— Qu'en sais-je? répondit une de ces belles étourdies. Gela regarde mon époux. Certains soirs la roulette a vidé mes poches ; elle les a remplies le lendemain. Le plaisir de gagner succédant à la rage d'avoir perdu, voilà ce qui est amusant I

— Moi, déclara sa compagne, j'ignore si je reverrai l'Europe. Mais, dans les six mois que j'y ai passés, que dis-je ! dans la durée entière de ma vie, la semaine de Monte-Carlo restera le point lumineux.

Mary Niels, qui naturellement avait écouté la conversation sans y prendre part, sentit tout à coup un affolant désir d'avoir dans son existence un « point lumineux » , elle aussi.

Connaître avant la vieillesse, au moins pour quelques heures, les jouissances, les plaisirs, les passions des riches et des heureux ! Elle s'accrocha à cette idée avec la fièvre que lui donnait toujours l'envie soudaine de voir des choses inconnues. Pendant les heures torrides de l'équateur, au milieu du fracas des cyclones, dans le travail, dans le silence de la nuit, à l'aller, au retour, elle ne perdit jamais de vue ce mirage de Monte-Carlo. Sous l'apparence d'une simple curiosité, elle avait questionné les Australiennes, toujours prêtes à bavarder avec cette stewardess, à qui elles trouvaient l'air d'une « lady », en dépit des prédictions de Saunders. La néophyte reçut les principes sommaires du jeu, les détails sur les mœurs de la foule élégante, le nom des meilleurs hôtels.

Quand elle revint en France, tout à la fin de l'hiver, ses plans étaient formés.

Le bateau devait séjourner deux semaines dans le port. Elle demanda un congé, retira son petit capital de la banque, s'équipa sinon en millionnaire, du moins en honnête bourgeoise qui ne manque de rien et, résolue à s'amuser

pour le reste de sa vie, descendit à l'un des bons hôtels avoisinant le Casino fameux.

Elle connut enfin, après avoir si longtemps servi les autres, le plaisir d'être servie, joint au vif et charmant parfum d'escapade que respirait cette aventure ignorée de tous. Il n'entrait pas dans ses vues d'y mêler un côté romanesque ; au surplus, elle n'attirait l'attention des hommes ni par sa toilette très simple, ni par les traits de son visage déjà fatigué. Du moins elle se donna les jouissances, particulièrement appréciables pour une personne de sa condition, du repos et de la nourriture délicate.

Un bon équipage la conduisit à des points de vue dont aucun site européen ou étranger ne dépasse le pittoresque. Le soir venu, elle se mit au jeu et gagna; puis elle entendit l'une des meilleures cantatrices du monde.

Un peu désappointée d'abord de se trouver assez froide en présence de la roulette, elle s'échauffa peu à peu au contact des joueurs. L'un d'eux, qui se trouva occuper la chaise voisine de la sienne, offrait l'exemple de l'empire que peut prendre dans une âme humaine la passion la plus terrible de toutes.

Cet étranger — il avait un accent du Nord très reconnaissable — perdait constamment, et chaque coup malheureux le jetait dans une rage poussée jusqu'au blasphème.

— Jouez la couleur contraire à la mienne, disait- il à ceux qui contemplaient les progrès de sa ruine. Vous gagnerez plus sûrement qu'avec aucun système.

Mary Niels écouta ce conseil et s'en trouva bien.

— N'est-ce pas, madame, que c'est avantageux d'être guidée — à rebours — par une étoile comme la mienne? lui demanda-t-il en ricanant d'un air farouche. Mais hâtez -vous d'en profiter. J'ai peur que vous ne m'ayez pas longtemps pour voisin.

Elle lui répondit, un peu honteuse de ce contraste de leurs fortunes :

— Je crois, en effet, que vous devriez partir. La chance fait voir qu'elle est votre ennemie.

— Si la chance continue à me traiter ainsi, je partirai demain, madame, et pour très loin. Même, pour n'être pas obligé de partir dès ce soir (il appuya sur le mot) je vais rentrer

chez moi, avant que j'aie vu disparaître mes cinquante derniers louis.

De son côté, satisfaite de sa soirée, elle ne tarda pas à quitter la salle d'où les pontes sérieux ne bougeaient pas encore. Dans le vestibule de l'hôtel, son conseiller fumait un cigare, prévoyant sans doute que les bienfaits du sommeil ne lui étaient pas réservés. Elle jugea, en l'examinant mieux, qu'il ne devait guère dépasser la cinquantaine, et qu'il avait sans doute été fort beau. Mais, en ce moment, on aurait pu le prendre pour un vieillard, tant son visage était dévasté par une sombre expression de désespoir et de rancune contre le sort.

Ainsi qu'il nous arrive à tous, elle se sentait gagnée d'un vague intérêt pour cet homme, sans autre raison que de le savoir logé sous le même toit. Feignant de lire une revue, elle resta dans le vestibule. Bientôt elle fut étonnée de voir que le joueur malheureux la considérait avec une curiosité insistante. Finalement il se leva et prit sa clef. En vraie fille d'Eve, Mary Niels avait remarqué le numéro.

Elle s'approcha du registre où sont inscrits

les noms des voyageurs et le feuilleta une minute. Facilement elle trouva le chiffre qu'elle cherchait ; en regard était écrite cette mention :

Klaus Petersen, ancien officier de l'armée bothnienne.

Elle sentit un grand frisson lui parcourir tout le corps. « Ah ! gémit-elle en fuyant vers sa chambre, pourquoi suis-je venue? »

Klaus Petersen ! Comment aurait-elle pu oublier ce nom?

Il avait suffi de quatre syllabes pour que sa mémoire légèrement endormie se réveillât avec une vivacité inexorable. De nouveau elle ressentait, après tant d'années, le choc terrible causé par la lecture de la confession maternelle, dont les dernières lignes lui revenaient à l'esprit :

« Je ne suis pas encore assez forte, malgré mes prières, pour pardonner à cet homme. Olaf m'a perdue ; mais les conseils de Klaus Petersen ont perdu Olaf I »...

Cette nuit fut une des plus affreuses qu'ait connues la fille d'Hilda de Marstrand. L'idée qu'elle se trouvait sous le même toit que cet être maudit par la chère morte lui devint

encore plus insupportable, quand elle s'aperçut, d'après les numéros, que leurs chambres étaient presque voisines. Sans l'heure trop avancée, elle eût quitté l'hôtel. Mais surtout elle sentit son cœur se soulever en songeant qu'ils avaient causé ensemble, ainsi que des inconnus dont les existences sont étrangères l'une à l'autre.

Tout à coup elle ressentit une joie sauvage à la pensée que ce grand coupable était ruiné, torturé, puni par une justice souveraine. L'un des bourreaux, du moins, recevait le traitement mérité.

Elle espéra que le lendemain achèverait sous ses yeux l'expiation commencée, qu'elle verrait Klaus Petersen humilié, chassé comme un mendiant. Elle attendit avec impatience l'heure suprême qui devait les venger, elle et sa mère. Qu'étaient, auprès des secousses de ce drame, les fades émotions qu'elle était venue sottement chercher I

Le jour suivant, bien qu'elle fût morte de fatigue, elle s'arrangea pour être assise encore à coté de Klaus Petersen. La veine, ce soir-là, semblait hésiter pour lui. Ses gains égalèrent

ses pertes. Elle, au contraire, fut assez malheureuse. Toute son attention était concentrée sur une incertitude qui l'agitait : « Peut-être qu'il y a deux hommes du même nom? Peutêtre que celui-ci n'est pas le bourreau de ma mère ? » Pour obtenir une preuve, elle eût donné autant qu'elle venait de perdre!

Il était minuit. Une femme, dont la figure et la toilette révélaient assez le rôle social, vint toucher l'épaule du Bothnien.

— Allons au vegîione, dit -elle. J'ai envie de m'amuser. Demain vous aurez tout le temps de vider vos poches.

— Mais vous n'entrerez pas au bal masqué dans ce costume.

— On trouve des dominos à louer. Peut-être que je vous rends service en vous emmenant hors de ce lieu qui vous a déjà coûté si cher.

— Oui, soupira4-il en se levant. Peut-être que vous me rendez un grand service. Dans tous les cas, je vous devrai cette faveur toujours bien reçue du condammé à mort : un sursis !

— Bah! fit-elle en riant; d'un condamné à mort vous n'avez que la mine lugubre. On va

voir s'il n'y a pas moyen de changer le cours de vos idées.

Ils partirent aussitôt; Mary Niels frappée d'une inspiration subite marcha derrière eux. A l'exemple de la compagne de Klaus Petersen, elle couvrit d'un domino sa taille et ses cheveux, puis elle entra seule au bal, sans s'apercevoir que des jeunes gens lui adressaient certaines paroles qui, à d'autres moments, l'eussent fait rougir de honte. Elle n'avait qu'un but, retrouver son compatriote et lui dire deux phrases sous le masque. Dans la foule, sans trop de peine, elle le découvrit. L'ayant rejoint, elle lui demanda presque à voix basse, en langue bqthnienne :

— Comment se porte votre ami Olaf ?

Il tressaillit; puis sembla fort intrigué.

— Vous le connaissez? demanda-t-il dans la même langue.

— Beaucoup , répondit Mary Niels . J'ai même connu le baron de Marstrand... et sa fille.

— Tiens, je vous aurais crue plus jeune, à votre taille et à votre voix. Il }- a beau temps qu'Hilda de Marstrand...

Il hésitait. Le domino inconnu lui coupa la parole.

— Prenez garde ! Si j'étais Hilda de Marstrand elle-même, que feriez-vous?

— Ma foi ! répondit-il avec un rire cynique, je lui demanderais de me réconcilier avec notre ami Olaf. Puisque vous savez tant de choses, vous n'ignorez pas que mon auguste maître m'a tourné le dos, circonstance fort malheureuse pour moi, en ce moment. Quelques centaines de louis, ^'enant de la cassette royale, m'obligeraient fort.

— Le jeu vous maltraite?

— A un point que vous ne soupçonnez pas. Si vous saviez où j'en suis, vous frissonneriez d'horreur

— IVon. Je dirais qu'Hilda est vengée... incomplètement.

— Qui ètes-vous donc? demanda-t-il en élevant la voix.

— Je suis une femme qui connaît le fond de votre cœur, répondit Mary Niels. Je suis l'amie d'une pauvre morte qu'on a maudite et chassée. Ah ! oui , certes , vous me faites horreur ! . . . Quels que soient vos malheurs et votre honte, vous les aurez mérités.

Il resta immobile, confondu de surprise, mais surtout frappé au vif dans ses superstitions de joueur.

— Soyez bonne 1 dit-il d'un ton suppliant. Retirez les dures paroles que je viens d'entendre ! Souhaitez - moi bonne chance pour demain.

— Vous souhaiter bonne chance ! reprit-elle d'une voix vibrante, furieuse. J'espère bien vous voir perdre votre dernier louis.

— Vous serez peut-être fâchée d'avoir dit ces paroles, murmura-t-il en portant la main à sa tempe où surgissaient des lignes sombres.

Il ferma les yeux un instant, comme pour fuir une vision atroce. Quand il les rouvrit, il était seul. Mary Niels avait disparu. L'autre femme, qui n'aimait pas les scènes tragiques, surtout dans une langue inconnue, cherchait fortune ailleurs.

Le lendemain soir, Klaus Petersen était à son poste, cherchant à deviner dans le cercle des joueurs cette femme étrange dont l'anathème pesait sur ses épaules. Gomment l'aurait-il reconnue dans la voisine placée à sa gauche.

habillée avec une absence de coquetterie toute puritaine, dont les mains tremblaient d'une agitation pénible à voir, sans doute à cause des émotions de la partie? Cette fois, ils perdaient l'un et l'autre, avec acharnement.

Le Bothnien essayait un jeu compliqué où sa voisine, trop peu expérimentée, ne pouvait le suivre. Après un dernier coup, il se dit à lui-même, parlant en bothnien :

— Encore ma montre et mes bagues... Une suprême chance!

Il sortit et revint peu après, sans bijoux, mais avec quelques pièces d'or dans la main. Sa voisine avait pris soin de ne pas laisser voir qu'elle comprenait ses paroles. Moins d'un quart d'heure plus tard, Klaus Petersen n'avait plus rien. Il hésita et parut soutenir une lutte violente contre lui-même. Son visage, couvert de sueur, grimaçait un sourire.

Pendant bien des années, Mary Niels s'éveilla subitement, glacée d'effroi, quand un cauchemar lui rendait la vue de ces traits hideusement convulsés.

Enfin Klaus Petersen, qui la regardait depuis quelque temps, fit un effort terrible pour lui

adresser, en français, la supplication dégradante du joueur en détresse :

— Ne pourriez - vous me prêter un louis, seulement un louis? Je vous en ai fait gagner quelques-uns, en vous conseillant de jouer contre moi.

Elle répondit d'une voix sourde :

— Je les ai reperdus, avec beaucoup d'autres.

— Alors, vous ne voulez pas?

— Non ! déclara-t-elle en accentuant ses mots avec une énergie sombre.

Sans doute une lueur de soupçon frappa l'intelligence de Petersen, car il lui posa cette question :

— Nous sommes-nous rencontrés déjà? Il me semble que votre visage m'est connu. Seriezvous allée en Bothnie?

— Jamais , sur l'honneur ! dit - elle et je n'éprouve aucune envie d'y aller.

Klaus quitta sa chaise lentement. On l'entendit pousser un soupir long et sonore.

— Pardon ! murmura-t-il en regardant sa voisine une dernière fois.

Il la salua, avec une affectation où l'on aurait presque pu voir de l'ironie.

Mais Mary Niels ne répondit pas même d'un signe au salut du décavé, dont la dernière parole, chose étrange, avait été l'invocation des pécheurs qui se repentent.

Aussi bien, elle était occupée de soucis personnels, augmentés, assombris par l'amertume qu'elle avait au cœur. Dans ses mains il ne restait plus qu'une petite somme. Plus vite qu'elle ne s'y attendait, l'heure était venue de quitter Monte-Carlo.

Ce n'était pas un sacrifice pour elle, "car les derniers événements l'avaient guérie des passions et dégoûtée des plaisirs dont ce lieu est le temple. Abandonnant le jeu pour gagner son hôtel et tout préparer en vue d'un départ matinal, elle voulut contempler une fois encore les splendeurs uniques au monde des merveilleux jardins. Sous Téclat des lampes électriques, les plantes rares, les gazons, les fleurs, les statues de marbre avaient un aspect de royale féerie. Elle murmura en soupirant : « Le palais de mon père est-il aussi beau?... Enfin, j'aurai vu celai Beautés et plaisirs du monde, adieu 1 Retourne gagner ton pain, Mary Niels ! »

Une détonation, au même instant, troubla le calme de la nuit, assez près d'elle. Des employés du Casino se précipitèrent. Des hommes de police continrent la foule qui se ruait dans la direction du massif où, trop facile à deviner, le drame s'achevait.

Mary Niels, avec une rapidité qui aurait pu la faire prendre pour une criminelle, s'enfuit en courant. Elle demanda au portier de son hôtel :

— Monsieur Klaus Petersen est-il rentré?

— Non, répondit le serviteur. Mais qu'avezvous, madame ?

Elle était aussi blanche qu'un linceul et ne put répondre que par ' un geste d'horreur suprême. Elle ne sut jamais comment son instinct l'avait guidée jusqu'à sa chambre où elle se réveilla, une heure plus tard, glacée et fourbue, sur le tapis qui avait amorti sa chute.

Elle aurait voulu partir sans rien savoir ; mais le portier, quand elle descendit pour payer sa note, la questionna, se souvenant de l'émoi qu'elle avait manifesté la veille.

— Vous vous doutiez de quelque chose, madame. Le connaissiez-vous ?

— Non ! non ! s'écria- t-eile, avec la terreur d'un accusé soumis à l'interrogatoire. Mais je l'ai vu quitter le jeu ayant tout perdu, et je... etje...

Elle allait faire cet aveu involontaire : « Je lui ai refusé un louis! » Durant sa lugubre insomnie, elle s'était répété qu'avec ce louis —

tout arrive ! — Klaus Petersen aurait pu gagner quelques billets de banque, assez pour vivre une semaine, un jour de plus, et ne pas se donner la mort presque en sa présence, avec sa malédiction encore dans les oreilles.

Toute frissonnante, elle demanda :

— L'a-t-on rapporté ici ?

— Ah ! non ! protesta le portier avec un large mouvement de tête. Il n'aurait plus manqué que cela !

Un peu soulagée en apprenant qu'il n'était pas tout près, sanglant et défiguré, derrière quelqu'une de ces portes, la malheureuse put retrouver un peu de sang-froid, payer son compte, et monter en voilure.

Dans le wagon, jusqu'à Nice, elle n'entendit parler que du suicide commis la veille. Puis, peu à peu, à mesure que les kilomètres fuyaient, Klaus Petersen devint un être ignoré par les uns, oublié par les autres, mais non par Mary Niels qui, depuis ce jour, s'est abstenue de maudire personne. « Car, a-t-elle écrit, une malédiction, c'est comme une balle tirée au hasard. On n'est jamais sûr que cela ne tue pas ! »

Le soir même, elle avait repris ses fonctions modestes. Nul n'a jamais connu sa dernière fu^ue. De son humeur capricieuse elle était guérie pour toujours. Elle ne songea plus, dès lors, qu'à se reconstituer quelques économies, afin de ne pas vieillir sous les haillons d'une mendiante. Son amour du travail restait le même ; déjà toutefois elle sentait la fatigue réservée d'ordinaire à une époque plus avancée de la vie. D'ailleurs les Compagnies ne veulent pas d'une stewardess trop vieille. Pour refaire son pécule, c'est tout juste si elle croyait avoir assez de temps.

Vers sa quarantième année, elle dut renoncer aux longs voyages, trop durs pour l'état de sa santé. Elle fit alors le service des lignes autrichiennes de la Grèce, de la Turquie et de la Mer Noire. Un jour, à Odessa, elle vit que tous les bâtiments de guerre avaient leurs pavillons en berne. S'étant informée, elle apprit que le roi Olaf, souverain de Bothnie, était mort dans la nuit. Quelques jours après, touchant le même port au voyage de retour, elle put assister au service funèbre pour l'âme de son père. Nul ne se doutait que cette pauvre femme, qui pleurait

dans un coin perdu de la cathédrale, devait le jour au monarque défunt. Car elle put pleurer, ce qui fut pour elle une surprise, presque une joie. « Mais, avouent ses notes, je crois bien que c'est encore sur ma mère que je pleurais, sur ma mère, la pauvre martyre, et sur Niels Hegelstad, le héros inconnu ! Si j'avais eu un mouvement de pitié pour le mort lui-même, ce fragment de conversation tenue près de moi se serait chargé d'y mettre bon ordre : « C'est son frère qui va régner à sa place ? — Oui ; le pauvre Olaf n'a jamais pu avoir d'enfants ! » Triple blasphème envers Dieu, envers ma mère, envers moi I »

En revanche, elle félicita la Bothnie de l'avènement du prince Paul. Il s'était montré à ses yeux bon, juste, honnête. Jusqu'à la fin de sa vie, elle eut du plaisir à se remémorer leur rencontre.

Elle eut aussi plus d'une fois — on le croira sans peine — la tentation de lui rappeler ses offres de secours. Chaque année, en diminuant ses forces physiques, lui rendait plus lourde même son épreuve morale. Sur des lignes secondaires, ses profits étaient moindres ; ses

économies s'augmentaient fort lentement. Devant ses yeux fatigués, les images de la vieillesse et de la solitude se dressaient plus nettement chaque jour. Enfin les voix qui se font entendre — comme certains oiseaux lugubres — seulement après que le soleil s'est couché sur tout espoir humain, les tristes voix de la nuit prochaine, lui répétaient dans les heures d'insomnie : « Quelle main fermera tes yeux ? Quels doigts coudront sur ton corps le dernier vêtement ?»

Une ligne envoyée à « son oncle » pouvait calmer cette angoisse. Mais, en sortant de l'obscurité de sa vie, n'allait-elle pas, du même coup, faire émerger de l'ombre certains souvenirs oubliés de tous ? N'allait-elle pas troubler la paix de cette tombe, elle-même disparue, où dormait sa mère, sa mère qui avait tout accepté, tout sacrifié en ce monde pour que sa faute restât ignorée ?

La pauvre stewardess jugea que c'était son devoir et, fermant les yeux pour ne pas voir l'avenir, elle se résigna aux épreuves qui allaient accompagner sa vieillesse. Telle était la disposition de cette créature bizarre, mais

généreuse, quand, pour la première fois de sa vie, elle ouvrit son cœur à l'inconnu rencontré dans le port de Batoum. Les lignes qu'elle écrivit ce jour- là sont le meilleur épilogue de ce livre, modeste et simple monument élevé à plusieurs morts, avec les matériaux préparés par leurs propres mains :

« Pourquoi ai-je parlé aujourd'hui, après m'être tue pendant vingt années ? Je n'en sais rien. Un irrésistible besoin m'a poussée, le besoin, sans doute, de survivre, qui élève si haut la voix dans le plus malheureux d'entre les humains. Le naufragé qui expire dans son île déserte fait un dernier effort pour tracer son nom sur le sable, où nul ne viendra le déchiffrer... Mon nom ! Puis-je dire que j'en ai un? Qu'ai-je eu, en ce monde, sauf la souffrance ? Combien j'ai souffert ! combien on nous a fait souffrir, eux surtout ! Bourreaux et victimes, tous sont jugés maintenant. La terre les recouvre. Où sont-elles, ces montagnes d'iniquité, où sont -ils, ces abîmes d'humiliation et de douleur parmi lesquels, sans nous plaindre, moi et les miens avons marché pendant un demi -siècle?

» Tout cela, aujourd'hui, est nivelé ainsi qu'un désert vaste et morne, où, victimes de la fatalité, nous avons décrit des lignes tortueuses, qui ne menaient à rien. Et bientôt, dernier voyageur de l'errante caravane, j'irai à mon tour m'étendre sur le sable de ce désert. J'irai m'y endormir aux pieds de cet autre Sphinx dont le colosse domine cette histoire, expliquant, excusant, purifiant beaucoup de larmes, beaucoup de fatigues, beaucoup de fautes. Jette sur notre repos ton ombre éternelle, Sphinx redoutable, qui te nommes : l'amour ! »

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