‹ La Princesse MaleineChapitre 19 sur 35 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

UNE COUR DU CHATEAU

Entre le Roi.

LE ROI

ON Dieu ! mon Dieu ! Je voudrais être ailleurs ! Je voudrais pouvoir dormir jusqu'à la fin du mois; et que je serais heureux de mourir ! Elle me conduit comme un pauvre épagneul ; elle va m'entraîner dans une forêt de crimes, et les flammes de l'enfer sont au bout de ma route ! Mon Dieu, si je pouvais revenir sur mes pas ! Mais n'y avait-il pas moyen d'éloigner la petite ? J'ai pleuré ce matin en la voyant malade ! Si elle pouvait quitter ce château vénéneux!... Je voudrais m'en aller n'importe où! n'importe où ! Je voudrais voir les tours s'écrouler dans l'étang ! Il me semble que tout ce que

je mange est empoisonné; et je crois que le ciel est vénéneux ce soir ! — Mais ce poison, mon Dieu, dans ce petit corps blanc !... oh ! oh ! oh !

Entre la reine Anne.

Ils arrivent ?

ANNE

Oui, ils viennent.

LE ROI

Je m'en vais.

ANNE

Quoi?

LE ROI

Je m'en vais ; je ne puis plus voir cela.

Qu'est-ce que c'est ? vous allez rester. Asseyez-vous là. N'ayez pas l'air étrange !

LE ROI

J'ai l'air étrange ?

ANNE

Oui, Ils s'en apercevront. Ayez l'air plus heureux.

LE ROI

Oh ! oh ! heureux !

ANNE

Voyons, taisez-vous; ils sont là.

LE ROI

Mon Dieu ! mon Dieu ! comme elle est pâle !

Entrent le prince Hjalmar, Haleine et le Petit Allan.

ANNE

Eh bien, Maleine, comment allez-vous ?

MALEINE

Un peu mieux; un peu mieux.

ANNE

Vous avez meilleure mine ; asseyez-vous ici, Maleine. J'ai fait apporter des coussins ; l'air est très pur ce soir.

Il y a des étoiles.

ANNE

Je n'en vois pas.

LE ROI

Je croyais en voir là-bas.

f4 LA PRINCESSE MALEINE - —

ANNE

OÙ sont vos idées ?

LE ROI

Je ne sais pas.

ANNE

Êtes-vous bien ainsi, Maleine ?

MALEINE

Oui, oui.

ANNE

Etes-vous fatiguée?

MALEINE

Un peu, Madame.

ANNE

Je vais mettre ce coussin sous votre coude.

Merci, Madame.

HJALMAR.

Elle est si résignée ! Oh ! ma pauvre Maleine !

ANNE

Voyons, voyons ; ce n'est rien. Il faut du cou-

rage ; c'est l'air des marais. Uglyane est malade elle aussi.

HJALMAR.

Uglyane est malade ?

ANNE

Elle est malade comme Maleine ; elle ne quitte plus sa chambre.

LE ROI

Maleine ferait mieux de quitter le château.

ANNE

Quoi ?

LE ROI

Je disais que Maleine ferait peut-être mieux d'aller ailleurs...

HJALMAR.

Je l'ai dit également.

OÙ irait-elle ?

LE ROI

Je ne sais pas.

ANNE

Non, non, il vaut mieux qu'elle reste ici ; elle se fera à l'air des marais. J'ai été malade moi

aussi ; où la soignera-t-on mieux qu'ici ? Est-ce qu'il ne vaut pas mieux qu'elle reste ici ?

LE ROI

Oh! oh!

Quoi?

Oui ! oui !

ANNE

LE ROI

ANNE

Ah! — Voyons, Allan; qu'as-tu donc à nous observer ainsi ? Viens m'embrasser ; et va-t'en jouer à la balle.

LE PETIT ALLAN

Est-ce que Ma-aleine est ma-alade ?

ANNE

Oui, un peu.

LE PETIT ALLAN

Très, très, très ma-alade ?

ANNE

Non, non.

LE PETIT ALLAN

Elle jouera plus a-avec moi ?

ANNE

Si, si, elle jouera encore avec toi ; n'est-ce pas, Maleine ?

LE PETIT ALLAN

Oh ! le mou-oulin il s'est a-arrêté !

ANNE

Quoi?

LE PETIT ALLAN

Le mou-oulin il s'est a-arrêté !

ANNE

Quel moulin ?

LE PETIT ALLAN

Là-à, le mou-oulin noir !

ANNE

Eh bien, c'est que le meunier est allé se coucher.

LE PETIT ALLAN

Est-ce qu'il est ma-alade ?

ANNE

Je n'en sais rien; allons, tais-toi; va jouer.

LE PETIT ALLAN

Pourquoi Ma-aleine ferme les yeux ?

ANNE

Elle est fatiguée.

LE PETIT ALLAN

Ou-ouvrez les yeux, Ma-aleine !

ANNE

Allons, laisse-nous tranquilles maintenant; va jouer...

LE PETIT ALLAN

Ou-ouvrez les yeux, Ma-aleine.

ANNE

Va jouer; va jouer. Ah ! vous avez mis votre manteau de velours noir, Maleine ?

MALEINE

Oui, Madame.

Il est un peu triste.

ANNE

Il est admirable.

Au Roi.

L'avez-vous vu, Seigneur?

LE ROI

Moi?

ANNE

Oui, VOUS.

LE ROI

Quoi ?

ANNE

OÙ êtes-vous ? Je parle du manteau de velours noir.

LE ROI

Il y a là un cyprès qui me fait des signes !

TOUS

Quoi?

LE ROI

Il y a là un cyprès qui me fait des signes !

Vous vous êtes endormi ? est-ce que vous rêvez ?

LE ROI

Moi?

ANNE

Je parlais du manteau de velours noir.

LE ROI

Ah ! — oui, il est très beau...

ANNE

Ah ! ah ! ah ! il s'était endormi ! — Mais comment vous trouvez-vous, Maleine ?

MALEINE

Mieux, mieux.

LE ROI

Non, non, c'est trop terrible !

HJALMAR.

Qu'est-ce qu'il y a?

ANNE

Qu'est-ce qui est terrible ?

LE ROI

Rien ! rien !

Mais faites attention à ce que vous dites ! Vous effrayez tout le monde !

LE ROI

Moi? J'effraye tout le monde?

ANNE

Mais ne répétez pas ce que l'on dit ! Qu'avezvous donc ce soir? Vous êtes malade?

HJALMAR.

Vous avez sommeil, mon père ?

LE ROI

Non, non, je n'ai pas sommeil !

ANNE

A quoi songez-vous?

LE ROI

Maleine ?

MALEINE

Sire?

LE ROI

Je ne vous ai pas encore embrassée ?

MALEINE

Non, Sire.

Est-ce que je puis vous embrasser ce soir ?

Mais oui, Sire,

LE ROI

l'embrassant.

Oh, Maleine ! Maleine !

MALEINE

Sire ? — Qu'est-ce que vous avez ?

LE ROI

Mes cheveux blanchissent, voyez-vous !

MALEINE

Vous m'aimez un peu aujourd'hui ?

LE ROI

Oh ! oui, Maleine !... Donne-moi ta petite main ! — Oh ! oh ! elle est chaude encore comme une petite flamme...

MALEINE

Qu'y a-t-il ? — Mais qu'est-ce qu'il y a ?

ANNE

Voyons! voyons! Vous la faites pleurer...

Je voudrais être mort !

ANNE

Ne dites plus de pareilles choses le soir !

HJALMAR.

Allons-nous-en.

Ici on frappe étrangement à la porte.

ANNE

On frappe !

HJALMAR.

Qui est-ce qui frappe à cette heure ?

ANNE

Personne ne répond.

On frappe.

LE ROI

Qui peut-ce être ?

HJALMAR.

Frappez un peu plus fort ; on ne vous entend pas !

ANNE

On n'ouvre plus !

HJALMAR.

On n'ouvre plus. Revenez demain !

On frappe.

LE ROI

Oh ! oh ! oh !

On frappe.

ANNE

Mais avec quoi frappe-t-il ?

HJALMAR.

Je ne sais pas.

ANNE

Allez voir.

HJALMAR.

Je vais voir.

Il ouvre la porte.

ANNE

Qui est-ce?

HJALMAR.

Je ne sais pas. Je ne vois pas bien.

ANNE

Entrez !

MALEINE

J'ai froid !

Il n'y a personne !

TOUS

Il n'y a personne ?

HJALMAR.

Il fait noir; je ne vois personne.

ANNE

Alors c'est le vent ; il faut que ce soit le vent !

HJALMAR.

Oui, je crois que c'est le cyprès.

LE ROI

Oh!

ANNE

Est-ce que nous ne ferions pas mieux de rentrer ?

HJALMAR.

Oui.

Ils sortent tous.

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