SCENE III
On découvre la princesse Maleine étendue sur son lit. Un grand chien noir tremble dans un coin.
MALEINE
ICI Pluton ! Ici Pluton ! Ils m'ont laissée toute seule ! Ils m'ont laissée toute seule dans une nuit pareille ! Hjalmar n'est pas venu me voir. Ma nourrice n'est pas venue me voir; et quand j'appelle, personne ne me répond. Il est arrivé quelque chose au château... Je n'ai pas entendu un seul bruit aujourd'hui ; on dirait qu'il est habité par des morts. — Où es-tu, mon pauvre chien noir? Est-ce que tu vas m'abandonner aussi ? — Où es-tu, mon pauvre Pluton ?
— Je ne puis te voir dans l'obscurité ; tu es aussi noir que ma chambre. — Est-ce toi que je vois dans le coin ! — Mais ce sont tes yeux qui luisent ainsi!... Mais ferme les yeux pour l'amour de Dieu ! Ici Pluton ! Ici Pluton !
Ici commence l'orage.
Est-ce toi que j'ai vu trembler dans le coin ?
— Mais je n'ai jamais vu trembler ainsi ! Il fait trembler tous les meubles ! — As-tu vu quelque chose ? — Réponds-moi, mon pauvre Pluton ! Y a-t-il quelqu'un dans la chambre ? Viens ici, Pluton, viens ici ! Mais viens près de moi, dans mon lit! — Mais tu trembles à mourir dans ce coin !
Elle se lève et va vers le chien qui recule et se cache sous un meuble.
OÙ es-tu, mon pauvre Pluton ! — Oh ! voici que tes yeux sont en feu!... — Mais pourquoi as-tu peur de moi cette nuit ?
Elle se recouche.
Si je pouvais m'endormir un moment... — Mon Dieu ! Mon Dieu ! comme je suis malade !
Et je ne sais pas ce que j'ai ; et personne ne sait ce que j'ai...
Ici le vent agite les rideaux du lit.
Ah ! on touche aux rideaux de mon lit ! Qui est-ce qui touche aux rideaux de mon lit ? Il y a quelqu'un dans ma chambre ? — Il doit y avoir quelqu'un dans ma chambre ! — Oh ! voilà la lune qui entre dans ma chambre ! — Mais qu'est-ce que cette ombre sur la tapisserie ? — Je crois que le crucifix balance sur le mur ! Qui est-ce qui touche au crucifix ? Mon Dieu ! mon Dieu ! je ne puis plus rester ici !
Elle se lève et va vers la porte, qu'elle essaye d'ouvrir.
Ils m'ont enfermée dans ma chambre ! — Ouvrez-moi pour l'amour de Dieu ! Il y a quelque chose dans ma chambre ! — Je vais mourir si l'on me laisse ici ! Nourrice ! nourrice ! où es-tu ? Hjalmar ! Hjalmar ! Hjalmar ! où êtes-vous ?
Elle revient vers le lit.
Je n'ose plus sortir de mon lit. — Je vais me tourner de l'autre côté. — Je ne verrai plus ce qu'il y a sur le mur.
Ici des vêtements blancs, placés sur un prie-Dieu, sont agités lentement par le vent.
Ah ! il y a quelqu'un sur le prie-Dieu !
Elle se tourne de Tautre côté.
Ah ! l'ombre est encore sur le mur !
Elle se retourne.
Ah ! il est encore sur le prie-Dieu ! Oh ! oh ! oh ! oh ! oh ! — Je vais essayer de fermer les yeux.
Ici on entend craquer les meubles et gémir le vent.
Oh ! oh ! oh ! qu'y a-t-il maintenant ? Il y a du bruit dans ma chambre !
Elle se lève.
Je veux voir ce qu'il y a sur le prie-Dieu ! — J'avais peur de ma robe de noces ! Mais, quelle est cette ombre sur la tapisserie ?
Elle fait glisser la tapisserie.
Elle est sur le mur à présent ! Je vais boire un peu d'eau !
Elle boit, et dépose le verre sur un meuble.
Oh ! comme ils crient les roseaux de ma chambre ! Et quand je marche tout parle dans ma chambre ! Je crois que c'est l'ombre du cyprès ; il y a un cyprès devant ma fenêtre.
Elle va vers la fenêtre.
Oh, la triste chambre qu'ils m'ont donnée !
11 tonne.
Je ne vois que des croix aux lueurs des éclairs ; et j'ai peur que les morts n'entrent par les fenêtres. Mais quelle tempête dans le cimetière ! et quel vent dans les saules pleureurs !
Elle se couche sur son lit.
Je n'entends plus rien maintenant; et la lune est sortie de ma chambre. Je n'entends plus rien, maintenant. Je préfère entendre du bruit.
Elle écoute.
Il y a des pas dans le corridor. D'étranges pas, d'étranges pas, d'étranges pas... On chuchote autour de ma chambre; et j'entends des mains sur ma porte !
Ici le chien se met à hurler.
Pluton ! Pluton ! quelqu'un va entrer ! — Pluton ! Pluton ! Pluton ! ne hurle pas ainsi ! Mon Dieu ! mon Dieu ! je crois que mon cœur va mourir !