La princesse Mathilde, sa vie et ses amis
LES ATAVISMES DE LA PRINCESSE MATHILDE || TRAITS GÉNÉRAUX DE SON CARACTÈRE || SON PHYSIQUE || LE DÉCOR DE SA VIE || SON ENFANCE || SES PARENTS || PREMIÈRES ANNÉES DE L’EXIL || L’ARRIVÉE A LA COUR DE WURTEMBERG || LE SÉJOUR A STUTTGARD || LES BEAUX JOURS DE LOUISBOURG || LA MORT DE LA MÈRE || LA VISITE A LA REINE HORTENSE || VAGUES PROJETS DE FIANÇAILLES.
E qui constitue une particularité pour la princesse
Mathilde Laetitia Wilhelmine à l’égard de la famille
Impériale, c’est la certitude que, grâce à ses dons naturels, elle eût pu devenir quelque chose par elle-même, et aussi le fait de sa double origine dont elle tenait l’une des Bonaparte, la plus récente mais la plus glorieuse, et l’autre de sa souche maternelle, une des plus anciennes familles ayant régné en Europe. Par là elle était armée contre ces vieilles Cours qui reprochaient aux Napoléon leur médiocre extraction et leur ascension aventureuse, contre ceux aussi qui, issus de la Révolution, reprochaient aux vieilles monarchies de s’être survécues par l’incapacité et l’usure du Droit divin.
Pour qui connaissait le caractère de ces deux origines si contradictoires, il était émouvant de les voir inscrites d’une manière si précise dans le physique de la Princesse, d’en relever les traces sur le masque qui portait l’empreinte de cette double autorité, de l’intelligence et de la durée.
Pour ceux surtout qui pouvaient encore lire, dans ce visage vivant, la continuité de ces forces ancestrales, contempler ses
réactions et ses émois, toute la complexité de sa destinée se trouvait comme unifiée dans cette solide plastique. Par là elle formait quelque chose de nouveau, un type de femme en marge de la famille, indépendant et pourtant solidaire de ses vertus et de ses travers.
Son arbre généalogique était un vieux chêne vermoulu sur lequel avait poussé une branche de laurier, et ce que Maurice Barrés appelait le miracle de la greffe avait fini par alimenter le tout, par le dominer et le magnifier sous l’ombre de sa ramure.
Quelque chose de fruste, une simplicité familière, ne se réclamait pas entièrement de la souche corse. Cette qualité était bien aussi celle de ces terres italiennes, mais elle s’apparentait davantage encore de la lignée de sa mère Catherine où, à côté d’un sang nourri d’un despotisme millénaire, se trouvait aussi, comme chez Marie-Thérèse d’Autriche, cette espèce de bonhomie presque bourgeoise, périlleuse pour qui ne l’a pas pratiquée et qui va de haut en bas mais non pas de tu à toi) selon la propre expression de la princesse Mathilde.
Cette robustesse faisait sa continuité et on peut dire sa longévité, cette forme immuable, composée d’un granit qui savait résister et d’un bronze qui savait rendre toutes les nuances de la sensibilité. Depuis le tonnerre et 1a. colère césarienne ces sons descendaient jusqu’à la douceur où sa féminité s’achevait en un dernier frémissement de cloche. Sur ce visage, si nettement marqué de force, on voyait passer la tempête et, quand le sourire s’y glissait, c’était pour s’y installer, pour rassurer aussitôt, pour ravir longtemps. Elle savait susciter des aversions et des dévouements éternels. Avec elle on signait des pactes indissolubles.
Lorsqu’on se reporte aux premières expressions de ses traits, on trouve déjà ce caractère in trôné dans la régularité précoce de la structure, la face assez large déjà, allongée plus tard, héritage des deux côtés, la bouche qui veut et les yeux qui commandent. Mais ces yeux ont la caresse florentine , comme disait son père, profonde dans leur calme, lançant des éclairs comme du haut d’une tour dans la fureur qui réclamait
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le bruit, éclats de voix et — dans la jeunesse — éclats de verre. Elle sait faire claquer les portes et par là elle met, avec sa précision immédiate, un accent prompt et final sur le mot de la circonstance, le seul qui convient à la minute, qui fixe son état d’âme et qui la libère.
Les portraits de son jeune temps montrent cette expansion naturelle. Sincérité, fidélité aux affections, sécurité, avec quelques restrictions. Une grâce qui, de bonne heure, promet d’être opulente et dont elle sait merveilleusement se servir pour en effacer toute vulgarité. Cette plastique, forte et un peu massive — dont d’autres eussent pu souffrir en la soulignant ou en la négligeant — cette structure solide qui, avec l’âge, pouvait tourner rapidement en disgrâce, elle la canalise, avec un instinct précoce et sûr, dans le bénéfice du respect et elle s’en sert comme d’un élément qui impose, qui pèse sur les échines, qui va jusqu’à accabler, par sa grâce majestueuse.
Devant elle chacun doit s’incliner et chacun le fait sans réserve et sans hypocrisie. Si légitime que soit le résultat, il est soutenu par ce que l’on peut appeler la mise de fond de la Nature. Si un proverbe dit qu’on ne prête qu’aux riches, on peut dire aussi que, dans l’Histoire, une Princesse est appelée parfois belle à bon compte. La couronne et l’hermine y ajoutent leur argument. Napoléon trouva Marie-Louise belle, parce qu’elle était la fille d’un Empereur.
Il faut donc dire la vérité — et c’est là notre premier devoir, celui des derniers survivants — que les avantages physiques de la princesse Mathilde, si incontestables qu’ils eussent été, se trouvaient singulièrement soutenus par cette tenue, par ce port de tête, ce ton enfin qui n’appartient qu’à quelques-uns et qui, sautant des générations, se perdant dans des familles comme une source dans le creux d’un rocher, réapparaît plus loin, alimente et épanouit à nouveau les descendants de Maisons ayant vieilli dans la suprématie sociale.
C’est cette beauté particulière qui sied dans la dignité du maintien, dans une grâce qui n’est pas la grâce de tout le monde, qui peut être moins, qui est peut-être plus. Un prestige qui ennoblit les formes et qui amplifie les gestes.
S’il est périlleux de toujours s’en rapporter aux atavismes et d’en faire un système hasardeux dont la rigueur est souvent renversée par l’expérience, il faut pourtant avouer que l’on trouve cette hérédité dans la manière aisée dont la Princesse
conduit son physique, dans la direction où il rencontre son éclat royal.
Plus tard, dans le grand conflit qui s’engagera entre elle et l’Impératrice, on comprendra la valeur de ces remarques. L’une combat avec son naturel, l’autre avec un acquis, savamment alimenté d’artifice. Si tous les amis de la Maison, sans être contredits, ni taxés de courtisanerie ont pu parler de la beauté de la princesse Mathilde, c’est qu’elle était le produit de qualités, essentielles à la Majesté, plutôt qu’à une conception courante et convenue.
On a eu raison de dire qu’elle était impériale et royale. Transposée sur un rang social inférieur, cette beauté n’eût pas existé.
Les artistes nombreux qui la fréquentaient et dont elle s’entourait la voyaient de cette manière. Précieux témoignage graphique que nous devons à son propre choix, plutôt qu’à la complaisance des fournisseurs attitrés de la Cour, qui ont « à l’entreprise » la tâche de flatter des générations entières.
Avec la princesse Mathilde ces choses étaient tout autres. Dès que sa volonté personnelle s’affirme, elle choisit elle-même les interprètes de son physique. A Florence d’abord, où elle trouve Giraud, à Rome où elle trouve Hébert. Plus tard le sculpteur Carpeaux fit de son automne un beau buste altier, appelant au secours la majesté de l’hermine qui s’écroule d’une épaule et un collier antique qui la classe dans la famille des Césars. Mais avec son diadème elle a un peu l’air d’une ville , et son chignon dans un filet souligne trop une mode passagère pour une œuvre conçue comme une allégorie durable. C’est que le grand artiste sentait moins les figures de femmes sur lesquelles ne glissaient pas l’imperceptible mouvement du « sourire dans la fuite » qui l’avait rendu immortel. « Il a voulu la soulever, » disait un familier, « et puis, finalement, elle est restée dans son fauteuil. »
Elle consent aussi à poser pour Winterhalter, mais par instinct elle devine ses préférences qui vont à d’autres grâces, fluides, des sylphides vaporeuses, transfigurées et raffinées par la vie de Cour, auxquelles il portait toutes « les nostalgies germaniques» pour l’Italie. Elle lui dit un jour dans les mêmes termes par lesquels elle avait témoigné, à son cousin, sa clairvoyance sur elle-même : « Au fond, je ne suis pas votre type. »
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Là est son intelligence, si avisée, on peut dire si courageuse. Elle se connaît. Depuis son enfance elle s’est contemplée dans les glaces des palais, elle les a interrogées avec passion, et la glace a répondu en lui souriant.
L’image de la Princesse âgée est trop incrustée dans l’esprit des contemporains. Il faut s’en garder avec soin quand on veut l’évoquer dans sa jeunesse. Son sentiment esthétique, éveillé de bonne heure, allait de pair avec sa coquetterie. Elle l’ennoblissait déjà et elle cherchait à discerner sur ses traits ce qui était la part de la vérité et celle de son désir. Il existe plusieurs portraits de l’époque de son mariage où, couverte de bijoux, elle a déjà cet air de divinité urbaine. Mais c’est l’image en parade. A ceux qui la connaissent, elle se révélera mieux, dans sa vraie nature, par ces reflets d’artistes probes et précis. Il faut d’abord les suivre si l’on veut connaître sa forme terrestre.
Celui qui frappe par l’éveil de sa personnalité, qui déjà s’impose par sa volonté d’être elle-même, et rien qu’elle, est fait après la liquidation du mariage Demidoff. Il date de 1847 et est peint par Watts. Depuis deux ans elle s’est échappée de cette geôle moscovite qu’était, pour elle, cette union. Sa tête est fine, son visage a cette netteté qui plaît par sa grande pureté. C’est la fraîcheur, la santé, le beau grain de peau. Elle n’a encore que vingt-sept ans, mais déjà elle a fait le tour de bien des choses. De l’amour surtout dans le mariage. Son regard, prématurément désabusé, trahit une expérience qui n’est pas vaincue encore, mais qui va l’être. Son attitude est simple. Son décolleté hardi et conscient. Elle cache ses bras, déjà trop gros, sous la dentelle. La robe de satin blanc à larges plis, de la fin Louis-Philippe, dessine les contours vigoureux de son corps. Le long d’elle un châle glisse, un éventail tombe de sa main. Nulle trace de bijoux. C’est une anonyme. Cette absence complète de joyaux prouve une espèce d’écœurement des pierreries dont son époux l’avait couverte avec son goût slave. Pour l’instant, elle n’en veut plus. Elle a ses yeux* Ils dévisagent plutôt qu’ils ne contemplent, dans un regard direct, ferme et où se lit la fuite de ses premières illusions. Sa bouche charmante ne sourit pas. Sa beauté est là, éclatante par l’ambiance plutôt que par un examen minutieux et comparatif aux modèles classiques. Ce qui lui donne un charme nouveau, persistant désormais dans sa vie, c’est qu’à cet âge elle trahit déjà un désenchantement. De là ce mépris de tout
bijou. Elle est encore dans cet état d’âme où la femme, sortie d’un malheur conjugal prématuré, attend un avenir nouveau qui va s’ouvrir.
Mais où est-il ? Une absence trompeuse de coquetterie veut sa chevelure lisse, sans un ornement, dans son blond cendré. Elle veut plaire sans en convenir. Son cou, royal et immaculé, est là, sa belle épaule dont Sainte-Beuve dit qu’elle est « d’un blanc mat digne du marbre. » Les amis de la maison nous font parfois rire avec leurs dithyrambes sur la beauté de leur hôtesse. Mais ne les blâmons pas d’avoir payé ainsi leur couvert. On sourit quand sous leur plume les défauts même tournent en supplément de grâces et on s’amuse un peu de les voir mentir si gentiment. Mais quand l’un aura dit qu’une légère tendance à l’embonpoint la rendait plus imposante, que des grains, jetés comme au hasard , montraient que sa nature n’avait pas voulu être confondue avec une autre, quand on lit que ses colères sont autant de feux généreux , leur tâche ingrate est terminée et chacun peut, dans le jugement de ces caractères, mettre ensuite autant de vérités qu’il veut, sans avoir à les maquiller. Elle-même n’était pas femme à pratiquer les atténuations et par là elle inspirait plus de dévouement que par des artifices.
Les artistes laissent en général aux médailleurs l’expression du profil. Celui de la Princesse était assez pur pour que les idolâtres des Bonaparte proclamassent aussitôt la ressemblance avec le grand-oncle. Longtemps les artistes, luttant dans leur routine, n’en profitèrent point pour en tirer un bon parti. Enfin, quelques mois après le coup d’État seulement, un artiste osa, et c’est bien l’image à travers laquelle on lit le mieux la Princesse de ce temps-là. C’est un ovale d’Eugène Giraud qui la montre à son apogée. Lui seul avait, à ce moment, risqué le profil ! Quelle intimité suppose une telle audace ! Ses bandeaux sont maintenus par un arrangement romantique, emprunté à quelque tableau italien. Un collier de six rangs de perles, celui de sa mère, augmenté de celles de son mariage, lui donne de la considération. Ses épaules largement offertes sont un triomphe, et ses yeux, d’une mélancolie grave, son nez fier, sa bouche souriante sont tout ce que nous voulons savoir d’elle, une puissance aimable, volontaire et attachante, avec laquelle on ne transige pas, qu’il faut prendre telle qu’elle est et que l’on aime pour cette franchise. On ne l’oublie jamais.
Voici donc l’image royale. Mais en ville, dans ses atours sombres, elle n’est pas moins celle qui fait tourner les têtes et devant laquelle on ne rit pas. Par une protestation discrète contre les modes qui déjà, en 1852, commencent à jeter des pierres dans l’ordonnance — austère, mais charmante pourtant — de la monarchie de Juillet, la Princesse reste fidèle au cabriolet et, sous cette ombre, très Victoria Queen , nous voyons surgir son visage, pur et un peu compassé, encadré par le voile de dentelle. Là encore on se trouve en face d’une qualité supérieure de race, en sympathie avec le faubourg Saint-Germain et la vieille noblesse de l’Europe, qui ne suit pas les marchandes de frivolités, mais qui les dirige.
Un des artistes qui, peu après, nous légua une image intime de la Princesse — on peut dire à son petit lever — c’est Hébert. Ses crayons éternisent les bandeaux gonflés à l’antique et ils communiquent ce qui dort dans sa vision comme une hantise d’Ophélie. Hébert corrige ce qui pourrait déplaire, par une de ces transpositions des visionnaires qui magnifient la réalité. La Princesse connaît à présent à merveille l’art de draper, les ingéniosités de l’atelier qui apprêtent le modèle. Elle saisit un châle, le jette sur son buste généreux. C’est le bel été qui s’annonce, celui des amitiés passionnées et de la liberté. Elle le fait durer longtemps.
Son automne, qui débute par la chute de l’Empire, la stabilise davantage. Sa démarche est plus lourde, si ses bandeaux ne grisonnent pas. Un jour la voici une vieille dame, toujours si nette, si saine. Dans le tableau intime du peintre Doucet, nous la voyons penchée sur son travail journalier. Un reflet blanc Eenveloppe de sa lumière comme si la piété de l’âge, ou un certain détachement terrestre, faisait chercher à son âme la route du recueillement et l’eût courbée sur un prie-Dieu.
Prie-t-elle? Non, elle fait de l’aquarelle. L’azur du ciel est dans son pinceau, et sa dévotion toute laïque se penche sur des fleurs que sa main trace sur le Whatman, à côté du verre d’eau, qui n’est pas de l’eau bénite.
C’est la vieille dame raisonnable, et sans cesse occupée de quelque ouvrage, qui achève sa courbe. Et là, dans ses traits de l’hiver qui approche, soudain on lit le retour vers les origines maternelles. Pour ceux qui connaissaient ce type de famille, il frappait comme si, quittant les liens, si solides
pourtant, des Bonaparte, elle s’inclinait peu à peu vers la Maison de sa mère Catherine, vers ses parentes, ses vieilles cousines qu’elle ne connaît plus, ces Princesses de Wurtemberg, vivant une existence si différente de la sienne et si rétrécie, noblesse européenne aux allures bourgeoises. C’est ainsi que, portant sur elle ses deux origines, son physique demeure dans la mémoire de ses derniers amis.
Pour traiter l’histoire d’une figure comme celle de la princesse Mathilde dont l’apogée tombe dans une époque réputée pour sa frivolité, il est pourtant difficile de mêler un ton enjoué dans le récit de la première partie de sa vie. L’exil, sous toutes les formes, même les plus aimables et les plus hospitalières, voile alors cette jeunesse d’un lourd malaise auquel une note, parfois comique, ne se noue que par accident. Encore celle-ci n’est-elle, dans cette tristesse d’une existence complètement désaxée, qu’un rapide intermède, juste assez long pour ne pas désespérer avec cette famille, sans cesse en route et cherchant gîte, argent, sécurité....
Comment mêler de la légèreté à ces douloureuses pérégrinations, à cet état, orphelin d’une patrie, privé d’une stabilité prospère, pénétré de quelque douceur. Après les fuites et les crises intérieures arrivent les deuils, les projets avortés, les périls de la séduction même, qui, partout, rôdent prématurément autour de la jeune proie. Enfin le mariage russe désastreux. Autant de choses faites pour affliger et non pour inspirer la verve d’un conteur.
La période de l’apogée même ne fournit à l’historiographe nul sujet plaisant. En existait-il? Sans doute si la vie n’est qu’une suite de comédies intimes et publiques. Mais on ne les connaît guère. Les choses se passent entre soi. La livrée seule en entend des bribes et elle ne les divulgue que verbalement, déformées et incomplètes, dans ce cycle trop restreint dont l’écho se perd à l’office et dans la salle des courriers. Quelques fissures se montrent dans ces existences hermétiques. Peu en profitent, et lorsque enfin les portes s’entr’ouvrent sur ce que l’on peut appeler le pittoresque de l’intimité — là où les natures sont ce qu’elles sont — les tiroirs sont vides et les majordomes
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montrent d’un geste discret les cendres qui s’accumulent dans la cheminée d’où le plus clair de la vérité s’est envolé, dans la flamme qui purifie tout.
Ce qui est visible est une préoccupation extérieure. Ce n’est qu’à l’heure où la Princesse retrouve son individualité totale que les propos reprennent un cours plus gai, libérés d’abord d’une oppressante conjugalité, puis de ce despotisme de famille qui veille sur tous les gestes et les paroles des Princes comme il en advenait encore après la Restauration. Mais de cette libération même, qui ouvre si largement les portes de son destin, nous attendons en vain les événements éclatants qui ornent la vie de certaines femmes volontaires. Car alors c’est le cadre qui, soudain, s’immobilise, se replie sur une femme qui ne voyage plus et que ni la nécessité ni la curiosité supérieure n’engagent à se déplacer. Dans le paysage invariable de Saint-Gratien, dans le décor de sa maison de Paris — d’autant plus semblable à lui-même que la Princesse déteste de le rendre vivant en le variant — tout soudain se trouve figé. Une fois les meubles en place, on ne bouge plus le moindre objet. Tout est bien où tout se trouve. Quelques rares achats, quelques présents n’y ajoutent rien, ne transforment rien.
Une monotonie inévitable entre, s’installe dans cette vie. Elle la rendrait insupportable, — inexplorable même — - sans ce précieux apport humain qui renouvelle sans cesse cette maison. Il eût renouvelé jusqu’à l’eau, dans le bocal des poissons rouges. Par là la vie est sauvée. Mais quand on pense à l’infinie variété d’autres existences de la même époque, à leur agitation aventureuse, au bruit piaffant de leur course, il apparaît, malgré ce flot humain ayant traversé le salon, la sensation éprouvée par bien des témoins eux-mêmes dans ces lieux : celle d’une comédie dans un décor unique, avec une seule héroïne qui demeure en place devant un défilé ininterrompu d’amis, de courtisans, d’inutilités — parmi lesquels quelques génies — qui entrent, font un salut, mais s’en vont.
Mieux : ce n’est pas seulement la maison qui était immuable. Dans ce décor, nulle aventure marquante. Tout se passe en conversations. C’est cela la grande aventure. Toute la valeur de cette existence, pendant un demi-siècle, se résume en elle, en cette sonorité de paroles dont si peu sont restées ! Mais quelle richesse que celle-là!
Il y a bien quelques petits événements... Dépassent-ils, atteignent-ils seulement l’intensité de ceux des maisons bourgeoises où tant de drames se passent, intimes, ignorés, entre les époux, les parents, les enfants? Même pas cela.
L’amour? Comment prendre au sérieux cette réputation, si amplifiée par les imaginatifs, de « femme de Brantôme » ? Née en 1820, la princesse Mathilde arrive au seuil de l’Empire à trente-deux ans. Majestueuse déjà, un peu massive, il lui reste à peine quelques années pour être quadragénaire. Et à cette époque nous savons ce que cela signifie. Elle est marquée pour la vieillesse. La Femme de trente ans de Balzac est encore de son temps. Elle est au seuil des grands abandons, trop fière pour pleurer ouvertement sa jeunesse, mais la sentant perdue quand même.
Alors c’est donc une dame mûre, cette « Pompée » qui pendant cinquante ans, installée sur son canapé avec ses amis, ses chiens, ses lampes à huile, vit dans une parfaite respectabilité, pendant que toute une société vit sur une légende, que mille inventeurs d’anecdotes sont sur les dents pour colporter sur elle des grivoiseries, et même des énormités ?
Voilà donc l’Histoire « telle qu’on la parle. » Si écœurant qu’il jouisse paraître aux esprits, épris de vérité, d’entendre parler de cette Princesse, si profondément originale, sur un ton de fadeur bienséante — comme si des gens avaient juré de nous la rendre odieuse par la seule nomenclature de ses bonnes œuvres — il faut, en face de cette existence, dénoncer avant tout ce que le grossissement risible des faits, fort simples, a édifié dans la mémoire des contemporains de parfaitement faux, de tout à fait déformé.
En se reportant à l’époque de la naissance de la princesse Mathilde, en 1820, le roi Jérôme, détrôné depuis sept ans, était à peine sorti d’une longue période de surveillance à laquelle le contrôle des Alliés l’avait soumis, bien au delà du temps où l’on eût pu craindre encore quelque chose. Mais Napoléon n’était pas mort.
Contrairement à ce qui se passe dans les ménages, Jérôme produit en premier une descendance illégitime et, huit ans après seulement, ses enfants légitimes. Le prince Napoléon le dit un jour brutalement : le retour au foyer du père de famille, la naissance de Mathilde et de lui-même sont le résultat d’un
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rapprochement dû à la débâcle. Sans 1815 point de Mathilde. Jérôme eût continué à être entraîné, il eût divorcé, épousé peut-être la princesse de Lôwenstein dont un second enfant, Charles-Philippe-Henri, avait été, en janvier 1812, confié à une femme de charge et reconnu provisoirement par un scribe complaisant, à Gros-Ingersheim, dans le pays de Catherine. Après la chute, il avait fait suivre cet enfant à ses premiers domiciles, surveillé par les Alliés et installé au château de Ellwangen. Sans doute songeait-il encore à le reconnaître. Puis c’est la fuite. Nulle part il ne se croit en sûreté. Il s’ennuie surtout. Trieste est le port qu’il a choisi, mais là encore il est surveillé de près. Au retour de l’île d’Elbe, il se sauve sur un voilier napolitain, arrive à Paris, se bat à Waterloo, y est blessé, puis quand tout est perdu il revient à Trieste. C’est une existence foudroyante.
En 1822, la vie est de nouveau errante. Mathilde, à l’âge de trois ans, déjà flanquée de sa gouvernante, Mme de Rœding, est amenée à Rome où elle prend contact avec les débris de la gloire familiale. Madame-Mère, l’oncle Fesch, disputeur et ergoteur. Son père, toujours somptueux, achète à Lucien son palais, Via Condotti, puis une maison sur la frontière napolitaine. Au cours de cet exil — sa fille nous l’apprend sans ménagements — il met à mal, à plusieurs reprises, parmi bien d’auPes, une demoiselle de compagnie de sa femme. Après avoir déposé le témoignage de sa tendresse chez quelque nourrice romaine, cette personne complaisante reprend, imperturbable, son service auprès de l’épouse.
Le Roi, chaque fois, dénonce comme l’auteur de ce scandale, son Chevalier d’honneur. Automatiquement celui-ci endosse la responsabilité des grossesses, comme on endosse un habit. Et les jours passent....
En 1830, les choses se gâtent. Un fils de la reine Hortense, un jeune fou, plante partout des drapeaux, joue au révolutionnaire. Son frère aussi. Le Pape s’inquiète devant ce carbonaro et puis, par effet réflexe, l’année suivante, tous les Bonaparte en exil quittent la Ville éternelle pour Florence. Madame Mère seule reste, vieille idole, rivée sur sa chaise qu’elle ne veut plus quitter.
Dès ce moment le roi de Wurtemberg offre l’hospitalité à la famille Jérôme. Il est venu tout exprès prendre les bains de mer à Livourne. Il y réunit la famille de sa sœur et emmène
le fils aîné, Napoléon-Jérôme, pour se charger de son éducation et lui faire une place à sa Cour. La vie des Bonaparte — à les entendre eux-mêmes, — n’est qu’une suite ininterrompue de cousinages et de potins de famille. Par bonheur, dès que l’on dépouille ces petits commerces sous une si glorieuse enseigne, on découvre le plus piquant. C’est tout ce qu’ils ne confient pas aux lettres. Cependant Mathilde raconte. Trop même au gré des siens et sur les siens. Mais les héritiers sont toujours là pour faire le ménage des papiers. Ils coupent, suppriment et jettent au feu le meilleur, selon leur manière.
Les époux vivent dans les vagues de l’imprévu. Catherine, depuis 1807, ne fut guère honorée par l’amour exclusif de l’époux qu’elle adore si aveuglément. Mais il l’estime beaucoup et revient à elle, heureux et attendri... dans les mauvais jours.
En juillet 1813 il s’est rapproché de la couche conjugale, touché par tant de fidélité. Dans les longues épreuves qui suivent, sa femme lui tend sans cesse les bras et il s’y laisse tomber. Jusqu’à la fin de l’année 1821 il y était revenu, par intermittence. Puis il termine cette carrière qu’il juge suffisamment longue, tout en aimant toujours sa bonne Catherine dont la taille d’ailleurs s’épaissit. Où sont ces belles chevauchées sur les coursiers arabes qui l’avaient conservée encore svelte, aux beaux jours de l’Empire? A présent, l’exil l’a rendue dolente. Elle ne va plus nulle part et vieillit assez rapidement.
Jérôme est content d’avoir une petite fille. Il y a ajouté un second fils. Que peut-on lui demander de plus, alors qu’il laisse inachevé derrière lui tant de promesses nuptiales... avec d’autres femmes qu’il avait choisies? Catherine, elle, est, à ses devoirs sacrés, attachée comme par des câbles. Elle aime son époux jusqu’à l’héroïsme, ses enfants avec toute sa conscience. Mais sait-elle se faire aimer?
Mathilde dira plus tard : « Ma mère que je connaissais peu... » et de louer avec passion sa gouvernante. Tout ce qui vient de ce côté est mis à l’ombre, s’évanouit au cours des années. On n’a retenu que les défauts. Là est son côté exclusif. Pour elle il n’existe point de nuances, et de bonne heure cette fillette fait deux tas des humains. C’est l’enfantillage des artistes qui, sur les triptyques du Jugement Dernier, séparent les Bons des Méchants en deux compartiments.
Une fois ce parti pris, tout était dit. Parfois on passait chez
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elle vertigineusement du Ciel à l’Enfer, mais jamais de l’Enfer au Ciel. Ainsi peu à peu Catherine descendait d’un échelon dans l’esprit dé sa fille jusqu’à n’être plus qu’une figure négligeable et même un peu odieuse, si nous nous reportons à quelques phrases brèves de ses fragments de « Mémoires » qui sont autant d’exécutions sommaires, alternant avec quelques louanges officielles.
Rien ne justifiait ce parti pris, sinon la vénération dévorante pour l’oncle, qu’elle n’avait même pas connu et que peut-être elle n’eût même pas aimé si elle l’avait connu. Pour une personne si parfaitement simple, cette passion exclusive pour une ombre , fût-elle démesurée, étonnait, alors que, parmi ses plus proches, il existait des êtres bien vivants, méritant son affection. Sa mère, par exemple. Tout son culte pour cette mère se réfugia plus tard dans le geste de se servir de son sac à ouvrage quand, à la table ronde de Saint-Gratien, elle était la bonne ménagère de l’ancien Régime et que chacun occupait ses loisirs, à la manière des soirées de la Margrave de Bayreuth.
Avec quelle cruelle lucidité elle remarque et décrit les défauts physiques de sa mère, l’embonpoint final, l’hydropisie qui la gagne! Il semble qu’une secrète rancune monte avec les années jusqu’à effacer le sentiment indispensable qui se lie à celle dont elle est issue. Elle n’en a guère retenu que les petites rigueurs maternelles, jugées utiles envers une enfant, souvent indocile.
Une partie importante de la vie de la princesse Mathilde va se trouver un jour comme enterrée sous une avalanche. C’est celle qui concerne ses attaches à la famille de sa mère, au long séjour qu’elle fit au pays d’origine de celle-ci. C’est au point que, pendant près d’un demi-siècle, on tait, autour d’elle, jusqu’au nom du pays, des parents proches qu’elle aimait, le roi Charles de Wurtemberg, pour qui elle avait un culte depuis son enfance. On perd jusqu’à la trace des souvenirs les plus intimes, les plus précieux dont il faut chercher, non sans peine, les ramifications sous un monceau de cendres. L’oubli le plus complet est tombé sur eux.
Cet état de choses est nuisible à la vérité de l’Histoire. Il est surtout sensible dans les quelques annotations tronquées que l’on a intitulé ses « Mémoires », car ceux qui les connurent avant leur publication purent constater le peu qui e»r est resté. C’est Sainte-Beuve qui, en 1860 déjà, poussa la Prin-
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cesse à les écrire. Elle se fit longtemps prier. Puis un jour elle lui envoya une suite de notes dont son directeur de conscience ne se déclara pas satisfait. Ni la rédaction, ni le fond ne lui semblaient dignes de ce qu’elle avait vécu. Il ne fit pourtant que quelques objections qui l’encouragèrent à continuer ses écrits à bâtons rompus selon la franchise de sa vie qui connut beaucoup de contradictions, toutes également sincères. Le souvenir écrasant de l’oncle effaçait toute sa jeunesse, et, à partir de la fin de l’Empire, un fossé sépare la Princesse du pays de sa mère Catherine. Bien que sachant par quel compromis violent la Prusse a entraîné son cousin de Wurtemberg dans la guerre, elle n’en demeure pas moins irréductible et laisse tomber une porte de fer sur ce Passé, dont elle ne garde les reflets que dans le secret de son intimité.
Quels vides cette circonstance devait creuser dans sa vie, on peut se l’imaginer par la seule peine qui incombe à l’historien d’en retrouver les traces. On peut supprimer le souvenir d’un époux, on ne supprime pas celui d’une mère. Cette enfance, cette jeunesse avaient existé pourtant, réduites certes et se déroulant dans un cadre modeste qui ne pourra lutter ni avec Florence et Rome, ni avec le Paris impérial. Mais ce cadre demeura longtemps charmant et, pendant tout le xixe siècle, ces stations de souvenirs de Catherine et de ses enfants, Louisbourg, Stuttgard, étaient demeurés tels que la Princesse les avait connus, une vieille Allemagne des Petits États, effacée, modeste, encore pleine de rappels classiques et napoléoniens. Un dernier frémissement de cloche vivait dans une déférente soumission à la France dont il restait, après la fin de la Grande Armée, un écho persistant, les modes et les mœurs aimables, un usage élégant de la langue dans la société choisie, une politesse et une grâce patriarcale dont on chercherait aujourd’hui vainement la survivance.
Néanmoins tout cela était, bel et bien. Catherine elle-même en était un vivant exemple par toutes ses vertus parmi lesquelles plusieurs grands pardons. N’est-ce pas elle qui avait dit à ses fils et à sa fille ces belles paroles :
« Quand, une fois pour toutes, on a résolu de penser et d’agir avec élégance, c’est alors qu’on est de bonne maison. »
Une mère qui éveille de tels sentiments chez ses enfants ne pouvait être issue d’un milieu vulgaire. Il était éclairé de latinité et de culture française. Quand le seul nom de Bonaparte
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inspirait à l’Europe entière une suspicion qui allait jusqu’au dégoût, que la France, en compagnie des autres Etats, eut successivement chassé la famille de leurs territoires, que Rome, Florence, Trieste même, lui étaient fermées, ce petit pays seul s’ouvrait à ces parias , dit la Princesse, repoussés de partout.
Certes, ce n’est pas « pour souhaiter la fête » de son oncle, le roi de Wurtemberg, comme elle l’écrit, que sa famille quitte Trieste. En réalité, il est le seul souverain qui en Europe lui offre l’hospitalité. Pour la recueillir dignement il s’impose des sacrifices et, en septembre 1833, il va au-devant d’elle, avec les carrosses de la Cour, jusqu’à Esslingen, pour la recevoir dans l’unique auberge. La famille est en train de réparer les désordres du voyage. Le roi Jérôme, qui était trop rapidement monté aux cimes pour connaître la placidité des Princes détrônés , n’avait cessé d’être inquiet sur l’accueil qu’il allait recevoir à Stuttgard : « Que va-t-on nous dire ? » telle était la finale de ses propos de route.
Toutes ses appréhensions s’évanouirent bientôt. Il n’avait pas achevé de se raser qu’il vit arriver un robuste vieillard à la moustache grise, les bras ouverts et le sourire joyeux. Rempli d’égards pour Mathilde, il montrait un vif empressement pour lui et de gentilles gronderies pour Catherine sur les robes qu’elle faisait mettre à sa fille. On s’était déjà vu à Livourne, en 1831, où il s’étâit rendu pour rassurer la famille et se charger des enfants de sa sœur.
Pour la première fois, Mathilde — qui s’appelle Mlle de Montfort — se sent une jeune fille devant les galanteries de l’oncle Guillaume, qui la traite comme une grande personne.
Il lui offre une place d’honneur dans la voiture royale et ensuite la couvre de petits cadeaux.
On arrive au château neuf de Stuttgard, vaste, gai et imposant dans son style français, où attendaient la Reine et les Princesses cousines. La famille Bonaparte occupe l’aile du Levant, donnant sur le beau parc aux allées ombragées qui ne s’achève qu’au pont du Neckar. Mathilde est fort gâtée par tout le monde. Si elle-même a toujours présente à son esprit l’ombre de Napoléon, ici on n’en parle plus, par déférence pour elle. Mais on ne cesse d’évoquer l’Italie dont elle est comme une ambassadrice printanière.
Le Roi est si enchanté de sa nièce, qu’il j ne cesse de faire
la guerre à la mère pour que cette fillette de treize ans ait « rang de demoiselle. » Par contre — comme si Mathilde voulait lui donner une utile leçon — elle remplit de son côté un rôle de protection contre les sévérités du Roi à l’égard du Prince royal qu’il traite trop en gamin et qu’elle voudrait élever à un plan supérieur. L’oncle ne cède pas. Mais il se laisse gronder. Toutes ces coquetteries prouvent qu’elle a acquis du premier coup une place importante à la Cour. Son teint est frais, ses yeux parlent avec autorité. Déjà elle sait s’en servir pour se faire obéir, surtout par sa gouvernante, bientôt dame d’honneur, Mme de Rœding, attachée à sa petite personne jusqu’à la complaisance.
Ainsi entourée et cajolée, le rôle ingrat est réservé à la mère qui, elle-même, cesse de réagir et laisse finalement faire cette volonté, devant ces aimables complicités qui anéantissent les effets de sa vieille éducation.
Mathilde, devant des scènes, parfois hilares, que l’oncle Guillaume fait à Catherine sur la nécessité d’affranchir sa fille et sur celle plus grande encore de la rendre séduisante, gagne un sentiment précoce de sa personnalité. Cela enchante l’oncle Roi et cela attriste la mère. Quant à Jérôme, qui avait longtemps surveillé sa femme — précaution inutile — pour éviter d’être surveillé par elle — précaution utile — Jérôme trouve que tout va bien quand il aperçoit une jolie femme et, dès qu’il engage le premier feu, ses yeux se noient dans une douceur qui promet toutes les entreprises et qui tient toutes ses promesses.
Mathilde connaît déjà parfaitement ces faiblesses. Elle en rit d’abord, puis, quand elle en comprend les inconvénients, elle s’en fâche un peu, comme si elle prenait position en faveur de son sexe délaissé. Elle se résigne ensuite de cet « état exubérant, » avec un petit mépris comique à l’égard des engouements foudroyants de son père « pour tous les chats coiffés qui passent, » comme disait Mérimée des aventures de l’Empereur.
A cette petite Cour, la vie de Mathilde est fort douce. La petite capitale est couchée dans ses collines, couronnées de forêts de pins et de vignes. Son charme tient à ce pittoresque
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que chaque règne a posé là comme dans une corbeille. La nature est idyllique, bruissante de sources. Tout est modeste, coquet et raisonnable, l’un près de l’autre, à la mesure d’un petit peuple sans ambition et qni, éloigné des convoitises du Nord, est toujours pénétré de déférence pour la grande voisine française.
Si Napoléon ne lui eût pas tué tous ses hommes valides, en les consommant dans la Grande Armée, elle n’eût même jamais cessé d’admirer la France, et d’ailleurs elle n’attendra que les premiers jours du Second Empire pour lui porter de nouveau sa ferveur et sa confiance.
Le château neuf se continuait en de vastes bâtiments appelés l’Académie, où Frédéric Schiller avait été élevé et où Goethe avait assisté à une distribution de prix. Du temps de Mathilde on ne parlait pas de ces poètes. On les laissait ignorer aux Princesses comme des révolutionnaires qui avaient perturbé les esprits. C’est son cousin Louis, le futur Napoléon III, qui, seul, avait le culte de Schiller dans la famille. Il avait même ses « Poésies » au fond de sa poche |quand, prisonnier, il fut ramené à Paris après son équipée de Strasbourg.
Au Levant, le beau jardin public, appelé Anlagen , orné d’une pièce d’eau et de statues, avec des arbres magnifiques, se continuait en ligne droite jusqu’à une résidence d’été de style grec, le Rosenstein, que le Roi augmenta d’une villa mauresque. C’était la promenade habituelle des membres de la Cour royale, sillonnée, aux beaux jours, d’équipages, de piqueurs rouges et de cavaliers. Au bout de ce parc on dominait à cet endroit le Neckar, paisible rivière aux bords plats. C’est là où le frère aîné de Mathilde s’était jeté un jour pardessus le pont pour étonner les jeunes Princesses et les entendre pousser des cris d’effroi. Par bonheur il savait nager et il en fut quitte pour sécher ses vêtements dans une auberge.
Ce pont une fois traversé, on arrivait dans une petite station, fort recherchée, pour ses eaux ferrugineuses, par une société élégante et aussi cosmopolite que celle de Bade : la ville de Cannstadt. Entourée de bois, d’un parc à l’anglaise avec des pavillons et des bancs de repos, elle possédait un Kursaal du plus pur style Empire, avec sa colonnade grecque. Sa salle de bal était ornée de paysages romantiques et sous sa coupole se trouvait le Strudel , la source autour de laquelle les petites filles aux pantalons longs et les garçons aux pantalons courts jouaient avec les chaînes des gobelets.
Madame de Rœding, qui raffolait de cet endroit parce que le côté agreste et ces promenades lui rappelaient sa Suisse bien-aimée, menait là souvent Mathilde et lui faisait boire de cette eau bouillonnante et acidulée. La petite Princesse la buvait héroïquement, un peu à contre-cœur, mais avec l’idée — on le lui avait persuadé — qu’elle procurait le plus beau teint du monde.
Tout autour de Stuttgard se trouvaient ainsi des fontaines, sources minérales et — si l’étiquette n’avait pas parfois empêché ces dames de descendre en plein défilé — Mme de Rœding eût aimé s’arrêter à ces stations et y faire des haltes prolongées sur les bancs rusliques, à l’ombre des grands arbres, avec un livre à la main. Gela ne se pouvait pas et, au surplus, la petite Princesse n’était pas assez romantique.
En face de Cannstadt se rencontrait le village de vignerons, Berg. C’est là où le cousin Charles, le futur Roi, fit construire plus tard une villa italienne qui devait lui rappeler les beaux voyages et cet amour pour Florence qu’il partageait avec Mathilde. Sa vie, mystérieuse et distante, loin du peuple sur lequel il devait régner, venait de sa jeunesse où il avait été assez rudoyé, de son long séjour à Paris. Une sympathie, très profonde, mais toujours cachée, le liait à ses parents Bonaparte, à Mathilde qui, si souvent, avait levé ses punitions devant le père qui adorait sa nièce et qui n’aimait pas son fils. Grâce à ses penchants et ses préférences si françaises, il resta, après 1870, étranger à ses propres compatriotes.
Au Nord, en face du château neuf, s’étalait une esplanade, bordée par la salle des Redoutes où se produisaient Paganini, Liszt et Mendelssohn. Là débouchait la rue Royale. Devant un corps de garde, avec ses tambours alignés entre deux canons, défilait, sur le coup de midi, la parade , la compagnie d’honneur qui portait au château le drapeau noir et rouge, avec le lion et le cerf dans le cœur de son blason, et la devise brodée : « Fidèle et sans peur. »
Quand ces troupes défilaient, avec ces uniformes à la française et ces baudriers blancs croisés sur la poitrine, on eût dit des petits soldats de ïplomb de Nuremberg se rendant au palais pour servir de jouets aux Princes. Mathilde pouvait alors contempler, sur les poitrines de ce qui restait de la Vieille Garde, des croix de la Légion d’honneur que son
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oncle leur avait distribuées, et ce ruban leur donnait à ses yeux un sacrement héroïque que déjà elle saluait avec émotion.
Dans l’église de la garnison elle voyait, tenant le fond du chœur, de grandes pyramides en marbre noir sur lesquelles elle lisait la liste des soldats tombés au service de son oncle Napoléon et de son père Jérôme. Lui aussi les contemplait ému, quand il lui arrivait de s’y rendre pour quelque cérémonie. Il saluait en eux ses soldats qu’il avait menés en Pologne et en Russie, et par là il se sentait un peu chez lui.
Au bout de la rue Royale, on tombait tout de suite en pleine campagne. A gauche on montait vers le Bopser-Wald, les collines couronnées de forêts de pins où Schiller — futur citoyen d’honneur de la République française — avait pour la première fois récité « les Brigands. » En face on arrivait au château d’argent, la Silberburg , où Jean-Paul Rich ter, alors illustre, avait, peu d’années auparavant, couronné de roses par des Muses en cothurnes, entendu le chant de cygnes de son apothéose romantique.
Plus loin, la vallée, se rétrécissant, aboutissait d’abord à un lieu où s’exerçaient les tambours. Le roulement de ces tapins, guêtrés de blanc, arrivait comme le bruit d’un orage lointain et se perdait aux champs de tirs où, le dimanche, la jeunesse — plus amoureuse alors que sportive — se groupait autour d’une cascade où l’on chantait des Lieds de Schubert !
A droite, une vieille route montait à dos d’âne sur le Hasenberg où se trouvait une maison forestière. On venait goûter là, comme à l’auberge, dans une salle remplie de bois de cerfs. A mi-chemin de grands peupliers marquaient l’endroit où les armées de la Convention avaient débouché pour la première fois, dominant la ville, épouvantée de leurs glorieuses guenilles.
Cette route, d’une montée pénible pour les chevaux, était la promenade de prédilection de la Princesse, car à travers les forêts — où des bandes de cerfs et de biches se sauvaient à l’approche des voitures — elle aboutissait à un adorable château, ermitage bâti par un Français, « La Solitude, » régnant jusqu’à Louisbourg sur l’immense toison des forêts. Avec la bonne Mme de Rœding et les cousines Marie et Sophie, on allait collationner là, parfois avec le jeune Jérôme et Charles-Philippe-Henri, son ancien moniteur de l’École des Guides, qui apportait sa guitare et qui chantait des romances.
Au cours de la promenade quotidienne, la voiture dans laquelle se trouvait Mlle de Montfort (comme on appelait alors Mathilde) et Mme de Rœding, accrocha fort malheureusement — au débouché de la montée vers la fontaine du Bopser — tout un cortège de petites voitures à bras, poussées devant elles par les laitières de Degerloch. Celles-ci rentraient dans leur village après la distribution et se suivaient « à la queue-leu-leu, » comme un défilé d’oies.
Ces dames alarmées descendirent de la calèche et se mirent à interroger ces paysannes sur le dommage qu’elles avaient causé. Mathilde comprit peu leur patois souabe, mais Mme de Rœding tira de sa langue de Suissesse, de quoi les entretenir à grand fracas, expectorant de ses cris gutturaux qui trouvaient un écho dans le cœur des plaignantes. Elle promit de mettre l’intendance des Écuries Royales au courant de cette atïaire, et les laitières consolées et flattées de peu — c’était le beau temps — se mirent en route avec de grands saluts.
Quand Mlle de Montfort se fut remise en voiture, elle demanda pourquoi ces malheureuses poussaient elles-mêmes leurs voitures avec leurs ventres, au lieu de les faire traîne r par des chevaux.
« C’est, dit la gouvernante, parce qu’elles sont pauvres et qu’elles n’ont pas de chevaux.
— Alors, insista Mathilde, comme elles ont des vaches, pourquoi ne se font-elles pas traîner par leurs vaches.
— C’est, expliqua la gouvernante, parce que leurs vaches se reposent. »
Du coup, la petite Princesse se fâcha tout à fait et, frappant de la main sur les coussins de la voiture, elle s’écria impatientée :
« Ah ça, mais! Qu’elles s’arrangent! Qu’elles les traînent donc, leurs voitures! Moi je ne m’en occupe plus! »
Au retour, Mme de Rœding rendit compte à Sa Majesté le Roi de cette grosse affaire laitière. Le souverain s’en égaya beaucoup et dit à Mathilde :
« Pour en finir avec cette histoire il va falloir que je fasse
cadeau d’une vache à la commune de Degerloch, sans quoi ces femmes vont se mettre en révolution. Mais je prendrai cet argent sur tes économies. »
La nièce accepta si gentiment ce sacrifice qu’il s’écria : « Elle est généreuse, ma nièce ! »
Et il l’embrassa avec entrain. C’était une occasion de plus de s’attendrir. Il en bénéficia dans la mesure que lui conférait sa parenté. Le lendemain, il la mena chez le joaillier de la Couronne dans la Kœnigs-Strasse, pour lui offrir un bijou. Par une coïncidence qui la charma, elle trouva parmi ces objets une broche en émail qui lui rappelait un paysage florentin. Elle la choisit, et l’affaire laitière fut ainsi réglée à la satisfaction de tous les partis.
Le château de Louisbourg, autre lieu de promenade, avec son badigeon ocre, avait un grand charme dans son demiabandon. Mais ce n’est pas à Mathilde qu’il faut avoir recours pour l’art des descriptions. En peu de mots elle les sabote de si belle façon qu’elle les supprime. Et pourtant nous savons qu’elle se divertit beaucoup dans ce domaine et qu’elle y laissa une foule de souvenirs.
Ainsi, à son premier séjour le carrousel l’enchanta. C’était d’énormes chevaux de bois, de l’époque rococo, gris pommelés avec des chabraques brodées qui, dans une allée du parc, tournaient au son d’un orgue. Mille histoires circulaient sur ce lieu, qu’elle écoutait en le parcourant, encore qu’on lui cachât celles concernant les favorites et la mort du duc Alexandre veillé par les Jésuites et « que le Diable avait enlevé, roulé dans un drap. »
Sous un escalier on trouvait souvent des factionnaires, embrochés par leur baïonnette. On disait que cette épidémie de suicides provenait de la frayeur inspirée par « la Dame blanche » qui les touchait de son haleine. Mais ce qui passionnait Mathilde était les grands appartements du rez-de-chaussée, donnant sur le parterre des roses, car Napoléon y avait couché en 1805. Devant elle, de vieux serviteurs l’évoquaient encore et elle y essayait tous les fauteuils où II s’était assis! Un peu plus et elle grimpait sur le grand lit de parade. Madame de Rœding l’en empêcha par mille paroles persuasives.
Le lieu qu’elle préférait était Mon repos. Autre Folie rococo, non loin de là, construite dans une oasis de vieux arbres avec ses terrasses blanches et sa coupole de cuivre qui brillait au soleil comme un coquillage, sur le fond de ces ténèbres vertes. Un large escalier plongeait dans un étang où croisaient des couples de cygnes, et toutes ces coquetteries se miraient dans une eau transparente et calme. Les laquais avançaient une barque, et les Princesses y naviguaient au milieu du silence.
En face du château de Louisbourg, de l’autre côté de la colline, La Favorite dominait le parc et les grands jardins à l’anglaise. Là aussi on prenait des collations, on jouait à colin-maillard et aux quatre coins. De tous ces souvenirs Mathilde ne parlera plus guère, mais maints témoignages de sa gaieté juvénile y ont survécu. On y cachait des œufs de Pâques dans des buissons et Charles-Philippe-Henri les lui dénichait. On les mangeait alors en compagnie, assis sur les marches de l’escalier, orné de vases, qui montait vers la façade ocrée.
Pour le reste, elle accepte les rites de la Cour avec ce sentiment de devoir accablé, propre aux êtres jeunes que les parents traînent derrière eux dans les visites de cérémonie. Ainsi, elle fréquentait beaucoup de vieilles dames qui geignaient sur leurs maladies et offraient aux enfants des pralines ainsi que des conseils aux jeunes filles. Ayant déjà les yeux remplis des beautés italiennes, il était naturel que cette vieille Allemagne du Rococo ne l’éblouît pas. Elle ne la rappelle guère qu’à sa cousine Sophie, la future reine de Hollande, avec laquelle les confidences sont torrentielles sur les intimités de ses jeunes années. Après quoi, dans sa contradiction, dont Sainte-Beuve disait qu'elle était un charme de plus, elle ne verra plus guère que des défauts ou des ridicules à des lieux et à des gens qui accueillirent sa famille, expulsée de toute l’Europe. « Tout le monde connaît, écrit-elle pourtant, les événements qui firent des membres de ma famille des parias. »
Cependant Mathilde ne nous cache pas qu’elle était alors une belle fille. Elle nous dit la fraîcheur extraordinaire de son teint et nous parle de toutes sortes d’avantages avec une franchise qui enchante son oncle Wurtemberg, l’oncle-gâteau. Elle a un cercle qui est à ses pieds, des amis galants, des compagnes charmantes.
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Le roi Jérôme seul commence à s’ennuyer de son Italie. Et de quelque autre chose, n’est-ce pas? A Stuttgard il n’a pas les mêmes libertés. Certes, là aussi il peut remplir son principal sacerdoce qui est d’aimer sa femme en la trompant. Mais il y est plus serré dans son habit. Il songe au départ car tout se sait dans cette cuvette.
L’oncle Guillaume qui était le gendre du Tzar Paul Ier, sans être un Barbe-Bleue, passait pour un homme qui avait un gros appétit conjugal, et il s’était fait un jeu d’épouser successivement trois femmes, dont la dernière — Pauline de son nom, mais sans les avantages ni les revers de l’autre — avait hérité des enfants du second mariage, en leur laissant une grande liberté.
Ces choses avaient favorisé la vie de la famille quand Mlle de Montfort s’était installée à la Cour de Wurtemberg. La Reine, faisant son devoir, ne se mêlait de rien en dehors des rites de société et laissait son époux s’occuper de sa nièce. Mais Catherine veillait sur sa fille et, dès ce moment, le conflit entre celle-ci et sa mère commença plus aigu, à mesure que l’oncle la gâtait. Une histoire de cheveux tirés avait commencé ces graves difficultés.
A cette époque, toutes les fillettes les portaient de cette manière et à partir de seize ans seulement elles gagnaient Le droit aux bandeaux , pour l’âge béni des premières fiançailles ! Ces dispositions venaient d’Angleterre et du début du règne de la reine Victoria, car à cette époque précise, ce pays ne régnait pas seulement par les sports et par ses modes d’hommes, les chasses et les tenues de cheval, mais aussi — exceptionnellement et pour un court moment — • sur les modes des femmes, pour la raison qu’il manquait en ces temps à la France, et surtout à Paris, une souveraine suffisamment affirmée dans la coquetterie pour imposer, régénérer et varier la mode européenne. Cette influence, depuis la fin du Premier Empire, n’existait plus. On connaît la rigueur et l’austérité terrifiante de la duchesse d’Angoulême, premier personnage de la Cour royale de la Restauration, la frivolité de la duchesse de Berry qui n’avait lancé que le « gothique romantique » et les bals
masqués où les hommes rénovaient le maillot. Puis enfin la monarchie de Juillet, qui marquait sa position nettement tracée par une abdication de tout luxe extérieur. Cette attitude ne la désignait plus pour le rôle qui plus tard sera réservé à l’Impératrice Eugénie comme il l’avait été à Marie-Antoinette avant la Révolution.
Ce mot d’ordre, venant d’Angleterre, ces ondes, évidemment austères, arrivant de Balmoral, avaient enveloppé la première jeunesse de la princesse Mathilde. Ajouté plus tard au style de famille de Marie-Amélie, il constituait une atmosphère qui, par ces côtés, la classera dans cette époque.
Forte de ces lois de commandements qui régnaient alors dans les Cours de l’Europe, Mathilde prit nettement position pour réclamer une coiffure qui illustrait les débuts glorieux de la reine Victoria. Elle déclara avec énergie que ces transformations extérieures, si importantes pour elle, ne pouvaient plus être différées et que, lasse d’attendre un terme aussi lointain, il lui fallait ses bandeaux comme les portaient les grandes demoiselles.
Pour plaire, naturellement. C’est son droit. Sa coquetterie s’est éveillée comme une fusée. Le Roi, au moins, comprend ses impatiences, lui ! Il se montre plus coquet peut-être pour sa nièce qu’elle ne l’est elle-même pour sa personne. Les grandes glaces de la Salle Blanche décidément l’ont révélée en entier. L’oncle l’encourage dans cet acte audacieux. Il faut en finir. C’est le premier pas de l’émancipation. On se libère des règles qui alors étaient sacrées dans le code des convenances de famille. Après de longs conciliabules entre les Princesses, Mlle de Montfort allait obtenir gain de cause. Son premier triomphe était en route.
On alla jusqu’à Louisbourg pour se renseigner de ce qu’il convenait défaire dans ce conflit capillaire. Visiblement, l’oncle lui-même poussait à la révolte et, un soir, au dîner de famille, on annonça enfin la nouvelle que Mathilde était autorisée à porter des bandeaux plats. Mais on s’aperçut bientôt qu’ayant tout prévu elle avait devancé l’heure de la permission. Déjà elle faisait son entrée dans cette coiffure nouvelle, la raie séparant sa chevelure cendrée. Après avoir échangé un regard complice avec le Roi, elle se mit à table d’un air fort décidé, soutenue secrètement par Mme de Rœding qui se trouva grandie elle-même, car elle avait, de ce fait, gagné un rang
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dans la hiérarchie pédagogique de la Cour. Dès ce soir-là elle ne fut plus la gouvernante d’une petite fille. Elle était montée au grade de Dame d’honneur.
Que ces détails insignifiants autour d’une coiffure ne paraissent point trop futiles pour la personnalité dont nous suivons la destinée. Tout a son importance dans une vie si complètement dépourvue d’intellectualité qu’était alors la sienne. Elle est même si dénuée d’action de toute espèce que le plus mince incident, dans ce grand vide royal et patriarcal, prend une importance sans laquelle il ne resterait que des pages blanches à tourner, malgré l’originalité réelle de la Princesse. Les « camarades » de l’atelier, les clients illustres du Salon littéraire, ne viennent que plus tard enrichir une vie qui, sans eux, n’eût pas manqué d’être d’une grande banalité en dehors de l’événement capital du Second Empire, du cadre et des parentés.
Quel effort ne faut-il pas faire pour décrire maintes existences princières en marge du trône, auxquelles fait défaut cet appoint de l’esprit, ce prestige sans couronne et cette gloire sans hermine, qui n’est pas venue les visiter! C’est elle qui les hausse sur le plan où il est utile de les décrire. Par là elles rentrent dans les types humains qui captivent la postérité et qui retiennent les curiosités.
Après cette première conquête pour le droit de la femme qui prématurément veut prendre son vol, il restait à en obtenir une autre, plus importante encore. Mlle de Montfort — toujours selon les Traditions immuables de la bienséance et des commandements, venus de la Cour d’Angleterre — portait encore une jupe, courte et ample, signe de son âge « tendre, » et celle-ci devait être également maintenue avec rigueur, parallèlement à la coiffure, jusqu’à l’âge révolu delà quinzième année. Pour avoir adopté le bandeau, cette jeune révoltée avait déjà perturbé une harmonie dont les anciens avaient fait leurs lois. A présent elle trouvait encore que les bandeaux ne s’accordaient plus avec cette tenue « de petite fille. » Il fallait donc, d’une bonne main, rallonger aussi la robe. Cette décision fut prise après le dîner dans la grande salle vitrée où Mathilde marcha de long en large pour que l’on pût juger de loin des mesures à prendre.
Le lendemain, les couturières accréditées à la Cour étaient déjà sur les dents et, quelques jours après, Mlle de Montfort
reçut des mains dévotes de Mme de Roeding une robe de demoiselle qui la remplit de satisfaction. Ainsi agrémentée — et augmentée, si l’on peut dire — elle parut pour la première fois à une tournée de visites. On se rendit au château de Louisbourg pour présenter cette merveille aux différentes parentes qui y avaient leur résidence. La belle-mère du Roi, le Vieux Dragon, que l’on avait mise à la retraite et qui s’appelait la duchesse Henriette, y logeait également. Elle était la veuve de Louis de Wurtemberg, et les gens respectueux l’appelaient Die allé Herzogin.
Mme de Roeding, quand elle la vit avec sa petite Princesse, la décrivit d’une manière précise et plaisante :
« Le « vieux dragon » se tenait assis sur un canapé dont les bois étaient argentés. Elle portait des bandeaux noirs dans un visage haut en couleur et ne cessait de recueillir de sa main, gantée de mitaines, des prises de tabac qu’elle fourrait dans son nez énergique, et reniflait de même avec autorité pour reprendre ensuite sa phrase. Elle portait un grand bonnet tuyauté avec des coques violettes et, quand elle se levait pour marcher dans son salon, le parquet craquait et les personnages et objets de la vitrine dansaient sur les étagères. »
Quoique bourrue, elle possédait le sens de la famille à ce degré exagéré qui ne fait pas souhaiter de fréquentes rencontres. Sans savoir combien il la détestait, elle tenait beaucoup à son gendre, par cet effet de sénilité qui est le chant du cygne de la coquetterie féminine et qui parfois veut les bellesmères secrètement émues de celui qui leur a pris leur fille.
Comme la duchesse Henriette n’avait même pas remarqué la robe longue ni les bandeaux, inaugurés par Mlle de Montfort, celle-ci ne lui porta aucune sympathie et confirma son ressentiment dans les quelques notes qu’elle a laissées à son sujet. D’ailleurs, s’en rapportant à la consigne qu’elle avait reçue au Château, elle n’accorda au Vieux Dragon qu’un minimum de politesse.
Quand la princesse Mathilde parle de ce temps, elle ne se met en aucune façon sur le plan contemporain et dans l’ambiance réelle de sa jeunesse. Elle en parle avec dédain et une inexactitude vraiment trop grande. Il faut donc contrôler chacun de ses pas avec les témoins de cette époque.
Mlle de Montfort, qui avait d’abord peu apprécié la petite ville de Louisbourg parce que la première visite avait eu lieu
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par un temps peu agréable, se réconcilia par la suite fort bien avec cette résidence en miniature. Ce n’était, au fond, qu’un immense château avec, autour de lui, quelques rues, urbanisme subalterne bâti dans le même style rococo, pour l’armée des fonctionnaires qui y habitaient depuis le XVIIIe siècle.
Ce château était occupé surtout par des parents du troisième degré, par ceux « qui avaient cessé de plaire » et qui vivaient en marge de la Cour, par les veuves, ou encore par les célibataires, qui avaient sauté le pas , dans des sacrements morganatiques, ou qui s'étaient fait rouler par des filles d'Opéra. On y voyait aussi des faibles d’esprit, des Princes qui étaient en traitement pour quelque maladie et qui avaient besoin de repos, comme plus tard le duc de Teck.
Cette maison de plaisance contenait ainsi tout un monde, le cousinage, les vieilles belles-mères coriaces, les Princesses délaissées ou convalescentes. Mais elle était si vaste, les cours même en étaient si spacieuses, qu’un laquais, passant avec sa livrée — rouge le dimanche, bleue et argent en temps ordinaire — créait un divertissement, une surprise, agréable pour les yeux quand un heureux hasard voulait qu’il les traversât. Ces dames guettaient ces occasions derrière leurs vitres, assises sur leur pas (podium, rehaussant le sol dans les encoignures de fenêtres, pour permettre la vue au dehors ) . Ces nobles personnages étaient d’autant plus affolés de nouveauté qu’il ne se passait jamais rien dans cette vaste nécropole, badigeonnée d’ocre, dont les salles, les vestibules immenses, les couloirs sans fin étaient ornés d’anges italiens , s’ébattant au-dessus des portes, et d’amours folâtrant à vide autour des poêles de faïence.
Quand en 1835 Mathilde retourna dans ce château, sa première impression ne fut plus la même et, pendant une visite qu’on lui fit faire, avec ses cousines, chez une Princesse, apparentée à la famille d’Angleterre, elle se trouva dans un rez-de-chaussée fort ensoleillé. Tout un mobilier en citronnier, rapporté de Londres, y jetait une note blonde et gaie qui tranchait sur le logis compassé de la duchesse Henriette.
C’est là où elle apprit qu’il existait, au fond du parc, une ruine romantique surnommée la « Emicksbourg » château fort artificiel qui semblait en carton-pâte comme un grand jouet d’enfant et qui rappelait les décors sauvages de Walter Scott, d’une chevalerie niaise d’image d’Épinal. Délicieuse enfin.
Cette imitation approximative — exécutée déjà à la fin du XVIIIe siècle qui, à son déclin, avait mis le gothique, si longtemps dédaigné, à la mode, — se trouvait située dans un paysage, aussi artificiel que le bâtiment lui-même, sur un monticule, planté de sombres sapins au pied desquels on avait creusé un étang.
Ces bords étaient d’une mélancolie recherchée. Des rochers abrupts et « inhospitaliers » descendaient dans ces vertes ténèbres. Encore à cette époque un couple de cygnes croisait en rond dans un majestueux ennui et se cachait parfois à l’ombre d’une barque vermoulue où Catherine, la mère de Mathilde, jadis avait navigué avec sa gouvernante, sous l’œil du gros Frédéric, son « monstrueux père. »
Les cousines décidèrent de se rendre près de cette merveille en compagnie de Mme de Rœding, si complaisante à cette folle jeunesse, et de plusieurs personnes. Sa petite Princesse qui, pour les exploits déraisonnables manquait d’imagination, fut pourtant heureuse d’associer à cette partie son frère et le jeune gouverneur du Prince qui étaient venus de l’École des Guides, toute proche, rejoindre ces dames.
Une fois en possession des clefs, apportées par un laquais, du sombre manoir, — maquillé et patiné comme un gros pâté dont la croûte s’est fendue à la cuisson — cette jeunesse se mit à visiter les pièces. On salua le moine en cire qui gardait l’entrée. Il savait jadis tirer la cloche et tourner les pages d’un gros livre mû par une mécanique qui s’était malheureusement arrêtée aux environs de 1800. Puis on grimpa dans la tour. Tout à coup, quelqu’un ayant fait peur à la compagnie en criant « au Fantôme, » tout ce monde joyeux se sauva dans une violente débandade, poussé par Napoléon- Jérôme. Mais — une fois qu’on eut traversé le pont-levis, jeté sur l’abîme vertigineux et au bas duquel dormait l’étang — on s’aperçut que Mathilde manquait. Son frère se tenait coi, étouffant à peine un méchant rire qui ne présageait rien de bon.
On le pressa de questions pendant qu’il cherchait sans répit à entraîner plus loin ses compagnes. Il finit pourtant par leur avouer qu’il avait enfermé sa sœur dans une des oubliettes , réduit humide garni d’une lucarne et de grilles de fer, quél’on n’avait pas visité sans quelques frissons.
On courut aussitôt la délivrer pendant que le délinquant se
sauvait à toutes jambes pour rejoindre la ville. On trouva Mathilde dans une juste colère, cherchant son frère pour se venger de cette mauvaise farce. Elle ne le trouva plus, mais, de retour au château royal, elle dénonça cette histoire à l’oncle Roi qui lui jura « de plonger ce vaurien, la tête la première, dans l’étang de l’Emicksbourg pour lui apprendre à mieux se conduire. » Pour aller au plus pressé il lui « accorda» huit jours d’arrêts de rigueur, en témoignage de sa particulière bienveillance.
Mathilde se contenta de ces justes représailles, et comme le bon prévalait toujours en elle sur le mauvais — surtout quand il s’agissait de sa famille — elle se réconcilia avec son frère, sur les instances de son oncle, et les choses, une fois de plus, rentrèrent dans l’ordre. Le jeune moniteur du Prince mit l’aventure en musique et composa sur « La jeune captive » un air qui eut beaucoup de succès parmi les cousines.
Les histoires de fantômes couraient encore dans toutes les maisons. C’était un temps où l’avènement de l’ingénieur n’avait pas encore déniaisé les populations. Le fantôme n’était pas seulement un personnage sacré — familier, pourrait-on dire — chez les nourrices et les commères. Il hantait aussi, grâce à ces dernières, le cerveau des enfants et les terrifiait « en gros et en détail. »
Cette littérature romanesque, qui voyageait dans les esprits à de multiples éditions, était cultivée aussi dans toute la bonne société et une mère, eût dérogé à ses prérogatives si elle n’eût peuplé l’esprit des petits innocents de ces personnages d’outretombe. Nul, en ces temps, ne reculait devant le danger d’exalter avec ces sornettes les imaginations juvéniles. Les cousines de Mathilde, Marie et Sophie, en connaissaient qui faisaient dresser les cheveux, jusqu’aux perruques des laquais quand, pendant le service delà table, ils entendaient des bribes de conversation traitant de ces sujets. Quant aux gouvernantes, aux filles de chambre et aux lingères, c’était l’épouvante installée en permanence comme un état normal que personne n’osait discuter.
A la Cour, chez les Princesses, tout le monde le subissait.
On s’y blottissait avec un sentiment double qui était comme une espèce de vice de l’esprit, une mauvaise habitude dégénérée en fièvre, en agitation continuelle. Un plaisir enfin. Une volupté secrète. Pour rien au monde ces femmes n’eussent voulu se priver de ces émotions, si contraires à leur quiétude, et de se laisser convaincre de leur sottise. Un vide affreux se serait creusé aussitôt dans leur malaise, serait tombé dans leurs chères préoccupations. Il les eût appauvries du seul élément vraiment passionnant qui alimentait la platitude de leur ordinaire.
L’éducation rationnelle que Mathilde avait reçue dans sa famille — cet état de révolte latente aussi, de suspicion et d’ostracisme que subissaient les Bonaparte en exil — avait laissé de fort bonne heure à son esprit une empreinte plus dure, éloignée du surnaturel et de ses extravagances. Il l’avait armé de combativité pour la vie réelle, dans l’isolement moral de toute une société, séparée des Traditions et tenue éloignée des milieux spiritualistes et même des pratiques de la religion.
Le père, athée convaincu, la mère, protestante élevée par des voltairiens, ne peuplaient pas son esprit de beaucoup d’étoiles. Seules les abeilles d’or y étaient piquées. Du sentiment religieux, à peu près absent, il lui restait à peine une superstition corse, fort atténuée d’ailleurs par le bon sens. Parfois, au cours de sa vie, celle-ci se manifesta dans différentes circonstances par des superstitions de dates, de chiffres, de mauvais œil , dont elle accusaitjadis avec vigueur plusieurs personnes de son entourage. Jacques Offenbach, qu’elle ne voyait d’ailleurs pas, devint plus tard pour elle le premier objet de cette aversion.
Mathilde n’avait reçu de la religion que les surfaces pittoresques , aperçues en Italie, reflets de dévotion extérieure auxquels ne se liait aucune profession de foi. « Simulacres, marmottements et comédies, » disait son père, « sans intérêt pour les gens éclairés. » Cette direction, nettement matérialiste, lui avait donné — avec ses inconvénients de sécheresse — une base sur laquelle sa raison, déjà fortement marquée, pouvait exister sans le secours de visions intérieures et surtout de croyances mystiques et de phénomènes extra-terrestres. De celles-là elle se moquait déjà franchement à l’âge où les âmes, encore peu formées aux notions du réel et portant encore l’empreinte de l’Infini, sont accessibles aux influences — naïves
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ou frauduleuses — de l’Au-delà, de ce que Jérôme appelait déjà « le hurluberlu des vieilles sorcières. »
Ces « araignées du cerveau, » Mathilde ne les laissait pas venir à elle et parfois elle se gaussait des jeunes cousines, quand elles parlaient, en baissant la voix, de la « Dame blanche » qui descendait l’escalier du château et du « Chevalier » qui se tenait dans une niche de l’escalier et qui remuait les yeux.
Elfe ne suivait pas davantage à cette époque les pratiques religieuses. Sa mère était devenue catholique par son mariage avec le frère d’un homme qui avait pris le Pape pour un Curé que Von renvoie dans sa sacristie. Et Catherine ne pratiquait, avec assiduité et exclusivement, que la religion de l’amour conjugal. Cette dernière conception même, si libérée des dogmes, trouva encore dans le cœur de Mathilde bien des contrariétés. Non seulement elle la sentait hors de mesure quant au sujet que sa mère avait choisi pour son adoration, mais les manières excessives et langoureuses de Catherine de se pendre au cou de l’époux, de chercher à l’enlacer sans cesse pour lui prodiguer des baisers et des caresses, ne trouvaient nul écho dans son cœur et lui semblaient autant d’habitudes, peut-être comiques, mais inutiles et déplacées pour cet âge.
Dans cet état, consacré par les rites, — mais si précaire en somme, par tout ce qu’elle voyait — ces manières non seulement lui déplaisaient, mais elle s’en sentait frustrée d’autant, par celles qu’on ne lui prodiguait pas assez à elle-même.
Sa mère était le modèle des femmes, disait-on partout, épouse sans pareille, acceptant le sacrifice de partages innombrables, « toutes les injures contre son honneur » avec le stoïque héroïsme de l’amour quand même, vainqueur de toutes les vicissitudes. Napoléon, empereur, ne lui avait-il pas livré du haut de ses nimbes un certificat posthume, glorieux de vertu, devant la postérité?
Il est hors de doute que les démonstrations de cette passion conjugale, si elles n’altéraient pas 1 affection filiale de Mathilde, la perturbaient, la choquaient même. Pour dire le mot : une sorte de jalousie, peut-être réciproque, était la base de cette discorde, sourde ou ouverte. Catherine, par son amour, volontairement aveugle aux écarts de l’époux, voyait avec une secrète terreur sa propre jeunesse s’évanouir peu à peu, à mesure que sa fille, déjà une petite femme à quatorze ans, l’éclipsait aux yeux de tous. Elle montait tandis qu elle-même
descendait. Encore un peu et Catherine se sentira repoussée dans le compartiment tant redouté de l’âge mûr où la femme, dépouillée par ses grâces printanières, a cessé d’être la jeune mère pour devenir la mère. Elle n’est plus l’épouse mais l’associée, bientôt la matrone, reléguée aux confins de ce commerce où l’on n’est plus désiré, mais où l’on est seulement consulté.
L’arrivée de Mathilde à la Cour de Stuttgard a marqué pour sa mère ce point critique. C’est un grave tournant conjugal qui s’ajoutait aux autres, à ceux que, déjà à Napoléonshôhe en Westphalie, elle avait constatés. L’œil expérimenté de son frère, le roi Guillaume, l’avait découvert à son tour. Par son empressement de faire prématurément honneur à sa nièce, de rendre grâce à sa beauté naissante, il avait souligné cet état de déchéance qui venait à pas rapides sur cette mère, désespérément amoureuse d’un prince perpétuellement volage. Ce malaise se révéla pour la première fois avec une acuité visible pour toute la Cour.
Les yeux de l’épouse s’ouvraient à la constatation d’une vérité si cruelle dont elle avait jusqu’alors reculé l’échéance. Elle ne plaisait plus, même après les autres, surtout après les autres! C’est sa fille qui commençait à plaire, il n’y avait rien là qui pût la séduire dans une certitude si pénible. Il serait injuste pourtant de croire que celle-ci eût jamais été pour Catherine le prétexte de mauvais traitements ou même de paroles sévères à l’égard de sa fille. Ce conflit intime — ce drame secret plutôt — on le devine plus qu’on ne le voit apparaître, et on le devine seulement, pour la première fois, par l’unique révélation de Mathilde elle-même. En quelques phrases courtes, assez sèches et parfois ambiguës, elle annonce, à qui veut l’entendre, que sa mère voudrait « immobiliser la marque de la toise sur le montant de la porte » où l’on avait l’habitude de contresigner par un trait les progrès de la croissance.
De ce secret sentiment de jalousie, Catherine a pu involontairement montrer les traces à cette époque. C’est celle où elle voit débuter la dernière phase de sa vie conjugale — les années maigres de l’amour — équilibrées aussi, malheureusement dans son physique, par des années grasses.
La jalousie de Mathilde, par contre, allait vers sa mère parce que son oncle lui avait dévoilé sa propre séduction et qu’elle cessait d’admettre une intervention de Catherine pour arrêter, ou retarder d’une année, les effets que sa grâce espé-
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rait. Cela, pensait-elle, sous le prétexte d’une passion conjugale à laquelle elle s’intéressait d’autant moins que, déjà à cette époque, elle en connaissait l’inefficacité.
La beauté de sa mère se défendait trop mal devant cet incorrigible volage. Aussi, une fois soutenue par l’oncle Guillaume, sa résolution fut prise et, la réfection de sa coiffure dans le style de la reine Victoria, de ses toilettes à l’instar de Paris, une fois accomplie, elle entra résolument dans la voie de la conquête.
Un incident assez pénible avait causé l’éloignement de son frère cadet de l’Lcole Royale des Guides de Louisbourg où il suivait les études militaires. C’était une sorte d’École Polytechnique où il apprenait la géométrie, la topographie et l’art des ouvrages de défense. Au cours d’une discussion avec un camarade de classe, il s’était si violemment pris de querelle avec celui-ci que, bousculé et peut-être battu, le jeune élève demanda une réparation par les armes, un duel au sabre, auquel le jeune Montfort ne crut pas devoir consentir pour des raisons qu’il fallait considérer comme respectables et qui sans doute lui avaient été inculquées par l’usage des hiérarchies militaires, défendant aux Princes du sang de se mesurer avec des inférieurs. Un Conseil d’honneur, réuni par ses camarades, refusa l’application de ce paragraphe du Code, sous le prétexte que ces privilèges, ainsi que la qualité d’ Altesse Royale se trouvaient suspendus, sinon aliénés, à ce moment, en vertu de la décision des Alliés de 1815. Le jeune Montfort quitta donc l’École et son père le ramena à Florence, laissant l’aîné, Napoléon-Jérôme, à Stuttgard, en service d’aide de camp du roi, et avec le contrôle de son gouverneur, le baron von Bauer, qui, dans les premières années, veilla sur sa conduite avec un maximum de zèle et un minimum d influence.
Comme l’oncle était vraiment un peu amoureux de cette charmante nièce, il résolut à ce moment de faire faire son buste en marbre par un sculpteur de talent, élève du célèbre
Danecker, auteur du buste de Frédéric Schiller, son ami et son condisciple à la fameuse Académie du duc Charles de Wurtemberg, Cet artiste avait fait son éducation à Rome avec le Danois Thorwaldsen et parlait agréablement l’italien.
Un matin donc, le Roi se rendit à pied, accompagné de Mathilde, chez ce sculpteur, nommé Wagner, qui devint plus tard directeur de l’École des Beaux-Arts. Il travaillait non loin du château, dans un atelier entouré de bosquets de seringas et de lilas, aux confins du potager royal et des serres.
Une conversation s’engagea alors, et Mlle de Montfort, — armée de ses plus beaux souvenirs de Florence et de Rome et encouragée par le Roi, — se mit à interroger le sculpteur sur ce qu’il avait vu en Italie. Celui-ci, timidement, répondait à ses questions,, ravi de se rappeler les plus heureux moments de sa vie. Comme les propos tombaient sur Canova, que goûtait beaucoup le Roi, Wagner se souvint de plusieurs occasions où il avait aperçu le célèbre sculpteur. Avec quelque hésitation il rappela pourtant que son maître lui avait défendu de fréquenter le grand homme. Le Roi demanda la raison de cette recommandation, et Wagner s’en montra fort embarrassé. Il avait, à Rome, lié commerce avec les Nazaréens et fréquenté cette pléiade d’artistes à laquelle appartenaient, entre autres, Peter Cornélius, Schnorr von Karolsfeld, le chevalier de Fuhrig. On y pratiquait la plus grande sévérité de mœurs, on prononçait des vœux de chasteté et on vivait dans une sorte de règle monacale dont s’inspirait l’art chrétien, catholique et rhénan qui dura jusqu’à la fin de Flandrin.
M. Wagner donc refusa finalement de donner lès raisons qui avaient inspiré son maître de ne pas fréquenter Canova. Ses réticences intriguèrent beaucoup Mme de Roeding et elle n.’en sut pas davantage à ce sujet, innocente sans doute jusqu’à sa dernière heure et n’y ayant rien compris. Mais le Roi, soudain détournant la conversation, évoqua le buste colossal de Napoléon Empereur que l’éminent sculpteur avait fait pour Milan, et Mathilde, dans sa grande joie de parler de son oncle immortel, posa des questions à ce sujet. Cette première rencontre avec un homme qui avait connu l’auteur de cette belle œuvre, elle la rappelait encore aux beaux jours de la rue de Coureelles, devant le buste même de Canova qui trônait dans son salon.
Wagner se souvenait que Napoléon n’avait presque jamais
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eu le temps de poser et qu'il accordait à son statuaire à peine quelques instants entre deux audiences. « Cinq minutes entre deux batailles , » ajouta le roi de Wurtemberg.
Mathilde était émerveillée. Après tout, remarqua-t-elle, cinq minutes, dans la vie de cet homme, c’était comme un siècle.
Ce mot, faisant si bon marché des séances du sculpteur pour une œuvre aussi importante, amusa toute 1 assistance. M. Wagner dut expliquer que l’exécution du buste, dans des conditions si précaires et avec des poses si rares, avait été rendue possible par une circonstance, compréhensible seulement pour cette époque :
La censure impériale exigeait invariablement des artistes qui reproduisaient le faciès de l’Empereur 1 application d un style et d’un modelé à l’antique, auxquels tous devaient se soumettre et qui faisaient rentrer les traits du maître du monde dans le moule immuable et césarien qui allait le rendre légendaiie et qui avait pétrifié son physique en une image ne varietur. Canova, une fois qu’il eut fixé les principaux accents de cette glorieuse physionomie et pris les proportions de ce beau masque, n’avait plus qu’à s en rapporter à cette diiection des lois, posées déjà par Winckelmann dans son Histoire de l’Art classique. Elles lui imposaient de faire de son œuvre une soi te de synthèse, presque religieuse, de l’Idole qui avait asservi
le monde.
Mais, avait demandé Mathilde, comment, dans ces conditions, mon oncle pouvait-il être aussi ressemblant? »
Alors le sculpteur, ayant trouvé sans l’avoir cherché le mot qui pouvait le plus la charmer, répondit de sa voix tranquille
et posée de Souabe :
« Quand une fois on avait vu l’Empereur, on n oubliait jamais ses traits, et ils étaient si populaires dans le monde entier, que personne n’eût pu se tromper. »
Mme de Rœding, qui raconta cette scène,^ ajouta qu’après cette entrevue sa petite Princesse avait été très fière et qu elle n’avait cessé ce soir-là d’entretenir ses cousines de tout ce qu’elle avait, dans cette visite, entendu raconter sur l’oncle. M Wagner lui-même rappelait souvent les détails de cet entretien à ses élèves et à sa fille Lydia qui, à la suite d’un mariage manqué, vécut vieille fille dans la dévotion de ces souvenirs.
Mathilde posa plusieurs fois pour son buste dans cet atelier et, un jour, en examinant les moulages acciochés au mur, elle
aperçut celui d’un bras et un masque de Romain moulés d’après nature. Le bras était celui de Pauline Borghèse, que l’artiste avait rapporté de Rome. Mathilde s’étonna beaucoup de trouver là un peu de sa tante, de celle dont on parlait parfois avec des réserves. Mme de Rœding changea alors volontiers de convèrsation parce que ce sujet lui paraissait plein de péril. Par le peu qu’elle en savait, et surtout par ce qu’elle en craignait. Elle pensait sans doute à la statue de la Villa Borghèse, exécutée par le grand sculpteur et qui, devant le monde entier, démontrait quel avantage une belle femme pouvait avoir à être généreuse de son aspect... quand la chose en valait la peine.
Le méchant Mérimée, plus tard, dit rue de Courcelles — naturellement derrière le dos de la Princesse qui devait ignorer les sacrilèges à l’adresse de sa famille — que s’il avait été dans le goût de Canova de tomber amoureux de Pauline, il n’eût jamais fini sa statue (ainsi qu’il en arrivait à d’autres artistes), et que l’on devait cette statue à sa vertu....
Le roi de Wurtemberg avait des raisons particulières pour aimer la princesse Borghèse. Enthousiaste de sa beauté, il avait fait exécuter à Rome une réplique de la statue de Canova et il la fit placer dans sa Villa romaine, le Rosenstein, où Mathilde la vit plus tard.
Comme les séances de poses chez M. Wagner ennuyaient Mlle de Montfort parce qu’elles la séparaient de ses cousines et compagnes de jeux, elle demanda un jour si on ne pouvait pas la mouler , elle aussi, une bonne fois, pour en finir et ensuite la tailler dans le marbre sans le concours de sa présence. Mais son oncle s’opposa à une pareille manipulation, même fragmentaire, en disant que c’était une horreur et au surplus une opération fort douloureuse. Ces raisons décidèrent la Princesse à renoncer à ses désirs. Le buste lui-même ne fut jamais achevé. Le départ pour Florence du roi Jérôme et de sa fille le laissa sous ses linges mouillés...
Tel était le régime d’existence de lajeune princesse Mathilde. On vivait dans le provisoire et on changeait de place sans qu’elle sût toujours pourquoi. On eût pu croire que de là lui venait peut-être son aversion des voyages. Mais ces dispositions se rattachaient déjà à sa nature. Elle devint sédentaire dès l’instant qu’elle-même disposa librement de sa vie.
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Les regards du roi Jérôme étant allés vers sa chère Florence et, une fois la forte pension alimentaire assurée par la famille Wurtemberg, pour lui et les siens, il ramena donc sa femme et Mathilde au bord de l’Arno. Il l’installe dans un beau palais — jadis aux Orlandini — sur lequel tombe, vers le soir, l’ombre de la coupole des Giotto. Qui serait assez dépourvu d’entrailles pour lui reprocher dans ces conditions-là d’avoir quitté les Wurtemberg?
En été on voyage. La vie est double et pleine d’agréments. Malheureusement, à Genève, Catherine tombe gravement malade. Son frère accourt à son chevet et invite de nouveau la famille à s’établir auprès de lui dans« sa cuvette. » Cet homme est décidément bien hospitalier. Mais Catherine meurt, et cette libération à deux fins change de nouveau la situation. Jérôme, qui a soigné sa femme avec un immense dévouement, est le seul à la pleurer au fond de son cœur. Peut-être parce qu’il est le seul à la connaître. Il mesure à ce moment l’immensité des peines qu’elle a subies pour lui et la mansuétude que son amour lui a inspirée pour la frivolité de l’époux.
Puis il se rappelle une maîtresse qu’il a quittée à Florence. Il est trop juste qu’il songe un peu à toutes les consolations que, dans ces tristes circonstances, elle va lui prodiguer. Un gros rhume l’empêche de conduire lui-même la dépouille de sa femme sur le Rothen Berg où se trouve le mausolée des Wurtemberg, couché dans des vignes sur la colline où, il y a près de mille ans, se tenait le berceau de la famille, des comtes de Wirth Am Berg.
Comme il est convenable, le roi Wilhelm réclame sa nièce Mathilde pour achever son éducation, car la vie du père est vraiment trop agrémentée et il est susceptible de présenter à sa fille une grande variété de belles-mères morganatiques. D’ailleurs Jérôme, dès la mort de sa femme, songe lui-même à ce saut brusque dans l’Inconnu et à la manière dont il pourra le mieux concilier sa liberté avec ses pesants devoirs de père.
Arenenberg est sur le chemin de Stuttgard. On va s’y arrêter chez sa belle-sœur Hortense de Beauharnais.
Que de fois, dans Y ennui sépulcral de l’exil des Bonaparte, on avait, devant Mathilde, durant les longues veillées d’hiver, évoqué sa figure, son caractère langoureux, communicatif et attachant. On allait enfin la voir.
Nous voici en décembre. Le froid est rigoureux. Hortense, toujours si bonne, s’inquiète de l’orpheline. La situation délicate de Mathilde, celle du veuf si consolable, elle les comprend rapidement pour avoir connu elle-même, mieux que personne, les partages impérieux du cœur. Il est convenu que la famille en deuil s’arrêtera chez elle pour pleurer ensemble et se consulter sur l’avenir. Pendant le rude trajet dans la berline, Jérôme ne cesse d’y songer. Mille images confuses se dressent devant lui sous ce triste ciel hivernal, et il s’arrête finalement à l’idée de marier Mathilde.
Mais à qui? C’est une enfant de quinze ans. N’importe. Il ne voit pas de solution plus élégante pour concilier sa propre vie avec celle de sa fille. Il la contemple, endormie sur les coussins par les cahots de la voiture. C’est déjà une femme, lui semblet-il. Alors, brusquement inspiré, il se tourne vers Mme de Rœding et, dans les ténèbres, il lui ouvre son cœur, si large : Si le cousin Louis plaisait à Mathilde et si Mathilde plaisait à Louis, ne pourrait-on pas songer à les marier? Une telle combinaison, au milieu des difficultés présentes, de la pénurie des prétendants, du double équivoque d’une famille errante, à la fois suspecte et honorée, pourchassée et glorieuse, ne seraitce pas la solution rêvée? Mariés entre eux ils se donneraient quittance de tout, dans l’équivalence des avantages et des inconvénients. Ils se partageraient en famille leurs lauriers, leur présent précaire et leur avenir incertain.
La gouvernante, en toutes circonstances, est la complaisance même. Elle approuve toujours. Déjà elle a aidé, a favorisé des rencontres. Elle est pour l’amour, pour la jeunesse! Aussi elle encourage le Roi, le presse d’espérer. L’enfant dort, mais elle raconte, plus tard, qu'elle a tout entendu.
Jérôme s’abandonne à ses projets et quand, deux jours après, la berline arrive à Constance, c’est le prince Louis Napoléon qui apparaît à la portière, chargé de les amener auprès de sa mère.
Entourée de Mme Salvage de Faverolles, la vieille amie de la belle Juliette Récamier, de Mlles de Périgny et de Valérie Mazulier, du fidèle Cottrau et de quelques remplaçants, la reine Elortense reçoit sa nièce dans ses bras. Apostrophes
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larmoyantes, tendresses romantiques, effusions et musique de deuil, avec accompagnement de harpes, comme dans les Almanachs des Muses.
La maison est pareille à une illustration de roman de ces temps-là. Modeste mais douillette, une intimité familiale et lyrique, un attendrissement perpétuel sous les guirlandes de lierre. Sur les tables, des albums traînent bourrés de pensées et d’images enluminées. Récits héroïques, bouquets de fleurs en cire, sous des globes, montés en pyramides. Broderies insipides. Tyroliens et lions en tapisserie, aigles, ruines... Troubadours!
C’est la petite maison suisse des pendules et des étagères, avec pourtant un rappel impérial. Un bon poêle de faïence qui ronfle, des petits tapis ronds sous les fauteuils, des petits chiens qui, dans l’alerte de l’arrivée, jappent aux visiteurs, reniflent, sautent, sont grondés, puis se recouchent sous le canapé, l’œil ouvert et guetteur. Sur des coussins, sur les rubans de sonnettes, on lit des devises : Amour! Espérance! « Je meurs où je m’attache. » Liebe mich! (Aime-moi!)
Dans une galerie, des oiseaux — enfermés dans des cages imitant des ruines à tourelles des bords du Rhin — font un vacarme étourdissant, au milieu d’une odeur sucrée de pommes cuites, et de parfums venant des sachets et des mouchoirs.
Une coquetterie règne, patriarcale, émanant de quelqu’un qui a beaucoup aimé et à qui tout sera pardonné. Fanfreluches, niaiseries délicieuses. Quelques voluptés tardives et bien cachées. Ce- n’est plus l’épopée. Ce n’est plus le sillage de Jupiter. Mais quelque chose en demeure, hausse cette langueur des Iles à une survie de majesté. Un grand souffle a passé par là, et les débris d’une gloire immense ont volé jusqu’à « cette chaumière! Le lion n’est plus qu une descente de lit, mais dans des coins les vestiges se dressent de cette Iliade : La Belle Hélène, c’est la statue de Joséphine. Léonidas, c’est Bonaparte au pont d’Arcole, et Psyché est la maîtresse du logis. Des aigles, des colombes, des lauriers. La romance flotte paitout. En un parfum subtil elle atténue et adoucit tout ce que ce temps a eu de péremptoire et de fanfaronnant. Et la harpe frémit En revenant de Syrie, Mon beau Danois...
On décide d’y passer huit jours. Mathilde n’est pas romantique. Mais tante Hortense l’enveloppe de tant de gentillesses
que la neige fond, que les brumes quittent son front et elle se laisse aller à cette atmosphère coloniale. Nonchalante et sonore à la fois, elle est créée par une amoureuse au sang créole, dans une petite Germanie idyllique et suisse. Cette mélancolie délicieuse des grands jours, dont l’image, déjà pâlie, se fane ici, on l’entend ronfler comme un chat, blotti contre le poêle. Et de ce monument de porcelaine, ventru et luisant, s’échappe la chanson des bois résineux qui tour à tour ronronnent et pétillent, craquent et éclatent. Souvenir des batailles....
Dehors, c’est le froid noir. Contre les vitres les dentelles de givre dessinent leurs arabesques, et Mathilde est bercée et apaisée par cette chaleur que lui communique une langueur familiale. Le matin, elle va trouver sa tante, encore couchée au fond de son lit. Coquette toujours, dans du rose et du blanc. Que de rubans ! Que de volants ! Que de festons ourlés !
La chambre est tendue de percale et de mousseline aurore. La tante ne s’est jamais intéressée qu’à l’amour. L’automne est venu, mais toutes les feuilles ne sont pas tombées! Des roses percent encore sous la neige. L’honneur est sauf...
« Sachez, rapporte Mathilde, que les hommes ne couchaient pas dans la maison. Ma tante ne fit une exception que pour mon père. »
Nous respirons...
Elle trouva pourtant plusieurs amis installés là, dont le fidèle Conneau qui allait, quelques années après, jouer un rôle si noble, comme compagnon volontaire de captivité auprès de son ami le prince Louis. L’autre est un peintre que la Reine s’est particulièrement attaché et qui remplit auprès d’elle les mêmes offices que M. Isabey auprès de la duchesse de Berry. C’était de la plus honnête galanterie, sous le signe des arts, et un apostolat dont personne ne saurait médire, à la fin de cette année 1835 surtout, où nous savons qu’il ne reste plus, à la tendre Hortense, que quelques mois à vivre pour aimer les siens.
Ce peintre qui vivait avec Hortense — en compagnie de Mesdames les lectrices , ces romanesques jeunes filles, — s’appelait Félix Cottrau et il avait à ce moment trentecinq ans, étant né « au dernier soupir » du siècle précédent.
C’est lui qui poussait le traîneau sur la route de Constance quand la Reine s’en allait faire sa petite promenade et voir patiner les demoiselles badoises avec les Suisses du canton de
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Saint-Gall. C’est lui aussi qui chantait à ravir. Il jouait du clavecin, il composait. Il ouvrait les parapluies, il tenait les châles. Il tapait les coussins, apportait les petits bancs. Il veillait sur les courants d’air. Au surplus, il peignait des sujets historiques, sans talent, mais avec toute son âme. Il était indispensable.
N’ayant point de génie il était donc sans défaut. Régulier et gemüthlich , comme disait Hortense, il était appliqué à diverses fonctions, toutes honorifiques, auxquelles la Reine l’avait attaché de son air toujours attendri. Romantique, lui aussi, comme étaient nécessairement toutes les personnes entourant la Reine, c’était une figure qu’on eût dû inventer pour meubler cette maison si elle n’eût existé, tant elle était harmonique et nécessaire.
Mathilde distingua aussitôt l’élégiaque Cottrau parce qu’il était vraiment l’ami de choix de cette petite Cour, un animateur de divertissements, un de ces fidèles compagnons que l’on trouvait, casqués et empanachés dans les romans de ces temps, toujours prêts à sauver des négresses des pires dangers, à veiller sur le sommeil des orphelines au bord des torrents, ou à ravir des princesses outragées au fond des sombres forêts.
M. Cottrau, qui savait l’amour d’Hortense pour son fils, déjà familiarisé avec l’aventure, songeait à ce moment à perpétuer les traits de Louis, dans une de ces attitudes d’autant plus héroïques que rien alors ne désignait le Prince à la prendre. Nulle occasion nouvelle ne s’était encore offerte à lui de devenir un héros, depuis la triste insurrection de la Romagne où son frère était mort à Forli et où lui-même, en 1831, avait couru de grands dangers à Ancône. Pour l’instant il était seulement citoyen suisse et servait dans un régiment d artillerie, à Berne que nulle guerre ne menaçait.
Cottrau se refusait de le perpétuer sous les traits d un capitaine suisse. C’eût été renier sa foi romantique que de le représenter sous un aspect aussi raisonnable. Comme le peintre ne pouvait faire le Prince montant à 1 assaut d un fortin ou traversant un pont-levis, un drapeau à la main et s’écriant « A moi, les Braves! » il fut réduit à le montrer dans une occupation où sa mère pouvait le reconnaître. C est ainsi qu’il le peignit franchissant les Alpes, tel Annibal ou Bonaparte, mais en civil dans un costume de drap fort seyant,
tenant son cheval hennissant par la bride. Ceci à proximité du lac de Constance couché dans la neige et dont on apercevait la silhouette, sillonnée de ces jouets d’enfant qu’étaient alors les bateaux à vapeur.
Ce tableau présageait un bel avenir. M. Cottrau avait dramatisé les promenades du Prince après son café au lait, du Prince dont le plus grand exploit devait alors consister à épouser un jour sa cousine Mathilde. Celle-ci, trop cahotée alors pour aimer l’aventure, préférait la vie douillette, déjà intéressée par la peinture, encore que celle de M. Cottrau ne lui inspirât pas une admiration sans bornes. Quoique peu soucieuse de musique, elle le préférait dans cet art, car il débitait des romances avec ce goût pénétrant et intime qui parlait à sa jeunesse.
La romance sera plus tard, aux grands jours de l’Empire, la limite où elle entend borner son sens musical, et les soirées d’Arenenberg, le talent charmant de l’ami Cottrau, en posèrent les bases définitives. Cette restriction à laquelle elle ne cessa dès lors de se résoudre était bien dans l’harmonie des familles et on eût été indiscret d’exiger de' ses facultés un de ces engouements exaltés dont Mme de Metternich fit preuve plus tard, à l’occasion de Tannhâuser.
L’honnête Cottrau mourut prématurément, peu après le coup d’État et au seuil même de l’Empire nouveau. Il fut ainsi privé de peindre le jeune cavalier d’Arenenberg sous l’hermine et chevauchant, un sceptre à la main.
Jusqu’à nos jours on a vécu sur une image fausse de Louis- Napoléon. On l’a montré déjà à vingt ans triste, pensif, visionnaire et cerveau embrumé. Rien de pareil n’apparaît à cette époque. Il est turbulent, ne tenant pas en place, incapable de rester une heure durant sur une chaise ou sur un tabouret. Car à cette époque, il était de fort mauvais ton pour un jeune homme de s’asseoir dans un fauteuil. L’indignation des mères eût atteint son comble si l’on avait aperçu un fils se prélassant sur un canapé, « comme les lions du Boulevard, » croqués par Gavarni. Ces mœurs étaient réservées à la classe des impertinents, des bohèmes, des libertins, et la reine Hortense — si remplie de mansuétude pour le cœur des autres comme pour le sien — eût accepté les pires folies plutôt qu’un tel manquement.
Le canapé s’est longtemps défendu contre les « violations »
de ia bonne tenue, telle qu’on la concevait alors. La cousine Mathilde elle-même — elle le remarque parfois — ne se donnait que le droit d’une chaise ou d’une banquette. C’est dans cette attitude que les jeunes gens folâtraient à la maison d’Arenenberg pour se dire de ces choses gamines que l’on a tant exagérées. Ces déclarations sentimentales ont fourni un si beau sujet de confidences chuchotées chez les dames qui fréquentaient aux Tuileries. Chez celles surtout qui, avant le mariage de l’Impératrice Eugénie, misaient sur le tableau de ce cousinage et mettaient son avenir en loterie.
Hortense, jusqu’à son dernier jour, ne cesse de s’intéresser au cœur des autres, et même au sien. Aussi, assise dans ses oreillers, elle se penche sur celui de sa nièce pour l’ausculter, pour surprendre le réveil printanier des sentiments favorables que précède le premier frémissement dans la voix. Avec la meilleure grâce du monde, Mathilde se prête à ces confessions. Amusée plutôt que sensible, elle se laisse envelopper par cette chaleur que dégage la bienveillante curiosité d Hortense et, à travers les rideaux de dentelle, elle entrevoit un avenir nuptial encore imprécis, sans amour et sans crainte.
L’objet de ces conciliabules, le prince Louis-Napoléon, est là. Justement il s’ennuyait dans ce logis. Il rôdait dans les couloirs, sans argent de poche. L’arrivée de la cousine le réveille. Aimable, taquin, il est farceur , dit Mathilde., Il lui joue des petits tours et ne s’ennuie plus. D’amour il n en est pas question davantage chez lui. Peut-être le mot est-il sur les lèvres, mais la chose n’est pas dans le cœur. C est sur cet agréable commerce de cousinage que s’édifient les piojets d’avenir, forgés par les « vieux. » Ils disposent de ces existences, les engagent dans une direction qui arrange pour le mieux les affaires, alors si compliquées de la famille.
Aux repas on se retrouve autour de la table. Puis chacun de courir à ses plaisirs.. . . si l’on peut appeler ainsi de patauger dans la neige et dans le vent, et de voir, sui le lac de Constance, patiner des petits bourgeois. Hortense, toujouis un peu poitrinaire, promène sa « maladie de langueur » par tous les frimas et se fait traîner sur la glace par Cottrau ou pai un suppléant — dans un petit traîneau vert, orné de îoses.
A la nuit, on se retrouve dans le grand salon et alors cette fille de Joséphine, dont le romantisme fut si longtemps la providence des Almanachs, retourne aux beaux jours d’autre-
fois, à ceux qui compensent pour elle les rigueurs de son « odieux époux ». Cottrau ouvre le piano-forte et se met à accompagner la Reine qui, de sa petite voix grêle mais encore agréable, chante des choses puériles, les yeux bleus au plafond, la main sur son cœur qui a tant aimé.
Dans ces accents, faibles mais tendres, gonflés d’attendrissement et de souvenirs qu 'elle seule connaît, passe un souffle imperceptible. -Des ardeurs, pareilles au feu mourant sous la cendre, glissaient sur les cordes de la harpe, cette compagne sonore à qui elle avait confié tous ses secrets....
Quand enfin Cottrau, ranimant avec elle, pour un court instant, tant d’ombres disparues, avait de son côté chanté une belle romance, on se mettait en cercle. On jouait au furet ou aux devinettes, et parfois, autour de la table ronde, on s’adonnait à la klexographie\ C’était un art qu’au même moment Victor Hugo, déjà, pratiquait en conscience, pour faire ses manoirs du Rhin. Du Klecks (mot allemand qui veut dire : tache d’encre, réservé jusqu’alors aux cahiers d’écoles) la puérilité des temps avait fait un sport nouveau et, en pliant des feuilles de papier sur des taches fraîches, on obtenait, en les écrasant, mille fantasmagories que l’on disait des dessins du Démon!
Jusqu’au départ pour Stuttgard, les soirées se passèrent ainsi en jeux innocents, et Mathilde — les sens encore en repos — se prêtait de bonne grâce à la petite flirtation du cousin.