‹ La princesse Mathilde, sa vie et ses amisChapitre 3 sur 22 · CONJUGALE · texte numérisé non relu

CONJUGALE

e retour à la cour de Wurtemberg, où la famille de

Jérôme-Bonaparte continuait à porter le nom de Mont-

I j fort, se signale par les mêmes gentillesses, attentions et gâteries des parents. Après quelques jours, Jérôme — déjà repris de ses nostalgies pour Florence où il a laissé une bonne moitié de son cœur — saute dans une voiture et abandonne sa fille aux soins empressés des cousines. Rassuré sur elle et heureux de sa liberté, il tombe de nouveau dans les bras des autres.... Il se ruine pour satisfaire leur ordinaire et emprunte pour le superflu.

A présent, les projets de mariage, encore vagues, avec le cousin Louis, sont maintenus épistolairement sur l’eau par la bonne Hortense. Ils semblent pourtant bien être demeurés une affaire de famille que l’on traite à distance et qui en aucune façon n’est une affaire de cœur, comme on l’a dit si souvent plus tard. C’est seulement une convenance, raisonnable pour les uns et un passe-temps pour les autres. Dès son retour à la Cour de Stuttgard, Mathilde ne s’en soucie pas beaucoup et se montre gentiment coquette avec plusieurs personnes.

C’est une petite Reine, à présent, qui a sa Cour. Elle a seize ans et c’est une femme. Elle sait commander et met son entourage dans sa poche. A Noël, elle a un arbre spécial, un sapin qui monte jusqu’au plafond. Le Roi y a suspendu des bijoux, broches, bracelets, boucles d’oreilles. Décorations ! Elle raconte ces merveilles dans une lettre à Hortense que cette histoire fait réfléchir. Justement cette pauvre reine a besoin d’argent. Le roi de Wurtemberg au contraire, lui, a tout l’air d’un Crésus. Puisqu’il s’est chargé de la famille Jérôme, pourquoi n’accorderait-il pas aussi une rente viagère à l’infortunée Hortense? Elle lui céderait son collier de turquoises... mourantes, dont elle espère qu’il s’engouera pour le donner à sa nièce. De cette manière, tout restera dans la famille et tout le monde sera heureux. Aussi engage-t-elle Mathilde à profiter de sa faveur pour mettre à bonne fin cette délicate négociation. Mais déjà, dans cette jeune fille, son orgueil de race se révolte contre un trafic qui l’humilie et, sans ardeur, elle se fait si mollement l’intermédiaire de l’affaire, qu’elle réussit... à ne pas réussir.

Dans cette ville, renommée pour ses beaux concerts, elle tapote un peu de piano et apprend même de la harpe, — meuble indispensable dans une honnête maison — sans aimer vraiment la musique. Autant de bégayements, commandés par la mode, dans les arts de la puérile bienséance.

Ce qui déjà l’intéresse autrement c’est les hommages que l’on lui porte et l’effet qu’elle produit autour d’elle. C’est la naissance de sa beauté qui émeut les jeunes et les vieux. Sur son oncle Guillaume elle a un pouvoir magique. Elle discipline ses brusqueries, le gronde, quand, à table, il s’emporte contre le Prince royal, si joli garçon, si fin, et toujours terrorisé! Elle l’adopte pour le défendre. Il s’en souviendra toute sa vie et plus tard, à travers les fossés, il lui restera acquis.

Charles-Philippe-Henri, le jeune moniteur du frère de Mathilde, est toujours là, mystérieux, discret et attachant. Elle ignore à ce moment sa parenté avec lui, ce résultat d’un amour évanoui de son père. Charles-Philippe-Henri a fait un séjour à Arenenberg, un voyage à Venise avec des compagnons de l’École des Guides. Le voici à côté du prince Napoléon dans l’uniforme bleu ciel et or, avec le bicorne si coquet, déjà expert en topographie militaire. Dès que les beaux jours arrivent, on l’associe à des excursions et, si les chevaux de bois du parc de Louisbourg sont à présent délaissés, les cygnes

LE MARIAGE RUSSE

de Mon-Repos continuent à tracer, autour de leur barque, des sillages enveloppants. L’écho des romances, chantées par ce jeune homme, glisse sur les eaux calmes, sur l’image reflétée des marronniers en fleurs qui illuminent ces profondeurs vertes....

Le soir, le jeu et la conversation réunissent la société au Château neuf. Le Roi-gâteau était fort mauvais joueur, trop sincère pour dissimuler ses fureurs quand il perdait et ses joies débordantes quand il gagnait. Un homme de toute pièce, trop sévèrement élevé pour n’avoir pas pris sa revanche. Bourru et généreux, sans arrière-plan. Une soupe au lait. « Le meilleur des hommes. » Galant et rapidement embrasé, amateur résolu de femmes et les recherchant sans hypocrisie conjugale, sans distinction de caste et de race. Tout entier du xvme siècle. Si les galanteries du roi Jérôme semblaient pénibles à Mathilde, — parce qu’elle avait appris qu’elles le ruinaient — elle lui paraissaient fort plaisantes chez son oncle, puisque les avantages lui en revenaient en autant de prévenances.

Celui-ci, toujours amoureux, ses filles, de leur côté, avaient d’innocentes amourettes. Chacune avait son « Sigisbée » et cet état aimable prolongeait les mœurs que nulle tempête, dans ce pays, n’avait éteintes et que les passages de troupes de Napoléon n’avaient fait qu’accélérer. Des diplomates étrangers pénétraient dans ces marivaudages de la Cour avec le claque sous le bras et les cheveux « frisés à la pigeonnette. » On se bombardait de pensées d’album, d’images troubadouresques. Pendant les concerts on glissait dans le creux d’un gant des billets, pliés en huit, et on y lisait des madrigaux où le français alternait avec l’allemand, l’italien avec l’anglais. Chaque ligne était d’une langue differente, mais toutes convergeaient en ces seuls mots : Amour, Colombe, Constance. Il s’y mêlait des couronnes de myosotis. Liebe, Freundschaft, Hoffnung (Amour, Amitié, Espérance). Tout cela faisait une petite salade romantique que chacun mâchait avec plaisir.

Mathilde était en deuil de sa mère. Mais les deuils de Cour sont des voiles de crêpe qui se trouvent rarement à la taille des gens. Ils sont trop courts pour les uns, trop longs pour d’autres. Ce dernier cas était le plus fréquent. On pouvait dire que les morts allaient vite et qu’ils prenaient le galop, avec une jeunesse surtout qui réclame sa part de joies.

Quand on recommença à aller le soir au théâtre, les petites princesses guettaient au passage les courtisans et les dames parées. Tout ce monde longeait le couloir sur lequel donnaient leurs appartements et qui aboutissait à un pont couvert, reliant la nouvelle salle de spectacles à cette aile du château. Mille espiègleries se continuaient derrière les portes chez ces «jeunes filles en fleurs » et Mathilde en prenait sa part avec ce singulier mélange de goguenardise et de fougue qui s’équilibraient dans son précoce bon sens.

Déjà elle savait mettre une égale conviction dans l’humour et dans l’entêtement, dans le jugement du quotidien aussi, par sa raison et des flots de paroles où tout se contrariait avec une sincérité intempestive. Elle louait ainsi dans la même haleine ce qu’elle repoussait un instant après. La franchise lapidaire réhabilitait ses variations.

Après cette période d’éducation — que Mathilde, plus tard, croira plus courte qu’elle n’a été — la question, toujours suspendue, des fiançailles avec le cousin Louis, l’agite comme une nécessité de famille. La tante Hortense la tenait en éveil par ses lettres pressantes. Elle attira à nouveau Mathilde à Arenenberg où le jeune prétendant l’attendait avec d’autant plus de plaisir que ce coin paisible de la Suisse offrait à son cœur assoiffé des ressources fort limitées. Il s’ennuie à mourir avec sa mère, tout en l’adorant.

Dès l’arrivée de la cousine il se jette donc sur celle-là avec un réel emportement. Qu’on ne s’y fie pas! Mathilde le dit très sournois pour lui arracher des masses de baisers. Nous la croyons sans peine. Nous savons qu’il tiendra plus tard ce qu’il promet déjà en ces temps-là. Ce qui tarde à venir, c’est le consentement au mariage, demandé au roi Louis qui habite Florence. Jérôme résolut de lui amener sa fille. Cet hypocondre 11’allait-il pas tout faire manquer?

Le fiancé, si intempestif qu’il soit, est aussi tout pénétré de Schwdrmerei. Élevé en Allemagne, ayant reçu une forte empreinte germanique, il récite des lieds de Schiller et donne au départ, à sa cousine, deux souvenirs qui sont la joie des Gretchen : une bague ornée de Vergiss-mein-nicht, en turquoise et un médaillon avec une mèche de ses cheveux.

Tout cela n’est, au fond, que jeux de cousinage, des amours de colin-maillard. Mathilde part avec son père, affronte l’irascible roi Louis, devenu comte de Saint-Leu, que les Viennois

LE MARIAGE RUSSE

sont seuls à admirer. « Ce c... à la particule infamante, » dit Mérimée, est terré en ce moment à Florence, ville que l’on quitte et reprend comme une chemise. Dès qu’il aperçoit sa nièce et que Jérôme l’a mis au courant de ce projet de mariage, il éclate en confidences singulières que les jeunes filles de cette génération ne devaient pas entendre. Devant Mathilde il déballe tous les secrets de sa vie conjugale, ses récriminations, ses preuves accablantes de trahison.

Du coup, il n’y a plus de secrets. Tout le monde les connaît d’ailleurs. On se les répète au coin des carrefours et jusque chez le Saint-Père que l’infortuné époux choisit comme confident et à qui il adresse des désaveux formels de paternité : « Ma femme, écrit-il au Pape Grégoire XVI, est une Messaline qui accouche.... » De ce train il peut énumérer les amis, les certains, les probables, et même quelques innocents....

Mathilde, qui a un sentiment déjà très vif du prestige de la famille, est outrée de cet étalage, de ce scandale, de cette manière horrible de clamer sa honte, de s’y vautrer pour ainsi dire, pour s’en couvrir lui-même en éclaboussant les autres. Elle est d’autant plus vexée de ces révélations — qui éclatent comme des grenades — qu’elle a la plus grande affection pour Hortense. De celle-ci elle n’a pas connu la jeunesse minaudière et voluptueuse de « Marie l’Égyptienne, » mais seulement les traitements barbares qu’injustement elle a subis. Elle l’aime enfin telle qu’elle l’a vue, dans la coquette décence de son âge mûr où « les hommes couchent dans l’annexe, » comme elle dit, et où la passion ne s’exhale plus que dans des romances, au son de la harpe, entre la tisane et le lait-de-poule du soir.

Si résolue que soit Mathilde de repousser l’idée d’un libertinage conjugal, dénoncé par « l’odieux époux, » quelque chose demeure pourtant dans son esprit de ces suggestions quand, après lui avoir démontré qu’elle épouserait un bâtard batave , il se propose plaisamment lui-même comme prétendant! Lui, au moins, est un membre authentique de la famille puisque à tout prix elle veut se marier avec un Napoléon...

Cette boutade il la crie aux oreilles de cette fiancée avec une feinte conviction qui achève de la déconcerter. Nous connaissons, par Jérôme et beaucoup de témoins, les fureurs constantes de l’époux d’Hortense, ses ironies qui claquent comme des coups de fouet, ses ricanements exagérés

devant les preuves, hélas trop évidentes, de sa condition « auréolée. »

Excédé finalement à travers des semaines par les sollicitations pressantes de son frère et de tous les membres de la famille présente, il cède, donne son consentement dans une forme qui lui interdit d’avance de recevoir tout témoignage de reconnaissance et en y ajoutant les plus cruels aperçus.

Jérôme a mal persuadé sa fille que son frère radotait et que sa maladie lui faisait prendre des poteaux pour des voleurs de son honneur. Quand elle-même essaie de faire entendre raison à l’oncle Louis, de lui donner par exemple sa tante Hortense comme la femme la plus douce et la plus sacrifiée, la plus discrète aussi, ne se plaignant jamais, il crie : « Que veux-tu donc qu’elle dise? En ouvrant 1a- bouche elle ne peut que s’accabler! »

Ce mariage, décidément, a du plomb dans l’aile. D’ailleurs personne ne commence à s’y préparer. Il manque l’activité des mères, la conviction aussi, l’ambiance nuptiale. La passion surtout. Les choses traînent dans l’imprécision, malgré l’annonce, faite par les langues diligentes des salons. Dès ce moment un très grand bon sens dirige Mathilde dans toutes ses appréciations d’un état de choses de plus en plus singulier. Avec sa raison solide elle suit les voies ténébreuses que prennent ses fiançailles. Elle suit ces silences inexplicables et inexpliqués qui tombent sur cette pluie de baisers dans les couloirs d’Arenenberg, ces brumes subites qui ternissent l’éclat de sa bague et des petites turquoises en forme de myosotis.

Elle ne comprend pas d’abord ce qui pourrait causer des obstacles. Chacun est libre de sa personne, les parents poussent au mariage, Hortense déjà le chante sur sa guitare. Le père est ravi d’avoir trouvé une solution honorable à son désir de voir d’autres que lui s’occuper de sa fille. A eux de la garder désormais contre les dangers de plus en plus grands que provoque sa séduction. De cet embarras charmant de son veuvage, si bien administré, il doit sortir afin de dormir tranquille sur l’avenir de sa liberté.

Mathilde, justement impatiente et sans aucune nouvelle de son fiancé, commence à s’inquiéter. Jérôme, aussi soucieux que sa fille de voir terminer cette affaire, l’abandonne à sa tante Julie, la femme de Joseph, et part pour Londres. Amour? Argent? Les deux peut-être.... Ne cherchons pas à en connaître

LE MARIAGE RUSSE

les raisons. Mais entre temps il apprend soudain l’équipée de Strasbourg, aventure ridicule et mal préparée. Louis, le 18 octobre 1836, a tenté de s’emparer de la France « comme on s’empare d’un balai... » sans prestige, sans argent, sans concours suffisants. « Plusieurs femmes s’y trouvent mêlées, » écrit Mathilde, « et il ne fut indifférent à aucune. »

Alors ce mariage? Que devient-il? Tous les Bonaparte poussent des cris de fureur. A considérer les choses à distance, il n’est pas sans saveur de les voir blâmer si âprement « un acte de démence » dont quatorze ans après ils tireront une joie impériale. L’histoire est une immense ironie.

Le malheureux prétendant qui veut, au prix de sa vie et de sa liberté, remonter les aigles si longtemps victorieuses, est littéralement pulvérisé de reproches, d’indignations et d’apostrophes violentes. On va jusqu’à crier à la trahison. Gomment ce paltoquet s’est-il permis de compromettre leur nom, déjà si décrié, la tranquillité de leur exil, déjà si précaire? Comment a-t-il osé demander la main de Mathilde alors qu’il méditait déjà de se jeter la tête en avant... dans un seau d’eau?

Jérôme rompt tous les liens. Il défend à sa fille d écrire même à la bonne Hortense, « cette mielleuse intrigante aux abois. » On pourrait croire que Mathilde est affolée de cette histoire. Mais elle se fait si vite une raison qu’elle avoue à sa tante Julie : « Avec ma réelle amitié pour Louis, je n’ai pourtant jamais aimé d’amour mon fiancé. > D ailleuis la perspective de vivre avec Louis dans le chalet suisse d Arenenberg l’avait déjà effrayée pour l’avenir. Le seul objet réel de son ambition n’était-ce pas Paris, cette merveille dont elle a rêvé depuis son enfance ?

Le projet de mariage s’est donc effondré au milieu dune “véritable tempête de la famille, liguée contre ce malheureux qui a osé cette folie stupide : s’emparer de la France! Jamais on avait prouvé avec plus d’éclat que le génie n’existe que par la réussite. Transporté sur le plan bourgeois, la démonstration reste la même. On admire les « fils dénaturés » aussitôt qu ils ont fait fortune.

Ce Louis, cerveau brûlé, n’est au fond qu un rate, voila ce qui se dit ouvertement. Après les premières alarmes on pousse un soupir de soulagement quand, grâce à la magnanimité du bon Louis-Philippe, on le voit sauvé du poteau et embarqué pour l’Amérique. Qu’il s’en aille! Qu’il ne revienne plus sur-

tout! Mais ce qui étonne Mathilde, c’est que sa tante Hortense

— qui n’a plus le droit de lui écrire — a l’idée singulière de lui faire demander par la bonne Charlotte — fille de la tante Julie, celle qui avait épousé le frère aîné du futur Napoléon III

— si elle consent à aller retrouver son fils en Amérique! Vraiment c’est dépasser les bornes de l’inconscience! Que s’imaginait-on, et quel rôle comptait-on lui faire jouer après ce piteux échec?

Du coup, Jérôme réclame les lettres de sa fille au fiancé dévoyé. C’est la brouille complète, puis le silence. De son côté, Louis, exilé dans le Nouveau-Monde où se terminent tant d’aventures européennes, n’a plus songé à pleurer sa cousine. Il n’avait jamais cessé de penser à autre chose. Il semble bien que, déjà alors, il ne se préoccupe que de sa destinée. Il la porte en lui et elle le portera au soleil. La fin de ces fiançailles que les courtisans agrémenteront plus tard de mille mièvreries agaçantes et sentimentales, prouve les fragiles liens qui s’étaient noués autour de cette combinaison de famille.

En attendant d’autres projets, Mathilde vit à Florence, au milieu de vieilles dames qui la gâtent et lui font un peu la cour. Rien n’est propice à la réhabilitation d’une renommée, perturbée — par la faute des autres — au détriment d’une jeune fille, comme la fréquentation assidue de vieilles dames, posées dans la société. Leur expérience, leur dignité, la neige de leurs' cheveux ramènent la confiance dans les rangs des défaillants.

La bonne tante Julie, femme du roi Joseph, à son tour est récompensée de ses soins par sa nièce qui savait, quand elle aimait vraiment, combler les siens d’attentions délicieuses et infatigables. Elle est coquette aussi et songe tout de même un peu à l’amour. C’est son droit sans qu’elle perde jamais de vue un établissement avantageux. Ces deux choses, pour elle, ne se confondent pas nécessairement. Sa forte raison sait déjà en distinguer deux parts dont sa franchise saura faire son expérience.

Autour d’elle, des gens de qualité de tous âges, elle les surprend en état d’extase italienne devant sa jeunesse. Déjà elle comprend les moindres nuances de ces assiduités, de ces déclarations déguisées, de ces soupirs de minuit, dont aucun, d’ailleurs, ne l’émeut. Son coeur en est encore à l’amitié. Les sens, l’ambition, le mariage, c’est un autre compartiment. Ces

LE MARIAGE RUSSE

Florentins sont surprenants. Ils veulent forcer les bastions comme au Cinque Cento. Mais elle se penche entre deux créneaux et se moque de leur ardeur.

Ces roucoulements intempestifs, toutes ces fontaines de larmes sont pour elle un divertissement comique. Repoussant des mariages fort honorables, elle se montre difficile. Elle évince un Strozzi. Tout le monde juge sévèrement ce dédain. C’est que, déjà, elle a une si haute idée de sa valeur qu’elle s’exagère les ravages de la passion, faits dans les cœurs des gentilshommes. Ainsi elle persiste à nous dire que « Strozzi souffrit de sa blessure d’amour — toujours béante - — pendant quarante-trois ans! » Jusqu’à son dernier soupir! Et ce n’est pas là une infatuation juvénile. Elle le dit, elle l’écrit, elle le croit encore fermement, octogénaire.

Son rôle social s’est agrandi depuis la mort de sa mère Catherine. Elle tient la maison de son père avec une autorité qui décharge celui-ci de bien des corvées. Et cette existence double, entre sa fille et ses maîtresses, il la mène avec une souplesse qui est de la meilleure diplomatie domestique. Le soir, Jérôme rentre au foyer, comme un bon bourgeois va au café, pour faire sa partie de cartes en bonne compagnie. « Beau joueur, dit Mathilde, et souvent malheureux. »

Dès juin M. le baron Thiers1 — Thiers-le-Bref ’, — l’homme qui cherchait son régime jusque sous les volants de Mme de Castiglione, fait son entrée à Florence. 11 est tout malin et tout guilleret, enfin comme sont les gens aux bras courts. Le voici, sous un parasol doublé de vert, flanqué de sa femme, de sa belle-mère et de Mlle Dosne, Félicie ! La première est querelleuse et si insatisfaite, qu’il semble la traîner aux plaisirs florentins « comme un serpent à sonnettes. »

Par curiosité purement historique, quelle folie ne ferait-on pas faire aux amoureux de la vie publique! M. Thiers fréquente le salon du roi Jérôme! C’est un commerce réciproque de bons offices, l’un cherchant des documents, l’autre réclamant de l’argent à Louis-Philippe. Ce <£ nabot, » peut-être sei ait-il en état de lui en procurer.

De bonne heure Mathilde a appris, au contact de son père, couvert de dettes comme d’une hermine, qu’une grande fortune est un état respectable. Comme on a tort de charger un homme

i. Thiers portait alors ce titre.

aussi généreux de trop la rechercher ! Quel que soit son avoir, il le dépensera toujours et tout rentre ainsi dans le sein de la communauté. Jérôme ne songe plus qu’à placer sa fille au mieux des intérêts communs.

Quand le futur Alexandre II, alors Tzarévitch, en voyage en Italie, arrive au palais du ci-devant Roi, pour faire sa visite, celui-ci montre un grand empressement à lui présenter « sa merveille. » Il suggère à Mathilde l’idée de capter les grâces du Moscovite pour des fins glorieuses. Mathilde, prématurément avertie de tous les dangers de sa vie précaire, comprend ces suggestions sans rien abandonner de sa franchise. Elle aussi sent déjà que le prestige de son nom ne pourrait être soutenu que par un prestige équivalent. Elle sait ce qu’avait valu celui de l’oncle. De toutes ses forces elle souhaite le relever après le grand nombre d’affronts que, depuis l’exil, il avait reçus de l’univers.

Par malheur — ou par bonheur — cette entrevue n’eut aucune suite. Mathilde, dans ses notices biographiques, donne bien à entendre qu’elle en est la cause et que devenir impératrice de Russie n’était pas dans ses convenances...

Il ne faut pas, sur ce point, la contrarier. Mais nous savons d’autre part que le futur Alexandre II n’avait jamais songé à cette union et que, seul, le zèle d’Orloff qui aimait à flatter la jeune fille et à en recueillir des grâces, suggérait ces vains espoirs et essayait de persuader même à Jérôme que le Tzarévitch « se mourait d’amour. » Mais celui-ci, indifférent, partit, n’ayant montré, dans la maison, un intérêt particulier que pour les vitrines qui contenaient des souvenirs napoléoniens.

Dans une existence publique ce que l’on ignore le plus, c’est parfois l’essentiel. On peut appliquer cette vérité à beaucoup de monde. Un mémorialiste, même quand il se sent des obligations impérieuses avec l’Histoire, est bien obligé de s’incliner devant le secret de la vie privée, alors même qu’il le connaîtrait en entier et qu’il se trouverait assez héroïque pour supporter les assauts résultant de sa divulgation. Il faut donc se résigner à cette réserve quand les temps sont encore trop rapprochés pour ouvrir tous les tiroirs secrets et laisser à

LE MARIAGE RUSSE

une postérité plus éloignée la peine de trouver ce que les témoins ont voulu taire.

Que ces préambules ne prêtent point à augmenter des suppositions plausibles par des hypothèses plus téméraires. La vie de la princesse Mathilde s’est trop écoulée dans la franchise du grand jour pour qu’il faille encore y ajouter. Depuis la Révolution un certain esprit, impressionné par les disciplines anglo-saxonnes, a créé, dans le jugement général des moeurs de société, un courant plus sévère pendant le xix° siècle. Depuis Voltaire on avait tant parlé de vertu sans la pratiquer, qu’il n’était point aisé de définir en quoi elle consiste, et le vers fameux :

Inceste, parricide et pourtant vertueux

n’était pas fait pour nous mettre sur la voie. Le siècle de la reine Victoria montre, — pour la vie des princes autant que pour celle des autres, — un masque scrutateur. Comme la nature ne change guère de méthode, on en était réduit à se cacher davantage.

Il n’en était pas de même chez la princesse Mathilde. Elle n’avait pas pris, pour ces choses, le pli hypocrite du siècle. Sans aller jusqu’à dire ce mot de l’ancien régime, « tel est mon bon plaisir , » il faut pourtant lui laisser le mérite d’avoir exercé, dans les limites de sa liberté qui était sa vie casanière, cette fonction vraiment royale de diriger ses sentiments dans la forme qui lui convenait le mieux. Elle demeurait attachée à ce charmant caprice du cœur que l’on appelle la fidélité du choix, qui revenait toujours à ses amitiés et qui les conservait jusqu’à la mort... sinon jusqu’à la brouille définitive.

Fluctuations qui semblent bien compliquées et qui ne le sont pas. Sans avoir suivi le ton des anciennes Cours où l’on commandait délibérément à l’amour, il ne faut pas oublier qu’elle tenait de deux races — et sans en abuser jamais — cette faveur de disposer de son entourage dans le sens qu’elle désirait. Cette double hérédité ne l’a pas engagée à user, dans son entier, de ses tendances autoritaires. Elle les a seulement maintenues dans les formes d’une bonhomie — parfois bourgeoise, mais en apparence seulement — qui était son charme et dont tout le monde lui savait gré.

Autant qu’elle eût abhorré les dévergondages, dans une

espèce de pudeur qui était la sienne, autant elle détestait les vices hypocrites, et il faut lui rendre cette justice que sa passion était toujours directe, allant droit à son but. Les altercations étaient sonores et, déjà dans sa jeunesse, ses indignations franches du collier, quand en quelque chose un ami lui avait manqué.

En 1836, elle n’avait que seize ans, mais, grâce à sa parfaite santé, à son développement physique déjà accusé, son printemps était précoce, quoique épanoui sous un ciel parfois troublé. Ah! que les jours de pluie étaient longs dans l’exil des Bonaparte.... La mort de Mme Laetitia y ajouta sa tristesse.

Bien plus tard, le comte Primoli, son « Gégé » qui savait citer beaucoup de beaux vers de Théophile Gautier, murmura certain soir :

J’ai laissé de mon sein de neige Tomber un œillet rouge à l’eau.

Hélas! comment le reprendrai-je,

Mouillé par l’onde du ruisseau.

Le ruisseau était parfois un torrent, celui même dans lequel roule la rose, échappée du beau sein de Christine Boyer, première femme de Lucien, dans l’émouvant portrait du Louvre. Emportée par une fureur tumultueuse, la fleur rebondit de pierre en pierre et disparaît, engloutie dans ce petit drame aquatique. La jeune Mathilde elle-même était le témoin de beaucoup d’écarts de son père, d’une scission conjugale fréquente dans laquelle sa mère, Catherine, était toujours pleine de courage et d’espoir quand même, par sa force d’attendre des jours meilleurs.

A un jeune homme avec qui elle était, sans le savoir encore, attachée par des liens de sang, elle écrit à son retour de Russie :

« Vous 11e savez pas ce que vous perdez, ce que vous voulez perdre. Vous verrez que vous vous en repentirez un jour. Il sera alors trop tard, et il ne vous restera que la ressource de le chanter sur votre guitare. Vous n’avez tenu compte d’aucun de mes sentiments, même des plus généreux qui ne concernent que vous seul. Songez que je ne reviens jamais en arrière.... »

Le printemps de l’année 1838 vit arriver chez Jérôme un écrivain fort renommé, Jules Janin, voyageur et érudit qui, —

LE MARIAGE RUSSE

un peu comme Winckelmann au XVIIIe siècle, mais sans contiainte papale s’était fait le cicérone des seigneurs étrangers en Italie. Le fils du vieux Demidoff, ce « fêtard paralytique, » comme on 1 appelait à Florence, se l’était attaché comme Courrier de divertissements , et Janin avait sollicité, pour le Russe avide de spectacles, une place à une fenêtre de la maison de Jérôme, afin de voir, du haut de cette tribune, les feux de Ruggieri, les quinquets et les cortèges aux flambeaux qui, le long de l’Arno, célébraient la fête de Saint-Jean. C’est du moins le prétexte que l’on avait trouvé. Car en réalité les choses sont menées de bien plus loin et remplies de cornbinazione. Nous allons voir comment :

Ayant refusé le futur Tzar — comme elle le disait — «pour ne pas changer de religion, » il y avait encore moins lieu, pour Mathilde, d’épouser un propriétaire de mines de l’Oural, également orthodoxe. Celui-ci d’ailleurs, fort épris d’une maîtresse, ne songeait nullement au mariage, quand Jules Janin, avec sa ronde jovialité, l’engagea à monter les degrés de marbre qui le menaient auprès de Mathilde. Mais c’est Janin qui y songea pour lui. Il n’est pas impossible que le roi Jérôme, connaissant l’amitié de celui-ci pour le riche manufacturier de San Donato, n’eût été prévenu de cette rencontre à toutes fins utiles. Toujours est-il que le principal intéressé était ce soir-là à mille lieues de se douter que l’on disposait de son avenir.

Janin est né agent matrimonial et dans cette fonction il a de belles années de service. Il fait d’abord briller aux yeux du père la fortune fabuleuse de Demidoff. Cet argument a sa valeur, pour un homme si souvent embarrassé dans ses générosités, et aussi pour la fille, qui ne rêvait alors, avec sa franche et impérieuse raison, que de jouer un rôle à Paris, de vivre en échappant à la gêne perpétuelle et à mille compromis qui lui pesaient. Néanmoins, on est un peu surpris de voir qu’elle se laisse si facilement persuader. Elle cède à l’opportunité d’une union assez périlleuse. Déjà l’on devine que c’est Paris qu’elle aime dans ce Russe, plutôt que le Russe luimême, que c’est Paris qu’elle compte épouser.

A présent, le principal restait à faire : persuader le « prétendant » de remplir sa fonction, laquelle était de... prétendre. Jules Janin, éloquent et habile, se chargea de cette difficile mission. Certes, on avait attelé la charrue avant les bœufs. Il

fallait à présent éviter la morale de la fable de Perrette et du pot au lait. Ce qui donnait du génie à Janin dans cette négociation, c’est que lui-même était amoureux de Mathilde. Comme il ne pouvait songer à l’épouser, autant mettre son ardeur à la marier à un autre. A son ami, naturellement, son Moscovite, si beau, si brun et si riche! N’en recueillerait-il pas plus tard les plus honorables bénéfices par la reconnaissance des deux sujets?

Une fois les Jérôme consentants, et Mathilde se voyant en route pour la conquête de Paris, il alla au plus pressé : convaincre le comte Demidoff de la nécessité de rehausser son nom par une Bonaparte et de la diligence qu’il fallait faire pour sceller ce double bonheur. Le pouvoir de suggestion du gros Janin est si extraordinaire, qu’à brûle-pourpoint il dit à son compagnon : « Vous l’aimez! Je le sais! Tout le monde le sait. Vous en êtes fou.... »

Le comte réfléchit, subit la suggestion, accepte, puis s’enthousiasme. Puis il recule. C’est la belle manière slave. Il se souvient soudain qu’il est l’amant d’une femme qu’il aime. Il a peur de rompre, de mille autres choses plus graves encore qui rendent la chose impossible.

L’agent matrimonial, après avoir mené son client par sa parole enflammée sur le seuil de la passion, constate une fois de plus que ces Russes sont pareils aux chevaux des Cosaques et aux flots de la mer : plus ils avancent, plus ils reculent ensuite. Ils sont toujours en mouvement, mais ils ne se fixent nulle part.

Janin, la mort dans l’âme, rédige les bulletins de cette campagne, de ces fluctuations. Enfin la rupture arrive. Définitive? Non. Qu’y a-t-il de définitif? Il faut laisser au comte le temps d’achever son amour, de se refroidir graduellement pour ses attaches actuelles, puis, après la lassitude, de les détester, de les quitter au meilleur compte, pour s’enflammer à nouveau.

Or, ce procès quasi chimique devait durer deux années au milieu du malaise grandissant pour Mathilde. Car elle apprit que son père, considérant ce projet à son point de vue, avait — dans une atmosphère déjà hésitante et fragile, — posé des conditions : dotation et reconnaissance d’une rente considérable. Si bien que la corde, devant sauver les naufragés, se rompit complètement. Mathilde, qui sut ces marchandages

LE MARIAGE RUSSE

plus tard, s’en montra fort courroucée et sa fierté se trouva justement froissée d’en avoir été l’objet.

Jérôme, de son côté, une fois qu’il eut pesté pendant dix minutes, puis calmé ses nerfs, prit les choses avec cette frivolité qui le rendait au fond si sympathique pour les autres, si parfois on le disait insupportable pour les siens.

. Mathilde, mal résignée, mais portée par un robuste espoir juvénile qui ne la trompait pas sur l’avenir, accepta ces tribulations en disant un jour : «J’ai fini par choisir la société des vieilles femmes et même par la préférer, en attendant mieux. C est la seule qui donne de la respectabilité. »

Elle n’oublie pas d’avouer que, dès la 'puberté, elle sauve, par un aplomb impérial, une situation dans laquelle les timides eussent été deux fois perdus. Elle sait qu’à ce prix elle maintiendra sa place, en attendant lesjours meilleurs. Dans sa franchise, elle avoue aussi que les vieilles dames se liguent avec elle pour mener cette aventure conjugale à bonne fin. Avant tout il faut retenir, rattraper le Demidoff par un mariage que — d’un mot un peu vulgaire — elle désigne comme « sortable. » Mais si, d autre part, elle use de locutions fortes, il faut bien comprendre que c’est aussi son signe de noblesse. La bourgeoisie est élevée en ces temps-là dans la langue de la civilité puérile et honnête. Les princes le sont par les domestiques, comme les rois l’étaient par les fauconniers. Ce n’est ni le précepteur ni la gouvernante qui ont de l’influence. On les dédaigne ou encore on les aime parce qu’ils obéissent. Ils comprennent la toute-puissance et cela les rend complaisants. Parfois, les femmes surtout, se font complices des fantaisies enfantines, plus tard du réveil des sens qu’elles prennent pour un sentiment attendrissant qu’il faut secourir, sinon encourager, diriger honnêtement jusqu’au mariage.

La tante Julie, sa nièce et d’autres dames, mettent une énergie héroïque à continuer le projet, contre vents et marées, avec 1 aide de Jules Janin naturellement, ce prodigieux marieur qui a déjà essayé d’unir Mathilde au duc d’Orléans! C’est son idée à lui de sauver la France des guerres dynastiques et des révolutions en mariant cette Bonaparte avec un « fils de France. » C’est même cette circonstance qui permit un jour à la Princesse de dire plaisamment :

« J’ai échappé trois fois au trône de France. » (Elle avait ajouté à la liste le comte de Chambord...)

On rattrape Demidoff à la course. Le gros Janin en est tout essoufflé. Le Russe fait un pas en avant et, chaque fois que sa maîtresse l’a lassé, il en profite pour se remettre en coquetterie épistolaire avec les dames de Florence qui, entêtées, le flattent, jouent avec sa vanité, le rendent un peu jaloux peut-être, en lui disant de se presser. C’est comme chez l’antiquaire : «Deux amateurs sont dans la coulisse. »

C’est une comédie délicieuse quand on ne la prend pas de trop haut. Mais dans cette famille, même là où le burlesque côtoie les sentiments excessifs, on prend tout sur un plan trop élevé. Cette majesté impériale qui, pareille à une légende, survit dans les esprits, rend pourtant plus piquantes les réalités, souvent si bouffonnes, sur lesquelles un Molière ou un Goldoni eussent brodé les actes les plus divertissants. Jérôme est le père noble, doublant le notaire retors. Le Moscovite use ses amours comme une paire de gants et, quand tout est consommé de ce côté, il revient à l’avenir, cède, regimbe, puis enfin arrive à point dans les filets tricotés par les vieilles dames et ne se débat plus.

Un soir, il dit avec une conviction sacrée : « Je suis fiancé î » Aussi, à partir de ce moment, on ne laisse plus au prétendant une minute de repos. Le grand-duc de Toscane le bombarde à cette occasion prince de San Donato. Le prétexte en est une fabrique de soieries qu’il possède dans cette localité. L’archevêque de Florence prépare la bénédiction nuptiale avec une clause qui réserve au culte catholique les enfants à naître. Précaution inutile à cette distance. Le Saint-Synode prépare un simulacre de protestation. Ce n’est qu’un escamotage de textes et de formalités surannées. Tout est possible avec des circonlocutions. Surtout l’Impossible.

On fait ainsi un mariage de compromis avec les églises. Quant à l’état civil, tout s’arrange grâce à l’intervention personnelle du duc d’Orléans qui, pour cette occasion, fit restituer leurs titres de princes et d’altesses aux Bonaparte en exil. La famille d’Orléans ne cessait de glorifier et de réhabiliter les Napoléon qui allaient finalement les remplacer. On disait de Louis-Philippe qu’il avait fait monter jusqu’au ciel les cendres de Napoléon pour être bien sûr qu’il ne reviendrait plus. On n’a pas encore la clef de toutes ces complaisances. En tout cas, Mathilde resta toute sa vie en coquetterie avec la famille royale et n’oublia jamais ce que celle-ci avait fait pour elle et pour le prestige ressuscité de son nom.

LE MARIAGE RUSSE

L’opulence du trousseau, la richesse des toilettes et des bijoux de la coibeille 1 éblouissent. Jérôme a vendu le fameux collier de perles, cadeau de Napoléon à Catherine. Mais il sait où il est. Il le fait racheter par son gendre, et ce joyau revient au logis, fort bien accueilli par toute la famille. De ce retour inespéré — et de tous les reproches qu’à ce sujet on lui avait faits, — il triomphe enfin.

En somme, les années maigres sont terminées et ce mariage se rachète lui-même par l’ascension de la fortune matérielle qui complète la situation. Le Pactole était si visible que la bonne société retrouva soudain, pour les Napoléon, au fond de ses tiroirs, cette touchante vénération qu’elle avait laissé manger aux mites depuis Waterloo.

Le mariage fait sensation. La tante Julie, accablée de bonheur et de fatigue, figure la mère, et Mathilde, pour la première fois, se voit, à son avantage, couverte d’une dentelle d’Angleterre qui rappelle le faste nuptial de la reine Victoria.

Demidoff a sept ans de plus qu’elle. Son imagination slave a beaucoup travaillé depuis la veille. Il a fait lire à Mathilde sa lettre de rupture avec sa maîtresse. Avec habileté il a brûlé ses vaisseaux et coupé par avance le flot des dénonciations anonymes qui pleuvaient sur cette union.

L’avenir s’annonçait donc fort brillant. On ne le trouvera « indigne » que lorsqu’il sera déjà le Passé, après le coup d’État...

Dans la famille quelques jalousies s’éveillent même. Qui en douterait? La fille de Lucien, Laetitia Bonaparte-Wyse, reporta sur sa fille Maria, la future Mme Rattazzi, l’amertume de cet événement, et celle-ci s’écria à la mort de sa mère :

Comment s’expliquer qu’une autre ait pu lui être préférée? Elle était plus belle (?), plus intelligente (?) que Mathilde. Celle-ci a épousé un homme colossalement riche mais d’origine obscure. L’unique mérite de Mathilde était donc d’être la plus riche des deux. En présence de cet ostracisme immotivé, Mme Lætitia crut devoir à sa dignité de se tenir complètement à l’écart.

C’est que ce mariage d’argent, qui passa plus tard pour une mésalliance, était alors fort envié par les Bonaparte en exil,

parce que la fortune depuis 1815 ne leur avait guère souri. Après la double cérémonie dans le trajet de Quarto, résidence de Jérôme, à San Donato, le nouveau prince avait ravi la mariée par sa passion intempestive et montré ses talents dans l’art « de conquérir une forteresse si bien garnie, quoique sans garnison. » Il faut se dépêcher de narrer les moments agréables, car un peu plus d’une semaine après cet heureux jour les orages commencent.

Le voyage nuptial débute par Rome. Mathilde aime l’Italie, mais à présent elle ne rêve que de Paris. Là reposait la gloire, et les cendres de son oncle — qui n’étaient pas des cendres — voguaient déjà sur la Belle Poule en route pour l’apothéose, préparée par le débonnaire Louis-Philippe.

Mathilde est devenue sujet russe. Elle pourra donc assister à ce retour et mettre le pied sur la première marche de ce trône qu’était pour elle la vie de Paris. Tout est convenu. Son époux est le premier à vouloir l’y mener, afin de prendre à cette occasion sa part d’une parenté qui — pour avoir été si dédaignée — s’achemine déjà à une gloire nouvelle.

Pendant que Jérôme, heureux et enfin libre, redevenu opulent grâce à son gendre, a repris sa vie et ses politesses , le ménage Demidoff est arrivé à Rome où il fait sensation. Mais, déjà les premiers jours, l’époux se montre intempérant, querelleur, insolent. Depuis qu’il est prince italien, le gendre d’un Roi détrôné, il est fou d’orgueil. Il croit que le monde lui appartient et qu’on lui doit obéissance.

Pour une futilité il attaque l’ambassadeur Potemkine, sejette sur lui comme un taureau en le prenant par son habit et, diton, « en le secouant comme un laquais. » Sans l’intervention des assistants, ce dignitaire eût été cruellement malmené.

Le télégraphe porta cet outrage à Pétersbourg, et le Tzar Nicolas Ier manda Demidotf en Russie, sous la menace de confiscation de tous ses biens. Ce coup de théâtre tombe dans la seconde semaine de la lune de miel de l’infortunée Mathilde qui, prévoyant une longue existence fleurie, avait pensé entrer sous des arcs de triomphe.

Voici donc la révélation prématurée d’une impasse dans laquelle le zèle de Jules Janin et la complicité de la famille l’ont entraînée. En un instant elle a la certitude de s’être fourvoyée dans une union qui n’avait eu comme bases que des considérations matérielles. Elle sent avec quelle frivolité tout ce pro-

LE MARIAGE RUSSE

jet a été mené et quelle insécurité plane désormais sur elle, au lendemain même de sa réalisation. Non seulement son cœur n y a eu aucune part, mais le seul élément qui l’a justifié se trouve compromis, la fortune confisquée par une folie stupide, dès les premiers jours du mariage.

Ainsi tout était incertain, même le voyage à Paris, ce bonheur déjà si fragile. A cette découverte s'ajoutait son obligation d’aller — en plein hiver et dans des conditions si humiliantes — en Russie pour voir apparaître en accusé son époux qu’elle avait compté mener au dôme des Invalides.

La rage de Demidoff s’exprima dès lors à sa manière naturelle, et si Mathilde connaissait, par sa propre famille, la colère et la violence, qu’étaient ces mauvaises humeurs à côté de cet ouragan qui brisait tout à son passage?

Une semaine à Rome disaient déjà les annonces prometteuses des agences de voyages. Pour Mathilde ces mots sont remplis d’ironie. Dans le désarroi de cette première déconvenue, elle ne sait même plus où elle est. On passe devant les portes des musées et des sanctuaires en se querellant. On brûle les stations antiques pour courir chez la cousine Zénaïde qui habitait le palais de Madame-Mère. Entourée de ses huit enfants qui remplissent le vaste logis de leurs cris et de leurs facéties, et qui descendent la rampe de l’escalier sur le fond de leur culotte, c’est une parente qui n’ajoute rien au rêve nuptial.

Après une pensée pieuse à Mme Laetitia, Mathilde remonte avec son doux époux à Florence où, dans sa chambre de jeune fille, qu’elle retrouve pour quelques jours, elle se décide enfin, après de cruelles hésitations, à suivre le Prince pour essayer de sauver l’avenir.

Cet étrange voyage de noces se continue donc jusqu’à Pétersbourg, dans les brouillards glacés du Nord. L’inconfort qu’elle trouve est si grand qu’on est un peu surpris de voir un Russe, aussi follement riche, allant vers sa capitale, obligé de faire coucher sa jeune femme dans d’horribles auberges, de lui emprunter même sa pelisse en route au milieu des neiges, parce que ce Crésus n’en possède point et qu’il a froid. Tout est effarant dans ce voyage et à peine croyable. Mais que, dans une température sibérienne, ce galant époux puisse ôter des épaules de sa femme à demi gelée son unique fourrure pour s’en vêtir lui-même, c’est là un geste dont nous ne pouvons plus apprécier l’énormité.

Au surplus, Mathilde ignore encore les dangers, autrement graves, qui la menacent par la relégation, suspendue sur la tête de son mari et son isolement possible au milieu d’une ville où elle ne connaît nulle âme et où la ruée des appétits va décrire autour de sa personne des cercles étroits.

Après s’être débattue avec les neiges et risqué mille dangers, le couple fait enfin son entrée dans Pétersbourg où il apprend aussitôt que la colère du Tzar contre l’époux impose à celui-ci de faire le mort, de ne se montrer nulle part, avant le jugement qui se prépare contre lui. Charmante entrée dans le monde qu’atténue un peu la grande-duchesse Michel, la cousine par les Wurtemberg, auprès de laquelle Mathilde reçoit un accueil rempli de confiance.

A priori le nom de Bonaparte fait fuir tout le monde. La Tzarine est la propre fille de la reine Louise de Prusse. On ne s’attend pas à la voir du premier coup s’empresser autour de la nièce d’un homme devant lequel sa mère, mourante, a fui dans les glaces de la Baltique ! Mais après ce premier froid qui s’ajoute à celui du climat, la présentation au Tzar va tout arranger. La encore deux choses pourtant sont à redouter : que la Princesse ne plaise point ou qu’elle plaise trop !

« Pourvu, dit la Grande-Duchesse, qu’il ne vous trouve pas trop belle ! »

Dans cette alternative, sa situation est d’autant plus précaire que Demidoff est à l’état de délinquant. D’autre part, elle est redoutable par un engouement passionnel du galant souverain, pouvant rendre la situation impossible. La Cour sait que la relégation du mari entraînerait la jeune Princesse dans les pires périls d’un isolement qu’une légion de défenseurs protégerait pour mieux la conquérir. Nicolas Ier est un autocrate à qui personne n’a jamais désobéi.

« La plus funeste lacune des Français, » dit un jour Talleyrand, « c’est de ne rien comprendre aux Russes. C’est là une ignorance qui, tôt ou tard, amène la catastrophe. »

Ce qui va sauver la situation est la grâce si fraîche et si décidée de Mathilde. Elle conquiert tout le monde, le Tzar qui lui baise les épaules et même la Tzarine, que Mathilde ne cesse d appeler une excellente femme. Ce n’est qu’après 1870 qu elle procède à la révision des qualificatifs avantageux, donnés par elle aux princesses allemandes, pour leur octroyer des noms moins flatteurs.

LE MARIAGE RUSSE

Une fois passée la première gêne, provoquée par trop de cruelles humiliations dans le cœur de la Tzarine, les relations devinrent vite fort cordiales et ces dames s’embrassaient avec tous les signes d un grand agrément mondain. L’une des filles du Tzar, la grande-duchesse Olga, grande, blonde, d’un teint merveilleux, était une beauté classique et d’une timidité ravissante. • Elle aussi venait au-devant de Mathilde, mais avec cette réserve que 1 étiquette lui imposait et sans qu’elle pût se douter encore qu’elle allait devenir la femme du cousin de « Mme Demidoft, » du prince royal de Wurtemberg.

La future reine Olga évoquait souvent plus tard cette première réapparition, depuis Waterloo, d’une Bonaparte à une grande Cour européenne. Elle parlait de Mathilde avec sympathie, mais encore avec une certaine hauteur qui lui venait de son éducation. Peut-être aussi le commerce étroit de cœur, établi entre son futur mari et la Princesse — et qui se continua à travers tout son règne — était-il fait pour donner quelque réserve à la fille de Nicolas Ier. A la comtesse de Seckendorff, elle s’exprima un jour ainsi sur notre Princesse :

Elle avait un port de tête assez décidé et je crois qu’elle s’imaginait son Oncle toujours sur son trône, tant elle se sentait fière d’être sa nièce, à une époque où il était déjà bien démonétisé. D’une sincérité charmante, mais qui étonnait dans notre milieu, on la voyait assez ombrageuse parfois, mais quand il s’agissait d’obtenir quelque fareur, elle savait faire les concessions nécessaires à son orgueil naturel. On ne savait si elle aimait ou détestait son mari. Tantôt elle faisaitsur lui des confidences terribles, le dénonçant comme un butor avec lequel elle ne pourrait continuer à vivre, tantôt elle semblait désolée de ne pas se trouver avec lui de compagnie partout où elle allait. Mon père avait un faible pour elle, mais, comme il avait horreur de Demidoff, on le savait contrarié de la voir unie à un personnage qui ne jouissait d’aucune considération. Malgré la situation si amoindrie des Bonaparte, on avait été généralement étonné d’un mariage qui l’avait plutôt diminuée que grandie. L’Impératrice Eugénie parla plus tard d’elle dans des termes peu avantageux. Elle la disait arrogante et de vie dissolue, fort appliquée aux mauvais propos et ne ménageant personne. Mon mari la défendait toujours, lui écrivait fréquemment et se rencontrait avec elle chaque fois qu’il le pouvait. Il le fait encore.

A Pétersbourg, à ce moment-là, on prenait en pitié le péril de Mathilde et on l’aimait parce qu’on la sentait désarmée,

seule, au fond de cette Cour, remplie du plus terrible arbitraire, où tous se prosternaient devant la volonté d’un seul, un amateur de femmes.... Ce qui la rassurait c’était de trouver, dans le salon même de la Tzarine, jouant aux cartes et bavardant tranquillement comme un membre de la famille : Horace Vernet! A la Cour de Russie, les étrangers trouvaient toujours quelqu’un qui leur rappelait leur pays. L’ère des philosophes était passée avec Catherine II, mais les artistes faisaient toujours recette, types familiers que les Tzars gardaient dans leur étroite intimité. Vernet avait remplacé, comme peintre portraitiste et militaire de la Cour de Russie, le Berlinois Kruger. Ami du Tzaréwitch (Alexandre II), il portait en lui son vieil amour de l’Épopée, un casque à la place du cœur et un aigle sur le casque.

Cette figure était la seule qui rattachât la Princesse à la France au milieu de ces masques compassés, de ces énormes chiens, circulant dans les salons, de ces grands-ducs qui étaient des « officiers mal embouchés, » comme elle dit, de cette sauvagerie, dorée sur tranche, embusquée derrière le mince vernis des formes extérieures.

Par bonheur, Nicolas Ier se contentait de déposer des baisers sur les épaules de Mathilde et de détester par ailleurs tout ce qu’elle aimait elle-même, Napoléon, Louis-Philippe et toute la France de ce temps-là.

Une seule ombre à ce tableau en dehors du mari : Mathilde trouvait le Tzaréwitch en pleins préparatifs de son mariage avec la princesse de Hesse-Darmstadt, qu’il avait préférée à elle. Un sentiment d’amertume était inévitable, lorsqu’elle comparait sa situation conjugale, si pénible, à celle qu’elle eût occupée'"' si elle avait plu à Alexandre. A tout ce qu’elle en racontera plus tard, ce sentiment est mêlé et, malgré sa franchise toujours si grande, elle ira jusqu’à conter là-dessus des choses inexactes que sans doute elle avait commencé par croire elle-même. Gomme d’autre part elle voudrait faire admettre à tout prix qu’elle a refusé le Tzaréwitch « pour ne pas devenir orthodoxe, » elle dit dans ses notes cette phrase délicieuse, mais qui prête à beaucoup d’équivoque :

C’était ma destinée d’être apte à faire l’affaire de plusieurs et de manquer la mienne.

Ce qui rendait encore la situation périlleuse était son obligation d’aller partout seule dans le monde. Demidoff, pestiféré

LE MARIAGE RUSSE

jusqu au jugement, n’avait le droit de se montrer nulle part et cet isolement laissait la porte ouverte à beaucoup de tentations.

- Cependant on travaillait à la grâce du mari et on préparait les approches pour gagner Nicolas à la clémence. A un concert, le Tzar témoigna à Mathilde mille faveurs verbales. Il n’en fallait pas davantage pour que tout le beau monde se ruât sur cette privilégiée, avec la même ardeur dont on l’eût couverte de dédain si Nicolas lui avait montré de la froideur.

D’autres gestes impériaux, plus décisifs encore, exécutés devant la galerie, firent monter le baromètre Demidoff au beau fixe et le délinquant vit chaque jour sa mise en jugement réduite à des paperasses. C’est toute la Russie. La veille, la Sibérie. Le lendemain, des baisers. Une suite de coups de théâtre.

Mathilde ne nous cache pas que toute la ville parle, le soir, des témoignages flatteurs du Tzar et de son goût pour elle. Nicolas se met bientôt à l’accompagner dans ses courses et, de son côté, elle le suit dans ses visites aux magasins de la Perspective. Il aimait à pénétrer avec elle dans les boutiques, à dévaliser des marchandes de « galanteries, » des bijoutiers, pour demander ses conseils et pour ne jamais les suivre. Les commerçants, prosternés, puis ravis, les reconduisaient ensuite, courbés en deux, jusqu’au traîneau ou à la voiture, et Mathilde, heureuse de ses faveurs, goûtait encore parfois, sur quelque place de la ville, celle plus grande de voir le Tzar arrêter un régiment au défilé et de le passer en revue avec elle... en l’honneur de Napoléon.

Désormais elle se sent si assurée de vaincre qu’elle n’hésite pas à devenir excessive. Le mariage du Tzaréwitch est proche. La situation des Demidoff à la Cour est de si petite qualité que son rang dans cette cérémonie n’est plus en rapport avec son nom. Elle s’en préoccupe si bien... qu’elle refuse finalement d’y paraître. Pourquoi? Il faut mettre le costume national, ces merveilleux atours, dont les éléments proviennent de l’héritage de l’Empire de Byzance et qui, des femmes, font autant de figures séraphiques, étincelantes dans leurs tiares. Qu’importe! Elle n’en veut point. A cette mascarade elle ne se soumettra

pas. Puisqu’elle est Bonaparte, pourquoi se plierait-elle à ce rite qui ne la regarde pas ? Ces choses font frémir. On s’effraie pour elle d’une si vaste méconnaissance des traditions du pays qui est devenu le sien. On essaie de lui faire entendre raison. Mais qui, l’ayant connue, s’étonnerait de son entêtement? Se vêtir de ces oripeaux archaïques est au-dessous de sa dignité. Eile montre d’insurmontables répugnances.

Tout cela est plein de saveur. Suivons-la. Elle confie ses dégoûts à un ami précieux, M. de Hohenlohe, ministre de son oncle, le roi de Wurtemberg. Cet excellent homme s’alarme de tant d’audace. De ce refus il mesure l’énormité, lui qui connaît sur le bout des doigts le régime autocratique. Mais la Princesse lui persuade qu’elle a le Tzar dans son manchon. Le diplomate se rend à ses arguments. Certes, s’il en est ainsi, elle peut obtenir l’invraisemblable...

Cette occasion elle la trouve. Elle expose ses désirs au Tzar qui, d’abord fort étonné, finit par lui avouer que sa parenté le gêne. Mais aussi pourquoi diable, fille de Roi, a-t-elle épousé ce Demidoff? Enfin, il lui accorde la faveur de he pas paraître au mariage. Elle verra le cortège d’une fenêtre du Kremlin.

Le voyage à Moscou s’effectue en chaise de poste à travers « le paysage sinistre et la vermine inimaginable. » Aux relais, elle fait connaissance avec le moujik. Une fois dans la ville, ce n’est que des visions du luxe le plus inouï, des attelages à six chevaux plein les rues, les dômes dorés, les coupoles en émail vert sous l’émail du ciel. Le soir, des bals et des fêtes. Nicolas se déclare « fier de montrer à son peuple de Moscou la nièce de Napoléon. » Il n’en pense pas un mot. Au milieu des feux d’artifice, les Moscovites se souviennent encore trop bien de celui que l’oncle leur a fait allumer en 1812 « pour le dégoûter à jamais du plaisir de revenir. »

A présent que Mathilde est dans la place, sa curiosité s’exalte tardivement. Son étonnement grandit d’heure en heure devant les images grandioses qui se préparent. Elle se rend compte des joies qu’elle a refusées par ignorance, des souvenirs prestigieux qu’elle manquera ainsi. Est-il trop tard pour revenir sur sa décision ? Elle songe quand même à assister à toutes ces fêtes, dans l’église, sans vouloir se soumettre au rite russe. Mais cette fois le Tzar, avec les ménagements que lui dicte sa galanterie, lui demande de n’y point paraître....

Volontairement alors elle s’est exclue de ces fêtes dont elle

LE MARIAGE RUSSE

sent à présent la grandeur, commé une résurrection de fêtes byzantines, mêlées à l’opulence de l’Asie. Elle n’avoue qu’à demi ses regrets et les voile en disant « qu’elle s’est facilement consolée de ce petit mécompte. » C’est de loin qu’elle verra défiler le cortège éblouissant, qu’elle entendra le bruit des cloches, les cris de ce peuple frénétique qui réclame son « Petit Père » et la mariée impériale.

Elle rentre à son logis dans un état d’agacement que l’on comprend fort bien. Elle passe son dépit sur la tête des tziganes que son Demidofï a fait venir pour compenser les joies manquées. Car ce Russe de vingt-sept ans ne saurait rester sans s’amuser quand la ville entière est en liesse. Mais c’est une chute vulgaire dans un divertissement qui ne la dédommage pas de tout ce que ses yeux ont perdu ce jour-là.

A présent, il s’agit de repartir. De toute cette Russie elle a sa suffisance. Naturellement, pour se délivrer de ce manteau de plomb qui pèse sur ses épaules, elle songe à s’installer à Paris, sans savoir qu’il est plus facile à un riche de passer par le trou d’une aiguille qu’à un Russe de sortir de son pays.

Elle s’ouvre de ce besoin à sa confidente, la grande-duchesse Hélène, qui trouve ce projet redoutable : obtenir des passeports pour quitter la Russie est pour une princesse chose fort laborieuse. Que de ruses il faut, que de protections ! Que de mensonges doivent voler au secours de l’audacieux, aussitôt suspect de mille intentions secrètes, de conspirations souterraines avec l’étranger !

Par bonheur, Mathilde, au contact de la vie, a déjà gagné un aplomb qui déconcerte. Son ignorance même des terreurs moscovites, incrustées dans les esprits, la sauve de trop de pusillanimité. Elle ne sait point qu’il faut demander au Tzar des permissions pour tout faire, même hors les frontières. Le système de dénonciation et de surveillance des sujets russes est une toile d’araignée répandue sur le monde entier, et si fine que nul malin n’est assez rusé pour en découvrir la trame. Au premier mot on la renseigne sur toute la combinaison : Elle consiste à gagner des intelligences, avec l’argent, et au besoin par les yeux. Elle décide d’en jouer auprès du Tzar, seul être dans ce vaste Empire qui, en fin de compte, a réponse à tout, accorde ou refuse tout. Il faut à Mathilde la clef des portes de la Russie qu’il a dans sa poche.

En peu de jours elle a appris tous les tours de bâton pour

d’abord bien graisser les pattes des dignitaires « du plus haut au plus petit, » ainsi qu’il était écrit. Puis, des séductions plein son cabriolet à brides, elle se rend chez le Tzar. Une fois dans la place elle en use de son mieux, comme tout le monde. Elle voudrait d’abord aller aux Eaux, à Ems. Rien de plus facile. Puis cet échelon gravi, elle avance la forte pièce : Passer l’hiver à Paris! Mais comme ce Nicolas est donc facile amener ! Non seulement il accorde tout cela, mais encore un peu et il la gronderait de lui demander ces bêtises. Quant à Demidoff, c’est une autre affaire. Pourquoi veut-elle s’embarrasser de ce garçon? Il finira par la brûler avec ses extravagances. Le Tzar préfère le garder sous sa surveillance, en Russie, plutôt que de lui voir encore courir aventure. Mais là — malgré la planche de salut que tend le Tzar à cette noyée conjugale pour la séparer de son époux et lui rendre la liberté • — l’honnête Mathilde réagit sous ses insinuations et déclare que, toute molestée et malmenée qu’elle est, elle ne songe point à lâcher son San Donato.

Y a-t-il là ce sentiment de la jeune femme pour l’initiateur qui la rend si solidaire du destin de son mari? Est-ce la peur de perdre la situation matérielle? Elle ne cède pas sur ce point. Nicolas Ier prend assez mal la chose et la charge de la responsabilité de l’avenir. Elle l’accepte et, une fois en si bon chemin, elle demande encore • — avec une diplomatie qu’il convient d’admirer — la permission de rendre visite à Paris à Louis- Philippe.

C’est là le plus fort de l’affaire. Le Tzar déteste « cet imposteur, » ce « fils de régicide, »mais Mathilde fait valoir habilement ses raisons, toutes généreuses. Elle sait que ces choses frappent le Tzar pour la rareté de l’occasion. Elle ajoute encore qu’elle n’aimerait rien tant comme de visiter son cousin dans la prison de Ham, ce petit vaurien qui avait encore risqué un coup d’épée dans l’eau, sans autre effet que de devenir la risée de l’Europe.

Nicolas, ironique, écoute ces plaidoiries pro domo, puis, bon prince, il approu ve ce « petit programme. » Cette petite Bonaparte est décidément charmante. Espiègle, il lui offre une promenade en char à bancs, la met à côté de lui et, sur le siège — c’est lui qui conduit — il la questionne sur mille choses de sa famille, lui dit un mal affreux de son mari et lui prédit un avenir fort sombre. La conversation générale verse ensuite

LE MARIAGE RUSSE

dans le dévergondé et Mathilde, un peu scandalisée, entend derrière elle dire à la Tzarine de « grosses gaillardises » qu’elle-même, toute sa vie durant, pratiquera plus tard avec une franchise à laquelle tout le monde rend hommage.

Bientôt les malles bouclées, le ménage Demidoff part pour la petite Europe. Il semble bien que, malgré tous les mauvais traitements, des liens passionnels attachent encore la jeune femme à son époux. « Ce n’est pas impunément, » dit-elle un jour, avec tant de drôlerie, « qu’on aime le premier homme avec lequel on s’est réveillée. Il peut tirer à la corde bien longtemps avant que l’on sache au juste de quoi elle est faite. »

Ce qui est certain, c’est que ce mariage d’intérêt a abouti à cette manière d’aimer quand même, — fougueuse et sans doute querelleuse aussi — qui se cabre sous les brutalités, puis finalement saute au- cou du bourreau. Ce premier réveil de la femme aux satisfactions des sens a rendu Mathilde indulgente et longtemps aveugle sur sa situation véritable. Il était « son Anatole, » son chéri pour la vie.... Qui le croirait!

Une fois la première déception du voyage passée, elle avait trouvé des moments qui ne lui faisaient nullement envisager une rupture. Les jours d’accalmie, les soirs de bal, les aprèssoupers russes, tant par les scènes de jalousie que par les pardons, avaient amené dans son privé ces perturbations qui scellent, plutôt qu’elles ne les relâchent, les pactes matrimoniaux. Elle-même avoua plus tard qu’elle avait aimé son cher époux avec des yeux de néophyte. Tout était dans la révélation de l’amour, mais rien de profond n’en était né, cette vibration du cœur qui s’allie à l’estime, à l’admiration et à la confiance.

Au fond, c’est avec Paris qu’elle trompait déjà son bouillant Anatole. Elle y pense sans cesse et mêle la ville à ses ardeurs. Paris est son grand espoir, la volupté nouvelle qui manque à ses désirs et qu’elle appelle comme un amant. Aussi Mathilde se montre-t-elle plus impatiente à chaque tour de roue qui l’approche de son rêve, lequel se culmine sur la coupole dorée du dôme des Invalides. Pénétrée de la flamme de sa jeunesse, elle va vers ce soleil couchant qui est devenu son levant, vers cette extrême pointe de l’Europe où gît son passé et où s’éveille l’avenir. Mais Anatole n’aimait point qu’on brûlât ainsi les étapes. Il était de mode, en Russie, de s’arrêter longuement en Allemagne pour visiter les villes d’eaux. C’est

ce qu’elle fit, bien malgré elle. Demidoff aimait Garlsbad, il y trouvait des amis, ses bains de boue. Puis on alla à Ems. C’est là où Mathilde retrouva Sophie, sa petite cousine de Wurtemberg, celle qui gardait toutes ses confidences. Elle avait elle-même fait un mauvais mariage, mais avec un futur Roi « de peu d’esprit, d’ailleurs, » dit Mathilde, « fort mal élevé, souvent grossier, » le prince d’Orange. Là elle rencontra aussi, au milieu des baigneurs, tenant un verre d’eau, un homme dont elle ignorait les aventures. Elle ne savait pas davantage à ce moment qu’elles s’étaient passées dans sa propre famille, chez .sa tante Hortense. C’était le beau Charles de Flahaut.

Elle décrit l’amant de sa tante — celui qui s’était le plus mal conduit avec elle — • avec une grande précision antipathique, mais la laideur de cette femme avec une grande sympathie. A travers ces descriptions de Flahaut — qui était un fils naturel de lalleyrand — c’est Talleyrand lui-même que l’on aperçoit, et ce qu’elle dit du fils peut aussi bien se rapporter au père, tout au moins en ce qui concerne l’atmosphère compassée, hautaine, un peu sèche, les yeux bleus, la tenue raide et l’attitude renversée. Mais on n’y trouve ni la grâce ni l’esprit prodigieux de ce père naturel. D’ailleurs, à cette époque, Mathilde ignorait aussi cette parenté, ainsi que celle d’Eugène Delacroix, lequel était également un fils de Talleyrand. Quand, plus tard, elle connut ces origines, elle en parlait avec sa franchise savoureuse, qui jamais ne reculait devant la révélation d illusties bâtardises. Tantôt elle les tenait pour peu, tantôt elle les honorait d’une indulgence qui ne suffisait pas toujours à les hausser au plan de l’estime publique.

La ténacité de Mathilde précipita son départ des villes d’eaux, pour arriver en quelques étapes jusque devant le fameux petit factionnaire qui, sur le pont de Kehl Représentait, pour elle, toute la gloire de la France. Plus tard quand elle se i appelait ce jour à jamais mémorable où elle avait atteint le pays promis de son enfance, tantôt elle affirmait avoir embrassé le petit soldat, tantôt elle se demandait ce qui l’avait retenue de le faire... »

Une dernière épreuve l’attendait avant son entrée dans la capitale. Rosine, la fille du baron de Saint-Joseph, devenue duchesse Decrès, invita le couple à Ribaucourt. Friande de sermonner de nouveaux mariés, elle cherchait dans l’ennui

LE MARIAGE RUSSE

estival un divertissement pédagogique. Demidoff qui, à présent, voulait retarder son entrée à Paris, par peur de l’opinion contre les Bonaparte, précipita Mathilde dans les bras de cette dame pour la voir aussitôt accablée de bons conseils et de leçons de moralité. Si attachée qu’en son printemps elle était à ses devoirs conjugaux, cette introduction dans la vie dévote incommoda la princesse de San Donato au point que sa mauvaise humeur, venant de ses souvenirs, se perpétua longtemps. A bien considérer ces avis, ils n’étaient pas si sots : « Fréquentez des gens âgés. N’exagérez pas les modes du jour. Ne cherchez pas à exciter les jalousies des femmes par des mises trop soulignées. Vous en sentiriez les inconvénients. » Tout cela n’est-il pas plein de bon sens?

Si la Princesse reçoit si mal ces avis, c’est que la faveur du Tzar, son impatience juvénile aussi de jouer un rôle la rendent peu accessible aux conseils, et sa personnalité est trop fixée déjà pour accepter désormais des leçons autres que... des leçons d’aquarelle.

Quand enfin, le soir du 17 août 1841, elle franchit les guichets de la ville de Paris, nous la trouvons en pleine possession d’elle-même, de sa volonté de dominer, en toute simplicité, par le nom qu’elle porte, par les moyens dont elle dispose pour tenir son rang, par sa grâce aussi qu’à Florence, à Stuttgard, on lui avait déjà assez fait connaître pour qu’elle y crût fermement. Sans qu’elle -même s’en rendît compte en ce moment, le séjour à la Cour de Russie avait marqué son influence sur elle. Ce quelque chose de péremptoire qui était dans cette atmosphère avait laissé son empreinte sur sa nature, et ce ton allait rejoindre son sang de Bonaparte pour en faire une jeune personne parfaitement décidée.

Au faubourg Saint-Germain, la berline du prince de San Donato tourna l’angle de la rue de Bourgogne et s’arrêta rue Saint-Dominique devant un petit hôtel qu’il avait habité en célibataire et que le vieux Périgord lui avait loué, rempli déjà d’œuvres d’art, de ce goût pour les antiquités et les bibelots précieux qui un jour le mèneront à l’Institut.

Mathilde, en y pénétrant, trouva toute la valetaille en grande livrée et prosternée à la manière russe. Mais si sensible qu’elle était à ce luxe, elle prit à peine le temps de se refaire une beauté après ce long voyage. Elle s’échappa vite de sa cage dorée pour se sauver à pied du côté du dôme des Invalides.

Le crépuscule tombait quand elle l’aperçut, masse sombre sous un ciel jaune. Elle erra le long des murs de cet enclos, le regard fixé sur cette apothéose lapidaire qui, aujourd’hui, servait à glorifier sa famille. Le sanctuaire était fermé, mais elle allait à présent dormir à son ombre, et cette certitude, si longtemps attendue, la laissa cette nuit-là dans une agitation joyeuse dont elle se souviendra toujours.

Dès le lendemain elle va trouver un de ses oncles, le prince Paul de Wurtemberg qui, depuis 1806, est installé dans la capitale et qui par conséquent est un très vieux Parisien. Il occupe un hôtel de la place Vendôme, où il vit en un commerce morganatique avec une très belle Anglaise, Lady Wettengham. Celle-ci reçoit Mathilde comme une parente. Depuis que notre Princesse est le témoin des frivolités paternelles, les irrégularités conjugales ne lui font plus peur et elle trouve « cette tante » fort accueillante. Quant a l’oncle Paul, il est le proche allié du roi Louis-Philippe et en bonne posture pour aider la nouvelle venue et lui faciliter les premiers pas sur ce terrain glissant du monde, encore tout acquis au Gouvernement de Juillet.

C’est par lui surtout qu’elle trouve des entrées favorables, des difficultés aplanies, des hospitalités acquises. La grande fortune vient ensuite aider au bon accueil. C’est l’oncle Paul qui présente Mathilde à Neuilly à la famille royale, fort empressée à lui rendre tous les services qu’elle .peut demander. Louis-Philippe, la reine Amélie et la redoutable tante lui sont tout acquis et les fils du Roi, petit escadron de famille, escorte naturelle du Roi-bourgeois, voltigent autour de la jeune Princesse avec mille galanteries. Les fumées de l’encens répandues sur Paris avec le « Retour des Cendres » étaient à peine dissipées et quelques flocons de gloire s’accrochaient au front de la nièce qui les recueille avec une sorte d’ivresse.

Bientôt, dans la bonhomie de Neuilly la jeune femme se trouve incorporée dans cette famille qui, par bien des côtés, lui rappelait la manière germanique. Les dames autour de la lampe faisaient des tricots et d’affreuses broderies. L’air était bourgeois, vieillot et bienséant, etMarie^Amélie, avec ses gros

LE MARIAGE RUSSE

bonnets fanfreluchés et ses veines bleues aux tempes, se penc hait parfois sur Mathilde, essuyant ses yeux rougis avec un mouchoir pointu et évoquait, dans des termes simples et maternels, les soucis qu’elle avait des siens.

Quand Louis-Napoléon, prisonnier au fort de Ham, apprit les intimités de sa cousine, avec ses « bourreaux, » il eut une des rares colères de sa vie et, dans une lettre indignée, il lui reproche cette inconvenance. Il est vrai que sa propre mère, Hortense, avait agi avec plus de légèreté encore avec Louis XVIII et surtout avec Alexandre Ier... Les femmes ont des notions politiques différentes des hommes.

L’accueil si cordial, reçu par la famille d’Orléans, édifia dans le cœur de Mathilde un monument de gratitude. A ce sentiment elle donna libre cours pendant cette première année heureuse qu’elle passa à Paris. Comme le Tzar, à Pétersbourg, avait rompu la glace, le Roi constitutionnel rompit celle dans laquelle le noble faubourg s’était tout d’abord figé devant cette Bonaparte. L’origine royale de sa mère Catherine aida à ce rapprochement dans le cousinage si germanique dont était formé la famille d’Orléans.

Mathilde jouissait de ce prestige. Elle s’enflamma pour les témoins de l’épopée et ses stations au tombeau de l’Empereur devenaient les prières d’une nièce devant l’Oncle-Dieu, gardé par le cercle merveilleux des anges, ces factionnaires de l’Au-delà qui, avec des palmes d’or, présentaient les ailes au « Petit tondu ! » La première fois qu’elle y pénétra, la lumière vermeille tomba sur son éblouissement et ses rayons exaltèrent son orgueil silencieux.

Déjà au printemps de l’année suivante on lui rappelle qu’ayant épousé un sujet russe, elle vit dans la dépendance du Tzar comme une mouche dans du caramel. Sa fortune entière dépend de cette servitude. Alors le calvaire de ses voyages à travers les steppes recommence pour cette fraîche Parisienne qui a encore sur les lèvres le premier miel du doux pays de France. Ce furent deux nouvelles années de vie moscovite, de fêtes fastueuses, alternant avec des scènes conjugales, une irritation continue, traversée de danses et de rites barbares, de félineries suivies de grossièretés intimes qui pèu à peu amenèrent la jeune Princesse à un état intolérable.

Le prince de San Donato, très supérieur, dira-t-on plus tard, à sa réputation, trouva des défenseurs qui louèrent son goût

pour l’archéologie. On le porta ainsi assez facilement à devenir un jour, à l’Institut, le confrère de beaucoup d’amis de sa femme qui, elle-même, parfois, auprès d’eux, s’informait de son vieux savant en les embarrassant de ses sarcasmes. Cette coupole du bout du pont — déjà si accueillante pour beaucoup de notabilités mondaines auxquelles ne manque souvent que ce dernier avantage pour les posséder tous — réhabilita finalement ce grand malentendu conjugal.

Quant à la Princesse, elle résolut de liquider la situation*. Aussi, un jour, quand déjà le bruit des dialogues fut devenu la fable des Cours de l’Europe, elle écrit au Tzar, lui demandant protection pour sa personne et pour son avenir. Nicolas Ier avait si bien prévu ce dénouement que, venant de Palerme, il accourut à Florence où, sans aucun ménagement pour l’époux, il força celui-ci, par un seul mot, à rendre à sa femme la liberté. Un tel souverain n’a pas besoin d’arguments. Mais légalement elle demeura jusqu’à sa mort Madame Demidoff.

Ainsi, devant la jeune épouse s’ouvrit soudain un avenir nouveau et elle quitta sa cage « avec un soulagement indicible » au début de 1845. Dans un nouveau séjour à Stuttgard elle retrouva les lieux familiers, son oncle, le vieux Roi, fort satisfait de retrouver sa nièce, plus belle encore et déjà majestueuse. Beaucoup de vieux amis se montrèrent heureux de la voir délivrée de sa « captivité de Babylone. »

Page 1