MORT DU ROI
Paris, dégagée désormais de tous ses liens, il n’est plus
question pour la Princesse de les renouveler ailleurs.
 V Une seule expérience a suffi. L’oncle Paul est toujours place Vendôme. Elle y court et raconte toutes les campagnes conjugales, y compris sa Retraite de Russie. Elle voudrait bien rester avec lui, mais la situation est gênante. Lady Wettengham n’est pas, pour sa rentrée dans le grand monde, une protectrice suffisamment légitimée. On essaie de lui montrer les avantages d’une retraite momentanée dans quelque couvent où, à l’abri de la calomnie, elle pourrait préparer un nouvel avenir.
Mais cet avenir, elle le trouve tout préparé. Elle avoue ellemême que sa vie s’est ornée d’une solide amitié... C’est M. de Nieuwerkerke. Ces choses se sont déjà un peu décidées à Florence et le voici prêt à lui installer une maison où la Princesse pourra recevoir ses amis. Il trouve l’hôtel. Désormais cette union se stabilise dans cette majesté grandissante que donne l’indépendance.
Celle-ci était devenue si complète que par une hardiesse —
souvent blâmée par le monde — la Princesse rompit avec des conceptions sociales, bien aménagées pour condamner ses vingt ans à une austérité perpétuelle. La servitude de la loi romaine, annihilant toute initiative de l’épouse qui ne possédait rien en propre, fut pour elle inconcevable après ses années de contrainte. On blâmait ces franchises, dépourvues d’artifice, sous ce règne si vertueux et si ostensiblement familial de la Monarchie de Juillet. Ces temps de Victoria Queen passeront-ils un jour dans l’Histoire pour une anomalie ou pour une oasis au milieu des siècles déchaînés, remplis de passion et de libertinage?
Là est peut-être pour la princesse Mathilde toute la faveur de son destin qu’il lui ait permis d’entrer délibérément dans un état de liberté qui pourtant la couronna de majesté. Son retour à Paris marque donc une ère nouvelle. A peine a-t-elle franchi les premiers degrés de ses vingt ans que — par une heureuse délivrance d’une épreuve excessive — elle trouve aussitôt le courage de s’en consoler par cette opération catégorique, et un peu militaire, qui était la fin des préjugés empesés. Elle les balaya hardiment avec sa grosse artillerie et se montra sur la crête du bastion avec cette devise : « Je suis ce que je suis. »
Ses préférences de cœur elle les croyait désormais fixées dans de belles avenues ombragées, plantées de robustes cèdres, et elle rendait à la libre circulation des sentiments les plus honorables, sinon les plus judicieux. Mais le choix qu’elle sut faire de ses intimes, de ses poètes et de ses « camarades d’atelier » se fit sans aucune rupture avec sa caste royale, et cette manière se conciliait par sa préoccupation de peupler sa maison avec les illustrations qu’elle estimait pour leur savoir.
S’il lui arrivait de se tromper parfois dans cette direction dont le champ était si vaste, elle ne s’égarait pas volontiers dans l’erreur d’attirer dans son intimité des hommes uniquement parés de leur naissance. Elle estimait hautement ce privilège, mais pour ce qu’il était, éminemment précaire et offrant dans ses limites les meilleurs et les pires exemples, parmi lesquels en abondance les médiocres.
Cette résolution fut prise dès son retour solitaire à Paris. Depuis son enfance elle avait eu des inclinations pour les arts. Plus tard, à la Cour de Wurtemberg, elle avait, avec Charles- Philippe-Henri, pris des leçons d’aquarelle et, assise sous les
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arbres séculaires des Anlagen, en sa compagnie, elle avait crayonné une fontaine entourée de saules... A présent, fréquentant les musées, elle pénétrait avec plus d'ardeur encore dans le domaine des formes et des couleurs et elle allait à la beauté et à l’intelligence comme à une terre natale. Ayant fait deux paits de sa vie, elle savait à merveille équilibrer son prestige napoléonien avec le commerce des artistes, ces « hors-laloi, » qui échappent à la classification mondaine.
Certes, chaque Cour avait toujours eu ses artistes, ses bouffons préférés. Ils flattaient la vanité des souverains qui attendaient des peintres les caresses toujours veloutées. D’autres divertissaient les esprits par des saillies. Mais chacun remplissait des offices salariés fort périlleux, et cette seule condition leur ôtait toute possibilité de vivre sur le plan des protecteurs. Seul, M. Isabey possédait, en compagnie de la duchesse de Berry, l’accès de l’escalier dérobé qui le haussait à des offices plus favorables et lui donnait parfois rang de prince consort.
La Princesse, qui avait déposé son nom de San Donato, appris un jour, en 1846, avec un plaisir amusé, que cette fougueuse duchesse avait affiche son amour pour ce peintre en le promenant dans sa calèche, escortée de lanciers enlève¬
ment régulier — pour l’emmener sous les ombrages de Rosny où l’attendaient, avec ses crayons, d’enviables avantages de l’intimité. La reine Marie-Amélie s’exprimait, sur ces privautés, de son air noblement outré auquel répondait l’indignation non moins grande de la tante Adélaïde.
Trop flattée de l’accueil qu’elle recevait alors à Neuilly pour ne pas approuver ces rigueurs, Mathilde garda pour elle le divertissement de ces révoltes et elle dit un jour au sujet du choix d’un professeur de peinture :
« J’ai très bien connu Isabey, mais il était déjà trop vieux pour faire mon instruction et encore trop jeune pour ne pas en abuser. »
Les années 1845 à 1848 se passèrent au milieu d’un effacement silencieux. Une stabilisation cérébrale se produisit en elle, après l’aventure moscovite, sous ce ciel en demi-teintes de Paris qui amena peu à peu, dans une sérénité installée et remplie de régularité, ce calme enjoué, agrémenté de fusées verbales.
Avant tout, alternant avec ses relations officielles de la
Cour de Louis-Philippe, elle chercha à gagner des amitiés éclairées en dehors de l’enceinte princière. Elle fréquentait des ateliers d’artistes, s’intéressait aux expositions où elle glanait des talents et où elle surprenait des pratiques utiles à sa voie artistique. Pour n’avoir encore que vingt-cinq ans, son caractère n’en était pas moins modelé avec fermeté.
En l’évoquant il faut toujours faire deux parts du jugement de ses contemporains. L’une ne montre guère que le souci aimable de transformer cette figure en ce spécimen conventionnel et atténué que devient, sous la plume des familiers respectueux, toute personnalité princière. L’autre part, celle qui nous approche de la vérité, est l’appréciation spontanée et verbale, chuchotée, peut-on dire, sur son caractère et ses intimités, par ceux surtout qui ont encore connu sa jeunesse, mais qui n’ont jamais écrit ce qu’ils savaient et qui, tout de
même, ne voulaient point que le trésor de ces mille traits
surpris dans le quotidien et qui marquent une existence — fût perdu tout entier. Là est la valeur principale des paroles et des faits car, ni parmi les ennemis, naturellement médisants, ni parmi les intimes, conservant la vénération de leur auguste hôtesse, la réalité ne trouve son compte dans la mesure que nous la souhaitons.
Il faut donc aller prudemment. On l’a souvent appelée la bonne Princesse , mais ce qualificatif donnait toujours quelque hésitation à ceux qui connurent son verbe souvent tranchant, son attitude parfois irréconciliée envers les amis qu’elle avait le plus aimés et pour des raisons qui ne méritaient pas toujours ses mots et ses gestes violents. Mais s’il est presque comique de l’entendre appeler ainsi par ceux qui connaissaient ses tempêtes, on peut dire aussi qu’elle avait des bontés infinies pour beaucoup de gens, qu’elle était profondément généreuse et charitable et que son humeur était égale quand rien ne l’avait contrariée.
Pour l’esprit, dans le seul fait d’avoir choisi librement les amis que nous savons, se trouve une supériorité sur la plupart des femmes de son temps. Tant de gens préfèrent fréquenter au-dessous de leur intelligence pour jouir de leurs petits avantages. Tel maître de logis n’aime à réunir autour de lui que des médiocres pour avoir par là une petite chance — si pitoyable — de paraître quelque chose de plus. Elle n’avait jamais songé à se parer de sa compagnie. Elle l’aimait.
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La Révolution de Février trouva la Princesse fort désemparée. A ce moment elle s’était déjà bien faite au régime des d’Orléans qui lui convenait parfaitement. Aussi, sans songer d’abord à une ascension problématique de son cousin du fort de Ham — qui, jusqu’à présent, avait si brillamment manqué toutes ses tentatives de prétendant — elle se laissa aller à déplorer cette chute du Roi-bourgeois et à prendre une part sincère à la destinée d’une famille qui, sur tant de points, à présent, lui rappelait la fuite des Bonaparte, leur propre Passé et le sien, rempli d’insécurité. C’est seulement lorsqu’elle fut rassurée sur l’exil anglais qu’elle se mit à escompter des espérances qui, dans son esprit, avaient été plutôt un article de foi qu’une solide réalité.
Quand, suivi de miss Howard, le cousin Louis arriva à Paris — après tant d’aventures, toutes désagréables — Mathilde, qui ne l’avait pas revu depuis Arenenberg, le trouva fort changé. La prison, l’exil, une expérience douloureuse des hommes lui avaient donné plus de calme, un air plus hermétique. Elle eut quelque peine à retrouver en cet homme de quarante ans, sous ce masque placide, cette grosse moustache et cette barbiche — à laquelle on donnera bientôt le nom d’ impériale — son petit Louis qui dans la maison de la tante Hortense, farceur et embrasseur, n’avait cessé de lui jouer des tours.
Le voici déjà tel que l’Histoire le connaîtra, l’homme ténébreux et incertain. On disait alors : rêveur. C’est là le premier symptôme d’un fléchissement de forces que personne ne soupçonne encore : l’abus de la femme. Dès le premier abord Mathilde constate qu’il ne lui porte aucune rancune d’avoir rompu le projet de mariage et d’avoir refusé de le suivre en Amérique, alors que personne ne croyait à son avenir. Il ne boudait pas pour l’intimité avec les Orléans puisque déjà ils avaient traversé la mer pour ne plus revenir... Il ne semblait pas davantage aux témoins qu’il eût été impressionné de la beauté, prématurément un peu massive, de sa cousine. Depuis Arenenberg il a connu tant de femmes — et parmi les plus belles — en Angleterre surtout.
« Comme te voilà devenu sérieux, lui dit-elle.
— C’est que, lui répondit le futur Napoléon III, je n’ai pas beaucoup ri depuis que je vous ai quittée. »
Elle le gronde de ne plus la tutoyer. Il revient vite, conciliant, aux vieilles habitudes de l’enfance. Elle avait gagné la partie, celle du moins qui lui conservait un parent proche, à l’heure décisive où, cette fois, il avait des chances de réussir.
Ce qui s’établit du premier coup c’est une franche amitié, la solidarité de famille, des souvenirs communs, de l’estime partagée. Il lui parle d’Hortense, se montre bon, attentionné, fidèle, en évoquant les séjours en Suisse et à Stuttgard, lieux dont il aimait particulièrement à se souvenir. Bientôt il arriva aux graves projets qui, à présent, l’agitaient le plus. L’amour et l’ambition le tiennent tous deux, mais le premier n’est qu’une pratique impérieuse du corps, tandis que l’autre est un besoin impérieux de l’esprit.
Mathilde loue ses plans, les encourage. Ce qu’elle garde caché, c’est ses propres espérances. Elle joue la carte de la réussite. Pour la famille d’abord, pour l’oncle qui est son dieu, pour elle aussi, en catimini. Libre de tous liens conjugaux, elle a la jeunesse, la grâce. Elle se met en mouvement pour aller replanter les aigles.
C’est près de ces cabanes roulantes de Dieppe — si plaisamment peintes dans les toiles anglaises, avec la plage désertique, animée à peine de quelques ombrelles — que la princesse Mathilde apprit, en septembre 1848, la brusque apparition de son cousin Louis dans cette ville de Paris qu’il avait quittée enfant avant l’orage de la grande débâcle et qu’il ne connaissait encore que « par ses promenades entre deux gendarmes, » après ses équipées de prétendant qui, malgré leur répétition, n’avaient pu lui donner une idée suffisante de ces splendeurs.
On a dit que Mathilde, à ce moment, devant les subsides, déjà dépensés de miss Howard, avait mis aux gages « tous les bijoux qu’elle tenait de sa mère et ceux lui venant de son mariage avec le prince de San Donato, » pour alimenter la caisse de propagande des comités électoraux toujours si assoiffée des louis d’or qui porteront bientôt l’effigie du cousin. En effet, elle contribua bien par ces avances à la réussite d’un avènement qui avait commencé si modestement par un mandat législatif. Mais le prix de ses perles n’eût point suffi à ce résultat.
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L’argent de miss Howard ne s’évaporait pas, il était toujours là, prêt à couler dans les poches des citoyens, enflammés pour la nouveauté et qui, avec tant de célérité, savaient décrocher les aigles pour les remplacer par des lys, faire succéder le coq au drapeau blanc et le bonnet phrygien à la cocarde de garde national. Mieux. A mesure que la réussite s’accusait comme probable, cet argent de miss Howard se nationalisait. Il devenait argent anglais tout court, puis argent français, arrivant de diverses sources mystérieuses que l’on eût été bien en peine de découvrir et « se multipliant à volonté. » Car derrière cette ardente auxiliaire, qui avait trouvé ses premiers enthousiasmes politiques au fond d’une alcôve, jaillissaient des concours autrement importants. C’est cette masse qui soutenait la lutte comme elle l’avait déjà soutenue dans toutes les circonstances où il s’agissait de remplacer un mauvais par un bon , et parfois un bon par un mauvais....
Les bijoux de la princesse Mathilde n’étaient que quelques arabesques endiamantées, destinées à cacher ces sources secrètes. La cousine avait trop de bon sens pour faire croire sérieusement que ses colliers seuls avaient payé le coup d’État, alors même qu’on le disait volontiers pour la flatter. Elle laissait dire en songeant que d’être l’auteur de cet Empire n’avait pour elle rien qui pût la diminuer. Elle ne connaissait pas d’ailleurs à cette époque les diverses origines des capitaux qui avaient si promptement aidé à ruiner la Maison de Louis- Philippe, où son cœur avait laissé de si doux souvenirs. Si elle eût connu ces sources, elle se serait bien gardée de le dire, encore qu’ « elle ne savait rien garder, » disait-on.
S’il était manifeste qu’elle portait une joie profonde à la restauration de l’Empire, il est parfaitement exact aussi qu’elle regrettait, en quelque manière, la Monarchie de Juillet et tout ce que, pour elle, ce règne avait emporté de vie patriarcale, de simplicité, avec pourtant une noblesse que ne remplaçait pas la « brillante aventure. »
Rien n’est parfois plus proche des paradoxes les moins vraisemblables comme certaines vérités historiques que personne ne connaît, que personne ne veut plus connaître parce que la place est déjà prise par la légende, toujours plus commode et plus belle à croire. Souvent celle-ci est même plus, logique. Elle se prélasse sur un piédestal comme une divinité intangible. Alors, devant cette majesté, une hésitation saisit les
importuns que dévore le doute, et c’est à peine s’ils osent ouvrir leurs mains pour livrer à la publicité — et parfois aux risées et à l’indignation — une part du réel qui est arrivé trop tard dans la rumeur triomphante. Ce réel ne peut plus rentrer dans les ordonnances si bien préparées pour Y harmonie scolaire. Cette vérité tardive fera figure de parasite et ne trouvera plus à se faire accréditer devant l’Erreur installée.
Plus d’une fois, mécontente des Tuileries ou inquiète de l’action de l’Impératrice, la princesse Mathilde couvrait de son hermine des blessures dont elle ne parlait pas mais qu’elle ressentait en secret. Il lui arrivait alors d’exprimer, sous des formes différentes, la hantise de cette Cour débonnaire, accueillante et sans artifice, dont elle avait goûté l’hospitalité ainsi que la douceur généreuse de la reine Marie-Amélie, droite dans ses bonnets à coques de rubans...
Ce mot, si souvent répété par les malveillants et rapidement colporté jusqu’aux Tuileries : « J’étais plus heureuse avec les d’Orléans, » ce mot « épouvantable et sacrilège, » comme disait l’impératrice Eugénie et qui trahissait la trahison , n’était qu’un cri de cœur que la Princesse poussait quand elle sentait des vents contraires souffler sur sa Maison et qu’elle se révoltait de voir payer de si peu de générosité celle que les Bonaparte avaient reçues du Roi-bourgeois.
« Le retour des Cendres a été payé par la proscription, » ce mot cruel fut prononcé sous les plafonds de la rue de Courcelles. La Monarchie de Juillet, non seulement avait toléré les proscrits dans la personne de la princesse Mathilde, mais glorifié son oncle comme un dieu. Deux fois, elle aurait pu fusiller le prétendant dans les fossés de Vincennes. Après une nouvelle incartade, le régime s’était contenté de l’installer au fort de Ham, entouré d’amis et alimenté de maîtresses pour d straire le pauvre prisonnier, sur la foi d’un certificat de médecin, qui réclamait pour lui ce supplément de société. Enfin la Maison d’Orléans avait recueilli comme une parente aimée « ce petit oiseau florentin, » comme disait la princesse Adélaïde, avec des attendrissements que sa bonne raison lui défendait en temps ordinaire. Elle les avait réservés à cette égarée, cette « sans patrie, » arrivant de Russie et que les mauvais traitements conjugaux avaient ramenée sous ce toit royal.
Si l’on veut comprendre à quel point la Princesse se situait socialement — et on pourrait dire physiquement — dans cette
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époque plutôt que dans celle des « cocodettes » et de la Belle Hélène , il suffit de contempler un certain portrait datant de ces années-là, un des plus beaux et des « plus parlants, » comme on disait. La voici tout entière dans cette respectabilité d’atours de 1850 qui donnait, même aux lorettes , des aspects vertueux. Elle leur prêtait on ne sait quoi de maternel, de bonne-maman , que leur conduite ne méritait pas toujours.
La Princesse porte son « cabriolet » à larges brides sur la sagesse de ses bandeaux blonds. Un bonnet savamment tuyauté émerge de cette niche de satin et lui accorde ce ton de nos grand’mères au plus beau de leur jeunesse. Elle porte le modèle qui sortait de chez la modiste de Marie-Amélie, fournisseur de toutes les princesses bienséantes. Dans cette robe de ville, aux amples manches de mousseline, ce manteau de velours garni de fourrure, tombé de ses épaules, elle est comme incrustée dans ce rôle de la dame qui dit : « M. Thiers, depuis 1830, est un grand ami de ma famille. »
Son attitude est celle d’une femme un peu impatiente d’avoir trop longtemps posé devant un sorcier qu’on appelait un photographe, un daguerréotypiste.
L’allure entière est comme une synthèse de la dame raisonnable qui, dans le cercle du château de Neuilly, va ôter son chapeau et s’apprête à chercher des laines dans une corbeille.
Nous avons de nombreux témoignages qui attestent son regret de ce règne, et si nous la voyons parfois tellement intrônée dans ce cabriolet Louis-Philippe — qui lui allait à ravir et qui eût été si bien sa coiffe de toujours — si nous sentons une harmonie singulière venir sur toute sa personne, pourtant si impériale disait-on, c’est que ce sentiment est partagé par elle-même sans qu’il faille songer un instant à la déplacer de son origine, de sa ruche d’abeilles dorée, ni lui faire renier sa famille.
D’une nature aussi franche on ne peut guère dire qu’elle ait des confidents. Un confident est un témoin secret pour celui qui garde pour lui une partie de sa vie. Pour la princesse Mathilde ce choix était si illimité que l’on peut bien dire : chacun pouvait le devenir. Ce n’est pas à quelques-uns qu’elle confie les affaires, les plus intimes même de son cœur. Une légion est appelée à ce bénéfice, et chacun alors de s’en prévaloir avec l’illusion d’être le seul détenteur des choses que la plupart dérobent derrière leur paravent.
Tous à un certain degré, parmi ses familiers et même des intermittents, — les incertains et les bavards, — étaient en quelque sorte ses confidents à une heure déterminée, au petit bonheur de l’inspiration et de son besoin de communiquer. Il y avait seulement quelques rares personnes devant lesquelles elle abordait de préférence certains sujets qu’elle sentait n’être compris que par elles. Alors leur qualité de survivants d’une période, déjà éloignée de sa vie — la seule au fond qu’il lui importait de garder secrète — leur conférait cette distinction.
Sa cousine Sophie était de celles-là. Un jour, devant plusieurs dames, elle dit à la reine de Hollande après une réception aux Tuileries :
« Qui me rendra mon Neuilly ? On savait chez qui on était. Je considère comme une honte la manière dont on a chassé cette famille. On y vivait parfaitement bien et tout le monde eût pu être heureux. »
De telles paroles, même à cette distance, paraissent énormes. Cela empêchait-il qu’elle avait avec ferveur aidé au nouveau régime pour amener les siens à une gloire renouvelée ? Que vaudrait la vie sans ces contradictions que l’on trouve au fond des êtres, cette absurdité, ce miroir de la vraie vie? Elles font de ces existences un conte de fée autrement invraisemblable que ceux que l’on pourrait imaginer.
Pendant cette année mémorable de 1848 la Princesse se tient encore fort effacée. Elle revient de Dieppe. Elle a aperçu le général Cavaignac, vu M. Thiers. Le cercle se rapproche à mesure que les événements décisifs se précisent, que les gens flairent l’ascension et se rangent dans son sillage.
Durant la présidence de la République de Louis-Napoléon, depuis le 10 décembre jusqu’au 2 décembre, elle se montre réservée. Puis soudain elle apparaît à l’Élysée, prête à représenter, aux côtés de son cousin, l’autre moitié d’un Pouvoir. Sous sonmasque démocratique, celui-ci annonce déjà le futur Empire, auquel tout le monde croit, ceux surtout qui s’en indignent et feignent la surprise « pour pouvoir mieux crier à la trahison. »
A la première réception officielle du nouveau Prince-Président, la voici debout en haut de l’escalier du Palais, déjà impériale avec son diadème et le joyau historique qu’elle avait eu de bonnes raisons de conserver de son mariage pour le grand jour de la résurrection.
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En ces années, jusqu’à l’avènement d’Eugénie de Téba, un seul orage éclate, le 22 janvier 1852. La confiscation des biens de la famille d’Orléans est votée et cet acte la révolte. L’Empereur cherche en vain à lui faire comprendre qu’il n’a pas les mêmes raisons de se montrer généreux et elle lui dit : « S'ils avaient voulu, tu serais mort. »
Elle apprend son rôle de parente souveraine. Rien ne nous prouve désormais que le projet de mariage avec son cousin ait été rappelé à la vie, à aucun moment de cet interrègne. Il demeure encore suspendu dans l’esprit de son entourage. Quant à elle, escompte-t-elle vraiment un revirement possible dans le cœur du Prince-Président? Non. Toujours affable et attentionné, il cherche visiblement ailleurs une compagne pour son trône.
Cette situation demeure délicate, pleine de gêne et de malaises cachés. Le futur souverain n’a pas oublié ce que sa mère Hortense a éprouvé comme un affront. Il a tout bravé, risqué la mort, subi la prison. Et la famille s’est bruyamment moquée, indignée même, de ses actes héroïques. « Comme ils ont tous été lâches! » s’écria Hortense devant ces défections des oncles. A présent que le voici sur la voie ascendante, que le triomphe s’annonce, tous les siens reviennent avec le sourire. Mais là est le côté profondément bon de Louis-Napoléon de ne plus jamais vouloir se rappeler le mépris dont il a été accablé. Il n’étonne pas ceux qui l’ont connu intimement et dont nous avons encore recueilli le témoignage.
Quant à épouser Mathilde, il y pense d’autant moins que tout le monde déjà connaît la liaison de Mathilde avec Nieuwerkerke. Pendant ces années, au contraire, il ne cesse de nouer — en vain, à vrai dire — une alliance princière, si par ailleurs il ne cesse de rechercher des unions éphémères. Il les trouve parmi les femmes qui déjà font le siège de son avenir, qui se pressent autour de son présent, pour recevoir des témoignages de reconnaissance qu’elles croyaient escompter plus tard comme des valeurs de bourse...
Si Mathilde laisse faire les tentatives, toujours infructueuses, qui doivent amener une princesse royale aux Tuileries, elle assiste avec une indifférence goguenarde aux aventures du cousin qui d’ailleurs ne se fait pas faute de l’initier à ses projets matrimoniaux. Ceux-ci, comme aussi les passe-temps, la trouvent amusée et parfois complaisante, — indulgente en
tout cas pour les derniers — plus sévère seulement après le « scandale » de la comtesse de Castiglione.
Que pense-t-elle au fond de son esprit? Rien de décisif n’apparaît à la surface, pourtant si franche, de la princesse, sinon le désir de laisser venir les choses. Elle ne songe même pas qu’il faut veiller au trône et empêcher une mésalliance. Elle ne croit pas son cousin assez sot pour risquer une telle aventure, et d’ailleurs elle ne voit personne paré d’un attrait assez puissant pour oser un tel exploit. Puisqu’il est de toute évidence que le cousin ne songe pas à l’épouser, elle lui fait assez de crédit pour penser que son ambition trouvera une Impératrice sur le plan des équivalences princières. Aussi estce avec une sorte d’imprudence amusée qu’elle accepte tout d’abord l’idée du célibat. Elle l’estime peut-être provisoire, agrémentée d’amourettes, de gracieuses rencontres, de coups de foudre, suivis de rapides indifférences....
Elle apprend que Rachel est dans les dernières grâces du Prince. La liaison pourra durer plus longtemps parce que cette femme possède le filtre du génie. Les séductions orientales ne s’usent pas si rapidement. Un soir, elle le dit assez crûment au Prince en l’appelant Holopherne. Comme elle confond celui-ci avec Samson, elle confond Judith avec Dalila et lui dit qu’il y laissera ses cheveux. Le Prince-Président rit beaucoup de cette confusion et lui envoie le lendemain une Histoire du peuple d’Israël avec des signets aux pages, relatant les deux grands drames bibliques.
Les premières années passent ainsi sans attache sérieuse. Ce qui a capté le prince Louis, le Président ne l’a pas oublié, et ce qui l’a charmé à l’Élysée, l’Empereur ne veut pas l’ignorer. Mais la politique prime tout, et les nécessités fastidieuses de la vie publique qui doivent préparer la proclamation de l’Empire.
Le prince Jérôme, après huit années passées en voyages après ses séjours à la Cour de Wurtemberg, est de son côté arrivé à Paris avec des opinions qu’il porte en lui depuis longtemps et qu’il puise dans la doctrine autoritaire et «jacobine. » Il trouve à qui parler. Il s’impose déjà, un peu en concurrence de famille — la plus terrible de toutes — aux partis avancés, en révolutionnaire, démocrate. Il se dit né révolté et, en 1849, il se fait facilement nommer, avec ce bagage, membre de la Constituante.
Il explique à sa sœur tout ce qu’il veut faire, mais elle n’y
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comprend rien. Lui non plus. Avec sa vive intelligence il est déjà — dès le premier pas dans la restauration napoléonienne — « à côté de la question, » comme dit sa sœur qui pourtant l’aime avec décision et quoi qu’il fasse.
Dans ces années incertaines Mathilde a conquis une place importante. Enfin, après le plébiscite du 22 novembre 1852, l’Empire est déclaré. Ce grand jour, si longtemps espéré, apporte à Mathilde une satisfaction immense. Elle reçoit aux côtés de l’Empereur comme elle avait reçu à la présidence de l’Elysée, à la Folie Pompadour. Elle est la première femme de l’Empire. Pour beaucoup elle est une sorte d’impératrice. Tout la désigne, tout la porte à cet honneur dernier. L’opinion publique est simpliste.... Laissant derrière elle sa maison déjà remplie de « compagnons d’atelier, » les amis de son célibat princier, poètes et rapins, avec lesquels elle a commencé un nouveau Décaméron, elle préside toutes les fêtes, les dîners officiels, les cérémonies inaugurales, avec une grâce solide et si installée que beaucoup ne cherchent point par qui elle pourrait être remplacée. Mais combien cette dernière période est courte. Pendant deux mois seulement elle est la cousine-souveraine, mois fort troublés pour l’Empereur. C’est le « dernier siège des Montijo. »
Nonchalant et déjà perpétuellement absent , Napoléon III a l’air de trouver parfaite cette combinaison du cousinage. Déchargé de bien des soucis extérieurs, il s’accommode de cette représentation familiale, si avantageuse pour la liberté qu’elle lui donne dans sa vie privée. Il ne songe pas déjà frénétiquement à avoir une postérité. Tout vient à point à qui sait attendre. Il faut bien donner sa part au dieu malin. Son rôle est plus important qu’on ne croit, dans cette absorbante machine de l’Etat qui ne laisse venir à la surface de l’Histoire que les faits fastidieux du régime militaire, diplomatique et parlementaire. Derrière cette façade officielle il y a un monde qui s’agite, qui intrigue, qui dirige.
En réalité si l’on voulait expliquer en toute franchise l’attitude du cousin impérial, ses hésitations et ses ténèbres, on trouverait la clef du mystère, non pas dans une nature pré-
disposée au silence et aux résolutions hasardeuses et hermétiques, mais — ainsi qu’il a été dit plus haut — dans une usure prématurée des forces vitales.
Déjà en 1841 des rapports médicaux insistent auprès du gouvernement de Louis-Philippe sur la nécessité de pourvoir le prisonnier du fort de Ham d’une compagnie apte à entretenir — sinon à éteindre — les feux qui dévorent le solitaire, nuisibles à sa nature et auxquels il serait bon de prêter considération par pure humanité. Cet état auquel en quelque manière — et sans le vouloir à tout prix — il est peut-être redevable à son ascendance maternelle, a déjà entamé la robuste constitution du quadragénaire. Elle lui laissera bientôt, dans la continuité trop assidue de ces pratiques, un certain fléchissement, manifesté par des silences, des idées flottantes et des actes imprécis. Cet état, en somme anormal, pourrait bien être la base et l’explication de la plupart des actes mal équilibrés, mal réfléchis qui furent les points décisifs de ce règne. L’hésitation est un trouble physiologique.
Mathilde, au cours de son rôle officiel, connaîtra bientôt les conditions cachées de la vie de l’Empereur. Mais elle n’en connaît pas encore les effets sur le cerveau de son cousin. Jeune et aimant la vie, elle a à peine dépassé la trentaine, et soudain l’opulence arrive, le faste avec le pouvoir illimité qui la grisent un peu, malgré son grand bon sens et la santé parfaite de son esprit.
L’Empereur lui a donné le bel hôtel de la rue de Courcelles, aujourd’hui détruit, et qui tenait l’angle du boulevard Haussmann. Elle s’occupe de l’orner avec son goût — qu’on dirait détestable aujourd’hui mais qui est déjà bien à elle — des étoffes à fleurs, quelques toiles achetées dans des expositions, des souvenirs de famille. Elle s’y installe avec un plaisir avoué, simple et un peu majestueux.
Sur un fond de soie pourpre, le buste de Napoléon, par Canova, accueille les invités et leur communique le frisson d’une vénération que l’on fera bien de soutenir au delà de la chute de l’Empire, pour recevoir une place favorable. Déjà on sent que là est la religion du logis. Il a rénové le culte de Jupiter. Et Jupiter, c’est l’oncle. Dès l’entrée il faut communier en lui, montrer que l’on est bon catéchisant, sans restrictions mentales. Après quoi on obtient l’absolution pleine et entière, et chacun peut dire sur tous les sujets ce qui lui plaît.
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Dans ce bel hôtel la Princesse, devenue Altesse impériale, donne ses dîners où, d’un œil amusé, elle suit l’éruption volcanique de l’invité principal, l’impérial cousin, ses accès enflammés pour certaines convives qui ont le don de lui plaire et que le hasard y a réunies. Parmi les nouveaux venus se trouve la comtesse de Montijo avec sa fille Eugénie. Dans tout cela on trouve Mérimée. C’est lui qui les a présentées à Mathilde. Celle-ci, à son tour, les a présentées aux Tuileries. L’Empereur connaissait déjà cette jeune étrangère. Avec elle il désire toujours se rencontrer. Il s’en cache si peu que la Princesse le plaisante et accepte ce nouveau caprice, ainsi que tous les autres qu’elle lui a vus consommer.
De bonne grâce elle reçoit ces dames qui, d’ailleurs fort sympathiques, s’empressent auprès de l’hôtesse. Cette soirée, une des plus décisives dans l’histoire du futur mariage se passe fort gaiement.
Mérimée, toujours dans la coulisse en respectueux observateur, s’en explique un jour à Arsène Houssaye en disant que dans ces dîners chaque personne avait figuré une fable de La Fontaine , sans en connaître la morale.
Ce qui est certain, c’est que cette journée marque un grand tournant dans l’histoire de la princesse Mathilde. Elle ne devine d’abord rien de la marche lente et sournoise des événements. Elle en est si loin qu’après avoir gaiement devisé sur un empressement intempestif dont elle connaissait les aspects, elle croit les choses rentrées dans l’ordre quand, de différents côtés, les rumeurs de la ville lui apportent d’incroyables caquets sur une prétendue résolution de son cousin de s’engager plus avant dans ces relations. Elle qui s’imaginait en avoir vu le dénouement lorsque l’Empereur avait entraîné la jeune Espagnole dans un salon voisin — pour un aparté que l’on avait respecté — , voyait soudain que ce tête-à-tête marquait en vérité le début d’une grande aventure.
Celle-ci la laissa d’abord caustique. Il semble bien — d’après les récits des familiers — qu’elle demanda quelques éclaircissements à Napoléon III qui, toujours un peu nébuleux et fuyant, ne précisa rien. Peut-être en une de ces explications, claires et franches, Mathilde obtient-elle de lui un aveu de son désir, poussé à bout par d’étroites réserves. Cela est même certain puisque nous savons dans quelle incertitude absolue ces dames de Montijo elles-mêmes vécurent jusqu’à la dernière minute,
c’est-à-dire jusqu’au moment où l’Empereur, sur une ultime mise en demeure, daigna copier à son bureau la demande en mariage à « Madame mère, » rédigée d’avance à cet usage par le discret Mérimée et porté à Mme de Montijo par le comte de Galves, frère du duc d’Albe. Cette violente scène, désormais historique, sera racontée plus tard par Eugénie elle-même.
Mathilde demeura donc pendant de longs mois suspendue dans une atmosphère imprécise dont elle ne cache pas le profond agacement. Néanmoins, elle ne croit pas à l’extrême :
« Le pire que je puisse admettre, » dit-elle, « c’est qu’il la garde trop longtemps. »
Cette période fut une des plus pénibles de cette nouvelle existence où elle jouait la souveraine, dans l’instabilité d’un provisoire qu’elle appréhendait à la fois de voir durer et de voir cesser. Le malaise régnait par une équivoque, chaque jour plus visible, qui nuisait à l’autorité du rôle qu’elle avait accepté aux Tuileries. Aussi, dès qu’un soupçon plus précis eut pénétré son esprit, elle garda un grand mutisme dans les cérémonies jusqu’à en faire — au dire des contemporains — une démonstration publique. Mais quand, le jour même de la demande en mariage, la vérité arriva jusqu’à elle, la « catastrophe » se montra dans toute son étendue, et la colère des Bonaparte se mit à rouler comme une pluie de galets. Sous le toit auguste des Tuileries, « une pareille sottise avait donc pu s’accomplir » sans que Mathilde eût été consultée une dernière fois! Mais son bon sens lui dicte, peu après, une lettre soumise et attendrie à l’Empereur dont il s’agit avant tout de ménager l’amitié. Ce geste accompli, le calme, apparent seulement, ne dure point. « Une telle folie est difficile à avaler d’un seul coup, » dit-elle.
Les témoins montrent Mlle de Montijo plongée dans une véritable angoisse au sujet de la figure que lui fera cette redoutable cousine. Les nouvelles que les dames lui apportent sont plutôt mauvaises. Il faut s’attendre à un affront public. Le pis est que l’Empereur n’a même pas songé à rompre les pourparlers que Mathilde lui a fait engager en vue d’un mariage avec une jeune princesse de Hohenlohe. Par bonheur
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le refus, poli mais définitif, de celle-ci arrive peu après et les choses alors marchent avec une rapidité inouïe.
C’est Morny qui se charge de la mission périlleuse de mettre pour la première fois ces dames en présence, depuis les fiançailles. Ce drame se prépare dans une grande réception. Morny, pince-sans-rire, ne déteste pas ce spectacle. Tout le monde guette l’arrivée de la princesse Mathilde qui pénètre dans le Salon avec son air royal. Les invités sont dressés sur la pointe des pieds. Eugénie s’avance vers la famille du roi Jérôme avec son plus séduisant sourire. Mais Mathilde ne daigne pas apercevoir la main qui se tend. Elle marche droit devant elle et salue les invités échelonnés.
C’est un moment terrible qu’elle n’a d’ailleurs jamais regretté. Toutes ses impulsions elle les considérait comme justifiées par sa franchise et elle n’avait pas tout à fait tort. Il y manquait seulement un peu d’huile dans les jointures. Eugénie, mortellement confuse, s’éloigna et se perdit dans la foule, au plus loin de la pièce.
Les choses s’arrangent par la suite. Mal, mais elles s’arrangent. Les devoirs du trône sont là et le temps passe. Ce serait d’ailleurs mal connaître la princesse Mathilde que de croire qu’elle avait ce jour-là résolu de bouder toute sa vie. Pour elle, l’heure était venue, voilà tout. Mais ce qui fait le charme de ces deux femmes n’est-ce pas précisément leur extrême franchise? Elles ne se dissimuleront pas, plus tard, leurs sentiments réciproques autant qu’on l’a dit. Parfois elles tombent dans les bras l’une de l’autre... pour se détester cordialement le lendemain. Certes, il ne fait pas toujours beau temps. Elles sont fâchées, puis elles s’embrassent dans les grandes circonstances. Rien n’est durable, sinon leur sincérité. Elle est trop installée pour jamais leur permettre de jouer longtemps la comédie.
Jamais Mathilde ne rendit un ami témoin de son dépit personnel. Jamais elle ne montra ouvertement des regrets. Son orgueil était de trop bonne qualité pour avoir les remords de l’escalier. Mais, par la force des choses, elle s’arrêta devant cette « mésalliance » que personne n’avait soupçonnée et qui, en fin de compte, ne représentait, pour elle, qu’une impuissance, un désir ayant capitulé devant un obstacle. Pourtant, ceux qui la connaissaient bien se rendaient aussi compte que la nature inconstante de l’Empereur eût compromis, par des
inconvénients permanents, une union avec sa cousine au tempérament si franc et parfois si violent. Par bonheur, la fièvre des préparatifs de la cérémonie de Notre-Dame où elle inaugura sa fameuse robe de velours vert — entraînait la Princesse à des soucis extérieurs qui devenaient des distractions salutaires.
Enfin, le grand jour arrivé, tout se passa avec dignité et il resta le bénéfice d’une nation tout entière, debout dans la joie, portée par un sentiment si unanime qu’il en rejaillissait de la gloire sur toute la famille.
Quand, le soir du mariage, l’Empereur monta avec Eugénie en voiture pour consommer sa « folie » à Villeneuve-l’Étang, quelqu’un dit derrière la princesse Mathilde : « Cela lui fera toujours huit bonnes journées à passer. »
Une fois les lampions éteints dans la soirée du 30 janvier 1853, la Princesse, ayant déserté toutes les prérogatives intérimaires, rentra dans le calme d’une existence privée qu’elle avait déjà si bien meublée d’art et d’intelligence. Elle n’en sortait que pour les nécessités de la Cour et les grandes fêtes publiques.
Dans les premières années elle avait accepté une villégiature à Saint-Cloud dans un pavillon séparé, et à Compiègne un appartement dans l’aile du Midi, pour les déplacements d’été et d’automne. Mais l’acquisition du domaine de Saint-Gratien — projeté dès 1850, réalisé seulement quelques années après — lui donne bientôt le prétexte de s’éloigner davantage des « corvées » représentatives pendant les « séries » de la Cour.
De ses impressions intimes elle fait alors des confidences à peu de personnes. Sa cousine, la bonne Sophie, reine de Hollande, est de celles-là. C’est elle qui sait tout.
« Nous ne sommes décidément pas du même sang avec l’Empereur, » dit-elle un jour. « Avec toutes ses qualités, appliquées à bien faire, il a un côté souverain qui m’agace et un air incertain qui m’horripile. »
Pourtant elle l’aime beaucoup. Elle lui rend toujours justice, à sa manière absolue qui tranche et qui partage l’humanité en deux compartiments : les amis et les autres. Plus que jamais elle s’installe dans cette simplification qui est sa nature, cette bonne foi résolue, cette aversion qui l’anime contre tout artifice et toute restriction mentale, contre toute subtilité.
Aussitôt que les fêtes du mariage de l’Impératrice sont ter-
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minées, la vraie Mathilde se révèle, définitive. Elle a quitté toutes ses fausses positions dans lesquelles la destinée des Bonaparte l’avait fourvoyée. Elle n’est plus l’exilée florentine, ni la Moscovite mal acclimatée, ni une impératrice in partibus dont le règne indéterminé était sans pouvoir et sans effets. Sans plus jamais se faire violence pour changer son caractère intime, elle retrouve tout naturellement sa robuste base et, pour ceux qui connurent son oncle, le vieux roi Guillaume de Wurtemberg, et les princesses de cette Cour, c’est eux que l’on trouve, non seulement dans ses traits, mais aussi dans leurs goûts casaniers — qui ne sont pas ceux de Bonaparte, — et jusque dans cette bonhomie qui, en marge des règles, s’allie à sa fidélité « bourgeoise, » cette franchise qui ne recule jamais devant le mot et pas toujours devant la chose. Tout cela se lit sur sa personne et même dans ses portraits jusqu’au dernier, celui de Doucet. Mais cette souche de Catherine, si souvent et si volontairement laissée dans l’ombre, qui la connaît alors en France? Personne. De là ce penchant à tout attribuer au Napoléon, puisque son frère est tout entier un Bonaparte. Là est l’immense différence, dans cette hérédité partagée.
Ce qui fait le succès de Mathilde, ce n’est pas d’être comme tout le monde, d’avoir le verbe souple, déguisé et obligeant, derrière lequel on cherche le principal. Ce qui fait d’elle une personnalité unique, au milieu de cette frivolité, cet ondoiement de crinolines cédant à tous les vents, ce côté ruche , autruche et baudruche, c’est précisément qu’elle est hors de ce modèle à la mode, une figure, composée de vieilles races également solides et frustes, sans détours et sans raffinements. Elle s’est maintenue par quelques préceptes simples, nés de la bonne raison quasi paysanne, la plus ancienne des noblesses médiévales et terriennes. Cette raison est enfermée dans deux ou trois règles de vie par lesquelles elle sait diriger son attelage au milieu des ornières, se défendre aussi contre l’épaisse sottise humaine, les chausse-trapes, posées par l’astuce des jaloux et des aigrefins.
Si nous voulons dès ce moment suivre cette femme qui tranche si violemment sur ce carnaval de poudre de riz, c’est le côté maternel que nous découvrons, quoi qu’on ait tenté pour l’effacer et pour forcer sa silhouette dans l’étroit fermoir du médaillon napoléonien et de sa pure latinité.
Quand Sainte-Beuve lui reproche par moment de n’avoir pas le sentiment des nuances, c’est qu’il a parfaitement raison. Mais il l’oublie soudain quand il attribue cette simplicité au ciel d’Italie , comme il dit. Le ciel d’Italie! Comme il a peu voyagé, l’auteur des Lundis ! Mais ce ciel est rempli de nuances, de subtilités, de savantes « combinazione! » Toute la famille Bonaparte n’est-elle pas là pour le prouver, malgré « Madame-Mère, » cette matrone insulaire, produit de son isolement topographique. Même chez des « simples » comme Pauline, le calcul souterrain est toujours présent. . . pour les moindres choses, puisque de grands objets elle n’en connaît point...
Chez Mathilde, tout est net, visible, déblayé, sans nulle arrière-pensée. Quand Lavisse la décrit les bandeaux plats blond cendré, bien lisses, les lunettes sur le nez, penchée sur son ouvrage avec des aiguilles et écoutant sans mot dire les savantes dissertations « étranges et tortueuses » de ses amis les philosophes, ce qui apparaît alors n’est pas le bel esprit des salons, celui des belles dames, des Précieuses, qui applaudit à ce qu’il ne comprend pas et donne si agréablement le change à ceux qui espèrent l’éblouir. Non, la Princesse n’est pas une façade. C’est une nature tout d’une pièce et qui va droit comme une flèche, au besoin en dehors de la « civilité puérile et honnête, » ce plastron posé sur la devanture sociale. Elle coupe ce qu’elle ne comprend pas et le rend inexistant.
« J’ai besoin, dit-elle, de croire aux gens que je vois. »
Comme tout cela est peu dans les habitudes du monde. Toute duplicité, tout artifice, tout enfin ce qu’elle appelle des manigances , lui font horreur. Jamais elle ne s’en corrigera. Et c’est tant mieux pour nous. Il n’est pas trop d’une telle limpidité, dans un tableau aussi troublé qu’est la société de parade. Jamais, dans sa longue expérience, elle ne trouvera une atténuation à son jugement. Cette rudesse, cette impérieuse soif de ce qu’elle croit vrai, quel qu’il soit, cette manière de s’indigner de ce qui, à Paris, fait l’ordinaire des compromis, cette brutalité parfois de jeter le mot qui résoud tout et que personne ne dit, c’est l’indice de sa branche maternelle, pour peu que l’on connaisse la nature de celle-ci.
Cela empêche-t-il la grande allure royale, la liberté autoritaire? Non. Tout se concilie, se retrouve dans ce sang mêlé, son amour pour le logis et pour la Gemüthlichkeit, très précoce déjà et préparée par ses goûts sédentaires : travaux de
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dames, causeries familières, culte des arts en chambre. Si elle s’est tant plue au château de Neuilly avec Mesdames d’Orléans, c’est que « on causait autour de la table ronde. »•
Sa beauté? Elle n’existe vraiment, complètement, que sous un cabriolet à brides de ce temps-là ou sous le diadème. Là elle se trouve située pour toujours.
Par sa cousine Sophie elle plonge encore dans tout ce qui est à l’opposé de la nouvelle société. Première Princesse de la Maison impériale, elle n’est pas Second Empire. C’est une incarnation émancipée du règne de Louis-Philippe. Elle l’est jusqu’à ces convictions sacrées qu’elle mettait dans les arts d’agrément et qu’elle exerçait comme une prêtrise. C’est Charles- Philippe-Henri qui avait, le premier, éveillé, encouragé plutôt, en elle, son goût presque bureaucratique pour le dessin et la peinture, son amour pour les arts et pour la poésie. Ces liens de jeunesse furent interrompus par son éloignement, repris un moment, puis enfin rompus pour des raisons assez délicates parmi lesquelles ce qu’elle appelait « un sot mariage » du jeune homme avec une « demoiselle ruinée » de la vieille noblesse, au service de l’Autriche. Par son attitude, fort digne d’ailleurs, il semble avoir aliéné pour toujours les sentiments affectifs de « sa cousine naturelle. » La dernière tentative de Mathilde de l’amener dans le sillage de l’Empire restauré semble avoir échoué dès après le coup d’État, dans l’obstination du jeune homme de refuser une situation qui l’eût rendu tributaire de l’aveu de sa naissance et de mille obligations auxquelles sa nature, timorée et discrète, voulut se soustraire.
Les rapports s’espacent de plus en plus jusqu’à la mort de Charles-Philippe-Henri, survenue dans des circonstances mystérieuses, le 15 décembre 1870, quelques jours après la destruction d’un grand nombre de papiers de famille, à laquelle il avait procédé, la veille même de sa mort1.
La rancune — en somme généreuse — de Mathilde se porta dans son intransigeance jusqu’au fils de celui-ci, et ce ne fut que bien plus tard qu’elle l’admit dans son cercle, alors que ce lointain Passé se trouvait singulièrement atténué par la vieillesse.
1. Les détails de ce conflit se trouvent dans Souvenirs d’ Exil de Ferdinand Bac (Plon).
Pour connaître l’aspect du logis il faut examiner un tableau — une esquisse plutôt — enlevée avec une maîtrise qui montre l’artiste qu’Eugène Giraud eût pu devenir s il avait voulu. Il nous offre un regard indiscret dans le grand salon de la rue de Courcelles à l’heure hermétique de l’intimité. C’est la petite Bande , quand on est entre soi. Atmosphère douillette, assez majestueuse encore, par la hauteur des plafonds plus que par le choix des sujets qui s’y traitent. On y voit le commencement de la Rotonde qui donnait tant de solennité à un cadre déjà imposant par son ordonnance et ses souvenirs impériaux.
C’est le soir. La foule pour laquelle ces espaces sont créés est absente et une douceur est née qui encourage les confidences. La lueur des lampes à huile, voilées de gazes, des bougies de cire, fait comme un brouillard de lumière qui se lève de-ci, de-là. Dans l’éclat discret des ors et sur le fond des grandes tentures de soie cramoisie il donne aux groupes des femmes, vêtues de robes vaporeuses et de crinolines de mousseline, une incandescence de feux de bengale blanc.
Au bout d’un groupe on distingue la maîtresse du logis. Ce n’est que quelques accents de pinceau, mais ils définissent à merveille l’élégance tenue et confidentielle de cette atmosphère. On se croirait encore au château de Neuilly. La princesse Mathilde porte un gros bonnet blanc.... Le raisonneur haut cravaté, en plastron mou et gilet blanc, est à son poste, contre la cheminée, comme un personnage du Théâtre- Français. Quatre causeurs — autour de la table sur laquelle on devine un livre et un panier à ouvrage — se sont groupés pour attendre minuit. Un grand vase, bête et officiel, don de l’Empereur sans doute, s’érige contre les rideaux, avec son ventre asiatique. Il y a des fleurs sur le piano à queue et personne sur le tabouret. C’est un objet qui ne sert que pour les autres, pour les réunions de tout le monde, ceux qui ont besoin de ce bruit pour s’étourdir. La Princesse, elle, se passe bien de cette musique.
Peut-on mieux définir le salon de la Princesse vers 1854? Cette dame qui vient de déposer son sceptre intérimaire et qui a encore sur elle, jusque dans les plis de sa robe, les Souvenirs, les modes, le bonnet à brides de l’ancien régime, renversé six ans auparavant, n’est pas l’époque d’Hortense Schneider. Elle est de celle de Marie-Amélie.
A présent nous trouvons une dame, de plus en plus enfermée
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dans son domestique, qui, avec une régularité de fonctionnaire de l’amitié, s’adonne aux rites hospitaliers. C’est le Surintendant qui a amené sa horde , ses artistes, ses écrivains, que le monde « bien-né » n’accepte qu’en hésitant et qui ravissent la Princesse. Elle a installé un atelier de peintre dans chacune de ses demeures et elle s’en donne à cœur joie. A ce point que, si nous devons mettre à part le plaisir de la conversation avec les hommes de génie — et ses petits chiens qui comptent aussi pour quelque chose dans sa vie, — ce qui fait son bonheur principal c’est cet art d’amateur qu’elle aura haussé jusqu’à un devoir sacré.
De quelle qualité est-il ? En disant que son ouvrage est honorable on ne l’eût pas froissée, mais un espoir vit toujours au fond de son cœur, c’est celui de voir un flatteur assez audacieux pour le proclamer remarquable. Il n’en manquait point. C’était la reconnaissance de l’estomac de beaucoup de ses invités. Oh ! elle ne les croyait pas ! Ne la prenez pas pour si bête! Mais, comme tout le monde, elle est heureuse de voir quelques-uns aller aux extrêmes limites de l’éloge. Quand un de ces effrontés arrivait à y mettre une conviction chaleureuse, il lui procurait du bonheur pour toute sa journée. Deux délicieux propos me furent livrés par Bonnat au sujet de ces flatteries. Voici le premier :
« Je ne déteste pas que l’on exagère. Mais il ne faut pas prendre des airs sournois, car alors je ne crois plus rien du tout ! »
En effet, en toute chose elle aimait qu’on montât à l’assaut, debout et la visière levée. Et voilà l’autre mot : En ôtant son petit tablier elle apostropha un de ses « copains d’atelier » après le départ d’un maître, venu pour la première fois :
« Il m’a dit que j’avais du talent. Est-ce qu’il le dit aussi quand il n’est plus là? »
Ces messieurs du jury auraient pu lui décerner du premier coup des honneurs suprêmes. Mais n’était-il pas plus prudent de procéder par étapes, pour prolonger son plaisir? Toute la maison en profitait. Le jour où elle fut admise au Salon elle ne se tenait pas de fierté. Elle en oubliait presque qu’elle était la nièce du grand Empereur. Après la « Mention honorable » elle dit :
« Je me sens pour la première fois quelque chose en dehors de ma famille. »
Mais l’événement capital — celui qui valut pour elle une
victoire militaire — ce fut le vote de sa médaille. Se retenaitelle, ce jour-là, pour embrasser ses camarades? Le désir y était. Les idées les plus comiques lui passaient par la tête :
« Comme ces hommes sont jaloux! » s’écria-t-elle. Ils veulent m’empêcher de faire monter en broche ma médaille du Salon. Ils veulent que personne ne la voie ! »
Quand on raconta cette histoire au général Fleury, il dit à A. Houssaye :
« Notre Princesse la prend pour la médaille militaire ! Elle est bien la fille d’un soldat ! Elle veut avoir son honneur sur sa poitrine ! »
En réalité, fort modeste disciple de l’art, elle se livrait aux pratiques de la peinture qu’elle exerçait chaque jour comme si elle devait, dans un ministère, remplir un devoir de chef de bureau.
En 1855, par une résolution, surprenante chez une sédentaire si précoce, la princesse Mathilde se remit en route pour faire un voyage à la Cour de Stuttgard et embrasser son vieil oncle, le roi de Wurtemberg, toujours vert et droit en selle sur ses chevaux arabes, avec sa petite moustache blanche et ses cheveux ramenés en coup de vent.
Il ne faut jamais prêter aux disparus des intentions qu’ils ne peuvent plus renier. Il est manifeste pourtant qu’elle veut se montrer dans sa nouvelle incarnation d’Altesse impériale. Elle n’est plus désormais ni Mlle de Montfort ni Mme Demidoff — bien que légalement elle le soit restée toute sa vie. Elle est la Première princesse de l’Empire français. C’était son touchant et légitime orgueil de famille qui agissait en elle. « Le promu à Saint-Cyr montre sa nouvelle tenue à ses parents de province, » disait Viel-Castel.
Grâce à quelques signes extérieurs, il était facile aux contemporains de constater l’ampleur qu’avait prise l’attitude de son Altesse impériale. Elle tenait à exposer en pleine lumière ce que, depuis l’avènement de Napoléon III, elle avait gagné en prestige et son esprit satisfait le rapprochait des jours d’exil, de l’état précaire qu’elle avait connue vingt ans auparavant.
Dès son arrivée elle se montra simple, pleine de bonhomie, avec sa famille souabe qui, depuis le mariage Demidoff, n’avait plus besoin de se soucier de son matériel et de porter sa sollicitude sur les incertitudes de l’avenir. C’est elle à présent qui
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se trouvait en haut du plateau et, si la gloire du nouvel Empire ne s’était encore affirmée par aucun éclat, la bienveillance de la reine Victoria avait fortifié la situation, et personne désormais ne doutait que ce Régime serait appelé à une brillante destinée.
L’oncle avait retrouvé toutes ses gentillesses pour sa nièce, et son amour pour les femmes n’avait point diminué. Il y avait seulement ajouté celui des roses, ce qui, disait-il, était « de la même espèce. » Il ne parlait plus autant de ses paysans et de ses comices agricoles. Il n’était plus question que d’horticulture florale et, dès le premier jour de son arrivée, la nièce, en compagnie de parents russes, était allée à cette villa Rosenstein où le Roi avait, à la manière anglaise, établi ses serres et où germaient les floraisons précipitées. Enfin il était aussi fier de faire à sa nièce les honneurs de sa Wilhelma — la princesse Mathilde s’appelait aussi Wilhelmine — sa fameuse villa mauresque qu’il aimait tant, dont elle-même parlera plus tard avec tant de dédain et qui était pourtant charmante alors.
La galerie de tableaux, créée là par le Roi, était, à l’entendre dire, une suite de « saletés, » et quand elle racontait que son oncle tirait sur chaque tableau un rideau de soie, les plus naïfs pouvaient s’imaginer les pires choses. En réalité, le souverain, grand voyageur d’Orient, avait emmené dans ses séjours des peintres en renom — ainsi que faisaient depuis le XVIIIe siècle les princes éclairés de l’Europe — pour leur faire prendre, en cours de route, des impressions de voyage et perpétuer ainsi d’une façon aimable les effets de sensibilité qu’ils avaient éprouvés devant les paysages italiens, les ruines grecques, les mosquées d’Orient. Telle avait été aussi la préoccupation du roi de Wurtemberg et, à ses soucis archéologiques, il avait ajouté celui de ramener dans sa frugale patrie, si dépourvue de goût, des portraits de femmes, grâces helléniques et latines, pour se délecter de leur aspect aux heures de solitude. Aux beaux jours accablants de l’été, il aimait à rôder dans ce palais de la favorite et se souvenir dans son silence.
Un souci ethnographique était le prétexte de cette galerie. C’est lui qui s’était lié à son amour pour la beauté des femmes étrangères, ou plutôt c’est cet amour qui, pour la Cour, traversée d’austérité, se cachait derrière le premier.
L’atmosphère, quand par une belle après-midi on pénétrait
(loi)
dans cette oasis, était pleine de mystère d’Orient, mais d’un mystère d’Orient 1830, ressenti par un pauvre Européen dont l’ordinaire se nourrissait de platitude officielle et administrative et dont la fête était d’être ailleurs. Le ruissellement des fontaines répandait tant de fraîcheur dans ce silence d’alentour. Une volupté s’attachait à ce lieu que l’on ne pouvait pas oublier. Les regards se fixaient sur ces belles créatures que l’amour du Roi avait distinguées dans ses voyages et choisies pour ce sanctuaire. Toute la langueur romantique s’y lisait, de l’homme hanté par les mille houris de David. Au fond, c’était une réunion de Zobéïde, de Zaïre et de Zélide, un vrai sérail en effigie que le Roi avait groupé là. Ses sens y vagabondaient avec sa nostalgie invincible du Levant.
Mathilde, débarquée de Paris, voyait ainsi des filles du Pausilippe aux chairs dorées; des Géorgiennes aux longs cils frangés, tombant sur des diamants noirs, des porteuses d eau de la Palestine, la tête couverte du féredjé, des lavandières des cascatelles de Tivoli qui fascinaient les visiteurs jusqu’à les rendre prisonniers de ces regrets sans fin, incrustés dans la figuration des tableaux d’Hubert Robert. Visiblement, l’oncle les gardait encore dans son âme, nourrie par ces visions, par tout ce que cette époque charriait de lyrisme, par tout ce qu’elle y englobait d’exaltation pour les héroïnes des Croisés et pour l’ombre de Graziella...
Derrière ces portraits, des paysages s’élargissaient, des horizons aux montagnes violettes, aux rochers dorés baignés par des mers d’indigo, aux ruines couleur de safran, projetant, sur les colonnes et les sanctuaires ravagés, des ombres bleues.
Quelle ivresse que cette pièce, remplie de silence et presque accablante de douceur, où mille poussières dansaient dans les rais de lumière! Aux plafonds ajourés, le long des vitres et des moucharaby, des abeilles bourdonnaient en cette saison comme si elles cherchaient une issue à ce lieu qu’elles voulaient fuir et où les fleurs étaient des odalisques.
C’est dans cette atmosphère que pénétra Son Altesse impériale avec son royal oncle. Pour préserver, en été, cette galerie de beautés du soleil qui arrivait dès le matin — peut-être aussi en se souvenant de l’Italie où le Roi avait vu les tableaux voilés dans les églises — il les cachait par des rideaux de soie verte qu’il aimait à tirer lui-même lorsqu’il en faisait les honneurs à des invités de marque.
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Une scène curieuse, que la princesse Mathilde ne raconte pas dans ses notes, se passa alors entre elle et le Roi. Nous sommes en 1855 e* par conséquent elle a trente-cinq ans. Elle a déjà quelques notions sur Part et ne peut raisonnablement manifester nulle pruderie pour des bustes de Circassiennes découvertes sous le baiser du soleil. Mais dès que le Roi s’apprête à tirer le premier rideau de sa galerie elle s’alarme et demande à retourner aux serres qu’elle avait laissées pleines de fleurs. Sans doute une brusque méfiance est venue en elle, rappels de visites semblables où des collectionneurs, attirant des visiteuses dans un guet-apens, ouvrent les rideaux sur des sujets obscènes. Des souvenirs de Russie la hantent où pareille aventure lui était arrivée.
Le Roi, un peu sourd, sans tenir compte de ces réticences, dévoila le premier tableau représentant sous un ample turban d’Ingres quelque Vésuvienne langoureuse à la chemisette roulant sur ses épaules nues, le volcan fumant dans le lointain.
«Je ne veux pas voir ces femmes! » dit-elle.
Et comme l’oncle insiste :
« On m’a déj à fait le coup \ » dit-elle, joviale mais un peu dégoûtée. « Je ne suis pas curieuse de votre harem ! »
Le vieillard, ne tenant pas compte de cet enfantillage, continua à expliquer et à tirer ses rideaux, ne lui faisant grâce de rien, devant la mine, de plus en plus accablée, de la Princesse qui regardait le plafond.
Le Roi racontait parfois cette scène à ses familiers, le dédain de sa nièce devant cette collection de beautés qui étaient l’orgueil de sa villa et qu’elle avait prise pour le musée secret de Pompéi! Frau von Stubenrauch, sa maîtresse, belle et opulente personne que son peuple, assez puritain, prenait pour le cinquième fléau de l’Apocalypse, s’amusait de ces pudeurs d’une femme qui passait déjà pour « peu farouche, » et chacun de raconter les aventures de Demidoff, rapportées dans la valise aux caquets par les parents russes qui résidaient à la Cour de Stuttgard.
Lorsque la princesse Mathilde parlait de son père, elle mettait, dans la fermeté de ses affirmations, tantôt une liberté déconcertante, tantôt une émotion qui venait de son cœur et
que son père lui-même n’avait jamais connue d’elle. Le passé avait été trop grand pour qu’il n’eût pas continué dans son souvenir, mais c’est moins le père que l’épopée tout entière qui frémissait en elle. Elle n’aimait pourtant parler de lui qu’à quelques intimes. Pour les autres, tant qu’il vécut, il était là, sans qu’on eût à en parler, dans ses Invalides, près de la tombe de son frère dont il était le gardien royal. Parfois elle se laissait aller à parler plaisamment de la galanterie paternelle dont elle avait été si longtemps le témoin, et parfois la victime :
« Il fallait, » dit-elle un jour à Houssaye, « beaucoup d’argent à mon père. Il ne l’aimait pas pour le garder, mais pour le dépenser, avec les femmes surtout. C’est par ce beau robinet qu’il a filé. Celui qui en fera le compte sera bien malin. »
Une quantité de malentendus, de heurts violents même, avait amené des dissentiments graves entre le roi Jérôme et sa fille. Ils dataient déjà de la veille du mariage Demidoff et ils avaient refroidi ensuite péniblement, devant toute la Cour, les relations filiales. A-t-on exagéré les inconséquences, ajouté à quelques légèretés le poids d’un scandale? M. Demidoff avait cru devoir se plaindre de l’insistance que Jérôme avait mise à estimer son nom à un haut prix. Depuis ce moment, ce furent des séries de brouilles auxquelles succéda une rupture complète, ceci jusqu’au jour de l’an 1855 où, présidant la réception de cii constance au Palais royal, le roi de Westphalie s’était approché de sa fille, son mouchoir à la main :
« Mathilde, 2> lui avait-il dit de son air bonhomme, il faut être gentille pour ton père. Tu sais combien il t’aime. »
Elle 1 avait alors embrassé, sans grande conviction, mais ensuite il s’était fait annoncer chez elle, la voiture remplie de cadeaux. 11 avait tenu à les apporter lui-même et, le voyant ainsi chargé, embarrassé de ses paquets — papa-gâteau comme
jadis, même pour les dames qui n’étaient pas ses enfants,
Mathilde s’était avancée, émue pour la première fois depuis longtemps et, complètement réconciliée, il lui avait dit :
« Tout cela est pour toi! »
Puis il avait affirmé que, grâce à elle, il avait merveilleusement dormi. Dès lors les liens de famille se renouèrent jusqu’à la fin du Roi. Il était temps...
Quand il mourut, il fut doublement présent. Les personnes qui 1 avaient encore aperçu, dans les huit premières années de
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l’Empire, nous le décrivent comme un fantôme lorsque, d’un pas lent, il arrivait par un couloir du Palais et qu’il descendait les escaliers, aidé de sa canne. C’est à peine si les jeunes pouvaient croire à la présence réelle du propre frère de ce dieu formidable qui reposait sous la coupole de Mansart, gardé par des anges de bronze. Et quand dans certaines cérémonies on le voyait apparaître au milieu d’un de ces rayons vermeils qui, du haut des cintres, tombait sur sa face, cette lumière était pareille à une poussière d’or, l’entraînant dans le partage de cette immense apothéose. Lui-même était, sous le défilé des drapeaux en lambeaux, son propre revenant et il n’avait de réel que sa présence invraisemblable.
Il revêtait fort rarement l’uniforme de Maréchal de France. On eût dit que quelque chose de secret — qu’il n’avouait à personne — empêchait ce vieux Roi de se faire gloire d’un titre qui, après tout ce qu’il avait été, n’}r ajoutait rien et ne pouvait plus le flatter. Ce beau cavalier qui avait fait le/ 18 Brumaire, ce chasseur de la Garde consulaire, ce souverain ayant porté son sceptre en pays étrangers, n’était plus, pour les joyeux cocodès du Second Empire, qu’une ombre, avançant lentement sur le mur humide des Invalides. Les sourires se cachaient, les bavards se taisaient à son approche et un silence, plein d’étonnement et de respect, saluait le passage de ce grand vieillard.
Par sa mise déjà il affectait une simplicité extérieure et un effacement qui répondaient à sa nature. Non pas qu’il ne réclamât parfois, avec une courte énergie, auprès de son neveu, ce qu’il croyait devoir lui appartenir. Mais une fois ce droit posé, il rentrait dans la dignité de sa vieillesse, le corps encore droit, dans les plis d’une redingote de drap luisant qui lui tenait mal au corps. Les tailleurs devaient trembler en prenant ses mesures...
Son masque large et puissant, blême mais peu ridé pour son grand âge, gardait un sourire qui frappait par son accent acidulé. On ne l’oubliait jamais, car sans être figé, il était traversé de tant d’impressions qu’elles eussent enrichi la vie de plusieurs humains. Tant de reflets s’y lisaient, d’une aventure fabuleuse, qu’il ne ressemblait plus à aucun sourire vivant. Une grande bonté y persistait. On sentait qu’elle avait été la base d’une nature, susceptible mais profondément juste, d’une modération que son frère n’avait jamais connue, d’une bien-
veillance qui avait été étrangère à celui-ci. Beaucoup de cœur — tant de cœur qu’il en était arrivé à trop aimer peut-être — généreux avec les siens et dépensier à l’excès, magnanime à la guerre, malgré sa fermeté, avec ce geste si courtois qui rendit immortel le marquis de Spinola dans le tableau de la' Reddition de Bréda.
A toutes ces choses, s’exprimant encore dans un sourire octogénaire, s’ajoutait l’empreinte de sa loyauté si parfaite. Cruellement méconnu, disgracié, exilé par l’Empereur, il lui était toujours resté fidèle. 11 accourt dans le danger. Il est là dans l’infortune. Descendu du trône sans proférer une plainte, il est brave. Au soir tragique de Waterloo, c’est lui que l’on trouve debout dans le carré de la Vieille Garde, quand il n’y a plus rien à gagner !... Soldat sans reproche, frère dévoué jusqu’à l’extrême, il ne lui reste dans le regard que l’immense mélancolie de la fin de toutes choses, et des plus glorieuses. Un reflet d’amertume, une lassitude, une volonté de rester debout, le dernier de la Grande Armée! Sic transit gloria mundi. Inscription capitale pour le fronton de ses Invalides.
De son crâne chauve partaient des mèches régulières et espacées qui essayaient de se rejoindre... sans y parvenir. Cette fusion capillaire, c’était là sa dernière ambition. On le voyait le plus souvent la tête découverte, saluant autour de lui, d’une gravité charmante. D’une main gantée de noir il tenait un mouchoir qu’il passait parfois sur ses yeux. Il cherchait toujours à fixer dans la foule de jolis visages de femmes... et il les trouvait.
C’est ainsi que sa fille le vit elle-même dans ses dernières années. Le savoir là, vivant encore, était pour la Princesse le plus grand témoignage de son origine, le trait d’union de l’Épopée. En le contemplant on savait mieux ce qu’elle-même avait été. A lui seul il le proclamait encore par-dessus les tombes. Comme disait si bien Sainte-Beuve : Il décorait le règne par sa présence.
L’impression des contemporains de voir circuler au milieu des crinolines et de la musique d’OffenbaCh ce soldat du 18 Brumaire était comme une gageure anachronique. Quand en 1860 — entre les bras de sa maîtresse — il mourut, par cette belle journée de printemps du 24 juin, qui ébranla tant de cloches, et qui en fit taire tant d’autres, — la princesse
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Mathilde comprit que son père emportait avec lui tous ses souvenirs d’enfance, ceux de sa mère Catherine, toute sa jeunesse, tourmentée, incertaine, et pourtant délicieuse.
Quand elle apprit que son beau-père était à toute extrémité, la princesse Clotilde, depuis longtemps « veuve avant la lettre, » se joignit à sa belle-sœur pour se rendre dans un landau à Villegénis où le roi Jérôme agonisait. Une grave affaire de conscience se traita au fond de cette voiture : En cas de refus catégorique de la part du vieillard, devait-on le laisser mourir sans sacrements et se conformer ainsi à un désir formel qu’il avait toujours exprimé? Ou bien fallait-il attendre la dernière heure, le vacillement inconscient de l’âme, afin de les lui faire accepter sans résistance? Pour la pieuse Clotilde ces choses ne faisaient pas de doute et Mathilde avait assez conservé le respect des rites pour ne contrarier en rien ces devoirs religieux. Arrivées enfin à Villegénis, l’état du roi, si désespéré qu’il fût, se présenta, pour elles du moins, assez favorable pour qu’un prêtre pût exercer son ministère sans être suspecté de complaisance.
Les funérailles décidées pour le 4 juillet, Mathilde s’y montra, comme toujours, d’une parfaite dignité au cours des cérémonies qui se déroulèrent en grande pompe. Personne ne surprit chez elle une douleur extérieure. L’âge avancé de son père avait-il usé, le long des années, le sentiment naturel qui dès le début de sa vie n’avait jamais été ostensible pour ses parents? U11 veuvage d’un quart de siècle, aussi bien employé par Jérôme, que son mariage lui-même, en toutes sortes de folies galantes, avait-il ôté à sa fille de la vénération familiale ? Si Catherine elle-même, malgré sa vie irréprochable, dévouée aux siens jusqu’aux ultimes sacrifices, n’avait pas joui d une affection plus apparente, il faut bien admettre que Mathilde avait déjà, dès l’enfance, disposé de la plupart de ses réserves affectives en faveur du vainqueur d’Austerlitz. Les ayant dépensées pour son oncle, il ne lui en restait plus assez pour témoigner un chagrin théâtral que sa dignité lui interdisait de simuler.
On fut frappé de cette réserve sous ses voiles noirs, et certains lui en tinrent rigueur. Mais sa franchise valait mieux qu’un simulacre et quand — sans interrompre ses réceptions — on la trouva dans son salon, après cet événement, les témoins sentirent qu’elle était résolue à continuer sa vie, après un court
deuil de Cour, et que le présent ne voulait pas pleurer indéfiniment le mort qui s’était si longtemps attardé à vivre.
Les obsèques se déroulèrent par un temps si merveilleux que, tournant tout naturellement en une immense fête populaire, elles ne portèrent plus la marque d’une affliction nationale. Tout le monde était si heureux de vivre ce jour-là, et chacun pourtant savait que l’on portait aux Invalides le dernier frère du grand Napoléon. Mais il entrait déjà dans la légende et pour beaucoup il semblait fabuleux. Un témoin de cette « fête » nous raconta que des milliers de citoyens s’étaient, dès l’aurore, installés comme pour une partie champêtre, et tout le long du parcours on vit autant de gais repas, de déjeuners « sur l’herbe » et sur le pavé. Ce n’était pas un manque de dignité, mais plutôt la célébration d’un souvenir qui, une fois passé le cortège, s’achevait dans le salut du Renouveau.
Quand, quelque temps après les funérailles, Napoléon III rendit visite à sa cousine, répétant ce mot de l’Empereur à Jérôme : «Mon frère, je vous ai connu trop tard! » la Princesse se mit à pleurer, puis enfin elle dit : « Tout le monde pourra en dire autant. Tout le monde l’a connu trop tard! » L’Impératrice, très digne, gardait les extérieurs, mais elle conserva dans sa bibliothèque de papiers secrets un document inconnu, aussi pénible pour Jérôme que pour Napoléon Ier : l’ordre de celui-ci de le faire fusiller... Les circonstances qui firent écrire cet ordre insensé doivent se rattacher à la fuite de Jérôme en Amérique et à son mariage avec miss Paterson. On n’en connaît pas la date exacte, mais l’ordre existait. Comment avait-il survécu ? Par qui avait-il été conservé et transmis? Nous n’en savons rien. L’Impératrice, qui en parlait rarement, affirmait pourtant elle-même qu'ayant longtemps hésité si elle devait garder ce billet ou le brûler , s’était enfin décidée à le détruire. Elle avait compris qu’une fois les rancunes de famille atténuées dans la vieillesse, cet ordre était finalement trop accablant pour celui qui l’avait rédigé et dont elle avait mission de transmettre le nom glorieux.
Quant à la princesse Mathilde, elle savait qu’Eugénie possédait cet ordre. Trop fière pour le réclamer, elle se tut et conserva son ressentiment. Elle dit un jour à ce sujet : « Faut-il qu’elle se sente étrangère pour pouvoir à ce point agir en ennemie de ma famille ! »
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Elle reçut pendant son deuil Sainte-Beuve qui lui avait écrit sa belle lettre de circonstance. Il parla du roi Jérôme et de sa tâche si périlleuse d’être le frère d’un aussi grand homme. La Princesse répondit seulement : « Il savait son devoir militaire. »
Elle n’accepta pas l’héritage de son père. En difficultés avec la succession de miss Paterson et, voulant éviter toute divulgation de ce passé, elle préféra renoncer à tous ses avantages.
La princesse Muthiide.