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I.'usurpalion de la gloire devient, toujours une légitimité

RECUEIL DE MAXIME-

La cour impériale des Tuileries était illuminée avec une munificence de bon goût qui a toujours distingué en France l'époque glorieuse et brillante de l'empereur Napoléon. Ce vaste espace, et encore la moitié de la place du Carrousel, ainsi que les quais qui s'éten-

déni sous le jardin el la longue galerie de ce palais, sulïisaient à peine à contenir la multitude de voitures aux attelages superbes qui les encombraient. Malgré la nuit, le jour produit par l'illumination et par le grand nombre des torches que portaient des piqueurs à cheval , permettait aux curieux qui remplissaient les approches des Tuileries d'admirer la pompe féodale et militaire étalée dans cette ville, où, naguère, de farouches républicains avaient cru détruire la noblesse dans le sang répandu des gentilshommes et des rois.

De toutes parts on voyait la foule des valefs de pied s'empresser de courir, tous vêtus de superbes livrées ; celles d'autrefois reparaissaient avec honneur auprès des nouvelles non moins vénérables; des chasseurs, des couleurs habillés à la mode de toutes les nations de l' Europe, étalaient en ce lieu leurs costumes fastueux et variés. Les voitures, remarquables par la beauté des chevaux qui les traînaient, parla richesse des harnais, des peintures, des dorures, et de tout l'art déployé de la sellerie, ne l'étaient pas moins par les écussons enfin ramenés.

Il y avait ce soir-là spectacle à la cour. La paix régnait sur le continent. L'Angleterre seule nous faisait la guerre. La Prusse et la Russie, vaincues à Iéna et Friedland, avaient demandé la paix. Le royaume de Westphalic, le grand-duché de Varsovie venaient de naître : le premier donné par [Napoléon -le- Grand à son plus jeune frère *, le second au roi de Saxe; et de plus grands événements se préparaient encore.

La noblesse de tous les États européens, persuadée que son avenir dépendait de notre monarque, et impatiente de connaître son sort, aiïluait à Paris et remplissait ce soir-là les salions et la salle de spectacle des Tuileries. C'était une chose bien imposante que l'aspect de ce parterre, de ces galeries, de ces loges ainsi remplies. Là se confondaient pêle-mêle et les grands noms d'autrefois et les nouvelles gloires; là il y avait abondance de beaux titres

* Jérôme Napoléon, institué nouvellement roi du royaume de Westphalie, État qui ne fit que paraître et que les revers de 1814 détruisirent, comme les victoires d'Iéna et de Friedland l'avaient élevé.

et de jeunes héros; là, vêtus avec autant de luxe élégant que de richesse positive; là, couverts de diamants, de cordons de cent couleurs, de plaques non moins variées, étaient les knéais russes, les starostes, les castelans polonais, les pachas, les émirs de Turquie, les magnats de Hongrie, les palatins de Bohème, les comtes du Nord, les boyards de l'Est, les ducs, les principinix d'Italie, les princes du trône romain, les burgraves, les rliingraves, les margraves, la noblesse immédiate d'Allemagne, les minhers de Hollande, les fidalgues portugais , les richos-hombres et les grands d'Espagne, jusqu'aux beys africains, aux shérifs de l'Arabie, aucune sorte de noblesse ne manquait autour de Napoléon : planètes resplendissantes, rayonnantes de la lumière qu'elles lui devaient. Là, parmi tant de titres recommandables, apparaissaient plus illustres encore les princes, les ducs, les comtes, les barons de l'empire français.

Oui, les honneurs de notre patrie l'emportaient sur tous ceux des autres nations. Là, les laineux dignitaii -es <l<-s Toisons-d'Or d'Espagne

et d'Autriche, des cordons de Saint-André de Russie, des Séraphins de Suède, de l'Éléphant danois, de l'Aigle-Noir prussien, de l' Aigle- Blanc de Pologne, des Trois-Gouronnes de Saxe, du Lion de Holstein, du Christ de Portugal, des Quatre-Empereurs d'Allemagne, du Lion-d'Or de Wurtemberg, de Saint-Hubert de Bavière, de l'Annonciade de Sardaigne, de Saint - Janvier de Sicile, du Croissant de Constantinople, du Soleil de Perse, et de la Jarretière anglaise, absente seule en ce lieu , toutes ces décorations, dis-je, le cédaient a celle alors si belle de la Légion-d' Honneur, depuis encore plus prostituée en France que celle de l'Étoile; après elle \enait 1 "ordre de la Couronne-de-Fer.

Non, aucune splendeur royale ou impériale n'a depuis effacée celle d'une représentation de quelque opéra italien, ou d'une tragédie et comédie française aux Tuileries. Les hommes qui ordinairement ne sont que l'ombre du tableau, étaient en cet endroit tels qu'un parterre de fleurs, et ceci en vertu de leurs habits de velours, de satin, de cachemires, bro-

(lés en or, eu argent et en toutes nuanees de soies possibles -, les cent couleurs des cordons ajoutaient à cet éclat; et les femmes alors, presque toutes jeunes et jolies, car tous nos grands capitaines étaient mariés nouvellement, c'était un enchantement incomparable auquel ajoutait encore la présence du grand homme dont la volonté puissante faisait toute la magie.

La chaleur causée par cette masse de monde entassée dans un espace trop étroit pour contenir toutes ces cours supérieures ajoutées à celle si nombreuse de Napoléon 5 la chaleur, dis-je, était si étouffante, qu'après la tragédie d'Œdipe que Talma et mademoiselle Raucourt venaient de jouer avec tant de succès, et la (lageure imprévue, où mesdemoiselles Contât, Devienne ou Fleury, Armand et Dugazon méritaient tant d'éloges à défaut d'applaudissements, plusieurs des invités, parmi les moins courtisans, sortirent pour aller prendre l'air dans la salle du Conseil-d'État, métamorphosée à cette heure en glorieux chaufioir.

Parmi ceux qui se dérobaient momentanément à l'œil du maître, les observateurs (où

n'y en a-t-il pas) signalèrent un homme d'environ vingt-sept ans et d'une beauté telle, que pour lui trouver un modèle il fallait se rappeler la tête et le corps de l'inimitable Saint- Michel de Raphaël : c'était en effet le visage de l'archange ; ses traits nobles, doux et fiers à la fois ; sa chevelure blonde et bouclée par la nature, des yeux pareils noirs et brillants, les formes du corps, la grâce de la taille étaient encore semblables; rien n'égalait la perfection des pieds et des mains, ce type aristocratique, cette marque mystérieuse dont l'absence de tout travail pénible a doté la noblesse moderne, depuis l'époque où les gentilshommes ont renoncé aux travaux pénibles, aux exercices militaires des siècles de la féodalité.

Ce merveilleux jeune homme, pour mieux faire ressortir ses avantages physiques, avait conservé son riche, son élégant costume national, letalpack polonais, la lévite de cette nation en velours vert, garni d'une broderie splendide et d'une fourrure de renard bleu, belle et noire, à dépiter une impératrice de Russie-, une ceinture de soie blanche et de

réseaux d'or fortement nouée, faisait mieux ressortir la cambrure de ses reins ; deux plaques couvraient sa poitrine ; deux grands cordons, celui de l' Aigle-Blanc et de la Couronne de Saxe, le paraient plus encore pourtant que la simple étoile delà Légion-d' Honneur, qu'avec affection il avait placé par-dessus les larges rubans des autres ordres; une chaîne de diamants entourait son col et retombait deux fois jusque sur sa ceinture; en un mot, l'homme et le vêtement ne se devaient rien l'un à l'autre, et tous deux annonçaient un rang haut parmi les plus élevés.

Non loin de lui, le regardant d'abord avec indifférence et puis avec une attention eveitée par un souvenir bienveillant, un noble Italien, dont le teint brun, les yeux noirs élincelanls d'esprit, la chevelure d'ébène, les proportions sveltes et mignonnes, et une pétulance d'ensemble dont la vivacité annonçait clairement un enfant du Midi, s'abandonnait, oubliant la majesté du lieu, à des transports de joie peu ordinaire; on le voyait hésitant, embarrassé sur le parti qu'il fallait prendre, car lui-

même était cligne que dès le premier coupd'œil, on le distinguât dans cette foule de supériorités humaines.

Son habit, encore taillé à la mode de la cour de France en 4789, était orné d'une garniture de rubis remarquables par leur grosseur et enchâssés dans des diamants presque aussi beaux; il portait au cou la Toison-d'Or d'Espagne, et en écharpe l'ordre de Saint-Étienne de Hongrie. Petit et se haussant sur ses talons, > * > \et par le soin qu'il avait de ne rien perdre de lwsîi\shi taille, tout en lui pareillement annonçait descendant d'une de ces anciennes races Chevaleresques qui chaque jour disparaissent "'une terre où elles n'ont plus de rôles à jouer. Le prince de Sanseveriiio, d'origine Française et de la maison princière des sires de Langon, branche eux-mêmes des d'Armagnac, était issu d'un de ces barons dit Angevins, parce qu'ils suivirent en 4265 Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, à la conquête du royaume de Na« pies-, devenu sujet de Joseph Napoléon depuis que ce dernier avait chassé de la Péninsule italique le roi de ÏNaples, Ferdinand l'Y,

réfugié en Sicile, il s'était soumis à son nouveau maître, et dans ce moment chargé par lui d'une mission importante, mais secrète, il le représentait incognito auprès de l'empereur des Français. Agé de vingt-neuf ans, spirituel, excellent diplomate, il possédait amplement les qualités, les vertus précieuses et nombreuses des Italiens, et n'avait qu'une faible portion de leurs défauts.

Gaëtano de Sanseverino, après avoir à la fois interrogé son cœur et sa mémoire, persuadé que ses yeux ne se trompaient point, s'approcha rapidement du noble Polonais que nous venons de faire connaître, et le prenant par la main :

— Le prince Opalinski connu dans son adolescence et peut-être encore sous le nom plus simple de Ladislas, chevalier de Malte, et alors page avec moi des deux derniers grands-maîtres de cet ordre infortuné, a-l-il donc oublié. . .

— Gaëtano! moucher Sanseverino! mon second frère! est-ce loi?... où plutôt est-ce vous? car cet endroit si majestueux interdit à l'amitié son plus doux privilège... Toi, Gaëtano! toi...

Et malgré la rigueur Je P étiquette, les deux amis s'embrassèrent, à la dérobée il est vrai, mais avec une chaleur et une vivacité sincère, peu de mise à la cour, même à celle du grand Napoléon ; puis s'étant ensemble retirés dans l'embrasure d'une fenêtre, ils s'interrogèrent réciproquement.

— Sais-tu, dit tout bas le Polonais, que ma confusion égale à cette heure ma joie?... Cher ami, tu m'aimes donc toujours? tu m'as donc pardonné, puisque tu es venu si franchement à moi, mon silence coupable de trois années?

— Non, certes, répondit l'Italien, ma juste colère d'un tel abandon est toujours permanente; je l'ai seulement suspendue, et je vais la reprendre, si comme autrefois tu n'en déposes pas la cause dans mon sein.

— Tu ne te doutes pas, ami, de ce que tu réclames ; je t'en conjure, contente-toi de mes excuses, et sois persuadé que mes remords, louchant mon ingratitude à ton égard , ne m'ont que trop cruellement puni... Mais toi, qu'as-tu fait pendant ces trois dernières années, qui ont changé également la face de ta

patrie et de la mienne? Que ne nous est-il pas arrivé réciproquement dans ce cataclysme causé par la même main? oui, celle qui chassait les Bourbons du royaume de Naples, dont tu es l'un des puissants feudataires, relevait au nord, imparfaitement il est vrai, cette Pologne, ma mère chérie!...

— C'est , Ladislas , éluder avec beaucoup desprit la demande précise que je t'ai faite-, nous savons , grâce aux journaux, toi ce qui a eu lieu à Naples, et moi par quels événements héroïques le grand duché de Varsovie a pris naissance -, mais à propos, pardonne-moi mon oubli; se peut-il que je n'ai pas encore demandé à Castor des nouvelles de Pollux, car sur la terre il n'y a pas deux frères unis comme le sont le prince Casimir Opalinski, chef aîné de cette noble maison, alliée de si près à l'ancienne race royale de France , et son frère puîné, le chevalier Ladislas, mon parfait ami. Oui, à vous deux, vous recommenceriez, diton, ces fameuses tendresses fraternelles, si rares dans le monde? Ou'esl-il devenu? est-il resté Russe, Prussien, ou est-il devenu Saxon?

— Mon frère , répondit à son ami le chevalier de Malte, a toutes ses propriétés et domaines immenses dans la partie de l'ex-Pologne échue en partage à Catherine II. Il est, lui, de ces citoyens malheureusement persuadés que notre patrie ne peut pas renaître, et que ses enfants doivent, pour assurer son repos et son bonheur , demeurer soumis fidèlement au souverain que la Providence leur a donné; a-t-il tort ou raison, la suite nous l'apprendra, il peut se tromper, mais ses intentions sont pures, et on l'apprécie si bien, qu'il conserve l'affection et même l'estime de ceux dont l'opinion est la plus opposée à la sienne.

— Il est sans doute marié.

— Oui, dit le chevalier Ladislas, et ce mot fut si prolongé, qu'il parut avoir plus d'une syllabe.

— Quelle femme digne de lui a-.t-il épousée? de quelle héroïne de vertus assure-t-il le bonheur?

Le chevalier, à cette question, pâlit, son visage s'émut, ses mains tremblèrent visiblement, et d'une voix oppressée :

— On commence, je crois , la comédie, ne veux-tu pas venir la voir?

— Permets, Ladislas , que je préfère causer avec toi de ce qui t'intéresse, de ton frère bienaimé, de toi, mon cher confrère à Malte... et Dieu me pardonne, de tes amours, je présume que la princesse Eudovie Sobieski règne toujours en souveraine dans ton âme, et depuis trois ans de silence, que sont devenues vos ardentes amours?

Le noble Polonais soupira, prit dans ses mains celle du prince italien, le regarda lixemenl, et comme on dit, entre deux yeux; et celui-là ayant franchement soutenu cet examen, il lui dit d'une voix saccadée, autant parla douleur que par le besoin que celle-ci avait de s'épancher :

— Gaëlano, tu ne sais donc rien de mon histoire singulière; lu ignores donc tout ce qui s'est passé entre moi , mon frère et la princesse ?

— De par l'honneur, dont toi et moi suivons la route, je te jure que mon ignorance est complète, j'en suis sur ce qui te touche ou m'a

laissé la dernière datée, si je m'en ressouviens bien, du 6 décembre 4 804, et, par un coup singulier du hasard, c'est au 6 décembre 4807 que nous nous retrouvons. Trois ans d'interruption, de ténèbres profondes, nous ont séparés entièrement. Je ne sais, tu le vois, que ce que cette missive me mandait, et je te le répète , trois ans ont dû changer tes affaires , et ton mérite, ta beauté

— Gaëtano, songe, répliqua Ladislas d'un ton solennel et peiné, que trois ans en eifet apportent parfois des changements étranges dans la destinée d'un homme; que la vie est

soumise à des variations si bizarres Ne

m'interroges plus, ne réclames plus rien de mon amitié parfaite-, et si même tu ne veux pas me désespérer, ou renonce à me voir; ou bien, oubliant tout le passé , iigure-toi qu'aujourd'hui est notre rencontre première, et qu'auparavant cette heure bienheureuse, nous étions l'un à l'autre inconnus complètement.

— Certes, Ladislas, tu me fais entendre des paroles bien singulières, quelle alternative me proposes-tu, ou rompre une amitié si ancienne

et si douce, ou la conserver dans notre cœur en ne la datant que de cette heure? voilà une fantaisie

— Ah! prince Sanseverino, dit une voix glapissante et à la fois dure , je vous trouve à propos pour vous dire que Delille, notre grand poète , à qui j'ai témoigné votre désir d'être admis chez lui sous mes auspices, m'a donné plein pouvoir de vous y amener.

Celui qui parlait, avec la maladresse d'un homme vivant dans le grand monde sans avoir pu en prendre le tact et la finesse de l'à-propos, était un de; ces personnages qui se retrouvent à chaque génération pour en exagérer les ridicules, pour en être balfoués, et qui néanmoins se {lattent d'y jouer un rôle émimnl. Les mémoires de la duchesse d'Àbrantès ont déjà signalé le comte de Grandcour, Suisse d'origine, dont le lieu de naissance est demeuré inconnu, admis sans motif'dans le corps diplomatique, envoyé plénipotentiaire uniquement de ses extravagances, ne représentant que sa déraison, il était admis partout, à la Cour impériale, dans les salons presque murés du fau-

bourg Saint-Germain ; et dans ceux au contraire ouverts à tous venants de la banque, du haut-commerce, des maréchaux d'empire, des grands dignitaires, et des actrices ou femmes célèbres du temps. Agé de cinquante ans ou de soixante ans peut-être, laid, grimacier, maniaque, à demi imbécile, il se croyait beau, bien planté, aimable, et fait surtout pour tourner la tête aux jeunes femmes, tandis qu'elles ne l'accueillaient que pour se moquer de lui. Tel était l'importun qui interrompait une conversation intéressante, et cela par une phrase impertinente et de mauvais goût; aussi le prince napolitain se dressant le plus qu'il lui fut possible, lui répondit avec dédain.

— Ou monsieur de Grandcour a brouillé mon nom, ou l'abbé Délille * a eu peu de mémoire, car loin de lui être inconnu, c'est moi qui lui ai présenté le chevalier d'Armensenne

* Le célèbre Jacques Delille porta le petit collet jusqu'à la première révolution française , sans avoir jamais été engagé dans les ordres sacrés; aussi plus tard il se maria sans sacrilège : néanmoins, et à côté de sa femme, l'habitude prévalait, on l'appelait Monsieur l'.lbbé; surtout en parlant de lui, on disait presque toujours Vabbé Delille.

qui lui-même a procuré au comte de Grandcour la connaissance du Virgile moderne.

— Oh bien oh bien, dit le comte honteux de son incartade et employant sa phrase parasite, lorsqu'on le déconcertait, ce qui avait lieu souvent, il faut qu'en effet un malentendu..... je l'éclaircirai, et par une note diplomatique Oh bien, oh bien, prince Sanseve-

rino, pour réparer ma faute, je veux vous amener chez la princesse Potostka, vous y verrez, et arrivée d'hier, l'admirable princesse polonaise Eudoxie Opalinski.

— Elle ici ! elle? s'écria Ladislas qui se rapprocha du comte de Grandcour, l'avez-vous vue, monsieur?

— Non, pas encore, repartit celui-ci, charmé d'être interrogé, mais le starosle Praleski a dit tantôt à l'archi-chancelier , qu'il sortait de chez le prince Opalinski, arrivé depuis une heure.

— Et je ne le savais pas, se dit à lui-même le Chevalier, avec autant de douleur que d'amertume.

— Je ne peux vous faire admettre dans cet-

te riche maison qui tardera peu à s'ouvrir, dit le comte au chevalier, car sa manie était d'augmenter son importance en présentant sans mesure tous ceux qu'il rencontrait sur son chemin, à des gens que presque toujours il ne connaissait pas davantage.

Ladilas, perdu dans ses réflexions pénibles, ne l'entendit pas, le comte importun que rien ne rebutait, répéta son offre ; le prince Italien qui ne pouvait le souffrir, lui dit avec impatience :

— Eh morbleu! monsieur, savez-vous à qui vous parlez? Monsieur que voilà est le frère du prince Opalinski.

Honteux de sa mésaventure et comme, en réalité, il était, lui, complètement inconnu à cette illustre maison, il prit le prétexte d'avoir à parler au maréchal Bessière, occupé à causer avec le sénateur Fabre de l'Aude, et il débarrassa les deux amis de sa personne indiscrète, ceux-ci, demeurés seuls, le prince Gaëtano prit Ladisdas par l'un des boutons de son habit et le ramenant vers la fenêtre d'où le comte de Grandcour les avait retirés, il lui dit :

— il y a des temps où l'amitié doit être discrète et respecter surtout des secrets qu'on lui cache, il en est aussi d'autres où elle doit Être importune, la mienne maintenant est dans ce cas; je't'adjure, chevalier, de la payer de retour et de lui faire connaître ce qui le blesse; peut-être pourra-t-elle te consoler.

Ladislas allait répondre, lorsqu'un nouveau venu rompit leur tète-à-téte, c'était un auditeur au conseil d'État, qui s'approchait du Polonais, lui dit : qne madame de Maniant le priait de venir la rejoindre. A ce nom, Ladislas se troubla encor plus et se tournant vers le prince napolitain :

— Ami, où loges-tu"?

Dans un hôtel que j'ai loué en plein Marais, loin du bruit et du tumulte, rue Beautreillis nu 100, et où je te somme de venir dès demain prendre un logement.

Je l'accepte, fut-il repondu vivement, car H ne saurais et 1 cassez loin du n° 200 de la rue du faubourg SiMiii-Iloueié: demain donc, al-

tends-moi pour déjeuner à dix heures, j'arriverai précédé de mes gens, maintenant je vais reprendre ma chaîne.

Ainsi dit, le chevalier Opalinski et les deux amis se séparèrent.

Quelques hommes ainsi qu'il y en a tant.

L'i-pigramme, lorsqu'elle ne blesse pas, est telle qu'une flèche qui meurt avant d'avoir atteint son but.

BECCEIL DL MAXIMES.

Le prince Sunseverino ne quitta point la place où il avait retrouvé l'ami de son enfance, rempli de ce bonheur si doux à son âme, il s'y livrait avec enivrement. Enfant d'une des plus opulentes et des plus illustres villes de l'Italie moderne, sa naissance, néanmoins,

ne l'appelait qu'à une fortune bien bornée. Le jour où il entra dans le monde, quatre frères le précédaient; les deux derniers, l'un était déjà destiné à la carrière des honneurs ecclésiastiques; l'autre, à l'obscurité d'un cloître -, ses deux aînés devaient seuls perpétuer leur noble race, et lui, on le fit inscrire dans l'ordre de Malthe, lorsqu'à peine il bégayait quelques mots.

Les Sanseverino avaient à leur nomination, des bénéfices d'un revenu considérable, qui deviendraient l'apanage du prêtre et du régulier; il possédaient en outre le droit de disposer dans la province d'Otrante, d'une commanderie de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, rapportant vingt mille écus de rente, et celle-là appartiendrait au jeune Gaëtano, à la mort de son grand-oncle, qui la possédait maintenant ; en conséquence, à douze ans on l'envoya à Malthe servir de page au grand mai tre Marie des Neiges Rohan Polduc, et à son indigne successeur Hompech ; il trouva à la même place le prince Ladislas Opalinski, grand seigneur polonais sans doute, maisd'u-

ne famille devenue illustre, plus encore par le mariage du dernier roi de Pologne avec une de ses filles, et par l'hymen bien autrement auguste contracté avec la fille de ce prince et de cette princesse Marie Leczinska et sa majesté très-chrétienne Louis XI.

Ladislas, selon la coutume polonaise, était pauvre, car à peine possédait-il un apanage de vingt mille francs de rente, tous les biens, châteaux, domaines de ses ancêtres, devant appartenir au prince Casimir, son frère aîné. Dans la certitude pareille à celle du jeune Sanseverino de posséder un jour en Pologne une commanderie considérable, il avait consenti ou pour mieux dire, ses parents consentirent en son nom à ce qu'il devînt page du Grand-Maître.

Tous les deux étaient encore à Malthe le 42 juin 4798, lorsque le général Bonaparte allant faire la conquête de l'Egypte, s'empara de Malthe après un siège de deux jours. Dès cette catastrophe qui divisa l'ordre et l'anéantit presque, les deux jeunes pages se séparèrent; Oaëtano rentra en Italie, et La-

dislas alla servir en Russie, l'empereur Paul s'élant déclaré Grand-Maître de Malthe.

Le prince de Sanseverino trouva dans sa famille de grands changements qui accroissaient son importance. Le duc de Grannone l'un de ses deux frères aînés qui avait été conservés pour perpétuer le nom, venait de mourir, tué en duel par un Anglais. Le jeune moine son autre frère de l'ordre des Chartreux, mais dont la prononciation des vœux n'était pas faite encore, avait succombé aux accès violents d'une fièvre maligne; comme dès-lors lui et son frère aîné, le jeune évoque 'de Pontecorvo, son père lui défendit de s'engager dans l'Ordre de Malthe, et certes il eut raison d'agir ainsi, car lors de l'établissement en 1799 de la république Parthénopéenne, le prince de Sanseverino de cette branche, fut égorgé avec son fils aîné par les lazzaroni, si bien que Gaëtano se trouva seul héritier , le même jour, de son père et de son frère aîné, et devint l'unique chef de sa grande maison .

Ladislas, moins heureux, avait appris ces changements survenus dans la situation de son

ami, et il n'avait pu lui en apprendre autant ; .son frère aine vivait toujours, et certes il n'eût pas voulu, lui, acquérir des richesses aux dépens de la vie d'un frère auquel il était si tendrement attaché. Tout à-coup , avons nous appris au lecteur, vers la fin de Tannée 480-f, Ladislas toujours chevalier deMalthe,maissans avoir fait ses vœux , interrompit sa correspondance avec Gaëtano Sanseverino. Ce dernier obligé de faire un voyage au Mexique , n'avait pu rechercher la cause de son silence, et quand il revint, la conquête du royame de Naples par les armes françaises et l'avènement à ce trône de Joseph Napoléon , le distraisirent encore de son amitié. Occupé à se défendre contre les calomnies, il avait dû employer son temps à les repousser : enfin , comme apprécié du nouveau roi de Naples , ce dernier prince qui avait pour ambassadeur ordinaire à Paris le marquis de Gallo , venait d'y envoyer tout nouvellement le prince Gaëtano,.

Celui-ci avait peu tardé à se Caire distinguer soit dans la sociétéprcsqueocculledu faubourg Saint-Germain, où il allait avec quelque mjs-

tère , et dans celle alors encore un peu mêlée des membres, à divers titres, du gouvernement, delà haute))anque et du haut commerce, uni à celle-là par des mariages , des rapports de sang ou d'intérêt; déjà plusieurs aventures galantes lui avaient appris que les Italiennes n'étaient pas seules à posséder un cœur tendre et à s'abandonner à une passion contre laquelle on lutte avec tant de difficulté.

Ce soir-là un nom prononcé par l'auditeur au conseil d'état, M. de Roserville, et qui décida Ladislas à une prompte retraite, avait frappé singulièrement le noble Italien, et pour s'assurer si dans cette époque il n'existait pas à Paris deux dames qui s'appelaient également du même nom; il n'était pas rentré dans la salle de spectacle, mais demeuré dans le salon d'attente, il attendait la sortie des invités qui ne tarderait pas à s'effectuer.

Peu de minutes s'étaient écoulées lorsque le roulement des tambours de la garde-impériale qui battaient aux champs , pour annoncer que leurs majestés impériales se retiraient dans leurs appartements réciproques s'étant fait en-

lendre, la foule invitée^ libre alors de quitter la salle , se précipita comme un torrent par toutes. les issues et s'empressa d'aller à la quête de ses voitures.

Ce fut alors une confusion étrange que ces \oi\ s élevant à la fois, et que cette réponse empressée de la servilité des valets au ton impérieux des maîtres ; malgré la majesté du lieu commencèrent de plaisantes, de piquantes, d'originales querelles de préséance; plus d'une nouvelle duchesse prétendit prendre le pas sur une princesse de l'ancien régime , un substitut du procureur impérial vacroiser l'antique carrosse d'un président à mortier du parlement de Paris , un riche fournisseur ne recule point devant un receveur-général du clergé deFrance, des appels arrogans , les cris, les plaintes, les murmures , les reproches , la course des gens, la venue, le départ des voitures,, tout paraissait un échantillon du chaos trop souvent renouvelle de nos jours.

(Cependant nous avons fait entendre qu'un nom nonchalamment prononcé avajj piqué singulièrement la curiosité de Gaëtano; debout

au haut de l'escalier majestueux des Tuileries, bien autrement imposant que les degrés mesquins d'aujourd'hui. Le prince italien examinait avec une persistance de mauvais augure le dé(îlé des invités : un grand nombre avait passé devant lui et il ne voyait pas encore le couple qui le retenait lui en manière de badaud français, quand il aperçut en marchant en arbalète, le jeune Eugène de Roserville, l'auditeur au conseil d'état qui auparavant s'était fait le messager d'une femme elle le suivait

accompagné de Ladislas Opalinski.

A sa vue , une exclamation mélangée de colère, de dépit, de haine et de raillerie, échappa au prince italien, avec si peu de retenue qu'elle attira vers lui l'attention de l'ex-marquis de Lucerone, auquel je laisserai son vieux titre, car il le reprit plus tard. Ce dernier ayant examiné tour à tour la dame de Maurant et le prince italien , se pencha vers celui-ci , récita à son oreille le début bien connu de la cantate fameuse deMétasthase :

Grazie a llnganni tuoi Alfin respire o Nice Alfind'un infélice...

« — Vous vous trompez , Monsieur, répondit froidement l'attaqué ; là où il n'y a pas eu d'amour, il ne peut y avoir de liberté reprise.

« Oh! prince, dispulerez-vous sur des mots, refuserez-vous d'appeler amour le vif sentiment dont vous n'êtes pas guéri encore; seraitce de la fantaisie, du désir, soit... Pourtant, continua le Français, en donnant à sa pyhsionomie une expression malicieuse, celui-ci étail, je présume, satisfait depuis long-temps que la première existait encore.

« Eh bien ! soit , puisque vous le voulez , si l'esprit de l'amour a existé, du moins le mépris a peu tardé à le détruire.

« — Taisez-vous , repartit le précédent interlocuteur, à ce mot de mépris vous avez fait retourner dix tètes. Il y a tant de gens ici à qui on pourrait l'appliquer, que toujours il s'en trouve quelqu'un dont la conscience est assez

franche pour le prendre en manière de personnalité... et tenez, voici M. de Maurant luimême que vous avez ému , attendu que l'épithète lui va bien et qui arrive sur vous , soit pour vous proposer de vous couper la gorge avec lui , soit, ce qui est plus probable, pour vous inviter à souper chez lui.

« Le prince, malgré sa mauvaise humeur, ne put s'empêcher de rire à ces deux ou trois épigrammes lancées coup sur coup, et son hilarité cachée augmenta encore lorsque le même M. de Maurant l'abordant lui dit :

« — Eh ! mon prince , à qui donc en avezvous? vous avez failli déconcerter le fripon de Mirecourt, il a cru que vous le désigniez par son titre.

« — Vous êtes dans Terreur, estimable Monsieur de Maurant , répliqua le marquis de Luceronne , je vous jure que Mirecourt se croit doublement honnête homme depuis que , par le crédit du maréchal Marmont, il a obtenu cette grosse fourniture...

« — Oui, dit le même , celle que sa femme lui a fait avoir et à quel prix...

a — N'avez-vous pas vous-même obtenu celle des effets d'habillement pour l'armée qui se dirige contre le Portugal ?

« — Oui, Monsieur, et grâce à l'amitié dont m'honore son altesse le prince Sanseverino.

« — Ah ! illustrissime signor, dit à voix basse le marquis au prince , vous aviez en effet acquis le droit de conduire madame de Maurant.

Puis se tournant vers le mari de cette belle coquette, il lui demanda d'un ton le plus perfidement naturel qu'on put prendre.

« — Que vous a fait avoir de lucratif le chevalier Ladislas Opalinski.

Un regard foudroyant de Gaëtano ne déconcerta pas l'imperturbable marquis français , néanmoins, il tacha de rassurer l'Italien par un geste expressif; pendant que le fournisseur répondait en ces termes :

« — Une mine d'or, un deuxième Pérou , le maniement des contributions en nature de la Prusse , de la Hesse et du duché de Varsovie ; je ne pourrai jamais assez remercier ma femme du soin qu'elle s'est donné pour attirer

chez nous ce noble cousin de Marie-Antoinette. Ce n'est pas qu'en revanche elle n'ait rendu à ce seigneur un bien grand service; ne s'était-il pas amouraché de madame Estelle Mirecourt, ma femme le lui a fait connaître, et lui en est devenu si reconnaissant..... si reconnaissant , qu'il ne quitte guère notre maison, depuis, et ceci dit sans reproche, queson altesse le prince San-Severino n'y reparait plus.

« — Madame de Maurant , demanda le marquis sans paraître au-dehors s'apercevoir du peu d'à-proposde sa question, a-t-elle toujours son même coiffeur.

« — Qui , le petit Zephir Canard , ce dfèle, ne m'en parlez pas , j'ai contraint madame de Maurant à le mettre à la porte.

« — Vous , et de quoi diable vous mêlezvous?

« — J'ai voulu couper court au scandale.

« — Vous.

« — Oui, enfin sachez qu'une nuit, vers quatre heures du matin , je rentrais sans bru il et sans lumière, que vis-je! ce polisson de Canard qui sortait de chez Eulalie, la première

carriériste de ma femme , et pour comble d'audace , il s'était permis de traverser la chambre de madame de Maurant, jugez de mon indignation et de ce que j'eusse pu penser et faire, si la réputation de ma femme ne passait pas comme bonne.

« — oh! oui, s'écria le marquis, elle compte de l'aveu public un rang respectable.

De ces femmes de bien dont l'honneur est entier , Et qui de leur vertu parfument le quartier.

— Ce que c'est que d'avoir appris le latin, dit M. de Maurant transporté. Que nepuis-je, comme vous, citer à livre ouvert les épîtres de Cicéron.

Malgré son dépit, augmenté encore par la honte que venait de faire naître en lui la révélation dernière du sot fournisseur, le prince napolitain , malgré son vif désir de garder son Punto (sa gravité'italienne), ne put retenir l'éclat de rire fou qui partit de ses lèvres.

— Je gage , dit M. de Maurant, trop rempli de bonne opinion de soi-même pour s'imagi-

ner qu'on pouvait se moquer de lui, que son altesse vient de faire une plaisante découverte !

— Oui , monsieur, repartit froidement l'interpellé.

— Je vous en demanderais part, mais je vois l'auditeur au conseil-d'état,. M. de Roserville, jeune parent de ma femme, qui vient na' avertir que notre voiture est arrivée , messieurs ; l'un de vous deux veut-il que je le jette quelque part?

— Merci, pour moi, dit le marquis, le vicomte de Laval m'a mené, il va me reconduire.

— Voici mes gens, dit à son tour le priaCe, et le fournisseur saluant, la compagnie partit enchantée de ce qu'il venait de conter. Gaëtano, demeuré seul , froissa son mouchoir avec impatience, proféra divers mots entrecoupés, et monta, lui aussi, dans sa voiture et retourna chez lui. Arrivé, il donna ses ordres pour qu'un appartement complet fut prêt le lendemain, et malgré l'heure, il s'y attacha luimême. On aurait imaginé qu'en s'occupam

ainsi il cherchait à se distraire lui-même d'un souvenir pénible qui attaquait son amour-propre en offensant son cœur.

Le lendemain à l'heure convenue , et avec une exactitude militaire, le chevalier Ladislas entra chez son ami : tous les deux s'embrassèrent tendrement et se félicitèrent de s'être retromés. Gaêtano , après les premiers compliments, conduisit le Polonais dans l'appartement qu il devait occuper, et après lui avoir l'ait promettre de déjeuner avec lui , il le laissa seul , celui-ci ayant manifesté le désir décrire une lettre qu'il disait très pressée-, en effet, dès qu'il eût vu partir le prince, il appela son valet de chambre , lui défendit d'entrer dans son cabinet avant qu'il l'appelât, et pour plus de sûreté , il s'enferma à double tour.

Ce premier soin pris, il s'approcha d'un bureau, s'assit, se leva, se promena avec vivacité pendant assez long-temps , puis , se déterminant à écrire sa lettre , il l'écrivit en effet sans s* interrompre ni même lever les yeux. Elle était conçue en ces termes :

« Est-il possible, vous à Paris, mon cher

« frère , et vous surtout avec elle. Quoi ! ar- « river tous les deux à l'improviste sans me « prévenir, sans que la moindre phrase dans t votre correspondance ait pu nie préparer à « ce rapprochement. Certes, je devrais n'é- « prouver que de la joie de cette double venue, « car mes sentiments sont toujours les mômes. « J'ai pour vous, mon frère, cette affection « tendre qui semble plus particulièrement l'a- « panage de l'amitié formée avec un étranger, « que due à la vivacité des nœuds du sang , je « sens pour elle ce que je sentais il y a tant « d'années, ce que j'éprouverai sans doute « bien au-delà de l'heureuse époque fixée pour « accomplir mon bonheur.

a De toutes parts donc je devrais être heu- « reux. La certitude de vous approcher devrait « l'emporter sur tout autre sentiment. Eh « bien ! je ne sais ce qui se passe en moi , il « me semble seulement que j'aurais préféré « souffrir dans tout son ensemble le tourment « de l'absence , puisque depuis je dois encore « pendant quatre mois être malheureux.

« Trois ans, vous le savez, étaient le terme

« que notre amour, Eudoxie et moi d'abord , « et ensuite que notre triple amitié si sincère, « si complète , avait imposé aux convenances « du monde, pendant trois ans je devais souf- « frir, me désoler, exister à peine afin, au « bout de ce temps, de mieux épuiser la coupe « dune prospérité qui sera sans nuage.

« Seul à Paris, loin du meilleur et du plus « aimé des frères , loin de la femme que je « crois aimer dès nia première enfance, je sou- « tenais avec courage l'exil douloureux que « tous les trois m'aviez imposé; je souffrais « sans doute , mais entre nous sachez que le « malheur n'existe pas lorsquen face de lui « l'espérance se présente perpétuellement.

« Rempli de la pensée que je ne serais pas « toujours exilé , je comptais jour par jour les « quatre mois qui me restent à courir, lorsque « hier, au spectacle des Tuileries, la voixpu- « blique m'a annoncé votre arrivée. Je ne re- « viens pas sur ce qu'a d'inconcevable votre « silence à mon égard ; mais mon frère , elle « et vous , avez-vous calculé l'imprudence de « votre démarche. [Nétions-nous pas convenus

« que nous resterions séparés pendant trois « ans. Votre honneur, le mien , celui de la « divine Eudoxie ne doit-il pas être à couvert ; « ne faut-il pas qu'elle vienne à moi sans avoir « été souillée par les calomnies d'une société « trop portée à nuire et à entacher les plus noce blés réputations.

« Quel motif vous amène. Est-ce la volonté « de l'empereur votre maître? sont-ce vos af- « faires avec le domaine du roi de Saxe dans le « duché de Varsovie ? est-ce votre amitié qui , « plus vive que la mienne , a rompu notre ban « faute de pouvoir le supporter? est-ce elle « enfin , elle qui veut se rapprocher de moi ? « Mon Dieu î dans quel dédale de pensées vo- * « tre venue inopinée me pousse. Me voici, « nouveau Tantale , en proie à de violents dé- « sirs. Tous mes sentiments me poussent à « voler dans vos bras, et voici qu'à son tour la « raison froide et austère me conseille de fuir « et de vous éviter tous les deux ; oui , de vous « fuir, de vous éviter... Est-ce posible! c'est « vrai pourtant. Non , je ne veux pas que l'on « soupçonne notre pacte ; non je ne veux aucu-

« nement que des méchants , par des propos « infâmes , flétrissent dans sa sève un bonheur « que je prétends goûter si pur. Dans tous les « cas, méfiez-vous tous les deux des langues « envenimées qui nous environnent, et ne « prononcez mon nom qu'avec aversion.

« J'ai retrouvé Casimir, mon meilleur ami v après vous, le prince Gaétan de Sanseverino. « Je loge chez lui. C'est à la rue Beautreil- « lis, 409, que vous devez m'écrire, car je (( n'irai vous voir qu'après que vous m'aurez « instruit de vos désirs et de vos projets. Ne « sachant où vous logez, j'envoie ma lettre à « l'ambassade de Russie. Au nom de Dieu « ne me faites pas languir et répondez-moi... « Est-il possible que tous trois habitions la « même ville , et que ce soit moi. . . moi qui ne « sois pas le premier à voler dans vos bras... « Je ne le peux ni ne le dois... Mon frère, « est-ce par vous deux que je devais devenir « malheureux aujourd'hui. »

L'intérieur d'une Famille.

Si l'on savait apprécier le bonheur du ménage, que les palais et les salons seraient déserts !

RECUEIL DE MAXIMES

— Je vous ai fait attendre , Gaëtano , dit le chevalier Opalinski en entrant dans la chambre a coucher de son ami, vous m'excuserez , j'écrivais à mon frère.

— Vous écriviez à votre frère ; ne Tavez-vous déjà pas vu ? retarderez-vous donc de le voir ?

— Peut-être.

— Peut-être ! sais-je bien vous entendre. O ciel ! que s'esl-il donc passé entre vous ? qui vous a brouillé? Serait-ce le génie infernal qui maintenant vous obsède?... Ladislas, vous me devez un compte exact de votre vie passée. Il me semble quelle a été semée de traverses étranges.

— Gaëtano, je vous supplie, ne me jugez point sur les apparences , elles sont trompeuses, et ce que vous avez vu hier...

— Vous me rendez trop heureux en me permettant de douter de votre fascination. Oui , j'ai tort d'accuser cette femme de vous avoir refroidi envers voire frère.

— Moi , le moins aimer, moi , le sacrifier à qui que ce puisse être, ah! Gaëtano vous me jugez mal. Si j'évite le prince Casimir, demeurez certain que je cède , en agissant ainsi, aux lois impérieuses de la nécessité , sa femme...

— Taisez-vous, Ladislas, je vous le demande au nom de votre vertu.

— Je ne vous comprends pas.

— Vous ne me comprenez pas?

— Non , certes.

— Quoi ! ne venez-vous pas de me faire entendre que si vous fuyiez votre frère c'est parce que vous aimiez sa femme ?

— Sans doute.

— Eh ! comment un amour si horrible, une passion incestueuse a-t-elle pu naître dans votre sein ?

— Je vous avouerai plus encore , dit le Polonais en accompagnant ces paroles d'un sourire mélancolique, c'est que je suis certain d'être aimé tendrement par la femme de mon frère.

— Brisons là-dessus , chevalier Opalinski , répondit sévèrement le prince Sanseverino, il se peut que vous soyiez monté à la hauteur des idées actuelles ; quant à moi , je reste avec tous nos préjugés de vertu et de catholicisme. Les principes de la philosophie moderne ne m'apprendront pas à regarder comme chose permise l'inceste et l'adultère.

— Se peut -il, à votre tour, prince, que vous préfériez entacher votre ami plutôt que

de soupçonner un sens mystérieux à mes paroles. Oui, je le répète, j'aime la femme de mon frère. Tout me porte à croire que je suis payé de retour. Mon frère, qui pis est, le sait, y prête les mains...

— Ah ! par exemple.

— Et ne cesse pas de m'aimer autant qu'il m'est cher.

— Oh ! certainement , reprit le Napolitain avec impatience , c'est une énigme que vous me donnez à deviner, mais dont il m'est impossible de trouver aucunement la solution , car enfin vous ne pouvez être devenu le dernier des hommes, et comme dit Racine, ce grand poète :

Un mil jour ne fait pas d'un mortel vertueux Un perfide assassin, un lâche incestueux.

— Je rends grâce à ce qu'il s'est trouvé un tragique français pour prendre ma défense dans votre esprit. Vous allez mieux juger ; déjeunons. Faites fermer après votre

porte , puis descendus clans ce pavillon du jardin dont par la coquetterie simple de l'extérieur je soupçonne l'opulente élégance du dedans, je vous raconterai l'histoire véritablement extraordinaire de ma vie.

Le repas du matin eut lieu , mais rapidement. Il fut fait avec cette impatience commune aux gens pressés. Les deux amis parlèrent peu , chacun livré à ses pensées, chacun attendant l'un des éclaircissements qui le ramenassent à la bonne opinion qu'il voulait avoir sur le compte d'un homme qui lui était cher. L'autre rempli de ce besoin que les malheureux et les amours ont de s'épancher clans le cœur d'un confident sensible. Il semble que raconter nos peines les allège en nous, et que l'on soulfre moins lorsque d'autres ont paru souffrir aussi de nos tourments.

On tarda peu à quitter la table, et selon le désir manifesté par le chevalier, tous les deux se tenant amicalement par la main arrivèrent au pavillon , sur la porte duquel on lisait cette inscription gravée en lettres d'or ;

Dans cet asile solitaire, Près des plaisirs bruyants d'un monde suborneur, On trouve avec la paix, l'étude et le mystère, Tout ce qui charme l'âme et suffit au bonheur.

— Oh ! Gaétan , dit Ladislas après avoir répété ces vers à haute voix; voici pourtant de la pnilosophie.

— C'est au moins de la bonne, car elle n'est morose ni ambitieuse. Ils pénétrèrent au dedans de l'édifice : c'était un salon tout incrusté de mosaïques imitées de celles d'Herculanum; des meubles élégants et commodes , une pendule arrêtée, et un sablier pour marquer l'heure à sa place, manière honnête dediviser le temps sans nous faire connaître qu'il fuit sans retour ; des vases de la Chine et de terre remplis de Heurs rares ; un lustre de cristal de roche suspendu à la voûte ; une bibliothèque composée de livres choisis formaient , avec un miroir de Venise orné de filigranes d'argent, le mobilier de cette chambre qui, par ses trois fenêtres et la porte , avait pour perspective l'hôtel , une fontaine grecque, une

ni i no gothique cl une cascade bruyante et abondante en eau et en écume.

Les -persiennes abaissées, un store représentant un riche paysage ; tiré devant la porte, on pouvait se croire dans une campagne écartée. Le prince Sanseverino se jeta dans une causeuse en forme de demi-ottomane, et le chevalier qui allait parler longuement se tint debout et débita , en allant et venant , le long récit qu'il avait autant besoin de faire que son ami avait de l'ouïr :

« — Je ne te ferai pas l'histoire de ma généalogie , c'est un point que deux pages du grand-maître de Malte ont débattu souvent dans leurs heures de service et d'ennui. Tu sais que je suis très proche parent de la famille des Bourbons , qui naguère encore régnait en France ; tu sais que mon père mourut en laissant, selon la coutume polonaise, à mon frère aîné le prince Casimir Opalinski, son immense fortune , ses honneurs et ses biens , tandis que moi j'eus pour unique apanage une pension viagère de vingt à vingt-quatre mille francs, augmentée il est vrai par les commanderics

productives que je dois aux fondations de mes ancêtres, et à la munificence de l'empereur Paul I.

« Notre plus proche parent était un staroste illustre par sa naissance et important par l'étendue et la valeur de ses domaines , qui lui donnaient un rang égal à celui de nos maisons d'origine souveraine. Le prince Sobieski était une branche reconnue de cette race royale et héroïque; mais il n'avait aucun fils , et marié successivement la première fois avec une sœur de mon père ; la seconde , avec une Sapiha. Il ne lui restait de ce double hymen qu'une fille, ma cousine germaine.

« Le prince Sobieski mourut lorsque son Eudoxie avait à peine deux ans , il laissa sa tutelle à mon père , qui lui-même tarda peu à le suivre au tombeau ; tous trois orphelins , Casimir, Eudoxie et moi fûmes élevés ensemble, nous contractâmes dans ce commerce intime une amitié tendre, qui plus tard fit place à l'amour; oui, Gaëtâno quoique bien jeune, lorsque la volonté de mes proches me fit nommer page du grand-Maître dé Malihe, ftohnn

Polduc, j'adorais déjà Eudoxie , et cela avec toute l'impétuosité de la passion.

« Tu sais comment, te voilant une partie de ma position réelle envers cette jeune fille alin que mon indiscrétion ne nuisit pas à ta renommée, je te lis part de mon sentiment pour elle? Tu ne peux oublier que lorsque la conquête de Malthe commencée par la flotte française et consommée par celle de l'Angleterre, eut presque anéanti l'ordre de St. -Jean de Jérusalem et déterminé ma séparation d'à vec toi , dans notre correspondance, je te parlais sans cesse d'Eudoxie? Hélas ! ce nom chéri tant que j'eus mon innocence se trouva au bout de ma plume; mais lorsque mon désir augmenta, lorsque je fus seul à lutter contre tout le monde, je cessai de t'en parler, je cessai même de t'écrire.

« En quittant Malthe, je fus appelé d'abord à Saint-Pétersbourg où un navire anglais me transporta. Mon suffrage fut compté parmi ceux des chevaliers qui consentirent à nommer grand-maître de notre ordre Paul I. Sa Majesté impériale me gratifia d'une commanderie de dix mille durais , mon frère m'en donna une

autre de quatre mille ducats à sa nomination, si bien que-bien jeune encore, j'avais à peine vingt ans, je me trouvai possesseur d'un revenu d'environ cent quarante à cent cinquante mille francs de rente; tout cela, il est vrai, était viager, et. mes héritiers ne posséderaient de ma succession que mes économies, je n'ai jamais su en faire et aujourd'hui moins encore qu'auparavant.

« La princesse Eudovie Sobieski demeurée de bonne heure sans père, sans mère, sans parents proches de son nom môme, sans tuteur, avait été recueillie par une sœur de la mère de mon père; une chanoinesse d'un chapitre noble dont elle était grande prieure et la princesse Opalinska, dame souveraine d'une principauté appartenant à son chapitre, en avait pris le nom , on la connaissait presque uniquement sous le titre de la comtesse de Merback.

« Comme Casimir et moi avions pareillement perdu les auteurs de nos jours, la grande prieure, comtesse de Merback, nous tenait aussi lieu de mère, et son palais à Varsovie, où elle demeurait avec Ludovic, était véritable-

Où

nient notre palais , aussi chaque jour à toute heure nous nous y rendions, nous y avions même chacun un appartement qui nous était affecté, si bien qu'à part d'y coucher, ce qui nous était interdit, nous pouvions nous croire les habitants continuels de-cette noble demeure.

« Mon frère impatient de me revoir, bien qu'il fut venu à Malthe par trois fois diverses pendant que j'en étais avec toi l'une des fractions du souverain ; mon frère, dis-je, m'attendait à Saint-Pétersbourg; lorsque j'y débarquai pour la première fois, et te le dirais-je. le jour qui nous remit ensemble me fit contracter envers lui l'une de ces obligations qui nous imposent une reconnaissance éternelle, au moment précis ou je descendais du navire je tombai dans les flots de la Neva , et avec tant de malheur que je m'évanouis soudain.

« Casimir, du rivage où il m'attendait voyant cette catastrophe , prit à peine le temps de se déshabiller , il sauta dans les flots , le premier plongea ou j'avais disparu, avec une précision parfaite et tandis que des indifférents me cherchaient où je n'étais pas , lui au périi de sa vie,

air il relevait à peine d'une maladie violente, me saisit par un bras et m'attachant à lui , me poussa vers une barque qui arrivait à nous à force de rames, aidé des matelots, nageant lui sansjamais m'abandonner, il me sortit du fleuve moi , toujours privé-de sentiment, et par cette action héroïque me dévoua à une mort certaine.

« On dit que rien ne pourrait exprimer sa douleur violente , lorsqu'il crut n'avoir retiré des eaux qu'un cadavre insensible, et non plus la joie délirante qu'il manifesta lorsque les médecins eurent répondu de ma vie. L'empereur se trouva par hasard le témoin de celte action héroïque , il en fut si charmé , lui certes bien digne de comprendre tout ce qui est généreux , qu'il tira sur-le-champ son cordon de Saint-André et le passa au col de mon frère; jamais certes cette noble décoration ne para plus noble poitrine.

« Lorsque je repris mes sens , je me sentis pressé dans les bras de mon frère. Oh ! cher (.ai îaiio, que la v ie me fui douce par cela .seul que je la !ui devais, la tenir de mon frère. lui procurait à mes yeux un prix mille fois plus

grand, je pleurais, je riais, lui pleurait également; nous ne pouvions nous séparer, et de cette heure nous ne nous quittâmes plus, nous entrâmes à \arsovie, impatient de me présenter à notre belle cousine , et moi brûlant de revoir cette jeune vierge à laquelle déjà m'attachait un amour dont encore je n'appréciais pas néanmoins toute la véhémence.

« Notre tante, la grande prieure comtesse de Mcrback avait et possède encore avec mille qualités solides cet esprit méticuleux, tatillonneur qui impatiente les meilleurs caractères ; elle crut devoir être présente à notre entrevue, et je l'avoue , elle gâta pour moi la douceur de ce premier moment , j'aurais voulu embrasser librement ma cousine comme aux jours sans cérémonie de notre enfance , au lieu d'un tel bonheur, je dus me contenter de lui baiser la main.

« L'éloquence d'un regard au moins bien ardent me servit à faire connaître à Eudoxie que je revenais toujours le même : je pus lire avec ravissement dans le charme de son sourire qu'elle également m'avait conservé cet amour

innocent , né de nos rapports d'enfance et de notre intimité de sang.

« Gaëtano , de tous les amours les plus doux , les plus tendres , le seul qui ne se puisse perdre est celui qui tire son origine d'une telle proximité ; les mariages les plus heureux sont ceux qui unissent deux cousins germains. Là, les lamilles ne font qu'une , la' mère de l'un des époux est la tante de l'autre ; là , il n'y a plus dans les premiers parents cette haine involontaire, que l'on porte à une bru venue d'une maison étrangère. Celle-ci au contraire est chérie du jour de sa naissance , on ne la redoute point, car elle pense comme le père et la mère de son mari ; on connaît les défauts des époux , on les excuse , car ils sont de la famille; et survient-il une querelle, l'oncle beaupère, la tante belle-mère, ne se décidant ni pour la fille contre le neveu gendre, ni pour la nièce, n'enveniment point la plaie et ne poussent pas à une séparation qui déshonorerait doublement la famille. Enfin, la femme qui dans les mariages ordinaires penche toujours pour les propres parents, n'ayant, lorsqu'elle est cou-

sine germaine, aucun intérêt particulier qui ne soit commun à son mari , est en dehors des causes les plus fréquentes qui amènent la zizanie et la séparation.

« Dans la belle Eudoxie, je voyais presque, une sœur ; le sentiment délicat et respectueux accroissait ma flamme, il ne pouvait entrer dans ma pensée de déshonorer mon nom en séduisant la fdle d'une sœur de ma mère; d'un autre côté, les rapports de contiguïté me rendaient encore ma cousine plus chère ; cependant plusieurs semaines s'écoulèrent sans que je me déterminasse à lui exprimer directement mon amour ; avant de lui en parler, le désir me vint de consulter mon frère.

« Casimir et moi étions si heureux de nous retrouver ensemble , que pour regagner, disions-nous , le temps que mon noviciat à Malthe avait enlevé à notre fraternité , nous décidâmes de n'avoir à nous deux qu'une chambre. Quelle était délicieuse celle où nous venions nous coucher, et non nous livrer au sommeil ! étendus dans un lit jumeau et les deux réunis sous une vaste alcôve nous commencions, dès

que nos valets de chambre en se retira n importaient les bougies , une conversation franche , animée, toute de confidence et véritable épanchement réciproque bien doux à nos cœurs.

« C'était l'instant des aveux, de la franchise, des rapports intimes, tout ce que dans la journée avions dit, avions fait; tout, dis-jc , allait de l'un à l'autre. Néanmoins, et j'attribue encore ce que je vais te raconter à celte pudeur vertueuse qui nous portait à nous respecter mutuellement , aucun de nous n'avait parlé à l'autre des passions secrètes qu'il pouvait ressentir.

« Un soir donc , lorsque la prière faite ensemble ayant été finie, chacun s'était enfermé dans son lit et sous ses rideaux ; je sentis en moi s'élever un remords déchirant, qui m'accusait avec vivacité de ne pas avoir pour mon cher Casimir cette confiance , dont lui de son côté me donnait tant de preuves. Ce n'est pas que d'une autre partune voix plus intime ne me criât que je devais me taire, qu'il y avait dans les actes de la vie des choses tellement mystérieuses , qu'un tiers ne devait pas les ouïr de

quelque affection qu'on le payât lui-même ; mais l'amitié si naïve reprenait la parole et , me gourmandant avec sévérité, me demandait ce que j'avais donc de si honteux à cacher , puisque je redoutais d'en faire part à mon frère, certain que rien n'était innocent comme ma llamme pour Eudoxie, et que Casimir serait en droit de m'accuser de dissimulation , puisque je lui dérobais ma plus importante pensée. Ceci, tedirais-je, Gaëtano, me détermina.

« Le soir donc que je te signale, l'obscurité ordinaire remplissant notre chambre, j'interrompis Casimir qui me parlait avec beaucoup de chaleur d'une dispute qu'il avait apprise et qui, fomentée par l'ambition, irritait l'un eontre l'autre deux de nos amis, deux de nos parents et , prenant la parole , je lui demandai , certes avec fort peu d'à-propos , s'il ne se sentait point porté à l'amour, et d'où vient que depuis notre réunion il se montrait à moi sous l'insensibilité du farouche Hyppolite?

« Mon frère me répondit avec une émotion si douloureuse , que j'en demeurai confondu ,

que l'amour était chose grave, avec laquelle il ne fallait pas badiner , et que lui craindrait d'aimer, dans la frayeur où il était qu'on ne refusât de partager sa flamme.

« — Il est vrai, repartis-je , que de tous les malheurs, celui-là doit être le plus pénible à endurer, que pourtant , lorsque l'on était fait comme lui, l'indifférence n'était guère à craindre, et que certainement il lui serait facile de plaire, pourvu qu'il le voulût bien lui-même.

« — Et vous, me dit-il, comme s' il eût eu de la honte à détourner de lui la conversation , avez-vous meilleure opinion de vous que je ne peux en avoir de moi ? avez-vous choisi votre maîtresse et vous flattez-vous de ne lui déplaire pas ?

« — Mon frère, repartis-je, avec cette vanité d'un amant qui a la certitude du triomphe , j'avoue que j'ai fait mon choix.

« — Pour une saison ou deux, n'est-ce point, Ladislas ?

« — Non , Casimir, mais pour toute la vie ; oh! oui, frère pour toujours, car comment ne

pas aimer perpétuellement celle qui daigne me payer d'une affection réciproque.

« Vous a-t-elle donc déjà soumis son cœur?...

« Et ces mots , mon frère me les adressa avec une intention de curiosité si passionnée , que moi , pour reconnaître son tendre et sensible intérêt, je me hâtai de lui dire.

« — Je vous mentirais, si témérairement j'avançais qu'elle m'a dit je vous aime ; non , sa bouche n'a pas été aussi loin , et cela , parce que la mienne n'a pas osé , tant je respecte ma cousine , aller aussi loin.

Ici je fus interrompu par un cri aigu qui échappa à la bouche de mon frère ; lui ne me laissa pas le temps de le questionner, et en riant il me dit :

« — Je viens de me blesser avec une fâcheuse épingle au moment où votre récit devenait rempli d'intérêt. Quoi! Ladislas, c'est donc notre belle cousine à laquelle vous portez votre hommage ? Mais par grâce, apprenez-moi d'où naît votre confiance et comment vous flattez-vous d'être aimé ? prenez-y bien garde, mon ami. Ne

me trompez-vous pas, ou bien prenez-vous pour tendresse réciproque cette amitié qu'elle vous doit en vertu des liens du sang qui vous unissent avec elle ? L'amour est bien supérieur à l'amitié.

Une Tante.

La fable, en peignant Prothée, a fait connaître l'amour. Avec quel art il se déguise ou se replie eu lui-même.

HECIEIL DE MAXIMES.

« 11 me sembla poursuivit le chevalier Opalinski , surprendre quelque chose de railleur dans le propos de mon frère , j'allais peut-être à tort m'imaginer que m'accusant de présomption , il croyait impossible que je pusse plaire à Eudoxie ; cette idée se développa dans ma tête et même gagna mon cœur ou elle fit

naître un dépit eoupaWe, aussi reprenant la parole cl affectant que jetais offensé.

« — Casimir, dis-je , vous avez raison , ceci est chose grave et de laquelle il ne faut point parler légèrement, vous m'excitez au jeu et alin que votre sagesse impassible ne soit pas en droit de me reprocher davantage ma présomption, remettons à demain au soir, s'il vous plaît, la suite de cet entretien.

« — Pourquoi , dit-il, à demain au soir?

« — Parce que dans la journée je me serai expliqué de telle manière que ma cousine sera bien forcée de me faire connaître à son tour si son cœur est à moi ou si je lui suis indifférent. Oui, sans doute, vous me failes comprendre que l'on doit être aimé pour parler de son amour, je le saurai, je vous jure; mais je ne peux l'être sans votre secours.

c — Oh! Ladislas, que prétendez-vous dire par ces mots.

< — Je dis, prince Opalinski et frère aîné, (pie demain nous irons ensemble visiter notre respectable tante, alors, vous, immolant votre plaisir à mon intérêt prendrez place à sa partie

de wist , tandis que de mon côté je débrouillerai mes affaires auprès d'Eudoxie.

« — Comptez sur moi, frère, répliqua le prince; mais ne jugez-vous pas maintenant convenable que nous goûtions les douceurs du sommeil ?

« Ma réponse fut affirmative , et dix minutes après, si je songeais à ma cousine, c'était grâce à un rêve qui me la fit voir de près, et qui par sa bizarrerie , est demeuré gravé dans ma mémoire , le voici :

cil me sembla que mon frère me conduisait vers Eudoxie , que prenant la parole, il lui demandait sa main pour moi; elle , me regardant avec tendresse, me pria de la conduire à l'autel, nous y marchâmes; le prêtre allait nous unir, lorsque jetant les yeux sur la chasuble que portait cet ecclésiastique, j'y vis au milieu un grand miroir dans lequel j'aperçus mon frère épouser ma maîtresse dans le temps qu'en réalité je me mariais avec elle , aux pieds de ce même autel et par le ministère de ce même ecclésiastique ; or, comme depuis la chose a eu lieu , j'ai bien vu que ce double mariage devait

s'accemp^r, n^:p j? deii suivre exactement le cours des choses.

« Le lendemain, Casimir toujours parfait pour moi , fut Je premier à me rappeler ce que j'avais arrêté la veille. Nous arrivâmes tous les deux chez la comtesse de Mersback, lui s'attabla résolument pour jouer les huit robbers d'usage et moi servi par le hasard , ayant vu Eudoxie se promener dans le jardin, je me hâtai de l'y aller rejoindre 5 à ma vue elle se troubla, baissa les yeux et dès que je l'eus complimenté 6ur sa beauté qui réellement à cette heure était surnaturelle, elle au môme instant me pria de la ramener au salon.

« — Je suis, lui répondis-je , destiné à vous obéir pendant tout le reste de ma vie, hors, ma cousine, en ce moment; j'ai à vous faire une confidence, et pour cela, j'ai besoin de n'être pas interrompu par les indiscrets.

« — Je suis trop jeune, dit-elle en souriant , pour vous donner un bon conseil , et à défaut de votre frère , ne feiïez-vous pas bien de consulter ma tante.

« L'idée d'adresser à la respectable grande

prieure une déclaration d'amour à la place de sa charmante nièce, m'inspira une gaîté qui devint communicative. Eudoxie en s'y livrant repoussa l'instinct qui d abord lui avait fait craindre de se trouver seuie avec moi, j'en profitai et sans qu'elle devinât le péril, je la conduisis vers un labyrinthe voisin ou nous entrâmes.

« La solitude, le charme de ce lieu, l'éloignement de tout importun, les souvenirs de la jeunesse et ce qui parlait pour moi au cœur de ma cousine , tout ce qui égare à notre âge, mon impétuosité, ma véhémence, mon passage instantané de la fureur au désespoir, de l'amour à la colère, mes pleurs, mes reproches, mes supplications , mon repentir, tout enfin combattant pour moi, amena la divine Eudoxie à prononcer cet aveu qui devait faire mon bonheur; oui, ce fut à ses pieds enivré d'une joie incompréhensible que sa bouche s'engagea en face du ciel et de la nature à m'aimer, ou plutôt à m'avouer ce qu'elle cachait dans son âme depuis presque sa naissance.

« Je m'enivrais encore d'une félicité si par-

faite, lorsque nous entendîmes la voix d'une de nos jeunes parentes qui appelait Eudoxie et la demandait aux échos d'alentour. Une heure auparavant nous aurions été droit à elle, et ensemble cette fois, dirigé par cette crainte inhérente à l' amolli* et qui à son début, redoute que l'on ne devine ce qu'il faut cacher, j'abandonnai Eudoxie, et par une course rapide je m'élançai vers une autre partie du jardin, et là, poète pour la première fois do ma vie , je m'arrêtai à composer une romance que ma verve m'inspira presque en forme d'improvisation.

« Cependant le temps me fit connaître que je devais retourner au salon , je m'y rendis avec lenteur, la partie de wist jurait encore, Casimir était le partner de la comtesse de Mersback qui le grondait impitoyablement , car lui en d'autres fois très-habile joueur, fesait alors fautes sur fautes, il me fut facile de deviner, au regard interrogateur qu'il m'adressa , lorsque je reparus , que sa préoccupation née de son amitié , provenait de l'inquiétude qu'il avait touchant le succès de la déclaration que

je m'étais engagé à faire ce jour là , il ne put certes se méprendre au triomphe qui brillait en mes yeux, dans mon visage et dans la fierté des poses de mon corps et de ma démarche, il y a dans l'amour heureux quelque chose d'entraînant, de satisfaction involontaire qui doit toujours éclairer sur le succès d'une déclaration exaucée, tout ceux qui , observateurs attentifs, ont intérêt à connaître comment elle a, été reçue.

« Le dernier robber finit par un schlem si abasourdissant, que la comtesse terrassée par ce coup de foudre et stupéfaite d'une pareille humiliation, demeura pendant trois ou quatre minutes dans un tel état de consternation , que mon frère", seul coupable d'une pareille catastrophe, comprenant quel affreux orage suivrait ce silence surnaturel s'évada sans mot dire.

« En toute autre circonstance je l'aurais suivi: ce jour-là, le pouvais-je? Ma cousine était là présente, et il me semblait qu'avant de me séparer d'elle j'avais tant de chose à lui dire, que ce serait trop pénible que de les rc-

ro

mettre au lendemain. Je demeurai donc et je fus bien payé par Eudoxie de cet abandon fraternel; nul, hors Casimir, n'avait rien deviné, et le secret dans son sein y dormait pire que dans un tombeau.

«Néanmoins le même soir, je rentrai de bonne heure dans notre palais, mon frère m'y avait précédé : dès qu'il me vit ouvrir la porte du salon où il m'attendait, il ouvrit les bras, vint à moi et m'embrassant avec affection -, il me félicita sur mon bonheur , il me contraignit à lui raconter la moindre particularité de mon entretien avec notre cousine, et souvent par ses larmes de joie il interrompit mon récit.

« — Vous voyez bien , dis-je , que je ne me vantais pas, que je n'étais pas avantageux.

« — Je vois, mon cher Ladislas , répliquat-il , que tu as pris pour ta part la félicité la plus pure qu'un homme puisse goûter.

a Au milieu de mon contentement, je vivais m franc amoureux, c'est-à-dire que je voyais les choses selon ma fantaisie; il n'était pas encore entré dans ma pensée que l'on put

me refuser la main d'Eudoxie : n'élait-elle pas ma cousine germaine ; ce mariage n'était-il pas naturel et convenable? nous nous aimions d'ailleurs et je n'allais pas au-delà-, cette quiétude si douce, cette sécurité toute d'égoïsme ne dura pas long-temps!

« Huit jours à peu près à la suite de celui qui avait éclairé mon bonheur, à l'heure ordinaire où mon frère et moi avions la coutume d'arriver chez la comtesse de Mersback, nous fumes étonnés de ne pas la trouver dans son salon, d'où elle ne bougeait depuis une heure après midi qu'à une ou deux heures après minuit pour se coucher, employant tout ce temps à jouer ou à faire des patiences , tandis qu'elle prenait part à la conversation soutenue par la compagnie nombreuse , que sa fortune et sa haute position sociale réunissait pendant toute l'année.

« Nous nous informâmes à son vieux premier valet de chambre, antique favori dont les mémoires, s'il eût voulu les écrire, auraient été curieux ; où donc pouvait être notre tante ? Il nous répondit que madame la comtesse nous

attendait seule dans sa chambre, ayant à nous faire part d'affaires étranges et qui compromettaient l'honneur des Opalinski ; à ces paroles étranges nous nous entre-regardâmes , moi-même je ne fus pas sans inquiétude, redoutant que quelque chose de mon secret n'eût été découvert par l'imprudence d'Eudoxie. Néanmoins un peu de réflexion me. prouva que ceci ne pouvait me regarder, et hardiment tous les deux montâmes dans la chambre de notre tante.

« Dès que la grande prieure de Mersback nous entrevit, voilà qu'elle se mita nous dire avec sa voix stridente et colérique :

« — Vraiment, mes beaux neveux , nous sommes à une époque bien misérable, et il se passe autour de nous d'étranges choses. — Mon frère, en sa qualité de chef delà famille, la pria de s'expliquer ; elle reprenant la parole, nous raconta qu'un très noble Polonais, mais riche à peine de cent mille francs de rente, avait osé demander en mariage Eudoxie.

« — Vous l'entendez, princes, ajouta-t-elle, un drôle, un va-nu-pied me faire une requête

pareille; la dernière des Sobieski, riche de trois millions de rente en terres, étangs et serfs, et qui touche chaque année un revenu à peu près égal sur les banques de Londres et d'Hambourg, serait indignement accordée à un misérable, à un pauvre; c'est à icelui une indignité dont assurément vous réclamerez , j'espère une réparation authentique.

« — Mais, madame la comtesse, dit Casimir, comprenant lui aussi pour la première fois quel obstacle allait s'élever entre moi et ma famille. Songez-vous que si le Palatin est mal favorisé de la fortune sa naissance vaut la nôtre.

« — Je ne comprends qu'une chose, répliqua—t-elle durement, c'est qu'à moins d'avoir une opulence pareille à la sienne, aucun homme tant que je vivrai n'épousera ma nièce; celleci serait donc couchée en joue par tous les coureurs de bénéfices ou d'héritage, tous aspireraient à sa main, et nous aurions à endurer de cruels reproches qui tomberaient sur notre lâche indifférence , à soutenir des intérêts qui nous doivent être si chers , mon neveu,

et ceci vous regarde. J'entends que vous fassiez sentir à cet insolent son audace.

« — Ce sera moi, ma tante , dis-je alors, moi qui prendrai ce soin.

<c — Vous, dit-elle en me regardant avec une sorte de dédain, je vous le défends expressément, en vertu de l'autorité que votre frère m'a transmise sur vous. Un duel, dans lequel le nom d'Eudoxie serait compromis avec le vôtre, donnerait lieu également à des conjectures impertinentes; on s'imaginerait peut-être que, vous humble cadet, qui n'avez eu de vos aïeux que la cappe et l'épée , avez osé déshonorer votre cousine en essayant de vous en faire aimer. Oui, Ladislas, dit-elle d'un ton plus doux , il serait ridicule à vous de prétendre à épouser Eudoxie , donc vous ne pouvez en ceci prendre sa défense-

« — Ni moi non plus, ma tante , dit Casimir à son tour en voyant le chagrin et le dépit qui , soudainement, s'élevaient sur mon visage du plus profond de mon cœur déjà si toiture! IS î moi non plus, je le répète et vous le pror ste , car h I" combat exposait au rfdictilc Ladislas,

ce que je ne crois point, ne formerait-il pas d'un autre côté pour moi qui me trou\e peut-être dans la cathégorie des riches de l'époque, comme une sorte d'engagement d'épouser ma cousine, en me présentant comme son futur époux.

« — Eh bien ! où serait le mal, mon cousin.

« — Où il serait, madame? je vais vous le dire, dans ma raison ferme et immuable de ne jamais ni demander, ni accepter la main de ma cousine, et cela parce que je ne peux pas la souffrir...

« Casimir employa tant de vivacité à prononcer ces paroles, tant d'aigreur apparut dans l'inflexion qu'il leur donna, que nous fûmes deux à tressaillir, ma tante de dépit, et moi d'inquiétude. D'ailleurs, je pus me figurer que par une de ces fatalités qui se rencontrent en certaines familles, le prince Opalinski, éprouvait malgré lui un sentiment de haine et de répulsion, envers notre belle cousine. Trop blessé de l'orgueil de la comtesse, je ne voulais rien dire pendant cette conversation, me promettant toutefois d'avoir avec Casimir

une explication complettc et prochaine, sur un cas qui touchait de si près mon amour, et mon ami tic.

« — En vérité, prince Casimir, dit notre tante visiblement désappointée, vous me surprenez par-delà toute expression, qu'a domina nièce, votre cousine, de si haïssable pour être si mal appréciée par vous.

« — Madame, répliqua mon frère, toujours avec quelque chose de passionné dans son sentiment de répulsion, sommes-nous les maîtres de nos affections, elles sont souvent comme nos haines, et depuis mon enfance, j'ai toujours délesté Eudoxie secrètement 5 je vous aurais caché, à vous et à lui, (il me désignait) ceci, mais vous m'avez presque contraint à vous dire cette fâcheuse vérité : je vous certifie qu' Eudoxie, de toutes les filles que je connais, est celle qui me serait odieuse et insuportabie, si j'avais le malheur d'être contraint à l'épouser.

■ Ici notre conversation fut interrompue par une exclamation de colère et de peine. Jusqu'à ce momenl j'avais aperçu sur la. ph y-

sionomie de notre tante, un dépit violent, et même une sorte d'embarras des façons de mon frère, sans que j'y donnasse néanmoins d'autres causes que son mécompte de la franchise de son neveu chéri, mais lorsque le cri échappé à une bouche trop chère à mon cœur, pour que je pusse ne pas la reconnaître a ses accents, se fut élevé : je devinai subitement que la finesse de ma tante, tout en se voyant déjouée péniblement, avait provoqué une scène cruelle dont encore les diverses parties ne m'étaient pas bien connues.

« Casimir reconnut sans doute aussi la voix d'Eudoxie, et sa délicatesse, sa haute urbanité, ressentirent un vif désespoir d'avoir été ainsi compromises; je le vis pâlir, rougir, soudainement ses yeux se remplirent de larmes, et saisissant ma main, il me dit tout bas.

« — Malheureux! que mon amitié pour toi me coûte cher, comment oserai-je dorénavent reparaître devant elle. Matante, dit-il, les pièges que vous tendez sont bien cruels, ils laissent après eux des larmes de repentir et des traces ineffaçables.

t Cria dit, il méprit par le bras, comme pour se soutenir, et nous sortîmes vile du fatal appartement.

« La comtesse y demeura pâle, interdite, partagée entre son chagrin et sa mauvaise humeur, elle venait en effet de se prendre au propre piège qu'elle avait cru tendre à mon frère, avec un art infini, voici comment et pourquoi :

« Un très noble seigneur Polonais, et peu riche, tout ensemble comptant sur sa haute naissance, sa jeunesse, sa taille avantageuse, parent même de Poniatowski notre dernier roi, s'était imaginé qu'appuyé sur ces avantages, on ne le refuserait pas, ma tante indignée de ce que, sans raison, elle appelait une audace insolente, voulut néanmoins employer cet incident à la réussite de son projet caché.

c Depuis longues années, elle rêvait le mariage de Casimir et d'Eudoxie, les deux maisons étaient égales, ainsi que les fortunes, et des deux dernières on en ferait une immense. En conséquence et, ce même matin, elle appela sa nièce, et lui dévoila son plan. Eu-

rîr:ie é;.0'.îva"tée d'un hymen qui non0 • S';pa« r ïif. retour, s'appuie du premier secours

qui se . isenta à son ma gi nation, et répond à sa tante, bien qu'elle n'en crut pas un mot, que Casimir de l'aime point et par conséquent la rendrait fort malheureuse. La comtesse au contraire et, comme tous ceux qui ont une idée fixe, prétend que le prince Opalinski, loin de haïr sa charmante cousine, l'adore ; et persuadée tout-à-coup de ce qu'elle invente, offre à sa nièce de lui fournir des preuves de l'amour de Casimir ; la pousse, la met au pied du mur, et finit par lui ordonner d'entrer dans un cabinet éloigné de sa chambre, non par une porte vitrée, mais par une simple portière. « La pauvre Eudoxie, convaincue que si son cousin est sans passion véritable pour elle, il lui voue d'ailleurs assez d'amitié, pour faire son éloge et pour s'exprimer sur son compte avec galanterie, obéit en tremblant, redoutant déjà de voir prendre pour de l'amour les compliments de la politesse : certes elle n'aimait pas non plus mon frère, mais enfin elle est femme et comme son sexe elle se plaît à être flat-

tée. Que devint-elle donc lorsque le prince, avec une véhémence humiliante et un dédain poussé par de lâches mépris, élevant la voix sans pitié ni mesure, déclare à son oreille que, loin de la voir avec indifférence il la détestait et ne pouvait la souffrir. L'amour-propre, la confusion; le dépit, la honte 5 la colère, tous les sentiments violents et haineux de l'âme, surtout un besoin immodéré de vengeance, la bouleversèrent au point de la faire évanouir ; sans doute avec plus d'expérience, de sangfroid et de réflexion elle aurait démêlé l'artifice de mon frère, mais le mot de cette énigme lui ayant échappé, ou plutôt elle l'ayant si mal compris, elle tomba par terre, et la comtesse non moins irritée, non moins confondue, la trouva se débattant, et en proie à une longue et pénible attaque de nerfs, dont on eut grande peine à la faire revenir.

Uq Acte d'héroïsme fraternel.

I.t^s venus sont communes à ceui qui, dès ieur naissance, entendent répéter par tous leurs proches et voient mettre par eui en pratique cette maxime, constitution unique et sublime d'une ciste lâchement calomniée : .norlessE oblige! ! !

— RECLF.U. DE MAXIMES

« Touché du chagrin que manifestait mou frère, je tâchai d'abord de le consoler; il me faisait véritablement pitié, et pourtant j'aurais eu, plus que lui encore, de cruels motifs de chagrins. Pressés tous les deux de nous confier nos angoisses réciproques, nous ne nous arrêtâmes pas au salon de notre tante rempli de la foule d'amis intimes que sa fortune attirait, et sans aller non plus dans une

autre maison; ce fut dans la notre que nous nous retirâmes.

« — Eh bien! Ladislas, me dit Casimir, je me suis placé vis-à-vis de notre cousine dans une situation très avantageuse; me voici bien propre à vous servir, n'est-ce pas?

« — Je ne crois pas, répondis-je pour le consoler, que la comtesse lui apprenne votre refus.

« — En aura-t-elle besoin? mes paroles funestes ont retenti à l'oreille d'Eudoxie; car, je n'en doute pas, c'était elle dont le juste cri de colère, de désespoir, et de haine peut-être, a retenti lorsque ma tante nous a congédiés.

c — Vous vous trompez, dis-je, et votre douleur vous a fait cette illusion.

a — Je sais ce que je dis, vous le savez vous-même ; ainsi me voilà retranché du reste de ma famille.

« — Vous, Casimir ! vous!

« — Oui, moi. La femme, mon frère, est implacable dans ses vengeances, comme elle ne cesse d'aimer le premier qui a eu son affection; et comme c'est à celui-là qu'elle re-

\ient toujours involontairement, lors même que son imagination est dépravée; également, on la voit persister jusqu'à la mort dans le sentiment de répulsion que lui inspire celui qui, volontairement, a provoqué sa haine.

« — Je ne pense pas comme vous touchant ces deux points, répiiquai-je ; combien de fois on a vu une femme détester, avec toute la violence dont elle est capable, celui qui le premier sut ouvrir son cœur à l'amour. Combien de fois aussi a-t-elle passé du inépris, du dédain, de pis encore, à une flamme ardente, sincère, et, par-dessus tout, constante. C'est à tort que vous exagérez les conséquences de la scène malheureuse qui vient d'avoir lieu : ce soir je reverrai Eudoxie, ou demain au plus tard, el je vous assure que mon premier soin sera de lui révéler toute votre générosité admirable, el de lui faire connaître la cause réelle de ces paroles dures et sans aucun fondement.

J'eus beau faire, Gaétan, pour consoler mon frère, pour faire comprendre à sa délicatesse qu'elle s'exagérait sa position, celui-là m'aimait avec une affection si vive, que, per-

suadé sans raison qu'il serait désormais un obstacle à mon bonheur, le soir même, et sous prétexte d'aller voir dans une terre située au\ portes de Varsovie un ami commun, et dont il reviendrait le lendemain, il partit précipitamment d'abord pour Moscou, et ensuite il poussa jusqu'à Saint-Pétersbourg, en me laissant une lettre qui, dans sa contexture, aurait été inconcevable si je n'eusse pas connu l'héroïsme de son amitié. Oui, Gaëtâno, voici de quelle manière il me laissait un titre pour raccommoder sa faute de la matinée ; j'avoue qu'en lisant cette pièce étrange, il me fallut du temps pour me convaincre de sa réalité:

« Vos efforts, mon frère, pour me retenir « auprès de vous dans l'occurrence présente, « sont vains; vous connaissez notre tante, « vous la savez immuable dans Taccomplisse- « ment de ses volontés, or, puisqu'elle s'est " buttée à me faire épouser notre cousine, « elle ne s'arrêtera pas à la franche déclara- € tion du peu de goût que j'ai pour elle. Sans « doute, je rends justice à la beauté, à l'esprit,

« aux grâces, aux vertus, au bon caractère « de notre parente 5 mais je persiste à la re- < fuser à titre de ma femme. Je ne l'ai jamais « aimée, je ne l'aime pas, je ne l'aimerai ja- « mais. C'est clair, je pense? D'ailleurs je dois « à toi, à notre tante, à Eudoxie, digne enfin « de mes égards, de mon amitié tendre et dé- € vouée, de mon respect, et à vous tous enfin, la « connaissance d'un secret qui, dévoilé dans « ma famille (entre nous trois seuls j'entends), « me délivrera dorénavant de toute persécu- « tion à cet égard.

« J'aime à mon tour; que dis-je? j'adore « une personne que je ne peux épouser, une « personne placée pour moi dans une telle « situation sociale, qu'un mariage entre elle « et moi, en me faisant perdre votre amitié, « ce premier des biens, me dégraderait en- « core à mes yeux. Oui, Ladislas, voilà mon « malheur, ma situation; je sais que jamais « je ne ferai porter mon nom à cette créature, « et pourtant je la chéris autant que j'ai de « l'affection pour vous; je veux lui consa- « crer le reste de mon existence, et si je ne

« suis à elle, n'être à aucune autre du moins.

« Non-seulement je vous prie, chevalier, >■■ mais plus encore je vous ordonne de inon- « her cette lettre à notre tante cl à celle que « j'ai si cruellement offensée malgré moi ; « elle y verra la cause première, peut-être, * de mon peu d'amour, et elle me pardon- « nera de ne pouvoir transporter vers elle ce « feu fatal dont brûlera votre frère infortuné i jusqu'à la mort.

« Adieu-, je vais à Moscou passer quelques a jours 5 je ne reviendrai à Varsovie que lors- « que je croirai pouvoir le faire sans com- « promettre votre bonheur et le mien. »

Le chevalier, achevant de lire cette épître qu'il avait tirée de son portefeuille, où il la gardait constamment 5 pour en donner connaissance au prince Sanseverino, reprit en ces termes le fil de son récit, interrompu momentanément :

« Dès que j'eus reçu cette lettre, et tout anéanti de ce qu'elle reftfërmait, je ne crus pas devoir retarder une explication -ire.

et ce même jour, et aux approches de la nuit, je retournai chez notre tante. En entrant clans le salon où présidait, celle-là, je ne vis pas Eudoxie, et j'en ressentis un chagrin violent, fort, de la scène de tantôt; et prenant prétexte d'elle, j'allai résolument demander à la comtesse la faveur que je prenais parfois auparavant de monter chez Eudoxie : je n'en eus pas besoin , car dès que la comtesse m'eut aperçu :

« — Ladislas, me dit-elle, votre cousine est souffrante ; elle n'a pu descendre et elle m'a prié , si vous veniez , de vous envoyer auprès d'elle. Vous savez que la compagnie intime de ses femmes et de sa gouvernante ne la dédommage pas de la nôtre. Allez donc la trouver, et si elle se sent mieux , ou si elle y met de la bonne volonté, tâchez de la décider à descendre.

« Cachant ma joie sous un air indifférent , et avec cette physionomie paisible d'un parenl qui s'en va voir une parente incommodée , je quittai la plus brillante compagnie que renfermait la capitale de l'ancienne Pologne, ei je

courus rapidement où j'avais tant de désir d'arriver. Eudoxie, lorsque je parus, rougit et parut embarrassée. Je m'approchai, et lui parlant bas, j'eus avec elle l'explication que voici. Je dois auparavant l'apprendre que la chambre où elle me reçut était vaste, et bien que vers les fenêtres il y eut sa gouvernante et ses deux premières caméristes , aucune d'elles ne put entendre ce que nous nous disions.

« — Eh bien, Ladislas, me dit-elle, que pensez-vous de votre frère? Auriez- vous cru que sous une amitié apparente il cachât tant de haine contre moi?... Ne l'excusez pas, il est inexcusable. J'ai entendu tous ses propos, j'étais tout auprès dans le cabinet de ma tante et postée de manière à ne pas perdre un mot. En vérité je ne sais, tant j'éprouve de confusion et de colère , si je pourrai le revoir de long-temps et peut-être jamais.

« — Vous me voyez, repartis-je, princesse, aussi malheureux que lui, aussi courroucé que vous , non contre lui cependant , mais contre la destinée. Ce sont choses peu avantageuses et qui oui rarement un bon résultat que ces ma-

niéres de surprendre un secret. La nature humaine est en elle bien bizarre : elle excite à parler, elle exagère ; elle fait aller au-delà des bornes lorsqu'on se croit loin de celui dont il s'agit. Oui, je vous le proteste, on dit par fois ce qu'on ne pense pas, ou l'on outre ce que l'on pense. Il est sûr qu'en présence des gens la flatterie nes'arrète point, non plus que leblâine, en arrière d'eux. Je ne crois pas davantage au mal dit d'un absent qu'aux éloges dont on comble le présent. C'est ici le cas plus que jamais.

<r — Soit ; mais convenez pourtant que pour me traiter comme il l'a fait, le prince doit avoir envers moi un fond de haine.

« — Casimir est le plus généreux des hommes , ma cousine; ne comprenez-vous point que son dessein , en vous maltraitant ainsi . était de me servir ; que pour détourner notre tante de ses projets d'hymen , il a grossi un mensonge; car en réalité je vous assure qu'il vous aime autant que je peux vous aimer.

« — Vous êtes un savant défenseur, un avocat habile; mais, à mon tour je m'y connais.

et votre frère a mis à ses paroles un accent de vérité.

« — Il est plus à plaindre que vous. Supposons qu'il soit sincère dans l'éloignenienl que vous lui inspirez, ce que je nie pleinement: savez-vous la cause pénible et honteuse même qui Tégare? Ah ! vous êtes , Eudoxie, bien vengée, je vous en réponds.

« — Qu'est-ce ! Que prétendez - vous me faire entendre par ces paroles ambiguës ?

« — Que le prince Casimir est la victime et la proie d'une passion odieuse, insensée, et pour une femme aussi belle, par malheur, que vile et que méprisable.

« Pour l'explication de ce que je venais de dire , je dois , Gaëtano , te faire savoir que la lettre de mon frère m'avait confirmé un soupçon auquel, parfois, j'osais me livrer contre sa vertu. Un an auparavant , au théâtre de Varsovie, était apparue une jeune et jolie actrice française , vive , sémillante, spirituelle, coquette jusqu'au libertinage, et corrompue au-delà de ce que sont les femmes quand t'ÏU's ont renoncé à toute pudeur.

« Casimir, le plus noble, le plus chaste , le plus accompli des hommes, à ma grande surprise me parut s'abandonner à cette créature. On la vit tout-à-coup somptueusement meublée, se vêtir avec une magnificence que ne pouvaient lui permettre ni ses appointements ni ses galanteries de passade; elle eut des diamants, elle prit un carrosse. Le scandale fut entier, non que le prince s'affichât en se montrant avec elle; mais c'était devant moi qu'il manœuvrait , et pendant que toute la Pologne se demandait quel était le mylord fat ou très niais qui , fournissant à cette dépense folle, se couvrait de ridicule. Je rougissais, car je le connaissais cet insensé... c'était mon frère.

* Honteux certainement de son délire, jamais Casimir ne me parla de cette infâme ; mais il continuait d'être son trésorier lorsque les événements politiques fâcheux , funestes à l'humanité sans doute, \inrent sauver mon frère de sa fatale passion , ou plutôt me faire croire qu'il s'en sauverait. Des ordres impeiicu\ chassèrent de Varsovie 'H de la Pologne

sur-le-champ, les artistes français. La belle , l'inconséquente mademoiselle Jenny Carlhiat dut quitter même l'Allemagne et retourner dans sa patrie. Son départ fut un triomphe ; ses dettes payées , ses pierreries énormes , un beau présent d'argenterie devinrent à mes yeux les dernières extravagances du prince.

« Celui-ci, dès ce moment, parut renoncer à cette créature. Il ne m'en parla plus, et je me figurais que l'absence avait promptement dissipé cette passion fatale. Hélas ! dans quelle erreur j'étais. La lettre que je reçus de mon frère ce jour-là me révéla la vérité dans toute son horreur. Ainsi loin de cesser de songer à Jenny, il la chérissait encore; que dis-je, oubliant ce qu'il avait vu de sa conduite , ce qu'il savait de ses mœurs , il continuait une passion désordonnée ; il adorait ce qu'il y a de plus méprisable au monde.

« Que je le plaignis , Gaëlano , et que je le plains encore , par cet amour insensé n'a pas pris (in, à ce que je crois. Je savais à fond la noblesse d'une aussi belle àmc . el comprenais ce que lui coûtait ce dégoûtant

entraînement ; aussi à peine en avais-je pris connaissance dans le propre aveu de mon frère, que malgré moi je m'écriai avec Orosmane :

T,e voilà donc connu ce secret plein d'horreur!

Je vis alors pourquoi, tout en cherchant indirectement à me seconder dans sa tendresse , il trouvait dans la sienne, si repréhensible , la force, l'énergie qu'il lui fallait pour résister aux charmes si candides , si tout-puissants d'Eudoxie.

« Celle-ci, comme tu peux croire, me demanda avec empressement de lui faire lire dans une accusation fort obscure à ses yeux. Je crus auparavant, et pour introduction claire et précise, lui montrer ce que Casimir me mandait, et je lui remis la lettre. Elle la lut deux fois. A chacune je vis son émotion et sa douleur : alors seulement je compris mon imprudence ; car enfin, mon frère, dans des phrases claires et significatives laissait échapper, avec l'aveu de sa passion désordonnée,

celui non moins désagréable de son aversion d'enfance à l'égard de notre cousine.

f( Aussi cette dernière, assez indifférente à ce qui se rapportait à la comédienne, ne s'attacha qu'à un fait unique; celui, que dès leur enfance commune, ce parent , pour qui elle sentait une amitié si vive, n'avait pour elle qu'éloignement et même qu'aversion. Ce sont des torts , ce sont des crimes que la femme la plus parfaite ne peut pardonner, et qui certes ne le furent pas dans cette occasion.

« Eudoxie repliant la lettre avec une froideur affectée que démentait le tremblement de sa main et l'agitation de sa voix , me dit que dès ce moment elle me conjurait de ne jamais prononcer en sa présence le nom d'un ingrat ami qui lui laissait la liberté de le haïr en retour, en ne faisant que prendre son exemple, et auquel elle joindrait le mépris,

* — Le mépris ! in'écriais-je involontairement et foudroyé de ce qu'on pût appliquer ce mot odieux au plus parfait des hommes , selon moi ; car eniin il était plus à louer qu'à

blâmer par la résistance énergique qu'il opposait à sa folie.

« — Oui , le mépris , répondit fièrement la princesse Sobieska , c'est un sentiment que toute personne bien née peut avoir pour celui qui place dans la fange un amour qu'il ne devait adresser qu'à la vertu. Je plaindrais , j'estimerais Casimir s'il brûlait pour une malheureuse esclave sans tache , car enfin partout où Ton trouve la beauté, la vertu, la délicatesse , un cœur peut s'égarer noblement ; mais descendre par sa faiblesse jusqu'à la prostitution, devenir le rival des plus lâches, des plus infâmes , aimer qui se vend et qui se livre , ah ! Ladislas , quelle dégradation.

« Je cherchais vainement à ramener Eudoxie à un meilleur point de vue , ce fut inutile. Elle, lasse de mon obstination à défendre mon frère, me dit :

« — Vous aussi, me paraissez un amant étrange. Quoi ! lorsque par la manifestation des volontés de ma tante , touchant mon mariage, vous devez perdre l'espoir de m'obtenir d'elle, et du reste de notre famille à laquelle

elle commande. Vous , au lieu de faire éclater votre désespoir, ne vous occupez (pie de voire frère. L'aiineriez-vous donc autant qu'il me hait ?

« A ces paroles dictées par la mauvaise humeur, je tâchai de répondre, je tâchai de. me justifier; mais elle, ce jour-là, toute à sou dépit et à sa colère , au lieu de me laisser le temps de la calmer, se leva, et me lendanl l;t main , me dit :

«• — J'ai assez gardé la solitude, il me prend fantaisie de retourner vers le monde. Rendonsnous sans retard au salon de la princesse; qui sait, peut-être j'y trouverai un prétendant qui ne m'immolera pas à son frère, et un autre parent dont l'affection sincère et profonde me dédommagera de celle que je n'ai jamais pu obtenir du prince Casimir Opalinski.

« Blessé à mon tour de ce caprice qui faisait retomber sur moi un courroux d'une part, et de l'autre um; offense dont certes j'étais plus qu'innocent. Je me mis aussi à bouder, et sans répondre à F.udoxie, sans chercher à

me justifier même par gestes , je la suivis plutôt que je ne l'accompagnai.

« La comtesse , à notre arrivée , nous appela tous les deux. Elle remit ses cartes (elle jouait déjà) aux mains de sa nièce , et prenant mon bras , elle dit à haute voix qu'elle avait à me dicter je ne sais quelle portion de mémoire relatif à un procès de son chapitre, et elle à son tour me conduisit en une galerie voisine, alors solitaire. Quand nous fumes là, elle me demanda ce que j'avais dit à ma cousine touchant le fait du malin , et ce que je pensais de l'incartade de mon frère? puis, s' échauffant à mesure que les griefs se retraçaient en foule à sa pensée.

« — Le prince Opalinski , dit-elle , est un • vrai fou. Je voudrais savoir où il trouvera un parti aussi sor table , une fille plus belle et plus sage. Savez-vous, chevalier, ce que je crains , c'est que le superbe Hyppolite n'ait imité le fils de Thésée, et fait quelque sottise. Je gage qu'il aime une fille de la petite noblesse?

e Je n'osai pas répondre et me contentai de sortir de ma poche la mis*ive de Casimir, et de la mettre sous ses yeux. Si la sœur de notre père ne tomba pas évanouie sur le parquet, suffoquée qu'elle était par son mécompte, c'est qu'elle trouva des forces dans l'excès de son indignation. J'avais été contraint de lui expliquer ce que pouvait avoir d'obscur à ses yeux les passages se rapportant à Jenny Carlhiat, mais quand elle eut connu que c'était une comédienne, et encore ce qu'elle était parmi celles-là, sa fureur n'eût pas de bornes. Je l'entendis faire le serment de tirer une vengeance éclatante de ce qu'elle qualifia de crime. Ne se flatta-t-elle pas d'obtenir de l'empereur de Russie l'envoi de mon frère à Tobolks , afin d'empêcher, dit-elle, une si odieuse mésalliance. Elle qualifia Casimir des épithètes d'insensé, de monstre, de parjure à sa noblesse et de flétrissure de sa famille , et puis , se tournant de mon côlé , elle ajouta :

« — Ladislas , écoutez-moi. Des choses pareilles intéressent tous ceux de notre antique maison. Je me plais à croire que vous compre-

nez l'èncmiié de la faute de Casimir, que Yons !e renoncez pour frère, el que vous ne le recevrez plus. Je ne peux toutefois vous contraindi à lui fermer vos bras et votre porte , mais si parfois vous le revoyez après l'odieux mariage auquel il se prépare, je vous préviens que dès ce jour je ne veux plus vous voir, et que vous ne serez plus reçu dans mon palais.

« Bien arsuré que Casimir ne contracterait jamais cet hymen impossible, voulant d'ailleurs ne rien perdre de ma position qui me permettait de travailler à couronner mon amour el à justifier moij frère ; je m'engageai à tout ce que voulut ma tante. Je ne la contrariai pas, et par là je parvins le lendemain à me rapatrier avec Kudoxie qui comprit à la lin que, sans la haïr et lui manquer, je pomais conserver pour Casimir une tendresse que de sa part il me gardait. Ainsi s'écoulèrent plusieurs semaines.

« Je me voyais pourtant malheureux, puisque, cadet de famille, je ne pouvais m'enrichir que par la mort de mon frère ? et que

certes à ce prix je n'aurais pas voulu du bonheur. Oui, Gaëtano, je ne conçois pas la vie , si je ne la partage pas avec ce frère chéri.

Un véritable jjrand d'Espagne.

Ne sont pas nobles tous ceux qui ont des titres, ou dont l'origine est glorieuse ; mais ceux-là le sont incontestablement, qui parent de leurs vertus le blason transmis à eux par de vertueux ancêtres.

RECUEIL DE MAXIMES

« Le temps passait , vous ai-je dit, et je ne voyais pour moi luire aucune amélioration à mon sort ; le prince Opalinski persistait à demeurer à la cour de Russie, où l'empereur Alexandre le traitait avec amitié ; il en profila pour me faire obtenir diverses faveurs qui ne me parurent précieuses que parce qu'il me

semblait qu'elles m'aplanissaient la route vers la possession d'Eudoxie. Hélas! que j'en étais loin encore, et que de bizarres événements devaient se dérouler avant que j'arrivasse à ce but de toutes mes pensées.

« Un second, un troisième, un quatrième mois s'écoulèrent ainsi et ma situation ne changeait pas de face. La comtesse, à laquelle Eudoxie et moi cachions notre intelligence avec un soin extrême, ne la soupçonnait aucunement et, loin dj voir de l'amour dans le charme que nous avions à vivre ensemble , elle n'y apercevait que cette amitié naïve, commune entre de bons parents, et qui ne peut manquer à des cœurs bien nés.

« Un matin , vers neuf heures, je vis entrer chez moi son valet de chambre favori , qui me prévînt , de la part de madame la grande prieure, que ce même jour à deux heures, le duc de Transtamare, grand d'Espagne delà première classe, que la haine qu'il voyait au prince de la Paix tenait exilé loin de Madrid , viendrait me demander civilement mon amitié, et en môme temps me prier de le conduire

chez elle , comtesse de Mersbach , pour le lui présenter.

« Le manège si extraordinaire auquel j'étais à mille lieues de m'attendre, me causa une stupéfaction dont je ne pus d'abord sortir, car il me fut impossible de démêler le nœud de cette affaire-, je ne balançai pas à questionner là-dessus le domestique, ambassadeur de la grande Prieure, il me répondit, avec une expression maligne, qu'avant ma naissance le duc de Translamare, père de celui-ci, avait beaucoup connu ma tante, alors jeune et jolie, et placée à la cour de France auprès de la reine Marie Leczinscka notre proche parente, qu'après tant d'années écoulées l'héritier du beau nom de Transtamare était venu à Varsovie; que la comtesse instruite de ceci avait voulu le voir, et pour ne pas être contrainte à le solliciter de paraître chez elle , elle avait fait engager, par un des parasites en sous-ordre qui l'environnaient, ce seigneur, de s'adresser à moi pour être son parrain dans cette circonstance.

« Cette tournure romanesque ne me sur-

prit pas; je connaissais la comtesse, elle en était encore dans ses lectures aux romans du siècle de Louis XIV, aux Cyrus, aux Pharamond, et la princesse de Ctèves, et la comtesse de Tende étaient ses nouveautés les plus récentes. Les vieilles femmes portent toujours une affection particulière et presque tendre aux fils de leurs anciens amants , et sans trop offenser la réputation bien établie de la grande Prieure, je pouvais croire qu'elle avait, en tout lieu et tout honneur, navigué sur tendre par Estime * avec le père du Grand-d'Espagne actuel.

« Le duc de Transtumare ne m'était pas inconnu ; son beau nom, sa Toison-d'Or, son ordre de Charles III, son titre de grand commandeur de l'Ordre de Calatrava, ses ri-

* Ceci fait allusion à la célèbre carte galante et si ingénieuse en réalité du roman de Clélie.yav mademoiselle d<? Seudéri. On y trouve trois vilies du nom de Tendre, bâties chacune au bord de l'un des trois fleuves appelés Estime , Inclination, Reconnaissance Ce badinage aimable, fort décrié, n'était qu'un jeu d'esprit gracieux. Au reste, ces ouvrages portent, par leur lecture, à la vertu, à l'urbanité, aux nobles sentiments; il ne faut donc pas s'étonner si de nos jours on les estime ^i peu.

chesses peu ordinaires, et par-dessus tout cela; sa noble tournure, sa figure belle et fière, son goût exquis dans ses vêtements , ses superbes chevaux et ses diamants non moins admirables, lui avaient acquis à Varsovie une position brillante.

« Galant à la manière de son pays , brave comme un Castillan ; plus d'une de nos polonaises l'avaient distingué particulièrement. Les Français , nos émules , auraient à sa place perdu, depuis son apparition dans nos cercles, plus de dix femmes , et cela le plus innocemment du monde. Lui au contraire, délicat, discret, mystérieux même, enlevait aux coquettes tout l'attrait d'un triomphe , constaté par un coup d'éclat.

« Don Fernand, duc de Transtamare, n'était donc pas un homme à laisser dans la foule, ni à refuser d'introduire là où il réclamait un introducteur -, je répondis donc au valet de la grande Prieure de Mersbach , que le même jour, si le Grand-d'Espagne se rendait exactement chez moi , je ne ferais faute de l'amener aux pieds de ma vénérable tante, Demeuré

seul , je ne songeai plus à cet incident, et je me mis à commencer une lettre adressée à mon frère, et dans laquelle je lui faisais part de cette fantaisie de notre auguste parente.

« Deux minutes avant l'heure fixée, et ceci en vertu des gens bien élevés , on m'annonça le duc de Transtamare; il entra , je courus à lui, et je l'avoue, je m'étonnai de ne pas l'avoir auparavant vu dans tout son avantage comme alors ; je demeurai frappé de son grand air, de sa bonne mine , de la vivacité de ses yeux , de la grâce de sa bouche mignonne, jusqu'à sa pâleur qui lui seyait bien et concourait à un ensemble peu ordinaire : son habit , son gilet , le reste de ses vêtements, avaient une coupe particulière; tout en lui était distingué, jusqu'à la profusion de ses pierreries, qui semblaient, tant le goût avait présidé à leur placement , non une supertluité d'ostentation , mais une nécessité presque absolue.

« Il me demanda mon amitié, me conjura d'accepter la sienne; son père lui avait tant parlé avec affection, estime et vénération même de la maison Opalinski, qu'il se reprochait de ne

pas en avoir cultivé plutôt les diverses branches -, c'était cette sorte de besoin et de devoir qu'il venait remplir ('abord en venr.nt chez moi, et puis en me priant de le conduire chez la comtesse de Mersbach , puisque l'absence du prince, mon frère aîné, le privait de lui demander aussi son amitié.

« Tout cela, Gaëlano, fut dit avec ces termes et cette forme commune à nous autres, et qui fait delà bonne compagnie une association dont les adeptes , n'importe leur pays et leur langue, se reconnaissaient, dès l'entrée, à une foule de riens que l'on nous inculque dès l'enfance, dont s'imprègne le plus sot parmi les nôtres, et qu'il possède à un degré éminent; tandis qu'un homme de vrai génie, recommandable par son esprit, ses vertus et ses qualités, ne paraît pas moins perdu, isolé parmi nous, et comme s'il appartenait à une autre nature. Quelqu'un bien né désignera son égal dans une foule immense, et tous les deux s'attireront réciproquement au premier geste hardi, au premier mot prononcé ; tous les mêmes si-

gnes et les mêmes termes ont une expression différente selon celui qui les emploie.

« Je tâchai de ne pas me montrer inférieur à ce modèle. Je ne sais quel instinct m'attira vers lui et lui vers moi ; nous nous surprîmes dans les bras l'un de l'autre, et deux amis comme deux vieux camarades de collège, les seuls vrais et les meilleurs de tous, comme encore dans noire caste , notre vanité n'a rien à souffrir de la primauté d'aulrui, effet de la circonstance et pas de la supériorité de la naissance, celle que les gens de peu ne peuvent ni acquérir, ni pardonner même. Montés sur le faite, nous fûmes familiers tout de suite , le duc de Translamare et moi.

« Nous nous mîmes à nous raconter nos histoires d'enfance, celles de notre jeunesse, source secrète du cœur que Ion n'avoue qu'à un seul ami , et j'aurais oublié , dans son entretien , que nous avions à aller chez la comtesse, si tout-â-coup le souvenir de celle-ci ne me fût apparu avec son inflexibilité de colère, au méfait d'un oubli déclaré impardonnable par elle ; je dis donc au duc qu'il était l'heure

de partir, je montai dans sa voiture pour lui faire honneur, et ceci pourtant contre la règle, qui veut que le présenté soit mené par le présenteur.

« Lorsque nous entrâmes dans la cour du palais de la comtesse, je remarquai que ses gens avaient revêtu leur grande livrée : les suisses, les valets, les chambellans étaient à leur poste, les officiers les pages de la maison avaient pareillement leur costume de la cérémonie. Cette ostentation me frappa; je m'en demandai la cause, que je ne devinai pas. La comtesse nous recuf; avec dignité, néanmoins quelque chose de tondre, d'affectueux, tempérait sa gravité.

« Je cherchais Eudoxie, elle n'était pas au salon, elle ne descendit même point tant que dura notre visite, briève d'ailleurs, comme il le faut en pareil cas. Le duc en partant fut invité à revenir à se croire même chez lui, et tout cela au nom de son père. Je riais in petto , à voir, au bout de tant d'années, la révolution d'un des penchants de notre tante ; cependant je n'en dis rien, ni au duc, ni à elle.

« Don Fernand . en retour du service, dit-

HO

il, que je venais de lui rendre, s'empara d'autorité de ma personne pendant toute ectle journée; il me mena dîner ehez lui en tèle-àtête, sans cérémonie, a(in, prétendit-il , d'établir entre nous celle fraternité qui, lui étant chère, lui devenait nécessaire; com:mi3 il est de ceux dont on ne repousse pas les avances , je les lui rendis avec autant de vivacité que lui mettait aux siennes , et en nous quittant , vers minuit, nous nous promîmes de mous voir le lendemain et tous les autres jours aimsi.

« Il était top tard ce jour Là pour que je pusse revenir chez la comtesse ; j'y par us le jour suivant et d'aussi bonne heure que je pus. Ma tante me remercia de mon obéissant ce à ses désirs, sans me dire autre chos*;; je m 'informai, auprès de ma cousine, pourquoi, la veille, elle n'avait point paru à la réception du duc de Transtamare ; elle me répo-ndit que la comtesse lui avait enjoint de resLer dans sa chambre.

« Ce!a me parut bizarre; j'en cherchai la raison, je crus l'avoir trouvée ; mada me de Mersback, aimant prodigieusement sa. nièce, crai-

gnai: peut-être que aon Fernand ne s'en rendît amoureux et ne la lui demandât en mariage. Or, la femme d'un Grand-d'Espagne serait perdue pour la Pologne , et suivrait à Madrid son mari. Pour empêcher ce malheur, il fallait donc cacher toujours Eudoxie; cela n'eut pas lieu. Deux jours après, Transtamare fut invité à dîner chez ma tante -, j'eus ma place à cette table , et cette fuis ma cousine fut présentée cérémonieusement au noble étranger ; cela déconcerta mes conjectures-, c'était donc par caprice que le premier Eudoxie ne lui avait pas été montrée.

« Un autre mois s'écoula, le cinquième depuis le départ de mon frère, le premier de notre liaison intime avec don Fernand : nos goûts, notre âge , nos opinions, nos préjugés, tout nous rapprochait ; nous tardâmes peu à devenir inséparables , il ne me quittait guère , venait tous les jours chez ma tante avec moi , et malgré ma frayeur qu'il ne s'attachât à Eudoxie, il ne parut lavoir qu'avec indifférence , tout en rendant justice à ses belles qualités.

« Nous nous aimions toujours , et notre

amour augmentait entre ma cousine et moi ; non contents de nous voir très souvent, nous nous écrivions, et quand elle avait à me répondre ou à m'écrira, elle saisissait le moment, ou soit pour manger, ou soit pour jouer, je quittais mon chapeau, et elle glissait dans celui-ci un billet sans adresse ; à mon tour, je déposais les miens derrière et dans le creux d'une certaine statue de Minerve, ouvrage en bronze , et qui permettait de cacher sous les plis de sa tunique une petite boule de papier.

« Un mois , dis-je, depuis cette liaison nouvelle s'était écoulé , lorsque presque le jour à peine se levant, on m'annonça le duc de Transtamare ; l'heure indue, je ne sais quelle émotion que je crus lire sur son visage , me lit craindre qu'une mauvaise affaire lui fut arrivée; je savais que deux aventuriers anglais , titrés chevaliers d'industrie véritables, et qu'il refusait d'admettre à ses matinées musicales, avaient manifesté le dessein de punir un tel affront, et j'allai m'imaginer qu'il s'agissait d'eux; cependant la veille , nous avions passé la soirée ensemble chez ma tante, d'où j'étais sorti peiné

de n'avoir pas reçu d'Eudoxie une réponse à un billet que je lui avais écrit.

« — Don Fernand , dis-je , avez-vous besoin

de mes avis, de ma bourse ou de monépée

ah! de mes chiens peut-être; (j'avais une meute, celle de mon frère, dont je disposais souverainement.)

« — Non , dit-il , je ne vous demande rien , je viens d'abord faire avec vous un échange , et puis peut-être effectuer une restitution.

— « Qu'est-ce , mon ami , je ne vous comprends pas.

« Lui, sans me répondre , se tournant vers mon premier valet de chambre prêt à sortir, afin de nous laisser seuls, le pria de remettre à l'un de nos gens son chapeau que la veille j'avais pris par mégarde , et en même temps il lui donna le mien que lui rapportait.

« En vérité , dis-je en riant , nul ne pourra désormais douter de notre amitié tendre , car nous avons deux têtes sous le même bonnet ; mais, ajoulai-je, l'échange est consommé, et la restitution quand suivra-t-elle?

«• 11 me lit signe de congédier mon valet de r 8

chambre; je fis ce qu'il exigeait, et lorsque la porte eût été fermée et qu'aucun autre ne fût là, le duc sortit de ses tablettes un billet chiffonné et ouvert , et me le présentant , me dit d'une voix altérée :

« — Prince Opalinski, ceci vous était-il adressé?

« Un premier coup-d'œil me fit découvrir, à ma confusion inexprimable, la lettre d'Eudoxie , que je devais recevoir la veille et dont ce quiproquo désagréable m'avait privé : je la pris avec peine et mauvaise humeur, et d'une voix faible je lui dis qu'en effet je croyais que cette missive m'était adressée, bien que mon nom ne se trouvât pas sur la suscription.

« Alors il me donna cette lettre que ma cousine avait si religieusement cachée dans mon chapeau , je me rappelai en môme temps que la veille, pressé de sortir, j'avais appelé le duc, je lui avais donné son chapeau, le mien, c'est-àdire, et à mon tour avais pris le sien , le duc insista pour que celte circonstance fut bien constatée, voulant , disait-il que sa délicatesse fût à couvert compSettement et que je ne fusse

il»

pas en droit de l'accuser d'une curiosité indiscrète et coupable.

« — Eh! mon Dieu, répondis-je, quelle importance mettez-vous, don Fernand, à cette particularité malencontreuse, sans doute, mais au fond, sans aucun intérêt pour vous, qui n'aviez nul besoin de vous imiscer dans une correspondance...

« — Qu'en savez-vous , Ladislas , me répondit-il , vous comprendrez facilement quel intérêt je dois attacher à cette enquête, lorsque vous m'aurez entendu , à mon grand regret , vous demander une explication claire et précise sur tout ceci.

« — Vous voulez...

« — Je vous conjure , dit-il en serrant mes mains dans les siennes , par notre amitié qui, quoique nouvelle , doit être assez forte pour qu'on ne puisse pas la rompre facilement, de me faire connaître , ou qui vous a écrit , ou tout au moins de répondre franchement à une question que je vais vous adresser.

« — Auriez-vous , dis-je , cette légèreté ,

que de confier à un tiers la confidence d'une femme?

« — Non , sans doute , et je pense que vous feriez comme moi, en refusant d'obtempérer à la première de mes demandes. Vous rendre à ma seconde est également bien délicat ; néanmoins, je vais, pour que la chose vous soit plus facile, vous faire un aveu dont vous comprendrez la valeur : Madame la comtesse de Mersback m'a fait venir de Madrid en Pologne pomme marier à sa nièce , votre belle cousine , comme c'est de chez Madame la comtesse votre tante que ce billet vous a été adressé , je vous supplie, mon ami, et je crois avoir droit à Ut demande , dédire avec autant de franchise que j'en mets à votre égard , si vous êtes ou non en correspondance avec la princesse Eudoxie Sobieski.

« La foudre éclatant devant moi, un serpent à sonnettes s'éleva nt à mes pieds, ma main commettant involontairement un crime, rencontrer un jacobin inaccessible à l'ambition ou à l'argent-, toutes ces choses , mon cher Sanseverino, me surprendraient moins et les deux premières me trouble» :tient davantage que je ne

le fus lorsque le duc deTranstamarem'apparut tout à-coup en rival si redoutable, je le regardai d'un air tellement extraordinaire , ma présence d'esprit m'abandonna à tel point que je devins l'objet d'une pitié bien digne de cette belle âme.

« Il me serra encore les mains , me pressa sur son cœur . . . moi toujours ébahi , je le laissai faire; lui pour achever de me remettre, médit encore :

« — Ne maudissez pas trop ce coup de fortune; car à part lui, j'avais fixé à cette journée, pour l'explication qu'elle va me faire avoir avec vous.

« — Et pourquoi? balbuliai-je , sans trop savoir ce que je disais.

« — Pourquoi , Ladislas , eh ! mais parce que j'ai de bons yeux , et qu'il ne m'a pas fallu les ouvrir long-temps sur vous et votre cousine pour avoir soupçonné qu'elle ne vous est pas indifférente et qu'elle vous paye de la même passion : savez-vous , poursuivit-il en riant , que quelque dose d'amour-propre que l'on puisse voir au revers méridional des Pyrénées,

et quelle que soit dailleurs la bonne opinion que je conserve de moi-même , on ne peut être tranquille sur les conséquences à venir, quand on vous a pour rival , et surtout pour rival aimé depuis l'enfance... Allons, mon ami, lisez d'abord ce billet que vous n'avez fait qu'entrevoir encore : ensuite, le temps de causer ne nous manquera pas.

« Toujours sous l'empire de la même et fatale obsession , je linis par déployer le papier en entier, il y avait :

c Nous sommes perdus ! se peut-il que vous « n'ayez pas découvert la vérité? ce nouvel t ami que vous vous êtes donné si téméraire- « ment est un mari que l'on m'impose, ma « tante a manigancé à elle seule ce mariage ; il « y a cinq minutes qu'elle vient de me le défi clarer. Il faut demain nous voir, il le faut « absolument ; je feindrai d'aller chercher à « midi précis des fleurs pour les dessiner à « notre jardin de Suleski (maison de plaisance de ma tante , qui s'élève à une portée de fusil du faubourg de Praga , dit le chevalier Ladislas, en interrompant la lecture du billet

tiré de son portefeuille comme les pièces précédentes pour les communiquer au prince San-Severino), « venez m'y rejoindre comme « par hasard et sous prétexte d'aller chasser « aux environs : je ne peux vous en dire « plus, il faut que je descende, adieu, amour « et courage! »

« A mesure que je lisais , mon cœur se gonflait, mes yeux se remplissaient de larmes, enfin arrivé à la dernière phrase je me sentis renaître , et relevant la tête et m'adressanl au duc :

« — Que vous cacherais-je, dis-je, que vous ne sachiez , oui j'adore ma cousine, je sais que je suis sans espérance de l'épouser, et pourtant je ne la céderai à personne, pas à vous même, et je suis prêt à vous suivre partout où vous voudrez : choisissez donc le lieu, l'heure et les armes , je ne vous demande uniquement que de relarder jusques à deux heures de l'aprèsmidi, aujourd'hui...

« — Ne trouveriez-vous pas bon , me répondit don Fernand avec un calme qui me paru! étrange , que notre rencontre ait lieu tout pro-

che du lieu où vous avez rendez-vous, hors du faubourg de Praga, derrière la muraille de Suleski.

« — Soil, comme vous voudrez... mais des témoins?...

c — Pourquoi en prendre, il faudrait leur dire noire secret , compromettre votre femme ou la mienne; munissons-nous seulement d'un écrit, dans lequel nous ferons connaître chacun que pour un motif caché nous avons voulu combattre seuls et que notre volonté étant réciproque nul de nous n'aura failli, parce quïl n'aura pas amené un second.

« Le duc parut vouloir poursuivre, mais moi impatient de le renvoyer, je lui demandai la permission d'écrire tout de suite à mon frère.

« — Allons, me dit-il, vous voulez que je vous quitte, adieu donc!

« Et il sortit de chez moi.

vu

Un véritable homme d'honneur.

La bravoure réelle consista autant à savoir éviter une rencontre qu'à la provoquer ; le vrai courage n'est ui la témérité indifférente, ni la valeur brutale.

BtOCBIL DI MAXIMES.

« Je revenais d'accompagner le duc de ïranstamarc, jusqu'à la dernière salle de mon appartement; j'achevais de rentrer dans ma chambre à pas lents et me croyant bien seul , je me mis à dire :

« — Mais quelle destinée est donc attachée à mon amour? il m'a déjà séparé de mon frère,

il me coûte un ami que j'aimais tendrement; c'est un début fatal, et au fond serai-je heureux? épouserai-je?...

« Ici levant les yeux , j'aperçus don Fernand, rentré peu après moi et qui , s'avançant sans paraître s'émouvoir de mon étonnemenl et de mon émotion, me dit avec cette voix indifférente que je n'aurais certes pas su prendre en pareille occurrence :

« — Ladislas , vous m'avez rompu en visière si vite, vous avez été si pressé de vous couper la gorge avec moi, et puis de me congédier, que vous m'avez fait perdre la mémoire du service que je venais d'abord vous prier de me rendre.

« — Un service... moi... à vous... parlez, dis-je en renversant les mots, tant j'étais troublé, croyez à mon empressement...

« — Oui, mon ami, répliqua don Fernand, vous m'êtes nécessaire ; croiricz-vous que ce matin au point du jour un double billet de ces deux escrocs d'Anglais, qui ont trouvé mauvais qu'avant hier, chez la comtesse Potoska , je les aie surpris la main dans le sac, volant en plein

jour à l'écarté le petit Radzi wil ; ces misérables m'enjoignent, c'est leur expression, de venir les rejoindre précisément derrière le jardin de votre tante, afin de leur faire l'honneur, disentils, de se couper la gorge avec moi, ce serait sans doute avec un bâton qu'il faudrait leur répondre ; mais comme leur consul , trompé sans doute, les avoue, j'ai accepté et j'avais compté sur vous pour me servir de témoin.

« — Et pourquoi , dis-je tout attendri de cette marque de confiance, ne voulez-vous plus que je vous en serve?

« — Que sais-je, ne prétendez-vous pas à votre tour me coucher sur le carreau?

« — C'est vous , dis-je , qui m'avez provoqué.

c — Moi, vous avoir provoqué... Oh! Ladislas , que vous vouliez me tuer, bien que je n'en comprenne pas trop la cause, soit; mais pourquoi y joindre une assertion calomnieuse?... Je suis venu m'expliquer avec vous et crois encore en avoir le droit ; votre tante a conservé un doux souvenir du vieux duc de Transtamare, elle renouvelle sa correspon-

danco avec lui, interrompue depuis quarante ou cinquante ans peut-être, et lui propose pour son fils aîné, s'il est disponible, une héritière opulente, Sobieska en son nom; Opalinska, par sa mère : de tels partis ne se refusent pas lorsqu'on peut surtout leur offrir le réciproque. Sur ce, mon père m'embarque avec sa bénédiction , une cassette remplie de quadruples en nombre suffisant , les papiers d'usage, et m'enjoint, non d'épouser, car la future peut me déplaire et moi à elle; mais bien de la voir et de remercier de son souvenir la grande prieure de Mersbach. Je viens, je me montre, mais avant de rencontrer la nièce, je bronche sur le neveu qui s'empare de mon amitié à la volée; puis je découvre que pendant que la comtesse arrangeait un hymen au bout de l'Europe, la princesse Eudoxie se choisissait un mari en Pologne, et le faisait avec tant de sagesse que l'on ne pourrait la blâmer. Voilà que je trouve en outre un billet qui corrobore mes convictions là-dessus; tout consterné de manquer une aussi, belle proie, je viens bénignement dire au vainqueur : monsieur, vou-

driez-vous bien me confirmer la chose, afin que je ne batte en retraite qu'à bon escient. Lui au lieu de répondre : Monsieur, ne m'en veuillez pas, mais la place est prise dès notre enfance ; lui qui après m'avoir proposé un duel , me regrette et déplore que l'amour lui enlève un ami-, lui enfin ne rencontre aucune bonne parole à me dire et répond par un cartel complet à mes civilités.

« — Je suis, Fernand, m'écriai-je en tombant dans ses bras, un brouillon et un mauvais cœur.

« — Vous n'êtes qu'un taquin et un ingrat , excusez du peu.

« — Pardonnez-moi, je vous on conjure.

« — C'est, dit-il, ce que j'aime mieux faire que de me battre avec vous.

« — Au demeurant, répliquai-je alors, je ne sais pas pourquoi je mets obstacle à votre mariage, le mien est impossible.

« — Eh pourquoi s'il vous plaît? vous êtes du même sang que la princesse , et si bien du même que vos deux aïeules étaient des Sobieski à ce que je crois, ce n'est donc pas du

côté de la naissance que vous clochez ; votre mérite vaut vos agréments, vous n'êtes pas riche en fond de terre ; mais elle, ne l'est-elle pas pour vous deux?

« — Vous ne connaissez pas , lui dis-je en secouant la tête avec découragement , nos mœurs , nos préjugés inflexibles. Une si riche héritière aurait-elle cent ans, tant qu'elle n'aura pas eu un mari et ne sera pas devenue veuve ne peut disposer d'elle. Les folies, les mariages d'amour ne sont pas là la dot des vierges. On n'a le droit d'extravaguer que lorsque l'on porte le voile noir. Non , non , Eudoxie, ne sera jamais à moi.

« — N'importe et malgré sa vertu, ce ne sera pas moi qui lui faciliterai les charmes de la viduité, et si je sors sain et sauf de mon double duel de ce matin , je prendrai congé de la comtesse, c'est malheureusement tout ce que je peux faire pour vous. Nos majorats, ne nous laissent libres que de nos revenus ; et ceuxci sont tcllemenlsurchargés de pensions,. de legs et de toutes sortes de sangsues qui en vivent que nous sommes presque pauvres, ma]gré

tout ce que nous retirons de nos États et de nos possessions dans les deux Amériques, les Indes et les îles.

— Je fis observera don Fernand qu'il fallait nous mettre en route pour les environs de la plaisance de Suleski. Je le quittai un moment, je donnai des ordres, puis montant à cheval, accompagné d'un seul page porteur de ma carnassière et de mon fusil de chasse, sorte de costume que j'endosserais pour entrer dans le jardin de la comtesse, nous nous dirigeâmes vers le faubourg de Praga. Deux fois, en le traversant , la sous-ventrière de mon cheval , véritable arabe, se cassa , et à la deuxième, Fernand, qui s'avisa dy regarder, prétendit que j'y mettais de la malice, car c'était avec un instrument tranchant qu'on l'avait coupé. Je ne répondis pas, me contentant de regarder vers un certain coin du jardin de la comtesse où enfin je vis apparaître le signal que j'aîlendais.

— Alors, m' arrêtant et contraignant le duc à m'imiter, je le conjurai d'envoyer à la découverte mon page, pour savoir si nos deux ad-

versaires étaient avant nous au lieu précis du rendez-vous. Sur sa réponse affirmative, lorsqu'il retourna vers nous, il fallut piquer des deux ; nous vîmes de loin ces deux misérables, accompagnés de deux spadassins normands, gens aussi mal famés qu'eux, et qu'ils nous présentèrent comme leurs témoins.

— J'offris au duc de me mesurer en son nom avec l'un de ses adversaires, l'un ne voulut pas ai l'autre non plus. Les deux seconds nous proposèrent, afin de ne pas être aperçus des passants, do nous enfoncer dans une petite gorge voisine, couverte de taillis, creusée de trous en forme de cavernes. Ceci ne me convenait pas trop, mais rassuré par un geste de mon page, nous y consentîmes. Nous entrions dans une manière d'entonnoir, lorsque, de divers côtés , sortirent trois Tartares et six Bohémiens, qui, avec les deux Anglais et les deux Normands, nous assaillirent à coups de sabres et de poignards.

— Le duc et moi tenant à ménager chacun les deux coups de feu que nous avions à tirer, nous nous adossâmes contre un gros arbre et nous

disposâmes ù recevoir ces vils scélérats ; mais mon page, loin de demeurer neutre, sonna par trois fois d'un petit cor qu'il portait en bandoulière, et voici qu'à cheval, et à bride abattue, une vingtaine de valets de ma tante, de moi, et de quelques voisins, ceux-ci eux-mêmes, et en outre les gendarmes de Praga, au nombre de douze , accoururent, et tirent une manœuvre si habile, que moins deux Bohèmes plus hardis que nous étendîmes à nos pieds, ceux-là ayant osé nous approcher sans tâtonnement, et qu'en récompense de leur courage nous voulûmes sauver, les onze autres furent pris sans coup férir.

« A la vue de ce secours inopiné, le duc me dit :

« — Mon ami, je vous dois la vie, j'avoue mon imprudence, je ne soupçonnais pas à mes adversaires tant de lâcheté. »

— « Parce que, répliquai-je , vous les connaissiez moins. Le jour de la justice devait luire enfin pour eux; dès Varsovie j'avais donné mes ordres à ce sujet; les retards de la route qui vous ont tant fait enrager avaient i. 9

pour but de laisser s'organiser cette petite embuscade, et vous voyez que nous avions été pré\enus.

« La police de Varsovie prit au sérieux l'équipée; les deux Anglais, les deux Normands, et leurs .autres satellites (deux ici, j'ai dit, échappèrent par nous au supplice), furent branchés et haut, aiin de servir d'exemple à leurs semblables.

« Je n'avais rien à apprendre de ma cousine, puisque je savais tout; sa surprise, lorsqu'elle me vit dans le salon de Suleski, en la compagnie du duc de Transtamare, fut complète; elle me demanda, presque avec effroi, par qui je m'étais fait accompagner.

« Par un ami, madame, répondit le duc ; il est vrai , répondit-il, en me regardant avec une gaité malicieuse, qu'il n'a pas dépendu de l'un de nous que nous ne devinssions deux ennemis acharnés, mais éclairés par la raison, snetiment d'autant plus beau qu'il est rare à notre âge, nous avons pensé que, l' impossibilité existant d'un double hymen avec la même i'onmii'. ii nous était encore préférable de ga

gner un ami que de charger le vainqueur d'un remords élernel.

« Ceci présentant encore quelques difficultés à Eudoxie, je lui expliquai ce qui s'était passé entre nous, pendant que le duc, s'étant retiré à quelques pas, feignait d'admirer uns plante étrangère qui fleurissait, quoique étiolée, sous la rigueur de notre climat.

« Ma cousine, touchée jusqu'aux larmes d'un tel acte d'héroïsme, et rougissant néanmoins de ce que notre secret était connu du noble Espagnol, ne put s'empêcher de lui témoigner sa reconnaissance, et lui, à son tour, prenant la parole :

« — Ah ! madame, dit-il, devais-je à la fois tout perdre? un amour-propre aveugle et brûlai m'aurait-il porté à préférer un triple malheur à la félicité au moins de deux personnes qui me resteront toujours chères?

« — Et dont la gratitude ne finira qu'avec leur vie, dis-je impétueusement, en faisant mine de l'embrasser. Lui, toujours respectueux, et repoussant avec tendresse l'inconvenance de mon élan, prit la main d'Eudoxie, qu'il baisa

d'une manière à la fois si cérémonieuse et si aisée, qu'elle et moi en demeurâmes étonnés. < Dites-moi, Gaëtano, d'où vient à l'homme cette civilité si parfaite, si exquise, ce charme de tous les rapports sociaux ; n'est-ce point qu'elle prend sa source dans les sentiments nobles et supérieurs que nous transmettent héréditairement nos pères? Car enfin la noblesse réelle ne consiste pas à succéder à ses aïeux dans leurs domaines et dans leurs titres; mais encore à recueillir, à conserver et à transporter intacts à nos enfants ces vertus, ces qualités, cette urbanité si douce, si précieuse et si rare. La tradition de galanterie, le respect envers la vieillesse et les femmes, la discrétion absolue, la loyauté sans bornes, la fidélité au souverain, la religion du serment, l'horreur du parjure et de la trahison; la libéralité sage, une économie noble, généreuse, sans ostentation , prudente sans avarice. Le besoin d'avoir des amis vrais, et le mérite de les conserver par des sacrifices; la retenue dans les propos, la frayeur du mépris, le dédain du vice, l'horreur du crime, la familiarité pleine

de réserve convenable envers les inférieurs , l'habitude de voir dans les, domestiques, non des misérables payés de services dont on ne leur doit aucune reconnaissance, mais des hommes dévoués, malheureux, dont il peut alléger la situation pénible par des égards et de l'affection. Voilà, certes, des portions de successions féodales que nous aimons à recueillir et que nous tâchons d'inculquer à ceux qui viendront après nous. J'ai remarqué très souvent, par exemple ; que c'est dans les familles les plus anciennement nobles, que l'on rencontre le plus fréquemment de ces valets des deux sexes, inamovibles de père en fils, et qui sont dans ces maisons moins des personnes à gage, que des amis dont le dévouement sincère n'est effacé que par leur vénération pour leurs maîtres. Chez les parvenus, on ne voit jamais que des passe-volants ; que des visages prompts à disparaître. J'aime d'être toujours reçu par le même domestique; de pouvoir lui parler de ses maîtres avec confiance, certain alors qu'il me secondera avec chaleur dans l'intérêt de ceux-là. Où trouve-t-on ans-

si dés fermiers héréditaires si ce n'est dans nos domaines? La légitimité de droit et de race porte en elle une stabilité qui s'étend de la cime aux rameaux les plus inférieurs.

« Eudoxie, rassurée par l'impossibilité de son mariage avec le duc de Transtamare , se crut entièrement délivrée, et que dorénavant on ne la tourmenterait plus sur ce point. Elle me conta alors pendant un second tète-à-tête, que mon noble ami nous procura en paraissant se plaire à parcourir seul les recoins du jardin, que la veille seulement, et avant qu'elle descendît au salon, notre tante l'ayant fait appeler dans sa chambre, lui avait dit que, puisque son mariage avec le prince Opalinski n'avait pu être conclu, elle voulait, pour la dédommager, lui faire faire un établissement magnifique, en lui procurant pour époux le duc de Transtamare.

<i — Ce seigneur, ajouta la comtesse, réunit à la plus haute naissance une fortune fabuleuse dispersée dans le nouveau et dans l'ancien monde. Il possède d'ailleurs de telles qualités personnelles, qu'alliance avec lui doit

être heureuse. Il est venu, lui, mandé par mon désir, avec les pleins pouvoirs de son père. Il est chevalier de la Toison-d'Or de Charles III, et si la maison de Bourbon remonte de nos jours sur le trône de France, il a la promesse de sa majesté Louis XVIII, d'être décoré de l'Ordre du Saint-Esprit. Tant d'avantages sont précieux, et dans huit jours le mariage aura lieu.

« Ma cousine acheva, nous nous félicitâmes du péril auquel nous venions d'échapper; et comme de vrais enfants, sans comprendre que le duc Fernand n'était pas le seul que Ton pût choisir pour la princesse Sobieska. Nous nous crûmes délivrés du plus terrible de tous les périls; notre généreux complice vint nous rejoindre, et avec lui je quittai Eudoxie. En chemin, je m'enquis du duc comment il ferait pour s'excuser auprès de la comtesse.

« — Ce sera sur l'amour î que j'en rejeterai la faute, me dit-il.

« — Miséricorde ! m'écriai-je, conterez-

vous à la grande prieure, ce que vous avei découvert.

« — Parbleu ! répliqua-t-il avec gaîté, ce serait un bel expédient, et je vous remercie de la haute opinion que vous avez de mon imagination... Mon ami, je ferai mieux, il y a de par le monde et dans Varsovie, certaine Française qui rentre avec son père dans sa patrie par le vœu de l'empereur Napoléon , qui vient de rendre à sou père d'immenses forêts, et de plus lui destine une position importante; sa fortune ne m'occupe guère, elle est assurément pauvre auprès de votre cousi ne ; mais elle porte un nom magique, un nom élevé par la gloire et la volonté unanime des peuples de l'Europe, à un rang tellement éminent, que dans tous les états de la chrétienté, ce beau nom va de pair avec celui d'origine souveraine. Je ne vous cache pas que déjà avec plaisir, j'avais vu mademoiselle de Montmorency. Mon père, vous l'apprend rai-je, avait déjà jeté les yeux sur les filles de cette maison colossale, prétendant qu'il ne manquait aux Transtamare? qu'un peu de sang des premiers

barons chrétiens, pour achever de me rendre auguste; et déjà il avait voulu me marier avec l'héritière d'une des branches des Montmorency actuellement en France. Je ne doute donc pas, que lorsqu'instruit par moi avec toute la réserve possible, que le cœur de la princesse Sobieska était pris à l'avance. Il n'approuve mon nouveau choix. Je vous avoue enlin, que si je n'avais pas vu votre cousine la première, je serais déjà attaché au cœur de celle-ci.

« Je fus heureux du choix de Transtamare, et les Montmorency touchent de si près aux têtes couronnées, et comptent dans leur généalogie tant de héros, que je compris en effet que le pis-aller de don Fernand, était une bien heureuse et brillante fortune. Lui poursuivit en me disant que comme la comtesse, ne devait lui parler de son mariage avec Eudoxie que le lendemain, pour en fixer le moment ; il lui apprendrait alors quel obstacle invincible la vue de mademoiselle de Montmorency avait mis à cet hymen.

« Je hochai la tête; et connaissant ma

hautaine tante , son opiniâtreté et ses emportements; je prévins don Fernand, qu'il devait s'attendre à quelque coup extraordinaire. Il en rit, en me rappelant ce vers connu.

A tout événement le sage est préparé.

« Nous entrâmes à Varsovie , nous passâmes la journée ensemble chez la comtesse, qui, instruite par sa nièce et la voix publique, du guet-apens de la matinée, me fit compliment du rôle que j'avais joué dans celte flaire. Puis se tournant, devant moi, vers le noble Espagnol, et lui adressant la parole.

« — Votre excellence, lui-dit-elle, voudrat-elle bien venir déjeuner demain avec moi, j'aurais à lui parler d'affaires majeures.

« — Avoir l'insigne honneur de déjeuner avec madame la grande Prieure, éprit Fernand, est une vraie faveur qu'on ne peut trop regretter quand la fortune s'oppose" à ce qu'on en jouisse. Oui madame, la cruelle déesse me privera de cette satisfaction. Je suis engagé depuis trois jours chez le prince Montmorency, mais si je ne peux m'asseoir à

votre table demain matin , je ne me rendrai pas moins à vos ordres à l'heure qu'il vous plaira de me désigner.

« Ma tante ne vit rien de fâcheux à son projet en ce' refus; mais moi j'y reconnus un jalon subitement posé pour le reste de l'intrigue. La dame ensuite revenant à moi, me convia à ce déjeuner, que suivrait la conversation de Transtamare. Et moi, mieux instruit qu'elle, je me promis de faire ce repas chez moi en avance, soupçonnant que peut-être il serait fort abrégé parla colère de la comtesse.

« — Je ne me trompai pas, lorsque j'arrivai, je trouvai Eudoxie dans le salon; le premier des cinq à parcourir avant d'arriver au boudoir où ma tante se tenait le matin ; elle était toute en larmes et en me voyant sa douleur redoubla.

« — Qu'est-ce? dis-je, la comtesse a-t-elle fait retomber sur vous le refus généreux de notre ami.

« — Non, non! répondit ma cousine, c'est pis, je n'ai ni la force ni le loisir de rien vous apprendre ; hâtez vous d'aller vers notre tante.

MO

et préparez-vous seulement à soutenir les pius rudes coups du sort, vous entendrez d'étranges choses.

« Ces mots dits, elle se sauva, et moi pendant le trajet assez long des pièces qui me restaient à parcourir, avant que d'arriver à celle où je rencontrerais la grande Prieure; je me mis à réfléchir, à conjecturer, à envisager notre cause sous tous les points de vue-, et là encore, comme presque toujours, je ne pus saisir la réalité, cependant mon pauvre eœur battait d'une violence extrême.

« — Arrivé à l'avant dernier salon, je fus frappé du redoublement de marque solennelle du premier valet de chambre, on aurait dit une manière d'ouragan comprimé momentanément par le quos Ego d'un autre Neptune, et par le domestique jugeant la maîtresse selon la coutume; je ne doutai plus que la comtesse ne fut véhémentement irritée, et que ma cousine ne m'eût dit vrai , en m'annonçant que je devais nie disposer à voir des choses en vérité de l'autre monde, à tel point mon espril étail prévenu.

ma, ::*

L'honneur de sa Famille.

Ce ne peut être que dans les temps de civilisation moyenne que les parents rendent l'insulte faite à des parents. La où l'é&oïsme se défend lui-même, on l'abandonne à ses propres force-, et nul u'est blessé que de son propre affront.

BECCEIL DE MiXIJIES.

* Néanmoins , cher Gaëtano , à quoi que je me fusse préparé et à quelle étendue que j'eusse porté la mauvaise humeur de ma tante, le premier regard que je jetai sur elle, me la montra dans un tel état d'exaspération et de fureur que j'en demeurai stupéfait à mon tour. Ses yeux lançaient la foudre, une rougeur me-

naçante, car elle visait à l'apoplexie, brûlait ses joues ; ses lèvres tour à tour blanches ou bleues étaient agitées par un frémissement convulsif , ses doigts crispés tordaient un mouchoir, et à deux pas d'elle ayant aussi sur son visage tous les symptômes de la consternation et de l'épouvante, son secrétaire intime s'occupait à mettre l'adresse et le sceau à plusieurs lettres déjà dictées à sa discrétion-, ma présence n'interrompit pas son travail , il ne s'en fût que lorsqu'il l'eût achevé et il emporta alors ses missives dont sans doute la destination lui était connue.

« Derrière ma tante, assise sur son fauteuil d'apparat, se tenaient debout "à sa droite la chanoinesse, trésorière du chapitre de Mersback , et à la gauche sa première femme de chambre, toutes les deux ses confidentes depuis trente ans peut-être, et toutes deux tenant des flacons d'essences spiritueuses. A ma vue, elles ne s'éloignèrent pas non plus, car elles aussi étaient initiées aux secrets de la famille.

« La contraction du visage de la comtesse était trop manifeste pour que je feignisse de ne

pas l'apercevoir, au contraire, je m'exclamai du premier, abord , et saisissant et baisant une main brûianle de fièvre et moite de sueur, je demandai avec une vivacité respectueuse l'explication de l'état pénible ou je voyais une parente si chère à mon cœur, à ces mots , elle prenant la parole, me dit :

« — Je devrais, Ladislas, vous faire un mystère de ce qui se passe, et même résolue à vous le communiquer, je ne le ferai quelorsque vous m'aurez juré sur l'honneur de ne faire en ceci que ce que je voudrai , et que, hors le cas ou votre frère succomberait , vous ne tirerez pas votre épée du fourreau contre un certain personnage avant que je ne vous y aie autorisé,

« Je compris à ces mots l'étendue de sa colère et celle de sa vengeance , je frémis des extravagances qu'elle méditait, pourtant je ne balançai pas à la satisfaire , et je fis le serment qu'elle avait voulu, cet acte accompli , elle se remit à dire :

« — Un fat présomptueux vient d'outrager à la fois deux des plus grandes maisons de l'Europe, L'audacieux, l'insensé duc de Transia-

mare n a-t-il pas osé ce matin, là où vous êtes, refusé d'épouser votre cousine lorsque, avec l'aveu de son père et le sien , il n'était venu à Varsovie que pour conclure alliance; il s'est criminellement refusé d'achever ce qui était résolu sous prétexte qu'une Française, grande dame sans doute , avait louché son cœur ! En était-il le maître , pouvait il en disposer dorénavant ? Je ne suis qu'une vieille femme, aussi ai-je dû supporter momentanément cet outrage; mais ce ne sera pas pour long-temps; vous ne pouvez, vous, venger notre gloire, parce que vous êtes le cadet , cela ferait tenir d'ailleurs de sots propos, cela porterait à croire que vous élevez votre visée à la princesse Sobieski ; c'est un ridicule , cher enfant, que ma tendresse veut vous épargner. Cependant il nous fallait une épée protectrice , je viens de faire partir un courrier pour amener votre frère, il a beau ne pas aimer Eudoxie , il doit punir le duc de Transtamare , et vous n'entrerez dans la lice que si, ce qu'à Dieu ne plaise, le mauvais droit l'emportait sur le bon; de plus, je ne veux pas que votre cousine reste fille , je lui

ai déjà choisi un autre mari , c'est un de nos compatriotes, un noble Polonais, digne de nous et d'elle, moins riche, mais autant qu'il le faut pour ne pas dégrader notre blason. Quant à vous , Ladislas , votre rôle en ceci est simple , continuezà voir politiquement le duc de Transtamare afin de ne pas ajouter matière à la calomnie et à la malice , afin qu'on ne soupçonne rien de ce qu'il a osé faire, vous ne vous en séparerez avec éclat qu'après que le prince Casimir sera venu lui demander raison de l'offense.

« J'écoutai avec une soumission aveugle en apparence, la grande prieure de Mersback, j'admirai comment une religieuse: car enfin les chanoinesses le sont, conservait tout l'orgueil séculier et parlait de venger par le fer un tort dont la religion lui commandait le pardon. Comment pour obéir à cette vanité féroce elle voulait exposer à unemort possible un ou deux neveux qu'elle dit bien chérir; néanmoins, et comme vous pouvez le croire, je me gardai bien de lui faire connaître mes réflexions; j'étais d'ailleurs trop charmé de son heureuse pensée I. 10

de me maintenir en amitié feinte selon elle avec don Fernand.

« Je parus ressentir comme elle cet outrage, j'exagérai la prudence, la justesse de ses mesures en cette occasion ; combien , pour que le secret si nécessaire en pareille occurrence fut gardé, il était bon qu'en effet je persistasse à fréquenter l'Espagnol. — Ce n'est pas, ajoutai-je avec une hypocrisie bien pardonnable, que je ne me sente désormais de l'éloignement pour lui ; mais aiin de ne faire rien manquer de vos combinaisons savantes, je nie ferai violence et le public ne glosera pas à nos dépens.

« — Voilà, Ladislas, penser et agir en sage, je n'espérais pas tant de votre impétuosité, je rends grâce au ciel de ce qu'il vous fait voir la chose selon les règles de la prudence et de la raison, j'ai obtenu de l'étranger qu'il ne vous dirait rien de tout ceci , et que vous ignoreriez qu'il avait dû devenir votre cousin germain, sans cela votre situation envers lui aurait été par trop pénible.

« — Il est vrai, repartis-je traîtreusement, que si j'étais censé au fait , il ne me serait plus

possible de le conserver dans mon intimité.

« Ma tante ajouta qu'elle était pareillement très contente d'Eudoxie qui avait pris la chose, non en petite fille charmée de se marier, mais en princesse Sobieska, assez fière pour aspirer à la vengeance , aussi sera-t-elle récompensée puisqu'elle ne tardera pas à se trouver à son tour maîtresse de maison.

« Cette assurance renouveliée par mon opiniâtre parente, d'un avenir si fatal à notre amour caché, brisa mon cœur et me contraignit à prendre congé de la comtesse plutôt que je ne l'eusse faitsi mon cœur eut été dans une assiette plus tranquille, elle cependant et comme afin de me récompenser, me dit au moment où je lui demandais la permission de la quitter :

« — Ladislas , avant de sortir du palais , il serait bon que vous vissiez Eudoxie. Montez chez elle et consolez-la , car je crains qu'elle ne se soit laissée prévenir en faveur d'un ingrat.

« J'aurais embrassé la grande prieure lorsque j'ouïs ces paroles , et sans me tourmenter de ces dernières dont je connaissais le peu de

raison, je m'empressai d'aller rejoindre Eudoxie. Après cette foule de propos rapides et vagues que des amants échangent toujours dans une circonstance pareille , tout-à-coup je m'écriai :

« — Mais que savez-vous de la nouvelle manie de notre tante? Quelle est donc cette rage de voler d'un hymen à un autre, de prétendre que toujours un nouvel époux vous revanche et vous console de celui qui se recule inopinément?

« Eudoxie et moi cherchâmes en effet le nom de ce mari mystérieux. Je passai en revue toute la jeune noblesse polonaise , russe, et même du vaste empire d'Autriche : les Radznvil , les Czartoriski , les Poniatowski , les Sapiha, les Lubomirski,lcs Palfi, Bathianni, Estererhazi, SchombornAaldebourg, La Lippe, de Reuss , de Blumental, les Galitzin , les Dolgoroski, jusqu'aux si nouveaux Demidow, et nulle part je ne pus me fixer.

« Enfin je dus quitter Eudoxie plus amoureux encore et non moins chagrin. Chaque parole de ma tante m'enlevait un peu d'espoir. Je

reconnaissais avec douleur qu'avant de songer à moi pour une telle alliance, elle épuiserait la liste des gentilshommes à marier parmi les maisons riches et puissantes de l'Europe. Une sorte de joie se mêla néanmoins à mes angoisses : mon frère reviendrait peut-être; mais lorsque je vins à songer que ce serait peut-être aussi pour se battre contre don Fernand , je tombai dans une désespérance pitoyable, et je me sentis le plus vif désir de traiter ce point avec don Fernand luimême.

« Je trouvai à la porte du palais Sobieski (la comtesse logeant chez sa nièce), mon piqueur qui me remit quatre mots de mon ami. Celui-ci me prévenait qu'ayant tant de besoin de me voir et ne pouvant commander à son impatience, il avait pris le parti de venir m'attendre dans mon appartement. Je m'y rendis en toute hâte. ÎSousnous embrassâmes en disant que nous étions d'étranges ennemis. Ceci fait , je vins au plus pressé. Je lui contai le projet fanatique de la princesse, et le conju-

rai de m'engager sa parole d'honneur de ne pas se battre avec mon frère.

« — A moins , répondit-il , que le prince Opalinski ne veuille absolument savoir quelle est la couleur de mon sang, je ne tirerai jamais l'épée contre lui.

« — Croyez, répliquai-je , qu'il n'aura pas cette folle et coupable curiosité.

« — Ne vous dois-je pas d'ailleurs la vie , Ladislas , et peut-il s'imaginer que je vous en récompenserais en lui disputant la sienne. Laissez une vieille femme combiner de folles vengeances, et poursuivons nos pointes. Quant à moi , vous saurez qu'hier au soir, bravement el afin de ne pas mentir ce matin , j'ai pris la liberté de demander au prince de Montmorency s'il m'autorisait à questionner sa noble, belle et chaste tille, sur ses dispositions à mon égard ; nous étions chez la comtesse Micieska ; il y a consenti. Je me suis rapproché de mademoiselle Berihe, et sans chercher à faire I avantageux, je vous confierai qu'elle, ;• son tour, m'a renvoyé au

prince, en m'assurant qu'elle obéirait s'il m'acceptait pour gendre.

« Cela était significatif, et je félicitai don Fernand sur son succès. En effet , et quatre jours après toute la noblesse de Varsovie apprit que monsieur et mademoiselle de Montmorency, accompagnés du duc de Transtainare étaient partis pour la France et Paris. Ce dénouement provenait de la haute sagesse du prince. J'avais été le voir en secret. Je lui avais tout appris , el pour empêcher mon frère et Fernand d'être les victimes de quelque folie de la grande Prieure, il signifia à son gendre prétendu, sans rien ajouter de plus , que les ordres de l'empereur Napoléon le rappelaient tout de suite à Paris , il partait le lendemain et il lui proposa de le suivre.

« Croiras-tu qu'une valeur mal entendue arrêtait le duc : il craignait de paraître fuir mon frère; mais le prince de Montmorency et moi lui fîmes entendre que comme ma tante n'avait rien divulgué de son plan, et que lui , duc , ne le savait que par moi , à qui il avait promis en outre de ne pas se battre

avec Casimir, il n'était pas besoin d'attendre celui qui pourrait ne pas arriver, et que s'il venait il le placerait dans une position difficile. Peut-être aurions-nous eu de la peine, malgré son engagement , à le déterminer à être raisonnable, si la princesse ne fut venue à notre secours, de l'avis de son père, et ne lui eût commandé de la suivre. Rois et maîtresses sont pour nous si sacrés , que leurs volontés nous sont inviolables. Le duc céda, m'embrassa et quitta la Pologne.

« Malgré mes justes inquiétudes , je fus sur le point de me laisser prendre d'un rire fou à la vue du désappointement de la comtesse de Mersback, lorsque ses habitués lui apprirent la nouvelle du jour, le départ du prince de Montmorency, de la princesse Berthe, sa iille, et du duc de Transtamare, leur gendre et mari futur; la vindicative dame en ressentit une colère si furieuse, que lui cédant, elle dut feindre une indisposition subite que les indifférents habillèrent en fausse attaque d'apoplexie. Elle resta furieuse pendant quatre autres jours, et le plus piquant pour

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elle, comme pour tous les "vindicatifs, c'est qu'elle ne pouvait faire tomber légitimement le tort de ce cas sur personne; néanmoins je vis le moment où elle me reprocherait d'avoir sur Transtamare des desseins de vengeance. Elle eut honte de son injustice, et force lui fut de dévorer son dépit.

« J'étais couché, mais non endormi, lorsque vers deux heures du matin j'entendis d'abord dans la rue, et ensuite dans la cour de notre hôtel héréditaire, un grand bruit de chevaux et de traîneaux-, je me jetai à bas du lit, et revêtant à peine une robe de chambre, je voulus aller au-devant de mon frère, très assuré que c'était lui qui arrivait. Il ne m'en laissa pas le loisir, car ayant quitté son traîneau sou.s le vestibule, il était monté précipitamment dans ma chambre qui, comme tu sais, Sanseverino, était également la sienne.

« Nous tombâmes, en pleurant de joie sans doute, dans les bras l'un de l'autre, et lorsque la chambre eut été éclairée suffisamment, je regardai avec attention la belle et noble physionomie de mon frère, qu'elle était défaite,

pâle et triste! je m'en inquiétai et lui en demandai la cause.

« — 11 y en a deux ; repartit-il naturellement : d'abord l'air âpre de Saint-Pétersbourg, les habitudes de cette existence en dehors et toute agitée , puis mon ami, notre séparation si pénible, sa cause cruelle, et, par-dessus tout, le partage sincère de tes chagrins si violents.

«Que je reconnus mon frère à ces tendres paroles; je le serrai de nouveau sur mon cœur, je le rassurai certainement en lui disant que, bien qu'infortuné par les préjugés de ma tante, je n'étais pas aussi malheureux qu'il le préjugeait, puisque je conservais la certitude de l'amour sincère et fidèle de ma cousine.

« — Oh! oui, dit-il à son tour en poussant un soupir profond qu'il aurait voulu retenir, et dans lequel je vis qu'il ne se (luttait pas comme moi que notre situation s'améliorât, c'est beaucoup que d'être aimé, mais est-ce tout ? Non, certes, les choses de ce monde ne s'arrangent pas selon nos désirs.

« Mon frère, après ces mots, me demanda avec tendresse si je connaissais bien le projet nouveau de notre tante.

« — Je le présume, dis-je; mais vous, veuillez me répéter ce qu'elle vous a mandé.

« — Oh! reprit le prince, des folies sans pareilles, des extravagances dont j'aurais honte si on les divulguait. Ne me commandait-elle pas d'arriver en toute hâte pour me battre avec le duc de Transtamare, qui, selon elle, aurait déshonoré notre parente, par cela seul que venu à Varsovie sous la condition expresse de ne conclure qu'après avoir vu si l'on se convenait, lui ne se serait point senti du goût pour ce mariage.

<f — Néanmoins vous êtes accouru ; vous partagez donc sa manière de voir? dis-je non sans émotion.

« Mais le prince, se hâtant de me répondre, se hâta de repartir.

« — Au nom de Dieu, mon frère, ne hâtez pas de me juger insensé ou ridicule : sachez-le bien, (pie si une raison meilleure ne m'eût pas ramené ici, celle-là ne m'eût pas décidé à

loti

me mettre en route; bien au contraire, je serais resté à Saint-Pétersbourg.

« — A la bonne heure, dis-je à mon tour, car je me suis attaché sincèrement au duc de Transtamare , à cet insolent , à ce traître , comme l'appellera notre tante devant \ous, tandis qu'il est au fond le plus noble et le meilleur des hommes. Instruit par moi, à qui la comtesse l'avait appris, quelle vous appelait dans le dessein de vous faire couper la gorge ensemble, il m'avait déjà engagé son honneur de ne pas se battre avec vous, à moins que vous ne fussiez devenu le moins maniable des hommes.

« — Où loge-t-il, le duc?

« — Il n'est plus à Varsovie, il en est parti dernièrement avec sa prétendue. Le prince de Montmorency, dont il épouse la iille, a voulu naturellement qu'il s'en allât avec eux; je le regrette, car enfin, Casimir, il n'a refusé ma cousine, selon que je vous l'ai écrit, que pour ne pas aller sur mes brisées, et je dois vous le dire, je crains qu'il n'ait sacrifié son amour par héroïsme,

— Bon! dit Casimir. Le pensez-vous? sommes-nous à ces époques clilicates et toutes vertueuses où l'on fait de pareils sacrifices?

« — Quoi ! dis-je, étonné de l'entendre parler ainsi 5 n'en feriez-vous pas autant?

« — Non, répondit-il avec une vivacité qui me causa une peine infinie , puisqu'elle me montra mon frère jusqu'alors sous un jour peu avantageux-, non, reprit-il avec une autre force , je n'en ferais rien ; quand on aime, on devient égoïste, je le crois du moins.

« — Oh! moi, dis-je, consterné de sa persistance à se maintenir dans ce mauvais sentiment, ma pensée est autre, car si je présumais que vous aimassiez la femme à laquelle j'aurais voué mon amour, j'en aurais le cœur brisé, sans doute; mais enfin je vous la céderais surle-champ.

« — Vous , Ladislas ! vous seriez capable d'un pareil sacrifice!

« — Oui, moi, Casimir, moi; croyez-vous que je ne vous aime pas assez pour ne pas préférer votre bonheur au mien ?

« Et le voilà qui, humilié certainement de

son égoïsme, il se jeta à mon cou en m'embrassant avec vivacité, et les yeux remplis de douces larmes, il s'écria :

« — Mon frère, mon frère, parfait! Ah!

oui, j'ai bien jugé ton cœur; et crois que s'il le fallait, je t'imiterais de tout point en ceci. Pardonne, à l'épreuve j'ai voulu te mettre... Oh! je suis bien coupable! et toi bien irrité de ma tactique coupable !

« Je le regardai avec une joie inlînie, et lui dis aussitôt :

« — Enfin vous voilà comme je vous voulais voir, vous égoïste, vous indifférent à ma douleur. jNon, vous ne le seriez pas, et si vous eussiez aimé notre cousine , n'est-il pas vrai que vous feriez comme moi?... Fantasque, poursuivis-je, quelle fantaisie vous portait à vous faire plus méchant que vous n'êtes?

« Je vis ici que reconnaissant la bizarrerie de son tort, il cherchait à me la faire oublier ; car ici, et tout à coup, changeant de sujet de conversation, il me dit brusquement :

« — Vous ne savez rien de plus des projets de la comtesse.

« — Je sais qu'à défaut de vous et de Transtamare , elle a formé le plan de donner un autre mari à Eudoxie.

« — Et celui-ci vous est connu ?

— « Ni Eudoxie , ni moi savons son nom , pas plus que sa patrie.

« — Eh bien ! je vais vous le désigner, moi ; la comtesse de Mersback me l'a mandé, et certes, celui qui dépend d'elle, celui qui est placé sous sa direction presque, puisqu'elle mène à son gré sa mère, celui-là, dis-je, lui obéira exactement.

« — Quoi ! m'écriai-je avec douleur et consternation, c'est donc limbécile prince L... que la comtesse a choisi ?

« — C'est toi qui l'as nommé, repartit Casimir ; oui, ce grand niais de trente-cinq ans, cette belle statue qui ne s'anime qu'au halahi d'une partie de chasse, et en face d'une table servie abondamment de mets rares et de vins précieux. Vous savez que la princesse L..., sa mère, est amie d'enfance de la comtesse, et surtout sa très humble servante; assurément, elle n'eût pas osé demander Eudoxie

pour son fils demi-imbécile, et moins encore elle osera le refuser.

« — Et vous le savez de notre tante.

« — Tenez, voici sa lettre , lisez-la , commentez à votre fantaisie pendant que je me coucherai avec votre permission; je ne suis pas sorti de traîneau depuis Saint-Pétersbourg, aussi j'ai besoin de sommeil et de délasser mes membres endoloris. Demain nous parlerons librement de nos affaires.

« Il dit et se mit à se déshabiller ; de mon côté je lisais, je méditais la missive annoncée, vrai chef-d'œuvre de déraison, d'orgueil et de despotisme; elle savait trop l'insuffisance du prétendu choisi, pour l'envisager sous ce point de vue; mais elle racontait sa généalogie, ses belles alliances, ses richesses, sa parenté si honorable; et puis notre cousine serait trop heureuse, un mari aussi nul l'adorerait, la servirait à genoux ; elle serait seule la reine, la maîtresse, et cette autorité absolue devait, à elle seule, déterminer Eudoxie et forcer le prince Casimir Opalinski, chef de notre famille, à donner son veto absolu.

t J'enrageais de cette folie, et néanmoins c'était avec terreur que je l'envisageais; car, vu la situation des divers acteurs, ce mariage-la pouvait être conclu sous quinze jours Je me rapprochai de mon frère pour lui parler, il dormait ; je respectai sa fatigue, et en attendant son réveil, je me couchai aussi ; ce fut pour demeurer éveillé et pour souffrir mille angoisses plus pénibles, plus aiguës les unes que les autres ; des demi-rêves me montraient mille images pénibles ; et dans tous ces tableaux fantastiques, Eudoxie toujours était perdue pour moi.

Le Sacrifice.

Un frère seul peut apprécier, ce qu'un frère seul a pu concevoir et exécuter.

HECUEtL DE MAXIMES.

« Aux approches du jour je m'abandonnai à une de ces courtes et fatales somnolences. Lorsque je m'en retirai, lorsque je vins à ouvrir les yeux , le soleil avait peu avancé sa course, et je vis mon frère debout devant moi qui m'examinait avec attention, un sourire mélancolique sur ses lèvres, tandis que des

larmes coulaient de ses yeux ; je lui tendis les mains, il se précipita vers moi; nous demeu^ rames embrassés ensemble pendant un assez long espace de temps; puis je voulus me lever, mon frère s'y opposa, s'assit sur le bord du lit, et dans ce rapprochement intime, nous nons mîmes à nous rappeler du passé.

« Lui me demanda si notre cousine lui avait pardonné son offense.

« — Vous savez, répondis-je, que ce que les femmes sont les dernières à oublier , ce sont nos torts envers ellesr et vous êtes de ceux dont la perte de l'amitié et de l'estime sont sensibles à notre amour - propre; j'augure qu'elle vous en veut toujours de ce qu'elle ne prononce votre nom qu'avec peine et rarement .

« Il n'insista pas; il voulut savoir ensuite ce que j'avais fait, comment ma liaison avec le duc était devenue de l'amitié ; il s'étonna de l'incident qui lui avait découvert notre amour; puis il regretta de n'avoir pu voir Transtamare et se lier avec lui autant que ce grand d'Espagne Tétait avec moi. Ce sujet épuisé, encore la cour de Saint-Pétersbourg,

la famille impériale, l'auguste czar, Alexandre, devinrent les sujets de notre causerie ; je voyais que Casimir avait quelque chose à me dire, et que c'était particulièrement ce qu'il redoutait de me communiquer ; mais pour le mettre sur cette voie et lui faciliter un tel aveu, je me mis à lui dire :

« — Eh bien! Casimir, qu'allez-vous faire, que comptez-vous obtenir de notre tante? car, assurément, vous irez aujourd'hui chez elle.

« — Mais repartit-il, je m'y rendrai dès que vous voudrez sérieusement vous habiller.

« — Que lui direz-vous?

« — Je lui ferai voir l'absurdité de son choix, et je la contraindrai à le rompre. « — Si elle vous refuse, car son opiniâtreté.. . « — Ne tiendra pas contre les ordres exprès du roi de Prusse dont je me suis muni ; soyez donc sans crainte, L.... restera notre parent sans devenir notre cousin-germain... Allons, poursuivit-il en se levant, je pars, sonnez vos gens et tenez-vous prêt à m'entendre au retour... Savez-vous, dit-il en continuant après un instant de silence, de quelle façon vous

devriez mettre à couvert mon absence momentanée? Employez tout le temps que je vais passer loin de vous à vous bien persuader de mon amitié sans borne, comme à vous convaincre de mon ardent désir à vous servir de mille et mille façons.

(( — Qu'ai-je besoin de ce nouveau travail? Ne vous dois-je pas tout ce que je suis, tout ce que je possède ? et n'est-ce point par vous que mon amour conserve son espérance?

« — Alors, quand je reviendrai j'aurai force choses à vous apprendre.

« 11 s'éloigna tout aussitôt après, me laissant , je l'avoue , uniquement occupé à me créer des châteaux en Espagne propres à flatter ma passion... Son absence se prolongea pendant près de deux heures ; qu'avait-il tant à dire à la comtesse? n'était-ce pas plutôt celle-ci qui, parleuse incessante, ne lui laissait pas le loisir de la quitter, elle qui, opiniâtre comme une mule rétive, encore, tenait plus à son idée qu'à la raison.

c Eniin, ce supplice lent et rude, douloureux et affadissant de l'inquiétude, delà préoc-

cupation cessa, j'entendis la voiture du prince rentrer, et lui-même apparut moins calme qu'auparavant: je n'eus qu'à le voir au premier coup-d'œil, pour reconnaître la nouvelle et pénible réalité. Comme lui ne se pressait pas d'ouvrir la bouche, comme je le voyais perdre du temps à dessein, par la lenteur affectée qu'il mettait à se défaire de son chapeau, de son manteau et de son masque de fourrure, je me tourmentai encore davantage, et élevant la voix :

« — Eh bien! mon frère, dis-je, avez-vous eu trop à lutter, et revenez - vous à moitié vaincu ?

« Il me regarda fixement, se plaça devant moi immobile, et d'un ton lent et saccadé me répondit :

a — Le prince L... est écarté, il n'épousera pas Eudoxie. La comtesse, malgré son invincible entêtement, a cédé à la volonté de son souverain; mais à son tour, et à ma surprise inimaginable, eiic In à montré une lettre de ce tttême monarque qui lui demande la j>rin-

cesse Sobieski pour le second fils de son cousin le prince de Hoenzollernn.

« — Mon Dieu ! mon Dieu ! m'écriai-je en me laissant tomber à moitié évanoui sur un fauteuil, qu'ai-je donc fait à la Providence pour qu'elle m'assassine ainsi? Quoi! une telle alliance! Mais, Casimir, une demande pareille est un ordre, un ordre irrésistible! C'en est fait, Eudoxie est perdue pour moi;" qu'en pensez-vous ?

« Il me prit dans ses bras, me baigna de ses larmes, me répondit que comme moi il voyait dans cet acte de ce grand monarque la perte de toutes mes espérances.

« — Eh bien! dis-je, puisqu'il en est ainsÉ, puisque Eudoxie consentira sans doute à mon malheur, je vais la dégager de ses serments et la rendre à elle-même.

« Casimir ne dit rien, son silence m'exaspéra; je passai dans mon cabinet, et là j'écrivis à notre cousine, assurément bien innocente de tout ceci, une ëftftre folle où mon désespoir, devenu un dédain forcené, se montrait sous une forme extravagante; puis ayant

cacheté ee chef-d'œuvre de folie, et mon imagination de minute en minute se montant davantage, je m'abandonnai à une rage aveugle et furieuse.

« N'entendant pas mon frère, et le croyant passé dans son appartement, je courus à mon petit arsenal, et je choisis parmi une foule d'armes curieuses, singulières, riches et appartenant dans leur diversité à presque tous les peuples de la terre, une paire de pistolets que ma main chargea sans trembler.

« Je dois vous dire ici, Gaëlano, qu'à cette heure dont je vous rapporte l'histoire pénible, la Providence m'avait abandonné à tel point, que je me décidai à attenter à ma vie sans rien écrire, sans laisser aucun souvenir après moi ; au contraire, dans ma rage furieuse, je ne songeai qu'à sortir d'une situation qui me semblait insupportable. En conséquence, je saisis donc le premier des pistolets, et l'éle-

vai lentement à la hauteur de mon crâne

En ce moment, je sentis un corps se poser sur mon épaule, un bras passer par dessus le mien.

et courbant l'arme funeste, aller prendre le second pistolet, et une voix me dit :

« — Pourquoi ne m'avoir pas prévenu de ceci? vous m'ôtez la douloureuse satisfaction de finir mes jours en même temps que vous: allons, Ladislas, maintenant mourons ensemble. »

— C'était mon frère ! ! ! Honteux de ma faiblesse, frappé de la leçon sévère que son dévouement me donnait, il me fut impossible de le regarder, de lui parler, et me laissant aller à toutes les émotions de la faiblesse de mon âme, je m'évanouis complètement, et ceci pour la première fois. Lorsque j'eus recouvré ma raison avec l'usage de mes sens, je me vis couché tout déshabillé dans mon lit ; les fenêtres de la chambre étaient soigneusement fermées, et à peine si une bougie laissait apercevoir, grâce à sa tremblottante lumière, les ténèbres profondes au milieu desquelles j'étais comme déjà enseveli, image imparfaite pourtant de cette nuit du cercueil vers laquelle j'avais voulu m' avancer tantôt.

«. Cependant, malgré une obscurité près-

no

que complète, mon regard perçant reconnut assis dans un fauteuil, tout contre moi, le modèle, le héros de l'amitié fraternelle, le prince Casimir Opalinski enlin ; il était penché vers le lit, et ses yeux, baignés de larmes ne se détachaient pas des miens. Dominé encore par l'humiliation de mon amour-propre, je ne pouvais me décider à rompre le silence, lorsque la puissante horloge de l'église voisine , précédant de quelques secondes la pendule posée sur un cartel dans ma chambre, sonna quatre heures-, j'en avais donc passé trois dans cette sorte d'anéantissement; trois heures J'étais donc bien malade ! te dirai-je que ceci soulagea ma douleur, et je pus alors, par un mouvement brusque, retirer mes mains de dessous les couvertures et le drap, saisir par elles celles de mon frère, les presser tendrement, les couvrir de mes baisers, les mouiller de mes larmes ; je pus même dire aussi :

« — Pardon, Casimir, pardon, je vous en supplie; montrcz-\ous clément envers un insensé furieux qui a failli se flétrir d'un fratricide, puisijuYn toètiiaiir,jeVdu$entra!naiségalemenl

à la mort; oh! je vous le demande humblement et avec toute la contrition du remords parfait, soyez-moi indulgent, n'ayez pour moi ni dégoût, ni mépris, ni indifférence; je vous jure, en retour, que je ne me porterai plus à cet horrible forfait, dont maintenant je sens trop l'infamie.

« — Ladislas ! mon frère ! ! ! mon ami ! ! ! me répondit Casimir; lui aussi sanglottant et versant des pleurs à flots, vous me rendez au bonheur, signez ma grâce, car pourrais-je exister sur la terre, si je ne m'y voyais qu'en face de votre tombeau ? »

« De nouveaux embrassements, véhéments, chaleureux, scellèrent cette réconciliation sincère, cet sfbandon solennel de mon délire, et, dans le premier instant, je fus tout à l'amour fraternel et je me crus presque au-dessus de tout autre sentiment; mais, faible esprit que j'étais, on ouvrit les volets et les rideaux de soie pour me laisser jouir des derniers instants de jour ; alors je vis sur une console, auprès de la cheminée un temple d'albâtre blanc avec une statue de l'amitié au centre ; c'était. W

présent qu'Eudoxie m'avait fait au premier de l'an. La vue de ce joli morceau d'architecture me frappant péniblement dans tous mes souvenirs, je me rappelai à la fois et ma passion et le dernier coup qui l'anéantissait. Alors je me lournai vers Casimir, lui occupé sans cesse à suivre mes discours et mes mouvements, et, d'une voix étouffée :

« — Mon frère, lui dis-je, comment me serat-il possible de supporter l'hymen dont nous sommes menacés ? s'il s'accomplit, que deviendrai-je? et, dans ce cas, malgré le désir de vous complaire, serai-je maître du délire qui tardera peu à s'emparer de moi?

« — Puisqu'il en est ainsi, me répondit-il, puisque le prince étranger ne peut posséder Eudoxie sans que votre mort soit la conséquence de son futur bonheur, faisons comme l'explique la sagesse des nations : aux grands maux les grands remèdes 5 allons, enfant, rassurez-vous, ce couj) si direct, si puissant, peut se parer; car enfin il y a remède à tout, hors à la mort, et nous devons appliquer ici un topique violent et souverain.

« — Que prétendez-vous faire? demandai-je avec anxiété et demeurant trop convaincu de la puissance irrésistible du monarque qui 1res innocemment consommait mon malheur, je me demandai de nouveau comment je pourrais sortir de ce labyrinthe inextricable.

« — Enlèverai-je Eudoxie,et me prêteriezvous la main pour cela, demandai-je au prince ?

« ■ — A Dieu ne plaise , répartit-il, que je vous laisse déshonorer elle, vous, moi et nos deux familles; que je fasse de vous deux des exilés dépouillés de leurs titres, de leur gloire, et elle de sa fortune, et pis encore, de cette pudeur, son plus beau titre à nos hommages.»

« — Alors !!!...

« — Ladislas, dit le prince en se levant, et se posant de sorte que les derniers rayons du soleil éclairant sa belle et noble figure me procurassent la facilité d'en admirer la majestueuse tranquillité, et de pouvoir y surprendre, par le jeu de la physionomie, les sentiments cachés de son âme si pure et si dévouée,

Ladislas, répéta-t-il , vous m'aimez , n'est-ce pas?

« — Quelle question ! répondis-je.

« — Vous avez en moi pleine confiance , mon frère ?

« — Si j'ai confiance en vous, repartis-je encore; en vérité, Casimir, si je ne croyais pas blasphémer, je n'hésiterais pas à dire que , dans l'hypothèse où j'aurais à choisir entre votre parole et celle de notre Créateur, la vôtre serait celle* sur laquelle je me reposerais avec plus de tranquillité. Que le même Dieu pourtant me pardonne cette manière de vous prouver que, dans aucune circonstance, je ne balancerai pas à me confier en votre franchise.

« — Tant mieux, mon frère, puisque, fort de votre abandon de toutes terreurs, je peux vous dire : iNon , le prince de Hohenzollernn n'épousera pas Eudoxie; non, Eudoxie ne vous sera pas enlevée irrévocablement, et après un temps d'épreuve , malheureusement indispensable à supporter, votre hymen aura lieu avec elle, et nul ne pourra y mettre obstacle.

« Te peindrais-je, Sanseverino , ce que me fit de bien ce discours , à quelles conjectures rapides et véhémentes il me livra , aussi dès que mon frère eut quitté la parole , je la repris avec violence , et me mettant presque à genoux tant pour lui rendre grâce que pour le conjurer de me dévoiler son moyen merveilleux, lui sourit, passa plusieurs fois la main sur son visage selon sa coutume dans les occasions embarrassantes; puis cédant à mes instances , il me dit d'un ton à se faire battre à mesure qu'il parlait, tant ses propos d'abord, au lieu de me rassurer, m'enlevaient toute espérance, ce que je vais te raconter :

KSEWXIEME PARTIE.

Suite du précédent.

« N'est-ce pas, Ladislas, dit-il au début, que vous êtes bien persuadé de l'impossibilité où vous êtes par vous-même de parvenir jamais à posséder la main de notre belle cousine comme vous possédez son cœur? que notre tante ne permettra jamais cette union, non plus que le reste des deux familles? qu'enfin moi-même, si nos parents et vous sollicitiez mon concours

en cette affaire et dans l'état actuel des choses, je ne manquerais pas à me ranger à leurs raisons et à passer de leur côté contre vous? Vous aussi ne seriez-vous pas honteux d'abuser de votre ascendant sur une jeune fille? ne rougiriez-vous pas d'être accusé de cette séduction , trop aisée, surtout quand elle est appuyée sur les facilités que vous donnait le rapport du sang? n'est-ce pas mon ami que, pauvre par rapport à elle, vous seriez par trop humilié d'entendre dire que vous n'agissiez que par un calcul sordide et infamant?...

« Ici je ne pus y tenir, et interrompant brusquement le prince , je m'écriai avec même une colère mal contenue.

« — Pourquoi me donner de l'espoir, puisque vous vous attachez à présent à le détruire.

« Casimir toujours calme et parodiant Auguste dans la tragédie de Cinna par Corneille, me répartit en repétant les vers que le poète célèbre à tant de titres, met dans la bouche de l'empereur romain.

« Tu tiens mal ta promesse Sieds-toi, je n'ai pas dit encore ce que je veux, Écoute cependant et tiens mieux ta parole.

« Te dirai-je que cette façon de se justifier me frappa, je compris malgré le désordre de ma tête que mon frère ne traiterait pas ainsi une telle affaire, s'il n'avait en main un secours victorieux, et lui poursuivit :

« — D'autre part vous ne vous flattez pas non plus de lutter contre la volonté de Sa Majesté Frédéric Guillaume III , souverain direct d'Eudoxie, puisque c'est dans la portion de Pologne sous sa puissance que notre cousine a l'immense majorité de ses domaines ; d'ailleurs lorsque ce monarque, par intérêt de famille, veut unir celle-ci avec son cousin, il ne reviendra pas sur cette alliance politique pour vous rendre le bonheur. Eudoxie elle-même, tout en vous aimant, obéira par respect et par modestie-, elle a peu de considération pour ces héroïnes dragons femelles, vierges ridicules, qui bravant les lois de la pudeur, lèvent un front hardi et préfèrent

le contentement de leur passion à leur réputation perdue; ainsi donc, Ladislas, tout est contre vous , et cependant apercevez-vous un moyen de renverser tant d'obstacles et d'en triompher sans combat avec le seul secours de la patience, de la résignation et d'une confiance illimitée en moi.

« — - ]Non! non, dis-je avec accablement, je ne trouve rien , je ne vois rien et je rêve vainement, mon esprit, je l'avoue, ne sait pas saisir cette voie que vous croyez ouverte à mon salut.

« — Elle existe pourtant, répliqua le prince, et c'est au moment de vous la faire connaître que j'hésite, car elle est si étrange que si je n'étais pas ce que je suis, et si vous éti v un peu autre de ce que vous êtes, je ne pnui pais pas me décider à jeter devant vous cette che de salut.

« — F; i te rta moi connaître, vous savez mes sentiments, rien de ce vous pourrez dire , faire ou proposer, ne les ébranlera, ne les affaiblira dans leur vivacité énergique! Parlez, 'parlez donc? je croirai mieux votre cœur que les fai-

blesses de mon amour, et surtout je n'aurai pas à rougir par une odieuse méfiance, qui entre nous deux ne souillerait que moi.

« — Eh bien ! mon frère , il faut que vous m'accompagniez sur-le-champ chez notre tante, ou plutôt que, porteur de ma parole, vous vous rendiez seul chez elle et que vous lui demandiez solennellement la main d'Eudoxie pour moi.

« — Pour vous! m'écriai-je consterné et croyant avoir mal entendu.

« — Pour moi, oui pour moi, est-ce que déjà vous ne vous souviendriez plus de vos promesses?...

« — Et vous, avez-vous oublié que j'aime Eudoxie et que vous m'en séparez par-là sans retour; revenez à vous, Casimir... Ou bien m'auriez-vous trompé , seriez-vous amoureux en secret de cette chère parente, dites-le-moi, et alors...

« — Ne saviez-vous pas mes sentiments , répondit-il avec un ton glacé qui me fil frémir.

« — Alors pourquoi vous unir à elle?

« — Mon frère , j'avais compte , j'en cou-

viens, beaucoup plus sur votre perspicacité, et puisque votre esprit ne me devine pas encore, écoutez-moi de nouveau jusqu'au bout :

« — Parlez , répliquai-je tout découragé, et môme craignant pour sa raison. Lui reprenant me dit :

« — Ignorez-vous nos iois religieuses et civiles? ne savez -vous pas deux choses bien communes pourtant parmi nous? La première qu'une veuve ou une femme, dont les tribunaux ecclésiastiques et séculiers ont rompu le mariage, est dès lors affranchie de la tutelle de ses parents : que son père, que sa mère sont sans pouvoir sur elle, que maîtresse sou- \eraine de sa volonté; elle n'a plus besoin de consulter, d'obéir à personne dans le nouveau don d'elle-même. D'une autre part vous savez bien avec quelle facilité on détruit en Pologne un mariage, que de secondes noces du vivant du premier mari ou de la première femme, sont admises et ont lieu chaque jour sans déshonneur pour personne. Maintenant me comprenez-vous? le roi de Prusse demande Eudoxie pouf le prince de Hohenzollern ; mais

demain la comtesse écrira à Sa Majesté, que des arrangements de famille ont décidé depuis longues années mon mariage avec ma cousine, que les fiançailles sont anciennes, et le roi, qui même dans sa lettre avait prévu ce cas, retirera son instance. Notre tante dont cet hymen a été le désir de toute sa vie, le presse, il a lieu. Eudoxie , aux yeux du monde est ma femme, et en réalité commence à devenir ma sœur ; respectée par moi comme elle le serait par vous en cas semblable. Je demeurerai son mari pendant un temps convenable qu'elle décidera elle-même. Au bout de ce terme le divorce aura lieu , j'aurai rempli mon devoir envers la patrie-, ce mariage n'ayant amené aucun fruit, je resterai dans mon droit de vous désigner pour mon héritier légitime, et comme je vous jure de ne jamais prendre une autre femme; nul ne s'étonnera, que puisqu'entre ma cousine et moi il y a eu incompatibilité d'humeur et nécessité de rompre nos nœuds ; nos deux familles même, sans nécessité de faire connaître votre amour réciproque , ayant décidé que vous me succéderiez avec le titre de mon

héritier, aiin de couper coup à des procès qu'amènerait nécessairement ce divorce. Voilà, mon frère, le moyen de vous rendre heureux et à vous de l'être, pourvu que vous ne doutiez pas de ma loyauté; je vous fais un grand sacrifice sans doute, celui de l'éloignement invincible que la nature a mis en moi envers Eudoxie 5 du reste, ce sera pour vous une garantie de plus et un privilège de sécurité. Que vous semble enlin du projet que je vous propose, il est excellent et pare à tout, et tous les obstacles seront brisés par lui. »

Le Pacte sans exemple.

Là, où noblesse oblige, on peut imaginer des actes héroïques et les exécuter ; car là seulement il y a des unies qui toutes animées du même esprit peuvent croire l'une a l'autre et à la puissance de la parole d'honneur*

RECUEIL DE MAXIME*

Jusqu'à ce moment et attaché au récit par l'intérêt de cette narration, le prince Gaétan de Sanseverino avait gardé un profond silence, une attitude réfléchie et attentive; peutêtre quelquefois un geste prompt, une exclamation rapide, avaient manifesté pour lui combien ii s'identifiait avec la couleur, la mo-

bilité de cette figure toute italienne; s'était tour à tour empreinte des sentiments divers développés à son oreille. Pendant près de deux heures que parlait le prince Ladislas Opalinski, il n'avait pas tenté de l'interrompre; la pensée ne lui en était même pas venue. Mais à cette dernière preuve de rattachement héroïque de Casimir pour son frère, à la nouveauté de cette position qui pointai!, et dont certes aucun roman ne lui avait présenté la pareille, la vie réelle présentant moins encore aucune circonstance à celle-là, il éclata donc et prenant la parole.

— Non, non! Ladislas! ton frère n'a point ici-bas son semblable, c'est un être supérieur à l'humanité ; dès lors je comprends comment il a épousé ta maîtresse, et comment à ton tour tu peux le chérir encore sans crime... Mais, mon ami, me cacheras-tu la suite de celle histoire merveilleuse.

— A quoi bon poursuivre, repartit le chevalier Ladislas , tu devines le reste ?

■ — Aucunement s'il vous plaît, tout ceci a tant de charme, que l'on ne veut en rien pn-

iS9

dre. Allons immole-toi, et poursuis : je te préviens que je ne souffrirai aucune abréviation; toutes les particularités que tu croiras peu importante, se présenteront immenses à mes yeux ; satisfais-moi donc entièrement ; d'ailleurs moins tu seras court et mieux tu agrandiras un autre compte que tu auras à me rendre.

Le chevalier rougit après avoir médité sur ces derniers mots, et puis avec vivacité et comme pour distraire le Napolitain de ses propres pensées il se mit à parler ainsi.

« — Cette fois, selon que tu le présumes , je n'étais plus pressé de quereller Casimir. Épouvanté presque de la grandeur de son affection, d'une part, et de l'autre, avili par cet égoïsme involontaire si puissant surtout en amour ; je me vis m'applaudissant et me querellant ensemble de ma confiance... Ma vertu victorieuse étouffa bientôt ce dernier, ce lâche sentiment, et je ne sus que me jeter au col de mon frère, que l'embrasser et que lui dire, que je lui devais la vie, le bonheur et la fortune; mais je vins à songera la manifesta-

tion de sa haine, ou au moins de sa forte répulsion à l'encontre de ma cousine, et j'eus un instant la frayeur que celle-ci n'eût pas un amour assez fort pour surmonter son dépit et sa colère; je le dis à Casimir, je vis combien son amitié s'alarmait de cet obstacle. Cependant il surmonta son ennui, il me répondit que si la princesse ne se montrait que dédaigneuse, ce serait pour moi la preuve que je ne lui étais que médiocrement cher.

« — Or, ajouta-t-il, cela est impossible, et je suis persuadé que pour être à vous, elle franchira cette barrière, au reste allez lui parler et même avant que de faire part de mes intentions à ma tante.

« Pendant la dernière partie de cet eutretien, je m'étais moi-même habillé, de telle sorte que je fus prêt à me rendre au palais Sobieski. Un carrosse demandé à l'avance m'attendait, j'y montai, après que mon frère m'eut donné toutes les instructions convenables, touchant ce que je devais dire en son nom à la grande prieure de Mersbùtk. Que je me sentis émue et faible, aussitôt qu'emporté

par ileux vigoureux chevaux, je me vis seul, suffoqué de joie et néanmoins redoutant je ne sais quels écueils inaperçus; je ne pouvais assez exalter l'abandon généreux de mon frère; ce sacrifice double et de toutes façons sublime, de sa félicité à venir et de sa richesse ; je me sentais honteux et presque humilié en présence de tant de grandeur d'âme, et je dois dire que je conjurai ardemment le ciel de me préparer une situation à peu près semblable, et dans laquelle je pusse à mon tour, prouver à un frère si cher, que j'étais digne de lui et capable de lui rendre la pareille. La Providence en ceci ne m'a pas exaucé encore, mais le temps viendra, je me flatte, ou mon amitié mise à l'épreuve, en sortira triomphante également.

L'heure pour me présenter chez ma cousine était bien choisie, il était proche de cinq heures du soir; on dînait à sept, et si la comtesse déjà parée recevait les invités venus tous afin de faire la partie de boston. ( Celle de wisth ayant lieu dans la matinée et plus tard dès après le dîner. ) Eudoxie retirée chez elle sous pré-

texte de faire sa toilette de cérémonie, donnait en réalité à l'étude et à la méditation un temps presque tout employé en apparence, pensaiton, à des futilités si importât es de la part des femmes.

« Lorsque je la demandai, ses gens répondirent qu'elle était invisible au monde et fort souffrante; mais ils ajoutèrent en prévenant mon observation, qu'une défense pareille ne me concernait. Certes je fus loin de les contredire. Quand je parus devant elle, nos visages formaient un contraste bizarre : le sien morne, flétri, était couvert de larmes, le mien resplendissant d'allégresse et de bonheur.

« — Qu'est-ce? médit Eudoxie, confondue de mon contentement; Casimir ne vous auraitil pas dit... vous imagineriez- vous que je suis devenue libre par cela seul qu'il a rompu mon mariage avec notre parent L...? Apprenez, malheureux , notre infortune. S. M. Prussienne veut que je devienne la femme du noble prince de Hohenzollernn, et cette fois tout n'est-il pas perdu?

« — Oui tout le serait repartis-je, sans le

secours inespéré que nous offre mon frère. Le eroiriez-vous, madame, il est prêt à vous épouser, et après vous en avoir prévenue je vais descendre pour en faire la proposition à la grande prieure de Mersback.

« Ma cousine fit cette fois envers moi comme auparavant j'avais fait envers mon frère; elle demeura d'abord persuadée que la force de mon amour et la masse de mes contrariétés avaient porté sur ma tête, et me regardant avec autant de tendresse que de pitié elle me dit :

« Allons , Ladislas , remettez-vous. On me ruinera, soit-, maison n'aura pas ma personne. Revenez à de plus saines idées, ne vous laissez pas abattre ainsi , surtout quittez cette mine riante, fatal contraste avec mon chagrin.

« Devinant la pensée et l'inquiétude d'Eudoxie, je ne pus m'empêcher de rire, et voyant son trouble s'accroître, je lui répondis :

« — Je ne suis pas fou, ainsi que vous le soupçonnez, c'est réellement que je viens vous demander en mariage an nom démon frère

Voilà que vos traits expriment encore votre k 13

incrédulité et votre peine. Écoutez-moi donc, et à votre tour ne m'interrompez que lorsque je vous aurai tout appris.

c Ce début achevé , je poursuivis et répondis de mon mieux , lui répétant tout ce que mon frère venait de me dire.

« A mesure que j'avançais et que je détruisais son idée fausse , je voyais la colère , l'embarras, l'indécision se peindre à leur tour sur son visage. Moi-même, pendant que je lui parlais , je me faisais des objections , je me créais des obstacles qui jusque-là ne m'avaient pas frappés, je m'épouvantais de ces années où notre séparation serait impérieusement commandée par la bienséance et la nécessité.

« Je finis , Eudoxie ne se sentit également pressée de me répondre ; elle se taisait , était sérieuse, mélancolique, et je ne pouvais lire au dehors tout ce qui se passait dans son âme. Vivement alarmé de ce mystère, je dis :

« — Eh bien ! que vous semble de ce moyen ; je conçois qu il est délicat, périlleux, pénible, et pourtant c'est le seul propre à nous permettre de nous réunir un jour. Je sais bien que

mon frère ne vous aime pas ; avez-vous besoin de sa tendresse, ce sera désormais son indifférence qui fera notre sûreté ; aimez-la maintenant, soyez-en heureuse au lieu de vous en blesser. Que vous importe au fond son amour ou sa haine , et si en effet il vous hait , ce que pourtant je ne crois pas , je serai moi , beaucoup plus tranquille.

« — Convenez pourtant , répondit Eudoxie, que ma situation va devenir bien particulière : quoi, pour vous épouser il faut que je porte à un autre le don de ma main, il faut que l'on s'imagine que votre frère est mon mari ; votre délicatesse , votre amour, votre jalousie , car vous devez l'être, si vous m'aimez réellement? ne seront-ils pas désolés et soumis à d'amères tortures. Que penserez-vous , dès le jour où j'entrerai chez \otre frère? Quant à moi, je ne sais si j'oserai le regarder jamais. Qu'il doit pourtant vous chérir, Ladislas , et qu'au fond, à part ce qu'il m'inspire d'aversion réciproque , sa conduite est noble , imposante et sublime.

« — Ah ! oui, mon frère est un héros bien

supérieur à moi, ne serait-ce que dans ce sacrifice double, dont vous êtes l'objet. La première fois, en se refusant à vous épouser , afin que vous me restiez, et la seconde en s'unissant à vous malgré les funestes explications qui vous ont séparés irrévocablement ; mais , madame , que résolvez-vous ? puis-je descendre chez la comtesse et lui apprendre ce qu'elle doit?...

« — Je ne sais, dit Eudoxie, à quoi m'arrêter ; ma détermination est encore incertaine. Je crains môme, malgré la vivacité de mon sentiment pour vous, que je ne puisse vaincre ma modestie et descendre à ceci... Ne vous emportez pas , mon cousin , pardonnez à une fille qui se voit tout-à-coup tirée violemment de sa retenue candide et jetée aux regards malins d'une multitude qui ne lui épargnera pasles sarcasmes. Plus il y aura de bruit à mon divorce, plus je serai flétrie dans l'opinion publique.

« — Ainsi, repartis-je tristement et en homme passant d'une joie excessive à un découragement positif, je retombe dans cette douleur à laquelle j'échappais à peine, et je serai con-

traint à mourir, car il ne me sera pas possible de supporter un hymen odieux avec un étranger qui vous ravira à moi sans retour. Au reste, ajoulai-je en me laissant gagner par la colère, puisque vous , sans pitié pour moi , consentirez à répondre au vœu du prince Hohenollernn; je préfère, moi , vous perdre irrévocablement par votre mariage avec mon frère , dumoins si vous ne divorcez pas , je jouirai de votre présence , et votre perte absolue ne m'accablerat-eliepas?

« J'achevai et persuadé que dans le fond Eudoxie qui luttait par pudeur, céderait à une violence à laquelle son cœur accéderait ; je me hâtai de la saluer, de la fuir sans vouloir l'ouïr davantage et sans répondre aux éclats de sa voix qui ne cessaient de m'appeler.

« Ayant franchi le grand escalier, je me rendis par des couloirs privés à un petit commun où se tenaient alors les premières carncristes de la comtesse , son premier valet de chambre , le secrétaire , le maître d'hôtel et quelques autres domestiques privilégiés. Ayant rencontré dans ce lieu le secrétaire, je le pris ù

part et le priai d'entrer au salon , et de prévenir la Grande-Prieure qu'étant venu secrètement de la part de mon frère, je la conjurais à genoux de m'accorder sur-le-champ une audience d'où dépendait le repos de sa famille.

« La commission fut faite avec prestesse et diligence. Notre tante, dont ceci piqua vivement la curiosité, me fit répondre, par le môme émissaire , que je me laissasse conduire dans le petit cabinet chinois où elle ne larderait à venir me recevoir. Je fis ce qu'elle me commandait et je l'attendis de pied-ferme.

« Le cabinet chinois était une pièce de médiocre étendue toute garnie, murs, plafonds, lambris et planchers, de panneaux admirables de laque orange, noire et or, des peintures chinoises fort soignées, des vases de porcelaine garnis en vermeil d'une dimension colossale , une foule de cabinets, boîtes, coffres, bahuts, jonques, vaisseaux, tout un service d'or travaillé avec un art prodigieux ; des œufs d'autruche gradés, des lanternes venues de Pékin, des meubles de Bombay, de Siam, garnis de ards (Jes Inde*; un lapis de Pefse, mer-

veilleusement tissé, formaient la décoration, et donnaient à ce cabinet le nom sous lequel il était connu dans Varsovie. Comme cette pièce était proche du salon principal, c'était l'endroit où ma tante se retirait quand elle avait à parler à certaines personnes d'importance, qui formaient les sommités de sa société féodale.

« Ce jour là, non plus que les autres, on ne s'étonna pas de l'y voir passer ; seulement , comme on ne savait qui l'y appelait, on en eût de la curiosité, et ceci donna lieu à trente conjectures fort éloignées de la réalité.

« Voyant arriver la comtesse, je courus à elle m'agenouiller presque en lui baisant la main , puis la soutenant sous le bras , je la conduisis vers une ottomane où elle s'assit tandis que je demeurai debout devant elle , ou bien lorsque je me rapprocha?, je me posai sur un tabouret où elle posait ses pieds , ce qui me - montrait en humble posture d'esclave; j'étais instruit comment je devais m'y prendre pour la gagner à notre parti.

« — Ladislas, me dit-elle en entamant la conversation , vous savez (\p votre frère tout Ci'

qui nous arrive, voilà que par sa faute; ah! oui , bien par sa faute , Eudoxie nous est arrachée, elle fait assurément un mariage bien propre à flatter l'orgueil des deux familles qui contractent par là alliance qu'il leur procure avec la maison royale de Prusse ; mais enlin , Eudoxie ne sera pas moius perdue pour nous, et sa dot opulente n'augmentera pas la fortune des Opalinski , que vous a-t-il chargé de me dire à ce sujet.

« Charmé, Gaëtano, que la Grande-Prieure en me mettant sur la voie directe me sauvât des circonlocutions, je m'empressai de saisir ce qu'elle jetait au hasard peut-être, et je lui répondis :

« Que mon frère en effet était si fâché du chagrin que ressentait notre tante d'un hymen où la vanité serait le seul contentement de notre part, et d'ailleurs vivement pressé par moimême, était revenu sur ses pas et rempli d'un meilleur esprit et triomphant de son caprice et de ses fantaisies folles , m'avait donné, comme à son plus proche et plus cher parent, du côté des hommes, la mission de conjurer notre tante

et notre cousine d'oublier d'abord des extravagances qu'il déplorait , et ensuite de les supplier toutes les deux ; la Grande-Prieure, de lui accorder sa nièce à son désir , et la belle Eudoxie Sobieska, de lui pardonner des paroles insensées qu'il avait proféré au hasard et contre lesquelles il revenait humblement.

<c La comtesse, dont à son tour je redoutais l'esprit capricieux ne me laissa pas le loisir de me prévenir contre elle; je vis son visage s'épanouir, ses yeux briller d'un nouveau feu , sa bouche sourire, et après prenant la parole :

« — Voilà parler, neveu Ladislas; voilà un mouvement de raison et de haute prudence qui me fera vivre dix ans de plus... Eniin , le prince Opalinski revient à la sagesse, à son devoir, aux intérêts de ses proches ! 11 m'était insupportable , je ne le cache pas , de voir notre famille s'appauvrir volontairement de ces superbes domaines formant la dot de ma nièce. J'apprécie, comme je le dois, une alliance avec la maison régnante de Prusse ; mais d'un autre côté, lorsque comme les Opalinski, on s'est allié si intimement à la famille des Bourbonsel

par elle à toutes les têtes couronnées de l'Europe, et lorsque comme Eudoxie on est Sobieski, c'est-à-dire la dernière branche dune des maisons souveraines de Pologne, on n'a pas besoin d'un nouvel éclat.

« — Ainsi, Madame, dis-je, vous approuvez la demande du prince mon frère.

« — De toutes parts, je l'approuve, mon cher chevalier-, jamais hymen ne me rendra

plus heureuse Pourtant, ajouta-t-elle en

secouant la tête , Casimir s'est conduit en vrai fou et maintenant j'ai peur que ma nièce n'aie conservé du dépit et de la haine à son encontre; et franchement elle en aurait le droit; j'espère pourtant que votre influence , que ma volonté, que la réparation glorieuse que lui fait votre frère par sa requête , ne la satifassent et ne la ramènent à des sentiments plus doux et plus naturels.

« — Je l'espère comme votre excellence le pense, trop de rancune ne convient pas à une si belle âme.

« La comtesse après ceci ajouta, qu elle me conseillait h qu'elle m^ordonnait de monter (\c

ce pas chez Eudoxie , afin de la préparer à ceci, que j'eusse à rester auprès de la princesse Sobieska jusqu'à ce qu'on nous vînt annoncer le dîner; car ce jour là je m'asseoirais à sa table. « Trop heureux de la commission, et de l'invitation agréable, j'acceptai l'une et l'autre et fus où l'on ne m'attendait plus : je ne sais ce que ma cousine s'imagina , mais je l'entendis me dire avec une bouche tremblante d'espoir.

t — La comtesse a-t-elle donc refusé?

« J'eus un moment l'envie de lui laisser croire à la réalité de ce refus; je ne le pus : on ne peut quand on aime véritablement affliger même par forme de badinage, l'objet si tendrement chéri. Je lui dis donc en réplique ce qui était; elle alors s'approchant de moi , dit à son tour :

« — Croyez , Ladislas , que pour obtenir mon consentement à cet acte si extraordinaire, „ il faut que vous soyez le maître absolu de mon cœur. Quoi ! je vais volontairement m'engage* à un autre, et je romprai ce nœud, pour reveuir â VOUS; je souffrirai, je m'accuserai

même de mauvais caractère, et je perdrai dans l'idée du public cette candeur virginale qu'il m'eût été si agréable de vous apporter et de vous offrir,

« Une rougeur extrême, un tremblement convulsif et tant de honte et de modestie , me laissa deviner le fond de sa pensée , si pure et si belle ; pour la ménager je ne lui répondis point , je me contentai de me féliciter de l'espérance à laquelle je pouvais dorénavant m'abandonner.

« — Convenez , dit-elle , que ma situation tardera peu à être bien pénible , comment pourrai-je faire pour oublier les manifestations d'éloignement et de haine que votre frère a laissé éclater contre moi , et c'est ce même homme que vous voulez me faire prendre pour époux.

« — Non pas lui , repliquai-jc , mais moi qui le remplacerai, moi qui porte le même nom et qui vous adorerai toujours.

« Je fis part, à la suite de ceci, de la joie non équivoque et point contenue de notre tante; elle m'avait paru rajeunie tant elle, comme ton.

les vieillards, consument leur énergie à s'attacher opiniâtrement à une chose dont ils font l'objet, seul important, du reste de la vie.

« Après avoir conté ceci, il était une autre thèse que j'aurais bien voulu discuter et établir à mon avantage ; c'était la durée de ce mariage , si pénible et pourtant si nécessaire, selon moi, selon mon amour; il aurait dû s'écouler avec la rapidité de l'éclair, et cela n'était guère possible , je sentais avec désespoir que l'on voudrait le prolonger, afin que les bienséances fussent gardées, et que le public, s' étonnant de sa prompte fin , en découvrit la cause réelle.

Les Conventions de l'autre femme à deux maris

Plus la situation est délicate, plus il convient à la vertu de multiplier les précautions, afin qu'elle ne puisse jamais être soupçonnée*

Recueil de maximes.

« J'étais encore avec Eudoxie, elle et moi, chacun sans nous le dire , redoutant cet hymen de félicite apparente, et chacun, néanmoins, par un motif particulier. Il en coûtait à ma cou sine d'épouser, même fictivement , un homme dont elle savait ne pas être aimée 5 que dis-je ! un homme rempli pour elle d'aversion , et moi

qui ne pouvais qu'avoir peur à la prolongation de cet hymen ; je comprenais déjà une partie des inquiétudes et des angoisses dont il serait suivi.

« Sur ce» entrefaites, on vint nous annoncer que le diner était servi ; j'offrais déjà mon bras à mademoiselle de Sobieski, lorsqu'elle me pria de la précéder et de la laisser seule un moment, je lui obéis et je descendis précipitamment; comme je traversais la longue et somptueuse enfilade des salons de l'appartement d honneur de la grande prieure de Mersback, je fus arrêté lorsque j'arrivais à l' avant-dernier, par mon frère en personne.

a Je lui témoignai ma surprise de le voir là, il me répondit brièvement qu'il ne s'y trouvait que sur une invitation expresse de la comtesse qui venait de l'envoyer quérir : m'ayant contenté sur ce point, il medémanda, avec une émotion vive et digne de son amitié pour moi , comment les deux dames avaient pris sa proposition.

« — Vous devez croire, répondis-je, que notre tante l'a accueillie avec autant de conten-

temenl que de vivacité; Eudoxie, au contraire, n'est peut-être pas encore bien décidée à \ous prendre pour mari.

« — Voilà ce que je craignais, me dit-il avec un redoublement de tristesse , mon cher Ladislas, nous... vous ne seriez jamais heureux.

« Le voyant dans cette consternation, je cherchai à lui rendre quelque peu de courage, je repris la parole , et lui dis que bien qu' Eudoxie se maintenait, à son égard, dans un éloignement très réciproque, je me flattais que son affection pour moi l'emporterait sur tout sentiment contraire.

« — Que le ciel vous exauce , dit le prince, après nous être encore embrassés, nous entrâmes dans la salle de la comtesse, où elle était avec sa société , elle avait déjà vu le prince et ne lui renouvella pas cette fois ses compliments et les expressions de sa joie.

« Eudoxie parut la dernière , pâle , défigurée, tremblante, elle vint à la comtesse pour lui faire ses compliments d'usage, et les mots eurent de la peine à sortir de sa bouche, et ses

yeux retenaient des larmes prêtes à s'échapper à la première occasion. Nous dînâmes silencieusement , Eudoxie , mon frère et moi , ayant toujours nos chagrins secrets ; la comtesse au contraire, manifestait tant de joie, que le vieux bailli de Malthe et du nom de Radziwil, que tu te rappelles d'avoir vu chef des galères , de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, lorsque nous nous trouvions au couvent et qui comptait , d'ailleurs, parmi les intimes de notre famille; élevant la voix, pendant que l'on servait le rôti, demanda à son excellence la grande Prieure d'où lui venait ce contentement.

« — D'une cause bien naturelle, cher bailli, lui dit-elle, d'une cause qui vous charmera également lorsque vous en aurez la connaissance. Mon neveu, le prince Casimir Gpalinski, épouse selon mes vœux et la volonté expresse de ses père et mère au lit de la mort , sa cousine germaine, ma nièce, princesse Sobieska.

« Cette révélation intempestive , comme certes , inattendue , fut accueillie avec acclamation , avec allégresse par tous les convives,

c'était un mariage si convenable , si légitime ! i. 1&

il parait à tant de querelles et de procès -, il réunissait si bien deux familles accoutumées déjà à se réunir par tant de nœuds que jusques-là elle semblait n'en faire qu'une, que l'on s'applaudit de les voir cette fois se confondre sans retour, puisque Eudoxie était le dernier et l'unique rejeton de la sienne.

« Ici, apprécie, Gaëtano, la confusion, le chagrin , le dépit même de cette aimable créature, à cette divulgation d'un pacte qui n'existait pas encore , puisqu'elle n'y avait pas donné son consentement 5 c'eût été peut-être le moment de déclarer qu'elle se refusait à prendre le mari proposé par sa tante ; mais elle ne put jamais prendre sur sa pudeur, sur sa réserve modeste assez d'énergie pour se mettre en opposition au contentement universel , et signalé par l'allégresse des convives. Tous en outre, ou presque tous étaient nos parents et nos amis ; si bien que dans le temps de ce déluge de compliments oiseux, de félicitations sans borne ni mesure ; son silence , son trouble inexprimable passaient aux yeux des gens peu instruits aux délicatesses d'une àme fière et timide, pour

l'expression virginale d'un assentiment que tout justifiait.

« Le prince Casimir garda des dehors politiques j il se montra satisfait avec cette gravité qui sied bien à un gentilhomme de la première volée; quant à moi, très assuré que désormais aucun rival redoutable à mon amour ne pourrait venir à la traverse me mettre dans une violente douleur , je m'abandonnai à mon contentement; je me refusai avoir pour nous trois le mauvais côté de cette alliance , à tel point je partageais la satisfaction du reste de l'assemblée.

« Ce marjage , selon toute apparence, ne se serait pas conclu , si notre grande Prieure eût laissé les choses suivre le cours ordinaire; mais elle, cette fois plus politique , plus habile que nous tous ensemble , en traquant le fait , en déchirant le voile avant que tout fût arrêté , surprit sa nièce d'une telle manière qu'elle lui ferma la bouche et contraignit son cœur adonner son accession à ce qu'il s'était promis de repousser.

« Nous quittâmes tard le palais Sobieski ,

mon frère et moi , car tous les deux avant que d'en sortir, aurions voulu voir Eudoxie, qui, au café servi , avait quitté le salon où elle ne reparut plus. Peiné, tourmenté de son absence prolongée , nous partîmes enfin après que la comtesse nous eût invités à déjeuner pour le lendemain, afin, dit-elle, de nous entendre sur ce qu'il faudrait répondre à sa majesté Prussienne, ce qui n'était pas médiocrement embarrassant. Nous fûmes escortés, malgré le froid aigu', par la majeure partie des convives , dont les acclamations , les compliments bruyants, les flambeaux nombreux tenus parleurs domestiques pour éclairer la» route faisaient de la nôtre une espèce de triomphe , dont mon frère était le héros; à notre passage, les voitures s'arrêtaient, les boutiques encore non fermées se remplissaient de curieux qui ouvraient les portes et les fenêtres, afin d'interroger les laquais, ceux-ci répondaient si bien , qu'avant minuit, tout Varsovie et même Praga furent instruits, en chaque ménage, de l'hymen enfin déterminé entre le prince Casimir Opa- Unski et la princesse Eudoxie Sobieska.

« Le moyen après un tel esclandre de venir s'inscrire en faux! cela nous eût tous couvert de honte. Il ne fallait plus y penser. Quand nous nous trouvâmes seuls , je me jetai dans les bras de Casimir, et là sanglottant et versant des larmes de joie, je le remerciai de nouveau de son sacrifice.

« — Oui, dit-il, tu as bien trouvé le mot, c'est en effet un sacrifice le plus dur, le plus cruel de tous 5 n'importe, je m'y soumettrai, l'épreuve, d'ailleurs, sera passagère et je tâcherai de l'abréger autant que la bienséance le permettra.

« Je voulais poursuivre, et en amant véritable, qui ne parle jamais assez de ce qui le touche , je me disposais à poursuivre longuement la conversation sur ce point, lorsque Casimir se plaignant d'un violent mal à la tête , me conjura de ne lui rien dire et de souffrir qu'il tâchât de trouver le repos, dans la quiétude du sommeil. Je n'eus garde de désobéir à une prière aussi légitime, je laissai le futur mari à sa douleur physique , accrue par la violence qu'il venait de se faire , et moi je me cou-

chai à son exemple, non pour tâcher dé ctore mes yeux si je le pouvais ; mais lout au contraire pour consacrer les heures de la nuit à m'énivrer de cette félicité lointaine , et dont déjà luisait pour moi l'aurore.

(.' Endormi le dernier , réveillé le premier, je ne pus presque rien dire à mon bieii-aimé Casimir: car il n'ouvrit les yeux qu'au moment presque où, gardant à peine le temps de s'habiller, nous eûmes à partir pour le déjeuner auquel notre tante nous avait invités. Nous trouvâmes assis auprès d'elle notre cousine et le bailli de Malthe , Radziwil 5 sa vue d'abord nous surprit , nous contraria presque , mais la comtesse nous rappela que ce grand seigneur était investi, pour la forme, de la charge de pro-tuteur de la princesse , et que dans cette occurrence , il devait lui tenir lieu de père.

« J'ai oublié de te dire qu'en armant chez la comtesse, le fds de son suisse m'avait remis une lettre; j'en regardai la suscription , elle était collective et portait : A Messieurs Casimir ei Ladistas Opalinski; Je reconnus Pécrîture cVinii celle d'feudoxië. Figures-loi mon

désir de la lire et ma contrainte de ne le pouvoir pas, je redoutais qu'il n'y ait dans elle quelque chose de pressé à savoir, et comment entraîner mon frère à part, lorsque, ni la grande Prieure, ni le bailli ne lui laissaient le loisir de recouvrer la liberté 5 chacun des deux lui parlant affaire , et réglant avec lui les conditions du contrat. Casimir, profitant de ceci , déclara que, voulant prévoir tous les cas possibles, il entendait consacrer par l'acte même de son mariage, ses dernières dispositions, voulant qu'on y insérât textuellement que , dans le cas où lui , prince Opalinski, viendrait à décéder sans enfants de cet hymen , il instituait pour son héritier particulier et universel son frère Ladislas, le substituant à son lieu et place, afin que ce dit frère pût à son tour, par son mariage, perpétuer une lignée qui s'éteindrait autrement dans le rameau premier né.

« Les assistans étrangers à notre pacte caché ne virent là-dedans qu'une nouvelle marque de la tendresse fraternelle , tandis que moi , de plus en plus admirant mon frère, je me sentais humilié de l'ingénieuse abnégation qui le pous-

sait de son vivant, et après un délai rapide, sans doute , à intervertir l'ordre de la nature, de telle sorte que lui deviendrait pauvre en prenant ma place, et que moi monté à la sienne, je serais investi de toutes ses richesses, honneurs et dignités.

« Je brûlais cependant du désir de prendre lecture de la lettre de ma cousine , et ne savais comment pouvoir y arriver, lorsque la Providence vint à notre aide. Il y avait dans ce temps à Varsovie une association de charité que- ma tante présidait; la satisfaction de marier sa nièce au seul homme qu'elle voulait lui donner pour époux , lui venait de faire oublier que le matin même l'archevêque et quatre des dames les plus qualifiées de la ville , avaient pris heure pour conférer chez elle , à je ne sais quel intérêt des malheureux ; voilà donc ces hautes et graves personnes arrivant inopinément. Eudoxie, le bailli de Radziwil , étant de la compagnie, demeurèrent; Casimir et moi, deux profanes, furent obligés de passer encore cette fois dans le cabinet chinois avec lequel , Gaë- /ano, je t'ai fait faire connaissance , là, sans

perte d'une minute, je remis la lettre à mon frère ; il en rompit le cachet et me la lut à voix basse , mais si distinctement que je n'en perdis pas un mot : comme lorsque je t'ai promis un récit fidèle de mes aventures, j'ai dû me munir des pièces à l'appui ; voici la belle lettre , j'en ai conservé l'original précieux.

« ~ Mes cousins, je ne sais encore s'il me « sera possible de consentir à ce que l'un de « de vous accepte par excès de tendresse , et u que l'autre veut supporter par excès de gé~ « nérosité , outre que ma candeur de fille souf- « frira d'une telle supposition, un mariage « conclu à des conditions pareilles afïlige ma « délicatesse; cependant je suis faible, j'aime « Ladislas , et il se pourra que je ne saurai « résister, ni à la persistance , ni aux entraî- « nements de mon cœur.

« Or, dans ce dernier cas , et si je suis assez « insensée pour me dégrader moi-même , per- « mettez-moi , mes cousins , de vous faire con- « naître les conditions irrévocables que je veux « que l'on m'accorde, et dont l'inobservance

« me forcerait , de mon côté , à rompre et à « manquer à tous mes engagements.

« Je sais, Ladislas, combien surtout pour « vous sera pénible ce que je vais exiger de « votre amour, j'en éprouverai autant de peine, « mon âme en saignera ainsi que la vôtre ; mais « c'est un sacrifice que je dois à mon honneur, « à ma vertu, à ma raison.

« N'est-ce point que le mariage que je vais « conclure avec Casimir, sera une fiction , une « tromperie? n'est-ce pas que nous ne devons « le regarder que comme un passage d'obliga- « tion à une autre union plus sacrée, plus « réelle? n'est-ce pas, enfin, que nous nous « jouons volontairement d'un sacrement saint « et auguste , institué par Dieu même pour une « meilleure fin, et plus pure surtout.

« Vous ne pouvez rien me nier de ceci , vous « devez au contraire avouer que je dis vrai , et « que nous ferons mal ! eh bien , en (in de « rendre notre acte moins coupable aux yeux « de Dieu, et pour que les hommes nous « blâment moins, arrangeons-nous de manière a h ce que le second mariage auquel nous

ff tendons tous trois ait lieu sans que Ton me « flétrisse d'un seul nom odieux , sans que le c prince Casimir devienne la fable de la Polo- « gne, sans enfin que la méchanceté, que la « calomnie ne viennent pas bourdonner à « notre oreille ces mots affreux et flétrissants, « d'amours incestueux, de débauche exécra- « ble. En outre, et pour que Ladislas et moi « trouvions notre châtiment dans ce premier « mariage même, arrangeons les choses de « sorte que lui et moi ayons à en souffrir , « tandis que se prolongera le supplice de « Casimir en demeurant avec une femme « qu'il déteste au-delà du terme qu'il aura « lui-même fixé.

« Je veux d'abord que la durée du premier « mariage soit fixée à trois ans, que cette épo- « que révolue , je demeure seule pendant deux « autres années, durant lesquelles Ladislas « me fera la cour ostensiblement ; mais tant « que se prolongeront ces trois premières « années, tant que je porterai le nom de prince cesse Opaîinska, je veux que Ladislas vive h. loin de nous et séparé par des distances

« énormes; je veux par exemple qu'il habite « l'Angleterre, le Portugal, 1 Espagne, la « Sicile, le continent statique, la Suisse ou « la France , enfin je le veux , je l'exige impé- « rieusement; aucune considération d'amour, « de politique ou d'amitié fraternelle ne vien- « dra y mettre obstacle et avant de rien con- « dure , avant que je donne mon consente- « ment, je veux que les deux frères me jurent « sur l'honneur et confirment par écrit leur « soumission à la loi que je promulgue. »

« J'achève à ces derniers mots la lecture de cette missive désespérante, bien qu'elle se prolonge encore ; ce que je passe sous silence n'est qu'un surcroît de manifestations de cette fatale volonté énoncée en termes si exprès , si précis que Casimir et moi demeurâmes persuadés, après lavoir lue et méditée, que la détermination de vertu romanesque de notre cousine était si bien affermie que nos efforts pour nous y opposer seraient vains.

« C'était néanmoins, n'est-ce pas, Gaëtano , des conditions singulièrement étranges ?

Quoi! retrancher ainsi volontairement cinq des plus belles années de notre vie , me condamner avec férocité à une torture de trente-six mois , pendant lesquelles toute lettre d'amour me serait interdite; car cette cruelle fille avait pensé à tout. Je voyais à la mine piteuse du prince les douleurs anticipées que lui causait cette union de trois ans avec une femme qu'il aimait si peu. J'oubliais ici de te dire qu'une disposition expresse de ce code fantasque réglait les rapports des époux de passage : une femme mise dans la confidence passerait chaque nuit, non-seulement dans la chambre d'Eudoxie, mais dans son lit; encore Casimir ne la verrait que devant témoin, et ils ne se rencontreraient pas en tête-à-tête, même-dans une voiture. « Pour rendre cette condition plus facile , car où trouver dans une femme subalterne et étrangère cette discrétion si entière. La Providence avait donné à la princesse dans la fille de sa nourrice dans la charmante Olége Géneska, une sœur réelle, passionnée, dévouée et plutôt capable de mourir dans des tortures atroces . que de révéler ce qu'Euxodie lui con-

lierait. Ce fut donc eile qui devint le gracieux, niais vigilant et incorruptible Argus, dont la présence continuelle me répondait qu'aucune erreur ne m'aurait blessé avant mon mariage.

« Malgré ma conviction que je n'obtiendrais aucun adoucissement à la rigueur de ma cousine, je tentai de la fléchir, j'y perdis mes soins et mes pas. Pleurs, supplications, fureurs réelles, abandon feint, renoncement joué aux conditions, tout fut inutile. Eudoxie inexorable me contraignit à me soumettre aux arrêts inflexibles de cette nouvelle destinée.

« Les choses d'ailleurs allèrent merveilleusement selon notre désir. Le roi retira sa demande à la vue d'un prétendant tel que mon frère 5 peut-être aurait-il agi autrement si celui-ci n'eût été revêtu de la confiance éclatante de l'empereur Alexandre : le grand monarque appréciait Casimir, il l'avait placé au rang de ses intimes ; mon frère avec de l'ambition aurait gouverné la Russie , mais il n'y songea pas; une correspondance de chaque semaine transmettait au souverain et au sujet leur pensée réciproque. Frédéric Guillaume III,

instruit de celle particularité, devint content par égard pour un empereur auquel la politique rattachait.

« Ces choses se passaient à peu près vers la fin de 1804; Napoléon venait d'être proclamé empereur des Français et couronné le 2 décembre de cette année. La paix , mais incertaine, le liait encore avec la Russie, la Prusse et l'Autriche. L'Angleterre seule en lutte contre la France cherchait à se procurer des alliances offensives sur le continent , elle cabalait dans ces trois grandes cours, et les agents tâchaient, non à les désunir, mais au contraire à les rallier sous un même intérêt, le sien.

« De sorte que, nul puissant obstacle n'empêcha le mariage étrange qui se nouait à Varsovie. Afin de faciliter sa rupture, Eudoxie parut ne plus en vouloir; des scènes violentes eurent lieu entre elle , notre tante et le bailli Radeziwil ; elle fit venir un notaire , protesta contre l'hymen où on la contraignait, protesta en outre devant le curé de la paroisse , puis un billet non écrit de sa main signé de son nom, au dernier instant , détruisit auprès de l'ecclé-

siastique qui le conserve ce refus précédent ; d'autres précautions , non moins habiles, furent ménagées de manière à fournir matière à la cassation religieuse et civile de trente mariages au moins.

« Ce fut moi , comme tu le présumes , moi qui multipliai ces actes conservatoires de mon bonheur futur; quant au pauvre Casimir, se contentant, d'exécuter de point en point tout ce que je lui disais de faire , il demeurait dans une sorte d'apathie extraordinaire , provenant uniquement du chagrin particulier que lui causait cette nécessité de demeurer là pendant trois années à une femme qu'il n'aimait pas.

« Cependant peu de jours après, et cédant à la volonté impérieuse d'Eudoxie, je quittai la Pologne, je te tais mon désespoir, mes larmes , celles de mon frère , et comme je savais à Paris le duc de Transtamare, où il demeurait avec son beau-père l'un des princes de Montmorency , je me dirigeai directement vers cette capitale de la France, d'autant plus pressé de la voir , que je craignais d'être contraint de la quitter en conséquence de la rup-

ture de nos intelligences politiques avec Napoléon.

« Telles sont , mon ami , les causes des émotions que tu m'as vu ressentir à la nouvelle de l'arrivée ici de mon frère et d'Eudoxie. Les trois ans expirent, ils ont voulu s'épargner le chagrin que leur causerait l'éclat de leur divorce s'il avait lieu dans Varsovie. D'une autre part, je ne peux les embrasser, ni les aborder sans le consentement d'Eudoxie, et lorsque je vois s'approcher le jour qui m'assurera d'elle, mon cœur troublé ne se rend pas compte de ses émotions et aura peutêtre bon besoin des secours de ton amitié. »

îà

Une Coquette en 1807.

La pente par laquelle un cœur noble descend dans l'abîme est insensible d'abord ; elle ne devient rapide et fatale que lorsqu'on pa peut plus en sortir.

JF.CIRll. DE MAXIMES.

Ce fut à ces dernières paroles que le chevalier Ladislas Opalinski, termina le récit de ses aventures, ce fut ainsi qu'il expliqua à son ami, les causes de son trouble et de sa douleur, mais devait-il se montrer triste à l'époque si prochaine où sa situation devait changer ; quel motif inconnu au lecteur, et non à

lui, venait empoisonner cette joie qui devait lui être si pure et si douce? pourquoi enfin éprouvait-il réellement des inquiétudes, des chagrins et jusqu'à des remords? C'est qu'en racontant la première partie de son histoire au prinec Gaëtano de Sanseverino, il lui avait caché les détails de la seconde époque ; dans laquelle descendant au-dessous de ce qu'il était jadis, il se> trouvait maintenant non-seulement blâmable mais indigne, en outre, de îa princesse Sobieska et du vertueux Casimir sou frère.

En se taisant à propos, le chevalier s'était flatté de tromper son ami en ne se montrant pas à ses yeux comme un insensé qui s'était percju par sa faute, il aurait voulu que le funeste secret mourut entre le ciel et lui ; il était loin de croire que tout ce qu'il avait habilement tu à Sanseverino était connu de ce dernier de point en point, et cela parce qu'ils avaient tous les deux mené îa même vie et fait des fautes semblables en lieu pareil. Le i\upolitain, trop habile politique jusqu'en amitié, pour laisser à son tour rien connaître de ca

qu'il savait si pertinemment avait donc feint de ne pas douter que ce ne fut tout, et cela à l'heure ou l'histoire de Ladislas se mêlait à la sienne.

Mais de notre côté nous ne remplirions pas notre but si nous gardions aussi le silence; nous taire en cette conjecture ce serait jeter une obscurité fatale sur le reste de la narralion, et nous tenons à ce que ptur l'avantage du public elle devienne limpide ou très intelligible; dans ce but nous allons poursuivre l'exposé de ce que Ladislas avait fait depuis sa sortie de Vorsovie à la fin de décembre -1804, jusqu'à la même époque et vers le début de ce mois dans l'an de grâce 1807.

Recommandé à tous les ambassadeurs, à lous les ministres, envoyés et consuls de la cour de Russie auprès des puissances Européennes. Le chevalier Ladislas en proie à une douleur véhémente, ayant reçu l'assurance d'une pension annuelle de deux cent mille francs de rente, s'arracha des bras de son frère, et partit d'abord pour Berlin, il ne fit là qu'un court séjour, et traversant la Saxe, la

Bavière, le Wurtemberg, électorats qui moins de deux ans plus tard deviendraient des royaumes, il arriva bientôt à Paris.

« C'était à cette époque une ville de joie et d'enivrement. Le nouvel empereur, celui qui parmi tous les souverains modernes comprenait le mieux la monarchie réelle ; venait par l'énergie de sa volonté et la puissance de son exemple de changer presque en un clin-d'œil les habitudes républicaines de la nouvelle cour. Appelant autour de son trône par la combi naison la plus profonde, toutes les classes, toutes les castes, il poursuivait une fusion savante qu'un règne de vingt-cinq ans comme il pouvait se le promettre naturellement, suffirait pour consolider. L'ancienne noblesse rogue et vindicative; la nouvelle remplie de morgue et de turbulence, et chacune passionnée de dédain et de haine pour l'autre; débutait par bien vivre ensemble, en attendant que la fusion confondant leurs deux gloires, les fit briller universellement du même éclat.

La foule des souverains et des familles premières de l'empire d'Allemagne, les grandes

maisons Piémontaises, Génoises, Milanaises, et du reste de l'Italie; les Rohan , les La Tremouille , les Montmorency, les Mortemart, les Sulli, les Brissac, les Narbonne, les Talleyrand, les Villeneuve, lesColbert , les Choiseul, les d'Aguesseau , les d'Arros , les Langon , les Bonal, les Séguier, les Moîé, etc., etc., toutes les races d'épée et de magistrature de l'ancienne France, se joignaient autour du nouveau trône, aux Masséna, auxSoult, aux Junot, aux Bessières, aux Lannes, aux Davoust , aux Perrin , aux Augereau , aux Verdier, aux Vaubois, aux Serrurier ^ aux Lefèvre , et à tant d'autres guerriers célèbres, enfants de leurs œuvres, et tous si grands par leurs exploits.

Parmi les illustrations de tous les lieux, de tous les temps , de toutes les classes, se faufilaient , grâce à leur fortune bien ou mal acquise , et presque toujours d'une origine au moins douteuse , sinon estimables, ces foules de fournisseurs , d'agioteurs, de banquiers, de calculateurs, d'industriels, de commerçants qui n'étaient pas encore accouches de lidée

plaisante que c'était au plus riche à gouverner, et qu'un marchand était plus utile à l'État qu'un propriétaire. Leur opulence les faisait briller -, on allait chez eux comme chez les fermiers généraux de l'ancien réginre, eteomme s'ils n'ouvraient pas leur bourse ainsi que ceuxlà; ils prenaient l'argent des militaires et ci s nobles pour grossir leur négoce , ceux-ci les accueillaient, et on demeurait presque de pair à compagnon.

Les femmes de cette nouvelle société étaient divisées en deux fractions tranchées, celles appartenant aux vieilles familles et celles faisant partie des nouvelles : dans les premières il y avait bon goût, décence, réserve même, lors des fautes faites par le cœur; dans les autres ignorance parfaite, abandon, laissé-aller complet, et persuasion que pour être confondues avec les femmes de qualité de l'ancien régime , il convenait d'afficher les mœurs dépravées inventées par Crébillon, le (ils Voisenon, La Morlière, Marmontel , et attribuées par eux aux femmes de leur époque, sans raison, et en prenant l'exception pour la règle.

Or, ce dévergondage de calcul que Barras encourageait pendant le Directoire , et que Napoléon, dès le consulat, avait tendu à détruire, sourdissait encore malgré lui -, sinon , dans sa jeune cour impériale, dont son œil vigilant la chassait , mais dans de nombreuses réunions parisiennes. C'était là que s'abattaient avec délice nos olficiers en passage d'une armée à l'autre, les solliciteurs Français et la noblesse étrangère venue à Paris pour se soumettre , afin d'éviter un anéantissement complet.

« Que la vie alors était heureuse , que la gloire impériale reflétait d'éclat sur la moindre fêle ! L'Opéra était à l'apogée de sa gloire, l" Opéra-comique, fier de Martin, d'Elleviou, de Gavaudan, de Saint-Aubin, de Renaud, de Scio, de Gontier. Le Théâtre Français si haut monté alors, et que sa chute a enfoncé depuis dans des abîmes incommensurables, le Théâtre-Français possédait alors Talma, Mars, Flcury, Michot, Raucourt, Duchesnois, Georges, Michot, Mézeray, les deux Baptiste, Dugazon, Cartigny, Armand, Saint-Prix, Devienne et tant d'autres, dont les plus médiocres deviendraient en nos

jours des Titans. Tous ces lieux offraient un attrait à la bonne compagnie que maintenant elle n'y trouve plus.

Souvent unescène admirablement jouée était suspendue, pour annoncer aux spectateurs la prise d'une capitale ou la chute d'un royaume.

Que de fêtes, que de jeux, que de délices! Les marchands non hommes politiques s'enrichissaient en vendant aux courtisans, sans prétendre à venir aux Tuileries se faire railler de leur tournure bourgeoise ou de la vulgarité de leur fille ou de leur épouse. Se distraire, s'amuser, répandre de l'or, non spéculer pour en acquérir, était la règle de la bonne compagnie. Les prisons, malgré les déclamations calomniatrices, étaienlpresque vides ; il a fallu notre temps pour les voir s'agrandir et finir par être insuffisantes.

Ce fut en ces jours de grandeur, de prospérité et d'ivresse, que vint à Paris le chevalier Ladislas Opalinski : son nom si bien connu du reste de la vieille cour pour être celui de lanière de la femme de Louis XV et son intimité avec le duc de Transtamare, lui eurent ouvert bientôt les

salons du faubourg Saint-Germain. L'ambassadeur de Prusse auprès de Napoléon le conduisit à la cour naissante, enfin il dut au marquis de Lucerone, le railleur impitoyable* le contempteur des fournisseurs que néanmoins il fréquentait volontiers chez eux ou à la Bourse, où le désœuvrement le conduisait; Ladislas , dis-je, dut son entrée chez plusieurs belles dames, bien jolies, bien communes et tendres surtout envers un colonel français et un prince étranger.

Ladislas, en quittant Varsovie, contemplait

avec autant de découragement que de déses-

poir d'abord Jes cinq immenses années qu'il

avait à passer avant son mariage, et plus particulièrement les trois premières si dures, si pénibles, et qui ne devaient être qu'un supplice perpétuel. Vivre pendant trois ans séparé de la princesse Eudoxie , trois ans écoulés loin d'elle; comment parviendrait-on à ce ternie si retardé, si fal.il, si cuisant? Il crui au commencement la chose impossible, et il regardait d'un œil de pitié les efforts que faisaient «ertain fen: ■■!!• lui plains* bonnes ântâs pcrsua-

dées que ce n'est pas pécher que de s'attacher à guérir de son infortune un noble, un gracieux étranger.

Un matin que Ladislas , couché sur une chaise longue et enveloppé dans une robe de chambre à la Louis XV, mode commode non encore perdue chez les princes polonais, et que devait chez nous remettre en œuvre le commis marchand et le clerc d'huissier, ces deux castes supérieures de nos lions modernes, le marquis de Lucerone entra ; le chevalier, à sa vue, cacha précipitamment un portrait qu'il examinait, mais pas assez vite pour empêcher le survenant de reconnaître que cette miniature représentait une femme. En elfet c'était Eudoxie, et le fruit d'un larcin commis par Ladislas, au préjudice de la comtesse de Mersback, qui avait sans succès recherché la restitution de son bien.

Le marquis, sans paraHre avoir rien surpris, dit au chevalier qu'il ne devait pas avoir oublié que le même jour il devait le conduire chez une dame aussi spirituelle que charmante, et dont il no haïrait pas la société, Ladislas mal

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disposé refusa ; un homme simple n'aurait pas insisté; mais celui-ci, trop charmé de rencontrer une occasion de contrarier son prochain, sorte de satisfaction que trop souvent on se procure dans le monde; revint à la charge et avec tant d'opiniâtreté, que le Polonais, furieux inpetto, consentit enfin à ce que l'on lui arrachait par une importunité odieuse.

Dans la juste répartition du mal et du bien, de la louange ou du blâme, c'eût été naturellement sur le marquis de Lucerone que le chevalier aurait dû faire retomber son mécontentement; il n'en fut rien, il aimait celui-ci, ses belles manières, sa malice, son persifflage toujours dirigé contre les parvenus, de sorte que, l'amnistiant de sa colère, il le laissa à l'écart, et se prit de belle haine pour l'élégante, la gracieuse, la petite maîtresse AmintheMaurant.

Celle-ci, fille d'un gentillâtre de la veille, avait épousé un enrichi du lendemain : persuadée de sa pleine dérogeance, parce qu'enfant du (ils d'un procureur du roi, elle avait pris le nom de l'héritier d'un marchand, qui, lui-même devenu l'un de ces fournisseurs millionnai-

res de la république, avait compris habilement que, sous Napoléon, il convenait de cesser le pillage. Retiré donc avec quelques cent mille livres de rentes en bonnes terres ou sur les fonds publics, il courait encore les chances d'une liquidation de onze millions, chiffre que la cour des Comptes travaillait à réduire et lui à maintenir. Cette affaire occupait sa vie entière 5 rarement le voyait-on chez sa femme, et lorsqu'un nouveau présenté entendait un homme demander d'un ton timide à l'un des habitués son nom et sa profession, il aurait pu parier que celui-là, si mal instruit de ceux qui venaient dans la maison, en était précisément le maître.

Aminthe Maurant, élevée chez madame Campan, y avait reçu l'éducation commune aux élèves de cette maison ; estimer les gens d'autrefois, ne donner de la valeur qu'à la richesse, faire de la coquetterie un des meilleurs moyens d'avancement, feindre d'avoir un cœur sensible, afin de servir d'excuse aux étourderies de la tête, croire aimer les arts, lorsqu'au fond l'on ne chérit que les beaux artistes, rechercher la

littérature, mais en dédaignant d'être femme auteur; réparer par du bruit des faiblesses; en imposer au public par une grande représentation, et paraître quelquefois dévotieuse, aiin de mieux cacher ses vices sous le masque de l'hypocrysie.

Forte de ces principes si bien professés par la dame abbesse, Marthe de Rougère avait, en épousant M. Maurant, allongé le nom de son mari de la particule nobiliaire et changé son prénom alors vulgaire en celui de meilleur ton d'Aminthe. Le poëme du Tasse le lui avait fourni.

lancée dans le lohu-bohu de cette époque, dans le salmigondis que Ton nommait la société, elle tarda peu a y jouer un rôle, à se faire connaître enfin. Or dans Paris, il faut, pour attirer sur soi les regards du public, ou beaucoup d'attraits, ou beaucoup de ridicules, ou des talents extraordinaires, ou mener une vie désordonnée. Madame de Maurant demanda la célébrité à son luxe d'abord et plus encore à l'éclat de ses aventures. En voulant aller au premier Consul nouvellement installé , elle

avait passé par l'un des frères de ce grand homme, et sa prudence l'avait portée à s'arrêter ici. Fière d'une liaison passagère avec l'un de ces rois futurs, elle se posa en veuve de la famille régnante, et ses nouveaux amants ne parurent plus que de simples protégés.

Belle à faire tourner les têtes les plus sages, elle avait encore une malice infernale , une méchanceté véritablement satanique. Orgueil- , leuse, vindicative, ennemie surtout de la vertu : tout homme qui ne l'aimait lui semblait un rebelle à foire rentrer dans ses chaînes, et toute femme vertueuse une insolente adversaire qu'il fallait ilétrir sans perte de temps. En lin madame de Maurant n'avait qu'un désir, celui de plaire, qu'un but, la célébrité; faire parler d'elle lui semblait se rendre respectable, et elle prenait la famosité pour la gloire.

En 4 805 , les princes n'étaient pas communs en France, bien que l'Allemagne et le Nord, en fournissent un assez grand nombre; mais ceux-là, à prétentions de souveraineté, inquiets pour leur indépendance , faisaient la cour au nouvel empereur plus qu'auxbellesfemmesde la

capitale de la France. Pius tard, Napoléonayant rétabli la noblesse , il y eut des princes de son empire; mais je le répète, en 4805, c'était du gibier de choix auprès des coquettes qu'un prince à titre réel ; ceux si communs du royaume de Naples et de l'État Romain , ne voyageaient-, ceux de la cour de Louis XVI étaient en fuite ou imberbe, ou se cachaient. Donc on faisait foule autour des kniais ouknées russes, et de quelques slarostes polonais.

A Varsovie , Ladislas était qualilié de chevalier, à Paris on le princiiia , non par égard pour lui ," mais en aide à la vanité de la bourgeoisie, fière d'avoir des salons et charmée de pouvoir les meubler d'une altesse , fut-elle domestique, ainsi que le disait si plaisamment le comte de Grammont , en parlant de la princerie d'alors , de Rohan et des Bouillon.

Madame de Maurant instruite qu'un prince Polonais habitait Paris, lui dépêcha, pour le conduire chez elle, lex-marquis de Lucerone, avec prière de le violenter s'il le fallait pour le faire venir. Ladislas refusa d'abord , puis accepta comme l'on repousse, ensuite proini

d'aller; puis se dédit , puis se rengagea, puis eut des affaires, des croyances, des maladies, des velléités d'ambition, des mystères de bonne fortune , eniin , il mit en jeu tous ces retardements sans valeur produits par le dédain , le caprice, et d'autant plus offensants que l'on devine combien ils sont vains.

Mais si d'un côté il y avait ténacité de résistance, de l'autre il y avait opiniâtreté à prétendre remporter la victoire ; de telle sorte que pour l'obtenir, on dévora des humiliations, des insolences déguisées, tout en se promettant bien d'en prendre un jour vengeance completle et sanglante. Deux causes prédominantes agissaient alors sur madame de Maurant, sa meilleure amie, qu'elle ne pouvait souffrir, et qui le lui rendait bien; femme d'un inspecteur aux revues , madame de Cloreval ( car à ce temps, les moins nobles cherchaient le plus à l'être), aussi cossue (j'emploie le terme du temps) que la belle Aminthe, rivalisait en outre, avec elle, de beautés et d'aventures, et par un bonheurinoui , dûà un millier de louis avancés par son mari, aux eaux de Ludion pour quinze i. 16

jours, à un prince russe du nom de Gallilzin , bien connu dans le midi , de ceux qui en 4844 se ressouviennent de 1804, possédait donc cette altesse , et la produisait triomphalement à ses affligées et courroucées. Or, puisque madame Liska de Cloreval avait son 'prince , force était à madame de Maurant d'avoir le sien: la cause deuxième de cette envie provenait de ce que, par un malentendu, cette dame-ci avait ouï chez madame Tallien , ou peut-être déjà madame de Caraman, l'ambassadeur de Suède vanter le crédit éminent du prince Opalinski auprès de l'empereur Alexandre-, il parlait du frère aîné , de Casimir, et elle s'imagina , ne connaissant pas l'autre, que celui-ci était le protégé si haut placé.

Le lecteur curieux me demandera ce que cela faisait à la dame! je répondrai;... un ver rongeurau milieu de sa célébrité dévorait madame de Maurant; une rigoureuse colère l'excluait des Tuileries , Napoléon l'avait rangé dans la classe de mesdames Tallien , de Boûlainvillier, de St-Jul..., Yien..., de Fars..., et de nombre d'autres dont il avait déchenillé les

salons de sa femme : or ce supplice de chaque semaine devenait intolérable et affreux de jour en jour. C'était pour changer cet ostracisme en un doux accueil , qu'un frère de Napoléon avait été reçu à bras ouverts; mais les plaintes delà femme jalouse frappant l'oreille du héros, l'avaient irrévocablement rendu inaccessible aux intrigues de la fournisseuse ; elle lesavait , et comme toutes celles de son sexe, elle se flattait de vaincre encore, et elle ne douta pas d'être admise enfin , si par un Opalinski, elle faisait intervenir l'empereur Alexandre, demandant à son frère de France un tel acte comme un présent d'amitié ; la concession était folle; le czar aurait-il consenti à tenter pareille demande? non, certes; mais une femme ne doute de rien.

Traqué comme un renard par le limier, marquis de Lucerone , Ladislas maussade , rogue, boudeur, d'une humeur exécrable, silencieux, taquin, que sais-je encore, ne fut pas moins amené en manière de vaincu ; on le présent:» avec la formule d'usage, on se félicita récipro-

quement d'un bonheur qui , dans le fond n'était que de la haine déguisée , et on se quitta se détestant et ennuyésl'un de l'autre au plus haut degré.

Ladislas furieux, et eontre le marquis et contre la Bourgillonne , sortit pour aller dire en vingt endroits que madame de Maurant était sotte , précieuse , maniérée , seconde ou centaine madame Angot, point belle, que saisje;ceux qui l'entendirent ne pensèrent pas qu'il pût jamais rentrer dans cette maison , et lui-même se jura de ne pas y remettre les pieds.

Cinq semaines n'étaient écoulées toutes entières, que déjà Ladislas comptait au nombiv des intimes de madame de Maurant , et non satisfait de cette position particulière tendait , le croira-t-on , à s'en procurer une plus douce; hélas! telle est la marche vulgaire du cœur humain. Nous tâcherons dans le chapitre suivant, de présenter en moins de développements possibles, la chute nouvelle à l'imitation, et non moins honteuse , de cet autre ange déchu , faible, présomptueux ; qui avec sa bonhomie de

gentilhomme polonais, s'était avisé de jouter, pou passer le temps avec une Française si habile dans les moyens qu'elle employait pour le perdre.

xm

L'Amour de calcul .

On est plutôt la dupe de la fausseté i'autrni que de sa propre faiblesse.

— RECUEIL DE IUXIUES.—

Pleinement épouvanté de cette durée presque éternelle de cinq années, Ladislas, comme tous les calculateurs novices , avait cru en diminuer l'énorme masse en la divisant en deux parts, Tune plus longue sans doute, et de trois ans, celle-ci la première, et de plus celle à passer la plus cruelle, puisqu'elle s'écoulerait

dans la solitude, le deuil et l'isolement]; ces trente-six mois, ces effroyables mille quatrevingt-quinze jours, coupés chacun aussi en vingt-quatre heures , à leur tour chacune de soixante minutes. Total à briser un cœur amoureux : tout cela disons-nous, jeta le chevalier Opalinski, et dès le début, dans ce découragement complet qui mène immanquablement a l' i m pénitence finale.

Poursuivi, assiégé sans relâche par ce spectacle , se faisant avec désespoir, sans trêve , la demande comment il parviendrait à dévorer, à consommer des instants multipliés, il s'avoua que s'il se concentrait en lui-même, que s'il a\ait le tort impardonnable de s'abandonner à sa douleur, à sa faiblesse , il n'irait pas au bout assurément, et il périrait à la peine.

Que faire, dès lors? comment sans mourir de mélancolie , de consomption et de morosité parvenir à dévider cette écheveau d'années sans terme? à se soustraire au chagrin , aux inquiétudes, aux lièvres incessantes d'un amour malheureux? failait-ii expirera ta lâche? ne valait-ii pas mieux demander secours à Yé -

nergie de l'âme ! oui , certes , et celle-là ne manquerait pas à un cœur bien épris.

Or, pour ce que nous appelons gens bien nés, hommes du inonde, la seule ressource à mettre en jeu contre les angoisses d'une grande passion, sont les distractions offertes par la science, les arts et la bonne compagnie 5 la science ramenant aux idées sombres et sérieuses, les beaux-arts exigeant que l'on soit à eux non superficiellement, mais tout entier, et Ladislas avait si peu de chose de soi à livrer à autrui.

Dans cette situation particulière, c'était donc à lui nécessité de se prêtera la galanterie 5 ici l'on est libre et même il est bon de ne rien faire avec chaleur et entraînement ; on agit du bout des lèvres , on parle sans nécessité , de penser à ce qu'on dit; des mots vides de sens, des phrases œuvres de l'esprit , laisseront le cœur à un objet unique. D'ailleurs les coquettes frivoles par elles-mêmes craignent les profonds attachements , les évitent , les éludent de telle sorte, que l'insensé qui voudrait venir à elles avec la folie intention de les aimer véritablement ne pourrait le faire puisqu'clles-mêm.es

seraient les premières à l'avertir de son inadvertance , et à le ramener dans la grande route de la futilité , et de ces riens qui composent uniquement ce que, nous appelons l'amour à la mode.

Ladislas imbu de ces maximes, persuadé que la coquetterie avait son code précis et observé religieusement, ne ressentit aucune inquiétude, ne conçut pas la moindre crainte au moment où , pour aider ces mille quatre-vingtquinze jours à se dérouler devant lui avec moins de lenteur, il se jeta dans la route de la galanterie.

Comme madame de Maurant, outre qu'elle était fort belle, fort courue ettrès-exhausséesur le piédestal ou le monde place ses sommités n'importe leur genre, était la femme qu'il estimait le moins et méprisait le plus ; comme il ne se connaissait pour elle que de l'éloignement et presque delà haine ; il se sentit bien autrement tranquille et commença l'attaque avec cette imprudence et cette irréflexion trop communes aux esprits vaniteux et qui perdent les novices.

Avant que de s'aventurer il avait pris lan*

gue; le marquis de Lucerone, sept à huit autres habitués lui avaient nombre la quantité des défaites de la dame, et le chiffre des heureux faits par elle, montait si haut qu'en vérité, pour oser s'ajouter à la liste, il fallait ou une résignation bien louable, ou une furieuse envie de passer le temps.

D'une autre part, madame de Maurant se rendait presque justice , et sincèrement se serait contentée de se croire l'amie du beau prince Polonais , ainsi qu'elle le disait , ne présumant possible que celui-ci pensai à aller au-delà. C'était donc dans ces dispositions réciproques que la lutte s'engagea, nous devons avant d'en décrire les diverses chances, instruire les lecteurs d'un fait qu'ils ne connaissent pas encore, bien que pourtant ils aient pu l'entrevoir.

Si au début de 4803, les princes, ai -je avancé, étaient rares à Paris, cûflbi n plus néanmoins, Fêtaient-ils davantage en l'an de grâce et précédente 1709 , année si célèbre par ..<>n dix huit brumaire, et si im; i pour

la belle Uuinlhe, car telle la vit sortir*

pension de madame Campan pour épouser le financier qui lui donna son nom.

Donc en cette avant-dernière année du dernier siècle , de grandes convulsions politiques avaient eu lieu dans le royaume de Naples, et particulièrement dans la capitale de celui-ci , l'esprit révolutionnaire qui s'éveillait en Italie, aidant le général français Championnet, contraignit le roi Ferdinand III, à quitter ses états du Continent, et à se réfugier en Sicile. Les lazzaroni inconstants, ouvrirent les portes de Naples aux Français républicains, déjà maîtres du reste. Le 25 janvier 4799, où ils établirent la république Parlhénopéenne, qui dura peu , puisque dès le mois d'avril suivant , Souvarow avait contraint nos soldats à évacuer toute la basse et même la haute Italie.

Au milieu de ces événements, le prince Gaëtano de San-Severino , convaincu d'attachement pour son roi légitime , avait été enlevé de ses baronnies angevines, mené ta Paris où, grâce à la baronne de Staël , à Benjamin- Constant et à Joseph et Lucien Bonaparte; il obtint de demeurer prisonnier sur parole, rempli de

reconnaissance d'un tel service, il se lia avec les frères d'un grand général, alors et par suite, avec madame Joséphine Bonaparte ellemême.

Le prince Gaëtano fut bientôt l'un des habitués de la petite maison de la rue de la Victoire. Là ii vit madame Campan, il y aperçut la jeune Marthe de Rougère, amenée en manière de compagne de mademoiselle Hortense de Beauharnais et des sœurs du héros français , (fui furent depuis la reine deNaples et la princesse Borghèse. 11 y eut un moment où la pensionnaire crut qu'elle placerait sur sa jolie tète une couronne princière et où Sanseverino lui aussi s'accoutuma à cette folie; mais l'imprudente jeune fille lit fautes sur fautes. Elle n'attendit pas le mariage pour rendre heureux Gaëtano, et le même jour presque, celui-ci la rencontra en situation presque équivoque avec un simple sous-lieutenant , qui devint plus lard un de nos maréchaux les plus illustres.

Une rupture éclatante suivit ce double malheur. Mademoiselle de Rougère pleura ei -

maria au fournisseur de Maurant ,. Le prince qui la méprisait croyait ne la plus aimer, et, à sa surprise, lorsqu'en 1806, il se vit, par la conquête du royaume de Naples, sujet de son cidevant ami Joseph Bonaparte, il reconnut que la belle coquette n'était pas oubliée, mais il cacha ce tort et s'en lit un crime ; elle non plus se cacha son imprudence et détesta d'autant plus l'Italien qu'elle avait des reproches à se faire à son égard.

Cet épisode tracé, nous revenons au récit principal. Le chevalier Ladislas Opalinski comptant se servir de madame de Maurant, en manière de passe-temps, la vit un peu plus que de coutume. Comme au commencement de cette intrigue amoureuse il n'y mettait aucune importance, il fit la faute énorme de laisser connaître son projet; dès lors madame de Maurant se conduisit envers lui ainsi que le joueur de mauvaise foi à l'égard de la dupe qui montre ses cartes-, elle lui fit perdre la partie.

D'abord on donna au chevalier toute facilité pour se trouver chez elle, n'importe à quelle

heure, mais, par un calcul savant, on ne se laissa voir qu'environnée de personnes venues là par hasard. Le point principal était de lui cacher la préméditation ; peu à peu il prit, sans s'en douter, cette habitude perfide devenir à chaque instant chez la fournisseuse, il en contracta le besoin; seulement, tandis que celui-là s'enracinait en lui, il admirait par quelle fatalité cette femme, de si bonne volonté à son égard, était malencontreusement gardée à vue, pour ainsi dire, par les circonstances. Jamais il ne la rencontrait seule, et elle paraissait se dépiter comme lui de ces cas fortuits et si contrariants.

Mais pendant que cette intimité prenait racine, la coquette se posait habilement et sous un jour bien avantageux ; des circonstances tombant des nues amenaient la révélation d'une bienfaisance extérieure et d'une qualité du dedans. On apparaissait simple à qui nous jugeait maniérée; chaste dans les propos, dans les actes, en face de celui persuadé de notre dévergondage, la méchanceté naturelle n'était plus qu'une franchise adorable; insensible-

ment on se déroulait sous les aspects les plus séduisants, et un matin Ladislas se leva indigné contre sa faiblesse, laquelle, jusqu'à ce jour, lui a\ait fait admettre, en forme de réalité, de détestables calomnies.

— Oui, dit-il, au duc de Transtamare, trop peu rapproché de madame de Maurant pour démentir San-Se\erino, ici, comme en tant de circonstances, le monde a jeté son venin, il a métamorphosé en fautes, des imprudences; fait des crimes, de simples étourderies, et diffamé malignement; celle qu'il ne juge,|que sur le rapport de la jalousie ou de la haine.

Que veut, dit-il, le monde à cette femme? eh bien, je vous assure que moi qui vais chez elle à chaque instant, je n'ai pu encore saisir la minute du tête-à-tête. Ses caméristes, ses amies, ses protégées, sa famille, ses amis si nombreux encombrent ses salons, sa chambre et son boudoir; les soins de son ménage, son travail obligé de chaque jour avec sa faiseuse de corsets, sa faiseuse de robes ou de chapeaux, les audiences aux bijoutiers, cordonniers, parfumeurs, ses comptes avec le

maitre d'hôtel, le cuisinier môme, choses fort bonnes en elles-mêmes, lorsque Ton veut conduire avec luxe et économie une grande maison, ne laissent guère d'intervalles dont tant d'amants profileraient; mon cher Fernand, je suis indigne de la légèreté de nos jugements et honteux de la manière éclatante dont elle complette sa justilication.

Lorsque Ladislas fut ainsi muselé, quand , de superbe lion, il fut devenu agneau timide, alors on ne craignit plus de le rencontrer à part soi, il y eut des heures où les obstacles venus d'autrui cessèrent, car alors commencèrent ceux bien autrement tout-puissants du cœur. Charmé de cette solitude, il tenta d'en proliler; un geste noble, un regard tendre, une larme persuasive, un soupir impérieux, le désarmèrent tout-à-coup.

— Quoi » s'écria-t-il, dans un paroxisme d<' dépit et de colère, n'avez-vouscédé à personne, et si vous l'avez fait, pourquoi me réserver la honte de la répulsion ?

— Parce que je vous aime, Ladislas, et que dès lors je ne peux être digne de votre tendresse

qu'en épurant la mienne, qu'en la rendant semblable à la vôtre, c'est-à-dire en la parant de vos vertus. Est-ce à vous qu'il faut une femme vile et corrompue, une femme pressée démarquer ses défaites par la multiplicité de ses déshonneurs? je vous en conjure, patientez, oubliez-moi telle que je fus ; je travaille à devenir telte que je devais être, et telle que je serai lorsque je serai devenue votre émule en tout et partout.

Cependant et tandis que la coquette consommée jouait ce rôle si habilement calculé, elle cherchait non à maintenir Ladislas dans ses vertus supérieures et princières, mais au contraire à les lui faire perdre, à les lui faire oublier. Par une séduction ourdie astucieusement; et, sous le prétexte spécieux de détourner de lui et d'elle l'attention publique, elle le jeta vers les tables de jeu, elle le conduisit

chez la marquise de L , la vicomtesse de

F...-L..., la baronne G... de V..., où alors seréunissaient, à l'ombre de je ne sais combien de prétexte, des escrocs, des friponnes de qualité, maisons où l'amour tenait une i. 17

double banque, où l'on allait perdre sa fortune, sa santé, et trop souvent son honneur.

C'était là que madame de Maurant donnait ses rendez-vous; là où Ladislas venait avec moins de dégoût et de mépris insensiblement; là où elle le liait avec des hommes tarés, recouvrant, certains d'un beau nomjia bassesse de leurs principes. Ces misérables, par le persiflage, la moquerie souvent spirituelle, leur exemple, leur appui réciproque, pervertissaient le prince, le rendaient moins ferme sur ses principes, lui apprenaient à supporter la honte, à corriger par de l'adresse les torts de la fortune.

Maintenant il ne faut pas croire que le prince Ladislas devint lui-même un fripon, les hommes de sa trempe ne se dégradent pas à ce point; mais ce fui déjà trop que sa sévérité sur Se fait de la délicatesse se' laissât affaiblir jusqu'au point de voir avec indifférence ces habiles se targuant de leur bonheur qu'ils savaient amener, et demeurant avec eux. dans une intimité telle que le public pouvait le

prendre pour un des complices de ces scélérats du grand monde.

Ladisias alla plus loin, il se lia étroitement avec des hommes sans vertu , avec des femmes sans mœurs; ses heures autrefois données à l'étude des sciences, des arts, de la stratégie, furent accordées à des plaisirs grossiers, à des joies obscènes, où toujours notre héros laissait refléter quelques-uns des rayons d'humeur, de probité intacte, dont jusqu'alors il avait eu horreur.

Ce fut insensiblement sans le croire, sans y attacher la moindre importance que Ladisias passa insensiblement dans ce rang et dans lequel il s'accoutuma de telle sorte que, diverses circonstances toutes propres à lui dessiller les yeux venant à éclater/le laissèrent dans une sécurité fatale et propre à faire dire à ceux du vrai grand monde-, que celui-là, si glorieuse* ment connu parmi les siens, avait infàmement passé à ses vils ennemis.

Que résulta-t-il enfin pour lui, d'une vie si peu conforme avec celle que jusque-là il avait mené? que lui-même s'abandonnant à

cette inertie funeste, poison mystérieux des plus belles âmes , perdit en dehors cette fleur de réputation , si précieuse surtout parmi des étrangers ; que plus encore tombant dans un abîme qu'il ne soupçonnait pas, il en vint à se moins estimer soi-même dans le for intérieur de sa conscience. Les autres l'imitèrent, et sans approfondir sa position ou sa conduite le rangèrent dans une catégorie , que lui auparavant regardait avec le dédain le plus superbe. Loin de se relever de cet avilissement , loin de se retremper à des principes encore intacts en lui; il s'irrita de cette injustice, et voulant la braver par dépit, ne la mérita que mieux .

Dès-lors on le vit se rapprocher de ces femmes sans nom , parce qu'elles en changent sans cesse, de ces daines mariées à des colonels invisibles , à des capitaines de vaisseaux perdus à la recherche du fameux navire hollandais, à des généraux prisonniers des Turcs, même avant la conquête et l'évacuation de l'Egypte classique. De nos jours, on les connaît encore à Paris, sous la qualification grotesque

des veuves de colonels de la Grande armée.

Là, il rencontrait des hommes tarés, des coquins, parés du beau nom de royalistes persécutés, de conspirateurs ennemis du gouvernement, et qui chaque nuit entraient ou chez le ministre , ou chez le préfet de police pour y faire leurs rapports secrets; il résulta de tout ça que Ladislas', sans rien perdre au fond de ses qualités, se trouva comme enveloppé d'un nuage de répulsion et d'éloignement de la bonne compagnie, il allait dans celle-ci et néanmoins n'en fesait plus partie ; il restait lui, toujours lui, et il ne scrutait plus son âme , car il n'aurait pas été satisfait de ce qu'elle lui aurait répondu.

Ce fut par ces rets puissants et déliés que Madame de Maurant parvint dans l'espace de trois années , non pas à diminuer l'amour vrai que le chevalier vouait à sa cousine, mais à jeter en lui tant d'amertume et d'irrésolution, que lorsque tout-à-coup Ladislas apprit la venue de son frère et de sa belle-sœur, il se sentit saisi par une douleur secrète, poignante, rongeuse et en même temps une voix fou-

droyante lui cria : Malheureux , tu n'es plus digne ni'de l'un ni de l'autre.

Ce fui, le lecteur ne la pas oublié, un soir, et pendant qu'aux Tuileries il y avait spectacle à la cour , que Ladislas fut frappé comme d'un coup de tonnerre par la nouvelle de la venue à Paris du prince et de la princesse Opalinski. Éperdu, désolé, ne sachant que dire , que faire il rendit néanmoins des actions de grâce à la Providence de ce que ce même soir elle lavait remis en présence du prince Sanseverino son ami. Certes, il affectionnait beaucoup le duc de Transtamare , mais cette liaison ne datait que d'un peu plus de trois années, tandis que l'autre remontait à son enfance; d'ailleurs l'Espagnol s'était trouvé un instant entre lui et sa cousine, il savait que celui-ci ne comprendrait pas une faiblesse indigne d'un amant préféré de cette vertueuse femme, au lieu que l'Italien plus complaisant, soit en sa qualité de plus vieil anai, soit parce qu il ne connaissait Eudoxie (pie de réputation , serait, à la fois un confident facile et un conseil prudent et discret.

D'une autre part et pour compléter l'intelligence des faits à venir, la convention toute établie entre les deux frères et la cousine germaine n'était plus un mystère pour Madame de Maurant, depuis long-temps elle l'avait pénétrée et profitant d'une manie de Ladisias, celle de tenir journellement un compte exact de ses aventures et de ses réflexions ; elle avait par la séduction d'un valet obtenu la communication de ses papiers précieux, et y avait lu dans les moindres particularités toute l'histoire que nous venons de raconter.

Or, comme elle attachait non de l'amour à la possession du prince , mais une impor tance réelle à le retenir esclave à son char-, on doit présumer que, forte de cette révélation, elle se disposa à travailler de sorte , que le puîné des Opalinski lui demeurât soit à titre d'amant, si son mari à elle continuait à vivre, soit en qualité d'époux , si un coup de fortune ou peut-être un crime la débarrassait de M. de Maurant, au jour où il l'aurait suffisamment enrichie. Elle savait que des millions jetés dans la balance finiraient aux veux du monde

par lui paraître d'un poids égal à celui dune couronne de prince titulaire et non souverain. Telle donc était au 2 de décembre 1807, au double anniversaire de la bataille d'Austerlilz et du couronnement de Napoléon , la position de nos divers personnages, du moins celle deLadislas et de sa maîtresse parisienne, car nous n'avons pas encore fait connaître ce qui s'était passé à Varsovie , pendant trois années, entre le prince Casimir Opalinski et la princesse Eudoxie Sobieski sa femme. Les rapports de ce noble couple si étrangement lié, ce que la fortune fit naître en leur âme, tout cela sera digne d'un plus long récit , mais nous ne pouvons nous en occuper avant d'avoir présenté en action, une personne dont nous n'avons que tracé le portrait.

Gomment en se perd soi-même .

Qui ne se méfie pas des autres, qui ne s'informe pas bien de ceux qa'il fréquente, perd souvent sa fortune, son repos, et pis encore, sou honneur.

HECUEIL D£ MAXIMES.

Madame deMaurant n'étantpas présentée et par conséquent admise aux cercles impériaux, elle n'eût pu, malgré son en\ie, être admise au spectacle dans les places réservées aux femmes de la cour.

Il y avait au théâtre des Tuileries dans la portion élevée de la salle, des travées des ga«

leries , peut-être même quelques endroits mieux exposés, où la tolérance du souverain permettait l'admission de certaines familles honorables non reçues néanmoins au château. L'orgueil de madame de Maurant, qui ne pouvait aller qu'à ce lieu, se serait mal accommodé d'une pareille humiliation, si, d'une autre part, ellenesefût servie de ceci pour faire croire à bon nombre de gens qu'elle était de la cour de Napoléon, tandis qu'elle affirmait au prince ne venir là que par excès d'attachement à sa personne.

Elle s'y trouvait donc ce soir qui a ouvert cette histoire véridique ; ce fut elle qui, ayant entendu la nouvelle de l'arrivée du frère et de la belle-sœur de Ladislas, manœuvra aussitôt assez habilement pour que l'on pût le lui annoncer, dans le temps qu'elle demeurait en parence en dehors de ce manège ; elle çsp tirer bon parti de ce l'ail, mais alors où elle s'a musait à torturer le cœur d'un homme d'honneur, quoiqu'aveuglé. La Providence, qui fait mat cher souvent la punition auprès de la faute, lia, Ù la sortie du spc« i;icn\ a voir le priu-

ce Gaëtano de Sanseverino, lui sa bête noire, l'objet de sa haine, de sa crainte, son ennemi capital, car elle était sa mortelle ennemie, et le lui présenta, pour comble de dépit, en intimité parfaite avec Ladislas.

Assurément ce fut pour elle un coup rude et qu'elle aurait voulu plutôt prévenir que parer ; à quel plus haut degré serait monté son mécontentement, si elle eût su, à l'heure même, que ses deux amants, l'un ancien, l'autre actuel, allaient, dès le lendemain, loger ensemble, peut-être eût-elle mis obstacle à ceci, mais l'âpreté avec laquelle elle parla de Sanseverino arrêta sur les lèvres de Ladislas la confidence qu'il allait lui faire.

Ladislas, appelé par le jeune auditeur au conseil délat Eugène de Roserviiie, ayant quitté le princeifcrîapoliîain, retourna vers madame de Maurant, beaucoup moins calme qu'il n'était lorsqu'il l'avait quittée peu d'instants aupara^vant; elle savait déjà cj vlcà le tourmentait 5 aussi n'eut-elîc qu'à le regarder pour reconnaître sur son visage l'émotion à laquelle il était livré inlérieurement ; voulant savoir ce

qu'il pensait, elle se hâta de lui dire, en affectant un ton piqué :

— Vous devez sans doute nager dans la joie, elle éclate dans vos traits et me prouve que vous êtes instruit que vos plus proches parents sont arrivés à Paris.

— Oui, répondit Ladislas , je viens de le savoir tout-à-1'heure.

— \ous les attendiez, je présume, et j'admire le secret que vous avez gardé envers moi d'une chose aussi naturelle.

— Vous vous plaignez à tort de ma réserve ; j'ignorais entièrement que mon frère dût faire ce voyage.

— lia voulu vous surprendre ; on cite votre amitié comme un modèle renouvelé des frères célèbres, de Castor et de Pollux.

— Le monde est-il si corrompu, si insensible, qu'il fasse fracas d'une chose aussi simple et naturelle?

— On vante la beauté peu commune de votre belle-sœur-, au reste, je me flatte que je serai l'une des premières qui la verrai.

Ladislas garda le silence. C'était presque un

refus d'amener Eudoxie chez la belle fournisseuse que de se taire en pareil cas ; aussi l'orgueil de la dame en fut violemment ému. Elle rougit, se mordit les lèvres, et dit d'une voix altérée :

— Ne me jugez-vous pas digne de frayer avec votre belle-sœur, et sera-ce de vous que je recevrai une pareille offense?

— Si, avant de me quereller, repartit Ladislas, vous aviez voulu paisiblement vous informer en quels termes je suis avec ma bellesœur, vous m'auriez épargné un reproche injuste.

— Cela veut dire?

— Que je vais enfin vous apprendre la cause de mon éloignement de Varsovie.

Ici, la fournisseuse crut que le chevalier s'apprêtait à lui faire connaître la vérité , et elle s'ébahissait d'une confidence pareille, lorsque lui, très éloigné certes de commettre une pareille faute, et cherchant d'ailleurs un prétexte à empêcher toute intimité entre ces deux femmes, lui dit :

— Peu aimé de ma belle-sœur, je suis sorti

de ma patrie pour ne pas me rencontrer avec elle, et ici il se peut, j'espère même que je verrai mon frère en maison tierce, mais du moins ce ne sera pas chez lui que je Tirai chercher.

Surprise de ce détour qui rompait toutes ses mesures, et trop habile pour rien témoigner qui fît connaître qu'elle savait la vérité, la coquette astucieuse parut plaindre Latlislas et regretta l'obstacle qui se plaçait entre elle et la noble étrangère , puis elle ajouta légère-^ ment :

— Cependant je vois avec plaisir un rôle à jouer entre vous deux, celui de médiatrice. Je trouverai les moyens de parvenir à elle, et je m'engage à plaider si bien votre cause...

— Et moi je vous demande, madame, de n'en rien faire, ce sont choses de famille où nul ne doit s'immiscer; ma belle-sœur, du reste, ne vous le pardonnerait pas non plus.

— Que pensera le monde? vous êtes sans cesse chez moi, et les vôtres n'y viendront pas.

— Comme je n'irai pas chez eux, on s'éton-

nera peu que ma société ne devienne pas la leur.

— A propos, dit Ajninthe, et visiblement pour changer le texte de la conversation, celuilà devenant peu agréable à tous les deux, n'estce pas le prince de Sanseverino que vous occupiez tout à l'heure, lorsque je suis sortie de la salle , et à qui vous parliez avec tant de feu?

— Lui-même... Vous l'avez rencontré dans le monde?

— Oui ; il y joue le rôle du tome second du malin marquis de Lucerone.

— Je ne vous comprends pas.

— Est-ce possible ? quoi ! vous êtes lié avec le seigneur Gaëlano, et vous ignorez sa méchanceté infernale. C'est de lui que madame de Maël a dit que, s'il voulait s'empoisonner, il n'aurait qu'à se mordre la langue.

— Ami franc et dévoué du prince Sanseverino dès ma douzième année, page avec lui des deux derniers grands maîtres de Malthe; je lui ai connu des qualités brillantes , des vertus solides et une haine mortelle pour les calomnies

de la société : or , de là à cette noirceur que lui suppose votre épigramme, que l'on a retourné déjà contre la célèbre fille de M. Necker, la distance à parcourir est énorme.

A la révélation de cette amitié si intime qu'avouait Ladislas pour le Napolitain , mille passions contraires s'élevèrent dans le cœur de la coquette qui se hâta de répondre :

— Il se peut que M. de Sanseverino n'ait pas tourné contre vous ses armes ordinaires, quanta moi dont il est devenu l'ennemi, parce qu'il n'a pu être autre chose, vous me permettrez de me garder et de haïr un homme qui m'a fait volontairement tout le mal qu'il a pu me faire.

— Oh ! s'écria Ladislas , je veux à mon tour éclaircir ceci, et vous remettre pareillement bien ensemble.

— Et moi aussi , fût-il répondu impétueusement , je vous supplie de ne pas prononcer mon nom en présence de cet homme , et même de ne pas lui permettre qu'il vous parle de moi.

— Soit, reprit Ladislas, charmé de ceci,

je vous obéirai pleinement , mais à condition que de votre côté vous vous engagerez à ne pas songer à me rapatrier avec ia princesse Opalinski , ma sœur.

« — Ce sera selon votre fantaisie , malgré la bizarrerie de la chose; adieu ! je veux aller souper chez madame de Vaudé, et je sas que vous ne l'aimez pas.

« — Je ne l'estime point, trouviez -vous convenable que, haïssant Napoléon, elle cherchât à servir l'Impératrice ! quant h moi, je méprise les bouches qui disent du mal de ceux dont elles mangent le pain.

« — Ainsi , vous ne m'y suivrez pas.

« — Non , demain je viendrai de bonne heure.

<r — - Nous irons ensemble au bois (de Boulogne).

« — Où ailleurs ! Adieu , Madame.

Ladislas quitta la coquette , et retourna à son logement donner les ordres nécessaires à la translation de ses hardcs et de ses gens chez son ami , ce qui aurait lieu le lendemain , ce soin pris, il se livra aux réflexions les plus ï, 18

amères, et s'épouvanta davantage lorsqu'il s'avisa de scruter sa vie passée et quand il se demanda , si désormais il serait digne de devenir le mari de sa cousine.

Celle-ci à Varsovie pouvait ignorer , ou lui aurait pu nier ses rapports avec Aminthe ; mais venue à Paris, les mille voix de la renommée ne lui conteraient-elle pas cet attachement et les vingt autres amours de passade; ne saurait-elle pas en outre qu'il était devenu joueur, qu'il hantait des maisons

Ou l'honnêteté souffre ou la pudeur gémit.

aurait ajouté le comique Regnard; enfin de mille et mille endroits il tarderait peu à s'élever des voix justement accusatrices. Était-il demeuré pur, et néanmoins sa tendresse avaitelle diminuée? Non, il la possédait entièrement chaste, et par suite plus véhémente, irritée par trois ans d'attente et exaltée par l'approche de la plus heureuse année.

Tout-à-coup il vint à se demander ce que désormais il ferait de son intrigue avec madame

de Maurant , car quel autre nom devait-il donner à cette passion adultère? la continuerait-il en s'exposant à perdre Eudoxie? la romprait-il? et alors de quel éclat ne serait point capable une femme accoutumée à ne respecter aucun frein ! Ce fut donc une horrible tempête contre laquelle il dut combattre durant toute cette nuit, et lorsque; le jour suivant il courut chez le Napolitain , et se hâta de lui raconter avec tant de hâte ses aventures mystérieuses, ce fut beaucoup plus pour échapper au cri de sa conscience, que pour reprendre de la force et se retremper d'énergie en se remémorant le souvenir de ces événements écoulés, la lettre écrite à son frère eut le même but.

Mais tout ceci ne put avoir lieu sans qu'il ne manquât de parole à madame de Maurant, la chose lui semblait à lui peu importante ; elle y vit une énormité majeure, et comme dans nos conjectures nous les arrangeons en vertu de nos pensées intimes, et non suivant leur réalité, elle vit dans cette absence un commencement de vengeance de Sanseverino, et peut-être un prompt retour de Ladislas vers Eudoxie ; aussi

dès que l'heure fut passée à demi, d'aller au bois de Boulogne, un jockey partit au galop d'un cheval fin normand et porteur du billet suivant.

« Le temps s'écoule et vous ne venez pas ! « qu'est-ce donc qui a lieu? votre frère est-i! « avec vous? alors le mal est moindre! mais « plutôt ne céderiez-vous pas à des suggestions « ennemies?... Ne faites pas comme les héros «c de romans ou les feseurs d'oeuvres modernes, « ne condamnez pas les personnes sans les « entendre , et qu'une rupture ne précède pas f< une explication : le nie à l'avance le> caloma nies dont on me charge , je vous prouverai

«. leur fausseté ; mais venez venez, je serai

« libre jusques à sept heures, que je vais dîner « chez madame de Livry, venez à cinq et nous « nous expliquerons... ingrat, aurais-je déjà à « vous pardonner.

« AmipwHB. »

t< P. S. Pas de réponse , vous la porterez en « personne , c'est vous que je veux et non un « billet menteur* »

C'était peu après la fin du long récit de Ladislas , que le petit messager de la fournisseuse lui apporta ce billet pressant, il se contenta de dire qu'il ferait ce qu'on lui disait, et l'enfant partit , dès que le bruit de ses pas se fût perdu dans l'éloignement , le prince Sanseverino, qui pendant cet incident avait paru réfléchir, releva la tète , et regardant fixement son ami.

— J'acquiers donc la preuve, maintenant, de ce qu'hier je n'ai fait que soupçonner, et tu es donc attaché momentanément à ton tour au char si fragile à verser et à laisser en route, de madame de Maurant.

— Tu ne l'aimes pas, Gaëlano !

— Je la connais, Ladislas, et c'est un

avantage que la Providence t'a dénié !

— Je t'avertis loyalement que je suis en défiance de ce que tu me diras contre elle.

— J'entends, selon son usage elle a pris son avance et a tâché de me fermer ton cœur, c'est de bonne guerre; quoique fait avec une intention exécrable, car je la sais au fond sj méchante,

— Gaëtano, je t'en conjure, ne me parles pas contre elle.

— Je t'obéirais, Ladislas, si je t'aimais moins. Cependant avant d'en venir à une explication à son sujet , permets que je t'adresse une question à laquelle je te prie de répondre franchement : as-tu le dessein de renoncera la main de ta cousine?

— Que je perde plutôt la vie, répliqua le Polonais, avant que fantaisie pareille ne me vienne; moi renoncer à ce que j'ai souhaité pendant de trop longues années, et cela précisément au moment où je vais être payé de ma patience et de ma longanimité.

— Eh bien! puisque tel est ton désir et ton but ! -que vas-tu faire ? comment te présenteras-tu devant ta cousine? Songes que madame de Mauranl n'est pas femme à renoncer à la vanité que lui donne la conquête. Ta cousine ne s'apercevra-t-elle pas de cette intrigue! le la passera-t-elle ! ne t'acc usera-t-eHe pas de légèreté et d'inconstance! \ oyons, dis-moi, de quelle façon te conduiras-tu désormais?

— Il est vrai que ma situation est perd-

leuse, que je ne peux à-la-fois aspirer au titre honorable d'époux d'Eudoxie, et garder à-lafois la qualité pénible d'amant d'une personne en puissance de mari.

— Allons, prends courage, je «te vois prêt à rentrer dans la bonne \oie , tu as raison de comprendre que tout autre parti serait blâmé et te perdrait; une rupture prompte et complette est indispensable. Afin de le fournir du courage moral en te révélant des particularités touchant la coquette

— Non mon ami, non, ne me dis rien, ma rupture avec elle sera , je le veux , la conséquence unique de mes premiers engagements; voilà tout ; à quoi bon me faire haïr la femme à laquelle j'ai pendant trois années sacrifié des serments que je devais regarder comme sacrés.

— Ladisîas, répondit sévèrement Sanseverino , vous me paraissez maintenant semblable à ces malades qui ne veulent pas guérir. Vous me dites que vous romprez avec la coquette Aminthe, je vous réponds, moi, que vous ne le ferez pas ; vous pensez avoir assez de force pour vous vaincre ; esclave ! on vous ren-

gagera dans voire chaîne d'où vous ne pourrez plus sortir.

Le prince Napolitain allait poursuivre, lorsque son écuyer entra , amenant un homme que ne connaissait pas le chef de la maison, mais que lui signala bientôt Ladislas, son convive : celui-ci ayant vu paraître cet individu , se leva et venant à lui vivement.

— Michel Coski , lui dit-il , comment se porte mon frère.... et la princesse Eudoxie.

— Bien! très-bien tous les deux, altesse, cl je suis chargé par eux de vous apprendre leur arrivée ; voilà deux jours que nous sommes à Paris et deux jours que Ton vous cherche vainement , puisque nul de notre maison ne connaissait votre demeure.

Ladislas , à ce reproche tacite , parut embarrassé pour répliquer , néanmoins il le fit en ces

termes :

— En effet , je crois me ressouvenir que ;e ne l'avais pas encore indiquée à mon frère dans ma dernière lettre.

— J'ai dû aller la chercher à l'ambassade de Saxe , et je ne l'ai eue que ce matin. Leurs

altesses sérénissimes , le prince Casimir et la princesse Eudoxie, m'ont chargé de vous dire que , chagrins de la prolongation de votre long silence, ils sont accourus eux-mêmes pour en savoir la cause.

— Je les remercie tous deux de ce tendre attachement, ma négligence seule

— Monseigneur, dit encore le serf Polonais, son altesse vous prie de venir à deux heures , aujourd'hui , au Musée Napoléon , vous le rencontrerez au rez-de-chaussée , dans la salle de l'Apollon.

— Mais, reprit Ladislas en jetant les yeux sur une pendule , œuvre du célèbre sculpteur Cartellier-, il estime heure et quart! à peine si j'ai le loisir de m'habiller et d'être exact , cours, Michel, vas assurer mon frère que je lui obéirai.

Ladislas quitta son ami et se rendit dans son appartement , comme il se débarrassait de sa robe de chambre , il ouït un bruit de pas, ce qui l'amena à dire.

— Démétiius Pétrowitz, donne-moi mon habit noir qui est sur ce fauteuil,

On lui obéit, il regarda dans une glace tant le mutisme de son \alet favori, le suprit, il tressaillit.... il venait de reconnaître Sanseverino, qui prenant la parole, lui dit :

— Quand on me fuit , je pourchasse le gibier, surtout lorsque je l'aime, tu n'écrivais donc plus à ton frère?

— Depuis un peu de temps.

— Depuis dix-huit mois , je gage !

— Comment !

— Depuis que cette femme te domine , tes remords et son ascendant t'ont rendu étranger à ton frère.

— ■ Gaëlano!...

— Eh bien! Gaëtano, je sais mon nom et avec nombre d'autres choses; écoute, Ladislas, je ne veux pas nie rendre fâcheux ni te faire trouver insupportable mon hospitalité; néanmoins, à part les deux explications que tu vas avoir aujourd'hui, et dont en peu de mois je te dirai l'histoire à l'avance : promets moi qu'à ton retour, n'importe l'heure, lu m'en permettras une troisième, serais-tu déjà si faible.

que d'entendre la vérité te parut un supplice odieux.

— Je serais curieux de savoir ce que tu penses des explications auxquelles je me prépare.

— Élude ta réponse? ami élude-là... pauvre enfant qui portes la terreur de ton pédagogue jusques à le craindre , lorsqu'il ne peut t'entendre ni te voir ! ... tu vas rencontrer ton frère, et ceci pour lui cacher la vérité. Tu iras écouter madame de Maurant , et là , on ne te contera que des mensonges, souviens-toi alors de l'adage de Phèdre : par pari referlur (la pareille rendue par la pareille). Promets-moi et jure au moins que tu ne te sépareras pas de moi tant que tu séjourneras à Paris.

— Je te le jure , et cela parce que je te devine, oui , j'engage mon honneur ! es-tu satisfait sur ce point ?

— Oui, car désormais je ne redoute plus la sirène qui veut ta perte. Mais adieu ! que je ne te retienne pas , cours où ton frère va te presser dans ses bras , que ce bonheur ouvre ton àme à de pures impressions et la ferme aux insinuations du vice.

Ladislas fit comme s'il n'avait pas entendu , et pour empêcher son ami de revenir sur ce texte qui lui était désagréable, il lui renouvella rengagement qu'il prenait avec lui de demeurer son commensal; cela dit, il monta en voilure et se lit conduire au Musée Napoléon.

Trois entrevues.

Quand la lut*.* s'établit entre la fallace et la loyauté, il est rare que l'astuce de la première ne soit pas vaincue par la sincérité do la deuxième.

RECl'EÎL DE MAXIMES.

Les fruits légitimes de la conquête et des traités les plus respectables, la préférence donnée aux chefs-d'œuvre des beaux -arts sur une plus grande étendue de territoire cédé; sur des contributions de guerre payées, avaient justement procuré à la France des merveilles sans paroilles; chaque nouveau pacte conclu

rendait cette propriété plus sacrée-, la première invasion, en la respectant, la rendit insaisissable; mais à la nouvelle, la lâcheté des vainqueurs nous dépouilla de notre bien, que du reste nous revendiquerons un jour.

En 4807, le musée Napoléon était la réunion de tout ce que la peinture et la sculpture ont produit de plus sublime, ce que depuis trois siècles on admirait principalement en Italie, était devenu la gloire de la France et l'ornement de Paris. Le fameux Apollon du Belvédère, le Laocoon, non moins célèbre, l'Antinous, le Mirmillione ou gladiateur mourant, le Torse, dit de Michel-Ange, à tel point ce grand maître l'admirait, et cent autres statues antiques avaient quitté Rome et sans retour, croyait-on? Des tableaux de Raphaël et des autres grands peintres des écoles de Milan, de Venise, de Bologne, de Gênes, de Florence, de Naples et de Rome, étaient venus nous inspirer et ajouter en nous à l'amour des beaux-arts. La Hollande, la Belgique nous avaient enrichis également de leurs miracles de l'art, et l'on ne se lassait pas de conteni-

pler ces toiles immortelles, dues aux pinceaux des Rubens, des van Dyck,des Rembrandt, des Paul Poter, etc. , etc.

La foule des amateurs ou des curieux remplissait incessamment cette galerie qui se prolonge sur une échelle de plus de douze cents pieds, ces salles sans nombre, si richement parées, où nos jeunes peintres cherchaient ces inspirations qui, grâce à David, le régénérateur de l'école française, avaient fait de celle-ci la première de l'Europe, suprématie qu'elle aspire à perdre chaque jour.

Ce n'était pas chose nouvelle qu'un rendezvous donné au Musée impérial , ce lieu auguste partageait, avec le Palais-Royal, le privilège d'être le point de ralliement de tous les militaires français et de tous les étrangers. Nul autre endroit ne présentait, avec une aussi longue promenade faite à couvert, plus de moyens de charmer, par une douce occupation, les impatiences de l'attente.

Ladislas n'avait donc pas été surpris que son frère lui eût assigné ce sanctuaire des arts, et il s'y rendait non pas avec empres-

sèment péût-étfé, mais du moins avec cette joie infinie que nous fait concevoir l'approche de ceux qui nous sont chers. Que de sentiments se combattaient dans son Ame à celte heure ! Néanmoins, au-dessus des tristes, des pénibles menées de certains désirs humiliants par leur nature, dominait en lui celui que faisait naître la satisfaction de revoir son frère. Tout entier parfois à ce bonheur, il oubliait ce qu'aurait pour lui, peut-être, de pénible une pareille entrevue. D'autres fois n'y songeant que trop, il souffrait de la vivacité avec laquelle son cocher poussait les chevaux.

Tout à coup le carrosse s'arrêta, la portière fut instantanément ouverte et le marche-pied abattu; l'on était devant la porte privée du Musée, celle ouverte dans la semaine à Faffluence des provinciaux, des militaires de passage et des nobles étrangers. Ladislas, si près de son frère, sentit son sang s'arrêter d'abord, et puis refluer vers son cœur; il mit seulement pied à terre avec plus de lenteur; il traversa le passage voûté, la petite cour, et entra dans la partie du rez-de-chaussée, eonsa-

orée aux ouvrages dus au ciseau sans égal de la statuaire antique.

A cette époque, la Diane chasseresse n'était ni dans la salle faite pour elle, et si admirablement peinte par Prud'hon, ni dans la niche où nous la contemplons aujourd'hui , mais dans la salle octogone d'entrée, et adossée à la porte du grand escalier actuel , non encore commencé en l807.Ladislasne s'arrêta pas devant cette statue célèbre ; à peine si dans sa préoccupation il jeta un regard sur le groupe sublime de Laocoon et de ses fils, posé dans une niche que remplace aujourd'hui cette fenêtre, d'où une tradition fausse, comme tant d'autres, prétend qu'au jour de la Saint- Barthélémy, de sanglante mémoire, le 24 août 4572, Charles IX, roi de France, avait tiré sur ses sujets huguenots. Ladislas, laissant à sa gauche le prodige ancien, prit à droite et pénétra dans la galerie, temple vénérable et qui n'était rempli que de ces merveilles adorées toujours des artistes, depuis qu'elles ne le sont plus de leurs sectateurs.

Trois pas plus loin, deux cris étouffés par I. 19

le respect humain se perdirent dans l'écho de la salle, quatre bras s'entr'ouvrirent et deux frères se livrèrent au bonheur de se retrouver; leurs yeux avides s'interrogèrent réciproquement. Ladislas, au premier abord, sentit son cœur se serrer et ses paupières s'humecter de larmes à tel point, qu'il se sentait frappé de douleur à la vue du visage pâle, hâve et amaigri de son frère.

— Mon Casimir, dit-il en l'embrassant denouveau sans se tourmenter, s'il se donnait en spectacle ! Mon tendre, mon parfait ami , qu'avez-vous donc? que se passe-t-il en vous pour que je vous revoie sous l'aspect d'un homme qui relève a peine d'une maladie?

— Ou plutôt , repartit Casimir mélancoliquement, qui se trouve au dernier période de la souffrance.

— Qu'avancez-vous, frère? s'écria Ladislas impétueusement; devez -vous déchirer mon âme lorsque je l'ouvre à l'attrait de vous voir?

— J'ignore, répliqua le mari d'Eudoxie (et la faiblesse de sa voix inquiéta Ladislas), par quelle cause ma santé s'aifaiblit et mon corps

se détériore; il est en moi, je présume, un funeste principe...

— Oh! frère! nous le combattrons; nous sommes ici au centre de la science, les médecins habiles, instruits, éclairés, ne manquent pas, et nous les contraindrons à nous ouvrir pour vous les trésors de leur science.

— Dieu veuille qu'ils le puissent! je crains que la science ne soit vaincue là où la nature défaillante combattra contre elle.

— Vous me faites frémir! vous empoisonnez l'allégresse de ce moment; quoi! vous ignorez la source de cette funeste souffrance ! Comment? vous qui ne faites que des heureux, céderez-vous à une même mélancolie? Y a-t-il long-temps que vous dépérissez ainsi?

— Oui, depuis l'époque où vous quittâtes la Pologne.

— Moi!

— Vous ! je ne me trouve bien qu'auprès de mon frère , et cela est si vrai que maintenant je me sens ranimé depuis que sa voix a frappé mon oreille !

— Cher frère !

— Vous ne m'écriviez plus.

— Le pouvais-je, le devais-je, Casimir? chaque lettre n'était-elle pas un vrai supplice, puisque je ne pouvais y tracer un nom....

— Elle se porte bien,... elle m'a suivi;... car le dirai-je, votre présence nous est nécessaire,... oui, elle et moi avons besoin de vous voir.

Cette double assurance aurait dû porter la joie dans le cœur de Ladislas, mais le cri terrible de sa conscience lui rappelant qu'il en était indigne , ne lui permit pas de se féliciter comme il l'aurait fait s'il eût plus écouté son cœur et moins sa tète.

— Oui, continua le prince Opalinslvi, surpris du silence de son frère, l'amour et l'amitié vous réclament également; elles se sont écoulées ces trois fatales années d'épreuves, le temps est venu de rompre notre feint mariage, à moi de reprendre... ma liberté... à vous de commencer à être beureuA , il faut fixer promptement les préliminaires de notre divorce.

A la véhémence que Casimir employa à

prononcer ces paroles , Ladislas se mit à sourire mélancoliquement.

— Ainsi, dit-il, frère, ces trois années passées auprès de la plus aimable des femmes n'ont pu adoucir réloignemcnt que vous ressentez pour elle.

— Non, je suis demeuré le même... comme j'étais quand vous êtes parfit.. Ladislas, notre cousine ne veut pas néanmoins que vous veniez chez nous , plus l'époque de votre mariage approche, plus sa délicatesse prétend veiller à conserver sa réputation ; mais elle vous demande de lui indiquer les maisons que vous fréquentez , afin de s'y faire présenter , quant à moi, chaque jour j'irai vous chercher où vous demeurez.

— Enfin, je suis heureux! dit Ladislas en exaltant son âme dans le but d'imprimer de la chaleur à ses paroles... La duchesse de Transtamare vous conduira dans les maisons du faubourg Saint-Germain, et la maréchale L... se chargera de vous faire connaître les personnes à voir dans la cour impériale. Je suis depuis peu réuni à mon ancien camarade

des pages de Malthe, au prince Gaëlano Sanseverino; il a voulu, nous retrouvant, que je logeasse chez lui: où pouvais-je mieux être?... Et notre tante comment se porte-t-elle?

— Bien! un seul point l'afflige, la stérilité d'un hymen objet des souhaits de toute sa vie.

— Ah! Casimir, que dira-t-elle au bruit de votre divorce? elle en mourra.

— Frère, telle est l'imperfection de notre humanité que ce qui est de la prospérité pour les uns, devient nécessairement de la souffrance et du désespoir pour les autres.

Le prince Opalinski mit à prononcer cette phrase, une expression tellement plaintive que celui qui l'éeoutait en frissonna dans tout son corps, un instant même son esprit s'appliqua-t-il à en pénétrer l'intention cachée; mais lorsque Casimir se fut aperçu de ce qui occupait son frère , ou lorsque lui-même eut besoin de ne pas le laisser sous cette triste impression, il reprit prompte ment la parole :

— Ne vous affligez pas trop de lui, frère! notre tante vous aime aussi, et je m'efforcerai de lui faire comprendre que sa nièce ne pou-

vant être heureuse qu'avec vous ; elle doit à son tour voir avec satisfaction votre mariage. A la suite de ce propos , le prince se mit à parler des grands événements accomplis depuis leur séparation. La guerre d'Autriche en 4805, terminée par la célèbre bataille d'Austerlitz; la guerre de Prusse et de Russie, à laquelle le traité de Tilsitt conclu cette même année 4807 avait mis un terme, les conséquences des victoires perpétuées de Napoléonle-Grand avaient mis un changement extraordinaire dans la situation de la Pologne. Tout ce que la Prusse possédait dans cet ancien royaume était devenu la propriété de la Saxe, sous le titre de Grand-Duché de Varsovie, moins quatre cent mille habitants et leur territoire qui étaient entrés dans le partage de l'empereur Alexandre; et où par bonheur, selon Casimir, étaient située la totalité presque des domaines d'Eudoxie ; ce qui par suite rendait Ladislas sujet de la cour de Russie, chose préférable à être attaché à la Saxe, qui , aux premiers revers de la France les partagerait sur ce point.

Casimir conta à son frère, quoique celuici le sut déjà, qu'à l'approche des armées françaises Eudoxie, la comtesse de Mersback et lui étaient partis pour Moskova, ce qui avait été très agréable à l'empereur Alexandre; ce souverain avait même à cette époque manifesté son affection pour le prince Opalinski, en lui donnant un commandement considérable dans cette capitale de la vieille Russie.

— A propos, mon frère, poursuivit le prince, je dois vous prévenir que notre auguste empereur a bien pris votre séjour à Paris pendant la guerre ; en effet, blessé comme vous laviez été par cette maudite voiture, vous ne pouviez quitter la France au moment des hostilités, et plus tard Sa Majesté a su que le ministre de la police vous avait retenu prisonnier sur parole, elle ne vous en veut donc pas, et vous recevra bien lorsque vous irez lui faire votre cour.

L'intelligence de ce que nous venons d'imprimer échapperait au lecteur si nous ne le lui expliquions pas mieux. Lors de la campagne d'Autriche en 1^5, le chevalier Ladislai.

n'avait pas eu besoin de quitter Paris , puisque le roi de Prusse dont il était sujet n'était pas encore l'ennemi de Napoléon ; mais lors de la guerre qui s'ouvrit par la bataille d'iéna en octobre 4806, et se termina en juin 4 807, par celle de Friedland, comme la Russie et la Prusse étaient les ennemis de la France , Ladislas sous peine de crime de lèze-majesté n'aurait pu demeurer à Paris, il se disposait à en sortir, Madame de Maurant y mit obstacle ; déjà gouvernant son esprit , elle le contraignit à laisser répandre le bruit qu'une voiture lui avait rompu une jambe. Forcé par cet accident de rester chez lui, il se lit excuser auprès des ambassadeurs Russe et Prussien, prêts à s'éloigner de la France; ceux-là crurent à ce conte et le mandèrent à leurs souverains, annonçant par les mômes dépêches que le prince chevalier Ladislas Opalinski , dès sa guérison, sortirait des terres de l'empereur Napoléon.

« Un nouveau ressort fut ménagé lors de sa convalescence; Madame de Maurant obtint du sénateur Fouché , ministre de la police , que

Ladislas serait arrêté comme prisonnier de guerre. La chose eut lieu , mais quelques jours après on sut que de pressantes démarches appuyées de la bienveillance de l'impératrice Joséphine, changeaient l'arrestation matérielle du noble Polonais en une captivité libre, sur sa parole donnée de ne pas tenter une évasion.

Certes ce fut avec honte, avec même une vive douleur, que Ladislas se prêta à cette comédie; mais voilà où conduit l'affaiblissement de la délicatesse dans un cœur en proie à une passion repréhensible. Humilié pourtant de ce mensonge, il ne put se décider qu'à en écrire peu de mots à son frère. Maintenant ce dernier, qui, comme deux monarques, s'était laissé duper par une femme adroite, se faisait un plaisir de rassurer son frère, ne se doutant pas qu'au lieu de la joie qu'il comptait lui procurer, il rouvrait l'une de ses blessures et aplaiten lui le remords.

A quatre heures vu la saison, les deux frères polonais durent quitter le Musée ; ils se félicitèrent de nouveau, convinrent des heures, des lieux où ils se revenaient, et Ladislas pro-

mit de prévenir le duc et la duchesse de Transtamare de l'arrivée du prince et de la princesse Opalinski, afin que ceux-là venant voir ceuxci, leur servissent de parrains pour les amener dans la société particulière du faubourg Saint- Germain.

Libre de se rendre chez madame de Maurant, Ladislas y courut dès après s'être séparé de son frère. Ce n'était pas avec un sentiment semblable à ceux qu'il avait antérieurement que ce jour-là il se présenterait devant elle, jusque-là il lui avait parlé amour et constance en profanant tout ceci , et maintenant et sans intermédiaire , il allait la prévenir de la rupture qu'il méditait. Assurément c'était pour lui un grand acte d'énergie ; en serait-il capable? cependant pouvait-il moins faire, lorsque sa cousine venait au-devant des nœuds qu'ils devaient former, nœuds l'unique but de leurs souhaits et de toutes les actions de leur vie passée.

Ici encore, et certes bien plus qu'au Musée, Ladislas était peu hâté d arriver ; il comprenait l'importance de ce qu'il allait avouer,

et il se demandait s'il en avait bien le droit ; mais, quelque lenteur qu'il eût dit à son cocher de mettre dans la route, ordre qui stupéfia ses gens, avec ([inique lenteur qu'il monta l'escalier et traversai les antichambres, salons et galerie, avant que d'arriver au boudoir de la maîtresse du lieu, il ne franchit que Irop tôt l'espace, et il parut devant madame de Maurant lorsqu'il eut voulu se savoir à trente lieues d'elle.

Ce n'était pas à une femme si habile que le chevalier devait espérer de rien cacher des secrets de son âme ; elle n'eut qu'à jeter un regard sur lui pour comprendre rapidement que le Ladislas présent à cette heure n'était plus celui de la veille, et qu'un délai de quelques heures avait amené des changements majeurs dans son âme; les auteurs de ce travail ne lui demeurèrent pas inconnus. Ce devait être l'œuvre, pensa-t-elle, du prince italien, du marquis français, et peut-être même du frère polonais.

— Qu'avez-vous, dit-eile, mon billet esi-il \enu trop tard pour me défendre? et, en con-

tractation avec ma prière, m'auriez-vous condamnée avant que d'entendre ma justification ?

— Votre justification, répondit Ladislas, je commence par vous annoncer quelle ne vous est pas nécessaire, car nul, jusqu'à présent, ne vous a ni calomniée, ni justement attaquée dans mon esprit.

— Vous croirai-je? lorsqu'en vous tout me prouve...

— Non ma haine, non mon dédain, l'un et l'autre ne vous sont pas acquis, et néanmoins je ne dois plus me livrer au doux plaisir de vous voir.

— Fort bien, chevalier, repartit en se con-~ tenant encore cette coquette doublement irritée, et de perdre un tel amant et d'être devancée dans une rupture jusques là venue toujours d'elle : affirmez-moi que Ton ne m'a pas détruite dans votre esprit, et ensuite venez me dire que vous entendez vous séparer de moi.

— Voulez-vous me permettre de vous expliquer les motifs de cette résolution.

Il est vrai que si je me refusais à les connaît

tre, je me ravirais le moyen et le pouvoir de les combattre. Je dois donc vous ouïr parler à votre fantaisie-, soyez bref ou non, peu m'importe, l'essentiel pour moi est de savoir la cause ou le prétexte de ce prompt changement de conduite.

Madame de Maurant, en accordant avec tant de facilité à Ladislas la permission de lui refracer son passé, espérait saisir, dans le récit qu'on allait lui faire, des particularités qu'elle ignorait et dont plus tard elle s'aiderait pour prendre mieux son avantage. Assurément que Ladislas n'aurait pas pris cette voie d'explication s'il en eût deviné le péril ; mais, comme tous les cœurs francs, il ne pouvait accorder à autrui que ce que lui-même ferait. L'honnête homme n'est la dupe des fripons que parce qu'il ne peut ou ne sait les battre avec leurs propres armes.

Le chevalier donc, convaincu que la sincérité écoulerait comme elle allait s'énoncer par sa bouche, se mit à raconter tout ce que le matin même il avait dit à Sanseverino, sauf qu'il abrégea beaucoup les détails, soit de peur

de fatiguer par leur longueur, soit par la crainte de blesser la tendresse qu'il supposait pour lui dans la belle coquette.

Celle-ci mit à l'écouter une attention remarquable; à demi-allongée sur sa chaise de repos, le haut du visage couvert par une capote: et le bas caché par les dentelles de son fichu et par son mouchoir, tournée de manière à ce que les rayons du jour fussent interceptés, elle parvint à dérober complètement à Ladislas ce qui lui plaisait de laisser paraître de son mécontentement et de son émotion ; ni geste, ni murmure, ni plainte, ni soupir, n'interrompit de sa partie monologue du Polonais qui, concluant, attendit avec impatience ce qui lui serait répondu.

Elle affecta de prolonger son silence , sa haute perspicacité lui ayant appris que se taire après que l'on nous a parlé long-temps est un moyen presque infaillible de troubler, de décontenancer celui envers qui on l'emploie, et par conséquent le mettre presque à la discrétion de qui sait employer à propos cette ruse politique; Ladislas en effet éprouva de l'in-

quiétude, de la stupeur ; il s'imagina avoir mal plaidé sa cause, et, dans son dépit, il bouda, non contre elle, mais contre soi, et de là à se laisser vaincre il y avait peu de chemin à parcourir. Enfin, irrité de ce silence, qui lui paraissait sans terme, il essaya d'en prendre son avantage.

— IV est-ce pas, madame, continua-t-il, que v)us comprenez combien nous devons dorénavant vivre étrangers l'un à l'autre : j'en souffrirai sans doute, mais j'aurai fait mon devoir, et votre générosité...

— Prince Ladislas, repartit la dame avec ironie, veuillez du moins, en ce qui me concerne, ne pas vous charger de faire la demande cl la réponse; j'admire que vous ayez la confiance de votre triomphe; lorsque, si je me lais, c'est de pitié de vous voir si faible et si peu maître de vous, savez-vous ce qui se passe dans votre âme? je vais vous l'apprendre, car tout ce que vous venez de me dire me prouve invinciblement que vous l'ignorez; c'est que, n'ayant plus d'amour pour moi, vous avez la fantaisie extrême de ne pas en avoir davantage pour vo-

tre prétendue divinité, et qu'indifférent pour elle comme pour moi, vos intérêts et votre vanité s'accommoderaient assez de nous garder l'une et l'autre.

Suite des trois entrevues.

Un seul mot éclaire l'homme de bien, une faute que fait la méchant consomme sa perte.

RECUEIL DE MAXIMES

Le prince Ladisîas fut tellement ému de ces paroles offensantes, qu'il ne put retenir une exclamation mélangée de surprise et d'indignation, si jusque-là, si même à l'égard de bon nombre d'hommes, madame de Maurant eût savamment conduit la bfrque, il ne lui lui pas possible d'éviter un écueil inattendu,

celui de l'amour - propre ; ceux du rang et des sentiments du noble Polonais supportent tout d'une femme aimée, ou à peu près, tous trois poussant le mépris. Et il y avait une telle dose de celui-ci dans ce qu'elle venait de dire, que la blessure faite devint si douloureuse qu'il n'y eut pas moyen de la guérir soudainement.

La belle Aminthe était trop habile pour ne pas reconnaître sa faute, et comme elle venait de dépasser le but, un cri échappé à Ladislas, et mieux encore à l'amertume de sa réponse :

— Je suis malheureux , dit-il , d'être confondu avec ceux dont vous avez eu à vous plaindre ; je suis même humilié de votre croyance qui me range dans une classe ignorée de moi avant que j'eusse l'honneur d'être admis dans votre société intime. C'est donc de cette manière que les hommes agissent en France ; il leur faut donc deux femmes, une pour leur intérêt, l'autre pour leur plaisir; il faut, de votre part, être furieusement préoccupée pour avoir vu dans ma démarche un

penchant à faire ce que positivement je no voulais pas.

— Vous voilà bien courroucé, prince., repartit la coquette en essayant l'expression de la bonhomie, parce que blessée sensiblement de votre abandon, j'ai tenté d'en tirer une vengeance éclatante. Moi ! vous confondre avec des hommes ordinaires ! je vous le dirais que vous ne voudriez pas croire que c'est là ma pensée réelle.

— C'est ù votre tour à revenir de loin sur vos pas, madame. Non, ce n'est p&s maintenant , c'est tantôt que votre cœur parlait par votre bouche; vous vous êtes alors exprimée selon vos sentiments, écoutez les miens, ils seront inébranlables; vous êtes mariée, vous ne pouvez donc être à moi à tout jamais; nous ne sommes même pas libres de montrer de l'amour l'un a l'autre, sans nous exposer au blâme d^s indifférents et au mépris des vertueux. Cette position n'est pas tenable, çpntente? - vous d'avoir balancé pendant un temps dans mes affections, une femme qui devait y régner tout entière. Faisons dès au-

jourd'hui, et par avance, ce que l'habitude et la satiété détermineraient plus tard ; passons ensemble de ce que nous prîmes pour de l'amour à ce qui sera de l'amitié franche et durable ; laissez-moi remplir mes engagements, et que cette vertu dont, avec raison, vous me parlez toujours, nous aide à surmonter notre faiblesse.

— Fort bien, monsieur, prenez en moi des armes contre moi-même, combattez avec des phrases morales les erreurs de la passion , flattez-vous de me voir devenir calme et indifférente, parce qu'il vous plaît et qu'il vous sera utile que cela soit. Quant à moi, je ne peux accepter ce nouveau pacte, je ne peux ni déchirer mon cœur, ni me couvrir de confusion ; à tort ou à raison, je vous chéris ; et comme lorsqu'il y a de l'amour dans une âme, on ne peut l'en sortir à volonté , souffrez que j'y conserve le mien et que je tâche à rallumer le, vôtre.

— Je suis au désespoir, madame, répondit le chevalier avec fermeté et las d'une persistance qui lui semblait du calcul, de ne pouvoir

vous donner en ceci aucune espérance ; mon parti est pris, je me dois à la femme à laquelle mes serments et les siens m'engagent 5 je peux l'épouser, puisqu'elle est libre 5 elle est ici, je me dois à elle : surtout je lui dois l'égard de ne pas afficher à ses yeux un attachement qui vous perdrait et qui me serait contraire.

— Et vous vous figurez que l'on ne lui parlera pas de vos assiduités auprès de moi?

— Je suis si loin de croire à la possibilité d'un tel mystère, que mes premières paroles, lorsque je la verrai, seront de lui apprendre ma faute.

- — Quoi ! vous me déshonoreriez moi-même par cet aveu inutile?

— Je peux lui dire la chose et lui taire le nom ; si d'autres le révèlent, je n'en aurai pas le remords.

— Vous êtes insensé, Ladislas ; ne pouvezvous rompre sans vous accuser vous-même? N'en faites rien, cela vous nuira.

Un éclair jaillit dans la pensée du Polonais ; il comprit que ce qu'il voulait faire contrariait madame de Mauranl 5 et tout en se

promettant de n'en venir à une telle confidence que lorsqu'elle serait indispensable, il se persuada que c'était chose de fort bonne guerre, que de persuader la coquette de la promptitude de ses révélations.

— Ne cherchez pas à me détourner d'une résolution dans laquelle mes réflexions me maintiennent. Est-ce une confession imparfaite que le oiel pardonne? Non, assurément, il n'exauce le pécheur qu'en raison de la sincérité de sa couipe. Je suis résolu de tout point à employer ee moyen honnête et religieux.

— Je ne vous verrai- donc plus, demanda la dame dont la mauvaise humeur éclatait.

— Ce serait commettre une mauvaise action que de rompre ainsi avec vous ; la présence de mon frère à Paris sera sans doute une raison suffisante pour expliquer mon absenee d'auprès de vous dansmn lieu public ; mais cela paraîtrait fort étrange si l'on ne me rencontrait pas chez vous; j'y viendrai tant que votre porte ne me sera point fermée, et je me flatte que \otre colère ne viendra pas à cette extrémité.

— Allons, répondit-elle en souriant, et remise de sa douleur avec une promptitude qui désilla définitivement les yeux du .chevalier, en lui prouvant qu'elle jouait en tout la comédie : allons, je ne suis pas abandonnée complettement, puisque vous me revenez encore; je laisse passer le premier moment, la réflexion me sera favorable.

— Adieu, Madame! dit LadisJas, puisse la vôtre ne pas me nuire.

Un mouvement équivoque fut la seule réponse de madame de Maurant 5 il y avait dans ce geste autant de malignité que de bienveillance, celui qui le surprime s'y trompa point.

Il sortit méditant ce qu'il devait faire, et sur ce qu'on venait dédire, autant peut-être que sur ce qu'on tenterait contre lui. Sa méditation était si profonde , que ses gens le voyant gagner la rue à pied , sans monter dans son carrosse en attente dans la cour, n'osèrent pas l'en retirer, et le suivirent paisiblement le long de la rue de Richelieu ; il la descendit lentement et gagna le Palais-Royal, où i! fût heurté par nn homme qui le reconnaissait.

— Juste ciel ! se mit à dire le nouveau. venu , dans le Palais-Royal un homme tel que vous , à près de sept heures du soir, vous y donnez à dîner à quelqu'un ou vous êtes invité par un oiseau de passage ?

— Ah! c'est vous, marquis de Lucerone, non, nul ne m'attend et je n'attends personne.

— Vous avez donc fait ce méchant repas , détestable invention que l'on qualifie de déjeuner dînatoire.

— Vous ne devinez pas mieux, je n'ai mangé que ce matin, selon, l'usage , avec le prince de Sanseverino.

— Parbleu ! prince , puisque je vous rencontre ainsi ahuri, et sans projet ni invitation, me permettrez-vous de vous rendre en manière de guet-apens non prémédité et sans façon, un dîner de garçon, chez Naudet, chez Grignon. La cuisine des frères Provençaux, ou celle de Robert vous serait-elle préférable.

— Je vous suivrai, Monsieur, où il vous plaira de me conduire.

— Bien ! victoire pleine ! c'est une bonne fortune que force gens m'envieront.

L'amphytrion et son invité se trouvant plus près des Trois frères Provençaux, que des autres célèbres restaurateurs à la mode, montèrent dans cette maison , et se firent donner un cabinet particulier ; la conversation fut d'abord littéraire , on ne parlait pas politique dans des lieux publics, la chose était en ce temps trop périlleuse, peu à peu on fit le cercle accoutumé, et des livres à la mode, et de l'opéra de Trajan dans sa nouveauté, on vint à prononcer le nom de madame de Maurant.

— Femme charmante ! s'écria le marquis , femme très utile aux solliciteurs , dont elle s'avise de conduire les affaires; en un tour de main elle procure des places subalternes et lucratives , surtout pendant l'absence du maître; elle va même jusques à faire glisser des jeunes gens sur les listes de promotion d'auditeur au conseil-d'état ; ce n'est pas que de petits désagréments ne soient attachés à de tels avantages; mais, bah ! qu'importe pour les gens de peu dont elle a fait des hommes, ayant presque de l'importance.

— Ma qualité d'étranger, répondit Ladi-^-

las, ne me permettant pas de bien saisir les délicatesses de la langue française, souffrez, M. de Lucerone, que je vous demande l'explication nouvelle pour moi , de ces petits avantages que procure madame de Maurant.

— Oh! reparût l'interrogé, tous ces Polonais sont admirables avec leur naïveté , ils ont réellement conservé leurs robe baptismale, vous ne savez donc rien de la dame avec le mi nistre Fouché.

— Je sais qu'ancien ami de son père, M. de Rougère, qui même fut le bienfaiteur de l'oratorien Fouché

— Ah ! ah ! ah ! dit le marquis en éclatant de rire , en ôies-vous encore àces contes primitifs dont elle gratifie les solliciteurs au jour de leur arrivée, et dont huit jours plus lard- ils savent si bien la niaiserie.

— Encore une fois, expliquez-vous franchement.

— C'est ce qu'il y a de difficile , surtout lorsqu'on ne veut pas que la chose devienne dangereuse.

— Quoi! Monsieur, reprit le prince pâlis-

sant de colère , la calomnie rendrait-elle cette dame complice de ces êtres vils

— Eh bien! que nous importe, mesdames de Non..., de Vien..., de Faut..., de Boul... ,

Déhan sont elles de si mauvaise compagnie

pour qu'il y ait honte de manger de leur pain; les quatre premières sont des plus hupées parmi l'ancienne noblesse , et néanmoins!

— Marquis , permettez-moi de vous le dire , votre laisser-aller est abominable; vous soupçonnez, vousaccusez même madame de Maurant d'être en qualité d'espion de police^ enrôlée dans une association d'infâmes, et vous allez chez elle, et vous présentez partout elle et son mari...

— Là! là! inestimable paladin , acceptez deux fois cet avertissement, faites-en votre profit; et remerciez-moi de lavis loin de m'en quereller !

— Oh! je ne laisserai pas couler cette eau librement, je vais chez madame de Maurant, je suis assidu près d'elle, on me compte peut-être même parmi ceux qui voudraient lui faire leur

cour, et si elle est entachée que peut-oa penser de moi, par exemple!

— Calmez-vous , prince, répondit cette fois avec solennité le marquis de Lucerone, le monde que nous fréquentons est plus juste, plus indulgent que l'on ne le croit 5 en général sa perspicacité surtout est parfaite, il devine du premier point les habiles, les indifférents et les dupes; vous êtes placé dans la seconde classe, le sot Eugène de Roserville compte dans la troisième , tandis que j'ai de fortes raisons pour placer dans la première ce délicieux coiffeur attaché, dit on, à plus d'un titre à Yépouse ou à la dame du fournisseur, pour employer les termes des hommes et des dames nouvelles.

— Qu'a de commun l'artiste Zéphyr Canard avec nous autres?

— Prince, dans le défilé d'un régiment, outre le colonel et les officiers, il y a le tambourmajor et la musique du corps, souvent même le plus obscur de la demi-brigade a la confiance du général en chef.

— Vous êtes méchant à faire croire que votre salive est du vitriol.

— Dites que je suis véridique et parleur, je vois et je répète, j'ai de bons yeux et Ton ne me trompe ni ne m'éblouit; au reste, si vous voulez sur ce point des renseignements plus amples, adressez-vous à votre amphytrion. Les notes de celui-là remontent jusqu'avant la lin du dernier siècle, il vous en débitera autant qu'il faudra pour vous convaincre que je suis plus sincère que méchant.

— Pourquoi avez-vous tant tardé à me dire ce que vous venez de m'apprendre?

— Je vous connaissais, vous étiez à mes yeux l'un des acteurs nombreux de la grande lanterne-magique européenne dont Napoléon , pour nous divertir ou nous occuper, fait défiler à nos yeux les divers costumes. Mais il y a neuf jours, oui neuf jours, parbleu! où je vous ai vu faire une action si belle, si noble, si méritoire, que depuis j'ai connu le besoin de votre amitié, la nécessité de votre estime et la crainte de vos reproches, c'est vous dire assez que je me

trouvais dans la rue des Cinq-Diamants, dans la maison où vous êtes venu...

Ici le marquis se leva de table et chanta à l'oreille de Ladislas ces mots servant de refrain à une chanson alors beaucoup plus connue qu'aujourd'hui :

Je sais le secret Du fameux portrait, N'en demandez pas davantage.

— Au moins je compte, marquis, sur votre discrétion.

— Oui, car en y manquant je vous ravirais la moitié de votre admirable conduite.

— Vous auriez fait comme moi, certainement, et dès-lors...

— Avant, prince; j'en doute après.... Le beau mérite! Allons, allons, voulez-vous aller à l'Opéra.

— Avec votre permission je rentrerai chez moi, Gaëtanodoit être pressé de savoir ce qui s'est passé.... Vous m'autorisez à lui demander une explication?

— Je vous prie de le faire, je crains que vous ne vous trouviez plus tard en mauvaise situation si à l'avance vous n'êtes pas sous les armes et en sentinelle vigilante.

— Vous ne parlez plus que par figures.

— Gaëtano vous expliquera ce qu'elles ont d'embarrassant. Les deux hommes du monde devenus amis se séparèrent. Alors pendant son retour au Marais, dans l'hôtel de Sanseverino, n. 409, rue Beautreillis, il repassa dans la solitude de son carrosse tous les événements successifs de cette journée qu'il pouvait bien nommer à son tour la journée aux aventures. Tant de simples conversations l'avaient ballotté et placé tour à tour dans des situations extraordinaires.

Il craignait que son ami ne fût pas encore sorti. Sa joie fut vive lorsqu'arrivant et s'enquérant de ce qu'il était devenu, on lui répondit que Gaétan, par extraordinaire, n'était pas sorti et l'attendait dans son cabinet. Il y courut et en le voyant il allait lui parler avec vivacité, •nais le Napolitain prenant l'initiative.

— - Que je te félicite, mon ami, du noble, de

l'excellent frère que la Providence t'a donné,

— Tu as vu Casimir? et lu n'es pas sorti.

— Il m'a fait l'honneur..., ou pour parler plus convenablement, car désormais de lui à moi ce sera, j'espère, comme de toi à moi; il m'est venu voir pour me demander mon amitié, puisque déjà je possédais la tienne. Il n'est pas de ceux dont on repousse les avances. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées que je causais avec lui aussi familièrement qu'avec toi. Ah! Ladislas, quelle belle âme et qu'il t'est sincèrement dévoué.

— Sois persuadé que ma tendresse égale la sienne.

— Quel dévouement de sa part envers toi.

— Oh! ne m'en parle pas, ce qu'il fait pour moi me cause une jalousie... Quoi! le ciel ne me permettra-t-il jamais de lui retourner, comme on dit ici, la monnaie de sa pièce, et entre nous deux serai-je perpétuellement l'obligé.

— Qui sait, répondit Gaëtano, en affectant

de sourire, ce que l'avenir vous réserve à tous

les deux, car enfin tu es à ton tour bien cligne qu'il te mette en mesure de faire preuve de la hauteur de tes sentiments.

— Que t'a-t-il dit?

— Des généralités.

— Et de notre secret à trois?

— Rien, j'ai seulement deviné; tu m'avais si bien mis sur la voie.

— Eh quoi? s'il te plaît.

— Oh! rien; seulement qu'il y avait entre \ous un mystère, voilà tout. Si tu ne m'eusses pas fait une révélation entière, je n'eus pu rien deviner pendant toute sa conversation... Mais toi tu reviens de chez la Circée nouvelle, m'a-t-elle, à tes yeux, lait subir l'indignité de quelque honteuse métamorphose?

— Non, dit Ladislas, elle n'a pas sur moi autant de pouvoir que tu penses.

— Tous les faibles ont la manie de parler de leur énergie.

— Que diras-tu si je t'apprends que j'ai quitté madame de Maniant, déterminée neplus la conduire en public, et que je reviens bien

décidé en outre à ne remettre jamais le pied chez elle.

— Sur quel dictame as-tu marché pour que ta guérison soit aussi complète et aussi décisive.

— J'ai diné à la garçonnière, aux Frères Provençaux, avec le marquis de Lucerone.

- — Oh! si celui-là a été sincère, tu dois en effet savoir force choses, propres à te faire prendre un parti décisif.

— 11 m'en a tant conté, il m'a fait tant de frayeur du périi que j'ai couru sans le savoir, que je l'ai accusé d'exagération; sais-tu comment il m'a répondu?

— Non, mais si tu le veux je le saurai bientôt.

— Le marquis, en homme supérieur, sans se fâcher, sans m'en vouloir de ma résistance à le croire, m'a dit qu'il me renvoyait à toi qui me corroborerais tout ce que sa sévère malice venait de me révéler.

— A-t-il prononcé le nom du sénateur?.. — - Fouché.

— Ah ! je vois qu'il n'a rien voulu te cacher,

je te jure qu'il t'a dit vrai et vrai de point en point.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Ladislas , dont les nerfs se contractèrent, dont tout le corps tressaillit à la pensée du péril qu'il avait couru ; ainsi donc je me jetais la tête en avant dans un abîme... mais déjà n'y ai-jepas chuté? d'épouvantables soupçons ! . . .

— Je te jure par l'honneur, ce qu'il y a de plus sacré aux regards des gens de notre caste, que nulle personne à Paris n'a vu en toi qu'un tourtereau appelé pour roucouler au profit d'une colombe par trop usagée. Le marquis avec lequel j'ai causé là-dessus, après que tu nous eus quitté, est assuré que ta réputation reste intacte. Voilà cependant, mon ami , le châtiment qui frappe toujours les faibles, peu curieux de savoir le nom et les anté cédants de ceux avec lesquels ils ont voulu passer le temps; ne t'apercevais-tu pas que Madame de Maurant ne voyait ni chez elle, ni ailleurs* des femmes nobles , à réputation sans tache: que «elles qui la fréquentaient étaient

les restes impurs et désordonnés de ces bacchantes du Directoire, filles de qualité, sans doute, dans leur origine; mariées la plupart à des hommes d'un nom en réalité aussi beau que le leur; mais que sont-ils devenus ces maris malheureux? ou encore émigrés, ou péris sous la hache révolutionnaire , ou dévoués au mépris, ou se cachant au fond d'une province pour s'y soustraire à l'infamie, que ces créatures déhontées font pleuvoir sur eux? Voilà, Ladislas, quelles étaient les amies de Madame de Maurant. Voilà quels sont la plupart de ceux de notre sexe qu'elles fréquente; les uns tarés par leurs filouteries élégantes, les autres accoutumés à vivre au dépens de vieilles impudiques ou de jeunes femmes emportées par la violence de leur passion ; d'autres employant plus horriblement encore leur adolescence prolongée et les grâces de leur personne ; il y en a qui se créent des dupes de ce,ux qu'ils poussent à des entreprises exagérées , ou le profit réel est pour eux seuls; plusieurs jouent avec un bonheur insolent qui laisse soupçonner leur délicatesse, On en rencontre qui font mé-

tier d'apparier les sexes et jouent à la ville sans famosité le rôle d'ami du prince. La plupart enfin abusent de la confiance des proiaux, des simples, des dupes, des jeunes étourdis, des marchands avisés, si faciles à tromper par le besoin incessant qu'ils ont de faire des affaires ; tous enfin , du moins peu s'en faut , étudient dans le monde ce que nuitamment et avec infamie ils vont répéter aux quatre ou cinq polices qui les paient. Monstres abominables ! pour se faire valoir ils supposent des paroles téméraires, des chansons périlleuses, ils vont même jusqu'à feindre des conspirations, le tout à leur avantage; spéculant sur la frayeur des autorités et sur les tètes qu'ils font tomber : qui se ressemble s'assemble. Ladislas, dans ces réunions se montrent encore ces plats gazettiers, menteurs, fourbes, intrigants, ignorants, mauvais citoyens vendant leur plume à l'étranger, qui leur ordonne d'inquiéter, de brouiller, de calomnier; marchant à tous prix d'éloges et de blâme; gens sans pudeur, humbles, lâches envers qui les paie, injustes, rogues, durs, impitoyables en-

vers qui ne les paie pas , ou qui se sent assez fort pour les mépriser et le leur faire connaître. Toi, étranger, n'as pu deviner d'abord ces professions, ces manèges ; tu es resté intact au milieu d'eux, parce qu'ils t'on respecté involontairement, et qu'en outre ils ont vu que tu n'étais en rapport avec eux sous aucun point possible. Ils se sont tus autour de toi, dès qu'ils ont pu comprendre que tu te les fréquentais que par pure ignorance, et qu'au premier mot qui te les ferait connaître , tu te hâterais de pousser sans ménagement le cri de la colère et de l'indignation.

— Je t'écoute , dit enfin Ladislas , demeuré muet par l'effet de son désespoir! Quoi! j'ai frôlé de tels misérables , de pareilles femmes m'ont vu galant auprès d'elles... Oh! j'en mourrai de regret, de repentir et de honte; du moins , ami , je n'ai aucun reproche à te faire, car nous nous sommes retrouvés hier, et aujourd'hui tu dessilles mes yeux. Le marquis aurait pu plus tôt... il me l'a dit, ne me connaissant pas... mais il va dans ce monde , lui, pourtant.

— Oui , mais avec mesure et discernement; il est de ce nombre fort élargi, de cesgensbien nés qui ont du plaisir à passer de la bonne à la mauvaise compagnie ; ils se tiennent convenablement dans la première, dans la seconde ils y prennent leurs aises, sont hauts et tiers envers les habitués , qui ne les approchent que lorsqu'ils le veulent bien, et qu'ils tiennent à distance si bien tranchée , que l'œil le moins habile découvre sans peine la solution de continuité. Familiers, audacieux, lestes auprès des dames, ils les avilissent afin de les dominer ; on les craint , on les hait sans doute, mais comme ils ont des noms sans tache, tous ces demi-tarés tirent à gloire de citer les leurs, comme ceux de gens qui les estiment , et les femmes en font des appeaux à prendre les provinciaux , les sots enrichis et les étrangers. Tel est le rôle que joue le marquis de Lucerone , il le croit sans péril , sans déjet, il se trompe ; à la longue, par la fréquentation de pareil monde, par l'habitude que l'on prend de vous confondre avec lui; les hommes intacts finissent par perdrç de leur

importance, et ils apprennent à leurs dépens qu'à l'exemple des habits : si la boue de Paris s'en détache sans peine , elle les dessèche et les brûle à la longue, eux aussi finissent par être souillés et flétris.

— Je ne limiterai pas, je te jure, et je prends avec toi l'engagement de ne me montrer que là où vont seulement les femmes de haut rang et qui se respectent.

Le chevalier, après avoir dit ceci , fut sur le point de raconter à Sanseverino l'aventure qui avait attiré vers lui, plus particulièrement, l'estime du marquis Lucerone; mais se ressouvenant des paroles de celui-ci, il comprit que c'était sous un profond mystère qu'il la devait envelopper ; il la cacha en effet si bien, et le marquis l'imita en ceci avec tant de réserves, que depuis on a tellement perdu la trace de cet incident honorable néanmoins pour Ladislas, que nous n'avons pu en saisir aucune trace, et comme tout est vrai dans cette histoire, notre exactitude s'est refusée à inventer le moindre incident-, dût-il ajouter un nouvel éclgt à la gloire de l'un de nos héros,

La conversation du bouquet.

Ce ne sont pas seulement les idoles des nations qui ont des yeux pour ne pas voir, et des oreilles pour ne pas entendre. La prévention humaine esttelle, qu<" souvent même les paroles ne peuvent l'amener à reconnaître ce qu'elle aurait aperçu, si elle ne se Tut pas couverte volontairement du voile de l'opiniâtreté.

RECUEIL DE MAXIMES

Le jour où le chevalier Ladislas Opalinski, obéit aux volontés do la femme qu'il aimait plus que sa vie, ce fut lui qui manifesta le plus de courage. Eudoxie avait exigé ce sacrifice ; elle redoutait que son amant, en demeurant près d'elle, ou lui rendit l'hymen

impossible, ou plus tard devînt la cause de son déshonneur, lorsqu'on la verrait convoler à un second mariage. Cependant, lorsqu'elle vit son amant s'immoler à sa volonté et partir de Varsovie, elle ressentit en son âme un redoublement d'amour envers lui et de haine pour celui auquel elle allait se donner en apparence.

Assurément elle rendait justice aux vertus éprouvées, aux qualités brillantes et peu communes du prince Casimir Opalinski; mais, d'une autre part, elle était femme, et à ce titre, ne pouvait oublier combien peu elle avait su plaire à 1 homme qui l'emportait extérieurement. Ce sexe ne peut souffrir que l'on ne lui rende pas les armes. Si elle pleure le volage, elle s'irrite contre l'insensible; sa vanité s'élève et menace de haine l'être assez dépravé pour ne pas comprendre ce qu'elle vaut. La femme la plus aimante, et dont le choix est fait , souffre qu'un captif échappe à sa chaîne, et plus encore, qu'il en soit parmi nous d'assez stupides pour ne pas lui rendre les armes.

Or, malgré les nœuds du sang, malgré ceux d'une amitié dont le commencement se perdait dans les nuages vagues de leur enfance, malgré la douce habitude de se voir constamment ; le jour où Casimir, emporté par la sincérité, l'imagina telle, révéla non-seulement son indifférence pour elle, mais encore son éloignement; ce jour-là, dis-je, l'arma contre lui d'une aversion qui devait peu tarder à devenir une haine complète ; elle se sentait bien plus animée encore plus, lorsqu'elle comparait à ce dur, à ce pénible sentiment, la flamme si vive, si passionnée de Ladislas, et néanmoins c'était ce dernier qui prendrait la fuite, et le premier dont on ferait son époux.

Contrainte à dissimuler au dehors sa douleur, celle-ci n'en éclata au dedans qu'avec plus de violence; et lorsque, selon l'usage, Sa tante lui amena Casimir, en le lui présentant en qualité de son époux futur. Elle ne put retenir ses larmes , cacher sa pâleur ni commander à sa faiblesse ; elle se pencha , poussa un soupir , ferma les yeux et se laissa tombe?' évanouie. La comtesse, ses femmes, les cjanie^

de sa famille, présentes à cette entrevue solennelle, se hâtèrent de la secourir, pendant que le prince , qui seul devinait trop bien la cause de cette pâmoison, se retirait à pas lents et dans un état non moins déplorable. .

Tous les deux passèrent une nuit horrible. L'un se dérobant à lui-même le secret de son cœur, ne cessa de s'encourager dans sa persistance à poursuivre le chemin si douloureux dans lequel il marchait depuis si longtemps; elle se reprochait sa faiblesse, qui lui enlevait celte énergie, dont le malheureux Ladislas donnait de son côté des preuves si triomphantes.

— Que ne fait-il pas pour me mériter, se disait-elle, ne se voue-t-il pas aux douleurs de l'exil, aux angoisses, aux cruels soupçons que feraient naître en lui les chaînes de ce triste hymen qu'elle allait conclure. Que nepourrat-il s'imaginer? des promesses seules le rassureront; qu'elles seront impuissantes!. . . Pour calmer ses craintes de chaque jour, et surtout celles qui prendront leur naissance dans la

connaissance trop profonde que les hommes ont pour nos faiblesses.

Casimir , tout aussi souffrant , tout aussi tourmenté qu'elle, se disait qu'en formant entre eux trois le pacte dont maintenant on commençait à exécuter les conditions-, lui d'abord avait trop présumé de ses forces qu'-il n'était pas certain de pouvoir , pendant ce temps si long , pendant ces trois années à la durée de trois siècles, se dompter à la fin comme au milieu et à notre commencement. «

Le lendemain encore, une autre des règles de l'étiquette conjugale devait exposer les futurs à une lutte bien autrement périlleuse, se rattachant par une tradition soigneusement conservée, particulièrement parmi les jeunes cœurs épris d'un amour tendre et réciproque ; cette coutume-là, dis-je, et qui en quelque sorte se rapprochait de celle toute féodale, désignée sous le nom odieux même de nos jours du Droit du Sejgneur, portait le nom plus gracieux sans doute de la Conversation du Bouquet.

Vers le milieu de la journée, un cortège de jeunes gens amis du fiancé et de caste égale à

la sienne, venaient revêtus de leurs plus riches habits , le prendre dans sa demeure et le conduire jusqu'à la maison de sa future ; on déployait dans cette marche une pompe appropriée au rang et à l'opulence des époux, ce qui attachait particulièrement les regards de la foule descurieux qui encombraient les rues, les places, les chemins par où il fallait passer pour arriver chez la jeune fille c'était un bouquet énorme, composé de fleurs naturelles ou artificielles , souvent même de pierreries et de rubans posés sur un plat d'or, ou au moins d'argent , mal recouvert (car il fallait le faire voir) d'une étoffe de brocard de damas, de soie ou de dentelles. Des domesliques , vêtus de livrées somptueuses , choisis parmi eux; des grands seigneurs compagnons du marié, le portaient souvent au son des instruments de musique et des fanfares ; des coups de fusil , de pistolet et des acclamations de la populace.

La haute noblesse , je le répète , donnait à cet usage une physionomie particulière par la splendeur et la magnificence des détails de la fête. Eudoxie trop malheureuse pour vouloir

se prêter à ces choses qui, pensait-elle ne de-* \ aient être autorisées que lorsque le mariage était réel, avait supplié sa tante de s'opposer à ce que la conversation du bouquet dont en résultat elle ne pouvait pas s'affranchir complettenient, ne fût pas au moins précédée de ses brillants préliminaires. Malgré le chagrin que cette requête coûta à la grande prieure, elle ne crut devoir refuser une fantaisie bizarre, et néanmoins quelques fois répétée par d'autres époux, soit en raison de modestie, soit en des époques ou l'une des deux familles était en grand deuil.

Casimir, à qui la comtesse communiqua le désir d'Eudoxie, en ressentit une véritable joie; lui non plus ne se souciait d'une cérémonie inutile au fond; puisque ceci n'était qu'un mariage simulé : en conséquence, il s'était empressé de répondre qu'il obéirait aux vœux de sa cousine et qu'il viendrait seul apporter le bouquet. Circonstance particulière de la fête qu'il étail impossible au moins de ne pas effectuer.

En conséquence ayant fait réunir tous les

diamants et toutes les pierreries de l'écrin de la maison Opalinski, où les cailloux brillants étaient en nombre et en grosseur extraordinaire, il en avait fait former un bouquet de lo valeur de plusieurs millions, et le lendemain de sa présentation solennelle à sa future épouse, il arriva seul dans un carrosse, avec la parure radieuse qu'il devait remettre et qui pour complément de la fate lui obtiendrait une conversation en tète-à-tere; mais dans un salon dont toutes les portes seraient ouvertes, l'étiquette voulait que l'un et l'autre entrassent seuls en même temps et par deux côtés opposés. La scène ordinairement avait lieu dans une salle d'un rez-de-chaussée, afin que les parents qui ne pourraient les suivre dans l'espace réservé à eux seuls pussent les voir des fenêtres et au travers des autres issues , et ne pas les entendre.

La grande prieure, afin de s'écarter le moins possible des lois de la coutume, avait porté en effet, dans tous les issues qui commandaient ce lieu , les diverses personnes de son intérieur, ses officiers, ses femmes, ses laquais, i. 32

ceux pareillement de Casimir , afin de faire le plus possible observer la règle établie depuis tant de temps.

Eudoxie prévenue que son mari futur se dirigeait vers le salon où devait avoir lieu la conversation du bouquet, le prince Opalinski étant déjà descendu de voiture dans la cour de l'hôtel de la comtesse , se leva toute tremblante du fauteuil où elle était assise, et donnant une main à sa tante et présentant l'autre à son plus proche parent du sexe masculin , se mit en route accompagnée de ses seules femmes, qui déploraient le peu de magnificence qu'une volonté impérieuse empêchait d'éclater dans une occurrence solennelle.

Les deux futurs époux abandonnés à la porte du salon convenu , par les personnes de leur*> cortèges réciproques, y pénètrent seuls, le prince tenant à la main le richissime bouquet, qui lançait de toutes parts des jets de lumière, dont les regards étaient éblouis. Au milieu de la pièce on avait placé une petite table ronde, celle-là envovée en cadeau dès la veille, par l'empereur Alexandre, et grâce aux soins du

prince Gulitzin son représentant, était une pièce admirable , soit par les diverses matières qui la composaient, soit par le goût exquis qui en avait dessiné et exécuté toutes les parties-, le dessus était formé au centre par une agate à quatre couleurs , ayant au moins un pied de diamètre, au milieu, des pierreries formaient les émaux et les métaux des pièces et meubles divers des deux écussons des Sobieska et des Opalinski , avec la couronne , le manteau princier et les divers colliers des ordres, dont le prince Casimir et la princesse Eudoxie étaient décorés; une bordure de lapislazuli encadrait l'agate , renfermée elle-même dans une épaisseur d'or massif, sur lequel un ciseau parfait avait gravé d'élégantes arabesques distinguées, grâce à la réunion de trois nuances d'or; les pieds de cette table merveilleuse et digne d'un palais de fées étaient un mélange d'agate de lapislazuli, d'or et de vermeil ; le tout posait sur une plinthe formée de jaspe, qui par sa force compacte empêcherait cette table ou ce trépied de se renverser. Présent , je le répèle, digne des deux nouveaux époux et digne de

l'auguste monarque qui le leur avait envoyé.

\ droite et à gauche on avait roulé deux énormes fauteuils surdossés, et recouverts d'un brocard des Indes, soie, or et argent, au milieu du dos de l'un une main habile avait brodé Técusson des Opalinski, et sur l'autre celui des Sobieski, non moins célèbres et nobles. Ce fut vers eux que le prince Casimir et la princesse Eudoxie s'acheminèrent, ils se saluèrent profondément, dès l'abord par trois fois, selon qu'on leur enjoint de le faire, puis le cérémonial du début accompli on passa au second: et Casimir avec sa bonne mine et sa grâce accoutumée mettant en terre un genoux, dans cette posture chevaleresque offrit à sa future le cadeau du bouquet, dont les rayonnements annonçaient la beauté; puis enfin tout ce protocole terminé, les acteurs péniblement préoccupés de cette scène extraordinaire passèrent pour dernier article à la conversation mystérieuse du bouquet.

Casimtr l'entama d'un, voix violemment émue, il s'y était préparé depuis la veille, et il savait ce qu'il aurait à dire, et cela jusqu'au

moindre mot, et à la phrase en apparence la plus indifférente, ce fut par celle-ci qu'il l'entama :

— Convenez , ma belle cousine , que notre volonté intime n'est pas ce qui à cette heure vous amène ici. Convenez qu'avec la liberté de satisfaire les penchants secrets de notre cœur vous vous seriez refusée à l'honneur que vous me faites et moi...

« — Et vous, prince, dit Eudoxie en interrompant à son tour son cousin avec la véhémence d'un dépit qui s'emporte et que la volonté d'une réserve modeste ne retient plus; convenez à votre tour que si vous ne portiez auplushaut degré l'héroïsme de l'amitié fraternelle, vous auriez plutôt demandé la mort que de venir où >ous êtes et dans la qualité qu'il vous a fallu prendre pour y venir.

— Madame , répliqua Opalinski , avec un redoublement de tristesse, pendant qu'une Dateur éfrange couvrait son front et que des tressaillements convulsifs prouvaient, bien mieux que les paroles , la violence de sa douleur , madame, dit-il , ce ne sont pas mes sentiments

secrets qu'il s'agit de battre à cette heure , peut-être que plus tard ils vous étonneront, s'il arrive jamais qu'ils me surmontent, mais à l'heure où nous sommes, c'est des vôtres qu'il s'agit ; écoutez-moi bien , puisque nous n'avons que cet instant où nous puissions agir et nous parler en liberté : avez-vous bien réfléchi à l'hymen que nous allons contracter, en avez-vous pareillement examiné toutes les chances 5 il en est une particulière , une terrible à laquelle vous n'avez pas songé peutêtre.

— Expliquez-vous !

— Je ne sujs ( et ici , sa voix trembla davantage et le corps du prince frémit un peu plus) ; je ne suis, dis-je, et vous le savez, qu'un passage pour aller à mon frère , à moi sera toute l'amertume de cette union tant qu'elle se prolongera , et à moi la honte encore que le divorce nécessitera ; je passerai aux yeux du public et cela doit être pour un tyran dur, cruel et fantasque. Qui sait si on ne me méprisera pas...

— Prince...

— Voyez au moins les railleries qui plus

tard fondront sur moi ce sera mon lot,

Tayanl prévu, l'ayant accepté par avance, je m'y soumettrai ; votre bonheur, celui de Ladisias devant me dédommager de tous les sacrifices les plus pénibles , mais je vous le répète , une chance unique, terrible, peut vous atteindre, me frapper aussi non moins fatalement , et si elle a lieu, que deviendrons-nous l'un et l'autre.

' — Je ne vous comprends pas, mon cousin, dit Eudoxie avec une douceur que jusque-là elle n'avait pas eue envers Casimir, et que venait de faire naître en elle la vive émotion de celui-ci.

... — C'est, car nous sommes tous mortels.... le cas où mon frère chéri perdrait la vie avant le délai de trois ans, j'avoue qu'alors, et par respect pour sa mémoire , je résisterais à la pensée de flétrir ma maison par un divorce.

— Prince, ne prévoyez point la possibilité d'un événement aussi funeste , s'il arrivait ; croyez-vous que pour fuir le monde

ma douleur n'aurait pas besoin de recourir à un ^cle qui deviendrait inutile.

— Soit, vous aimez tant Ladislas mais

ce vif amour que vous lui portez, soutiendrat-il ces cinq années dYpreuve?

— Sans doute, puisqu'on tûé rendant heureuse j'aurai la satisfaction de vous enlever la présence d'un objet qui vous est trop odieux et que vos vertus uniquement...

— Mes vertus, reprit le prince, en donnant à ses paroles une expression sardonique , je vous en supplie, ne les célébrez pas, et du moins dans leur nombre ne placez pas la franchise.

— Que voulez-vous dire par ces propos singuliers?

— Eudoxie , ne m'en demandez pas l'explication. Au fond , que vous importe la pensée secrète d'un homme trop assuré de vous déplaire ; j'ai souhaité à présent apprendre de vous s'il vous sera possible, persuadée comme vous l'êtes de mon aversion pour vous, de demeurer pendant trois ans sous le même loît, et pendant deux m? si;< ins de laisser croire au pu-

b!ic que nous vivons cans une intelligence parfaite.

— Oh oui ! prince ! cela me sera plus facile que vous ne l'avez imaginé , je n'aurai qn'à vous prendre pour modèle, qu'à régler mes sentiments sur les vôtres, enfin qu'à vous rendre antipathie pour antipathie.

— Ch! sYcria involontairement Casimir, ceci devient trop insuportable; êtes-vous aveuglée au point...

— Mon cousin , dit Eudoxie, en essayant de sourire, ne commençons pas à nous quereller a\ant notre mariage; si vous et moi allions fiire éclater maintenant les sentiments réels qui nous excitent, on ne manquerait pas de nous demander à quoi bon réunir, pour une courte durée, tant de haine de votre part et tant d'indifférence de la mienne.

— Eh bien , Eudoxie , laissez - moi vous dire...

— Arrêtez, mon cousin, ne voyez-vous pas que nous dépassons la durée de la Conversation du Bouquet? voilà notre tante qui s'impatiente, mes femmes se fatiguent. Termi-

nons un débat que nous reprendrons, je vous le promets, d'aujourd'hui en deux ans.

La comtesse Sobienski ayant ache\é ce qu'elle avait à dire à son parent et futur époux, elle se leva sans rien accorder au vif désir qu'il manifestait de causer encore, et lui, renouvelant les trois révérences d'étiquette, rompit le le dernier entrelien où avant leur mariage ils avaient pu se parler librement ; dès-lors , ils ne se revirent qu'en présence d'une nombreuse compagnie et cette contrainte se prolongea jusqu'au dernier jour du mois de janvier \ 805 , époque où leur hymen eut irrévocablement lieu.

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