‹ La princesse SophiaChapitre 2 sur 2 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Alors, une voix s'éleva: celle de la presse. Elle demandait la revision du premier procès, en s'appuyant sur l'article 443 du Code d'instruction criminelle ainsi conçu :

« La revision pourra être demandée en matière « criminelle ou correctionnelle... lorsque après « une condamnation pour crime ou délit, un nou- « vel arrêt ou jugement aura condamné pour le « même fait un autre accusé, et que les deux « condamnations ne pouvant se concilier, leur con- « tradiction sera la preuve de l'innocence de l'un « ou de l'autre accusé. »

De leur côté, les journaux américains de sir Gardiner, traduits aussitôt par les journaux français, s'empressèrent de faire remarquer qu'aux

Etats-Unis, on n'avait jamais cru à la culpabilité cle Bérard. Ils mirent un peu de malice et d'orgueil à reproduire leurs anciens articles, ainsi que ia dépêche envoyée par leur rédacteur en chef au sortir de la Cour d'assises. Enfin, renseignés par sir Hanley Gardiner, ils apprirent aux Parisiens que Jean Bérard, qu'on croyait mort, s'était sauvé de l'ile Nou, habitait New- York avec sa tille et allait se rendre en France pour être jugé â nouveau.

En effet, le ministre de la justice, obéissant à la loi, chargea bientôt le procureur général à la cour de cassation de dénoncer à cette cour les deux arrêts, dont le premier condamnait Jean Bérard et le second le prince Orsiloff pour le même crime.

La Cour de cassation, section criminelle, « après avoir vérifié que les deux condamnations ne pouvaient se concilier, cassa les deux arrêts, et renvoya les deux accusés devant une nouvelle juridiction. »

Les débats s'ouvrirent à Rouen. Bérard revenu d'Amérique quinze jours avant la session des assises et qui s'était aussitôt constitué prisonnier, ne se livra point à des récriminations inutiles. Il se montra calme, digne, véritablement grand. Le

ministère public, au lieu de faire un réquisitoire contre lui, plaida sa cause avec éloquence et il fut acquitté aux applaudissements de l'auditoire.

La justice reconnaissait son erreur, mais n'en supportait pas les conséquences. Cependant les jurisconsultes les plus autorisés se sont prononcés sur cette question et Faustin Hélie a écrit ces lignes : « La loi doit-elle accorder une indemnité au condamné qu'une fatale erreur a voué à la peine et qui a subi une injuste souffrance ? Cette proposition a été écartée. Cependant, est-ce que la justice elle-même, c'est-à-dire la société de laquelle elle émane et au nom de laquelle elle est renduey n'est pas responsable du mal qu'elle a involontairement causé? Est-ce que le sentiment d'équité, qui gémit de ce mal, n'exige pas que ce qui est réparable encore soit autant que possible réparé? Suffit-il de faire cesser le supplice, ne faut-il pas guérir les plaies? Quelles difficultés aurait causées la faculté laissée au juge qui prononce la revision de fixer une somme qui serait allouée, au nom de l'État, au condamné dont l'innocence serait reconnue? »

L'arrêt qui acquittait l'un des accusés condam-

nait l'autre, le prince Orsiloff, aux travaux forcés â perpétuité. Le jury ému, cette fois, de le voir défendre énergiquement Bérard et lui demander pardon du préjudice souffert, des douleurs endurées, crut devoir accorder des circonstances atténuantes.

Le prince ne profita pas de cet adoucissement de peine. Yvan, son compatriote, revenu de Russie, obtint de le voir dans sa prison, et en lui donnant le baiser de paix, lui glissa dans la bouche un petit tube qui contenait un poison violent. Orsiloff brisa le tube entre ses dents et mourut quelques heures après,

La princesse Sophia Lavisine a quitté la France. Elle s'est retirée, en Russie près de Moscou, dans le

monastère de la Trinité (Troïtzki monaster). C'est du reste un couvent très mondain qui ne ressemble en aucune façon à la plupart de nos communautés religieuses.

Comme le désirait Mlle Bérard, son mariage avec sir William Hanley-Gardiner a été célébré à Paris, avec une grand solennité. Lorsqu'elle s'est avancée dans l'église au bras de son père, plus belle que jamais, rayonnante de joie et de fierté, triomphante, un long frémissement a parcouru la foule.

Sir Gardiner, sa femme et Bérard, ces trois amis que la mort seule pourra séparer, vivent ensemble tantôt à Paris, tantôt à New-York, tantôt sur leur yacht.

Ils se sont inquiétés d'Armand Fortier et de Marcelle Hébert, par curiosité et aussi... pourquoi ne pas le dire... par sympathie. Les nouvelles reçues de Nouméa leur ont appris que ces deux transportés sont mariés et paraissent s'aimer à... la fureur. Après toutes leurs épreuves, ils se devaient bien cela. Leur exploitation agricole prospère, et Fortier ne tardera pas à obtenir sa libération. Elle est demandée par le directeur de l'administration pénitentiaire, en récompense de traits de dévouement :

au péril de sa vie, et abusant comme toujours de sa force, le forçat-colon a sauvé deux hommes dans un incendie. Autrefois il en avait tué deux : c'est une compensation.

Léa est devenue rentière de l'État. Elle se mariera sans doute. Il faut bien faire une

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