‹ La prise de la Bastille, et les conséquences de cet événement dans les provinces jusqu'auxChapitre 11 sur 26 · CHAMPAGNE · texte numérisé non relu

CHAMPAGNE

Dès le 23 juillet, l'intendant de Champagne mandait « que le soulèvement était général dans presque toutes les villes de sa généralité. »

A Ghoiseul, non seulement tous les lièvres et perdrix de la baronnie sont exterminés, mais les étangs sont péchés; on vient jusque dans la cour du château tirer sur le colombier et détruire les pigeons, après quoi on offre au propriétaire de lui vendre ses pigeons et son poisson dont on a de trop. Ce sont « les patriotes » du village, avec « les contrebandiers et les mauvais sujets » des alentours, qui font seuls cette expédition ; on les retrouve au premier rang dans toutes violences, et il n'est pas difficile de prévoir que, sous leur conduite, les attentats contre les personnes et les propriétés publiques vont se continuer par des attentats contre les personnes et les propriétés privées.

Des nobles ayant été protégés par la troupe à Château- Thierry, la canaille se souleva, sonna le tocsin et s'élança furieuse contre le corps de garde en disant que les soldats lui avaient montré les cornes. Elle pilla l'auberge où logeait le commandant et poursuivit les officiers avec rage, en criant qu'on ne voulait plus en France ni gentilshommes, ni chevaliers de Saint-Louis, ni soldats du Roi.

Peut-être êles-vous déjà instruit do l'événement affreux qui nous met au comble du désespoir, écrivent les députés composant la commission provinciale de Champagne.

Un courrier arrivé de Crépy, à une heure et demie, nous annonce qu'une troupe de brigands a coupé les blés cette nuit, dans la plaine de Beltiery. Actuellement, six heures du soir, il arrive des courriers' de Villers-Cotterest, Pierrefonds et Attichy, où cette troupe se porte dans ce moment-ci : elle fauche les grains en plein midi. On dit ces brigands au nombre de quatre mille.

Nous n'avons que vingt-cinq hussards qui viennent de partir pour aller à leur poursuite. Le régiment d'infanterie ne peut que garder la ville et les environs. Vous sentez, Monsieur le duc, le besoin que nous avons de cavalerie et de troupes légères. Nous comptons sur vos bontés pour mettre sous les yeux du roi et de l'Assemblée nationale la position dans laquelle nous nous trouvons, dont les suites seront plus terribles que celles du fléau de la grêle que nous avons éprouvé l'année dernière...

Voici comment M. de Besenval raconte les péripéties de son arrestation :

Mes amis, qui se réunissaient chaque jour dans le petit appartement que j'occupais au-dessous de M. d'Affry, tremblaient pour moi. C'était à tout moment une rumeur nouvelle : « Je devais être arrêté, » disait-on le jour même dans la galerie. « Je courais risque d'être assassiné le soir en rentrant. De bons citoyens étaient apostés pour faire ce sacrifice à la liberté. »

N'étant pas d'humeur à m'intimider aisément, je traitai ces récits de contes ; et d'ailleurs j'étais à mon poste.

Le Roi, qui fut informé des menaces qui grondaient contre moi, me pressa do m'y soustraire, et, sur ma résistance, il me l'ordonna. Je pris donc le parti de retourner en Suisse.

Mes amis, que j'en informai, s'empressèrent de venir recevoir mes adieux, et les alarmes recommencèrent. Tout le royaume étant en arme et toutes les issues fermées, il était probable que je n'irais pas loin sans être arrêté. Des propositions de travestissement me furent faites ; elles furent repoussées avec impatience. On insista jusqu'à la persécution. Enfin je consentis à prendre l'uniforme de la compagnie de maréchaussée des chasses. Le Prévôt général me donna deux cavaliers pour escorte, et je quittai Versailles à la brume. Je n'ai pas besoin do dire que cette précaution qui sentait la peur, coûta fort à mon caractère. C'est peut-être la première fois que je me sois laissé mener, car je le fus. Cette conjuration de prières, de sentiments, même de larmes, triompha de

l'orgueil que j'ai toujours mis à ne suivre que rr.es propres résolutions, et je fis une faute d'autant plus ridicule, qu'en m'abaissant à mes propres yeux elle ne me préserva de rien.

Le lendemain; d'assez grand matin, j'arrivai dans le village de Villegruis, petit endroit à deux lieues de Provins. La fatigue et le besoin m'obligeant de faire une pause, nous entrâmes à l'auberge et je me mis à table avec mes deux cavaliers et mon piqueur qui m'accompagnait aussi.

Pendant leur repas, je m'occupai de la route qui me restait à faire pour gagner la frontière, et je tirai pour cet effet, une carte que je déployai. Je ne m'aperçus pas que j'attirai l'attention d'un groupe de gens placé au-dessous de mon première sottise. J'en fis une autre en leur demandant s'il était possible d'aller outre, sans traverser la ville de Villenoxe, que ma carte me montrait prochaine ? J'eus des réponses vagues au milieu d'un chuchotage inquiet et d'une suite d'allées et venues dont je pris ombrage. Enfin, je me disposais à sortir quand j'entendis sonner le tocsin à coups pressés,, et, sur-le-champ, l'auberge fut cernée de deux ou trois cents paysans armés de fusils, de bâtons, de broches. Leur commandant me signifia que j'étais vraisemblablement un aristocrate fugitif, et me demanda la permission de me mettre en prison.

Ma prison fut une des chambres de l'auberge.

Le fracas que faisait une chaîne de sentinelles prolongée de la cave au grenier ne m'empêcha pas de dormir toute la nuit. Le lendemain, à quatre heures après-midi, des commissaires envoyés de Paris arrivèrent avec deux berlines. Un d'eux me raconta la

tragique aventure de ce misérable Foulon, ainsi que celle de l'intendant ; et, me donnant un avant-goût de la destinée que leur mission me présageait, il m'avoua qu'il leur serait difficile de m'en préserver.

A neuf heures du soir, nous partîmes pour Paris. Je n'eus point à me plaindre de ces messieurs, à cela près que les premières horreurs de la révolution leur paraissaient de belles et grandes choses. Ils me traitèrent assez bien, et je puis dire qu'ils me conduisaient au supplice avec toute la politesse dont ils étaient capables.

On sait que M. Necker, invoqué par un jeune officier que je connaissais à peine, fit changer notre marche et ravit aux pondeurs la proie que nous leur amenions en poste.

A Troyes, le 18 juillet, jour du marché, les paysans refusent d'acquitter les droits d'entrée : puisque l'octroi vient d'être supprimé à Paris, il doit l'être aussi à Troyes.

Excitée par ce premier désordre, la populace s'attroupe pour se partager les grains et les armes, et le lendemain, l'hôtel de ville est investi par sept ou huit mille hommes munis de pierres et de bâtons. Le surlendemain, une bande recrutée dans les villages voisins, armée de fléaux, de pelles et de fourches, entre sous la conduite d'un menuisier qui marche le sabre au poing ; par bonheur, « tout ce qu'il y a « d'honnête dans la bourgeoisie » s'est formé aussitôt en garde nationale, et ce premier essai de jacquerie est réprimé. Mais l'agitation persiste, et les rumeurs fausses ne cessent de la réveiller. — Le 29 juillet,

sur le bruit que cinq cents brigands sont sortis de Paris et viennent tout ravager, le tocsin sonne dans les villages et les paysans sortent en armes. Dorénavant un danger vague semble suspendu sur toutes les têtes ; il est avéré qu'il faut se défier, être en garde contre des ennemis. Par cette prise, les démagogues nouveaux tiennent le peuple, et, à l'occasion, vont le tourner contre ses chefs. — Il ne sert de rien de lui montrer que ceux-ci sont patriotes, que tout à l'heure ils ont accueilli Necker avec des cris d'enthousiasme, que les prêtres, les moines, les chanoines eux-mêmes ont pris les premiers la cocarde nationale, que les nobles de la ville et des environs sont les plus libéraux de la France, que le 20 juillet, la garde bourgeoise a sauvé la ville, que tous les riches donnent pour les ateliers nationaux, que le maire Huez, « magistrat intègre et vénérable, » est un bienfaiteur pour les pauvres et pour le public.

Tous les conducteurs anciens sont suspects. — Le 8 août, un attroupement exige le renvoi des dragons, des armes pour tous les volontaires, le pain à deux sous, l'élargissement des détenus. Le 19 août, la garde nationale écarte les anciens officiers comme aristocrates, et en élit d'autres.

Le 27 août, la foule envahit l'hôtel de ville, et se distribue les armes. Le 5 septembre, deux cents hommes, conduits par Truelle, président du nouveau comité, forcent le grenier de la gabelle et se font délivrer le sel à six sous. En même temps, dans les bas fonds de la cité, une légende se forme : puisque le blé manque, c'est que Huez, le maire, M.~de Saint- Georges, l'ancien commandant, sont des accapareurs;

et Ton dit de Huez, comme cinq semaines auparavant de Foulon, « qu'il veut faire manger du^foin au a peuple. » La bête populaire gronde sourdement et va s'élancer. — Selon la coutume, au lieu de la brider, on la ménage. « Il faut, écrit aux écbevins le « député de Troyes, il faut, pour le moment, oublier « votre autorité ; agissez avec le peuple comme avec « un ami, employez avec lui cette douceur qu'on doit « à ses égaux, et soyez persuadés qu'il est susceptible « de retour. »

Ainsi fait Huez, et mieux encore, à travers toutes les menaces, refusant même de pourvoir à sa sûreté et s'offlrant presque en sacrifice.

« Je n'ai fait de mal à personne, disait-il, comment « pourrait-on m'en vouloir ? » Sa seule précaution est d'assurer après lui des secours aux malheureux : par testament, il a légué 18,000 livres aux pauvres, et, la veille de sa mort, il fait porter 100 écus au bureau de la charité. Mais de quoi servent l'abnégation et les bienfaits contre la rage aveugle et folle ? — Le 9 septembre, trois voitures de farine s'étant trouvées mauvaises, le peuple s'amasse et crie.

« A bas les marchands de farines ! A bas les mé- <( caniques ! A bas le maire ! Mort au maire, et que « Truelle prenne sa place ! » — Huez, sortant de son tribunal, est renversé, meurtri à coups de pied et de poing, empoigné au collet, ramené à la salle d'audience, frappé à la tête d'un coup de sabot, jeté en bas du grand escalier.

Vainement les officiers municipaux veulent le défendre ; 'on lui passe une corde autour du cou et on commence à le traîner. Un prêtre, qui implore la

permission de sauver au moins son âme, est repoussé et battu. Une femme se jette sur le vieillard terrassé, lui foule la figure avec les pieds, lui enfonce ses ciseaux dans les yeux à plusieurs reprises. Il est traîné, la corde au cou, jusqu'au pont de la Selle, lancé dans le gué voisin, puis retiré, traîné de nouveau par les rues, dans les ruisseaux, avec une poignée de foin dans la bouche.

Cependant sa maison, celle du lieutenant de la maréchaussée, celle du notaire Guyot, celle de M. de Saint-Georges, sont saccagées ; le pillage et la destruction durent quatre heures ; chez le notaire, six cents bouteilles de vin sont bues ou emportées ; les objets précieux sont partagés; le reste, jusqu'au balcon de fer, est démoli ou brisé, et les émeutiers crient, en s'en allant, qu'ils ont encore vingt-sept maisons à brûler et vingt-sept têtes à prendre. « Per- « sonne à Troyes ne se coucha pendant cette nuit « néfaste. » — Les jours suivants, pendant près de deux semaines, la société semble défaite. Des placards affichés proscrivent les officiers municipaux, les chanoines, plusieurs privilégiés, les principaux négociants et jusqu'aux dames de charité ; celles-ci, effrayées, se démettent ; nombre de personnes émigrent dans la campagne; d'autres se barricadent chez elles et n'ouvrent leur porte que le sabre à la main.

C'est le 26 seulement que les gens d'ordre, ralliés, reprennent l'ascendant et arrêtent les malfaiteurs.

Verdun, 26 juillet 1789.

M. le Maréchal de Broglie, autrefois bon général et aujourd'hui aristocrate forcené, avait proposé de sou-

mettre Paris avec quarante mille hommes et cinquante pièces de canon. Ce général, qui, depuis la guerre de 1756, n'avait fait qu'aller à la parade et à la messe, ayant été renvoyé du monastère d'après le vœu général, s'est enfui, pour se dérober à la haine du peuple, qui l'aurait immolé à sa juste vengeance.

Il se cacha dans un monastère et gagna la ville de Verdun où il descendit à l'évêché. La cherté du pain et la formation de la milice bourgeoise avaient déjà occasionné des troubles dans cette ville. Le 25 juillet, le peuple s'était transporté à la citadelle pour demander des armes au gouverneur. 11 les refusa. On réitéra cette demande le 26, le gouverneur s'obstina à ne point l'accorder et ordonna cependant à la milice bourgeoise de faire les patrouilles ; le commandant des bourgeois répondit qu'ils ne pouvaient marcher sans armes et sans pain, ou se coucher sans armes et sans pain. On se courrouça. Le gouverneur menaça de faire tirer les canons sur la ville ; et le commandant de la milice de mettre le feu à la citadelle.

Cependant la partie la plus nombreuse des habitants profitait de ces débats pour faire mettre à plus bas prix le pain, qui commençait à manquer, et commettre toutes sortes de désordres. M. de Loincourt, entreposeur du sel et du tabac, et une demoiselle Lambinet, convaincus de fraude dans ces deux objets, ont été arrêtés, conduits à une prison établie et gardée par la bourgeoisie. A leur passage, le peuple qui depuis long-temps souffrait de leurs vexations s'écriait : « Pendez-les , pendez-les ; ils nous ont assez volés. »

On a brûlé les barrières et les bureaux des commis ; on en voulait faire autant de la maison du consigne; mais M. Dulnau ? command ant de la maréchaussée, à la tête de sa troupe, parvint à calmer la fureur du peuple.

Ce fut pendant ces troubles que M. le Maréchal arriva. Un détachement considérable de hussards l'avait précédé à trois heures du matin, et lui-même entra dans la ville vers midi. Le peuple, instruit de son arrivée, se porta en foule à l'évêché et menaça d'y mettre le feu.

Averti de ce tumulte et' des funestes dispositions du peuple à son égard, M. le maréchal fit tout de suite commander le détachement des hussards pour l'escorter: mais au moment de sortir de l'évêché, il fut effrayé de la foule immense et de la milice bourgeoise qui l'attendait; il n'osa pas se mettre en marche, il remonta à l'évêché, et ne put contenir ses larmes. Deux heures après, deux bataillons suisses reçurent ordre de se joindre aux hussards, et à la faveur de ce renfort le maréchal traversa la foule, et se fit conduire à la citadelle où il passa la nuit. Le lendemain matin, il se sauva par le derrière de la citadelle, appelée la traverse, pour aller à Ebaim, d'où il s'est rendu à Metz. Il y arriva à sept heures du soir et n'y fut pas plus heureux. Les habitants instruits de ce qui s'était passé à Paris, résolurent de ne pas recevoir dans leurs murs un homme aussi dangereux. On sut qu'il approchait, cinq cents bourgeois se trouvèrent à la porte de la ville, lui déclarèrent qu'on ne voulait ni de sa personne ni de son commandement, qu'on ne le reconnaissait plus pour gouverneur de

Metz et ajoutèrent que s'il y entrait il serait infailliblement pendu : Qu'il devrait donc plutôt aller se faire pendre ailleurs. Il fut donc obligé de rebrousser chemin, retourna à Verdun, se réfugia de nouveau à l'évêché et c'est de là qu'il capitule.

La ville de Vassy, qui déjà avait souffert de la disette des grains, avait, au commencement du mois de septembre, offert des primes à tous ceux qui approvisionneraient son marché; le maire de cette ville s'adresse en conséquence à un cultivateur de Bar-sur- Aube, et lui promet deux sois de plus que le prix fixé pour le blé qui se transporte aux marchés de cette ville, pour tout celui qu'il voudra conduire à celui de Vassy. La proposition du maire es't bientôt rendue publique, les soupçons naissent et s'accréditent, et il est regardé comme un accapareur. Le peuple s'ameute, court à la demeure du maire, qui est assez heureux ainsi que son fils, pour s'échapper et éviter, par leur fuite, le réverbère dont ils étaient menacés. Il restait leur domestique, leur voiture et les chevaux ; la populace veut se saisir de tout ; mais la domestique est comme ses maîtres, assez heureuse pour échapper à sa fureur, elle s'empare alors de la voiture et dos chevaux et va déposer le tout entre les mains do la municipalité. Bientôt celle de Vassy réclame les chevaux et la voiture saisis, et sur le refus de les rendre, la municipalité de Vassy et le maire se sont adressés à l'Assemblée nationale, qui, après avoir entendu diverses observations importantes sur le dénuement presque absolu où se trouvent plusieurs villes, des grains nécessaires à leur subsistance,

dénuement causé par des enlèvements continuels de cette denrée de première nécessité, a décidé que le Président se retirerait par devers le pouvoir exécutif, pour lui demander- de faire exécuter plus ponctuellement son décret, relatif à la circulation et aux accaparements, et qu'il écrirait particulièrement à la Municipalité de Bar-sur-Aube, de se conformer à ce décret.

Le chevalier d'Allonville écrit le 8 septembre des environs de Bar-sur-Aube : « Les paysans vont en troupes armées dans les bois de l'abbaye des Trois- Fontaines, qu'ils coupent. Ils scient des chênes, les transportent sur des voitures au pont Saint-Dizier, où ils les vendent. En d'autres endroits, ils pèchent les étangs et rompent les chaussées. »

Charleville, 18 septembre 1789.

... Nous payons le pain 5 sols la livre, et la moitié de la semaine on craint d'en manquer. Voilà deux samedis qu'au risque de sa vie, notre milice, avec un détachement de hussards, vont armés, à huit lieues de nous, chercher des grains ; il faut encore prendre des détours, vu que Mézières ne veut rien nous laisser passer, de quelque façon que l'on puisse s'y prendre. Quand on a vu que Ton ne pouvoit rien gagner sur eux, la ville a renvoyé tous les ouvriers qui travaillent ici ; l'on ne reçoit plus les légumes de Saint-Jullien ni tout ce qui peut venir de chez eux. Tout cela nous amène une misère incroyable ; l'on prétend même qu'il ne se passera pas huit jours sans

qu'il arrive quelque chose de fâcheux entre les deux villes ; cela ne peut se finir autrement.

H. Taine. Origines , I. 86, 93.

Révolutions de Paris, n» XI. 47.

E. de Mirecourt. Avant , II. 299.

Mémoires pour servir à l'histoire de l'année, par une Société de gens de lettres, III. 143.

Journal de la Correspondance de Nantes, I. 195.

Mémoires de Besenval, II. 374.

Toulongeon. Histoire de France depuis la révolution, I. Pièces justificatives, 98.

MUPHINÉ

Le 27 juillet, l'alarme est donnée à Bourgoin par l'homme d'affaires de la comtesse de Vâlins, dont le château est à deux lieues de là. Cet homme accourt tout effrayé, annonçant que 40,000 soldats savoyards ont pénétré en France marquant leur passage par le meurtre et la dévastation. A ce récit, le peuple de Bourgoin se soulève, sonne le tocsin, s'arme ; l'épouvante se répand dans les villages des environs ; les paysans accourent. Une lettre de M. de Murinais, seigneur des environs de la Tour-du-Pin, confirme la nouvelle ; l'alarme redouble, la population de toute la contrée se met en état de résistance. Après le premier mouvement d'effroi, on veut vérifier, mesurer le péril. Des courriers sont expédiés. Tout- est calme sur la frontière ; la prétendue invasion est un conte forgé à plaisir, ou un fantôme de l'imagination. Quoi qu'il en soit, tout d'un coup, d'autres pensées, d'au-

très rumeurs circulent dans ces rassemblements d'habitants de la campagne, qui n'avaient d'abord montré d'ardeur que pour combattre les ennemis de la patrie. Des murmures éclatent ; ils annoncent le projet d'incendier plusieurs maisons de la ville. Le sous-lieutenant de la maréchaussée veut haranguer les séditieux ; ils le saisissent, le contraignent de se mettre à leur tête, et le rendent spectateur du pillage et de l'incendie de deux châteaux voisins.

Cette troupe effrénée criait qu'elle savait bien ce qu'elle avait à faire ; que tous les châteaux devaient être brûlés ; que celui du roi seul devait rester. On ajoutait même que ces paysans allaient contra les châteaux comme à une corvée qui leur était commandée. «Il faut nous presser, disaient-ils, nous n'avons permission de brûler que pendant trois jours. Jamais nous n'aurons le temps de tout faire. »

Le 28, la ville de Bourgoin fut envahie par une autre troupe de brigands, qui manifestaient la volonté d'incendier le château ; on les détourna de ce projet ; mais il fallut leur remettre les papiers que cet édifice contenait, et qui furent livrés aux flammes.

A ce signal, ces scènes de la Jacquerie se répètent de toutes parts. Les troupes de paysans ameutés, quelquefois déguisés et masqués, inondent la campagne, attaquent, pillent et incendient les châteaux, brûlent les archives et chartriers contenant les titres féodaux

La bourgeoisie de Lyon concourut avec beaucoup d'ardeur à étouffer l'incendie qui s'était allumé à ses portes. De nombreux détachements de sa milice et de ses volontaires se joignirent aux troupes de ligne

employées à protéger les propriétés. Ils parcoururent toute la province et eurent plusieurs engagements avec les brigands, dont ils tuèrent quelques-uns et

dont ils prirent un grand noihbre

La répression des troubles du Dauphiné fut suivie d'une vindicte très rigoureuse. Des commissions prévôtales, à Grenoble et à Vienne, condamnèrent au dernier supplice un assez grand nombre de ces malheureux, qui furent exécutés sans .grâce. Mais on commença à murmurer lorsque, après les premières rigueurs, les poursuites, les emprisonnements et les sentences ne s'arrêtèrent pas. La frayeur s'empara des habitants des campagnes ; un grand nombre prit la fuite ; d'autres recherchaient l'asile des forêts ou des montagnes inaccessibles. Ceux qui avaient été arrêtés, obéissant peut-être à des instigations secrètes, crurent se mettre à l'abri des condamnations en inculpant des citoyens appartenant à d'autres classes. Leurs dépositions déterminèrent des prises de corps contre plusieurs bourgeois.

La commission des états du Dauphiné écrit le 31 juillet que « M me l'abbesse de Saint-Pierre de Lyon, une autre religieuse, M. dePerrotin, M. de Bellegarde, M. le marquis de la Tour-du-Pin et le chevalier de Moidieu, ont été arrêtés à Ghampier par le peuple armé, conduits à la côte Saint-André, enfermés à l'Hôtel de ville, d'où ils réclament des secours à Grenoble, »> et pour les délivrer, le comité de Grenoble est obligé d'envoyer des commissaires.

Gremieu, août 1789.

Nous devons la tranquillité dont nous jouissons dans

le Dauphiné à la bravoure et à l'activité des cent vingt volontaires que le comité des Electeurs de Lyon nous a envoyés. Plusieurs châteaux avoient déjà été incendiés, d'autres étoient menacés, lorsque cette compagnie a paru ; elle s est séparée en trois divisions pour envelopper les brigands. La première qui s'est portée à Salette, après avoir essuyé leur -feu, en a arrêté quinze. Plusieurs d'entre eux étoient munis de poison. — Vingt-un de ces vagabonds ont été pris par la seconde division dans le château de Varenas, dont les flammes consumoient encore les débris. Us étoient chargés d'effets volés. Enfin, c'est à l'apparition de la troisième division que notre ville a dû son salut. Les moteurs des troubles profitoient déjà des ravages des vagabonds pour enflammer la ville et porter le peuple à la sédition. Cette dernière division a, dans ses différentes patrouilles, arrêté vingt-huit brigands ; tous ont été transférés à Lyon, les prisons de Gremieu n'étant pas capables de les contenir. On ne peut donner trop d'éloges à l'activité des volontaires et à l'intelligence de leurs chefs, MM. Chevalier, Goindre et le Houx qui ont dirigé ces expéditions, ils ont sauvé la vie à plusieurs citoyens et ont empêché le pillage de beaucoup de châteaux. Un seul volontaire a été blessé, et les trois chefs, avares de sang, n'en ont répandu que le moins possible. On estime que soixante brigands environ ont été tués.

Le peuple de Valence, soupçonnant les troupes qui gardaient le grand établissement d'artillerie, demande au maréchal de camp, M. de Voisins, de lui confier la garde de la citadelle qu'il commandait ; celui-ci eut

l'imprudence de refuser et de faire amener du canon de la citadelle au débouché de la ville pour contenir le peuple. Les canonniers refusèrent de tirer, et M. de Voisins fut tué avec deux autres officiers. Les bureaux de douane sont renversés. Le parlement de Douai fit exécuter douze chefs des attroupements séditieux. .

La ville de Vienne, pour n'être pas incendiée, se vit obligée d'ouvrir ses prisons à tous les brigands qui y étaient détenus. Les incendiaires montraient une pancarte qui portait ces mots : Le Roi ordonne de brûler tous les châteaux, il ne veut que le sien.

J. Morin. Histoire de Lyon depuis la Révolution de 1*789, I. 66.

Journal de la Correspondance de Nantes, I. 296.

H. Taine. Origines...., I. 102.

Mémoires de Dumouriez, II. 58.

Montjoic. Histoire de la Conjuration.... Orléans, II. 105.

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