‹ La prise de la BastilleChapitre 22 sur 73 · SERMENT DU JEU-DE-PAUME · texte numérisé non relu

SERMENT DU JEU-DE-PAUME

lion des intentions du Roi, de ses vœux, de ses désirs, pour le futur contingent. Le mal est sûr, et le bien possible. Voyons le détail :

1. Le Roi brise la volonté de cinq millions d'électeurs, déclarant que leurs demandes ne sont que des renseignements.

Le Roi brise les décisions des députés du Tiers, les déclarant « nulles, illégales, inconstitutionnelles. »

Le Roi veut que les ordres restent distincts, qu'un seul puisse entraver les autres (que deux centièmes de la nation pèsent autant que la nation).

S'ils veulent se réunir, il le permet, pour celte fois seulement, — et seulement encore pour les affaires générales; — dans ces affaires générales ne sont compris ni les droits des trois ordres, ni la constitution des prochains États, ni les propriétés féodales et seigneuriales, ni les privilèges d'argent ou d'honneur... C'est tout l'ancien régime qui se trouve ainsi excepté.

Tout ceci est de la cour. Voici, selon toute apparence, l'article du Roi, celui qui lui tenait au cœur, qu'il aura écrit lui-même : L'ordre du clergé aura un veto spécial (contre la Noblesse et le Tiers) pour tout ce qui touche la religion, la discipline, le régime des ordres séculiers et réguliers. — Ainsi, pas un moine de moins, nulle réforme à faire. Ces couvents

fait!... » Vers la fui, une phrase admirable d'imprudence et de gaucherie (aussi Necker la revendique, i. IX, p. 196j : « Réfléchissez, messieurs, qu'aucun do vos projets ne peut avoir force de loi sans mon approbation spéciale. »

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chaque jour plus odieux et plus inutiles, qu'on ne pouvait plus recruter, le Clergé voulait les maintenir tous... La Noblesse fut furieuse. Elle perdait son plus bel espoir; elle avait bien compté qu'un jour ou l'autre cotte proie lui reviendrait ; tout au moins espérait-elle que si leRoi et le peuple la pressaient irop de faire quelque sacrifice, elle ferait généreusement celui du Clergé.

Veto sur veto... A quoi bon? Voici un luxe de précautions, bien plus sûres pour rendre tout résultat impossible. Dans les délibérations communes des trois ordres, il suffit que les deux tiers d'un seul ordre réclament contre la délibération, pour que la décision soit remise au Roi. Bien plus, la chose décidée, il suffit que cent membres réclament pour qu'il n'y ait rien de décidé... C'est-à-dire que ces mots d'assemblée, de délibération, de décision, ne sont qu'une mystification, une farce... Mais, qui la jouerait sans rire?...

II. Maintenant, arrivent les bienfaits : Publicité des finances, vote de l'impôt, fixité des dépenses pour laquelle les États indiqueront les moyens^ et Sa Majesté « les adoptera, s'ils s'accordent avec la dignité royale et la célérité du service public. »

Second bienfait : Le Roi sanctionnera l'égalité d'impôt, quand le Clergé et la Noblesse voudront renoncer à leurs privilèges pécuniaires.

Troisième bienfait : Les propriétés seront respectées, spécialement les dîmes, droits et devoirs féodaux.

Quatrième bienfait : Liberté individuelle? Non. Le Roi invite les États à chercher et à lui proposer

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des moyens pour concilier l'aboliLion des lettres de cachet avec les précautions nécessaires, soit pour ménager riionneurdesiamillcs, soit pour réprimer les commencements de sédition, etc.

Cinquième : Liberté de la presse? Non. Les États chercheront le moyen de concilier la liberté de la presse avec le respect dû à la religion, aux mœurs et à l'honneur des citoyens.

Sixième : Admission de tous aux emplois? Non. Refusée expressément pour Varmée. Le roi déclare de la manière la plus expresse qu'il veut conserver en entier, sans la moindre atteinte, rinstitution de Varmée. C'est-à-dire que le roturier n'arrivera jamais aux grades, etc. Ainsi, le législateur idiot pousse les choses à la violence, à la force, à l'épée. Et c'est ce moment qu'il prend pour briser la sienne... Qu'il appelle maintenant des soldats, qu'il en entoure l'Assemblée, qu'il les pousse vers Paris, c'est autant de défenseurs qu'il donne à la Révolution.

La veille du grand jour, à minuit, trois députés nobles, MM. d'Aiguillon, de Menou, de Montmorency vinrent avertir le président des résultats du dernier conseil, tenu le soir même à Versailles: « M. Necker n'appuiera pas de sa présence un projet contraire au sien, il n'ira pas à la séance, et sans doute il va partir. » La séance s'ouvrait à dix heures ; Railly^ put dire aux députés, et ceux-ci à bien d'autres, le grand secret de la journée. L'opinion eût pu se diviser, prendre le change, si l'on eût vu le ministre populaire siéger à côté du Roi ; lui absent, le Roi restait découvert, délaissé de l'opinion. La cour espérait faire son coup, sous l'abri de Necker, à ses

dépens; elle ne lui a jamais pardonné de ne point s'être laissé abuser et déshonorer par elle.

Ce qui prouve que tout était su, c'est qu'à la sortie même du château, le Roi trouva dans la foule un morne silence ^ L'affaire était éventée, la grande scène tant préparée n'avait plus d'effet.

Le misérable petit esprit d'insolence qui menait la cour, avait fait imaginer de faire entrer les deux ordres supérieurs par devant, par la grande porte, les Communes par derrière, de les tenir sous un hangar, moitié à la pluie.

Le Tiers, ainsi humilié, sali et mouillé, serait entré tète basse, pour recevoir sa leçon.

Personne pour introduire, porte fermée, la garde au dedans. — Mirabeau au président : « Monsieur, conduisez la nation au-devant du Roi! » Le président frappe à la porte; les gardes du corps du dedans : « Tout à l'heure. » Le président : « Messieurs, où donc est le maître des cérémonies? » Les gardes du corps : « Nous n'en savons rien. » Les députés : « Eh bien, partons, allons-nous-en! » Enfin, le président parvient à faire venir le capitaine des gardes, qui s'en va chercher Brézé.

Les députés, entrant à la file, trouvent dans la salle le Clergé et la Noblesse qui, déjà en place et siégeant, semblent les attendre, comme juges... Du reste, la salle est vide. Rien de plus triste que cette salle immense, d'où le peuple est exilé.

Le Roi lut avec sa simplicité ordinaire la harangue qu'on lui avait composée, ces paroles despotiques si étranges dans sa bouche. R en sentait peu la vio-

1, Dumont (témoin oculaire), p. 91.

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lence provocante, car il se montra surpris de l'aspect que présentait l'Assemblée. Les nobles ayant applaudi l'article qui consacrait les droits féodaux, des voix hautes et claires dirent : « Paix là! »

Le Roi, après un moment de silence et d'étonnement, finit par un mot grave, intolérable, qui jetait le gant à l'Assemblée, commençait la guerre : a Si vous m'abandonnez dans une si belle entreprise, seul, je ferai le bien de mes peuples, seul, je me considérerai comme leur véritable représentant. »

Et enfin : « Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous rendre demain matin dans les chambres affectées à votre ordre, pour y reprendre vos séances. »

Le Roi sortit, la Noblesse et le Clergé suivirent. Les Communes demeurèrent assises, tranquilles, en silence ^

Le maître des cérémonies entre alors et, d'une voix basse, dit au président : « Monsieur, vous avez entendu l'ordre du Roi? ^) — Il répondit : « L'assemblée s'est ajournée après la séance royale; je ne puis la séparer sans qu'elle en ait délibéré. » — Puis se tournant vers ses collègues voisins de lui : « Il me semble que la nation assemblée ne peut pas recevoir d'ordre. »

Ce mot fut repris admirablement par Mirabeau; il l'adressa au maître des cérémonies; de sa voix

4. Il n'y eut ni hésitation, ni consleriialion, quoi qu'en dise Dûment, qui n'y était pas. Les ardents, comme Grégoire (J/em., I, 3Sl), les modérés, comme Malouot, étaient parfaitement d'accord. Le dernier dit, à ce sujet, ces belles et simples paroles : « Nous n'avions nul autre parti à prendre... Nous devions à la France une constitution. » (Malouet. Comj>te rendu à ses commettants.)

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forle, imposante, et d'une majesté terrible, il lui lança ces paroles : « Nous avons enlendu les intentions qu'on a suggérées au Roi, et vous, monsieur, qui ne sauriez être son organe auprès de l'Assemblée nationale, vous qui n'avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous rappeler son discours... Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes ^ . »

Brézé fut déconcerté, atterré ; il sentit la royauté nouvelle, et rendant à celle-ci ce que l'étiquette ordonnait pour l'autre, il sortit à reculons comme on faisait devant le roi ^

La cour avait imaginé un autre moyen de renvoyer les Communes, moyen brutal employé jadis avec succès dans les Etats- généraux, de faire simplement démeubler la salle, démolir l'amphithéâtre, l'estrade du Roi. Des ouvriers entrent en effet; mais, sur un mot du président, ils s'arrêtent, déposent leurs outils, contemplent avec admiration la majesté calme de l'Assemblée, deviennent des auditeurs attentifs et respectueux.

Un député proposa cle discuter le lendemain les résolutions du Roi. Il ne fut pas écouté. Camus établit avec force et fit déclarer : « Que la séance

1. Cette version est la seule vraisemblable. Mirabeau était royaliste; il n'aurait jamais dit : Allez dire à voire maître, ni les autres paroles qu'on a ajoutées.

2. Rapporté par M. Frochot, témoin oculaire, au fils de Mirabeau. Mém., Vf, 39. La famille Brézé s'est avisée de contester quelques détails de oetts scène, si bien connue, quarante-quatre an? après l'événement.

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n'était qu'un acto iriinistéricl, que T Assemblée persislail dans ses arièlés. »

Le jeune dauphinois Barnave : « Vous avez déclaré ce que vous êtes ; vous n'avez pas besoin de sanrlion. x>

Le bicton Glezen : « Quoi donc! le souverain parle en maître, quand il devrait consulter. »

Pétion, Buzot, Garai, Grégoire, parlèrent aussi fortement. Et Sieyès, avec simplicité : a Messieurs, vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. »

L'Assemblée déclara ensuite, sur la proposition de Mirabeau, que ses membres étaient inviolables, que quiconque mettait la main sur un député était traître, infâme et digne de mort.

Ce décret n'était pas inutile. Les gardes du corps s'étaient formés en ligne devant la salle. On croyait que soixante députés seraient enlevés dans la nuit.

La Noblesse, son président en tète, alla tout droit remercier son sauveur le comte d'Artois, puis Monsieur, qui fut prudent, et se garda bien d'être chez lui. Beaucoup allèrent voir la Reine, triomphante, rayonnante, qui, donnant la main à sa fille, portant le Dauphin, leur dit : « Je le confie à la Noblesse. »

Le Roi ne partageaitaucunement celte joie. Le silence du peuple, si nouveau pour lui, l'avait accablé. Quand Brézé vint lui apprendre que les députés du Tiers restaient en séance et lui demanda ses ordres, il se promena quelques minutes, et du ton d'un homme ennuyé, dit enfin : (( Eh bien! qu'on les laisse. »

Le Roi parlait sagement. Il avait tout à craindre.

iU HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Un pas de plus et Paris marchait sur Versailles. Déjà Versailles était bouleversé. Voilà cinq mille, six mille hommes, qui montent au château. La Reine voit avec terreur cette étrange cour, toute nouvelle, qui remplit en un moment les jardins, les terrasses, déjà les appartements. Elle prie, supplie le Roi de défaire ce qu'elle a fait, de rappeler Necker... Il n'avait pas à revenir de bien loin, il était là, tout à côté, convaincu à son ordinaire que rien n'irait jamais sans lui. Louis XVI lui dit avec bonhomie : « Moi, je n'y tiens nullement, à cette déclaration. »

Necker n'en voulut pas davantage, ne lit aucune condition. Sa vanité satisfaite, l'ivresse d'entendre crier Necker! lui ôtait toule autre pensée. 11 sortit, gonflé de joie, dans la grande cour du château, et, pour rassurer la foule, il passa tout au travers... Là, des foissemirentàgenoux, lui baisèrent les mains... Lui, troublé : « Oui, mes enfants, oui, mes enfants, je reste, rassurez-vous... » Et il alla fondre en larmes dans son cabinet.

Pauvre instrumeut de la cour, il restait sans exiger rien, il restait pour couvrir la cabale de son nom, lui servir d'affiche, la rassurer contre le peuple ; il rendait cœur à ces braves et leur donnait le temps d'appeler encore des troupes.

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